État actuel des Indes anglaises/04

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État actuel des Indes anglaises
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 592-648).
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ETAT ACTUEL


DES INDES ANGLAISES.




DERNIERE PARTIE.[1]
L’Hindoustan. — Expédition de Khiva. — Affaires de Chine




I

La nature a marqué de si grands traits la physionomie physique et intellectuelle de l’Hindoustan ; les destinées de l’humanité s’y sont développées par des influences si mystérieuses ou des secousses si inattendues, et l’avenir s’y prépare par des causes qui empruntent au passé un tel caractère de grandeur, qu’on se laisse volontiers aller à la contemplation rêveuse de ce vaste ensemble, et qu’on se demande tout d’abord ce que deviendra cet empire dans la main de l’homme et sous l’œil de Dieu ! Mais les véritables intérêts et le sort futur des nations ne peuvent être compris ou conjecturés sans une investigation attentive et une comparaison laborieuse des élémens que la philosophie politique emprunte à l’observation. Il n’est pas permis, dans l’état actuel de l’esprit humain, de négliger l’emploi de ces données fondamentales, sur lesquelles s’appuient toute recherche et toute discussion. Dans l’examen qui nous occupe, il nous a paru indispensable de faire connaître plus particulièrement les élémens nouveaux qui entrent dans l’appréciation du caractère actuel de la domination anglaise dans l’Inde. Déterminé par ces convictions, nous avons cru nécessaire d’appeler d’abord l’attention de nos lecteurs sur l’Indus, et les peuples qui défendent les approches de ce fleuve contre les tendances de l’Occident. Il nous reste à exposer quel est l’état présent de l’Hindoustan proprement dit, et à indiquer les conséquences probables de l’occupation de l’Afghanistan par les troupes anglaises.

Les relations intimes que le commerce et les progrès de la civilisation ont établies, surtout depuis un demi-siècle, entre les nations européennes et les états de l’Orient, ont amené la publication d’un grand nombre d’ouvrages destinés à faire connaître l’histoire, les productions, les ressources, la condition politique des vastes contrées et des peuples de l’Hindoustan. Les investigations scientifiques, les recherches administratives, les documens officiels publiés par ordre du parlement anglais et les observations de quelques voyageurs, ont fourni des données précieuses sur plusieurs points de détail ; mais l’ensemble, la physionomie générale du pays, celle des races diverses qui l’habitent, et surtout les résultats de l’influence, exercée par la jeune Europe sur ces races vieillies, n’ont été que très imparfaitement connus jusqu’à ces derniers temps. Depuis une quinzaine d’années seulement, les ouvrages de Mill [2], Prinsep [3], Heber [4], Rickards [5], Auber [6], Montgomery-Martin [7], etc., chez les Anglais, et chez nous la Correspondance de Jacquemont et quelques résumés épars dans les journaux et les recueils périodiques, ont commencé à rectifier et à étendre nos notions sur l’Inde anglaise, et même jusqu’à un certain point à populariser l’étude de ces notions générales, qui trouvent une application immédiate à la politique du jour en ce qui touche la question d’Orient. Rassembler ces données et déterminer le caractère qu’elles affectent dans leur ensemble, ou plutôt le caractère qu’elles assignent aux peuples et au gouvernement de l’Inde ; indiquer les modifications qui se développent dans ce pays par l’action lente, mais partout sensible et toujours croissante, de notre civilisation : tel est notre but en ce moment.

L’Angleterre est le milieu principal par lequel s’opère la transmission de cette action que nous venons de signaler. Aussi les altérations graduelles qui s’introduisent dans les institutions et les habitudes de l’Hindoustan ont-elles une teinte anglaise. Mais la tendance générale et définitive du mouvement social appartient à l’Europe, et amènera irrésistiblement des résultats qui contrarieront peut-être beaucoup les vues de l’Angleterre, et nuiront en particulier aux intérêts de la Compagnie des Indes orientales, aujourd’hui régente de ce vaste empire, Cette association, remarquable surtout par les résultats qu’elle a obtenus, ce pouvoir anomal, cet imperium in imperio, présente un des phénomènes politiques les plus dignes de fixer l’attention, et cependant l’origine, les accroissemens successifs, le mode d’action de ce pouvoir, unique peut-être dans les annales du monde, étaient peu connus, même en Angleterre, avant la publication du grand ouvrage de Mill, et n’y ont excité long-temps qu’un médiocre intérêt. En France, on n’a sur la compagnie et sur les peuples qu’elle gouverne que des renseignemens vagues ou incomplets.

Nous ne saurions avoir la prétention de peindre ici ce vaste tableau ; nous voulons seulement en marquer les contours, en arrêter le trait pour ainsi dire, afin que l’œil puisse en saisir l’ensemble, et que les détails tracés par d’autres mains viennent s’y placer avec les couleurs qui leur sont propres, sur les plans qui leur conviennent, dans les rapports qu’ils doivent conserver entre eux.

Nous nous bornerons donc, d’après les documens officiels, les renseignemens que nons avons recueillis, et les données les plus récentes et les plus exactes, à exposer succinctement l’état actuel de l’empire hindo-britannique. Il faut constater ce qui est avant de songer à prévoir ce qui sera. Mais, pour bien comprendre le présent, il faut jeter un coup d’œil sur le passé, et, avant tout, il convient de décrire la scène où, après tant et de si grandes catastrophes, une poignée de soldats au service d’une compagnie de marchands a, sans le savoir et sans le vouloir, décidé, au profit de l’humanité, du sort de tant de millions d’hommes.

Ici nous nous voyons forcé de nouveau d’entrer dans quelques détails dont nous ne nous dissimulons pas l’aridité, mais qui nous paraissent d’autant plus indispensables à l’intelligence complète du sujet, que les relations des voyageurs et les conjectures des géographes ont donné naissance à une foule de notions confuses ou contradictoires.

Arrêtons d’abord nos regards sur l’Inde connue des anciens. Les limites géographiques de la partie de l’Asie, que les Grecs et les Romains désignaient sous ce nom, ne sont peut-être pas bien exactement déterminées ; mais il paraît probable qu’ils entendaient par ce mot l’ensemble des contrées habitées par les Indi (Hindous), contrées désignées d’une manière tout-à-fait semblable par le mot persan HindouSt’hân, qui a passé dans notre langue. Quelques géographes modernes considèrent les limites de l’Hindoustan comme déterminées par les points extrêmes où la religion hindoue a pénétré, et Hamilton, dans sa Description de l’Hindoustan, observe que ce mode de démarcation a l’avantage de coïncider admirablement de trois côtés avec les barrières naturelles que présentent l’immense chaîne de l’Himalaya, l’Indus et l’Océan ; mais cette observation semble peu exacte, puisque au-delà de ces barrières la religion hindoue a laissé des traces évidentes, comme au nord-ouest de l’Indus (où se trouve peut-être le berceau de la race hindoue), à l’est du Brahmapouttra, dans les îles de la Sonde, etc. Il semble plus naturel de consulter, sur la position et les limites de l’Inde ancienne, l’autorité des Hindous eux-mêmes.

Les brâhmes désignent l’Hindoustan sous le nom de Bhâdrat-Khand ou Bhârat-Varsha (contrée ou pays de Bhârat), du nom d’un prince issu de la race lunaire, fils de Doushmanta et de Sacontala. Suivant eux, le Bhârat-Varsha est borné au nord par l’Himalaya, au sud par la mer, à l’est en partie par la mer et en partie par les chaînes de montagnes qui le séparent des pays connus aujourd’hui sous les noms d’Assâm, Cassay, Arracân, à l’ouest enfin par l’Océan et par les chaînes de montagnes qui séparent ces contrées de l’ancienne Perse et s’étendent jusqu’aux bouches de l’Indus ; montagnes que les géographes modernes désignent par le nom de Monts-Solirnan, et que les plus anciens auteurs hindous considéraient comme une continuation de l’Himalaya, mais qui sont par le fait dépendantes du plateau de l’Irân, dont elles constituent le bord oriental. D’après ces données, traduites en géographie mathématique, l’Inde continentale des anciens, envisagée sous le point de vue de ses limites extrêmes, s’étendait du 8me au 35me degré de lat. N., et du 65me au 91me degré de long. orientale (méridien de Paris).

L’empire moghol, sous Aurengzeb, a dépassé ces limites en longitude ; mais plusieurs états du sud n’étaient pas soumis au joug musulman.

L’empire hindo-britannique, au contraire, embrasse tous ces états, ainsi que l’Inde centrale (dont quelques districts ne reconnaissaient qu’imparfaitement la domination des empereurs moghols), mais il ne s’étend au nord que vers le 3lme et à l’ouest que vers le 68me degré ; à l’est, il atteint le 91me degré de long., et plusieurs provinces réunies dans ces dernières années aux territoires de la compagnie, comme Assâm, Arrâcan, Tavoy, Tannasserim, Singapour, Malacca, etc., sont situées bien au-delà de ce méridien. La grande presqu’île hindoustanique, par sa position intermédiaire à l’égard des peuples de l’Asie postérieure d’un côté, et des Arabes de l’autre, se trouve dans des conditions analogues à celles où se trouve l’Italie entre la Grèce dans l’est et la Péninsule ibérique dans l’ouest. On ne l’approche que par de vastes surfaces de mer, ou en traversant des chaînes de montagnes d’un passage difficile [8]. Envisagée dans son ensemble, cette vaste contrée offre, suivant la belle remarque de W. Jones [9], la figure d’un quadrilatère qui se divise en deux immenses triangles dont la base commune est la ligne de jonction des bouches de l’Indus à celles du Gange et du Brahmapouttra. Cette ligne, comprenant toute la largeur de l’Hindoustan de l’est à l’ouest, n’a pas moins de 1650 milles anglais d’étendue (environ 680 lieues de poste) ; c’est la distance qui, en Europe, sépare Bayonne de Constantinople. Le triangle septentrional a son sommet à Léh, sur l’Indus supérieur ; le triangle méridional a le sien au cap Comorin. La ligne qui joint les deux sommets n’a pas moins de 1975 milles (ou environ 815 lieues de poste, c’est-à-dire que la distance entre ces deux points est à peu près la même que celle qui sépare Bordeaux de Moscou, ou Naples d’Arkhangel). La surface totale des deux triangles est à peu près égale à la moitié de la superficie de l’Europe continentale, moins la péninsule scandinave. Le triangle du nord contient trois fois la superficie de l’empire d’Autriche, celui du sud trois fois celle de la France. Les côtés du triangle du nord sont formés par de hautes chaînes de montagnes ; le centre est occupé par de basses vallées ou des plaines immenses. Dans le triangle du sud, au contraire, les côtés sont des terres basses, étroites, tandis que le milieu est rempli de montagnes ou de hauts plateaux. Le contraste est complet sous le point de vue astronomique, comme sous celui de la configuration plastique des surfaces. La base commune à ces triangles est formée en grande partie par la vallée de la Narbaddah, au pied des monts Vindhya ; aussi ces montagnes et la rivière la Narbaddah ont-elles une grande importance absolue et traditionnelle, comme partageant l’Hindoustan en deux parties qui se distinguent l’une de l’autre non moins par leur aspect physique que par le caractère, le langage et les mœurs des peuples qui les habitent, et par les souvenirs religieux ou historiques qui se rattachent à chacune d’elles. La partie septentrionale, ou Hindoustan propre, portait chez les anciens brâhmes le nom de terre civilisée et sacrée, parce que la tradition voulait qu’elle eût été fréquentée par les dieux. La partie méridionale, ou le Dekkan (Dakkann), était seulement appelée terre civilisée [10]. Le Dekkan a aussi ses contrastes qu’il faut au moins désigner à l’étude, et dont l’influence ne saurait être méconnue. Ses côtes de l’est et de l’ouest étant tournées vers des mers animées par des courans et des systèmes de vent très différens, les courans d’air, les eaux, les productions, les peuples eux-mêmes, diffèrent sur l’une et l’autre plage, et à ces différences correspondent des besoins et des échanges, en un mot des relations commerciales d’un caractère distinct.

Résumons en peu de mots ce que l’on sait aujourd’hui sur l’aspect géologique et hydrographique de l’Hindoustan embrassé du point de vue le plus général.

Un pays dont l’étendue égale celle de la moitié de l’Europe doit nécessairement présenter une grande diversité de surfaces ; aussi depuis des siècles les voyageurs qui ont visité différentes parties de ce pays ont décrit ou indiqué, chacun de son point de vue exclusif, ce labyrinthe de montagnes et de vallées, de plaines fertiles, de déserts, de provinces peuplées, de forêts, de bassins fluviaux et de côtes. Il était à peu près impossible de se former, d’après ces données éparses, toujours incomplètes, souvent inexactes, une idée de l’ensemble des caractères physiques de ces contrées. C’est aux déterminations rigoureuses fournies, dans ces derniers temps, par la géodésie, la géognosie, la botanique, la climatologie, que nous devons la connaissance du vrai relief du pays, et c’est par le judicieux emploi des élémens qu’elles ont rassemblés qu’on a pu arriver enfin à la construction d’une carte tant soit peu exacte de l’Hindoustan. Le gouvernement anglais a fait exécuter dans ce but une série de travaux que l’on peut sans hésiter ranger au nombre des entreprises qui honorent le plus l’humanité [11]. Les énormes chaînes de l’Himalaya au nord et à l’est, avec leurs pics élevés de vingt-un mille à vingt-quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, les Monts-Soliman qui terminent le bassin de l’indus à l’occident, le grand désert de sable qui sépare le Sindh du Rajpoutana, les chaînes qui traversent le Rajpoutana, le plateau central de Malwa, les monts Vindhya qui se lient à ce plateau et à ses dépendances ; puis, au sud de cette chaîne, les groupes connus sous le nom de Gaths orientaux et occidentaux, et enfin les Gaths méridionaux, ou la chaîne qui se termine au cap Comorin : tels sont les traits géologiques les plus saillans de cette vaste contrée. Les terrains élevés y sont à l’ensemble des terres basses, d’après nos calculs, dans le rapport approximatif de 19 à 14. Toutes ces grandes formes de la nature sont traversées d’une multitude innombrable de courans d’eaux depuis les cimes les plus hautes jusqu’aux plages de l’Océan. Dans l’Inde du nord, toutes les sources et leurs ramifications infinies se partagent en deux systèmes gigantesques, celui de l’Indus et le système combiné du Gange et du Brahmapouttra. Le Dekkan ou l’Inde du sud est, au contraire, arrosé par une multitude de rivières bien plus petites, mais se jetant isolément dans la mer. La longueur des ces rivières et leur profondeur vont en s’amoindrissant du nord au sud à mesure que la presqu’île se rétrécit. Les deux rivières situées le plus au nord, la Narbaaddah et le Tapti, ont cela de particulier que, contrairement à la pente générale, elles courent de l’est à l’ouest, en ligne presque directe, se jeter dans la mer à la côte de Malabar, tandis que le Godavery, le Kistnah, le Pânar, le Câvery, qui ont leurs sources près de la côte du Malabar dans les montagnes marginales du plateau du Dekkan, c’est-à-dire dans la pente orientale des Gaths, vont traverser les plaines du plateau de l’ouest à l’est, et se jeter dans la mer du Bengale à la côte de Coromandel. En résumé, trois des plus grands fleuves du monde, plusieurs autres fleuves ou rivières considérables, égaux par le volume de leurs eaux et la longueur de leur cours aux principaux fleuves de l’Europe, et un grand nombre de rivières secondaires arrosent et fertilisent plusieurs parties de l’Hindoustan ; mais l’Hindoustan n’est pas aussi favorisé, sous ce rapport, que l’Inde transgangétique, surtout cette portion de l’Inde qui s’étend à l’est du grand Gange et du Brahmapouttra.

