Épisodes militaires de la vie anglo-indienne/II/03

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EPISODES MILITAIRES
DE LA
VIE ANGLO-INDIENNE

II.
LE DRAME DE CAWNPORE

I. My Diary in India in the year 1858-1859, by William Howard Russell, special correspondent of the Times. — II. Eight Months Campaign against the Bengal Sepoys, by colonel George Bourchier. — III. The Mutiny of the Bengal army, an historical narrative, by one who bas served under sir Charles Napier.



Un guide sûr nous manquait pour reprendre et achever notre récit des principaux épisodes de la grande révolte indienne. Nous avons raconté le siège héroïque soutenu à Lucknow par les Anglais enfermés dans la Résidence, la prise de Delhi, les terribles exécutions du Pendjaub. Sans prétendre compléter ici l’histoire très compliquée de cette insurrection dispersée, multiple, incohérente, qui, vaincue dans un district, renaissait sur un autre point, éteinte en apparence à un moment donné, se ranimait le lendemain plus ardente que jamais, nous tenons à en esquisser les traits principaux, et à ne laisser de côté aucun des détails qui la caractérisent le mieux à notre sens. Les deux volumes que le correspondant du Times vient de publier répondent à cette pensée. M. William Russell, parti de Londres dans les dernières semaines de 1857, n’est arrivé sur le théâtre des événemens qu’après les temps héroïques de la crise anglo-indienne. Il débarquait à Calcutta, vers la fin de janvier 1858, au moment où les esprits les plus timorés commençaient à se rasseoir et à ne plus douter de la victoire finale. Sans doute il restait beaucoup à faire, sans doute il y avait encore place pour mainte erreur et maint désastre, sans doute il fallait s’attendre à voir couler encore bien du sang ; mais le premier choc de la révolte, choc effrayant, imprévu, qu’on avait pu croire irrésistible, avait en définitive laissé debout l’édifice, un moment ébranlé, de la puissance britannique dans l’Inde. L’Oude cependant et le Rohilcund étaient encore en armes. Agra tremblait, sans cesse menacée. À Lucknow, cent cinquante mille rebelles armés et organisés s’appuyaient sur une population énorme (un million d’âmes, dit-on), leur complice plus ou moins volontaire. Les derniers mouvemens de l’armée anglaise, alors commandée par sir Colin Campbell, avaient pour but d’en finir avec cet immense foyer de révoltes.

On se souvient peut-être des deux entreprises successivement tentées sur Lucknow : la première (25 septembre 1857) pour dégager l’héroïque petite garnison qui défendait contre tout espoir les murs démantelés de la Résidence ; la seconde (17 novembre) pour retirer de ce poste périlleux les braves soldats qui, sous Havelock, s’y étaient jetés et maintenus. Cette fois les Anglais avaient complètement évacué la capitale du royaume d’Oude ; mais, dans un des palais voisins, dans une des résidences royales (nommée l’Alumbagh), ils avaient laissé, à quelques milles de Lucknow, sous les ordres de sir James Outram, une garnison d’environ deux mille hommes, comme pour braver les rebelles, défier leurs bandes innombrables et attester leur impuissance flagrante. Maintenant il s’agissait de reprendre l’offensive et de les chasser de la grande cité où régnait, sous le patronage d’une altière begum, un fantôme de roi, un enfant, Brijeis-Kuddr, c’est-à-dire, en bon français, « l’Égal de la planète Mercure ; » mais auparavant il fallait débarrasser Cawnpore, placée sur la ligne de communication qu’on laissait derrière soi, d’un corps de troupes ennemies qui, profitant d’un moment où cette ville était incomplètement défendue [1], était audacieusement venu la menacer. C’était le fameux « contingent de Gwalior » levé, commandé, aux frais du marahajah, par les officiers anglais, mais qui, dès le début de l’insurrection, à Hattrass comme à Neemuch, à Augur, à Sullutpore comme à Gwalior même, s’était soulevé, circonstance notable, malgré le prince dont il reconnaissait les droits héréditaires. Le maharajah effectivement, devenu le protégé des Anglais dès 1843 et formé dès son plus jeune âge à son rôle de sujétion royale, éprouvait d’ailleurs la répulsion de tout bon Mahratte contre la race musulmane, dont la révolte, partie de Delhi, semblait devoir, en cas de succès, rétablir la suprématie. Le premier coup de sir Colin Campbell fut donc porté contre cette petite armée, bien disciplinée et pourvue d’une artillerie nombreuse. La rencontre eut lieu sous les murs mêmes de Cawnpore le 6 décembre 1857 [2]. Le contingent de Gwalior fut contraint à battre en retraite dans un grand désordre, et le général sir Hope Grant, détaché à sa poursuite, lui enleva la plus grande partie des canons qui avaient pu, sur le champ de bataille même, échapper aux charges des Anglais.

Une seconde opération préliminaire dut être tentée avant de marcher vers Lucknow. Futtehghur était encore au pouvoir ; de l’insurrection. Le nawab à qui elle avait provisoirement décerné l’autorité suprême était noté pour ses crimes abominables et pour le nombre d’Européens qui tour à tour avaient été accrochés à la potence établie en permanence aux portes de son palais. De plus, il existait à Futtehghur, en affûts d’artillerie et en vêtemens militaires, d’immenses approvisionnemens dont il était fort utile de s’emparer au début de la campagne. Les diverses colonnes qui battaient le pays reçurent donc ordre de rallier l’armée anglaise sous les murs de cette ville ; leur jonction eut lieu dans les premiers jours de janvier. Le 3, sir Colin Campbell rencontra les révoltés, qui venaient, en rase campagne, lui disputer audacieusement les approches de Futtehghur ; il les battit, leur tua beaucoup de monde, et leur prit douze canons. Le lendemain, il entrait vainqueur à Futtehghur, d’où le nawab s’était enfui après avoir, on ne sait trop pourquoi, fait sauter son magnifique palais, tandis qu’il laissait intacts des approvisionnemens précieux pour ses ennemis. Un de ses principaux agens et l’instigateur bien connu de ses mesures les plus sanguinaires, un certain Nazir-Ali-Khan, fut livré par les habitans de Futtehghur, et faillit être arraché, dès son arrivée au camp, par les marins de la brigade navale [3]. Il la justice prévôtale anglaise, bien expéditive cependant, mais trop lente au gré de ces rudes canonniers.

Nous trouverions sans doute, en y regardant de près, quelques mouvemens militaires et quelques combats sans importance dans le courant du mois de janvier 1858 ; mais nous n’écrivons pas une histoire, et on nous excusera de les passer sous silence. Revenons donc vers Cawnpore, où, après la réoccupation de Futtehghur, sir Colin Campbell était venu achever ses préparatifs de marche.


I

Dûment muni d’un post-dâk qui équivaut à ce que les Russes appellent un padarodjnie, c’est-à-dire d’un passeport officiel donnant droit à un dâk ou relais de chevaux sur tout le parcours d’une route déterminée, M. William Russell, qui voyageait avec tout l’empressement réclamé par son importante mission, partit le 4 février 1858 de Calcutta par un chemin de fer de cent vingt milles de long, qui le conduisit, en sept ou huit heures, jusqu’à Raneegunj. Là cessait le railway, là commençait le gharry. Le gharry est une litière sur quatre roues, percée de deux ouvertures latérales, au-dessus desquelles une espèce de tendelet en toile fait comme une sorte de parasol à demeure. Le fond de la voiture devient lit au besoin, grâce à un matelas de forme spéciale qu’on établit entre les banquettes et des coffres qui, servant de sièges, recèlent en outre les provisions de bouche. Les armes sont accrochées aux parois de cette alcôve roulante ; sur l’impériale s’amoncellent les caisses et paquets. Le valet de chambre y perche comme il peut. Le tout est qualifié par M. Russell de « chariots de blanchisseuses passés à l’état de pénitentiaires. » D’après lui cependant, le boyard moscovite n’est pas plus mal à l’aise dans son tarantasse que le voyageur anglo-indien étendu dans son gharry ; donc l’amour-propre est sauf : c’est l’essentiel. Une roue cassée, un orage tropical, mais surtout l’avis charitable donné au voyageur que, peu de jours auparavant, un tigre s’était embusqué sur la route même où galopait son rapide attelage, lui firent nettement comprendre en quel pays il courait la poste. Beaucoup d’oiseaux au bord des nombreux étangs ou perchés sur les fils télégraphiques, de charmans écureuils zébrés sur les arbres qui bordent la route (great Trunk Road), — peu de villages en perspective, — ils se cachent volontiers derrière d’épais bouquets d’arbres et loin des chemins publics, — d’affreux vautours étirant leurs longs cous chauves sur les branches nues de quelque arbre flétri, des nuages de poussière et de moustiques, voilà les principaux traits du paysage entrevu. Quand on fait halte au dâk-bungalow, c’est-à-dire au relais, on trouve à peu près invariablement le même quadrangle de maçonnerie, haut d’un étage, surmonté d’un toit, chaume ou tuile, qui déborde les murs où il s’appuie de manière à former des portiques ou verandahs. À l’intérieur, des appartemens de deux ou trois chambres plus ou moins bien pourvues de charpoys (bois de lits), de tables en bois blanc et de chaises à deux ou trois pieds. Les fenêtres sont également plus ou moins pourvues de vitres. Les portes, mal en ordre, semblent peu disposées à remplir leur mission providentielle. Chaque chambre, en revanche, a son cabinet de bain, avec d’immenses jarres de terre emplies d’eau fraîche. Le khitmutgar, — c’est-à-dire l’aubergiste, — est en général un malheureux vieillard, à la mine effarouchée, qui, à chaque question, à chaque requête du voyageur, levant vers le ciel ses mains suppliantes, répond par la même formule : Nae-hai, kodawun (il n’y en a pas, monseigneur !). Notez que ces splendides établissemens, dus à la munificence du gouvernement de l’Inde, et pour la jouissance desquels il perçoit la taxe uniforme d’un shilling [4], ne servent, très exclusivement, qu’au voyageur de race européenne. Le plus riche banquier parsis, le baboo le plus familiarisé avec la littérature anglaise, un prince indigène lui-même s’abstient scrupuleusement d’y entrer. Le voyageur anglais ne les y verrait pas admettre sans indignation. Il trouve déjà fort mauvais qu’un de ces niggers se permette à Calcutta de pénétrer plans un wagon de première classe, au risque d’y déranger une lady ou un gentleman.

À Dinapore, le 8 février, M. William Russell rencontra les premiers vestiges de l’insurrection. Le bungalow, incendié quelque temps auparavant par les rebelles, avait un toit neuf, et les murs étaient noircis par la fumée. Partout où était resté un espace à peu près blanc se lisaient des inscriptions laissées par les divers détachemens anglais qui avaient fait halte en cet endroit : — Vengez vos concitoyennes massacrées !… En enfer les sanguinaires cipayes [5] ! Et autour de ces inscriptions des images grossières représentaient les divers supplices destinés à ces « rebelles exécrés : » potences, pals, haches, canons, tristes symboles d’une rage qui a pu se satisfaire tout à l’aise.

Aux approches de Bénarès, la route se peuple ; on dirait presque une procession se dirigeant vers la cité sainte des musulmans. Les Hindous voyagent volontiers par groupes nombreux, jeunes hommes et vieillards, enfans et femmes, tous pêle-mêle ; leurs pieds nus ou leurs souliers à pointes soulèvent une poussière étouffante. Leur aspect frappe vivement le voyageur anglais, habitué à tenir grand compte des signes physiques, à y chercher l’expression visible d’un état social ; M. Russell remarque donc que les jeunes gens ont la poitrine large, les muscles saillans ; du genou à la hanche, les reliefs musculeux sont déprimés, la cuisse semble creuse, les genoux énormes. Les vieillards sont excessivement maigres, plies en deux, affaiblis ; leur peau, sillonnée de rides innombrables, pend de tous côtés en plis flasques, et sous cette enveloppe, en quelque sorte détachée, on voit se mouvoir autour de la charpente osseuse, comme autour d’un squelette, le double jeu des muscles et des nerfs ; on dirait le cuir d’un animal plutôt qu’un épidémie humain.


