Épreuves maternelles/10

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Hirt et Cie, Éditeurs (p. 111-124).

X


Ce qui plaisait à Denise chez ses nouveaux maîtres, c’est qu’ils recevaient peu. Elle craignait tellement de revivre l’aventure qui s’était passée chez Mme Dutoit qu’elle eût préféré que l’on vécût en ermites. Elle appréhendait chaque coup de sonnette.

Cependant, le couple possédait de vieux amis.

Un matin, Mme Rougeard prévint sa servante :

— Nous soignerons bien le déjeuner aujourd’hui, Marie, une de mes amies d’enfance doit venir.

— Bien Madame.

Après quelque débat sur le menu, Mme Rougeard s’arrêta à celui que lui proposait Denise, déclarant qu’il serait parfait.

— Où avez-vous donc cuisiné pour établir des repas aussi fins et aussi bien composés ?

Chaque fois qu’une question de ce genre était posée à Denise, elle essayait de l’éluder en détournant le sujet.

Mme Rougeard s’étonnait toujours de ces incidents et sitôt avec son mari, elle les commentait.

— Cette femme m’intrigue de plus en plus… elle sait ordonner un repas à la perfection… Nous allons avoir un déjeuner charmant si elle le réussit.

— Tant mieux.

M. Rougeard renonçait à comprendre. Il laissait sa femme se creuser la tête sur ce problème qui n’avait selon lui, nul besoin d’être résolu.

Ce fut avec assez d’intérêt que Denise cuisina, bien qu’elle fût soucieuse par l’arrivée de cette inconnue.

Elle alla lui ouvrir quand elle sonna.

Elle se trouva en face d’une dame d’âge moyen, habillée, sinon avec une élégance moderne, du moins avec recherche. Elle était vêtue de noir et son sourire bienveillant éclairait cette tenue.

Sitôt qu’elle fut dans le salon, Mme Rougeard se précipita à sa suite et les deux amies, s’appelant par leurs prénoms, s’engagèrent dans une conversation animée.

Denise s’agitait dans sa cuisine, tout en pensant à sa visiteuse dont elle ignorait le nom. Mais ce qui la charmait, c’est qu’elle ne la connaissait pas.

On se plaça à table. Devant un couvert élégamment dressé, éclairé par quelques fleurs, les maîtres de la maison et leur invitée prirent place.

Cette dernière adressa de délicats compliments à son amie sur sa façon de recevoir.

M. Rougeard ajouta :

— Le déjeuner sera mieux encore.

Denise entra pour le premier service, et son maître lui dit :

— Marie, quand Madame Pamadol se sera servie, vous m’apporterez la bouteille de vin que j’ai posée dans l’office.

Denise ne pouvait plus faire un pas. En apprenant ce nom, une émotion terrible l’avait envahie.

Cette dame était-elle la femme du docteur Pamadol qui la soignait, elle et ses enfants ? C’était un homme si bon, si dévoué. Souvent, elle avait rempli sa voiture de fleurs, pour sa femme qu’elle ne connaissait pas. Et aujourd’hui, elle se trouvait en présence de cette similitude de nom.

Mme Rougeard, remarquant son immobilité et sa pâleur soudaine, lui demanda :

— Vous êtes souffrante, Marie ?

— Non, Madame, parvint à articuler Denise.

Elle sortit de la salle et arrivée dans sa cuisine elle ne put que tomber sur une chaise sans pouvoir rassembler deux idées. Tout un monde de souvenirs assaillait son esprit.

Pendant qu’elle se livrait à ses pensées, Mme Pamadol disait à son amie :

— Tu as là une servante bien distinguée. Son aspect m’a frappée dès qu’elle a ouvert la porte.

— Ah ! n’aiguillez pas ma femme sur cette voie, intervint en riant l’ancien magistrat, vous allez entendre toutes les hypothèses qui nous enfièvrent au sujet de cette inconnue.

— C’est donc une énigme ? questionna l’invitée en souriant.

Madame Rougeard raconta ce qu’elle croyait savoir et Mme Pamadol se rallia à ses déductions.

