Épreuves maternelles/01

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Hirt et Cie, Éditeurs (p. 3-13).

Épreuves Maternelles
par Marthe FIEL


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I


Le défilé se terminait à la sacristie pour le mariage de Mademoiselle Denise Gaulot avec M. Paul Domanet.

La mariée était jolie et gracieuse, mais son visage accusait une mélancolie que ne parvenait pas à cacher le sourire qu’elle donnait à tous ceux qui la félicitaient.

L’air brusque et bourru du marié motivait peut-être cette tristesse. Il apparaissait assez vulgaire pour un observateur, quoiqu’il s’efforçât de jouer à l’homme du monde. Son physique n’était ni bien, ni mal, mais circonstance fâcheuse aux yeux de quelques-uns, il avait dix-huit ans de plus que sa femme.

Chacun savait, en revanche, qu’il était très riche et que la jeune fille qu’il épousait ne possédait rien.

La plupart des assistants la plaignaient, surtout ceux qui connaissaient le caractère de Paul Domanet. Il passait pour autoritaire. On lui reprochait aussi ses façons discourtoises et son manque de tact.

Fils de ses œuvres, il s’en montrait fier, et ses différents aspects de parvenu constituaient une gloire pour lui. Parfois, il les affichait avec ostentation sentant qu’il décontenançait ses auditeurs. Il était loin d’être sentimental et s’il épousait Denise Gaulot, c’est qu’elle appartenait à un monde supérieur.

Denise venait de perdre ses parents et se débattait dans un désarroi pénible. Elle ne réfléchit pas. Elle rencontra cet homme qui lui parut respectueux et qui parlait de ses dons aux pauvres. Elle l’agréa, le croyant bon.

Il n’était qu’intimidé par le monde où il entrait et sa bonté était une générosité facile qui servait ses intérêts commerciaux. Il combla Denise. Les attentions nombreuses dont il l’entourait, la touchèrent tellement qu’elle fut convaincue que cet homme l’aimait et qu’elle serait heureuse. Son cruel isolement lui faisait désirer un refuge. Son chagrin était si profond qu’elle cherchait dans le mariage une sécurité. Elle était habituée de par la situation de son père, grand fonctionnaire, à un train de vie confortable. Elle savait que les mariages riches sont rares. Les dix-huit ans de différence entre elle et son fiancé ne l’épouvantaient pas, au milieu de la crise d’isolement qu’elle traversait.

Ne plus penser, avoir un intérieur, ne pas être préoccupée de l’avenir, vivre sans le souci du lendemain, lui semblait le comble du bonheur.

Elle avait un frère de dix ans plus âgé qu’elle, parti comme missionnaire dans le Nord du Canada. Elle ne pouvait guère compter sur lui qui se dévouait au loin pour le salut des autres.

Pieuse, on l’avait prévenue que Paul Domanet manquait de piété. Elle ne s’arrêta pas à cette confidence, pensant ramener son mari à des sentiments religieux. Elle savait que les hommes d’affaires négligent leur salut, trop préoccupés qu’ils sont de leurs intérêts matériels. Elle envisagea comme but de ramener son mari dans le bon chemin.

Elle avait essayé de parler religion avec son fiancé et il avait semblé l’approuver. Il lui disait qu’il avait été enfant de chœur dans sa jeunesse. Il lui racontait alors quelque tour d’enfant joué à un vieux prêtre. La faute était vénielle quoiqu’elle manquât de respect, mais les bons prêtres savent qu’il faut pardonner à cet âge sans pitié.

Ces confidences laissaient un malaise à Denise dont le cœur était délicat. Son enfance bien élevée était gênée rétrospectivement par l’aveu de ce jeune garçon sans égards pour l’âge du prêtre et son apostolat.

Mais Paul Domanet ne remarquait pas ces nuances. Il se mariait par vanité et son orgueil satisfait l’aveuglait. Il considérait son mariage comme une affaire voulant se tailler un rang dans la société à coups de luxe et de surprise.

Il était plus riche qu’on ne le supposait encore et il faisait installer à grands frais, un appartement somptueux. Par bonheur, le tapissier choisi possédait un goût d’artiste. Ce fut donc avec une satisfaction réelle que Denise constata l’embellissement de son logis.