La fertilité de l’Hindoustan, la beauté de son climat, sont presque proverbiales ; cela est dû, sans doute, à ce que l’on a appliqué au pays entier ce qui n’est vrai que de quelques-unes de ses parties, ou à l’année ce qui n’est vrai que d’une saison. Les conquérans musulmans n’avaient pas une très haute opinion des avantages que pouvait offrir un établissement durable dans ces contrées, et ce n’est qu’une longue habitude qui a vaincu leurs répugnances. Ce n’est pas la richesse du sol, mais les richesses minérales et les produits précieux de l’Inde ; ce n’est pas la beauté du climat, mais la soif et l’espoir du butin qui paraissent avoir tenté ces hordes envahissantes. Le fanatisme religieux, agissant comme prétexte et comme excitant à la fois, a fait le reste, et livré l’Hindoustan à toutes les horreurs de la dévastation et du pillage.

Selon les brahmes, l’Inde se divisait originairement en dix grands royaumes, et l’existence de ces divisions générales paraît être confirmée par celle de dix dialectes principaux, correspondant à chacune de ces divisions. Environ deux mille ans avant, l’ère chrétienne, selon les Pouranas, le Bharat-Khand aurait compris quatre riches et puissans royaumes. Tous les autres états secondaires de l’Inde auraient été tributaires de l’un ou l’autre de ces grands empires, et ceux-ci auraient, à leur tour, formé, à de certaines époques, une confédération soumise à un seul chef ou empereur. Cette organisation politique et l’indépendance des races hindoues furent détruites par les invasions successives des mahométans, de l’an 1001 à l’an 1193 de l’ère chrétienne. A dater du XIe siècle, la domination plus ou moins absolue de l’Hindoustan passa d’une dynastie de conquérans à l’autre, jusqu’à Baber, descendant de Timour, qui, envahissant ce malheureux pays pour la cinquième fois, en 1525, détrôna l’empereur Patan, Soultan-Ibrahim, et commença la dynastie moghole, qui a régné sans compétiteur sur ce vaste empire (si l’on en excepte l’usurpation de Sheer-Khan) pendant près de deux siècles. Sous le règne d’Akbar, petit-fils de Baber, l’empire fut divisé en soubahs ou gouvernemens, ceux-ci en sircars ou provinces, et les provinces en pargannahs ou districts. Le nombre des soubahs a varié sous le règne d’Akbar et les règnes suivans ; mais on peut en compter vingt sous Aurengzeb, savoir : Kaboul, Kandahar, Lahore, Kashmir, Adjmir, Moultân, Dehli, Agra, Aoudh, Allahabad, Béhar, Bengale, Orissa, Malwa, Goudjrât, Khandeish, Bérar, Aurangabad, Golconde et Bidjapour. C’est là l’époque la plus brillante de la domination moghole, et celle où l’administration musulmane a eu le plus d’unité et de vigueur. La période de décadence a commencé avec le XVIIIe siècle, sous le règne de Shâh-Allum, fils d’Aurengzeb, et la désorganisation qui suivit l’invasion de Nader-Shâh laissa vacant par le fait le trône de l’Hindoustan, où l’Angleterre est venue s’asseoir. Elle a ramassé les débris et reconstruit l’édifice impérial sur des bases plus durables.

L’Inde britannique est divisée aujourd’hui en quatre grands gouvernemens, savoir : la présidence du Bengale ou Fort-William, celle de Madras ou fort Saint-George, celle de Bombay, et le gouvernement d’Agra ou des provinces de l’ouest (Western-Provinces). Ces quatre gouvernemens forment l’Inde continentale anglaise, régie par la Compagnie des Indes orientales, en vertu d’une charte particulière dont nous parlerons bientôt ; mais il faut leur ajouter, comme partie intégrante de l’empire hindo-britannique, le gouvernement de Ceylan, quoique cette grande île soit administrée directement par la couronne. Avant d’entrer dans l’examen de l’organisation politique, civile, militaire, et des ressources de cet empire, il convient de donner une idée de la forme du gouvernement qui le régit.

L’origine première de ce gouvernement est remarquable par le règne auquel elle se rattache, celui d’Élisabeth ; par la date de la charte d’incorporation de la première Compagnie des Indes, le 31 décembre 1600, et surtout par le contraste entre le point de départ, le commerce, et le point d’arrivée, l’empire !

Montesquieu a dit : « Le monde se met de temps en temps dans des situations qui changent le commerce. » Quand on pense à quel degré et à quelle nature de pouvoir la compagnie anglaise des Indes orientales est arrivée de nos jours, et qu’elle tient en ses mains la destinée de la moitié des peuples de l’Asie, il semble qu’on puisse dire à plus juste titre : « Le commerce se met de temps en temps dans des situations qui changent le monde. » La constitution actuelle et la nature du gouvernement de la compagnie nous montreront jusqu’à quel point, à son égard, cette conclusion est fondée.

Ce n’est pas ici le lieu de suivre dans toutes ses phases le développement de ce pouvoir colossal ; cependant il importe de bien constater un fait important que nous venons d’indiquer, fait déguisé, il est vrai, sous l’appareil des formes commerciales, mais qui perce au travers des chiffres et se révèle par les hésitations et les précautions affectées, d’une ambition que les honneurs vulgaires et les profits du négoce ne pouvaient satisfaire. Depuis un siècle et demi, le commerce a cessé d’être le but exclusif ou même le but principal de la compagnie. Le pouvoir, les possessions territoriales, l’empire, voilà ce qu’elle a convoité sans presque oser le vouloir, voilà le résultat vers lequel elle a été fatalement entraînée, et qu’elle n’a complètement atteint que depuis quelques années.

Nous envisageons ici la question sous son point de vue le plus général ; nous admettons que, dans l’origine, les diverses associations qui se sont formées en Angleterre pour envoyer des flottes marchandes aux Indes orientales, ne songeaient qu’aux profits que pourraient réaliser les cargaisons de retour ; mais, à dater de 1689, et surtout depuis la fusion des deux grandes compagnies rivales en une seule, et la constitution définitive de la compagnie actuelle en 1702-1708, la tendance à l’agrandissement, l’esprit de conquête, la volonté de devenir puissance dans l’Inde, se sont montrés en toute occasion, et ont dominé toute question commerciale. Les archives de la compagnie fournissent à cet égard un document d’autant plus curieux, qu’il révèle, à une époque si reculée, la pensée tout entière de ce gouvernement, pensée ambitieuse et cupide à la fois. Les directeurs, dans les instructions envoyées à leurs principaux agens dans l’Inde, en 1689, s’exprimaient ainsi :

« L’augmentation de nos revenus est un sujet qui nous intéresse autant que la prospérité de notre commerce : c’est cela qui nous rendra forts, tandis que vingt accidens peuvent interrompre notre commerce ; c’est avec cela que nous deviendrons une nation dans l’Inde ; sans cela, nous ne sommes qu’une réunion d’aventuriers sous la protection de la charte royale, faisant le commerce là seulement où il n’est pas de l’intérêt de quelqu’un de puissant de s’y opposer, et c’est pour cela que les sages Hollandais, dans toutes leurs instructions générales, instructions que nous avons lues, écrivent dix paragraphes concernant leur gouvernement, l’administration civile et militaire, la guerre et l’augmentation de leurs revenus, pour un paragraphe concernant leur commerce. »

L’historien des Indes anglaises, l’illustre Mill, avait signalé cette tendance précoce à la souveraineté ; toutefois, il s’était borné à en conclure qu’un commerce dédaigné est un commerce négligé, et conséquemment un commerce sans profit, vérité que la discussion publique des ressources et de la situation financière de la compagnie, dans ces derniers temps, a pleinement établie, comme résultat de sa longue existence commerciale. Ce n’était pas là toute la vérité, ce n’était pas le résultat le plus important d’un siècle de combats, de monopole et d’intrigues. Un acte du parlement a formulé d’une manière officielle, il y a sept ans, ce résultat définitif, résultat politique et non commercial, conséquence forcée d’un développement monstrueux et d’une complication d’intérêts dont le ministère anglais n’avait ni la volonté, ni le loisir d’accepter la responsabilité. Par cet acte, qui reçut l’assentiment du roi le 28 août 1833, la compagnie a renoncé au monopole de Chine, suspendu indéfiniment tout négoce, et a été investie du gouvernement immédiat de l’empire hindo-britannique jusqu’au 30 avril 1834. La couronne a délégué à la compagnie le gouvernement suprême des Indes, à la condition acceptée par elle de soumettre ses actes au contrôle d’un conseil spécial. La désignation ordinaire de ce conseil est celle de conseil ou bureau de contrôle (board of control), et ses membres ont le titre de « commissaires de sa majesté pour les affaires de l’Indu. » Le président de ce conseil siége parmi les ministres. La première formation du bureau de contrôle remonte à l’année 1784. Avant d’en définir les attributions, il convient de se rendre compte de l’organisation actuelle de la compagnie des Indes orientales et des fonctions de la cour des directeurs.

Le capital de la compagnie est de 6 millions sterling, ou plus de 156 millions de France. L’intérêt de ce capital, au taux de 10 1/2 p. 100, est réparti, d’après les renseignemens les plus récens, entre trois mille cinq cent soixante-dix-neuf propriétaires. Les affaires générales de la compagnie sont réglées par la cour des propriétaires. Ceux des propriétaires qui possèdent pour 500 liv..sterling d’actions de la compagnie, depuis au moins un an, ont droit de siéger et de prendre part aux débats, mais ils ne peuvent pas voter ; 1,000 liv, sterling donnent droit à un vote, 3,000 liv. sterling à deux votes, 6,000 liv. à trois votes, et enfin 10,000 livres et au-dessus à quatre votes, nombre de votes le plus élevé auquel un seul propriétaire puisse prétendre. Les femmes peuvent posséder des actions de la compagnie ; les étrangers, à quelque nation, à quelque religion qu’ils appartiennent, peuvent également devenir propriétaires. Les uns et les autres ont droit de prendre part aux débats et de voter aux conditions que nous venons de mentionner. Le nombre total des votans est estimé à deux mille. En 1832, deux mille deux cent onze votes appartenaient à des hommes, trois cent soixante-douze à des femmes. La cour des propriétaires s’assemble régulièrement tous les trois mois. Elle nomme des directeurs tirés de son sein pour administrer les affaires politiques, financières, etc., de la compagnie. La cour des directeurs, émanée de la cour des propriétaires, se compose de trente membres, qui doivent satisfaire aux conditions suivantes : être né sujet anglais ou avoir été naturalisé, posséder des actions de la compagnie pour au moins 2,000 liv. sterl., n’être ni directeur de la Banque d’Angleterre ni directeur de la Compagnie de la Mer du sud. De ces trente membres, vingt-quatre seulement sont en activité, six sortant à tour de rôle, tous les ans, de la direction active, et n’étant rééligibles qu’à l’expiration de l’année. La cour des directeurs se choisit chaque année un président et un vice-président. Cette cour s’assemble une fois par semaine. Il faut que treize membres au moins soient présens pour constituer la cour. Toutes les questions sont décidées au scrutin secret. La cour des directeurs se partage, pour l’expédition des affaires ordinaires, en trois comités : 1° de l’intérieur et de la comptabilité, composé de huit directeurs ; 2° des affaires politiques et militaires, composé de sept directeurs ; 3° comité législatif, des revenus et de la justice, sept directeurs. Les affaires secrètes sont confiées exclusivement à un comité qui se compose du président, du vice-président et du plus ancien directeur. Les membres de ce conseil des trois prêtent entre les mains l’un de l’autre, avant d’entrer en fonctions, le serment dont voici la teneur : « Je jure d’exécuter fidèlement le mandat qui m’est confié comme membre du comité secret nommé par la cour des directeurs de la compagnie des Indes, et de me servir des pouvoirs qui me sont attribués en cette qualité avec toute l’habileté et tout le jugement dont je suis capable. Je ne confierai ou ne ferai connaître à qui que ce soit les ordres secrets, instructions, dépêches, lettres officielles ou communications qui pourront m’être donnés ou envoyés par les commissaires pour les affaires de l’Inde, si ce n’est aux autres membres dudit comité secret, ou à la personne ou aux personnes duement nommées et désignées pour transcrire ou préparer ces documens, à moins que je n’y sois autorisé par lesdits commissaires. Qu’ainsi Dieu me soit en aide [12]. »

Le gouvernement suprême des Indes reçoit directement ses instructions de la cour des directeurs. Une importante prérogative de ce corps est la nomination à peu près exclusive aux grades ou emplois par lesquels se recrutent les différentes branches du service dans l’Inde : patronage immense, et qui suffirait pour donner une influence considérable à la cour des directeurs, en Angleterre même, où les plus grandes familles sont souvent désireuses de voir leurs plus jeunes membres entrer dans la carrière à la fois honorable et lucrative que peut leur ouvrir la protection d’un directeur. Ce patronage est réglé sur les bases suivantes. Le nombre des commis [13], cadets et chirurgiens aides-major à nommer dans le cours de l’année étant connu, ce nombre est divisé en trente parts. Le président de la cour des directeurs a deux nominations, le vice-président deux, le président du conseil de l’Inde deux également, et chacun des directeurs une. Une partie du patronage est entre les mains des ministres par l’intermédiaire du conseil de l’Inde, la nomination des juges, des évêques et des officiers de l’armée de la reine qui sont appelés à servir dans l’Inde leur étant dévolue. La couronne s’est aussi réservé le droit d’accorder ou de refuser sa sanction à la nomination du gouverneur-général, des gouverneurs et des généraux commandant en cher les armées de l’Inde [14].

Dans l’état actuel des relations que la nouvelle charte a établies entre le conseil de l’Inde (board of control) et la cour des directeurs, les grandes mesures administratives et surtout politiques émanent du bureau, qui, en outre, exerce un droit de contrôle absolu sur toute la correspondance de la cour des directeurs. Quant à la correspondance générale, ce droit est mitigé par le droit de remontrance, que la charte reconnaît à la cour des directeurs ; et en ce qui concerne la correspondance secrète, les ordres du bureau, étant alors sans appel, doivent être transmis par l’intermédiaire du comité secret et revêtus des signatures des membres de ce comité, en sorte que les agens de la compagnie au dehors ne reconnaissent que l’autorité de la cour des directeurs, et ne correspondent qu’avec elle, quoique l’autorité suprême et l’initiative des grandes mesures appartiennent, comme nous l’avons dit, au conseil suprême des affaires de l’Inde, ou bureau de contrôle. Cette organisation manque, jusqu’à un certain point, d’unité, et conséquemment de force ; mais elle était peut-être la seule possible au milieu des circonstances tout-à-fait anomales où se trouvaient en 1833, d’un côté la compagnie, de l’autre le gouvernement royal. C’est une forme de transition par laquelle il était sage de passer, et qui ne nous semble pas devoir compromettre l’avenir de la domination anglaise dans l’Hindoustan. Sur quelques points de détail seulement, il y a eu et il y aura désaccord entre ces deux pouvoirs ; mais les bases de la transaction sont larges, rationnelles, simples et durables, et suffiront à maintenir le système actuel de gouvernement jusqu’au 30 avril 1854 (terme auquel expire la charte accordée à la compagnie) et au-delà, s’il le faut. La compagnie a fait au total une belle affaire en acceptant les conditions que le gouvernement lui avait offertes ; elle a abandonné, il est vrai, ses privilèges commerciaux, mais son commerce l’avait appauvrie, loin de l’enrichir. Toutes les propriétés mobilières et immobilières qui lui appartenaient au 22 avril 1834, ont été transférées à la couronne, mais elle en conserve l’administration. L’exploitation des immenses ressources de l’Hindoustan lui est concédée pour vingt ans au moins ; le dividende de ses actionnaires est payé sur les revenus de l’Inde, et garanti, en outre, sur un fonds de 2 millions sterling mis à part sur le montant de la réalisation de ses valeurs commerciales (estimées à 21 millions sterling). Enfin, si le gouvernement juge à propos d’user de la faculté qu’il s’est réservée de racheter les actions qui donnent droit à ce dividende, ce remboursement ne pourra se faire que dans quarante ans (c’est-à-dire au plus tôt en 1874), au taux de 200 p. 0/0, à moins que la compagnie cesse, en 1854, d’être chargée du gouvernement immédiat de l’Inde, auquel cas elle pourra exiger le remboursement, sous trois ans, à ce même taux de 200 p. 0/0.