« Chaque homme, poursuit M. Russell, porte son latee de bambou garni de fer, à l’une des extrémités duquel pend un paquet, et de l’autre invariablement le lotah, le vase de bronze poli qui sert de casserole, de verre à boire, et remplace au besoin le seau des puits, ce qu’indique la longue corde attachée à son anse. Bien pauvre celui dont le lotah est en faïence, et tout pauvre qu’il est, cette économie lui coûte cher, puisqu’après chaque repas, sous peine de souillure, le vase doit être brisé. Ceci vous explique, sous les arbres où se font les haltes de piétons, ces tas de poterie brisée mêlés aux ossemens des animaux de boucherie. Les femmes ont leurs fardeaux, animés et autres. Les premiers, accroupis les jambes croisées sur le fort relief d’une hanche bien accusée, se cramponnent au cou de la personne qui les porte ; les seconds sont posés plus simplement sur l’épaule. Des enfans de tout âge, depuis cinq ans jusqu’à douze, vaguent sur le chemin, prenant leur petite part des travaux de leur famille. Jamais, de ces groupes divers, un regard ami ne se dirige sur la voiture de « l’homme blanc. » Oh ! ce langage des yeux !… qui peut douter de ce qu’il exprime ? qui peut lui donner une fausse interprétation ? J’ai appris de lui seul que notre race, moins généralement redoutée qu’on ne le croit, est en revanche l’objet d’une aversion générale. Plaise au ciel que j’aie mal traduit ! Ces gens en voyage sont merveilleusement sordides et pauvrement vêtus ; mais on m’a déjà charitablement averti que dans l’Inde l’habit ne fait pas le moine. Le climat, ajoute-t-on, rend à peu près superflue toute espèce de vêtement. Une fois dans son intérieur, l’Hindou met bas le plus qu’il peut de ses enveloppes de coton. Voici cependant un « élégant » qui me contre-passe dans son shigram de va-nu-pieds, — un petit hangar roulant très original, espèce d’auge encadrée de bambous, — et il est drapé dans une quantité de châles, noyé dans des vêtemens aux plis nombreux. Cela, paraît-il, ne signifie rien. Ces gens-là aiment à montrer qu’ils sont riches en faisant étalage de leurs cachemires et de leurs tuniques brodées d’or. — Donc, quand ils sont riches, ils se parent de leur mieux ; donc la nudité, les haillons signifient qu’on est pauvre ? — Point, point, cher monsieur ! Vous êtes un griff [6] ; vous ne comprenez encore, rien à ces niggers. »

Bénarès [7] elle-même passe devant nos yeux, comme devant ceux du voyageur, à l’état de vision splendide, avec ses minarets, ses coupoles, ses colonnes, son pont de bateaux jeté sur le Gange, ses jardins peuplés de perroquets, sa haute forteresse dominant le fleuve sacré. Pour en donner une idée, le pittoresque écrivain suppose le Rhin coulant au pied de la vieille ville d’Edimbourg. Il ôte seulement au paysage son arrière-plan de montagnes. Et les brouillards, qu’en fait-il ?

Reparti le 9 au matin de Bénarès, et toujours pressant le pas de ses chevaux, M. Russell était le soir même à Allababad, où l’avait précédé le gouverneur-général de l’Inde, lord Canning, qui s’était montré à Calcutta rempli d’égards pour le représentant du « quatrième pouvoir, » c’est-à-dire de la presse anglaise, — anglaise et non autre, qu’on n’aille pas s’y tromper. Admis, de nouveau près de lord Canning, il ne sortit de son cabinet qu’avec une excellente recommandation pour le surintendant délégué des télégraphes de l’Inde, le lieutenant Patrick Stewart, en compagnie duquel désormais il allait faire la plus grande partie de sa campagne. Ce jeune officier, le plus complaisant des ciceroni, lui expliqua, en lui faisant visiter les fortifications d’Allahabad, qu’à la possession de cette place centrale avait tenu le sort de l’empire anglo-indien, et qu’Allahabad cependant avait échappé aux rebelles par une pure et simple faveur de la Providence. L’extrême lâcheté des insurgés les empêcha seule d’enlever une forteresse que défendaient une poignée d’Européens, aidés de quelques Sikhs, ceux-ci fort tentés de se révolter. Havelock et Neill trouvèrent la ville encore soumise, et c’est de là qu’ils purent marcher sur Cawnpore et Lucknow. Les plus grandes choses humaines ont ainsi leurs momens de défaillance imprévue où il semble que le moindre effort suffirait pour faire crouler en quelques heures un énorme monument, produit d’un travail séculaire. Il ne fallait le 14 mai 1857, jour où la nouvelle de l’insurrection de Meerut arriva aux cipayes d’Allahabad, qu’un simple mouvement du 6e d’infanterie indigène pour que le fort, l’arsenal, la trésorerie, qui renfermait 170,000 livres sterling en argent, — soit 4,250,000 fr., — tombassent aussitôt en leur pouvoir. Qui les arrêta ? Pas un soldat européen, à l’exception de leurs officiers, n’était en ce moment dans la place. Il s’écoula neuf jours entiers avant que parût le premier détachement envoyé au secours de l’une des plus importantes stations de l’Inde. Ce détachement se composait, — le croira-t-on ? — de soixante-cinq invalides pris dans le dépôt de Chunar [8]. Encore une fois, pourquoi ces mêmes cipayes qui, le 6 juin, après avoir vingt fois fait solennelle profession de leur fidélité au drapeau, massacraient traîtreusement leurs officiers, attendirent-ils jusqu’alors ?

D’Allahabad à Cawnpore, une partie du chemin se fait sur un tronçon de railway long de soixante-cinq milles : quatre heures et demie de trajet. À Khaga, c’est le nom de la station finale, du terminus) comme disent nos voisins, les gharrys manquaient. Le voyageur employa en promenades ses trois heures de halte forcée autour de quelques misérables tentes. Il errait au hasard parmi les champs de dall (plante légumineuse à hautes tiges), effrayant au même degré les femmes jeunes ou vieilles et les familles ombreuses de quadrumanes qui s’ébattaient parmi les arbres. À l’aspect de l’homme blanc, » les singes grinçaient des dents et lui envoyaient des malédictions expressives, les guenons emportaient leurs petits sur les plus hautes branches : antipathie de race après tout !

Les gharrys arrivés, on repartit sur les cinq heures de l’après-midi. À sept heures, on fit halte à Futtehpore, afin de ne pas débarquer en pleines ténèbres dans une ville où l’on n’avait pas de gîte assuré. Le 12 février, à six heures et demie du matin, — après une nuit où les voyageurs avaient souffert du froid plus qu’ils ne s’y attendaient sous ce brûlant climat, — le lieutenant Stewart réveilla son compagnon par ces mots expressifs : « Regardez,… voici Cawnpore ! »


II

Cawnpore ! nom tragique qui sonne à l’oreille comme un glas, et saisit l’imagination par les sanglans souvenirs qu’il évoque !… Pour un Anglais surtout, ces deux syllabes magiques, d’une sonorité mate, qui semble celle du cadavre précipité dans un gouffre, rappellent la trahison la plus infâme, le crime le plus monstrueux que les annales humaines aient jamais signalé à l’horreur des siècles. Cependant, — la remarque est de M. W. Russell, — il faut se défendre de ce que cette impression peut avoir d’outré. Il faut en déduire tout ce qui appartient aux récits fabuleux dont on a grossi une tragédie assez horrible déjà, et qui n’avait nul besoin d’être ainsi surchargée de détails abominables. Dans la crise anglo-indienne, Cawnpore et Nana-Sahib ont été le prétexte d’abord, l’excuse ensuite des représailles parfois atroces qui ont souillé la victoire des Anglais. C’est au nom du massacre de la charnel-house, c’est pour faire expier au « tigre de Bithoor » ses abominables perfidies, que les highlanders de Havelock et les madrassees de Neill, après avoir bravement enlevé des batteries sur le champ de bataille, se transformaient en bourreaux, et pendaient aux arbres de la route pêle-mêle tout ce qu’ils rencontraient de plus ou moins suspect. Pour les exalter ainsi et les pousser à cette guerre de héros et de cannibales, la vérité n’eût peut-être pas suffi : nous n’avons, nous, fort heureusement qu’à la rétablir de notre mieux.

Sir Hugh Massy Wheeler, qui commandait la station de Cawnpore lorsqu’y parvint la nouvelle de l’insurrection de Meerut (13 mai 1857), était un des vétérans les plus estimés de l’armée anglo-indienne, où il comptait cinquante-quatre années de bons et glorieux services. Presque toujours placé à la tête de corps indigènes, on le regardait comme un des hommes les mieux au fait du naturel, des préjugés, des instincts, des manies du soldat cipaye, et aussi comme un des chefs qui savaient le mieux se concilier l’affection de ces « grands enfans armés » qu’il avait tant de fois menés à la victoire [9]. Peut-être la confiance qu’il inspirait fit-elle sa ruine ; c’est du moins à cette confiance qu’on attribue la situation de Cawnpore au début de l’insurrection. Dès les derniers mois en effet, on avait retiré de cette importante station, pour l’envoyer à Umballah, un bataillon de fusiliers du Bengale, qu’on y laissait, depuis l’annexion du royaume d’Oude, à la requête du chief commissioner chargé d’organiser la nouvelle conquête. Il ne restait à sir Hugh Wheeler, après cette imprudente mesure, que soixante et un artilleurs européens, et — à côté d’eux en temps ordinaire, en face d’eux en cas d’insurrection, — trois mille cinq cents soldats indiens des mieux disciplinés et des mieux aguerris [10].

Si beaucoup d’officiers anglais mirent une confiance aveugle dans la fidélité des soldats indigènes, sir Hugh Wheeler ne fut point de ce nombre. Après les premiers symptômes de désaffection à Berhampore (24 février 1857), il avait, comme bien d’autres, blâmé les indécisions, l’indulgence à contre-temps des autorités de Calcutta, et prévu que ce défaut d’énergie devait tendre à propager l’agitation. Les événemens de Meerut ne le surprirent donc pas ; mais ils le trouvèrent désarmé de tout moyen d’action immédiate. Seulement ils lui donnaient une liberté d’action dont jusqu’alors il n’avait pas osé se prévaloir, craignant que la moindre manifestation de méfiance ne fût de sa part un démenti donné à la politique du gouvernement central. La position de sir Hugh était critique ; l’Oude s’ébranlait, et il n’était séparé de l’Oude que par le Gange. Le cantonnement militaire de Cawnpore ne lui offrait aucun point retranché où il pût se retirer en cas d’attaque ; en revanche, il y avait là des munitions de guerre en quantités énormes, et le magasin qui les renfermait, placé à sept milles de la ville, ne pouvait être un abri que si d’avance on prenait le parti de s’y réfugier avec toute la population européenne. Or c’était là une mesure des plus graves, à laquelle était attachée une immense responsabilité. Elle pouvait être regardée, si on l’adoptait, comme la cause du soulèvement des cipayes, irrités par d’injustes précautions, encouragés par cet étalage de craintes anticipées. Somme toute cependant, il fallait avoir et préparer un refuge.

Ce fut alors que l’idée vint à sir Hugh Wheeler, — idée trop amèrement critiquée depuis, — d’approprier aux besoins d’une défense qui, à ses yeux, ne devait jamais durer au-delà de quelques heures, peut-être de quelques journées, un double corps de bâtiment servant jadis d’hôpital au régiment européen qui avait été longtemps regardé comme indispensable à la sûreté de Cawnpore. Ces barracks, situées au centre d’une vaste plaine, n’avaient, pour attirer le choix du vieux général, que leur isolement relatif [11], qui permettait à l’artillerie de déployer ses feux sans obstacles immédiats. À cela près, on ne pouvait guère choisir une position plus insuffisante. Les deux bâtimens de l’hôpital étaient construits pour renfermer cent hommes chacun : l’un de ces bâtimens était couvert en chaume ; tous deux étaient entourés d’une de ces arcades à toit plat, une de ces verandahs qu’on retrouve partout où l’intensité du soleil est à craindre. Les murs, en brique, n’avaient qu’un pied et demi d’épaisseur. Devant la façade s’étendait un grand terrain destiné aux jeux des convalescens [cricket-ground), terrain bordé à gauche, et en retour sur la face opposée, par des casernes en construction, mais non achevées. En arrière s’élevait une église (Saint-John’s-Church). En avant et à droite, on rencontrait la caserne et l’école de cavalerie des dragons ; plus à droite encore, deux routes bordées de maisons, et, par-delà ces maisons, le fleuve, dont le « retranchement » se trouvait ainsi tout à fait séparé. Ce « retranchement, » — c’est à dessein que nous ne lui donnons pas d’autre nom, — consistait en un simple fossé dont la terre avait été rejetée à l’extérieur de manière à former, tant bien que mal, un grossier parapet. Ce parapet pouvait bien avoir cinq pieds de haut ; mais vers sa crête, graduellement amincie, il n’offrait aux boulets qu’un obstacle dérisoire, et les larges embrasures pratiquées pour les canons laissaient les servans à peu près découverts. Ni les hommes dans la tranchée, ni les bâtimens eux-mêmes ne se trouvaient réellement protégés.

Le commerce florissant de Cawnpore avait attiré dans cette ville maint négociant européen. Les soldats et sous-officiers du 32e régiment de ligne (anglais), cantonnés pour le moment à Lucknow, avaient laissé là, comme en dépôt, leurs femmes et leurs enfans. Lors donc que, le 21 mai, averti que le 2e régiment de cavalerie se disposait à l’insurrection, sir Hugh Wheeler fit enjoindre aux résidens européens de venir, avant la fin du jour, s’abriter dans l’asile qu’il leur préparait depuis le 15, la population mélangée qui s’entassa derrière ces faibles remparts, — employés civils, ingénieurs du canal et du chemin de fer, négocians, etc., — ne comptait pas moins de sept ou huit cents âmes, dont trois cent trente femmes ou enfans. La première nuit passée dans l’enceinte du « retranchement, » — nuit d’angoisses, de terreurs vagues, de malaise moral et physique auquel on n’était pas encore fait, — a été racontée avec plus de détails et dans des termes plus pathétiques encore que toutes les horreurs qui suivirent. Une vive alerte fut donnée aux dames, qui venaient à peine d’arriver et commençaient leur installation de nuit, par l’apparition d’une bande de soldats indiens qui venaient prendre les ordres de sir H. Wheeler : c’étaient deux cents Mahrattes envoyés par Nana-Sahib.