Denise rentra et la conversation s’arrêta.

Pour la ranimer, il fut question d’une exposition

de peinture qui suscitait les jugements les plus divers.

Bien que cet entretien fût assez banal et sans grand intérêt, semblait-il pour une servante, Denise écoutait Mme Pamadol en la regardant intensément.

Deux ou trois fois, la vieille dame sentit ces yeux scrutateurs l’observer, et elle ne savait quel malaise la gagnait. L’histoire de cette bonne qui lui avait paru relever du domaine courant, commença de lui être suspecte et elle essayait de se former une opinion.

Aussitôt Denise hors de la salle, elle prononça :

— Vous avez raison… votre domestique inspire une curiosité… elle nous écoutait avec une telle ardeur que je la croyais tout à fait capable de nous donner son goût en peinture. Peut-être son mari est-il un des barbouilleurs dont nous discutions le talent.

— Eh ! eh ! votre solution me semble une trouvaille, je voyais en effet Marie pleine d’attention lorsque vous exprimiez votre avis sur les différents tableaux que vous aviez remarqués. Elle était littéralement attachée à vos phrases.

— Je l’ai constaté aussi, ajouta Madame Rougeard, et cela m’a paru étrange. Je ne pensais pas que ta venue allait renforcer l’intérêt qu’excite le phénomène qui nous sert.

— J’en rêverai, conclut Mme Pamadol en riant.

La pauvre Denise ne songeait guère à se divertir, et elle eût été bien surprise de se savoir l’objet d’une discussion aussi passionnée.

Si, inconsciemment, elle avait tant regardé Mme Pamadol, c’est qu’elle guettait une parole relative à ses enfants. Elle espérait un mot qui l’éclairerait sur la situation sociale de l’amie de sa maîtresse. Elle attendait qu’elle parlât du docteur et tout son esprit se tendait pour deviner.

Elle aurait voulu surprendre des paroles sur des sujets moins impersonnels, afin d’avoir vite une certitude. Ah ! si seulement, elle avait pu se permettre une question !

Elle se retenait de toute sa volonté pour ne pas laisser percer son agitation. Ses artères battaient à coups précipités, et elle ne savait comment elle se tenait debout, pour tourner autour de cette table d’un air indifférent.

Pour la troisième fois, elle rentra dans la salle à manger. Alors qu’elle voulait se persuader que cette Madame Pamadol n’était pas celle qu’elle supposait, le nom de Domanet heurta ses oreilles.

Ce fut un choc soudain, comme si son sang cessait de se mouvoir à travers son corps.

L’invitée racontait paisiblement :

— Mon mari est en Suisse, appelé par M. Paul Domanet pour son fils. Il s’est foulé le pied en patinant. Mais ce n’est rien. Je crois surtout que ce monsieur avait besoin d’une présence amicale, depuis que Mme Domanet pour avoir été trop mondaine, est dans une maison de repos, cet homme s’ennuie.

Mais Denise n’entendit pas cette fin de phrase. Son esprit ne percevait plus aucune parole. Un bourdonnement confus arrivait jusqu’à elle, sans qu’elle discernât la langue que l’on parlait. Elle n’ambitionnait qu’une chose : un siège pour soutenir sa faiblesse.

Ainsi, c’était bien la femme du docteur ! Si elle se doutait qu’elle avait près d’elle celle qui la fleurissait et la comblait de bonbons !

Peu à peu, elle reprit contact avec la réalité et une espérance se levait dans son âme. Le docteur devait parler d’elle. Il connaissait le caractère entier de Paul et devait avoir surpris bien des choses. Denise pressentit qu’elle possédait un allié.

La pauvre Denise étouffait d’émotion. Elle aurait voulu arracher des détails de Mme Pamadol, mais la conversation dériva vers d’autres sujets sans que les trois convives qui discutaient tranquillement pussent s’imaginer que l’ombre discrète qui s’attardait autour d’eux, attendait des paroles de vie.

Elle craignait tellement de laisser passer les mots qu’elle espérait, que son attitude trahissait son désarroi. Elle regardait Mme Pamadol, elle s’arrêtait dans son service, et cachait bien mal qu’elle écoutait.

