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Épitre de l’abbé Courtin, à l’abbé de Chaulieu, en 1703

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Épitre de l’abbé Courtin, à l’abbé de Chaulieu, en 1703
Œuvres de ChaulieuPissotTome 1 (p. 136-140).


ÉPITRE DE M. L’ABBÉ COURTIN,
À M. l’Abbé de Chaulieu, en 1703.


Tu veux, Chaulieu, que je fasse des Vers,
Pour mieux parler, qu’en prose je rimaille ;
J’en vais donc faire ici, vaille que vaille,
Non, comme toi, qui voles dans les airs ;
Mais puisqu’enfin en ton nom je travaille,
J’en ferai mieux que le Duc de Nevers :
Ma Mufe, holà ! ne sois point satyrique,
Trop jeune encor pour faire la Critique,
N’attaque point un enfant d’Apollon,
Frere d’ailleurs de l’aimable Bouillon.
Chante plutôt son esprit & sa grace ;
C’est le chemin pour monter au Parnasse :
Jamais Phébus ne fut sourd à ce nom ;

Mais pour chanter cette charmante Sœur,
Je suis encor trop indigne Rimeur :
À toi, Chaulieu, en appartient la gloire.
Son nom par toi transmis à la mémoire,
Par tes beaux Vers célébré mille fois,
Dédaigneroit une si foible voix.
Partout la tienne emporte la victoire :
Qui mieux que toi d’un vol audacieux
Peut célébrer nos Héros & nos Dieux ?
Qui mieux que toi peut chanter une Belle ?
Te souvient-il, Abbé, de ces beaux yeux
Dont trop long-temps tu fus Amant fidelle ?
C’étoit pourtant une simple mortelle,
Et par tes vers tu l’élevois aux Cieux.
Libre à présent, & fans inquiétude,
Tu vis content, & tu fais ton étude
De la tranquille & fage Volupté.
Heureux Abbé, jouis de ta sagesse ;
Et d’un ami si tu plains la foiblesse,
N’insulte point à sa fragilité.
Aide plutôt cet ami malheureux,
Par les conseils de ta philosophie ;

Tends-lui la main, quand sa raison s’oublie,
Pour le sauver d’un écueil dangereux,
Qu’il a trouvé dans les yeux de Silvie.
Quand tu verras, cher Abbé, ses beaux yeux,
Prends garde alors qu’imitant ma folie,
Malgré toi mon Rival, tu n’en sois amoureux.
Mais non, je connois la droiture
De ton esprit & de ton cœur.
Fidele ami, fidele à ton Maître Épicure,
Dans le parfait repos mettant tout ton bonheur,
Tu suis les Loix de la sage Nature,
Et braves les périls sans connoître la peur :
Ainsi tu la verras, Abbé, d’un œil tranquille ;
Et ta seule raison te servira d’asyle
Pour te sauver d’un regard enchanteur.
C’est de cette raison que j’attends mon secours.
Dis-moi cent fois que dans mes plus beaux jours,
Dans ma plus brillante jeunesse,
Je ne trouvois dans ma Maîtresse
Que des dehors trompeurs, que de lâches détours ;
Qu’après en avoir fait le trifte apprentissage,
Pourquoi d’un faux espoir me flattant à mon âge,
De nouveau m’embarquer dans de folles amours ?

Je suis à peine échappé d’un naufrage
Que je cherche à courir à de nouveaux dangers,
À peine encor sorti de l’esclavage
Dont l’infidelle Iris avec d’indignes fers
Avoit asservi mon courage :
C’est trop voyager sur ces mers ;
La raison m’en défend l’usage.
Sans cesse je l’entends me crier, tu te perds.
C’est par toi, cher Abbé, par ta voix secourable
Qu’elle vient éclairer mes esprits égarés.
Ah ! fuyons désormais ces volages Beautés ;
Et dans un doux loisir, dans un repos durable,
Cherchons d’autres félicités.
Heureux d’aimer tous deux le plaisir de la table !
Où mêlant à ton gré l’utile au délectable,
Tu rends de tes propos tes amis enchantés :
Là, dès ce soir, de ta douce morale,
Philosophe voluptueux,

Qu’en mots choisis ton éloquence étale,
Viens nous développer les trésors précieux.
Périgny s’y rendra plein de propos joyeux ;
La Fare t’attendra tranquille dans sa chaise ;
Et, pour moraliser tous ensemble à notre aise,
Sonning nous fera boire un vin délicieux.