Les détails dans lesquels nous sommes entrés, quoique très succincts, suffisent, nous l’espérons du moins, pour donner une idée exacte des formes et de l’action du gouvernement suprême des affaires de l’Inde en Angleterre. Il nous reste à examiner quelle est la forme et le mode d’action du gouvernement local chargé de l’administration immédiate des Indes anglaises.

En 1831, d’après les documens officiels imprimés par ordre du parlement, les territoires anglais dans l’Inde occupaient une superficie de 514,190 milles carres [15], peuplée d’environ 100 millions d’ames. La totalité des territoires possédés directement par l’Angleterre, ou protégés par elle, était évaluée à 1,128,800 milles carrés, habités par environ 200 millions d’ames. C’est à cette prodigieuse multitude, répandue sur un espace immense, que l’Angleterre envoie tous les cinq à six ans, par l’intermédiaire d’une compagnie de négocians retirés du commerce, un roi sous le titre de gouverneur-général. -

Les présidences que nous avons déjà indiquées, savoir : la présidence du Bengale, celle de Madras, celle de Bombay, le gouvernement d’Agra ou des provinces de l’Ouest, et le petit gouvernement de Penàng, Malacca et Singapour, sont soumises à l’autorité suprême d’un gouverneur-général en conseil, désigné par le titre de gouverneur-général de l’Inde [16]. Le conseil de l’Inde se compose de quatre membres ordinaires et du général commandant en chef les armées des trois présidences (le gouvernement d’Agra étant plus particulièrement une dépendance de la présidence du Bengale) qui y siège comme membre extraordinaire. L’un des membres du conseil ne siège et ne vote que lors de la proposition et de la discussion des lois ou ordonnances nouvelles que le gouvernement peut juger convenable d’introduire dans la législation de l’empire, en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés par l’art. 43 de la nouvelle charte. Le conseil suprême peut s’assembler en quelque lieu des trois présidences qu’il plaise au gouverneur-général de désigner.

Le gouverneur-général est en même temps gouverneur particulier de la présidence du Bengale, et peut être aussi gouverneur particulier (lord Auckland l’était tout dernièrement encore) des provinces de l’Ouest. Il peut réunir à ces dignités le grade de général en chef des armées dans l’Inde (quelquefois avec le titre de capitaine-général, comme l’a été lord Wellesley pendant son administration). Mais qu’il soit ou non général en chef, ou même quand il ne serait revêtu d’aucun grade militaire, il commande en chef la garnison du fort William ou de Calcutta.

Le gouverneur-général est investi de pouvoirs souverains plus étendus à de certains égards que ceux dont jouissent plusieurs rois en Europe [17]. Non-seulement il est le chef suprême de l’état, il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce, nomme aux emplois, etc ; mais il peut faire des lois ou règlemens nouveaux, abolir ou modifier les règlemens antérieurs, et ses décisions législatives, quoique soumises au contrôle du gouvernement suprême en Angleterre, sont exécutoires dans l’Inde jusqu’à ce que la cour des directeurs ait fait connaître ses intentions [18].

Chaque présidence est administrée par un gouverneur en conseil, et chaque conseil se compose du gouverneur et de trois conseillers ; l’un de ces conseillers est nécessairement le général commandant en chef l’armée de la présidence. L’art. 38 de la nouvelle charte avait élevé le gouvernement d’Agra au rang de présidence, et cette quatrième présidence devait avoir son gouverneur et son conseil ; mais ces dispositions ont été modifiées depuis. Les provinces de l’Ouest ont maintenant un gouverneur sans conseil : des secrétaires d’état, revêtus de pouvoirs convenables, suffisent aux besoins du service.

Examinons quelle est l’action du gouvernement suprême de l’Inde tel que nous venons de le représenter, et commençons par nous rendre compte de son action politique.

Le gouvernement anglais a adopté dès l’origine, comme principe fondamental de sa politique dans l’Hindoustan, de n’intervenir, au moins ostensiblement, dans les relations des états voisins de son territoire, qu’autant qu’il y est forcé par des actes d’hostilité directe, ou par des agressions dont ses alliés seraient l’objet.

Les principaux états indépendans avec lesquels la compagnie a conclu des traités d’alliance ou de commerce, sont : l’empire Birman, qui borde la frontière anglaise au sud-est, le Napâl au nord-est, Lahore au nord. La compagnie a des ministres plénipotentiaires ou résidens à la cour d’Ava (empire Birman), à celle de Katmandou (Napâl), et un agent accrédité auprès de la cour de Lahore, mais qui réside sur le territoire anglais, à peu de distance de la capitale du maharadja. Les relations du gouvernement suprême avec le souverain de Lahore se modifient probablement en ce moment par suite des évènemens qui paraissent avoir placé Karak-Singh (fils de Randjit-Singh et son successeur) dans la dépendance de Nao-Néhal-Singh, propre fils de ce prince. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.

Une foule d’états secondaires dans l’Hindoustan central et dans le Dekkan sont également liés par des traités avec le gouvernement suprême de l’Inde anglaise, affectant ainsi le caractère d’une fédération dont ce gouvernement est le chef.

Les mesures politiques et les relations extérieures des états protégés sont soumises à la sanction ou au contrôle de ce régulateur suprême, arbitre des différends qui peuvent survenir entre eux. Protection effective d’un côté, déférence et soumission formelle de l’autre, telle a été la base de ce système.

Les états de quelque importance, en retour des garanties que leur offrent l’alliance et la protection du gouvernement, ont assigné une certaine portion de leur territoire au maintien d’un corps de troupes placé sous les ordres directs de l’agent du gouvernement suprême, et commandé par des officiers européens. Ils doivent, en outre, entretenir des forces suffisantes pour la police intérieure et pour agir au besoin comme contingent.

Parmi les petites principautés, les unes sont simplement tenues de payer un tribut ; les autres, trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en échange de la protection qui leur est accordée, s’engagent au moins à fournir leur contingent militaire à la première réquisition.

Les princes qui vivent aujourd’hui sous la dépendance ou sous la protection immédiate de la compagnie, peuvent se diviser en quatre grandes classes : 1° princes dépossédés et pensionnés, qui se subdivisent à leur tour comme il suit : princes pensionnés à l’aide d’une certaine étendue de territoire, dont les revenus leur sont assignés, et dont l’administration leur est conservée, dans certains cas, en tout ou en partie ; princes recevant une pension annuelle directement du trésor de la compagnie.

2° Princes indépendans dans l’administration intérieure de leurs états, mais non dans le sens politique.

3° Princes dont les états sont gouvernés par un ministre choisi par le gouvernement anglais et placé sous la protection immédiate du représentant ou agent de ce gouvernement, qui réside à la cour du souverain nominal.

4° Princes dont les états sont gouvernés en leur nom par le résident anglais lui-même et les agens de son choix.

L’expérience a déjà prouvé que, de ces quatre modes de gouvernement, les deux derniers, malgré leurs imperfections, sont ceux qui, dans les circonstances actuelles, présentent le plus de garanties pour le maintien de l’ordre public, et qui doivent amener à la longue, sans efforts et sans secousses, des modifications favorables au développement de la civilisation, et conséquemment au bonheur des peuples. Il paraît donc extrêmement probable que tôt ou tard les divers états soumis à l’influence immédiate du gouvernement de la compagnie se rangeront dans l’une ou l’autre de ces catégories. Toutefois le pouvoir protecteur ne marche vers ce but qu’avec sa lenteur et sa prudence accoutumées. Avec la prétention de ne rien négliger de ce qui doit amener au fond cette rénovation générale, les formes sont soigneusement respectées. La religion, les habitudes locales, les prérogatives de la caste et du rang, sont entourées de respects et d’égards. Les principaux chefs, les familles souveraines, sont inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des cours, excepté dans les cas de quelque importance politique. Les chefs d’un ordre inférieur sont traités avec la considération et les ménagemens indiqués par les usages du pays, et on ne peut les forcer à comparaître en personne dans aucune action civile ; mais le gouvernement suprême se réserve le droit de les priver de leur liberté ou de saisir leurs domaines, quand des raisons d’état ou l’infraction violente des obligations contractées réclament l’adoption de ces mesures de rigueur.

On peut énumérer aujourd’hui environ deux cent vingt royaumes, principautés et fiefs principaux, dépendans ou tributaires de la compagnie, sans compter une infinité de petits princes ou chefs secondaires qui ont des relations plus ou moins directes avec le gouvernement suprême.

Considérés sous le rapport des sectes religieuses auxquelles ils appartiennent ou sous celui de leur origine, les princes ou chefs dépendans de quelque importance se rangent sous les dénominations suivantes :

Princes musulmans, d’origine moghole. — L’empereur de Delhi, auquel le gouvernement anglais n’accorde cependant que le titre de roi ; le roi d’Aoudh ; le nizam, ou ancien soubehdar du Dekkan, etc.

Princes musulmans, afghans d’origine. — Nawab de Bhopâl ; nawab de Tonk, Serondje, etc. ; nawab de Karnoul, etc.

Princes musulmans, d’origine abyssinienne. Le nawab de Sutchîn ; le sidie de Djindjiera, etc.

Princes hindous : brahmanes. Le peshwa, ancien chef de la confédération Mahratte, aujourd’hui pensionné, sans territoire ; le soubehdar de Djansi, le rânâ de Djalone, etc. Radjpouts. Le radjah d’Oudeipour, le radjah de Djeypour et autres chefs puissans du Radjpoutana, du Boundèlkund, de Malivâ, de Goudjrât, etc. Mahrattes. Le souverain de Baroda ou le gaékwar, le radjah de Satara, le maharadjah-scindhia, etc. Hindous de diverses castes. Le radjah de Mysore, le radjah de Cochin, le radjah de Bhartpour, etc.

Princes ou chefs sikhs indépendans du maharadjah de Lahore, et sous la protection de la compagnie. Le radjah de Djeend, le radjah de Patiala, le radjah de Sirmour, etc. [19].

A la tête de ce troupeau de rois déchus, marche, courbé sous le poids des souvenirs de sa race, le descendant de Timour, l’héritier des titres pompeux que justifiaient la conquête de l’Hindoustan et la splendeur des règnes d’Akbar et d’Aurengzeb, le Shâh-hun-shâh (roi des rois), qui aurait pu commander comme ses ancêtres à tous ces tributaires, et qui, tombé plus bas qu’aucun d’eux, tend aujourd’hui à l’aumône de la compagnie sa main impériale. Par respect pour le souverain nominal, dont la compagnie tient ses droits aux yeux des peuples de l’Hindoustan, par une sollicitude étudiée pour les privilèges du rang et les exigences de l’étiquette, le résident à la cour de Dehli est encore astreint, dans ses relations avec le durbar, aux formes humblement cérémonieuses que l’usage prescrit à un inférieur. Toutes les prières de l’empereur sont des ordres en apparence, tous les ordres du résident sont des prières ; mais à mesure que le pouvoir du gouvernement anglais se consolide, ce vain étalage de soumission respectueuse se resserre dans de plus étroites limites, et le nom du souverain anglais a succédé à celui de l’empereur sur les monnaies frappées par ordre du gouvernement suprême.

Un domaine considérable avait été affecté à la subsistance et à l’entretien de la famille impériale ; ce domaine est aujourd’hui administré par les officiers de la compagnie, et une portion des revenus réalisés constitue la dotation garantie au vieil empereur. Cette pension, par suite de la mission en Angleterre du célèbre Ram-Mohun-Roy, chargé en 1830 des réclamations des illustres mendians, a été portée à 15 lacks de roupies ou environ 3,700,000 francs.

Il est quelques autres princes, autrefois sujets des empereurs moghols ou grands vassaux de leur couronne, mais plus tard souverains indépendans, et qui conservent encore aujourd’hui, sous la protection de la compagnie, quelques attributs du pouvoir suprême. L’étendue et la population de leurs états, l’importance de leurs revenus, méritent d’arrêter un instant nos regards.

Le roi d’Aoudh, dont les états occupent une superficie d’environ 26,000 milles carrés avec une population d’à peu près 6 millions d’habitans ; un revenu de 50 millions et une armée de 20 à 30,000 hommes, dont une partie commandée par des officiers de la compagnie. Le roi d’Aoudh passait, il y a quelques années, pour le souverain le plus riche de l’Hindoustan ; le père du roi actuel avait laissé un trésor évalué à plus de 350 millions.

Le nizâm, dont le territoire n’occupe pas une superficie moindre de 100,000 milles carrés ; ses revenus sont au moins égaux aux revenus actuels du roi d’Aoudh. La population est probablement au-dessus de 10 millions d’ames. L’armée régulière, commandée par des officiers anglais, s’élève à environ 12,000 hommes. Les forces locales proprement dites ne vont pas au-delà de 20,000 hommes de troupes irrégulières.

Le maharadjah-scindiah, roi de Gwalior ; on évalue l’étendue de ses états à 42,000 milles carrés, la population à 5 millions d’ames, les revenus nets de 25 à 30 millions. L’armée, commandée en partie par des Européens, s’élevait, il y a quelques années, à plus de 25,000 hommes.

Le gaékwar ou roi de Baroda, dont l’importance politique est inférieure à celle des princes déjà cités, et qui entretient un corps d’armée d’environ 10,000 hommes.

Les radjâhs ou ranâs d’Oudeipour, Djeypour et Djodpour, qui sont les trois souverains principaux du Radjpoutana, et qui peuvent mettre sur pied plus de 60,000 hommes de troupes, dont une cavalerie regardée comme la plus redoutable de l’Hindoustan, forme la majeure partie. Le gouvernement suprême se serait vu, d’après les derniers avis, forcé de déposer le souverain de Djodpour, Radjah Mân-Singh, et de prendre en main l’administration de ses états [20].