Elle eut une première déception. Elle désirait visiter l’Italie, mais son mari l’emmena en Corse et il rit de la bonne plaisanterie qu’il lui faisait. Elle se résigna et se laissa conduire sans joie, constatant chaque jour que l’éducation de son compagnon s’effritait comme un vernis.

Mais ce qui la blessa surtout, ce fut quand Paul, le premier dimanche, refusa obstinément de l’accompagner à la messe. Elle le supplia, mais il résista non sans paroles dures. Elle y partit seule, le cœur brisé, se demandant ce qui s’ensuivrait de ce premier nuage.

Allait-elle vivre moralement séparée de celui qu’elle avait épousé ? Comment élever chrétiennement des enfants avec un père qui ne donnerait pas l’exemple de la piété ?

Au bout de trois semaines de voyage, les Domanet rentrèrent chez eux, à la grande satisfaction de Denise qui n’en pouvait plus de lassitude. Elle éprouvait un grand besoin de tranquillité. Son mari la décevait de jour en jour et elle s’apercevait avec effroi que chaque heure qui passait confirmait ses impressions.

Paul Domanet ne possédait même pas cette délicatesse du cœur qui remplace l’éducation. Il s’affirmait autoritaire sur tous les points et Denise envisageait une vie où elle serait comprimée sans arrêt et privée de toute initiative.

Elle n’était pas une compagne, mais un objet qui complétait un état social.

Son mari lui avait fait entrevoir qu’il désirait beaucoup recevoir, visant un but politique, et Denise comprit qu’elle serait forcée de se contraindre, pour se placer en évidence afin d’imposer son mari. Ce rôle lui répugnait d’avance.

Puis Denise se trouvait trop jeune à vingt ans et elle allégua ce défaut. Mais son mari ne fit que rire à cette excuse. Il la regardait du haut de son âge à lui et il affirma que du moment qu’il était là, sa présence la soutiendrait.

Elle ne protesta plus. Le répit qu’elle entrevoyait lui échappait. Elle aspirait au calme, et elle présageait des moments pleins d’agitation.

L’installation se précipita. Elle était parfaite. Denise fut priée d’aller chez un couturier en renom, son mari voulant qu’elle fût la femme la mieux habillée de Paris.

Quand tout fut au point et les salons prêts à recevoir un flot d’invités, Paul Domanet, un matin, dit à sa femme :

— Je vous prierai de ne pas accentuer vos exercices de piété… Que vous alliez à une messe basse, le dimanche… cela suffit. Je suis absolument contre ces manifestations religieuses… De plus, je voudrais que vous espaciez votre correspondance avec votre frère… Vous lui écrivez presque quotidiennement et cela me déplaît.

Denise écoutait ces paroles avec effroi. Son visage altéré, ses mains tremblantes, témoignaient de sa surprise et de sa douleur.

Elle aimait tendrement son frère, seul être qui lui restait au monde. Elle l’admirait et le plaignait. Elle lui écrivait presque chaque jour, surtout depuis son mariage, éprouvant le besoin de s’abriter en sa pitié. Elle n’osait pas lui avouer sa déception, de crainte de le peiner, mais elle se rapprochait de ce cœur si grand qui savait consoler de tout.

Évidemment, si ce grand frère eût pu prévoir la disparition prématurée de leurs parents, il ne serait peut-être pas parti si loin… Mais aujourd’hui son sort le retenait sur une terre lointaine.

Quand elle se fut reprise, elle s’écria :

— Mes lettres sont la seule joie de mon frère dans sa vie austère ! Pensez à sa solitude…

— Qu’il habite un pays civilisé !… Je ne suis pour rien dans sa destinée… riposta Domanet… J’entends que vous fassiez ce que je vous ordonne…

— Ne soyez pas si cruel, Paul… supplia Denise.

— N’essayez pas de m’attendrir. Ces jérémiades n’ont aucune action sur ma volonté.

— Mon frère sera désespéré…

— Il doit être à l’abri de tous les désespoirs humains, ricana plein d’ironie Paul Domanet.

— Seriez-vous méchant ?

— Cela me serait parfaitement indifférent… Je veux que mes ordres soient exécutés… C’est entendu n’est-ce pas ?… plus de messes aussi fréquentes…

— Ne suis-je donc pas libre d’agir selon mes goûts ?