Ses yeux imploraient et son trouble éclatait dans ses gestes nerveux.

Mme Rougeard l’observait.

Elle ne pouvait plus comprendre ce qui survenait. Denise traversait un martyre. Une tension de tous ses nerfs l’ébranlait. Elle eut le désir, durant quelques secondes, de se faire connaître, d’étaler sa pauvre existence, afin de se dégager de l’équivoque où elle s’enferrait, mais la terreur des jours qui l’attendaient peut-être, la retint au bord de cette tentation.

Elle sentait qu’elle devait avoir encore un peu de patience. Il n’était pas nécessaire qu’elle compromît le présent pour satisfaire une curiosité qui contenterait son cœur, mais qui ne serait d’aucune utilité.

Debout devant le dressoir, elle s’y cramponnait, essayant de chasser l’émotion qui l’absorbait.

— Marie, dit doucement Mme Rougeard, vous n’êtes pas souffrante ?

Denise tourna vers sa maîtresse un visage sans expression.

— Non, Madame.

L’excellente personne insista :

— Réellement ?

D’une voix blanche, la servante répéta :

— Non, Madame.

Elle comprit qu’elle restait dans la pièce plus longtemps que son service ne le comportait et elle reprit le chemin de l’office. Elle prévoyait qu’on allait bientôt quitter la table et qu’elle ne pourrait plus rien entendre.

Alors, elle décida qu’avant le départ de Mme Pamadol, elle ferait une question. Elle arrangerait une phrase. Par exemple : chez mes anciens maîtres, j’ai entendu souvent parler de cette famille Domanet, les enfants sont-ils bien portants et se passent-ils aisément de leur pauvre maman ?

Il lui semblait que rien ne serait plus naturel que ces paroles, et cette résolution l’apaisa.

Les plus indifférents pouvaient s’intéresser à cette famille que tout Paris connaissait pour son luxe et ses réceptions.

Mais malgré soi, son isolement dans la cuisine l’irritait. Elle s’y agitait sans motif, l’esprit attiré vers ce qui se disait dans cette salle à manger dont l’accès lui était interdit.

Son rôle lui paraissait navrant.

Tout-à-coup, dans une impulsion irraisonnée, elle retourna dans la salle à manger où le repas s’achevait. Elle s’arrêta près de la porte, devant les yeux interrogateurs de Mme Rougeard. Rattrapant son sang-froid, elle s’approcha vivement de sa maîtresse, et lui demanda tout bas si le café devait être préparé au salon.

Elle savait que cette question avait été résolue avant le déjeuner, mais elle feignit l’oubli.

Mme Rougeard lui donna la réponse en se reculant instinctivement, comme si elle craignait un geste insolite de cette servante, qui montrait depuis l’heure écoulée, tant d’agitation et si peu de mémoire.

Denise restait penchée sur l’épaule de sa maîtresse sans s’occuper de ce qu’elle lui ordonnait parce que Mme Pamadol disait :

— Dans la lettre que j’ai reçue de mon mari, ce matin, il me raconte que la petite Domanet, qui s’appelle Rita, lui a demandé quand il est arrivé :

— Et ma maman, tu la ramènes, dis ?

Ce à quoi le grand frère de cinq ans a répliqué :

— Mais non, voyons, papa a dit que ce serait pour nos étrennes.

On perçut un « Ah ! » comme un soupir prolongé qui fit lever la tête aux trois convives.

Mais personne n’entrevit le visage de la servante qui disparaissait.

Mme Rougeard murmura :

— Je ne sais comment juger Marie, elle m’inquiète depuis quelques moments. Ses traits ont revêtu tour à tour, les expressions les plus diverses. Je ne sais plus que penser d’elle.

— Elle aurait le cerveau dérangé que je n’en serais pas surprise, ajouta Mme Pamadol.

— Je n’osais pas le dire, avoua son amie, ou plutôt, je craignais d’évoquer cette terrible perspective, cela me désolerait fort.