Il est très probable qu’avant long-temps ceux des princes hindous ou musulmans qui ont conservé quelque indépendance subiront le sort de Mân-Singh, et nous n’hésitons pas à penser que les populations aujourd’hui soumises à l’administration immédiate de ces princes gagneront en général à passer sous la domination directe du gouvernement anglais, qui prendra soin, toutefois, de donner par degrés une part active dans l’exercice du pouvoir à des agens subalternes choisis parmi les indigènes. Si quelque cause extérieure ou quelque haute imprudence politique ne vient pas troubler les habitudes de soumission auxquelles l’Inde est déjà façonnée envers sa superbe protectrice, ces grands changemens s’opéreront sans secousse, et donneront, dans un quart de siècle, un demi-siècle peut-être, à l’empire hindo-britannique le caractère d’unité et de force politique qui lui manque encore. Mais en même temps le flambeau de la civilisation européenne aura éclairé jusqu’aux plus humbles vallons, jusqu’aux derniers hameaux de l’Hindoustan ; la race née du mélange des conquérans européens avec les races indigènes aura crû en nombre, en intelligence de ses besoins et de ses droits, en influence politique, en force en un mot ; les Indiens eux-mêmes, soit musulmans, soit Hindous, se seront familiarisés avec les armes puissantes qui les ont vaincus et réduits à l’obéissance, ils auront compris ce qu’il y a de merveilleux dans l’organisation, la subordination, le concours, ce que l’homme peut faire avec l’intelligence, la connaissance, la volonté. Alors, si l’amour du changement si naturel au cœur humain, comprimé pendant tant de siècles par des institutions fortes et sages à plusieurs égards, se fait jour au travers des castes et se communique des hautes classes à la masse de la population ; si la vie civile et politique leur apparaît tout à coup avec ses grandeurs européennes et son avenir illimité, si l’ambition et l’habileté de quelques hommes donne à ces émotions nouvelles le caractère d’un sentiment national ; alors, disons nous, les Hindoustanis oublieront peut-être qu’ils sont redevables à l’Angleterre des bienfaits de la civilisation ; alors se trouveront en présence, quelques étrangers dominateurs et des millions d’hommes exaltés par le désir d’une vague indépendance, et qui n’ont qu’à se lever non-seulement pour dominer à leur tour, mais pour anéantir en un instant toute résistance ! Voilà ce qui peut arriver ; voilà très certainement quelles sont les tendances que le gouvernement anglais aura à combattre, et dont les germes déposés par la civilisation dans le sol politique de l’Inde percent déjà de toutes parts. D’autres puissances européennes, dans le but de faire prévaloir des prétentions plus ou moins fondées à la participation des avantages dont l’Angleterre jouit exclusivement aujourd’hui, pourront exciter à dessein l’esprit turbulent de certains peuples de l’Inde occidentale et du Dekkan, encourageant en même temps les projets d’envahissement des nations à demi sauvages de l’est, qui déjà plus d’une fois ont obligé les Anglais à des expéditions coûteuses pour les refouler au-delà des grands fleuves ou des montagnes qui les séparent du territoire de la compagnie. Cependant ce sont là des éventualités qui ne nous paraissent pas devoir se présenter avant un assez long temps, et comme la conduite du gouvernement anglais n’a manqué, à aucune époque décisive, ni de fermeté ni de prévoyance, il est naturel de penser qu’elle continuera à s’adapter à la marche des évènemens et à lutter avec son habileté ordinaire contre les causes de destruction qui ne cesseront de menacer la domination anglaise dans l’Hindoustan. Nous persistons donc à regarder le système de politique intérieure que nous venons de développer comme le plus applicable aux circonstances dans lesquelles le gouvernement de l’Inde anglaise s’est trouvé placé jusqu’à ces derniers temps à l’égard des princes du pays. L’administration civile, judiciaire et financière du territoire anglais proprement dit ne nous semble pas en somme avoir été dirigée d’après des principes aussi sages et des vues aussi saines et aussi libérales. Néanmoins, cette administration a eu de tout temps le mérite d’une organisation simple et concentrée, en harmonie avec la forme même du gouvernement. Le reproche le plus grave qu’on puisse lui adresser, c’est précisément l’excès de cette concentration, qui place fréquemment encore aujourd’hui dans la même main des pouvoirs qui devaient en bonne justice être totalement distincts, et qui fait passer sous les yeux d’un seul juge ou d’un seul collecteur [21] les innombrables affaires créées par les conflits d’intérêts d’une population trop considérable pour que l’activité et le dévouement d’un seul homme (fût-il aussi éclairé qu’actif et dévoué) puissent satisfaire même imparfaitement aux prétentions légitimes de chacun à un examen attentif de ses droits. Voici en peu de mots quelle est l’organisation administrative et judiciaire du pays.

La correspondance relative aux différentes branches du service est dirigée par un petit nombre de secrétaires du gouvernement, assistés chacun d’un ou deux secrétaires-adjoints. Le pouvoir exécutif est, dans tout ce qui concerne les mesures générales, réglé par des commissions spéciales ou plutôt des conseils ou bureaux permanens (boards), dont on compte six dans la présidence du Bengale, savoir 1° le bureau des finances (board of revenue), 2° le bureau des douanes, du sel et de l’opium (board of customs, salt and opium), 3° le bureau du commerce (board of trade), le bureau militaire (military board), 5° le bureau de la marine (marine board), 6° le bureau médical ou conseil de santé (médical board). La présidence de Madras ne compte que trois de ces bureaux directeurs. Bombay n’en a qu’un seul. Il y a en outre, au siège du gouvernement suprême, une direction générale des postes, un bureau général des comptes (accountant general’s office), un comité des monnaies (mint committee), un comité d’instruction publique, etc.

L’organisation judiciaire dans l’Inde, et en particulier dans la présidence du Bengale et dans les provinces de l’ouest, ne présente pas encore un ensemble régulier, et ses limites ne sauraient être nettement définies, attendu que les fonctions administratives, fiscales et judiciaires, sont quelquefois exercées toutes trois ensemble, et souvent deux d’entre elles par le même fonctionnaire. Nous ne pouvons donc qu’indiquer les principaux élémens d’un système qui a reçu des modifications continuelles, et qu’on ne peut regarder encore comme définitivement arrêté.

L’application de la loi anglaise aux Européens, aux serviteurs de la compagnie et aux sujets anglais dans l’Inde, est réservée à des cours suprêmes de judicature établies aux chefs-lieux des différens gouvernemens. La cour suprême de Calcutta est composée d’un grand juge et de deux juges ordinaires dont le traitement annuel s’élève, pour le grand-juge, à 200,000 fr. et, pour les juges ordinaires, à 150,000 fr. par an environ.

D’autres cours suprêmes d’appel et de police judiciaire, connues sous le nom de cours de sadder-diwany et nizamat-adâlat (cours suprêmes civile et criminelle), dirigent l’application des lois indigènes, c’est-à-dire des codes musulman et hindou. Ces cours se composent d’un nombre variable de juges : ceux de la cour suprême indigène de Calcutta, au nombre de quatre, reçoivent un traitement moyen de 130,000 fr. environ.

Viennent ensuite les cours d’appel et de circuit, ou cours provinciales, présidées par des juges qui ont un traitement d’environ 100,000 fr., puis des cours de zillahs ou cours de districts, dont les membres reçoivent en général de 30 à 75,000 fr. par an, et enfin des tribunaux secondaires où siègent des magistrats choisis surtout parmi des indigènes, et qui sont désignés par le titre d’amines (divisés en principaux, sadder amines, et ordinaires) et de mounsiffs. Ces magistrats décident les causes de 500 roupies (1,250 fr.) et au-dessous. Leur traitement varie de 3,000 à 15,000 fr., selon l’importance de leurs fonctions.

Ces détails se rapportent plus particulièrement à la présidence du Bengale. Les autres gouvernemens ont également leurs cours de judicature anglaise et des cours indigènes analogues à celles dont nous venons de parler, mais qui, dans leur constitution et dans la manière dont elles administrent la justice, sont modifiées par des considérations particulières et des habitudes locales qu’on a sagement respectées.

Ce système judiciaire qui semble, au premier coup d’œil, devoir satisfaire aux besoins de la population, a été, nous le répétons, et est encore, à beaucoup d’égards, fort imparfait dans son application, ce qu’il faut attribuer surtout à deux causes : l’une était l’emploi exclusif, dans tous les tribunaux, de la langue persane, qui n’était ni la langue des juges ni celle des parties ; cette cause de confusion et d’injustice, reste d’un système imposé par la conquête, va disparaître dans toute l’Inde et a déjà disparu complètement au Bengale. La langue la plus généralement parlée dans les divers gouvernemens a été substituée au persan dans toutes les procédures. Une autre cause de la mal-administration de la justice (et nous y avons déjà fait allusion) est la grande étendue des juridictions dans un pays où beaucoup de provinces sont très peuplées et où la population est naturellement très processive. Le gouvernement suprême s’est occupé avec une louable sollicitude de remédier aux imperfections du système judiciaire et du système administratif. Sous l’administration philantropique de lord W. Bentinck, et maintenant sous celle de lord Auckland, de grands efforts ont été faits dans ce but. Un des résultats les plus importans déjà obtenus est, sans contredit, la révision des codes mahométan et hindou, et leur refonte en un seul code où l’humanité éclairée de l’Europe chrétienne vient en aide, autant que les temps le permettent, aux populations de l’Hindoustan, si longtemps opprimées par le despotisme, le fanatisme et la superstition.

Le nouveau Code pénal de l’Inde, rédigé par une commission spéciale et soumis à la sanction du gouvernement suprême, est un pas immense fait dans la carrière des améliorations que réclame l’administration de la justice. Pour donner une idée de l’esprit de libéralité, d’impartialité et de saine politique qui a présidé à la rédaction de ce beau travail, nous citerons l’exposé des motifs qui précède le chapitre XV du nouveau code, chapitre qui traite des délits relatifs à la religion et aux castes.

Voici comment s’exprime la commission, et nous appelons d’autant plus volontiers l’attention de nos lecteurs sur ce court et lumineux exposé, qu’il suffit pour donner, sous le point de vue religieux, une idée très nette de la position du gouvernement anglais à l’égard des populations de l’Inde :

Le principe sur lequel ce chapitre a été établi est un principe auquel il serait à désirer que tous les gouvernemens se conformassent, et duquel le gouvernement anglais dans l’Inde ne peut s’écarter sans risquer la dissolution de la société. Ce principe est que chaque homme doit être libre de suivre sa propre religion, et qu’aucun homme ne peut insulter à la croyance d’un autre.

« La question de savoir si les insultes faites à une religion doivent être punies, nous semble tout-à-fait indépendante de la vérité ou de la fausseté de la religion attaquée. La religion peut être fausse, mais le mal que ces insultes causent à ceux qui professent cette religion est réel. C’est souvent, et l’observation la plus superficielle peut nous en convaincre, une peine aussi réelle, aussi poignante qu’aucunes de celles qui puissent être causées par des délits contre la personne, la propriété ou la réputation, et il n’existe rien qu’on puisse offrir en compensation. La discussion peut, il est vrai, faire jaillir la vérité, mais les outrages n’ont point cette tendance. Ils peuvent être dirigés aussi aisément contre la foi la plus pure que contre la plus grossière superstition. Il est plus facile de combattre le mensonge que la vérité, mais il est tout aussi facile de détruire ou de souiller les temples de la vérité que ceux du mensonge ; il est aussi facile de troubler par des paroles déshonnêtes et des clameurs injurieuses des hommes rassemblés dans des vues d’adoration rationnelle et pieuse, que des hommes occupés de l’accomplissement des plus absurdes cérémonies. De telles insultes, quand elles sont dirigées contre des opinions erronées, ont rarement d’autre effet que celui de fixer ces opinions plus profondément dans l’esprit, et de donner un caractère particulier de férocité aux discussions théologiques. Au lieu de faire ressortir la vérité, elles ne font qu’enflammer le fanatisme.

« Toutes ces considérations s’appliquent avec une force particulière à l’Inde. Il n’est peut-être pas de pays où le gouvernement ait autant à craindre de l’excitation religieuse parmi le peuple. Les chrétiens sont en très petite minorité dans la population, et en possession des emplois les plus élevés dans le gouvernement, dans les tribunaux et dans l’armée. Sous leur domination se trouvent placés des millions de mahométans de différentes sectes, mais tous fortement attachés aux articles fondamentaux de la foi mahométane, et des dizaines de millions d’Hindous, fortement attachés à des doctrines et à des rites que chrétiens et mahométans réprouvent également. Un tel état de choses est rempli de dangers qui ne peuvent être évités que par une ferme adhérence aux vrais principes de tolérance et de modération. Le gouvernement anglais, avec un profond jugement et un succès non moins remarquable, a agi jusqu’à présent d’après ces principes, et sur ces principes nous proposons d’établir cette partie du code pénal. »

Depuis un temps immémorial l’impôt foncier a été la principale source des revenus du gouvernement dans l’Inde. Le revenu territorial, dans ce pays, est une sorte de redevance basée sur ce principe que la terre appartient au souverain, et qu’il a droit à une certaine portion du produit. La terre est donc affermée au cultivateur ; mais la nature du bail varie suivant les provinces, et les conditions générales de la transaction n’ont pas encore revêtu un caractère de permanence, de rationalité et de justice qui protège également les intérêts du cultivateur et ceux du gouvernement.

D’après les comptes soumis au parlement pour l’année 1836-37, l’impôt territorial (land revenue) s’élevait à 10,200,000 liv. ster. (environ 260 millions de francs). La plus importante des autres branches de revenus, dans ces dernières années, avait été la vente de l’opium, qui, en 1836-37, n’a pas rapporté moins de 143 lacs de roupies ou à peu près 36 millions de francs ; le monopole du sel, qui, dans la même année, a réalisé au Bengale 90 lacs de roupies ou environ 22,500,000 francs ; viennent ensuite les droits perçus par la douane ou les octrois, qui paraissent s’être élevés à la même époque à 6 ou 7 millions dans cette présidence, etc. [22].

Le total des recettes, dans les quatre gouvernemens, s’est élevé en 1836-37 à un peu plus de 16 millions de liv. ster., environ 415 millions de francs. Les dépenses ont dépassé 14 millions de liv. stem. (environ 357 millions de francs), laissant en apparence une balance de 58 millions disponible pour l’exercice suivant ; mais cet excédant de recettes, s’il a existé réellement, a dû être absorbé, et bien au-delà, par les dépenses des années 1838-39 et 1839-40 [23]. Nous n’avons sous les yeux que deux documens qui se rapportent à la question, mais ils suffisent pour faire présumer l’exactitude rigoureuse de nos conclusions ; ce sont deux bordereaux officiels des dépenses acquittées en Angleterre, chaque année, au compte du territoire de l’Inde, bordereaux qui font partie du budget de l’Inde, l’un pour l’exercice 1836-37, l’autre pour l’exercice 1838-39. Le premier s’élevant à 2,210,847 liv. ster., l’autre atteignant le chiffre de 3,643,980. La différence est de 1,433,133 liv. ster. ou plus de 36 millions de francs. Il est probable que l’expédition d’Afghanistan aura coûté quatre ou cinq fois cette somme, et il se passera plusieurs années avant que l’état des revenus de Shâh-Shoudja permette à ce prince de rembourser au gouvernement anglais ces énormes avances. D’ailleurs les augmentations considérables dans le personnel et le matériel de l’armée anglo-indienne auxquels le gouvernement suprême s’est décidé postérieurement à cette expédition, les entraves mises par les évènemens politiques au commerce de l’opium, et les immenses préparatifs qu’entraîne la rupture entre l’Angleterre et la Chine, au sujet de cette drogue, et dont le gouvernement de l’Inde aura certainement à payer sa part ; ces diverses causes, disons-nous, ont une tendance manifeste à compromettre gravement et pour long-temps peut-être la position financière de l’empire hindo-britannique. Enfin, les derniers documens recueillis sur le commerce de l’Inde semblent indiquer une diminution considérable dans les produits de ce commerce depuis quelques années. De 1816 à 1825, la somme des importations et des exportations s’était élevée à 1,909,412,208 roupies. De 1826 à 1835, le total n’a été que de 1,897,300,886 roupies, donnant une différence de 12,111,332 roupies, ou environ 30 millions de francs en moins pendant les dix dernières années [24].