— Non, vous ne l’êtes pas… Vous êtes sous ma dépendance, uniquement… et vous agirez par ma volonté seule…

Denise baissa le front. Ah ! pourquoi n’avoir pas réfléchi ? Devait-elle abandonner son foyer et reprendre la vie pleine de soucis qui avait été la sienne durant quelques mois ?

Elle se dit qu’il fallait attendre. À quoi d’autre aurait-elle pu se décider ?

Elle regrettait de n’avoir pas approfondi le caractère de son fiancé. Mais n’avait-il pas détourné ses questions et n’avait-il pas affiché une communion de goûts avec sa fiancée ?

Elle estimait qu’elle payait chèrement sa richesse et sa sécurité.

À qui pourrait-elle se confier dorénavant ? Où pourrait-elle s’imprégner de calme si ce n’était dans la paix des églises ?

Elle ne voyait plus clair dans son esprit. Cependant, elle ne voulut pas avouer à son frère que l’ordre de ne plus lui écrire lui avait été signifié. Elle prétexta sa vie mondaine et de multiples occupations d’intérieur.

Elle ne mentit pas. Une existence fiévreuse commença pour elle. Les réceptions s’ajoutaient les unes aux autres et Denise n’osait pas se plaindre. Qu’elle fût lasse ou non, cela n’intéressait pas son mari. Il avait voulu une maîtresse de maison et il fallait qu’elle restât à son poste.

Heureusement Denise possédait une excellente santé et elle put supporter l’excès des veilles et les dîners multiples.

Mais une accalmie se présenta pour elle : elle mit au monde un fils.

Sa joie tenait du délire. Elle eut, durant quelques jours, le calme dans son appartement clos. Le seul murmure qu’elle y entendait, était le vagissement du bébé chéri. Elle rêva de ne plus vivre que pour lui.

Sitôt qu’elle fut remise, elle demanda à son mari :

— Voudriez-vous fixer la date du baptême de Richard, mon ami ?

Paul Domanet s’était montré fort heureux de posséder un fils. Durant quelques jours il avait fait preuve d’une certaine aménité qui avait côtoyé la douceur.

Denise espérait donc le fléchir et qui sait ? l’amener à plus de douceur dans le caractère.

— Le baptême !… cria Domanet… mon fils ne sera pas baptisé… Je ne veux pas de cérémonie religieuse… À vingt-et-un ans, Richard choisira une religion s’il le désire.

La pauvre Denise regarda son mari avec des yeux d’hallucinée.

Elle ne parvenait pas à concevoir une pareille mentalité.

Elle bégaya, épouvantée par l’homme qui la bravait :

— Vous ne voulez pas que notre fils soit baptisé ? vous prenez la responsabilité d’un pareil acte ?

— J’ose prendre toutes les responsabilités… Il la laissa en riant.

Denise retomba presque évanouie sur la chaise-longue où elle était étendue.

Heureusement pour elle, sa garde-malade lui était dévouée.

Elle vit Mme Domanet dans un tel état qu’elle craignit pour ses jours. Elle jugeait très sévèrement la conduite de ce mari sans égards, sans foi, sans frein dans ses brusqueries.

Elle murmura donc un jour dans l’oreille de Denise :

— Ne vous tourmentez pas, Madame… je vais aller expliquer votre cas à M. le curé de la paroisse… puis, un après-midi, j’irai promener votre bébé et je le ferai baptiser… fiez-vous à moi.

Denise eut une détente qui la soulagea. Elle serra les mains de la bonne chrétienne qui la rassurait ainsi et la laissa faire.

Cependant, elle tremblait que son mari ne découvrît cette ruse. Mais, grâce à l’adresse de la garde-malade, tout se passa admirablement.

À partir de ce jour, la gaîté reparut chez la jeune mère. Elle parut accepter avec plus d’indifférence les boutades de son mari.

Il fut assez surpris de ce revirement. Il avait cru porter un grand coup, et il s’apercevait que nulle trace n’en subsistait.

Denise se complaisait dans sa solitude et elle pensait que cette période durerait quelque temps. Mais un jour, Paul Domanet lui signifia que son abstention avait assez duré et qu’elle eût à reprendre ses visites.

Denise se rebella. Elle voulait s’occuper de son fils, ne pas le laisser à des mains mercenaires.

— Personne n’en aura soin que moi !… s’écria-t-elle en étendant les mains, comme si elle voulait le protéger.