— Dans tous les cas, elle entretient notre curiosité c’est notre sujet de conversation le plus fécond en versions saugrenues, continua le magistrat, cela anime notre retraite qui serait peut-être légèrement monotone quand vous n’êtes pas des nôtres, chère Madame.

— Vous êtes tout à fait aimable, cher ami.

— Je trouve, pour ma part, dit à son tour, Mme Rougeard, que cette animation devient exagérée, depuis le déjeuner, cette mystérieuse personne m’a beaucoup préoccupée.

— Je ne pense pas que ce soit moi qui l’ai troublée, intervint Mme Pamadol en riant.

— Ce serait à le croire !

— Je me demanderais pourquoi ?

M. Rougeard ayant entamé une discussion qui lui plaisait davantage, la personnalité de la servante fut délaissée.

Une telle joie enserrait Denise qu’elle se retenait pour ne pas la crier tout haut. Elle comprimait les battements de son cœur, elle arpentait sa cuisine, ne sachant plus ce qu’elle faisait.

« Je les reverrai ! murmurait-elle, je les reverrai ! »

Elle ne pensait pas que cela pouvait être une feinte de son mari. Elle oubliait les souvenirs mauvais et croyait à la récompense gagnée. Le temps de douleur était passé.

Ces trois mots l’enivraient, la jetaient dans un monde de joies et de délices. Elle oubliait ses peines, ses chagrins, ses souffrances. Paul Domanet la regrettait et il lui rendrait ses enfants quand le laps de temps utile à son repos serait écoulé, selon la fable donnée.

Elle joignait les mains pour remercier Dieu ; elle croisait les bras pour contenir l’enchantement qui lui semblait déborder de son être.

Ainsi, elle les reverrait ! Leurs chers petits bras se tendraient vers elle et de nouveau, elle serait leur recours et leur vie.

Son mari avait enfin compris qu’on ne pouvait séparer une mère de ses enfants, surtout une mère dont la source des jours ne s’alimentaient que de leur présence.

Elle murmurait leurs noms. Ils glissaient sur ses lèvres comme une caresse et elle ne se lassait pas de les répéter.

Elle négligeait totalement ses devoirs de servante, et s’enfonçait dans son rêve. Elle en fût réveillée brusquement en entendant la sonnerie qui l’appelait dans la salle à manger.

Elle ne put dissimuler entièrement le rayonnement qui s’échappait de son visage, pas plus qu’elle ne put rendre à sa démarche, l’allure affaissée et un peu traînante à laquelle son émotion l’avait contrainte quelques minutes auparavant.

Elle entra, ailée, aérienne.

Sa voix elle-même était douce et chantante, légère et nuancée, et sitôt qu’elle se montra et parla, Mme Rougeard et Mme Pamadol la contemplèrent.

Mais Denise ne vit pas leurs yeux fixés sur elle. D’un pas souple, elle exécuta les ordres qu’on lui donna, puis elle se hâta de préparer, dans le salon, le café qu’on attendait.

Les deux amis s’écrièrent ensemble :

— Quelle transformation !

Mme Rougeard ajouta :

— C’est extraordinaire ! Que s’est-il passé ?

— Cette femme est fertile en surprises !

— Ce que je puis affirmer, prononça le magistrat, c’est qu’elle a une âme de verre. Toutes ses impressions s’y lisent admirablement : soucis, préoccupations, chagrins, joies. Mais j’aimerais savoir comment lui est venue celle que nous lui devinons si subitement !

— Le facteur est sans doute venu, il y a quelques instants, lança Mme Pamadol. Elle aura eu une lettre agréable.

— Cela peut se soutenir. C’est à peu près l’heure d’un courrier.

Jamais, Mme Pamadol n’avait assisté à un déjeuner aussi mouvementé, et elle ne tarissait plus de questions sur cette étrange servante. Mais les Rougeard lui avaient raconté tout ce qu’ils savaient sur elle.

Il fallait s’en tenir aux conjectures, et c’est à qui des trois amis, émettrait les plus fantaisistes. Des paris même s’amorçaient.