Depuis quelque temps déjà, Dhondoopunt Nanajee, se disant rajah de Bithoor, était entré en négociations suivies avec le collecteur du revenu, M. Hillersdon, et lui avait proposé son aide pour le cas où les cipayes (dont il raillait volontiers les manies superstitieuses) viendraient à se soulever. En vertu de plans concertés entre eux, le prétendu rajah devait organiser un corps de quinze cents nujeebs ou volontaires, à l’aide desquels, aux premiers symptômes de révolte, on espérait ménager aux cipayes une surprise sanglante. En attendant, il avait offert de placer autour de la trésorerie ses gardes du corps ordinaires, et de défendre envers et contre tous les caisses publiques. Peut-être se fût-on méfié d’une offre qui avait bien son côté suspect, mais les cipayes avaient déjà manifesté la plus vive indignation quand ils avaient pu supposer qu’on voulait leur retirer la garde du trésor, et d’ailleurs on savait que l’opulent rajah n’avait pas placé moins de 500,000 livres sterling (12,500,000 francs) dans les fonds publics anglo-indiens ; seulement on ignorait que peu à peu, par d’insensibles retraits, il avait réduit à des proportions relativement insignifiantes cette créance, qui en quelque sorte cautionnait son dévouement.

Ses antécédens ne le recommandaient guère à la confiance des Anglais. Fils de Ramchundur-Punt, subadar (capitaine) au service de Bajee-Rao, dernier peshwah de Poonah, il avait grandi dans la maison de ce prince, mort sans enfans en 1852. Avait-il été adopté par son protecteur ? Les uns le nient, les autres l’admettent. En somme, il avait reçu, grâce au peshwah, une éducation assez soignée, il avait même appris assez d’anglais non-seulement pour causer avec les employés de la compagnie, mais pour lire au besoin leurs lettres et y répondre en bons termes. La mort du peshwah, aux termes de la loi hindoue, laissait sa veuve en possession de tous les biens de la communauté. Nana-Sahib, — laissons-lui ce nom devenu historique, — demeura auprès d’elle dans la situation subordonnée et légèrement équivoque d’un enfant étranger, traité comme membre de la famille, mais sans titre légal, sans droits reconnus. Son ambition ne pouvait se contenter de si peu. Il fabriqua un testament qui lui attribuait toutes les richesses mobilières de son défunt patron. La veuve du peshwah contesta la validité de ce document ; des juges, peut-être corrompus, lui donnèrent tort ; elle s’enfuit alors à Bénarès, décidée à déférer au gouvernement anglais la sentence qui la dépouillait. Nana-Sahib la suivit, la circonvint par mille artifices, fit appel aux sentimens presque maternels que jadis elle lui avait témoignés, et parvint, diplomate déjà consommé, à lui persuader de rentrer à Bithoor. Elle y resta depuis, déchue de ses droits par l’abandon tacite qu’elle en faisait ainsi. Nana-Sahib ne s’en tint pas à ce coup de maître. Riche désormais, il voulut être puissant, et réclama non plus seulement les trésors de l’ancien peshwah, mais son titre et son rang presque royal, qu’il revendiquait cette fois, non plus à titre de légataire, mais comme enfant adoptif. Le gouvernement anglais n’eut pas à vérifier si l’adoption était réelle, et si toutes les formes légales qu’elle exige avaient été remplies. Lord Dalhousie venait d’établir en principe que l’adoption, en matière pareille, ne conférerait plus de droits héréditaires. Cette fin de non-recevoir mit à néant les prétentions de Nana-Sahib, qui avait déjà fait partir pour l’Angleterre un agent chargé d’y plaider sa cause.

Cet agent n’était autre qu’un certain Azimoollah-Khan, jeune et joli garçon, d’une familiarité insinuante, bon convive, un peu fat, et se vantant de bonnes fortunes qu’il prétendait avoir eues à Londres, dans le meilleur monde. Tel il apparut un beau jour à M. William Russell, devant Sébastopol, au moment le plus critique de la guerre de Crimée. Cet homme en effet, en voie de retour dans l’Inde, avait entendu parler à Malte des échecs subis le 18 juin par l’armée alliée, et avait voulu vérifier l’état des choses. Les souvenirs du correspondant du Times nous le montrent, observateur sardonique, embusqué derrière les murailles du fameux cimetière et contemplant de là, par une belle soirée d’été, le duel d’artillerie engagé entre les batteries russes et les canons anglais [12].

Nana-Sahib apprit par Azimoollah que les autorités anglaises étaient irrévocablement décidées à lui refuser ce qu’il regardait comme son droit légitime. C’est cependant au prétendu héritier adoptif de l’ancien peshwah que se confiaient au mois de mai 1857 les principaux fonctionnaires de Cawnpore ; c’est entre ses mains qu’ils plaçaient leur trésor, et le rajah venait aussitôt, suivi du reste de sa garde [13], s’établir dans leur voisinage immédiat. Logé à côté de « son ami » le collecteur, il ne perdait pas de vue le trésor, et pouvait tout à son aise communiquer avec les cipayes. Le 22, la situation parut s’éclaircir. On vit arriver de Lucknow quatre-vingt-quatre hommes du 32e (anglais), commandés par un officier à qui la destinée réservait une fin tragique, le capitaine Moore, le plus vaillant auxiliaire de sir Hugh Wheeler et bientôt le véritable chef de la garnison de Cawnpore. Ils étaient envoyés par sir Henry Lawrence, qui se dépouillait ainsi, avec un magnifique désintéressement, des rares soldats à l’aide desquels il allait avoir à braver une des plus formidables insurrections de l’Inde. Une semaine entière s’écoula ensuite (du 22 au 31 mai) sans amener d’incidens nouveaux. On dormait sur le volcan. Jamais expression ne fut plus juste et ne caractérise mieux l’impassible courage des officiers anglais attachés aux régimens de cipayes. Chaque soir, ils quittaient le retranchement, pour passer la nuit au milieu de ces hommes que beaucoup d’entre eux savaient disposés à les égorger et n’attendant pour pela qu’un signal, un moment favorable. Le 31, on se crut sauvé. Les premiers renforts envoyés de Calcutta parurent enfin [14], et ce n’était qu’une avant-garde : lord Canning annonçait au général Wheeler que, soit par bateaux à vapeur, soit par trains à bœufs et même par les dâks, c’est-à-dire en poste, il ferait partir pour Cawnpore et Lucknow toutes les forces disponibles. Malheureusement cette lueur d’espérance s’évanouit bientôt. L’insurrection d’Allahabad (6 juin) vint barrer le passage aux troupes ainsi expédiées, et sir Hugh Wheeler, qui, sur la foi des promesses de Calcutta, avait renvoyé à Lucknow, dès le 3 juin, une portion des hommes du 32% plus une compagnie entière du 84e, se trouva définitivement réduit à un chiffre de 210 baïonnettes [15].

Dès le lendemain, les symptômes de rébellion s’aggravèrent au point que l’ordre de service prescrivit aux officiers de ne plus coucher aux cantonnemens cipayes. L’employé chargé du magasin reçut en même temps pour instructions de faire sauter, en cas d’émeute, les munitions de guerre qu’il avait sous sa garde, mais quand il voulut remplir cette mission, il était déjà trop tard, et les cipayes de garde ne le lui permirent pas. Un immense arsenal allait donc se trouver à la disposition des insurgés. La révolte éclata dans la nuit du 4 au 5 juin. Les cavaliers du 2e déclarèrent tout à coup qu’ils étaient l’objet de méfiances insupportables ; ils s’élancèrent à cheval après avoir mis le feu aux bungalows de leurs sergens, se rendirent aux écuries du commissariat, où ils s’emparèrent de trente-six éléphans, et se dirigèrent ensuite vers la trésorerie, où, de concert avec les fidèles Mahrattes de Nana-Sahib, ils firent main-basse sur l’or et l’argent des caisses publiques. Elles renfermaient, selon les lins, huit lackhs et demi, selon les autres, neuf lackhs de roupies [16]. Sir Hugh Wheeler n’avait pu en distraire qu’un lackh (250,000 francs), transporté presque furtivement dans la nouvelle enceinte retranchée.

Le 1er régiment d’infanterie (cipayes), invité à se soulever, hésitait encore. Le bruit de ce qui se passait à la trésorerie, arrivant jusque dans ses lignes, dissipa tous ses scrupules. Seulement, par un reste d’honneur militaire, au lieu de massacrer ses officiers, accourus pour le maintenir dans le devoir, il les somma, il les contraignit même, de se retirer dans le « retranchement, » leur déclarant qu’à partir de ce moment il ne se regardait plus comme tenu de leur obéir ; puis il partit pour se rendre à la trésorerie, brûlant et pillant au passage les bungalows dont l’apparence tentait la cupidité de ses hommes.

Sir Hugh Wheeler, en se plaçant à l’est de la ville et sur la route d’Allahabad, au lieu de se retrancher dans le magazine placé sur celle de Delhi, avait raisonné d’après ce qui s’était passé à Meerut. Les cipayes, selon lui, devaient, une fois en révolte, aller rejoindre le gros de l’insurrection et courir au-devant des récompenses que le monarque mogol décernait aux insurgés qui venaient se ranger sous son drapeau. Cette prévision du vieux général parut se vérifier. Lorsque le lendemain (6 juin) les deux autres régimens cipayes se décidèrent à suivre l’exemple de leurs camarades, ils ne firent du côté du « retranchement » qu’une démonstration insignifiante. Au premier boulet, on les vit se disperser, et, tournant la ville, se rendre du côté de Nawabgunge, c’est-à-dire du côté de la trésorerie et du magasin. Les artilleurs d’une batterie indigène (3rd Oudh horse battery), qu’on avait crus assez fidèles pour les lancer avec une compagnie anglaise à la poursuite des rebelles, allèrent bientôt grossir les rangs de l’insurrection. À partir de ce moment, la station proprement dite ne comptait plus un insurgé. Si le général Wheeler avait été libre de ses mouvemens, et simplement à la tête de ses trois ou quatre cents hommes, rien ne s’opposait à ce qu’il prît la Toute d’Allahabad ; mais d’abord qu’y pouvait-il trouver ? La brusque cessation de l’arrivée des renforts lui disait assez clairement que la révolte sévissait aussi de ce côté. Comment d’ailleurs faire voyager sans chariots, sans éléphans, sans protection contre l’impitoyable soleil de l’Inde, toutes ces femmes, tous ces enfans, fragile et cher dépôt dont il devait compte à la patrie ?

Les révoltés cependant ne semblaient nourrir aucuns desseins hostiles. Leur butin chargé sur leurs charrettes et sur les bêtes de somme dont ils s’étaient munis avec tant de prévoyance, ils prenaient, dès le 5 au soir, le chemin de Delhi. Leur première halte fut à Kullianpore (on écrit aussi Kullumpore), où Nana-Sahib vint les rejoindre. On n’a jamais su au juste quelle part ses Mahrattes lui avaient faite dans le partage du trésor ; il est à supposer qu’elle fut considérable. On n’a jamais su non plus de quels argumens il se servit pour décider les cipayes insurgés à le reconnaître pour chef. Les raisonnemens qu’on lui a prêtés sont plausibles. « Pourquoi, aurait-il dit à ces hommes, pourquoi laisser vos officiers derrière vous ? Si l’Angleterre vient à triompher, vous êtes perdus, vous êtes marqués. Vos anciens chefs sauront vous traquer partout et vous reconnaître. Pourquoi laisser la vie à ces odieux Fering-hees ? Pourquoi leur laisser les trésors qu’ils ont entassés derrière ce retranchement dont vos canons : et les miens auront si facilement raison [17] ? » Quand on s’adresse en même temps à la couardise et à la cupidité des hommes, on a grande chance d’être écouté. L’éloquence de Nana-Sahib, stimulée par ses projets ambitieux, — il ne rêvait pas moins que de redevenir, comme son père adoptif, peskwah, c’est-à-dire vice-roi, du riche district de Poonah, — changea les projets des cipayes. Le 6 juin, à huit heures du matin, ils revinrent vers Cawnpore. Le Nana marchait cette fois à leur tête ; il posa son camp au centre même de la station, et ce brahmine de haute caste, — mais au fond dépourvu de tout préjugé religieux, — hissa deux étendards devant sa tente, l’un pour Mahomet, l’autre pour Hunaman, la divinité des Hindous. Les fidèles de tout culte avaient ainsi satisfaction, et devaient, faisait-il proclamer, le rejoindre sans retard. Puis, par son ordre, cinquante sowars (cavaliers) fouillaient la ville de tous côtés, avec ordre de sabrer impitoyablement d’abord tous les Européens qui s’offriraient à leurs coups, puis les natifs même qu’on saurait convertis au christianisme. Dès le lendemain 7, le général Wheeler recevait une lettre où Nana-Sahib, jetant enfin le masque, lui annonçait une attaque très prochaine. Deux canons, mis en batterie au nord-ouest de l’enceinte fortifiée, ouvrirent le feu presque aussitôt. Une vive fusillade commença de tous côtés. Le 8, trois canons de plus furent mis en position, et enfin, dès le 11, l’ennemi battait jour et nuit le misérable « retranchement » et ses deux casernes avec treize pièces d’artillerie [18].