— Cessez cet enfantillage… dit posément Paul… dans votre situation mondaine, vous n’avez pas le temps de jouer à la bonne d’enfant.

— Je veux qu’on me laisse mon fils !… gémit Denise.

— Qui parle de vous l’enlever ?

— Ses soins ne regardent que moi !…

— Vous aurez la haute main sur les domestiques.

— Je ne veux pas l’abandonner, cria Denise révoltée, avec de l’indignation dans les yeux.

Elle défiait son mari, se sentant soudain puissante de toute sa maternité.

Domanet la contempla un moment. Parce qu’il ne ripostait pas, elle le crut vaincu et elle fut soulagée. Elle respirait plus librement, quand la voix incisive de son mari dit froidement :

— C’est fort bien… Puisque vous ne voulez pas obéir à mes injonctions, je vais faire élever cet enfant au loin… afin de vous permettre de reprendre votre place dans le monde.

Denise fut terrifiée. Son mari lui sembla le maître le plus odieux qui fût.

Elle se soumit avec des sanglots désespérés où montait une rancune.

Lui, se montrait satisfait. Il était fier d’avoir maté la femme et la mère.

Les réceptions reprirent.

Si Paul Domanet avait aliéné sa liberté, il en était dédommagé par une publicité qui en faisait une vedette. On parlait de lui, de ses fêtes, de sa fortune, de son luxe et on vantait la grâce de sa compagne. Elle était embellie par de riches toilettes et par des bijoux du meilleur goût dont Paul lui laissait le choix, ayant reconnu ses erreurs à ce sujet. Il préférait les joyaux somptueux, ceux qui trahissaient sa richesse, mais il convenait que ceux dont elle se parait avaient plus de succès.

Il lui rendait une certaine justice parce qu’elle recevait avec une aisance merveilleuse. Puis, elle lui avait donné un fils ce qui le flattait. Il lui tardait déjà de voir Richard grandelet afin de le promener à cheval, au bois.

Mais à mesure que sa situation croissait, son despotisme augmentait.

Denise ne pouvait plus maintenant émettre un avis, sans le voir accueilli avec ironie. Il la traitait comme une enfant dont on veut arrêter la présomption. Tous les jours il lui infligeait quelque vexation.

La jeune femme se réconfortait près de son enfant. Quand elle le contemplait, frais et potelé, lui tendant les bras avec un sourire, elle oubliait sa triste destinée. Elle le serrait sur son cœur en murmurant :

« Tu m’aimeras, toi, mon chéri, n’est-ce pas ? »

Et elle en attendait presque une réponse comme si ce petit innocent pouvait déjà comprendre toutes ses désillusions.

Un second bonheur lui vint avec l’arrivée d’une petite fille.

Il lui sembla que la Providence voulait lui donner une compensation.

Mais cette fois, elle ne parla pas de baptême à son mari. Ayant eu la même garde pour la soigner et sachant que Paul Domanet était plus ancré que jamais dans ses idées antireligieuses, elle laissa faire l’excellente femme. La petite fut prénommée Rita.

Bien qu’elle aimât passionnément son fils, Denise fut remplie de joie de posséder une fille.

Pour elle, c’était la douceur, l’étroite intimité, la confiance mutuelle tant rêvée. Elle se sentit plus forte en même temps que complètement heureuse. Elle savait que son mari lui enlèverait vite son Richard sous prétexte de l’élever en homme, mais au moins il lui resterait sa fille.

Il lui semblait maintenant que son mari pouvait l’annihiler, mais que tout glisserait dorénavant sur elle.

La petite Rita eut aussi, comme son frère, une nourrice et une bonne, afin que Denise n’eût pas à s’en occuper. Mais elle faisait des prodiges pour la surveiller étroitement.

Il lui arrivait en plein bal, de se soustraire à la foule de ses invités pour aller contempler la mignonne qui dormait. Elle la regardait ; ses petites mains fermées reposaient sur la couverture ; tout, dans cet être fragile devenait une source d’adoration pour la mère idolâtre.

Elle s’arrachait à grand peine de ce tableau et rejoignait ses hôtes avec le sourire conventionnel qu’elle avait adopté.

Il était rare que son mari ne s’aperçût pas de ces courtes absences, et il épiait sa rentrée avec un mauvais visage. Il trouvait le moyen de lui glisser tout bas :

— D’où venez-vous ? J’entends que vous ne négligiez pas votre rôle de maîtresse de maison… Elle dédaignait de lui répondre, ayant dans son cœur une flamme de tendresse qui anéantissait les paroles cruelles et les regards durs.