Denise entendit des rires sans se douter qu’elle les motivait indirectement. La gaieté maintenant convenait à son cœur et elle riait aussi, toute joyeuse d’entendre les autres.

Ce fut une journée tumultueuse pour elle et qui la fit passer par les sensations les plus diverses.

Ses maîtres étant allés reconduire Mme Pamadol, elle eut un peu de liberté pour se raisonner. Il ne fallait pas qu’elle s’abandonnât à tant d’espoir, mais malgré la sagesse qu’elle voulait avoir, le radieux avenir miroitait devant ses yeux.

Une ombre le voila cependant quand elle compta les mois qui lui restaient pour l’attente. Son visage redevint grave.

Et quand M. et Mme Rougeard rentrèrent, ils la virent ainsi. Ce fut avec un nouvel étonnement que l’excellente dame constata cette dernière métamorphose et elle ne put rester muette :

— Vous avez reçu de bonnes nouvelles, Marie ?

— Mais non, Madame.

— Allons, racontez-moi ce qui vous est survenu d’heureux au cours de cette journée. Vous aviez l’air, par moment, d’une personne remplie d’allégresse.

Denise, surprise, regarda sa maîtresse. Elle ne prévoyait pas une semblable question, s’étant acharnée à dissimuler ses impressions.

— Heureuse ?

— Certainement. Vos yeux rayonnaient, vous étiez transfigurée.

— Est-ce vrai ?

— Comment, si c’est vrai ? Vous avez jeté même une exclamation de contentement dans la salle à manger… exclamation inconsciente, sans doute, réflexe de votre état d’âme.

Denise était abasourdie. Elle ne pouvait nier sa joie, mais elle s’imaginait l’avoir si bien voilée, qu’elle ne soupçonnait pas qu’on l’eût remarquée. Mme Rougeard poursuivit :

— Je ne sais si la présence de Mme Pamadol vous a apporté quelque animation imprévue, mais il est un fait, c’est que vous avez changé plusieurs fois d’attitude, pendant qu’elle se trouvait à la maison.

Denise répondit d’une voix hésitante.

— J’étais un peu secouée par la réussite de ce déjeuner, et cela m’égayait de constater son succès.

— Mon Dieu, vos raisons sont acceptables, mais je me figurais, à tort, je le vois par vos réponses, que des choses plus surprenantes vous survenaient.

La jeune femme détourna instinctivement son regard. Elle sentait qu’une lueur irradiait ses prunelles, rien qu’au souvenir du bonheur éprouvé. Il était tellement violent qu’elle ne pouvait l’ensevelir au fond d’elle. Un sourire erra sur ses lèvres, mais elle le réprima, parce que Mme Rougeard lui dit d’un ton un peu sec :

— Il y a des incidents que vous me cachez.

Là, l’excellente dame s’interrompit, espérant une protestation, peut-être même une confidence, mais Denise ne parla pas.

— Vous êtes une servante incomparable, j’ose vous le dire sans crainte que vous n’en abusiez, mais vous êtes aussi la personne la plus mystérieuse qui soit. Ce n’est pas nous qui sommes vos maîtres, vous avez l’air de nous dominer par votre silence.

Denise rougit.

Sans proférer une parole, elle jeta un regard implorant à Mme Rougeard, comme si elle s’excusait de ce qu’elle ne révélait pas.

Un peu énervée, sa maîtresse répéta :

— Vous ne pouvez nier que vous nous cachez quelque chose ? Mon mari qui a l’habitude des physionomies l’a vu tout de suite.

La servante resta muette. Elle se demandait s’il était enfin l’heure d’avouer la tristesse de sa vie. Elle savait que les épisodes dont elle était l’héroïne seraient écoutés avec un intérêt passionné, mais ensuite qu’en résulterait-il ?

Elle ne pourrait demeurer la domestique de ces gens charmants qui seraient gênés de se voir servis par elle. La situation serait faussée.

Elle n’en serait pas moins pauvre, et forcée de gagner sa subsistance, quand elle aurait avoué ce qu’elle était.