III

Nous n’essaierons pas de dire ce que dut être au mois de juin 1857 l’intérieur de ces deux hôpitaux où s’entassait un millier de misérables sur qui le soleil dardait ses rayons implacables, tandis qu’un ennemi lâche et féroce, qui jamais n’osa tenter un assaut, les accablait à distance de ses boulets, de ses obus, de ses projectiles incendiaires. Il suffit de rappeler un tableau déjà tracé dans la Revue [19], celui des souffrances qu’eurent à supporter les assiégés de Lucknow, pour donner une idée des scènes, plus tristes encore et plus poignantes, dont Cawnpore fut le théâtre. Comment décrire d’ailleurs la scène horrible qu’offrit l’une des deux barracks recouverte de chaume, quand elle prit feu et brûla de fond en comble avec les blessés et une partie des femmes malades qu’elle abritait [20] ? comment dépeindre ces deux puits dont il fallut consacrer l’un à la sépulture des cadavres qu’on y précipitait la nuit sans aucune des solennités de l’ensevelissement chrétien, et dont l’autre, devenu le point de mire des rebelles, n’était accessible qu’à travers une pluie de balles ? Comment montrer ces faibles murailles chaque jour ébréchées, chaque jour croulant, les toitures effondrées, et les assiégés n’ayant plus pour couvrir leur tête que quelques lambeaux de tentes, obligés de se creuser à la base des murs détruits des terriers où les balles ennemies ne venaient plus les chercher, mais où les poursuivaient des myriades d’insectes impurs, voltigeant dans une atmosphère infectée ? Voilà vraiment ce qui passe notre courage. Aussi laisserons-nous à l’imagination épouvantée du lecteur le soin de deviner ce que contenait d’angoisses, de larmes, de frénésies, chacune de ces journées sans, espérance, chacune de ces nuits sans sommeil.

La résistance fut héroïque. Sir Hugh Wheeler, accablé par l’âge, les soucis, la maladie, avait cessé de pouvoir y prendre une part active, tout en conservant l’autorité hiérarchique qui lui appartenait et la déférence respectueuse due à son caractère. Le vrai chef des assiégés était le capitaine Moore, du 32e. C’était lui qui par son exemple soutenait le moral des soldats, par sa surveillance incessante déconcertait les tentatives de l’ennemi. Un bras en écharpe (car il était blessé), le revolver à la ceinture, le capitaine menait toujours en personne les sorties de jour et de nuit au moyen desquelles on empêchait les cipayes de s’établir dans les bâtimens à moitié construits qui occupaient un des côtés de l’enceinte fortifiée. Une double ligne de chariots formait, tant bien que mal, le chemin couvert par lequel on s’y glissait. L’ennemi n’essaya jamais d’y tenir ; les hourrahs anglais et les baïonnettes anglaises effarouchaient ces Hindous si fermes devant la torture, si timides dans la lutte armée. Par deux fois la nuit, à la tête d’une vingtaine d’Européens, le capitaine Moore alla impunément enclouer les canons dont le feu gênait le plus les assiégés ; mais ces canons étaient bientôt remplacés, et, grâce aux munitions inépuisables du magasin [21], le feu des assiégeans continuait sans relâche, et les assiégés au contraire, dont les approvisionnemens militaires diminuaient rapidement, ne pouvaient plus riposter qu’à bon escient et lorsque la nécessité les y forçait. Chaque jour leur position devenait plus intolérable. Jusqu’au 14 juin, ils avaient espéré quelque secours, soit de Lucknow, soit d’Allahabad ; mais à Lucknow sir Henri Lawrence, complètement cerné, ne pouvait même plus communiquer par lettres avec sir Hugh Wheeler, et le colonel Neill, arrivé le 11 juin seulement dans le fort d’Allahabad, n’avait encore le 18, quand il reprit si audacieusement l’offensive, que trois cent soixante combattans européens à mettre en ligne. Le 24 à la vérité, l’ordre, pu ce qu’on pouvait alors appeler de ce nom, était à peu près rétabli : les pendaisons se succédaient sans fin ni trêve, — the gallows were well at work, dit tranquillement un des historiens de cette crise [22] ; — mais au moment où Neill songeait à marcher, quelques jours plus tard, au secours de Cawnpore, son remplacement par Havelock était venu paralyser ses mouvemens. Ce fut le 30 juin seulement, le jour même où Havelock prenait possession de son commandement, qu’une colonne d’avant-garde, sous les ordres du major Renaud, put se mettre en route pour aller délivrer sir Hugh Wheeler… Il était trop tard.

Six jours auparavant, le 24, dans l’après-midi, une lettre de Nana-Sahib, apportée par une de ses prisonnières [23], offrait une capitulation à sir Hugh Wheeler. Les termes en étaient simples. Les voici textuellement : « Tous soldats ou autres individus qui n’ont point été mêlés aux œuvres de lord Dalhousie [24], et qui mettront bas les armes pour se rendre, seront épargnés et envoyés à Allahabad. » Le conseil de défense eut à délibérer sur ces préliminaires : si les officiers qui le composaient eussent été au courant de ce qui s’était passé à Cawnpore pendant les dix-huit jours qui venaient de s’écouler, ils eussent rejeté avec mépris les propositions du chef des rebelles ; mais ils ne le connaissaient encore que par leurs rapports antérieurs, comme un hôte prodigue, empressé, dont les procédés étaient empreints d’une courtoisie tout européenne, dont les équipages de chasse, les chevaux, les éléphans étaient toujours à leurs ordres. Ils se rappelaient aussi les professions de foi d’Azimoollab, toutes en faveur de la cause anglaise ; ils le croyaient secrètement acquis à cette cause et ne cherchant qu’à détourner d’eux la colère des insurgés. S’ils ne s’étaient point bercés de cette illusion, s’ils avaient su que le 10 juin, par exemple, Nana-Sahib avait fait tuer sous ses yeux, l’un après l’autre, une infortunée lady, arrivée en poste à Cawnpore, et ses quatre jeunes enfans, — que le 11 il avait accepté, à titre de nuzzur ou don royal, la tête d’une autre Anglaise, massacrée par ses cipayes, — que le 14 enfin il avait fait sabrer ou fusilier en masse les malheureux fugitifs de Futtehghur [25], — ils n’auraient sans doute admis aucune négociation. Mieux valait cent fois mourir les armes à la main, en essayant de se faire jour, que de se livrer, pour ainsi dire pieds et poings liés, à la bonne foi d’un brigand déjà couvert du sang de leurs compatriotes. D’autre alternative, les assiégés de Cawnpore n’en avaient point. Les vivres commençaient à manquer ; les maladies sévissaient avec une rage croissante ; les femmes étaient à moitié folles de désespoir et de terreur. Les pluies, dont la saison allait commencer, ne pouvaient manquer de rendre complètement intenables les terriers qu’ils s’étaient creusés. Toutes ces considérations pesées, Moore lui-même, le plus intrépide de tous ces braves soldats, fut d’avis qu’il fallait traiter. Il fut chargé de conclure la capitulation, et dut s’aboucher à cet effet avec Azimoollah, délégué du Nana. Le rusé musulman voulut ouvrir la conférence en anglais ; mais, aux premiers mots, les sowars qui l’accompagnaient se récrièrent : « Parlez notre langue, nous voulons tout entendre, » disaient-ils impérieusement. Il fallut leur obéir. Le traité fut discuté et rédigé en hindostani. Il stipulait que l’argent appartenant à l’état, le magasin dû fort, les canons seraient remis au Nana, lequel s’obligeait, pour sa part, à fournir les moyens de transport sur le fleuve, et à laisser s’embarquer sains et saufs, pour Allahabad, tous les individus compris dans la capitulation. Ceci fut écrit, signé, scellé par les deux chargés de pouvoirs, et ratifié de plus par Nana-Sahib, avec un serment solennel, le tout dans la journée du 25 juin 1857. Le 26 au matin, une commission d’officiers sortit du « retranchement » pour aller examiner les barques proposées. Elles étaient au nombre de trente, parfaitement en état et dûment équipées. Tout fut préparé pour le départ du lendemain.

L’évacuation du « retranchement » eut lieu à sept heures du matin. Les soldats anglais (plus de cent avaient péri pendant le siège) emportaient leurs fusils et leurs gibernes garnies. L’armée entière du Nana était sous les armes et formait l’escorte. On arriva aux bords du fleuve sans qu’aucun symptôme alarmant se fût produit. Les Anglais prirent place dans les barques, au fond desquelles leurs fusils furent couchés. Quelques-unes de ces embarcations se détachèrent même du rivage et commencèrent à nager… Tout à coup, au signal de Nana-Sahib, deux pièces de canon, jusqu’alors masquées par un bouquet d’arbres, arrivèrent au grand trot. Les cabines des barques, recouvertes en chaume, flambèrent en même temps ; les bateliers, qui venaient d’y mettre le feu, sautèrent sur le rivage. La fusillade éclatait de toutes parts. Des malheureux ainsi attaqués à l’improviste, les uns tombaient sous les balles, les autres cherchaient la mort dans les flots ; d’autres enfin, revenant au rivage, se rendaient et demandaient merci [26].

Sur les trente barques cependant deux étaient parvenues au milieu du courant. L’une d’elles fut bientôt coulée bas par les boulets. Une partie des hommes qui la montaient put passer à bord de celle qui voguait en avant. Une centaine de fugitifs s’y trouvèrent entassés. Ils descendaient le fleuve, suivis sur les deux bords par les cipayes du Nana, qui ne cessèrent de tirer sur eux. À une distance d’environ six milles, cette barque s’engrava sur un banc de sable. Les passagers se tinrent immobiles, attendirent la nuit, et parvinrent alors à la dégager. Huit milles plus bas, à Mussapghur, même désastre, suivi d’une attaque en règle, les cipayes se jetant à l’eau pour monter à bord de cette misérable épave. Repoussés bravement, mais non sans avoir tué plusieurs des passagers, les cipayes retournèrent à Cawnpore, d’où le Nana fit immédiatement partir deux régimens entiers à la poursuite de cette poignée de fugitifs. Un orage favorable les avait remis à flot pendant la nuit. Quand le jour revint, il les trouva devant Sooragpoor, à trente milles de Cawnpore ; mais le rivage était encore garni de cipayes, et la barque venait de s’arrêter pour la troisième fois.

Il fallait prendre un parti décisif ; on ne pouvait rester immobile, pendant toute une journée, sous un feu continuel parti des deux rives. Chaque fois qu’un des fugitifs sautait à l’eau pour essayer de pousser l’embarcation, trente ou quarante balles arrivaient à son adresse. Quatorze hommes alors, les moins épuisés, se dévouèrent ; parmi eux était le lieutenant Delafosse, un des héros de la défense [27]. Le capitaine Moore était aussi dans la barque, mais trop grièvement blessé pour se mouvoir. Il vit partir ses braves compagnons, il les vit arriver sur le rivage et chasser l’ennemi devant eux ; peut-être comprit-il qu’ils s’écartaient trop, car l’écho lui apportait toujours plus faible le bruit de leurs coups de fusil. Bientôt cependant il fallut songer à se défendre : une barque arrivait de Cawnpore, montée par des cipayes. Ceux-là furent encore repoussés. Le soir vint, le fleuve grossit, la barque, remise à flot, descendit encore… Ce fut la dernière faveur de la destinée. Trois compagnies de soldats arrivèrent, et, s’emparant de bateaux de passage que manœuvraient et poussaient des pêcheurs experts en ce métier, vinrent aborder cette barque, où il ne restait plus que des blessés et des femmes. Après une courte lutte, il fallut céder au nombre. Les fugitifs furent ramenés au rivage et chargés sur des chariots qui prirent la route de Cawnpore. Là, s’il faut ajouter une foi complète au récit du cipaye Nunjour Tewarree, voici ce qui se passa :


« A leur arrivée, on les fit descendre de charrette et asseoir à terre. Il y avait soixante hommes, vingt-cinq femmes et quatre enfans. Le Nana lui-même donna ordre de fusiller les hommes ; mais les cipayes du 1er régiment, dont le fils du général Wheeler avait été quartier-maître, firent quelque difficulté. Un des régimens d’Oude fut appelé pour l’exécution. Ordre fut donné de séparer les femmes d’avec leurs maris. À cette indignité les pauvres prisonniers refusèrent de se soumettre ; la force vint à bout de leur résistance. Une femme et son mari se tinrent si étroitement, si fermement embrassés, qu’après bien des tentatives on dut renoncer à les séparer. Les cipayes s’apprêtaient alors à commencer le feu quand le chapelain de Cawnpore, le révérend E. Moncrieff, antérieurement curate de Tooting, demanda la permission de lire les prières ; elle lui fut accordée. Les condamnés prièrent ensemble ; ensuite ils se serrèrent les mains à la ronde. Le signal fut donné, les cipayes firent feu ; plusieurs furent tués sur le coup, d’autres seulement blessés ; ces derniers furent promptement dépêchés par le sabre. On conduisit les femmes, quand tout fut fini, dans la maison où étaient déjà déposées celles qu’on avait prises antérieurement. »