Elle possédait un monde intérieur bien à soi qui ne dépassait pas les murs de la nursery, et c’est devant ce seuil qu’elle déposait sa royauté factice, pour n’être plus qu’une mère tendre.

Il arriva que Denise reçût une lettre de son frère. Maintenant, elle éprouvait un malaise, presque une honte quand elle ouvrait l’enveloppe qui contenait de ses nouvelles.

Elle avait conscience de le négliger et elle s’en affligeait. Mais, scrupuleuse, elle ne voulait pas mentir à son mari. Elle craignait en ne lui obéissant pas entièrement, qu’il lui défendît toute correspondance avec cet unique parent qu’elle aimait tendrement.

Elle décacheta l’enveloppe. À mesure qu’elle lisait une angoisse se répandait sur ses traits. Puis, une joie la remplaça, mais rapidement cette expression joyeuse fit de nouveau place à un air douloureux.

Le missionnaire disait ceci : Épuisé par le climat et la fatigue, il allait venir se reposer en France. Il espérait passer trois ou quatre jours chez sa sœur et se réjouissait de faire la connaissance de son beau-frère et de ses jeunes neveux.

La nouvelle la plus terrible n’eût pu anéantir davantage la malheureuse Denise.

Des sentiments multiples se mélangeaient dans son cœur. D’abord, elle était désolée de savoir son frère fatigué, bien qu’il lui assurât que sa santé n’était pas compromise. Ensuite, elle était heureuse de le revoir, depuis huit ans qu’il avait quitté la France.

Mais comment annoncer cette visite et ce séjour à son mari ?… Lui permettrait-il de recevoir ce frère qui remplaçait pour elle toute la famille disparue ? Oserait-elle demander à Paul la faveur de le gâter et de l’inviter à prolonger le plus possible les heures qu’il pourrait leur consacrer ?

Il fallait avoir du courage et dès le soir même elle dit :

— J’ai reçu une lettre de mon frère…

— Ah ! répondit froidement Paul.

Denise ne se découragea pas et reprit :

— Il m’annonce cette intention de passer quarante-huit heures ici… pour…

— Jamais !… cria Domanet.

— … pour faire votre connaissance et celle de ses neveux… acheva Denise pâle de douleur.

— Je ne veux pas que ce prêtre entre chez moi… dit brutalement Paul… C’est contraire à mes principes de recevoir un religieux… et ce serait nuire à mon avenir.

— Pourtant c’est mon frère… je ne l’ai pas vu depuis des années… supplia Denise fermement… je ne puis lui faire l’injure de lui condamner notre porte… Ce serait le navrer et lui montrer combien je suis peu libre.

— Peu m’importe ce qu’il pense !… Je vous ai signifié ma volonté et je désire que vous vous y conformiez…

— Je verrai cependant mon frère… déclara Denise d’une voix assurée.

— Pas sans ma permission toutefois… trancha Paul.

— Je ne vous la demanderai pas !… s’écria Denise exaspérée par sa douleur et blessée par ce despotisme outrageant.

— Osez-le !… et vous verrez les conséquences de votre désobéissance… riposta Paul. Je suis une ligne de conduite et il ne sera pas dit que vous démoliriez tout mon plan par des imprudences stupides… Écrivez à votre frère que je ne puis le recevoir… Au besoin, je me chargerai de rédiger cette lettre.

— Je n’écrirai jamais une semblable lettre.

— Vous allez l’écrire tout de suite…

— Non…

Paul prit sa femme par le bras, sans un mot, et la conduisit devant un bureau où il la força à s’asseoir.

Il lui fit prendre une plume et elle écrivit sous sa dictée. Maintenant, elle ne luttait plus, sachant qu’elle serait la plus faible… Elle retenait ses larmes. Elle essayait de se dominer pour ne pas se révolter, pour ne pas faire naître une scène déplorable. Elle était vaincue par la brutalité, la force et elle ne pouvait se mesurer avec l’homme si peu délicat qui la terrorisait.

Elle pensa qu’elle irait voir son frère et lui raconterait sa vie affreuse. Elle était sûre d’obtenir son pardon et elle continua d’écrire sans une parole, sans un sanglot comme une machine passive.