À mesure qu’elle réfléchissait, des aveux précipités lui paraissaient périlleux. En continuant d’observer le mutisme qu’elle s’imposait, elle restait libre et ne gênait personne.

Elle était bien chez Mme Rougeard et souhaitait s’y tenir le plus longtemps possible.

Où trouverait-elle de semblables égards ?

Devant son silence, Mme Rougeard poursuivit :

— Vous avez reçu de bonnes nouvelles de votre enfant, cet après-midi ?

— Mon enfant ?

Une terreur la galvanisa. On savait donc qui elle était ? Le docteur Pamadol était donc parti pour la Suisse à cause d’un de ses chers trésors gravement malade ? N’avait-elle plus qu’un enfant ? Ces pensées rapides comme l’éclair, s’agitèrent durant quelques secondes dans son cerveau.

Puis, soudain, elle se souvint que Mme Rougeard lui avait attribué un jeune bébé et un soulagement entra dans son esprit.

Atterrée par ce manque de mémoire, sa maîtresse lui dit : — Je n’ai pas rêvé, vous aviez un enfant malade que vous êtes allée voir un dimanche ?

Sous le sentiment de délivrance qui la possédait encore, Denise répondit sereinement :

— Oui… c’est vrai… je me souviens.

Devant cette réponse, donnée d’un ton détaché, Mme Rougeard, anxieuse, la quitta.

Elle revint très agitée, près de son mari et lui confia, presque bas.

— Décidément, cette pauvre femme a l’esprit détraqué… elle ne se rappelait même plus qu’elle a un bébé !

— Hein ?

— C’est sérieux. Je commence à être fort inquiète de la mentalité de cette perle. Pourvu qu’elle ne nous empoisonne pas un de ces jours !

— Tu n’es pas rassurante !

— Je suis tourmentée… je ne plaisante pas !

— Dieu me garde de plaisanter. Essaie de savoir où elle a servi.

— Elle ne dit rien, absolument rien.

— Cependant, elle n’est pas tombée de la lune ! elle était placée chez quelqu’un d’autre avant d’entrer ici. Tu vas aller dans ce bureau de placement où tu l’as trouvée.

Mme Rougeard ne perdit pas de temps. Elle alla questionner la directrice de cette agence qui lui répondit qu’elle ne connaissait rien de cette domestique.

— Elle n’est pas bien ?

— Trop bien… riposta Mme Rougeard, et cela m’effraie.

— Rassurez-vous. Il y a beaucoup de veuves fort honorables et ne pouvant plus se suffire, qui entrent ainsi en condition pour avoir un refuge. Ce sont des femmes qui savent travailler parce qu’elles ont commandé, mais naturellement, elles aiment peu parler de leur passé.

Mme Rougeard écouta cette explication, mais sans être entièrement convaincue que c’était là le seul mystère qui entourait Marie.

Elle rapporta cette conversation à l’ancien magistrat qui lui conseilla de se montrer moins agitée sur cette affaire. Puisque Marie était correcte, il ne fallait pas s’exagérer les soucis. C’était sans doute une nouvelle pauvre qui tenait à sauvegarder sa fierté.

Mme Rougeard fut bien forcée de se ranger à cet avis. Renvoyer cette domestique ne lui agréait guère pour deux raisons : la première était que Marie la servait d’une façon irréprochable et la seconde, c’est qu’elle recélait une énigme qui excitait au plus haut degré l’imagination de sa maîtresse.

Ce que lui avait dit la tenancière du bureau de placement était vraisemblable. Des veuves de très bonne famille pouvaient avoir besoin d’être rémunérées sans tarder et devaient s’avouer satisfaites d’avoir un gîte avec la nourriture.

Marie Podel était une de celles-là.

Mais ce qui surprenait Mme Rougeard, c’était cette atmosphère de mystère que dégageait la servante. Il y avait des incidents qui eussent été simples pour les autres et qui s’annonçaient tout de suite énigmatiques quand il s’agissait de Marie.

Les circonstances en fournirent un.

Il advint que M. Rougeard en sa qualité d’ancien magistrat fut sollicité par lettre d’avoir à donner un conseil à un inconnu.