Revenons sur nos pas, et voyons ce que devenaient les quatorze vaillans soldats qui combattaient si témérairement et si vainement, hélas ! pour sauver leurs malheureux compagnons de fuite. Arrivés à gué, le mousquet au-dessus de la tête, sur le rivage où les cipayes n’eurent garde de les attendre, ils s’engagèrent imprudemment à la poursuite de ces ennemis toujours lâches, mais redoutables par leur nombre. Bientôt ils se virent coupés de la rivière, et, craignant d’être entourés, durent faire retraite. Ils marchèrent alors parallèlement au Gange, qu’ils rejoignirent un mille plus bas. Le traverser était inutile. Une nombreuse bande de cipayes les attendait à l’autre bord. Plus nombreux encore étaient les ennemis, qui, les ayant devancés, leur coupaient le chemin, tandis que d’autres, ceux qu’ils avaient d’abord poursuivis, se ralliaient derrière eux. Tout espoir semblait perdu. Ils ne voulurent cependant pas désespérer. Près de la rivière, en face d’eux, et très près aussi de l’ennemi, qui les attendait au passage, était un petit temple de forme circulaire, n’ayant qu’une issue. Après une décharge qui disperse l’ennemi, ils s’élancent vers ce petit bâtiment et s’y réfugient. Un des leurs fut tué, un autre blessé sur le seuil même de cet asile. De là ils tiraient sur tout Indien qui osait se montrer. Nul moyen pour des cipayes d’aborder une position pareille. En revanche ils pouvaient, sans risque, tourner le bâtiment, et arriver par derrière, jusqu’au pied des murailles. Ils profitèrent de cet avantage pour entasser, du bois tout autour de l’édifice et ils y mirent le feu. La brique s’échauffait sans brûler, mais bientôt la fumée devint insupportable, et pour aggraver encore cet inconvénient, les cipayes jetaient de temps en temps sur le feu quelques poignées de poudre. Les Anglais alors, à demi étouffés, mirent habits bas, et complètement nus, mais encore armés, prirent leur course vers le fleuve. Sept d’entre eux y arrivèrent. Les six autres (on a présumé qu’ils ne savaient pas nager) se jetèrent en furieux sur l’ennemi et tombèrent percés de coups. De ceux que le Gange avait reçus et qui s’échappaient à la nage sous une grêle de balles, deux furent tués presque immédiatement. Un troisième, un artilleur, qui pour se reposer un moment se mit à nager sur le dos, à faire la planche, comme on dit vulgairement, dériva trop près du bord, où il fut traîtreusement harponné, puis sabré. Les quatre autres, dont le lieutenant Delafosse était un, — trois d’entre eux étaient blessés, — lassèrent la persévérance diabolique des cipayes. Après avoir fait, toujours nageant, près de six milles, ils s’entendirent héler en termes à peu près rassurans par deux ou trois cipayes, appartenant, disaient-ils, à un rajah du parti anglais. Confiance ou désespoir, les fugitifs se livrèrent. On ne les avait pas trompés. Ils furent conduits au rajah de Raïswarra [28] (Oude), qui les accueillit, les protégea, les fit vivre du 29 juin au 28 juillet. Alors ils purent rejoindre une des colonnes anglaises qui sillonnaient le pays.

Nous touchons, Dieu merci, au dénoûment de ce drame affreux, et ce dénoûment, sur lequel plane comme un nuage, comme une vapeur de sang, n’en a peut-être frappé que davantage l’imagination publique : elle a rempli de formes hideuses, d’apparitions fantastiques, ce théâtre vide, muet, sanglant, où l’appelaient cent relations vengeresses. On lui a donné en pâture quelques débris mutilés, un puits comblé de cadavres, un édifice à jamais flétri, la Maison-du-Massacre (Massacre-House), quelques murailles rayées de coups de sabre, des dalles humides encore où le pied glissait sur une fange noirâtre qui devait être du sang figé : çà et là une poignée de cheveux blonds, un vêtement d’enfant, un feuillet de Bible, un jouet brisé ; puis on l’a conviée à deviner ce qui avait dû se passer en ce lieu funeste. Ce qu’elle a rêvé, ce qu’elle s’est représenté, passe tout ce que les plus sombres poètes ont écrit des derniers cercles de l’enfer. Ce qui est résulté de cette fièvre de pensée a, nous le croyons sincèrement, dépassé par malheur ce qu’elle avait enfanté de plus monstrueux. Nous estimons au centuple, — et sans croire exagérer d’un seul meurtre, — le nombre des malheureux Hindous qui ont souffert la torture et subi les plus ignominieux supplices pour expier un forfait dont ils étaient innocens, un forfait qui a peut-être été l’œuvre de quelques misérables chassés du champ de bataille, ivres de honte, altérés de vengeance. Examinons en effet ce qu’on sait de positif.

Cent quatre-vingts femmes tombées, à différentes dates, entre les mains du Nana étaient prisonnières dans une petite chartreuse divisée en deux pièces et située au milieu d’un jardin, ou, pour mieux dire, d’un compound, d’un enclos planté. Cette maison, entourée de pilastres qui soutiennent une verandah, et percée de trois grandes portes sur chaque façade, est marquée sur les plans de Cawnpore [29] à peu près au milieu de l’espace compris entre la portion centrale de la ville et le pont de bateaux jeté sur le Gange. Le terrain où elle est bâtie forme l’angle de deux routes. Dans le choix de cette prison, rien n’annonce une préméditation sanguinaire. Le bungalow dont elle dépend était jadis celui d’un officier anglais. Le petit bâtiment accessoire dont nous parlons paraît avoir été ce qu’on appelle une bee-bee-house, c’est-à-dire, en termes décens, une « petite maison, » la résidence d’une de ces pauvres filles indiennes qui, sans que la pruderie anglaise s’en effarouche, — elle feint de n’y pas prendre garde, — charment les loisirs du célibat militaire. Les prisonnières y étaient l’objet de peu de soins : on ne leur distribuait qu’une nourriture assez grossière, on ne paraissait point s’inquiéter de ce qui pouvait contrarier leurs habitudes de comfort ou d’élégance ; mais rien n’établit qu’elles aient été l’objet d’aucun mauvais traitement, d’aucun outrage, pendant les vingt journées qu’elles passèrent en captivité. Parti le 7 juillet d’Allahabad, Havelock brisait cependant, un à un, tous les obstacles jetés sur sa route. Le 15, il arrivait à Pandoo-Nuddee, où l’attendaient les meilleures troupes que Nana-Sahib pût mener à sa rencontre. La victoire resta aux Anglais. Les révoltés rentrèrent à Cawnpore, — qu’ils n’allaient pas oser défendre et qu’il fallait évacuer sans trop de retard, — dans une rage facile à concevoir. On dit qu’ils demandèrent à grands cris à leur chef, comme une vengeance, le droit d’immoler les prisonnières, et que Nana-Sahib, loin de s’y opposer, les encouragea, leur donna des ordres précis ; on le dit, mais où est la preuve ? Quel témoignage a-t-on jamais fourni à l’appui de cette version si peu vraisemblable d’un fait si facile à expliquer différemment ? Le plan de Cawnpore, bien étudié, met en effet les choses sous un autre jour. On y voit que les insurgés, chassés par Havelock de la route d’Allahabad, et se retirant vers celle de Bithoor, c’est-à-dire poussés de l’est à l’ouest et de la pleine campagne vers les bords du Gange, ont nécessairement dû se jeter — sinon tous, du moins le plus grand nombre — sur deux routes latérales qui, derrière le « retranchement » vont, du great Trunk Road, rejoindre un chemin longeant précisément les murailles du compound au milieu duquel s’élève la Maison-du-Massacre. Dans les circonstances que nous venons d’énumérer, faites défiler, non pas des cipayes, mais des Croates autrichiens, — voire des soldats plus civilisés encore, — le long d’une enceinte facile à franchir, sans défenseurs, sans protection quelconque, où se trouvent les êtres pour lesquels la victoire a été disputée, ceux que les soldats anglais venaient chercher la baïonnette basse et le sabre au poing, ceux qu’ils redemandaient à grands cris, ceux dont, par représailles anticipées, ils avaient déjà vengé la captivité en immolant Dieu sait combien de victimes. Qu’un mot, un seul, parte d’une âme ulcérée ; que ce mot circule dans les rangs des fuyards ; qu’une voix s’élève, qu’un sabre sorte du fourreau, qu’un cri de mort retentisse, qu’une seule femme tombe égorgée au milieu de ces brutes qui ont vu, la veille encore, leur sang couler comme l’eau : — qu’arrivera-t-il ?

Quoi qu’il en soit de cette hypothèse, selon nous plus vraisemblable que toute autre, nous dirons que sur ce point on en est réduit aux conjectures. En effet, quand les soldats de Havelock arrivèrent, le 17 juillet, dans la station reconquise, où ils trouvèrent à peine quelques traînards prompts à s’échapper [30], un homme, barbouillé de noir, les cheveux hérissés, à moitié fou de terreur, se jeta au-devant d’eux : il s’annonçait comme l’unique Européen qui eût survécu au massacre ; c’était M. Shepherd, un des écrivains du commissariat. Deux jours avant la capitulation du 26 juin, il avait quitté le « retranchement » déguisé en cuisinier. Reconnu et saisi presque aussitôt, il fut conduit au Nana, qui l’envoya travailler sur les routes par mesure de pénalité. Le 16, pendant la panique, on l’avait sans doute oublié, car il put s’échapper sans le moindre obstacle. Tel est le seul témoin des événemens qui se passaient à l’intérieur de Cawnpore ; — nous ne comptons guère cette ayah dont nous avons déjà parlé, cette nourrice attachée à la famille de sir Hugh Wheeler ; la pauvre femme, à peu près idiote, s’est mille fois contredite dans son récit. M. William Russell, qui lui a parlé, qui l’a interrogée, n’a pu en tirer quatre paroles de bon sens. M. Shepherd, disions-nous, était le seul Européen resté dans l’intérieur de Cawnpore ; mais Cawnpore est une grande cité, qui s’étend sur cinq milles de terrain, — plus d’une lieue et demie. Il est hors de toute probabilité que M. Shepherd se tînt à portée du Nana et de son quartier-général. Il avait d’excellentes raisons pour se faire petit et se rendre invisible. Il n’était pas non plus, sans doute, sur le passage des troupes en retraite, et par conséquent il n’était pas dans le voisinage de la charnel-house. Il n’a donc pu attester avec certitude ni que le massacre eût été sollicité, ni qu’il eût été autorisé, ni même raconter comment il eut lieu.

Le crime a été commis, c’est tout ce qu’on sait positivement, et il est bien à parier qu’on n’en saura jamais davantage. Nous comprenons la fureur des soldats anglais quand ils mirent le pied dans cette enceinte encore chaude de carnage, et où les vestiges d’une horrible lutte appelaient de tous côtés le regard ; nous comprenons leur serment de vengeance, légitime à ce moment, trop bien tenu depuis. — Ce que nous comprenons moins, c’est qu’animés de ces sentimens, et roulant en eux-mêmes des pensées, des projets sanguinaires, ils aient placé, sur le puits où les victimes encore pantelantes avaient été précipitées pêle-mêle, une croix de pierre, c’est-à-dire le symbole de l’expiation, du pardon, de la clémence infinie.