Cependant, à dater de 1835, il y a eu amélioration, car les relevés les plus récens nous donnent pour chiffre de la moyenne des entrées dans le port de Calcutta, pendant les années 1834-35, 35-36 et 36-37, 168,340 tonneaux, moyenne supérieure à celle des années précédentes. La part prise par la France dans ce mouvement commercial a été :

En 1834-35. . . 22 navires, jaugeant 6,200 tonneaux
En 1835-36. . . 36 navires jaugeant 10,330 tonneaux
En 1836-37. . . 53 navires jaugeant 17,236 tonneaux

De ces navires, il n’y en a guère que dix ou douze, année commune, qui fassent leur retour directement en France. Les autres sont employés au transport des riz et blés pour l’approvisionnement de Bourbon, et utilisent ainsi le temps qui s’écoule jusqu’à l’époque favorable pour un chargement de retour.


« Pendant les trois années relevées, la moyenne des importations au Bengale a été de 32,091,606 roupies
et celles des exportations de 61,679,784
ce qui élève le mouvement général et annuel des affaires à 93,771,990 roupies

« Soit, au change moyen de 2 fr. 50 cent., une valeur de 234 millions de francs.

« Réduite qu’elle a été encore par l’effet des modifications apportées au tarif en 1836 et 1837, la participation de la France a bien rarement atteint, par ses exportations en valeur réelle, un chiffre de 2 millions de francs, et encore une notable partie de cette somme a-t-elle été introduite par navires anglais. Ses achats ou importations en produits indiens présentent une valeur réelle d’environ 16 à 18 millions de francs.

« C’est donc un tribut annuel de 15 à 16 millions que la France paie à la compagnie des Indes, soit à l’empire britannique, pour le Bengale seulement ; tribut compté en numéraire pour acheter des traites au commerce anglais, ou des matières d’or et d’argent, qui vont se fondre et se convertir en roupies à l’hôtel des monnaies de Calcutta.

« Sans doute l’équilibre entre ces rapports ne sera jamais possible. L’Inde sera toujours pour la France ce qu’elle est, ce qu’elle a toujours été depuis les temps les plus reculés pour l’Europe entière, un pays de production agricole et non point de consommation industrielle, un gouffre où va s’engloutir l’or du continent européen ; mais notre participation à ce mouvement immense est trop infime, la disproportion qui existe entre son actif et son passif est trop considérable, pour tenir à des causes également équitables. Si on accorde quelque attention à leur recherche, on ne peut s’empêcher de reconnaître que les unes dépendent de nous-mêmes, de notre propre volonté, du système économique qui nous régit, système aussi vicieux en soi que fâcheux dans ses conséquences, et que les autres tiennent à un vouloir étranger qui nous sera toujours contraire, mais qu’une sollicitude plus active pourrait nous rendre moins défavorable [25]. »

Le gouvernement anglais est occupé en ce moment de mesures importantes pour la protection et le développement des ressources commerciales de l’Inde. Ce que nous avons dit ailleurs sur ce sujet, et les renseignemens généraux que nous venons de présenter sur les recettes et les dépenses de l’empire suffisent pour montrer que le gouvernement de l’Inde doit chercher à augmenter ses revenus territoriaux par les encouragemens qu’il donnera à l’agriculture, par l’accroissement et le perfectionnement des voies de communication intérieures, par l’extension générale du commerce, et enfin par l’appropriation définitive de certains états tributaires dont les richesses naturelles ou les ressources sont méconnues par les gouvernemens indigènes ou imparfaitement réalisées et dissipées dans l’intérêt d’un despotisme égoïste.

La police générale de l’empire (divisé à cet égard en plusieurs grands arrondissemens) est confiée à des hommes éminens par leur instruction, leurs connaissances locales, l’activité et l’énergie de leur caractère, et dont les efforts dans ces dernières années ont été surtout dirigés vers la suppression du tugguisme [26], cette association monstrueuse qui couvre l’Inde entière de ses réseaux, et qui depuis des siècles fait du meurtre et du vol une profession placée sous la protection de certaines pratiques superstitieuses. Pour maintenir l’ordre et la sécurité dans les divers districts, on a formé des corps de milice et une sorte de gendarmerie à pied et à cheval qui accélère la correspondance entre les chefs de service, magistrats, collecteurs, etc., presse la rentrée des contributions, surveille les malfaiteurs employés aux travaux publics, etc. Les relevés de la statistique criminelle indiquent depuis quelques années une diminution remarquable dans le nombre des délits.

Le gouvernement s’efforce de donner une impulsion salutaire à l’immense population aux destinées de laquelle il préside, en multipliant autant que possible les établissemens d’instruction publique. L’instruction primaire, dans toute l’étendue de l’Inde, paraît avoir été de tout temps dans un état plus florissant qu’en aucune partie de notre Europe, et des calculs récens donnent, pour la proportion du nombre des enfans fréquentant les écoles au nombre total des habitans, le rapport de 1 à 5.

La presse est libre dans l’Inde anglaise. Le nombre des journaux et des publications périodiques qui s’impriment à Calcutta, Madras, Bombay et autres villes considérables des provinces, tant en anglais qu’en persan, bengali, etc., s’élève à plus de quatre-vingts.

Malgré les habitudes généralement tranquilles et paisiblement industrieuses de la masse de la population, la stabilité de l’ordre de choses introduit par la domination anglaise doit être attribuée surtout à la présence d’une armée dont l’organisation actuelle, parfaite à beaucoup d’égards, est le résultat d’une longue expérience et d’études approfondies sur le caractère des indigènes et les exigences du service. Ce serait une tâche curieuse et utile à la fois (par les nombreux points de comparaison qu’elle offrirait) que de tracer l’histoire de cette armée et d’entrer dans le détail de cette organisation si merveilleusement adaptée aux circonstances locales ; mais, sur ce point comme sur ceux qui précèdent, nous devons ici nous borner à des indications sommaires, quoique précises et suffisantes pour les appréciations de la politique. Nous ferons cependant quelques observations qui nous sont suggérées par les immenses résultats que l’Angleterre a obtenus de la formation de corps indigènes disciplinés plus ou moins complètement à l’européenne, et commandés par des officiers anglais. Il est permis d’espérer que nous réussirons à tirer parti des populations de l’Algérie de la même manière et en passant par des modifications analogues à celles qui, dans l’Hindoustan, ont fait par degrés un cavalier ou un fantassin accompli, un soldat brave, discipliné et dévoué à ses chefs, de celui qui n’était jadis qu’un maraudeur ou un pillard hardi. Le cypahi est bien payé ; il reçoit 7 roupies par mois (environ 17 francs) en garnison, et en marche une augmentation ou batta de 1 roupie 8 annas, ce qui porte sa solde à 21 francs à peu près. Il se nourrit lui-même, mais on a soin que le bazar (marché) du camp soit toujours bien fourni en grains, farine de bonne qualité etc. En santé, le cypahi est l’objet des soins, des égards, et (après de longs services, ou par suite de quelque action d’éclat) des distinctions les plus flatteuses [27], accompagnées d’une augmentation de solde ou de pension ; malade, il trouve dans les hôpitaux régimentaires des secours prompts et efficaces. En un mot, rien ne manque au comfort et au bien-être moral du cypahi pendant la période active de sa vie militaire ; et quand l’âge, les infirmités ou les blessures le décident à prendre sa retraite, cette retraite est entourée d’aisance, de considération et de respect.

Les classes principales de la population indigène contribuent toutes à la formation de l’armée. L’élément hindou domine dans l’armée du Bengale, et en général dans l’infanterie des trois armées. L’infanterie compte au moins 30,000 Radjpouts. La cavalerie se recrute en général de mahométans dans les trois présidences, et plus particulièrement dans celle de Madras. Chacune de ces présidences a son armée, complètement organisée et commandée par un général en chef [28]. Les trois armées forment ensemble l’armée de l’Inde, commandée en chef, en ce moment, par sir Jasper Nicolls, qui succède à sir Henry Fane.

L’armée régulière se compose d’Européens et d’indigènes commandés par des officiers européens. Les Européens se divisent en troupes de la reine à la solde de la compagnie, et troupes levées et organisées par la compagnie elle-même. Voici le relevé, par armes, des forces actuelles dans les trois présidences, comprenant 20 régimens européens de la reine, infanterie ; 6 de la compagnie et 4 régimens de cavalerie européenne de la reine ; 152 régimens d’infanterie indigène, et 21 régimens de cavalerie, etc. [29].

TROUPES EUROPÉENNES


Hommes
Présidence du Bengale et provinces de l’ouest - Infanterie et cavalerie 11,000
Présidence de Madras. — Infanterie et cavalerie 10,400
Présidence de Bombay. — Infanterie et cavalerie 6,400
Artillerie et génie (pour les trois présidences) 6,400 34,200


TROUPES INDIGÈNES


Présidence du Bengale et provinces de l’ouest - Infanterie et cavalerie 72,600
Présidence de Madras. — Infanterie et cavalerie 53,100
PRÉSIDENCE DE BouBAY. — Infanterie et cavalerie 25,200
Artillerie et génie (pour les trois présidences). 11,700 162,600
Donnant un total (au grand complet) de 196,800
Auxquels il faut ajouter environ 5,000 officiers européens
Grand total de l’armée régulière anglo-indienne 201,800
Les corps provinciaux, milices, gendarmerie, cavalerie irrégulière, etc., forment ensemble environ 18,000 hommes de toutes armes, auxquels il convient d’ajouter les troupes régulières et irrégulières employées dans la grande île de Ceylan, c’est-à-dire à peu près 6,000, ce qui augmente de 24,000
les forces totales de l’Angleterre dans l’Inde, et les porte en conséquence à 225,800

En supposant une population de 100 millions aux territoires anglais dans l’Inde et estimant l’armée indigène en nombre ronds à 180,000, il paraîtrait que le gouvernement anglais ne lève qu’un soldat sur 555 habitans [30]. Le chiffre de l’effectif de l’armée a atteint près de 300,000 en 1826. Le budget de la guerre, dans l’Inde anglaise, doit s’élever maintenant à environ 250 millions de francs. En 1830, le chiffre dépassait 239 millions, et l’armée, forte d’environ 223,000 hommes comptait plusieurs milliers d’Européens de moins qu’aujourd’hui. En résumé, l’armée indienne, avec son organisation et son effectif actuels, est une des armées les plus belles, les mieux équipées et les mieux disciplinées du monde entier.

La marine de l’Inde est loin d’être sur un pied aussi respectable. La présidence de Bombay, la mieux pourvue sous ce rapport, et dont la marine militaire a été assez imposante autrefois, ne comptait dans ces derniers temps qu’une frégate, une dizaine de corvettes et de bricks, deux steamers armés en guerre, et quelques autres bâtimens de transport, etc. Le port de Calcutta compte douze gros bricks pilotes, qui font un service très actif à l’embouchure du Gange et entre cette embouchure et Calcutta. La présidence du Bengale entretient aussi quelques steamers. Madras n’a rien qui ressemble à une marine militaire. Le gouvernement suprême s’attachera, sans aucun doute, à multiplier les steamers, surtout en vue de l’exploitation complète de la navigation de l’Indus.

Quelque préoccupé qu’il puisse être de la protection et du développement des intérêts matériels, ce gouvernement donne une attention toute particulière aux besoins de la population chrétienne et aux moyens de propager avec une sage lenteur les doctrines évangéliques parmi les indigènes. Nous devons nous borner à quelques indications. L’Inde anglaise compte aujourd’hui trois évêchés, dont l’un métropolitain, celui de Calcutta, et deux suffragans, ceux de Madras et de Bombay. L’évêque métropolitain de l’Inde relève de l’archevêque de Cantorbéry, son traitement annuel est d’environ 50,000 roupies, ou 125,000 francs ; il est logé dans un magnifique palais ; les frais de ses tournées épiscopales sont supportés par l’état. Les évêques suffragans jouissent des mêmes avantages, mais leur traitement n’est que de 24,000 roupies, environ 60,000 francs.

L’ensemble des hauts traitemens civils, judiciaires et ecclésiastiques, dans les trois présidences (les provinces de l’ouest comprises), s’élevait, en 1827-28, à plus de 50 millions de francs, et cette somme était répartie sur 1,306 individus, donnant un traitement moyen d’environ 40,000 francs par tête. Le chiffre actuel de cette dépense n’est probablement pas tout-à-fait aussi élevé, mais la différence ne saurait être considérable, et s’il est une vérité établie en statistique gouvernementale, c’est que la compagnie paie les fonctionnaires qu’elle emploie plus libéralement que ne l’a jamais fait aucune des puissances européennes. Si l’on considère les circonstances particulières et difficiles dans lesquelles ce gouvernement a été placé et son caractère mixte, commercial et politique, on jugera qu’il a sagement agi en payant mieux qu’aucun autre, et c’est surtout à cause de cela qu’il a été mieux servi.

Pour compléter ces indications générales, nous dirons quelques mots des traitemens alloués aux officiers-généraux, supérieurs et autres de l’armée. Le général commandant en chef dans l’Inde reçoit, indépendamment de la solde de son grade et à titre de traitement extraordinaire, environ 180,000 francs par an ; les officiers-généraux reçoivent de 36 à 40,000 roupies, ou de 90 à 100,000 francs par an ; les brigadiers environ 60,000 francs, les colonels de 36 à 45,000 francs (selon les armes et la différence entre la solde de garnison et la solde de marche ou sur pied de guerre, différence désignée sous le nom de batta) ; les lieutenans-colonels de 22 à 34,000 francs, les majors de 17 à 27,000, les capitaines de 10 à 16,000, les lieutenans de 6 à 10,000, et les sous-lieutenans, enseignes ou cornettes, de 4 à 9,000 fr. environ.