Ne voulant pas se déranger, il trouva tout naturel d’ordonner à sa servante :

— Marie, demain dimanche, en vous promenant, vous irez vers le soir, afin d’être sûre de le rencontrer, porter cette lettre à M. Hanel, avenue des Champs-Élysées. Nous dînerons un peu plus-tard et c’est tout. Je ne connais pas ce monsieur, et je voudrais que vous montiez jusqu’à son appartement afin qu’il vous donnât un reçu de cette lettre qui est importante. Ma femme me dit que je puis tabler sur votre sérieux et votre ponctualité.

Le magistrat regarda Marie.

Il vit avec assez d’étonnement que son visage était bouleversé.

— Qu’avez-vous ? s’écria-t-il.

— Je suis très ennuyée de vous refuser ce service mais je ne porterai pas cette lettre, répliqua Marie sourdement.

— Vous ne porterez pas cette lettre, et pourquoi ? dit sévèrement M. Rougeard.

— Parce que… parce que… hésita Marie qui cherchait une réponse correcte.

— Parce que cela ne vous plaît pas ! acheva le magistrat, irrité par cette résistance dont il ne devinait pas la cause.

Marie était désolée de voir son maître mécontent contre elle. S’il avait pu se douter du désarroi où la plongeait cette course inattendue, il l’eût plainte.

Elle avait fréquenté chez les Hanel alors qu’elle était une mondaine adulée. Ce ménage n’était pas parmi ses préférés. Doué d’une grosse prétention, M. Hanel avait le ton haut et dédaigneux. Sa femme était une orgueilleuse et manquait d’intelligence.

Rien qu’à l’idée de revoir cet homme dans sa suffisance moqueuse, toute l’âme de Denise pantelait d’humiliation. En vain se disait-elle que pour ses enfants et son mari même, elle ne pouvait s’abaisser ainsi, mais sa conscience lui criait que c’était sa propre fierté qui aurait cruellement souffert.

Quelle horrible épreuve, c’eût été pour elle, si M. Hanel la reconnaissant, lui avait manifesté un étonnement narquois ? Quelle aubaine pour ce mondain que de colporter cette nouvelle.

Vraiment, elle ne devait pas tenter cet essai, et quitte à paraître une femme au caractère extraordinaire, elle se voyait contrainte à refuser ce service.

M. Rougeard n’insista pas. Il ne sut pas à quel sentiment il obéit. Il comprit sans définir par quelle intuition que Denise avait des raisons valables pour se dérober.

Cependant, il ne put cacher cette circonstance à sa femme et lui narra l’incident.

— Elle a refusé net ? questionna Mme Rougeard scandalisée en tant que maîtresse de maison.

— Non, mais elle était si visiblement embarrassée en cherchant une défaite qu’il fallait la secourir en l’aidant.

— Moi, à ta place, je l’aurais laissée trouver un prétexte, cela nous aurait peut-être éclairés.

— J’en doute. Je puis d’ailleurs, reprendre l’interrogatoire quand je le voudrai. Mais pourquoi forcer cette femme à nous dire ce qu’elle ne veut pas ou ne peut pas dire ? Elle est honnête, correcte, laissons son passé. L’avenir nous le révélera peut-être.

— C’est possible, mais en attendant, on vit dans une ambiance imprécise qui m’irrite parfois, j’aime savoir à qui j’ai affaire.

— Bah ! il est arrivé souvent que tu ne t’inquiétais pas autant de tes servantes.

— Parce que leur attitude ne prêtait à nulle curiosité, tandis que celle-ci est remplie de surprises Pourquoi ne pas vouloir aller chez ce M. Hanel ? Quelles conséquences s’en serait-il suivies ?

— Tu te tortures l’imagination ! Laissons donc cette Marie Podel à ses secrets et n’en parlons plus ! Cela me fatigue.

Mme Rougeard se tut. Cette Marie Podel comme disait son mari, devenait hallucinante, avec son aspect doux et effacé et elle tenait plus de place que la plus encombrante virago.