Le 26 octobre 1857, — un peu plus de trois mois après la catastrophe que nous venons de raconter, — le colonel Bourchier arrivait à Cawnpore avec la colonne envoyée de Delhi pour balayer le Döab et rejoindre l’armée qui allait au secours d’Havelock, encore enfermé dans Lucknow. On appréciera les sentimens dont les soldats anglais étaient animés en écoutant cet officier supérieur, représentant distingué d’une arme savante :


«… Ces scènes horribles étaient déjà bien loin ; mais les murailles percées à jour (les murailles du « retranchement ») récitaient haut ce poème de misères. On pouvait voir, à chaque heure du jour, des soldats anglais de tout grade errant dans cette enceinte désolée, où ils cherchaient quelque memento de leurs compatriotes si lâchement assassinés. D’amères promesses, des élans partis du cœur vouaient à de cruelles vengeances les auteurs de ces atrocités énormes. Je confesse que je ne pus me soustraire à l’influence que de pareilles scènes exercent sur la pensée. Les pires sentimens montent alors à la surface. Je ne voyais pas impunément passer un dragon portant une blouse d’enfant au bout de sa lance et jurant que cette lance n’épargnerait jamais un cipaye ; ailleurs c’était un fantassin qui, nouant autour de sa baïonnette une tresse blonde, se repaissait déjà de la vengeance à venir. Et comment s’en étonnerait-on ? Deux fois je traversai ces ruines, deux fois les mêmes impressions m’assaillirent malgré moi. Je résolus de ne plus entrer dans la fatale enceinte, et bien que, dans des circonstances ultérieures, j’aie eu ma tente appuyée, six jours durant, à un des angles du « retranchement de Wheeler, » je me suis religieusement tenu parole…

«… Si le « retranchement » avait cet aspect sinistre, que dire de la Maison-du-Massacre ? Dans la cour intérieure était un arbre sur lequel se voyaient encore des traces du meurtre de ces pauvres petits innocens ; leurs cheveux, collés à l’écorce, disaient assez quelle mort terrible avait été la leur… L’intérieur des deux chambres était criblé de balles, le sol saturé de sang ; çà et là se lisaient des sentences que les ongles des victimes avaient gravées sur le mur [31] (scratched upon the walls). Les malheureuses prisonnières y dépeignaient leurs souffrances, et conviaient leurs compatriotes à des représailles expiatoires. »


Quatre mois plus tard (février 1858), c’est M. William Russell qui traverse à son tour la « cité dolente. » Ses impressions ne ressemblent en rien à celles du colonel Bourchier. Le temps a calmé les esprits, éteint les colères trop vives. M. Russell d’ailleurs, sur toute sa route, a pu s’assurer que l’expiation a égalé, si horribles qu’ils fussent, les crimes commis. Il a entendu, non sans dégoût, des officiers, des gentlemen, se vanter de leurs expéditions à la Montluc. Son esprit pénétrant et juste, son remarquable bon sens, l’avertissent qu’il ne faut plus échauffer, mais calmer les passions jusque-là surexcitées, « Prenons garde, dit-il, de nous placer à un point de vue trop exclusivement anglais ; évitons surtout de prendre au mot ces fabricateurs de récits mensongers qui ont grossi de tant de fables un récit déjà bien assez chargé d’horreurs. Ce n’est pas la première fois qu’au mépris d’une capitulation, des garnisons désarmées ont été massacrées ; ce n’est pas la première fois que des hommes, des femmes, des enfans, ont péri sous le glaive des ennemis de leur race. Rappelons-nous, sous Mithridate, la révolte du Pont ; celle des catholiques d’Irlande contre les colons protestans (1641) ; rappelons-nous les vêpres siciliennes et les assassins de la Saint-Barthélémy… Ce qui caractérise d’une manière spéciale les tueries de Cawnpore, c’est qu’elles sont le fait d’une race courbée sous le joug, d’hommes noirs qui ont osé verser le sang de leurs maîtres et celui des femmes, des enfans appartenant à leurs maîtres. Il n’y a point eu ici simplement une guerre servile et une espèce de jacquerie combinées : il y a eu guerre de religions, guerre de races, guerre de vengeance, d’espoir indéfini, d’instincts patriotiques, qui poussaient à briser une domination étrangère, à rétablir le plein pouvoir des chefs indigènes, la pleine suprématie des cultes nationaux. Quelles qu’aient été les causes de la révolte, il est assez évident que ceux qui la dirigeaient, — mus en quelque sorte par une impulsion commune, — comptaient, parmi les moyens de la rendre efficace et d’arriver à leurs fins, la destruction de tout individu de race blanche, — homme, femme, enfant, — qui tomberait dans leurs mains : dessein qu’ont frustré en mainte et mainte occasion l’humanité populaire ou certains calculs d’une politique raffinée. De plus, il faut se souvenir que le code des Hindous n’est pas ménager de supplices, et l’Hindou lui-même, bon ou mauvais, — pas plus au reste que le musulman, — ne s’est jamais distingué par sa clémence envers l’ennemi [32]… »

L’aspect des lieux réveilla aussi chez M. Russell plus de dégoût matériel que d’indignation rétrospective. — « Le retranchement, dit-il, sert de cloaca maxima aux indigènes, aux valets de camp, aux coolies, bref, à tous ceux qui bivouaquent dans la plaine sablonneuse au milieu de laquelle il s’élève. De révoltantes odeurs s’en exhalent. Des rangées de vautours rassasiés, et les ailes à demi ouvertes, siègent sur les parapets qui peu à peu s’écroulent, ou perchent par groupes sur deux ou trois arbres dénudés qui se dressent à l’angle par lequel nous avions pénétré dans cette misérable enceinte. J’en tuai un avec mon revolver, et tandis que ce dégoûtant animal vomissait, dans les tortures de l’agonie, son dernier repas, en déroulant à droite et à gauche son cou chauve et noir, aux allures serpentines, je fis en moi-même un serment solennel de ne plus me procurer ce hideux spectacle. »

Quant à la Maison-du-Massacre, le voyageur laisse entendre incidemment qu’il la visita au moins deux fois ; mais il ne la décrit point, probablement pour ne pas répéter ce qu’il en avait dit dans sa correspondance adressée au Times.


IV

L’écrivain n’est pas entouré en Angleterre de toute la considération à laquelle il a très certainement droit ; le journaliste, presque toujours anonyme, semble plus particulièrement encore se regarder comme « déclassé. » M. Russell lui-même se qualifie quelque part de « bédouin de la presse, » et il ajoute, en riant, il faut le croire, que le bédouin de cette caste est un paria. Il avait cependant été, on l’a vu, parfaitement accueilli par lord Canning. Il fut reçu de même à Cawnpore par le commandant en chef de l’armée. À peine avait-il fait remettre sa carte par l’aide-de-camp de service, que le rideau de la tente se soulevait pour lui donner accès auprès de sir Colin Campbell (qui n’était pas encore lord Clyde). Après quelques souvenirs donnés à la campagne de Crimée, que le général et le correspondant du Times avaient faite ensemble : « — Voyons, monsieur Russell, dit le premier au second, je vais vous parler net. Nous ferons ensemble un petit traité : vous saurez sans réserve tout ce qui se passe, vous verrez tous mes rapports, vous prendrez connaissance de tous les renseignemens qui m’arrivent, mais à une condition, c’est que vous n’en parlerez dans le camp à âme qui vive, et n’en laisserez rien percer, sinon dans les lettres que vous envoyez en Angleterre. » La condition fut acceptée et la promesse tenue, nous n’en doutons pas ; mais nous nous demandions, en lisant cette page, si, en pareille circonstance, le correspondant accrédité d’un de nos plus importans journaux aurait trouvé le même accueil auprès de n’importe lequel des généraux placés à la tête de nos troupes.

Sir Colin Campbell ajouta un bon procédé de plus à cette courtoisie déjà si remarquable : il offrait sa table au pauvre « paria » du Times. Celui-ci refusa discrètement, et préféra la mess-tent du quartier-général, où il lui était permis de payer son écot. Partageant d’ailleurs le sort de son ami le lieutenant Stewart, et comme associé par là au service télégraphique, si important pour les opérations militaires qui allaient s’ouvrir, il était bien certain de faire campagne dans les meilleures conditions possibles.

Pendant ses quinze jours de halte à Cawnpore, M. Russell étudiait son terrain, hommes et choses, nouait ses relations, assurait sa petite influence. On peut s’en fier à cet habitué des camps de Crimée pour ne pas faire fausse route, et utiliser ses qualités de bon convive, d’obligeant camarade, les amitiés formées jadis sous les murs de Sébastopol, la confiance qui s’établit après les longs repas arrosés de hock et de madère, pendant qu’on fume le cheroot en se promenant au clair de lune sur les bords du Gange. Le récit détaillé de ces heures de loisir nous fait pénétrer plus avant que jamais dans les régions ordinairement assez closes de la haute aristocratie militaire anglaise, et même dans le secret des plans de campagne qui semblaient alors défier le mieux la perspicacité critique des juges du camp. Fidèle à son engagement, sir Colin Campbell expliquait tout à son nouvel hôte, et répondait sans réserve à toutes les questions que lui adressait cet acolyte volontaire, dont la présence eût semblé gênante à bien d’autres. Le général lui disait par exemple : « Si je ne marche pas immédiatement sur Lucknow (et je ne me dissimule pas la curiosité malveillante que suscitent ces retards), c’est que deux bonnes raisons m’arrêtent : d’abord je veux réunir autour de moi jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier canon disponible ; puis il faut que le convoi de femmes et d’enfans qui, venant d’Agra, descend le long du great Trunk-Road, ne cesse d’être escorté, protégé, mis à l’abri de toute insulte. Or il a sur sa gauche, de l’autre côté du Gange, les ennemis aux aguets ; à droite, Calpee est occupé par un autre corps de rebelles ; enfin, partout où nos troupes ne couvrent pas le terrain, circulent des bandes tellement nombreuses, qu’on pourrait presque les qualifier de corps d’armée. Un nouveau massacre d’Européens en ce moment détruirait d’avance l’effet de la prise de Lucknow. »

Le général Mansfield, le chef d’état-major de sir Colin Campbell, à qui M. William Russell se fit présenter aussitôt que possible, ne se montra pas moins franc, moins ouvert que son supérieur hiérarchique. Il prit la peine, cartes en mains, d’analyser pour le correspondant du Times et les opérations déjà terminées, et celles qui se préparaient. Il lui expliqua comment sir Colin, marchant de Cawnpore sur Futtehghur, après avoir battu, comme nous l’avons dit, le contingent de Gwalior, voulait immédiatement passer dans le Rohilcund pour le nettoyer des bandes de rebelles qui infestaient cette province, et comment lord Canning, usant de la prédominance qui, dans les affaires militaires elles-mêmes, appartient au gouverneur-général de l’Inde, avait décidé qu’avant tout, au point de vue politique, il importait d’enlever Lucknow aux rebelles. De là ce temps passé à Futtehghur pour y attendre le matériel de siège, qui arrivait d’Agra et d’ailleurs : « temps perdu ! » disaient les bavards de Calcutta, mais en réalité délai nécessaire, indispensable, inévitable.

Une autre cause de retard était la lenteur que Jung-Bahadour mettait à amener ses Ghoorkas. Dans cette lenteur, s’il fallait du moins en croire le résident britannique (M. Mac-Gregor), il n’y avait ni calcul ni arrière-pensée de trahison ; l’allié des Anglais péchait seulement par vice d’organisation militaire, manque de moyens de transport, etc. Lord Canning n’entendait pas qu’on se mît en marche sans les Ghoorkas, non peut-être qu’il regardât leur concours comme indispensable ; mais il savait Jung-Bahadour avide de gloriole militaire : il prévoyait donc que si on semblait tenir sa coopération en trop petite estime, la vanité du prince se hérisserait, et qu’il rentrerait, blessé au cœur, dans ses montagnes du Népaul. « On n’y mettait pas tant de façons du temps de Clive, » remarque M. Russell. Et il ajoute, parlant de son altesse royale le maharajah Jung-Bahadour : « Le gaillard n’est point d’une moralité fort scrupuleuse : même parmi les princes hindous, qui ne se contraignent guère sur ce chapitre, il passe pour un sensualiste effréné. Eh bien ! il a si complètement empaumé [33] notre commissaire, le colonel Mac-Gregor, et il en a fait son confident si intime, qu’il met au supplice ce malheureux presbytérien, ce chrétien si rigide, en le consultant avec affectation sur les détails les plus intimes de sa vie de jeune homme, La situation est vraiment plaisante, et nous voudrions tous savoir ici quels sont les avis donnés au maharajah sur ces sujets croustilleux par notre digne et sévère commissioner. »

L’analyse des entretiens que le correspondant du Times eut dans ces premiers jours avec le général en chef donne une valeur historique à son journal. On nous permettra donc d’en détacher quelques passages caractéristiques :


« 18 février 1858. — Il était tard, ce soir, quand nous nous sommes séparés après avoir dîné à la mess, car nos amis ont toujours beaucoup à bavarder sur cette guerre de Crimée, déjà si loin de nous ; mais il faisait un magnifique clair de lune, et la route seule sépare le bosquet dans lequel se dresse le camp des rifles de la plaine sablonneuse où s’élèvent les tentes du quartier-général. Pas un être vivant ne se montrait ni sur la route ni dans la plaine. Les tentes brillaient comme des cônes de neige. Aucune sentinelle ne me cria qui vive ? quand je pénétrai dans la principale avenue du camp, la grande rue, c’est ainsi que nous l’appelons. On n’entendait pas une voix humaine ; pourtant mon regard, qui parcourait cette rue d’un bout à l’autre, rencontra, tout à l’extrémité, la forme mouvante d’un individu, qui se promenait, la tête basse, comme absorbé en ses pensées. En m’approchant, je reconnus le général en chef, sa figure bien caractérisée, sa taille et sa démarche de soldat. C’était sir Colin, qui peut-être se perdait dans le même ordre de méditations que Shakspeare attribue à son Henry la veille de la Saint-Crispin. Nous eûmes là une longue et intéressante conversation. Sir Colin attache la plus grande, la plus vitale importance à ce qu’on manie habilement les soldats qui pour la première fois vont au feu. — Il se passera quelquefois des années, disait-il, avant qu’une infanterie à laquelle on a fait essuyer quelque rude échec ait repris quelque confiance en elle-même. Peut-être même cette confiance ne renaîtra-t-elle jamais, à moins qu’elle ne passe sous les ordres des chefs les plus judicieux. La cavalerie, une fois battue, est peut-être plus longtemps encore à recouvrer cet entrain (dash), cet esprit d’aventure, qui constituent la meilleure portion de son mérite. — J’ai cru comprendre que sir Colin faisait allusion à la manière dont certains régimens, sous les ordres de Wyndham, viennent de se conduire à Cawnpore. C’étaient de fait les mêmes qui, devant le redan, à Sébastopol, ont subi successivement deux échecs assez connus.