Les Hindous et les Musulmans forment les deux élémens principaux de la population de l’Hindoustan, et il semble au premier coup d’œil qu’il soit possible de grouper autour de l’une ou l’autre de ces deux grandes divisions toutes les races ou tribus secondaires ; mais il n’en est pas ainsi : plusieurs de ces races se refusent à de semblables rapprochemens, et vivent isolées par leurs mœurs, leur langage et leurs caractères physiques. D’ailleurs, les Hindous et les Musulmans se subdivisent eux-mêmes en un grand nombre de populations qui ne diffèrent pas, moins les unes des autres que bien des nations de l’Europe entre elles. Il serait difficile de dire quelle est dans l’Hindoustan la proportion des Hindous aux Musulmans, les relevés étant fort incomplets : jusqu’à ce jour ; mais nous pensons qu’on peut évaluer à une vingtaine de millions la population musulmane répandue dans toute l’Inde anglaise, y compris le Pandjâb et l’Afghanistan. Les Hindous proprement dits, appartenant à diverses sectes de la religion brahmanique, peuvent s’élever à 50 millions, dont 30 millions au moins habitent la présidence du Bengale. Le boudhisme compte peut-être dans toute l’Inde anglaise 2 à 3 millions de prosélytes, dont la population de Ceylan forme la moitié ; les autres croyances, dont quelques-unes participent à la fois de l’islamisme et du brahmanisme, et dont d’autres ne paraissent avoir aucun point de contact avec ces religions, se répartissent entre une quantité prodigieuse de tribus. Pour donner une idée de l’immensité du champ que l’ethnographie aura à parcourir pour rassembler seulement les matériaux des importantes recherches qu’elle est appelée à faire dans l’Hindoustan, nous remarquerons, avec l’historien du Radjpoutana [31], qu’en suivant le cours de la rivière Tchamboul sur un développement d’environ 500 milles, on traverse des royaumes, principautés, petites républiques., etc, formés des races suivantes : Soundies, Tchanderawats, Siesoudias, Aaras, Gore, Djadoune, Sikerwal, Goudjeur, Djât, Touar, Tchohâne, Bhadoria, Katchwaha, Sengar, Bondéla, etc. Toutes ces races diffèrent plus ou moins par leurs caractères physiques, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs occupations ordinaires et leurs langages [32]. La taille, le teint et la physionomie des Hindous et même des Musulmans de l’Inde sont si variés, qu’aucune description ne peut suffire à faire connaître les diverses races qui composent la masse de la population. Parmi cette diversité infinie de types que présente cette population bigarrée de l’Hindoustan, il en est quelques-uns qui ont déjà été étudiés avec soin, et, avant de quitter ce sujet, nous essaierons de donner une idée de la race hindoue proprement dite, observée dans ses castes supérieures. En général, les habitans des plaines sont plus petits et plus sveltes, les montagnards, ou au moins les habitans des plateaux, d’une plus haute taille et d’un système musculaire plus développé ; mais les uns et les autres sont agiles, de formes élégantes, et capables de supporter de grandes fatigues ; tous ou presque tous sont éminemment propres à la vie militaire. On voit peu de personnes contrefaites, mais par différentes causes la cécité est assez commune. Le teint du peuple varie, selon le climat et les circonstances, d’un olivâtre foncé tirant sur le noir, à une riche teinte brune légèrement olivâtre ressemblant assez à celle des Italiens du nord ou des Provençaux ; mais chez les Hindous, l’esprit est si bien discipliné, que le dehors trahit rarement les émotions du dedans. Le contour de la figure est ovale, le front élevé, mais légèrement comprimé, les yeux et les cheveux noirs, les sourcils arqués, le nez et la bouche de forme européenne, le regard calme, tranquille et prévenant, également éloigné de l’aspect sombre et farouche du Malais et de l’expression passionnée du Persan ou de l’Arabe. Le buste est en général dans de belles proportions ; la poitrine est large et profonde, la taille fine, les bras parfaitement attachés, les mains petites, mais nerveuses ; les extrémités inférieures comparativement grêles, et le pied plat, les orteils courts, mais bien détachés et très souples.

On trouve fréquemment parmi les Radjpouts et les montagnards du nord des hommes d’une stature gigantesque, qui seraient remarqués dans tous les pays de l’Europe par leurs proportions et leur force herculéennes. « Gokul-Dass, dit le colonel Tod, le dernier chef de Déoghar, était, de figure et de taille, un des plus beaux hommes que j’aie jamais vus : il avait environ six pieds six pouces ; il avait la corpulence d’un Hercule et se tenait parfaitement droit ; son père, à vingt ans, était beaucoup plus gros et devait avoir eu près de sept pieds de haut. » Les femmes, lorsqu’elles ne sont pas hâlées et flétries par le soleil et par un travail excessif, sont presque toujours d’une beauté extraordinaire ; elles ont les membres petits et arrondis, les articulations d’une grande souplesse, des traits pleins de douceur, des yeux noirs et languissans, les cheveux longs et soyeux, et la peau d’une finesse et d’un poli merveilleux. Les femmes hindoues de la caste brahmanique se font remarquer entre toutes. Le cou, les épaules et la poitrine sont ravissans, les membres en général d’une rare délicatesse et d’un moule exquis, les mouvemens aisés, nobles et gracieux à la fois ; le contour de la face du plus bel ovale grec, le nez long et droit, la lèvre supérieure admirablement modelée, la bouche petite, le menton rond. Les yeux, ombragés de longs cils noirs et surmontés de sourcils élégamment arqués, sont grands, noirs, humides et étincelans d’expression. Il est difficile en un mot de rien voir de plus gracieux qu’une femme hindoue de haute caste, et il n’est pas jusqu’à la teinte dorée de cette peau si douce, si unie, si lustrée, dont le ton riche, chaleureux et diaphane, n’appelle le regard et n’excite l’admiration.

L’opinion paraît hésiter, quant à la supériorité morale et intellectuelle, entre la race hindoue et la race musulmane. Nous croyons que, sous le rapport de l’aptitude, de la pénétration et de l’intelligence, les Hindous sont au moins égaux aux Musulmans, et sous le rapport des qualités morales, des habitudes et surtout des penchans de l’une et l’autre nature, nous n’hésitons pas à donner la préférence aux sectateurs de Brahma. Nous considérons la population hindoue comme la plus propre à concourir au grand œuvre de la civilisation de l’Asie centrale. L’empire anglais dans l’Inde lui doit ses richesses agricoles, ses commerçans les plus actifs et les plus habiles, ses meilleurs soldats (fait remarquable, et qui suffit à lui seul pour prouver combien on s’était formé une idée fausse du caractère hindou) ; elle lui devra ses meilleurs administrateurs, ses agens les plus dévoués, et peut-être, au jour d’épreuve, ses alliés les plus fidèles et ses plus intrépides défenseurs. Mais il manque encore à cette masse intelligente et soumise ce qui manque, hélas ! à plus d’un peuple aujourd’hui : la confiance dans l’avenir.

Tel est, esquissé à grands traits, le tableau général des divisions politiques, militaires, administratives, de la population, de l’organisation et des ressources de l’empire hindo-britannique. Jamais, à aucune époque de l’histoire et dans aucune partie du globe, si l’on en excepte l’empire chinois, une si vaste étendue de pays, une population aussi considérable, des élémens aussi variés d’industrie, de commerce, de civilisation, n’ont été soumis à un pouvoir unique et dirigés immédiatement par une seule volonté. Jamais un aussi grand ensemble, un système aussi compliqué de gouvernement, une domination aussi immense et offrant cependant quelques chances d’avenir, n’avaient été le résultat de la conquête. Il nous reste à examiner quelles sont en effet ces chances d’avenir et quelle est la situation politique actuelle de l’empire indien principalement dans ses rapports avec la Russie et la Chine.


II

Quand Nader-Shâh, après avoir envahi l’Hindoustan, se retirait, il y a un siècle, avec un butin estimé à plusieurs milliards de notre monnaie, l’empire moghol croulait de toutes parts, et le champ qu’abandonnait la domination musulmane était ouvert à l’ambition des chrétiens. La France et l’Angleterre s’y trouvèrent en présence. La suzeraineté de l’Inde devait tôt ou tard échoir à l’une de ces rivales. La plus riche, la plus persévérante, et, il faut le dire, la plus habile, a triomphé. Certes, toute nation grande et généreuse doit apprécier l’influence qu’une position politique et commerciale à laquelle elle aurait pu prétendre, lui aurait permis d’exercer sur une vaste portion du globe ; elle doit regretter que cette haute position, cette noble influence, lui aient été enlevées par sa faute. Sous ce point de vue, la France peut se repentir de s’être si mal acquittée du rôle qu’elle avait été appelée à jouer dans l’Inde et se trouver humiliée du rôle qu’elle y joue aujourd’hui [33]. Mais, à dire vrai, la lutte dans laquelle nous avons succombé n’avait pas ce caractère élevé, ce but honorable qui justifient aux yeux de la postérité le vainqueur comme le vaincu, l’orgueil de la victoire et la douleur de la défaite. Les droits et les besoins de l’humanité n’étaient comptés pour rien dans le résultat anticipé de tant d’efforts ; cependant, et c’est là notre consolation et notre enseignement à la fois, l’humanité a triomphé. Elle a recueilli les fruits de tant d’agitations et de misères. Les peuples de l’Hindoustan jouissent aujourd’hui de plus d’indépendance relative, de repos, d’aisance et de bonheur qu’ils n’en avaient eu en partage pendant dix siècles. Le gouvernement sur qui pèse la responsabilité de leur avenir n’a cependant pas fait pour eux tout ce qu’il aurait pu, tout ce qu’il aurait dû faire ; mais, entraîné par le mouvement irrésistible de la civilisation et par les exigences de sa position, il comprendra peut-être que le temps est venu de substituer à une exploitation égoïste une administration prévoyante et paternelle. Il n’a su commander jusqu’à présent que l’étonnement et la crainte ; il lui faut conquérir la confiance et l’affection de ses sujets, et c’est une carrière toute nouvelle où les premiers pas ont à peine été faits depuis une dizaine d’années.

La domination anglaise dans l’Inde s’est établie par des moyens compliqués et développée par des causes souvent imprévues. La compagnie aspirait sans doute à étendre ses possessions territoriales, d’abord pour la protection et l’affermissement de son monopole, ensuite pour l’accroissement de ses revenus et de son influence politique ; mais elle n’avait pas le pressentiment d’une aussi haute destinée que celle que lui réservait la fin du XVIIIe siècle, et elle a voulu souvent, mais en vain, s’arrêter dans la route où l’entraînaient sa propre ambition et la force irrésistible des évènemens. L’agrandissement de son pouvoir a été au-delà de toutes ses prévisions ; il a dépassé tous les calculs humains.

Parmi les causes immédiates de cet agrandissement, il en est deux très remarquables : l’une est la distance qui séparait les établissemens de la compagnie de la métropole européenne, où résidait le gouvernement suprême, distance de plusieurs milliers de lieues, qui a rendu jusque dans ces derniers temps les communications lentes et difficiles, et, par suite, placé les gouvernemens délégués dans une position comparativement indépendante [34] ; l’autre est le nombre considérable d’hommes d’un mérite éminent qui se sont succédés dans l’administration des affaires civiles, politiques et militaires de la Compagnie, depuis près d’un siècle. Parmi ces hommes, il faut distinguer surtout lord Clive, Warren Hastings, lord Wellesley et lord Hastings. Par eux, les relations du gouvernement anglais avec les différens princes de l’Hindoustan ont acquis le caractère de suprématie et de dignité qui convenait à une grande nation : sous leur administration, et plus particulièrement sous l’administration de lord Hastings, le système de politique intérieure a pris la forme et la consistance qu’on lui reconnaît aujourd’hui et dont nous avons essayé de donner une idée.

Depuis quelques années, des améliorations importantes ont été introduites dans l’administration des provinces anglaises de l’Hindoustan. Ces améliorations datent principalement de l’avènement de lord W. Bentinck au pouvoir, et se distinguent par un caractère d’humaine sollicitude, de libéralité, d’impartialité et de justice envers les peuples de l’Inde, qu’il est de notre devoir de signaler. Sous ce rapport, lord Bentinck a bien mérité, non-seulement de son pays, mais de l’Inde britannique et de l’humanité tout entière. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner dans quel but spécial d’économie et de réforme cet homme d’état avait été investi du gouvernement suprême, et quels moyens il a employés pour atteindre ce but. Nous n’avons non plus ni le temps ni l’intention d’apprécier les principaux actes de sa politique, et nous nous bornerons à cet égard à répéter ce que nous avons déjà exprimé en parlant du caractère de ses négociations avec le Sindh, que sa politique en général nous a paru manquer de dignité, d’habileté et de force ; mais le nom de lord W. Dentinck a mérité de vivre et vivra dans la postérité par le souvenir d’un acte qui suffisait à lui seul pour honorer tout un gouvernement : l’abolition du Satti [35].

L’administration de lord Auckland paraît s’être moins adressée aux sympathies de la masse des populations indigènes que celle de lord Bentinck. On l’accuse surtout d’avoir adopté des mesures financières dont le principe et le mode d’exécution blessent la justice et ne remplissent les coffres de l’état qu’aux dépens de l’affection des contribuables et souvent au mépris de leurs droits. Les réclamans, dit-on, ont été livrés à la merci des secrétaires et ont vainement sollicité la permission de faire un appel direct à la commisération et à l’équité du gouverneur-général. Des propriétaires ruinés, des princes dépossédés, auraient suivi sa seigneurie dans ses dernières tournées sans pouvoir obtenir d’audience. Deux fois lord Auckland aurait visité la ville impériale de Dehli, et deux fois il l’aurait quittée sans l’échange ordinaire de complimens officiels avec le chef de la plus noble race et de la plus ancienne peut-être du monde asiatique. Entouré de ses gardes, enivré des victoires que la vigueur et la prévoyance de sa politique avaient préparées, lord Auckland aurait ignoré toutes les misères infligées à la population par les mesures financières auxquelles nous avons fait allusion, et qui fournissent aux collecteurs des revenus de dangereux prétextes pour contester la validité des titres et ébranler des droits de propriété long-temps respectés ; en un mot, lord Auckland aurait été, sans le savoir, l’instrument d’une accablante oppression, et le gouvernement s’apercevra trop tard que l’estime et la confiance des peuples ont fait place à une haine implacable qui saisira avidement toutes les occasions de vengeance.

Il y a, nous n’en doutons pas, une grande partialité dans ce jugement porté sur l’administration intérieure de lord Auckland ; mais il nous paraît extrêmement probable que les préoccupations continuelles de la haute politique n’ont pas permis à ce gouverneur-général de donner son attention à des détails dont les parties intéressées se sont aisément exagéré l’importance, et on ne saurait nier que l’aspect général des affaires n’ait présenté dans ces dernières années des symptômes assez alarmans pour appeler toute la sollicitude, toute l’activité et toutes les ressources du gouvernement suprême. Les intrigues de la Perse et de la Russie d’un côté, l’attitude hostile du Népal et de l’empire birman de l’autre, les dispositions douteuses de certains états tributaires dans le nord-ouest et dans le Dekkan ; enfin, les complications que pouvaient amener d’un instant à l’autre la mort de Randjit-Singh et l’incapacité reconnue de l’héritier présomptif du trône du Pandjab ; toutes ces causes réunies faisaient une loi à lord Auckland de s’occuper, avant tout, du renversement de toute opposition intérieure à l’influence de son gouvernement et de faire avorter toute tentative extérieure contre le maintien de cette influence. Plusieurs démonstrations importantes, plusieurs expéditions décisives devaient avoir lieu dans ce but, et la chaîne de ces entreprises hardies, après avoir fixé son premier anneau sur le plateau de l’Afghanistan, traverse en ce moment les mers pour aller trouver en Chine un nouveau point d’appui. Les opinions de quelques publicistes ont été partagées sur la question de savoir si la puissance anglaise doit perdre ou gagner, en dernier résultat, à l’expédition d’Afghanistan, et l’on a été jusqu’à soutenir que c’était une grande imprudence ou même une faute immense à lord Auckland que d’avoir passé l’Indus, et d’avoir ainsi attiré l’attention et les forces de la Russie de ce côté ! (Comme si l’attention de la Russie avait cessé, depuis Pierre-le-Grand, d’être dirigée vers la Perse et l’Asie centrale !) Selon nous, la véritable question, au moins la question préalable, est de savoir si l’Angleterre pouvait éviter de passer l’Indus, et nous ne craignons pas d’affirmer qu’elle se trouvait, depuis plusieurs années, dans la nécessité fatale de franchir cette barrière, non pour la détruire, mais pour en fortifier les approches et la rendre inexpugnable, autant au moins qu’il était au pouvoir de la politique et de la stratégie de le faire. Nous pensons que l’Angleterre a voulu sincèrement, cette fois, le rétablissement de Shâh-Shoudjah sur le trône de ses pères, et qu’il était d’une bonne et saine politique de songer à reconstruire avec les débris épars de la monarchie douranie un état qui pût couvrir l’Inde anglaise et qui eût intérêt à défendre cet empire contre les tentatives envahissantes de l’Occident. Nous croyons même, et nous l’avons déjà dit, qu’il eût été sage de faire, il y a six ans, ce qu’on a fait l’année dernière, et que lord W. Bentinck aurait pu recueillir, à moins de frais, pour la nation et pour lui-même, la moisson de gloire que son successeur a été conquérir dans l’Afghanistan.