« 20 février. —… Vu le chef et acquis une prénotion assez claire de son plan d’attaque. Nous nous emparerons d’abord de la Delkooshat (un palais entouré d’un vaste parc très bien clos), située sur la rivière Goumti, au sud-est de la ville. De là nous marcherons contre les ouvrages élevés par l’ennemi, et qui, à partir de la Goumti, bordent la cité sur toute la ligne du Vieux-Canal jusqu’au pont que Havelock et Outram traversèrent pour entrer à Lucknow. La ville prisé en bloc (un labyrinthe de petites ruelles étroites et tortueuses presque aussi vaste que Paris) s’étend au nord et à l’ouest de ce pont, d’où part une route qui mène à la Résidence. Sir Colin ne veut point de combats de rues. Il jettera bas, à coups de canon, leurs murailles de boue, puis bombardera les palais qui forment le centre et la véritable défense des positions de l’ennemi. Ils sont situés à l’est de la ville, et presque en ligne parallèle avec la route de la Résidence, au nord et au sud des faubourgs qui confinent la rivière. Le chemin que compte suivre sir Colin lui est familier, car c’est celui qu’il a déjà parcouru lorsqu’il allait relever la garnison commandée par Havelock et Outram. Tout ce qu’on a dit des forces qu’il dirigeait lors de cette mémorable expédition, d’après les calculs faits en Angleterre, est marqué au coin de l’exagération la plus ridicule. Ceci vient du mystère tout à fait vénitien que le gouvernement de l’Inde affecte si volontiers. De là des méprises inévitables qui égarent l’opinion publique, obligée d’établir ses calculs sur les données fausses que lui fournit la presse de Calcutta. Quand sir Colin, au mois de novembre dernier, marcha sur Lucknow, — j’ai vu aujourd’hui même les rapports et tableaux officiels, — il n’avait en tout, infanterie et cavalerie, que 5,536 hommes (dont 946 cavaliers) [34]. Là-dessus il fallut prélever à peu près mille hommes, qu’il laissa dans la Delkooshat, lorsqu’il se mit en route pour percer jusqu’à la Résidence. À Cawnpore, en novembre dernier, Wyndham commandait à 2,402 hommes. Lorsque Havelock et Outram se jetèrent dans la Résidence, ils avaient 2,683 hommes et 527 chevaux. »


Dans l’intervalle de ces confidences stratégiques, le spirituel voyageur aimait à étudier l’organisation de ces villes bicéphales qu’on appelle des stations. Ses observations méritent d’être rapidement analysées. Deux populations parfaitement isolées l’une de l’autre habitent une cité anglo-indienne. Le cantonnement européen est d’un côté ; de l’autre, la ville indigène et le bazar. Aucun trait d’union entre les deux : ni le langage, ni la foi, ni la nationalité ne les rattache. Le cantonnement sis à l’ouest est séparé de la ville sise à l’est par un grand terrain vague, ou par des champs, ou par des jardins. L’occident gouverne, recueille les impôts, donne des bals, se promène en carrosse, suit les courses, fréquente l’église, améliore les routes, se bâtit des théâtres, organise ses loges maçonniques, tient séance à la cutcherry [35], et boit sa pale ale. L’orient paie les taxes en raison de ce qu’il a fait pousser sur le sol taxé, grogne et rugit sourdement, fabrique des enfans en grand nombre, se chamaille, prie accroupi dans ses temples en ruine, hante ses autels qui pourrissent, se lave dans ses tanks qui se dessèchent faute d’entretien, et en boit l’eau à demi putréfiée. Entre les deux populations est un vaste abîme ; celui qui trouvera moyen d’y jeter un pont méritera bien certainement une statue. De larges rues séparent les bâtimens vastes et réguliers où se carre à l’aise le résident européen. La cité indigène est un agrégat de maisons perforé ça et là de sentiers tortueux. Le plan exact d’une de ces ruches ressemblerait à un morceau de vieille charpente rongé par des termites. Les Européens, — une poignée d’hommes, — occupent avec leurs cours, leurs jardins, leurs communs de toute espèce, quatre fois autant d’espace qu’il en faudrait aux Hindous et aux musulmans pour loger une population de cent mille malheureux, mis en presse dans d’étroites et sales habitations. Au milieu du quartier indigène pourtant se dresse un édifice d’architecture indienne, au sommet duquel flotte un drapeau, et devant cet édifice, un groupe de natifs en tunique de cotonnade bleue se tient à poste fixe, le tulwar (sabre) au côté. Ce bâtiment est la kotwalee, la résidence et le bureau du kotwal ou maire et préfet indigène. Tout cela ressemble merveilleusement aux stations des Russes en Géorgie. Seulement la Géorgie est chrétienne et russifiée [russianized) depuis déjà bien des années.


« A qui est (continue notre observateur), à qui est ce buggy [36] précédé de deux cavaliers indigènes et suivi de cinq ou six piétons armés qui galopent tant bien que mal pour ne pas le perdre de vue ? — C’est celui du magistrat-collecteur. — Quel est son emploi ? — Il siège dans la cutcherry pour juger les procès civils ; il fait rentrer les impôts ; il a un contrôle arbitraire sur tout ce qui concerne l’administration civile de la province, car toute une province dépend de lui ; c’est le burra-sahib, le « grand personnage » de la station.

« Et qui vient à nous dans cet élégant gharry, avec des domestiques en livrée ? — C’est le chapelain de la station, qui marie, baptise, prêche les Européens et leur dit l’office. — Va-t-il parfois du côté des indigènes ? — Lui ?… Vraiment non. Il laisse ceci aux missionnaires, dont nous avons ici un nombre considérable ; mais il tient une école où les enfans viennent ou non, comme cela leur convient. C’est un très bon chapelain, très aimé, très respecté.

« — A merveille. Et cet autre, encore en buggy, très fringant, très leste, qui conduit si bien cette belle jument baie ? — Ceci, c’est le docteur de la station. Il soigne les malades européens. En certaines circonstances, il entreprend aussi, à forfait, de veiller sur la santé des soldats indigènes de la garnison. — Et… les soigne-t-il réellement ?… — Je… je ne crois pas. » Comment diable s’occuperait-il de ce tas de niggers ? — Et cependant il est payé ? Pourquoi cette anomalie ? — Ah ! ceci est une autre affaire. Il faut embrasser l’ensemble du système avant de prétendre expliquer tous ces détails.

« Voici un cavalier de bonne et joyeuse mine, monté sur un arabe au poil gris : qui donc est-ce ? — Le juge de la station, un brave garçon s’il en fut… Maintenant, vous savez,… tous les juges sont un peu flâneurs… Les causes criminelles rentrent dans leurs attributions, et s’ils se trompent par-ci par-là, il n’y a pas grand mal, vu qu’ils n’ont pas d’Européens parmi leurs justiciables. Lorsque, dans le service civil, on ne peut rien tirer de quelqu’un, ce quelqu’un-là est bien près d’être nommé juge. »


Après ces vives esquisses, signalons aussi ce mouvement de répulsion, de plus en plus accentué, que provoquent chez M. Russell les forfanteries cruelles, les bravades sanguinaires dont il a les oreilles rebattues. Après un dîner où a fait son apparition un brillant officier récemment revenu d’une tournée à la Jack-Ketch [37], voici les réflexions indirectement dédaigneuses de l’impartial narrateur : — « Charmante soirée, remplie de discussions sur les affaires indiennes, et qui serait fort instructive pour un griffin comme moi, n’était que chacune de ces autorités si compétentes diffère de toutes les autres sur presque tous les points. Au surplus, j’ai constaté que les gens stupides sont en même temps féroces…en raison, le dirai-je ? de leur stupidité même… »

Cependant les divers corps de l’armée anglaise avançaient lentement, sûrement, vers Lucknow, à la manière du serpent qui, pour chaque pas en avant, replie sur eux-mêmes et déroule un peu plus loin ses anneaux élastiques. L’avant-garde était à Bunnee, c’est-à-dire au-delà d’Oonao, lorsque le signal du départ fut donné au quartier-général. Le 27 février 1858, on se mit en route ; le bruit lointain des canons de l’Alumbagh. où sir James Outram avait presque chaque jour à repousser quelques attaques des insurgés de Lucknow, animait la marche et faisait pressentir de rudes combats. Etrange et curieux tableau que celui d’une armée anglo-indienne ! il a trouvé cette fois, pour le reproduire, un de ces peintres qui allient un coloris brillant à une exactitude presque photographique.


« Quelle infinie variété d’aspects et de bruits ! quelle multitude d’objets nouveaux ! quelles étranges combinaisons de couleurs et de formes ! Secoué dans mon gharry, à demi étouffé, presque cuit au four, riant des mensonges pompeux du sycee, qui court en avant, proclamant mes titres fantastiques pour que la foule me livre passage, je ne puis m’empêcher d’admirer, — et je suis peut-être le seul à voir tes choses ainsi, — ce vaste fleuve qui va se jeter dans l’océan de guerre épandu devant, moi, ces hommes, ces femmes, ces enfans, animés, joyeux, qui courent à flots pressés vers Lucknow pour aider le Feringhee à subjuguer… leurs frères… J’ai là sous les yeux comme une scène des vieux âges du monde, alors que, de l’Orient et du Nord, des tribus nomades se jetaient à la conquête de pays inconnus. Ces gens qui dévalaient près de moi portaient avec eux toute leur richesse domestique, lares et pénates : pour maisons, leurs tentes ; pour rues, le bazar du camp ; pour maître, le kotwal (préfet de police) du bazar ; pour politique, la hausse ou la baisse du riz ; pour destinée, celle du camp auquel ils adhèrent, comme les moules au flanc du navire en marche. Il y avait là des vieillards qui se souvenaient de Lake, de Holkar et de Sindyah, puis des jeunes gens qui auraient pu raconter les campagnes du Pendjaub ou du Scinde, des enfans qui venaient de faire leur noviciat dans la campagne de l’Oude. Élevés dans les camps, mais non guerriers, — toujours derrière les canons, jamais en face, — l’aptitude des innombrables natifs de l’Hindostan pour cette vie étrange manifeste assez clairement leur origine, ou tout au moins l’histoire de leur pays depuis dix siècles. La plupart sont des Hindous du Bengale ou des provinces du nord-ouest ; quelques-uns viennent de l’Inde centrale. Les musulmans ne sont pas nombreux, sinon parmi les domestiques d’officier. L’Afghan à la lourde structure, avec son turban énorme et son teint clair, traîne la jambe à côté de son chameau chargé de fruits secs. Le Sickh, dont les moustaches longues et retroussées vont se nouer l’une à l’autre au-dessus de la tête, épargne à sa précieuse toison le contact impur de la poussière au moyen d’un mouchoir fixé sous son menton : son allure est celle du chat, tandis qu’arpentant le terrain de ses longues jambes nerveuses, il hâte le pas pour rejoindre ses camarades. L’obèse bunneah (petit marchand forain) presse sa charrette de bambous sans s’inquiéter de ses subordonnés, qui le suivent comme ils peuvent. Les femmes des bunneahs, à califourchon sur les plus maigres ânes qui soient au monde, et de leurs orteils rasant presque le sol, forment, — avec les enfans qu’elles tiennent embrassés, ceux qui s’accrochent à leur dos, et la masse de bagages qu’elles trouvent moyen d’entasser par-dessus tout cela, — une montagne sous laquelle disparaît leur monture. On ne voit plus que la triste et patiente figure de l’animal surchargé, ses longues oreilles, sa queue pelée par la rogne, et ses quatre petits pieds noirs, comme plies en dehors, autour desquels, à chaque pas, ballottent des fanons touffus. Le Madrassee grêle, à la physionomie subtile, grimace et rit, du haut de l’éléphant sur lequel il est perché, avec les coolies efflanqués, mais nerveux, qui halètent autour de lui sous leurs fardeaux de chaises, tables, paniers de bière ou de vin, marchandises de bazar, etc. »


Ces armées traînent avec elles tout ce qu’exige le comfort anglais : des chèvres laitières, des moutons gras, des troupeaux de dindons ont place dans l’interminable cortège. Sur le dos des chameaux s’amoncellent des caisses de bière, de conserves alimentaires, de viandes en terrine, de soda-water. Des singes, juchés et attachés par-dessus tout cela, peu familiers avec l’allure des chameaux ou des poneys, se démènent, avec d’horribles cris et de bizarres grimaces, à chaque secousse un peu trop accentuée. Abrités dans mille et mille recoins, d’invisibles perroquets emplissent l’air de leur ramage aigu. Çà et là quelque daim apprivoisé soupire et fait halte, las de cette marche lente et régulière pour laquelle la nature ne l’a point formé. « Enfin, dit M. Russell en terminant cette énumération vraiment homérique, des meutes de parias précèdent, accompagnent et suivent la marche, enviant ceux d’entre eux, — en bien petit nombre, — que le sort a favorisés, et qui, passés domestiques, ont désormais un serviteur à leurs ordres. »

Tel était l’aspect général de l’avalanche humaine qui, le 27 février 1858, traversant le Gange et franchissant la frontière de l’Oude, se déroulait sur plusieurs lieues de route, et allait porter le dernier grand coup à la révolte indienne. On s’avançait à travers des plaines dépouillées de leurs moissons. Les villages étaient déserts, et cela depuis le premier passage de Havelock. Bâties en terre sèche, leurs maisons, dont les toits s’effondraient déjà, offraient l’aspect le plus misérable. Chacun de ces villages a son lac (tank) creusé de main d’homme, presque tous s’abritent d’un petit bois : quelques-uns ont une enceinte, misérable rempart d’argile que le soleil et les pluies battent bien vite en brèche ; mais ces murs, parfois crénelés et bastionnés, réveillent l’idée des guerres intestines auxquelles se livrent, de bourgade à bourgade, les populations de l’Oude, guerrières et déprédatrices. À quelques milles du Gange, on rencontra la première trace des combats encore récens livrés par Havelock aux rebelles ; c’était un ouvrage en terre, dominant la route. Les parapets noircis par le feu des canons attestaient que là s’était livré un de ces engagemens nombreux qui avaient signalé au mois de juillet précédent, la marche de la première colonne envoyée au secours des assiégés de Lucknow. Huit mois s’étaient écoulés depuis lors, et Lucknow était encore aux mains des révoltés. L’heure était venue d’en finir ; — la campagne était ouverte.


E.-D. FORGUES.


  1. Le brigadier Wyndham y avait été laissé avec un très petit nombre de troupes, et, attaqué, dit-on, à l’improviste, avait couru des dangers assez sérieux. La panique à laquelle, en cette occasion, les soldats anglais se laissèrent aller étonna singulièrement les Sikhs, appelés à combattre à côté d’eux. « Vous n’êtes donc pas de la race qui nous a vaincus ? » demandait l’un de ces braves montagnards aux jeunes recrues qu’il voyait se réfugier en désordre derrière les batteries du pont de Cawnpore.
  2. Nous renvoyons, pour les détails militaires de ce combat, assez intéressant parce qu’il fut vigoureusement disputé, à l’ouvrage du colonel Bourchier (Eight Months Campaign, etc., chap. XII, p. 162 et suiv.). Ce volume est accompagné de plans fort exacts, et que les écrivains spéciaux consulteront avec fruit.
  3. Commandée par William Peel (le fils de sir Robert), officier des plus remarqués, mort quelques semaines plus tard.
  4. Cette taxe représente simplement le droit d’entrée dans le bungalow. Les ustensiles ou alimens que fournit le khitmutgar font l’objet d’un compte particulier qui se règle à prix débattu.
  5. Revenge your slaughtered countrywomen !… To the… (devil sous-entendu) with the bloody sepoys !
  6. Griff, abréviation de griffin, griffon, appellation ironique décernée par les vieux Anglo-Indiens à ceux de leurs compatriotes qui font encore l’apprentissage de la vie orientale.
  7. Bénarès est à quatre cent vingt milles au nord de Calcutta, et à quatre-vingts milles à l’est d’Allahabad, sur la rive gauche du Gange. Cette ville eut aussi sa velléité de révolte, contenue d’abord par la ferme attitude des autorités anglaises (MM. F. Gubbins et Lind), puis définitivement réprimée par l’arrivée du terrible colonel Neill. Du reste, les Anglais furent puissamment aides par le rajah de Bénarès et par un autre noble hindou immensément riche et très influent, le Rao Deo-Narain-Singh.
  8. Le 27 mai arrivèrent les premières troupes envoyées de Calcutta. Il fallut les expédier immédiatement à Cawnpore. Le jour de la révolte (6 juin), il n’y avait pas deux cents Européens dans le fort d’Allahabad. Sur ces deux cents hommes, soixante-cinq invalides et cent individus n’appartenaient pas à l’armée. Nous ne parlons pas de quatre cents soldats sikhs, d’une loyauté fort douteuse et fort ébranlée, dont on n’obtenait, à force de complaisances, qu’un semblant de discipline. Neill arriva le 11 juin. Sait-on ce qu’il amenait ? Quarante-trois hommes. Une de ses premières mesures fut d’expulser du fort les Sikhs, dont il se méfiait à bon droit, et de les loger dans quelques masures protégées et dominées par son artillerie. Sept jours après son arrivée cependant, il prenait l’offensive, et faisait évacuer la ville par les rebelles, tout à coup saisis d’une terreur panique.
  9. Sir Hugh Wheeler servait déjà sous lord Lake. Il avait pris part aux guerres de l’Afghanistan, aux deux campagnes contre les Sikhs, etc.
  10. Trois régimens d’infanterie (1er, 53e, 56e) et un régiment de cavalerie légère (le 2e).
  11. Un plan de Cawnpore dans des proportions réduites, mais d’ailleurs bien exécuté, est annexe à l’ouvrage du colonel Bourchier (Eight Months Campaign, etc., page 108). La ville couvre un espace d’environ cinq milles, sur la rive droite du Gange, qui se rapproche d’elle par une courbe assez prononcée. Un canal se détache du fleuve, à la droite du pont de bateaux qui aboutit à la route de Lucknow, et coupe en deux l’extrémité orientale de la cité. Les barracks où sir H. Wheeler se retrancha sont plus à l’est, au-delà de ce canal. Le magazine est au contraire à l’ouest de la ville, à peu près à la même distance, et tout au bord du fleuve.
  12. « Jamais voua ne viendrez à bout de cette grande cité, » disait-il en ricanant à M. Russell. Il raillait aussi l’état un peu déprimé de l’armée anglaise. Enfin il se proclamait fort supérieur aux préjugés religieux de la race musulmane, et n’affectait parfois quelques scrupules mahométans que pour s’en moquer ensuite avec un laisser-aller parfait. De retour auprès de Nana-Sahib, ces deux hommes, différens de race et de culte, firent ensemble un prétendu « pèlerinage aux montagnes » qui avait pour but réel, à ce qu’on pense, de passer en revue les stations militaires du nord de l’Inde, et d’y nouer des relations secrètes avec les différens corps cipayes. M. Russell ne paraît pas éloigné de croire que Nana-Sahib a pris parti contre les Anglais en vertu des récits qu’Azimoollah lui avait rapportés de la Crimée.
  13. Le rajah de Bithoor était autorisé à entretenir cinq cents hommes de troupes et une artillerie de six pièces. — Bithoor est à dix milles à l’ouest de Cawnpore.
  14. Quinze fusiliers de Madras et cent cinquante hommes du 84e arrivèrent dans les journées du 31 mai et du 1er juin.
  15. Soixante et un artilleurs, quatre-vingt-quatre hommes du 32e, quinze fusiliers de Madras et cinquante hommes du 84e (tous Anglais). Il faut y joindre, pour arriver au total de la garnison, une centaine d’officiers de tout grade, à peu près autant de négocians ou employés civils capables de quelque service, et enfin une quarantaine de tambours, somme toute, quatre cent cinquante Européens avec six canons.
  16. 2,125,000 dans la première hypothèse, et, dans la seconde, 2,250,000 fr.
  17. Ce dernier argument était appuyé du témoignage des artilleurs de l’Oude, éblouis sans doute par ce qu’ils avaient pu voir d’amoncelé dans l’étroite enceinte où toute une population avait emporté ses effets les plus précieux.
  18. Trois mortiers, deux canons de 24, trois de 18, deux de 12, deux de 9 et un de 6.
  19. 1er et 15 décembre 1858.
  20. Tout le matériel d’hôpital, pharmacie, bandages, instrumens de chirurgie, fut détruit du même coup.
  21. Il y avait au moment de l’insurrection, umarrée sur le Gange, au pied du magasine, une flottille entière, — cinquante-quatre bateaux, — chargée de boulets, de bombes, etc., laquelle tomba naturellement au, pouvoir de Nana-Sahib.
  22. The Mutinu of the Bengal Army, p ; 121. — Supposons (ce qui est après tout possible) que Nana-Sahib ait su ce qui se passait à Allahabad du 18 au 24 juin : croit-on que les crimes dont lui ou ses soldats se rendirent coupables quelques jours après n’en seraient pas atténués dans une certaine mesure ?
  23. Mistress Greenway, femme d’un négociant établi à Cawnpore.
  24. Les griefs personnels du Nana contre l’ex-gouverneur-général de l’Inde étaient : 1° le refus de reconnaître au fils adoptif du peslwah un droit héréditaire sur la principauté de Poonah ; 2° une mesure financière qui avait converti en 4 pour 100 l’intérêt, primitivement à 5, d’un emprunt dans lequel Nana-Sahib avait pris une forte part.
  25. Voyez les détails de cette catastrophe dans le récit du juge Edwards. (Revue des Deux Mondes du 1er mai 1859.)
  26. Sir Hugh Wheeler, déjà grièvement blessé à la jambe (si l’on en croit la première note officielle insérée par ordre de lord Canning dans les journaux de Calcutta), l’était-il mortellement ? Périt-il dans ce tumulte ? Fut-il massacré de sang-froid par les ordres du Nana ? Aucun des récits que nous avons sous les yeux ne résout ces questions, et cependant ils analysent le récit de l’ayah (nourrice) attachée à la famille de sir Hugh Wheeler, celui du cipaye Nunjour Tewarree, que ses tendances anglophiles avaient fait emprisonner avec les Européens captifs à Cawnpore, celui du brave lieutenant Delafosse, celui de M. Shepherd, etc. L’ayah, pressée de questions, finit par dire à M. William Russell « qu’on avait coupé la tête de sir Hugh au moment où il se penchait hors de son dooly ; » mais le journaliste expérimenté ne parait pas avoir regardé ce renseignement comme très digne de foi.
  27. On peut lire, dans le récit de M. Shepherd, un trait de courage qui assimile ce jeune officier aux plus vaillans et dévoués soldats dont l’histoire fasse mention. Un obus ennemi avait mis le feu à un des wagons pleins de cartouches placés au nord-est du « retranchement. » Le feu menaçait de se propager, et la défense absorbait en ce moment tous les bras. Le lieutenant s’élança sous les boulets jusqu’au chariot enflammé, se glissa dessous, et arrachant comme il pouvait les écailles embrasées des planches que le feu consumait, les éteignit avec de la terre. Son exemple encouragea deux soldats qui lui apportèrent deux seaux d’eau à l’aide desquels il accomplit ce prodige de sauvetage. Le feu éteint, tous les trois revinrent intacts.
  28. Maharajah Dig-Bajah-Singh.
  29. Voyez celui du colonel Bourchier. (Eight Months Campaign, etc.)
  30. Les troupes du Nana avaient évacué Cawnpore le 16 au soir, et pris la route de Bithoor après avoir fait sauter le magasin militaire, situé au bord du Gange et non loin de cette route.
  31. Après une longue et inutile conversation avec l’ayah de sir Hugh Wheeler, — conversation a laquelle cette vieille femme mit fin par un soudain éclat de larmes, — M. William Russell écrit ces lignes dans son journal : « Un seul fait est clairement établi, c’est que l’inscription placée, disait-on, derrière la porto de la Slaughter-house, — paroles qui remuèrent si fort Calcutta, qui de là retentirent par toute l’Inde, et rendirent furieux tant de braves soldats, — cette inscription n’existait pas lorsque Havelock pénétra dans ce lieu fatal. En revanche, elle a été gravée, à la pointe des sabres ou des baïonnettes, sur le mur du « retranchement de Wheeler » et sur ceux de plusieurs bungalows. » (My Diary, etc., t.Ier, p. 191.)
  32. My Diary in India, t. Ier, p. 164-165. — Ceci est plutôt une analyse qu’une traduction.
  33. Ces mots sont en français dans l’original.
  34. Les chiffres du colonel Bourchier sont tout à fait d’accord avec ceux-ci. Les voici :
    Hommes
    Brigade navale et artillerie 400
    Cavalerie 900
    Infanterie 3,200
    Sapeurs 200
    4,700 hommes.


    Dans ce chiffre n’est pas comprise la petite garnison laissée à l’Alumbagh. Quant à l’artillerie, elle se composait de 12 pièces de siège, 10 mortiers et 27 pièces de campagne, — total, 49 pièces.

  35. La cutcherry est le tribunal à la fois administratif et judiciaire où siège le représentant de l’autorité britannique.
  36. Espèce de cabriolet.
  37. On sait que Jack-Ketch est le surnom populaire de l’exécuteur des hautes œuvres.