Cette expédition que le ministère anglais, dans la séance du parlement du 6 février dernier, a qualifiée à juste titre de miracle moral, cette expédition qui a employé 22,000 hommes, un matériel immense, 27,000 chameaux, qui a parcouru une distance de 1,350 milles jusqu’à Caboul, se liait à un vaste système d’opérations dont l’accomplissement a exigé un surcroît de 40,000 hommes de toutes armes dans les forces anglo-indiennes. Ces précautions étaient nécessaires, et le ministère l’a déclaré dans cette même stance ; on avait su de la manière la plus positive que quelques-uns des chefs mahrattes, le radja de Népal, le souverain de Djodpour, le nawab de Karnoul [36], méditaient des projets hostiles. L’issue de la campagne d’Afghanistan doit avoir une influence salutaire sur la stabilité du pouvoir anglais dans l’Inde. L’effet moral de la prise de Ghizni et de Kélât a été immense ; il ne fallait rien moins que ces éclatans triomphes pour couper court aux intrigues ourdies par les chefs du Sindh, du Radjpoutana et du Dekkan, et arrêter les combinaisons hostiles du souverain d’Ara et des népalais. Aussi, dans les remerciemens votés à lord Auckland par le parlement, est-il rendu hommage au jugement et à l’habileté avec lesquels les ressources de l’empire anglais dans l’Inde ont été appliquées, sous sa direction, aux opérations militaires à l’ouest de l’Indus.

Les dernières nouvelles de l’Afghanistan nous montrent Shâh-Shoudjah et sir William Macnaghten occupés de la réorganisation du pays, de la soumission de quelques chefs turbulens, et surveillant du haut des passes de l’Hindou-Koush les mouvemens des Ouzbeks, chez lesquels Dost-Mohammed a trouvé un asile. Le shâh s’applique surtout à se créer une armée et plus particulièrement une infanterie disciplinée à l’européenne. Les Afghans sont en général plus propres au service de la cavalerie, et c’est comme cavalerie qu’ils se sont rendus redoutables à leurs voisins ; cependant le Kohistan de Kaboul fournit d’excellentes recrues pour l’infanterie. Si le shâh réussit à se concilier l’affection et la confiance des principaux khans douranis et ghilzies, il ne tardera pas à exercer sur la nation, par l’intermédiaire de ces chefs, l’influence nécessaire à la consolidation de son autorité. Il pourra s’occuper alors de l’introduction de réformes qui doivent porter bien plus sur les vices de détail de l’administration intérieure que sur l’esprit même des institutions, institutions admirablement adaptées à l’établissement d’une monarchie tempérée par une représentation nationale dont tous les élémens sont pour ainsi dire sous la main. Nous l’avons déjà dit, Shâh-Soudjah et sir William Macnaghten doivent songer, avant tout, à imprimer aux relations de l’Afghanistan avec les provinces de Balkh et de Bôkhara d’un côté, avec les peuples qui habitent le Paropamise [37] et le petit royaume d’Hérat de l’autre, le caractère de stabilité et d’influence qui leur manque depuis si long-temps. Les dispositions vacillantes de Shâh-Kamrân et le peu de sympathie de son visir Yâr Mohammed pour l’alliance anglaise, paraîtraient, d’après les derniers avis, avoir causé quelque inquiétude au gouvernement suprême ; mais le fait est que nous manquons de renseignemens sur tout ce qui se passe sur les frontières de la Perse et le versant septentrional de l’Hindou-Koush.

En soumettant à nos lecteurs le résultat de nos recherches sur l’état actuel des Indes anglaises, nous avons eu surtout pour but de fournir aux esprits sérieux en général, aux hommes politiques en particulier, des données précises sur les questions dont la solution intéresse l’avenir de l’Asie centrale et de l’extrême Orient. Nous avons dû donner plus d’attention aux questions tout récemment débattues, et c’est ce qui nous a déterminé à nous occuper avec quelque détail de l’Afghanistan et de l’Indus. Hérat et les pays du bassin de l’Oxus, qui ont été long-temps dans la dépendance de l’Afghanistan, méritaient d’être étudiés à part, en les envisageant surtout sous le point de vue de la question politique et commerciale qui se débat entre l’Angleterre et la Russie. Nous avions eu l’intention de leur consacrer un article séparé ; mais sans renoncer à revenir plus tard, et sous une autre forme, à cet important sujet, nous avons senti la nécessité de nous borner dans notre travail actuel à des indications sommaires et à quelques considérations qui se rattachent plus particulièrement au tableau général que nous avons tracé de la domination anglaise dans l’Inde.

Les probabilités d’une invasion des Indes anglaises par la Russie, à une époque plus ou moins rapprochée, ont long-temps occupé et occupent encore les esprits. Les uns ont regardé cette expédition gigantesque comme impraticable ; les autres comme inévitable et devant s’accomplir par des moyens analogues à ceux qui ont conduit Alexandre aux rives du Sutledge et les conquérans musulmans au cœur de l’Hindoustan. Napoléon, aux trois grandes phases de sa vie politique, général, premier consul, empereur, avait rêvé la conquête de l’Hindoustan. Jusqu’en 1813 et pendant les conférences de Prague, il s’occupait de la possibilité d’attaquer les Anglais dans leur empire d’Asie, et le duc de Bassano, alors son ministre des affaires étrangères, recueillait, pour les lui soumettre, les renseignemens les plus précis que les voyageurs pussent fournir sur cette grande question. Napoléon n’est plus, et le monde a changé de face. Les moyens d’attaque et de défense se sont égalisés ; les nations cherchent dans des luttes d’intelligence et d’industrie des résultats plus complets et plus durables que ceux qu’elles devaient autrefois au hasard des batailles. Il y a donc ici encore une question préalable, c’est celle de l’opportunité. La Russie a-t-elle en ce moment, aura-t-elle d’ici à long-temps un intérêt véritable à menacer les possessions anglaises dans l’Inde ? Nous ne le croyons pas ; mais, en supposant même qu’elle eût conçu le projet formel de substituer au moins en partie sa domination et son influence à la domination et à l’influence britanniques, nous sommes convaincu que les moyens d’exécution d’un semblable projet ne sauraient être réunis avant plusieurs années, et au nombre de ces moyens d’exécution nous n’hésiterions pas à placer, comme condition indispensable de succès, une alliance qui, dans l’état actuel de l’Europe, est impossible, ou du moins on ne peut plus improbable. Mais, en dehors de ces éventualités conjecturales, il y a des droits évidens, des intérêts actuels, qui peuvent et doivent trouver leur satisfaction. La Russie, par sa position géographique, est, de tous les états du continent, celui qui semble destiné plus particulièrement à servir d’entrepôt au commerce de l’Europe avec l’Asie centrale. Le principal obstacle qui s’oppose au développement de ce commerce est l’insociabilité des peuplades asiatiques voisines de la Russie. Cette puissance a un intérêt immédiat à changer le plus promptement possible un état de choses dont elle souffre dans le présent, et qui entrave évidemment son avenir. De là ses tentatives pour arriver à étendre et à assurer ses communications avec les contrées situées à l’est de la mer Caspienne. La plus importante de ses expéditions avait eu lieu sous Pierre-le-Grand. Le prince Bekevitche, envoyé à Khiva avec un détachement de soldats, fut assassiné avec toute sa troupe, malgré la foi des traités et des sermens. Une partie de son corps d’armée, qui avait été cantonnée sur les bords de la mer Caspienne pour y former des établissemens fortifiés, fut obligée de se rembarquer et de s’en retourner à Astrakhan. En 1813, près d’un siècle avait passé sur ces évènemens, et la Russie confia à un marchand arménien de Derbend une mission en Tourkomanie, qui n’eut aucun résultat important. En 1819, le capitaine Mouraviev fut envoyé à Khiva : il a publié une relation intéressante de son voyage [38]. L’importance de la possession de Khiva avait fortement frappé Mouraviev, qui ne semblait pas regarder comme douteux le succès d’une expédition dirigée contre ce petit état. « Si nous possédions Khiva, dont la conquête ne serait pas difficile, dit M. Mouraviev, les nomades du centre de l’Asie auraient redouté notre puissance, et il se serait établi une route de commerce par le Sind et l’Amou-Déria jusqu’en Russie ; alors toutes les richesses de l’Asie auraient afflué dans notre patrie, et nous eussions vu se réaliser le brillant projet de Pierre-le-Grand. Maîtres de Khiva, beaucoup d’autres états se seraient trouvés sous notre dépendance. En un mot, Khiva est en ce moment un poste avancé qui s’oppose au commerce de la Russie avec la Boukharie et l’Inde septentrionale ; sous notre dépendance, la Khivie serait devenue une sauvegarde qui aurait défendu ce commerce contre les attaques des peuplades dispersées dans les steppes de l’Asie méridionale. Cette oasis, située au milieu d’un océan de sable, serait devenue le point de réunion de tout le commerce de l’Asie, et aurait ébranlé jusqu’au centre de l’Inde l’énorme supériorité commerciale des dominateurs de la mer. La route de Khiva à Astrakhan pourraît être de beaucoup abrégée, puisqu’il n’y a que dix-sept jours de marche d’Ourghendj à la baie de Krasnovodks, d’où, par un vent favorable, on peut aller en peu de jours à Astrakhan. »

En 1820, des envoyés de Bôkhara ayant exprimé le désir de voir une ambassade russe se rendre dans leur pays, ce vœu fut accueilli par l’empereur Alexandre, qui nomma son chargé d’affaires auprès du khan de Bôkhara un conseiller d’état, M. de Négri. Parmi les personnes attachées à cette mission se trouvait le colonel de Meyendorf. La relation rédigée par cet officier a été publiée à Paris en 1826 [39]. M. de Meyendorff insiste, de son côté, sur les avantages immenses qui résulteraient de l’établissement de cette influence légitime que la Russie a le droit d’exercer dans l’Asie centrale. « La marche progressive des lumières en Russie appelle ce vaste empire à réaliser une idée aussi généreuse. C’est à la Russie qu’il appartient de donner aux khanats de l’Asie centrale une impulsion salutaire, et de répandre sur ces contrées tous les bienfaits de la civilisation européenne. » La Russie a constamment entretenu, depuis cette époque, des relations actives avec Bôkhara, et il est probable que ce point sera le centre de la lutte commerciale qui s’engage aujourd’hui entre elle et l’Angleterre, lutte appuyée du côté des Anglais par l’expédition de l’Afghanistan, et du côté de la Russie par celle de Khiva. Cette dernière expédition, préparée à Orenbourg sous les ordres du général Perowski, avait été précédée d’un manifeste que nos journaux ont reproduit, et qui énumère les griefs très réels de la Russie contre le khan de Khiva. L’expédition, partie à la fin de novembre dernier, et dont on avait annoncé la marche au-delà de l’Emba, vers le 12 janvier, avait été attaquée près des bords de cette rivière par quelques partis de Khiviens qui avaient été repoussés et n’avaient plus reparu. Toutefois les froids extrêmes, les raffales de neige et les fatigues de la route paraissent avoir causé une perte considérable en hommes et la mort d’un si grand nombre de chameaux, que le général Perowski, se voyant encore à une distance considérable de Khiva à la fin de janvier, et craignant que tous les moyens de transport ne vinssent à lui manquer par suite de la rigueur inaccoutumée de la saison, a jugé à propos de rétrograder pour prendre position sur l’Emba, près de ses magasins. Il paraîtrait, d’après les dernières nouvelles, que ce mouvement rétrograde était complété au 14 février, et que de là, c’est-à-dire des rives de l’Emba, une partie du corps d’armée expéditionnaire se serait repliée sur Orenbourg. L’expédition doit être conséquemment considérée comme abandonnée pour cette saison. Mais la Russie, une fois décidée à pousser à bout cette entreprise, ne reculera pas, et on peut être certain que dès ce moment des préparatifs sur une plus grande échelle et protégés par des précautions plus minutieuses encore que celles qui avaient été employées naguère, sont en pleine activité. Au reste, la conduite des troupes russes, pendant cette marche aventureuse et cette pénible retraite, ne paraît pas moins digne d’admiration et d’éloges que celle de l’armée anglaise franchissant, au milieu d’épreuves d’un autre genre, les passes du Bolan. Le cabinet russe ne se laissera pas démoraliser par un échec. Les tribus Kirghis et Kaissacks, qui ont aidé les Russes dans leur dernière tentative, seront encore leurs auxiliaires dans la nouvelle expédition qui se prépare. Trois cents lieues de pays ne sont pas un obstacle infranchissable pour des nomades qui peuvent aller partout où leurs chevaux trouveront de l’eau et des pâturages, et qui n’exigent pour leur propre subsistance que ce que la nature ne refuse nulle part. Toutefois, nous le répétons, il est de l’intérêt de la Russie de se borner en ce moment à prendre position dans l’Asie centrale pour la protection et l’agrandissement de son commerce ; c’est un droit qu’elle peut exercer sans que l’Angleterre puisse s’en offenser, et si la rencontre de ces deux puissances prenait, contre toute apparence, un caractère hostile, la faute n’en sera pas à la Russie. Il n’est pas au pouvoir de l’Angleterre d’arrêter la marche de la civilisation dans l’Inde. Ce qu’elle pouvait faire, c’était de s’associer au mouvement et de le diriger, et c’est ce qu’elle a fait ; mais, tout en s’efforçant de féconder les élémens divers de ses richesses territoriales, et de développer les ressources industrielles et commerciales de son empire, elle a voulu avant tout, et pour son seul intérêt, exclure de cette œuvre d’avenir le concours des autres nations européennes, et même jusqu’à leur influence politique. C’est là, selon nous, qu’est le vice radical de son système, et nous ne pouvons croire qu’elle persiste dans cette voie d’exclusion. Malheureusement les nations, comme les individus, s’abusent parfois sur leur valeur réelle, se laissent aller au courant des habitudes et de la routine, caressant certains préjugés vaniteux, s’accoutumant à regarder comme un droit ce qui n’a été que le résultat de la tolérance ou de l’insouciance des autres nations. Les Anglais, en particulier, regardant la mer comme leur domaine, et les spéculations basées sur une exportation illimitée de leurs produits comme un privilège, s’étonnent, s’alarment et s’offensent même au besoin avec un naïf égoïsme de toute tentative de concurrence. C’est là l’écueil contre lequel viendra peut-être se briser l’avenir de l’Inde britannique. Il est toujours plus aisé de détruire que d’édifier, et, par une conséquence inévitable de ce principe, il sera toujours comparativement facile de s’entendre pour renverser une domination qui n’aura pas su se ménager d’alliances solides au dehors, et au dedans l’affection et la reconnaissance des peuples. L’existence de l’empire russe a été toute militaire jusqu’à ce jour, elle le sera long-temps encore. La Russie a besoin de la guerre ; si l’Angleterre lui fournit un prétexte, elle ébranlera bientôt l’Asie : Da mihi punctum, et terram movebo. Pierre-le-Grand avait dit : « Il faut maintenir l’empire dans un état de guerre perpétuelle… se pénétrer de cette vérité que le commerce des Indes est le commerce du monde, et que celui qui en peut disposer exclusivement est le maître de l’Europe. »

Il est de l’intérêt de l’Europe continentale, de celui de la France en particulier, que la Russie tienne l’Angleterre en échec dans l’extrême Orient. Les forces matérielles de la Russie ne sauraient rester inactives ; si elle est repoussée du côté de l’Asie centrale, elle retombera de tout son poids sur l’Occident, et une politique traditionnelle lui fait une loi de se mêler à toutes les querelles de l’Europe. Il ne faudrait pas cependant non plus laisser le champ trop libre à la Russie du côté de l’Inde ; car, si une lutte sérieuse s’engageait entre elle seule et l’Angleterre, en supposant cette lutte terminée en sa faveur et l’Angleterre ruinée, où serait la digue qui arrêterait le torrent ? Quant à présent, l’attitude de la France doit être celle de l’observation, mais de l’observation active. Tout en désirant le maintien de la paix, la France ne doit pas permettre qu’on dispose de l’avenir politique de l’Orient, et surtout de son avenir commercial, sans sa participation. Le temps a emporté bien des questions ; mais, comme le faisait observer un homme d’état dans le sein de notre parlement, la question d’Orient est restée et grandit tous les jours. Autour de cette question désormais s’agiteront les ambitions les plus hautes et se grouperont les plus vastes ressources, les combinaisons les plus hardies. L’organisation politique de la Russie est très favorable à l’accomplissement de ces grands desseins. La force du gouvernement ne s’use pas comme chez nous, dans ces derniers temps, en luttes électorales, en débats de tribune, en vaines agitations de politique intérieure, efforts stériles où il s’est dépensé journellement plus de capital intellectuel, plus d’activité physique et de temps, qu’il n’en eût fallu pour doter la France d’une bonne moitié des avantages qui lui manquent encore. La question financière, c’est-à-dire commerciale, est celle qui préoccupe le plus vivement le gouvernement impérial. Celle de la domination russe en Orient s’y rattache par des conséquences nécessaires, et c’est ce qui inspire aux Anglais une jalousie et une inquiétude dont la correspondance entre les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg a fait foi.

Nous avons indiqué plus haut les symptômes d’hostilité latente qui, dans l’Inde anglaise, paraissaient se rattacher d’un côté à l’influence de la Perse et de la Russie, de l’autre à celle de l’Hindo-Chine. Cet état de choses exige une surveillance continuelle de la part du gouvernement, et ne lui permet pas de dégarnir de troupes les points intérieurs qui commandent le pays. En même temps, à mesure que les frontières de l’empire reculent dans une direction quelconque, l’occupation militaire des points les plus importans du territoire nouvellement acquis devient indispensable, et c’est ainsi qu’il a fallu procéder dans le Sindh, en Afghanistan, à Karnoul, à Djodpour ; c’est ainsi qu’il a fallu déposer le radja de Sattara et entretenir un corps d’observation sur les bords du Sutledge, pour être prêt à intervenir dans les troubles dont le Pandjab est menacé, depuis la mort de Randjît-Singh, par l’incapacité de Karrak-Singh, l’ambition de son jeune fils et les prétentions rivales des serdars sikhs. Les relations du gouvernement suprême avec la cour d’Ava ne sont pas amicales, mais il n’est pas douteux que les triomphes obtenus par l’armée anglaise dans l’Afghanistan auront fait réfléchir le souverain birman et considérablement refroidi son ardeur guerrière et ses projets de vengeance ; cependant il nous paraît probable que la lutte n’est que retardée. Les Anglais se verront forcés, avant long-temps, de se rendre maîtres du cours de l’Irrawadi, comme ils se sont rendus maîtres des cours du Barrampouter et de l’Indus, ou du moins de substituer un pouvoir ami à une domination hostile dans les pays situés au-delà du Barrampouter.

Le gouvernement anglais a fait de grands efforts pour mettre son armée dans l’Inde sur un pied tel qu’il devînt possible de satisfaire à toutes ces conditions. Il a fait plus encore. La rupture violente et imprévue de ses relations amicales avec la Chine, par suite de l’abolition du trac de l’opium prononcée par l’empereur, a déjà amené des collisions sanglantes, et pourrait entraîner une longue guerre. Une expédition a dû faire voile du golfe du Bengale, à la fin de mars, pour les mers de Chine, avec des troupes de débarquement et un matériel considérable. De l’issue de cette expédition dépend en grande partie l’avenir du commerce anglais dans ces mers.

Cette grande affaire de Chine, qui mérite à tant d’égards d’être étudiée et suivie avec soin, a déjà donné lieu à mille conjectures, et amené la publication d’un nombre infini de pièces officielles, de renseignemens particuliers ; elle a fait éclore plusieurs plans de campagne, et les appréciations les plus diverses des causes qui ont provoqué la rupture, comme aussi des conséquences probables de ce grand évènement. La conduite du surintendant anglais et celle des hauts fonctionnaires chinois ont été surtout l’objet d’une polémique active. Il serait difficile de faire dès à présent la part des hommes et des choses dans cette lutte imprévue, où figurent des personnages que la main de la Russie pousse peut-être, sans qu’ils s’en doutent, au premier plan. Le premier acte de ce drame étrange se terminait le 3 novembre dernier par un combat entre deux corvettes anglaises et vingt-neuf jonques de guerre chinoises, combat où l’activité et la précision fatale de l’artillerie européenne ont remporté une victoire sanglante et décisive. Une des jonques a sauté, trois ont coulé bas, le reste a pris la fuite dans le plus grand désarroi, et tout espoir d’accommodement s’est évanoui pour long-temps sans doute. On se trompe cependant si l’on pense que la rupture des relations régulières entre les deux peuples ait fait un tort considérable et immédiat au commerce anglais dans l’Inde. Le commerce de l’opium, depuis la saisie opérée par le commissaire Lin, a repris une activité prodigieuse, et le gouvernement suprême de l’Inde se croit tellement sûr des débouchés que lui ménagent l’audace et l’intelligence des contrebandiers, qu’il a fait des avances aux cultivateurs indigènes sur la même échelle de production que par le passé, comme si rien ne devait entraver ce monstrueux trafic. Quoique nous ne puissions entrer dans les détails et aller au cœur de cette question d’opium en particulier, nous signalerons en passant une erreur dans laquelle sont tombés plusieurs publicistes à l’égard de l’extension donnée à la culture du pavot dans l’Inde anglaise. Selon eux, « le revenu de l’Inde presque tout entier est engagé dans le commerce de l’opium, et pour suffire à une immense production, il a fallu que presque toute l’Inde fût transformée en un champ de pavots ! » Pour la première partie de cette assertion, nous renvoyons nos lecteurs aux chiffres que nous avons donnés plus haut sur les diverses sources des revenus de l’Inde anglaise ; quant à l’extension réelle de la culture du pavot, voici des données précises :

La culture du pavot se fait principalement dans quelques districts du Malwa et des provinces de Bénarès et de Patna. Des recherches faites avec beaucoup de soin par ordre du gouvernement, en 1820, avaient établi que, dans le Nalwa, 87,000 bigahs de terre (environ 22,000 hectares) étaient consacrés à cette culture, et fournissaient à l’exportation environ 8,000 mands, ou 4,000 caisses d’opium. En 1838, il a été expédié de Bombay 25,000 caisses, ce qui suppose que la production a sextuplé depuis 1820, ou, en d’autres termes, que la culture du pavot occupait en 1838 de 130 à 140,000 hectares. Or, le Malwa produit à lui seul plus de la moitié de la quantité totale, et à la même époque, 1838, le Bengale a produit 19,500 caisses, ce qui donne à peu près 100,000 hectares de culture. En somme, on peut estimer à 250,000 hectares environ la superficie occupée par la culture du pavot [40]. Il y a loin de là aux conclusions que nous avons cru utile de combattre, et les conséquences de la cessation partielle du commerce de l’opium ne sauraient être aussi graves qu’on se l’est imaginé. Quoi qu’il en soit néanmoins, l’Angleterre a un intérêt immense à amener, par la combinaison de mesures énergiques avec les ressources ordinaires de la diplomatie, le rétablissement du commerce légal entre la Chine et elle. Les Anglais ont réuni, dans ce but, comme nous l’avons dit, des forces imposantes de terre et de mer pour appuyer ces négociations d’un ordre nouveau qu’ils se proposent d’ouvrir avec le céleste empire. Les mesures hostiles annoncées par le gouvernement de la reine ont mis en émoi le parlement, qui n’a approuvé qu’à une bien faible majorité (neuf voix) la conduite tenue par le ministère dans la direction des grands intérêts qui lui sont confiés.

L’Angleterre a décidé que la suspension de son commerce avec la Chine ne serait que momentanée, et elle espère que l’arrivée de l’expédition formidable qui a été préparée à cet effet suffira pour faire accepter à l’empereur les conditions qu’on aura soin d’offrir avant de pousser les choses aux dernières extrémités, conditions qui auraient pour résultat d’asseoir les futures relations des deux puissances sur des bases plus conformes à la dignité de l’Angleterre et à ses intérêts. Il serait possible, c’est du moins l’opinion de plusieurs personnes qui ont été à même d’étudier le caractère chinois [41], que les Anglais rencontrassent de plus sérieux obstacles qu’ils ne l’ont supposé. Mais en Chine comme ailleurs l’énergie, l’intelligence et la science militaire peuvent faire beaucoup ; l’or répandu à propos peut faire le reste. Les principaux griefs qui ont été mis en avant pour justifier les mesures hostiles de la Grande-Bretagne sont énumérés dans un document rédigé par le capitaine Elliot, surintendant du commerce anglais en Chine, dans l’intention de le soumettre à la cour céleste. Nous ne citerons que les derniers paragraphes de cette pièce, dont la date est, du reste, antérieure de plusieurs mois à la rupture définitive [42]. Faisant allusion à la violation des promesses faites par le commissaire impérial Lin, après la cession des vingt mille caisses d’opium appartenant au commerce anglais en Chine, le capitaine Elliot s’exprime ainsi :

« Peut-on opérer une grande réforme morale et politique en sacrifiant tous les principes de vérité, de modération et de justice ? ou peut-on penser que ces mesures spoliatrices anéantiront le commerce de l’opium ? De telles espérances sont futiles, et l’empereur a été trompé.

« Mais, s’est-on demandé de l’autre côté, les intentions sages et justes de l’empereur ne peuvent-elles pas et ne doivent-elles pas être remplies ? Assurément, elles pourraient et devraient l’être.

« Il est certain, cependant, que les dernières mesures du commissaire ont retardé l’accomplissement de la volonté impériale, ont donné une immense impulsion au trafic de l’opium, qui était, plusieurs mois avant son arrivée, dans un état de stagnation, et ont ébranlé la prospérité de ces provinces florissantes.

« Il est probable que le résultat de ces mesures sera de semer l’agitation sur toutes les côtes de l’empire, de ruiner des milliers de familles étrangères et indigènes, et d’interrompre les relations de paix qui ont existé depuis près de deux siècles entre la cour céleste et l’Angleterre.

« Les marchands et les navires de la nation anglaise ne se rendent pas à Canton et à Whampoa, parce que toute protection leur est refusée au mépris des gracieux commandemens de l’empereur, parce que l’on a caché la vérité à sa majesté impériale, parce qu’il n’y a plus de sûreté pour une poignée d’hommes sans défense, si ces hommes se mettaient à la merci du gouvernement de Canton, parce qu’il serait dérogatoire à la dignité de leur souveraine et de leur nation d’oublier toutes les insultes et outrages dont ils ont été l’objet, avant que justice entière ait été rendue, et jusqu’à ce que toutes les relations commerciales et autres aient été placées sur un pied honorable et sûr, tant pour cet empire que pour l’Angleterre. Le temps approche ; la gracieuse souveraine de la nation anglaise fera connaître la vérité au sage et auguste prince qui occupe le trône de cet empire, et toutes choses seront réglées selon les principes de la plus juste raison.

« Elliot et les hommes de sa nation en Chine soumettent les expressions de leur plus profonde vénération pour le grand empereur. »


Un ancien employé de la compagnie des Indes à Canton, M. Hamilton Lindsay, a publié, sur la question de Chine, un petit écrit où, de son point de vue, il résume nettement les principales circonstances du démêlé entre les autorités chinoises et le surintendant. Les conclusions de M. Lindsay, tout exclusivement anglaises qu’elles puissent être, nous semblent indiquer avec assez de probabilité la marche que le gouvernement de la reine suivra pour arriver au but : nous les reproduirons donc avant de terminer ce que nous avons à dire, quant à présent, sur cette immense question.


Selon M. Lindsay, les conditions à imposer au céleste empire sont les suivantes :

I° Indemnité pour la valeur de l’opium livré par le capitaine Elliot, et pour toutes les pertes éprouvées par les sujets anglais, par suite de la cessation de commerce ;

2° Satisfaction de l’insulte faite à sa majesté dans la personne de son représentant.


Voilà pour le passé. Quant à l’avenir, le premier point et le plus important à obtenir pour le maintien de la bonne intelligence est un libre accès à la cour impériale, ce qui ne peut se faire que par la résidence d’un ambassadeur à Pékin. Ceci sera désagréable aux Chinois ; mais comme on peut montrer un précédent dans l’établissement d’une mission russe qui a résidé long-temps à Pékin, le gouvernement chinois pourrait céder sans se compromettre et s’avilir aux yeux de la nation. Ce point une fois obtenu, on arriverait naturellement à la conclusion d’un traité de commerce ouvrant aux Anglais un ou plusieurs ports du nord, et établissant un système défini de règlemens pour les relations futures. Bien des gens en Angleterre pensent que la possession de quelque île sur la côte de Chine, où les sujets de sa majesté britannique pourraient faire le commerce sous la protection du pavillon national, serait une chose désirable. De grandes et sérieuses objections, selon M. Lindsay, se présentent à l’adoption de cette mesure. Rien ne tendrait autant à dégrader le gouvernement impérial, aux yeux du peuple chinois, que la demande d’une telle concession, qui, même en ne considérant que les intérêts anglais, aurait une tendance funeste. Le but des Anglais en Chine doit être, non un agrandissement territorial, mais le maintien des relations commerciales, et il serait à craindre qu’une fois le drapeau britannique planté sur un territoire enlevé au céleste empire, des circonstances ne vinssent forcer les Anglais à reculer les limites de ce territoire, et commencer ainsi en Chine la répétition de ce qui s’est passé dans l’Inde anglaise. Rien ne serait plus aisé que de précipiter cet empire dans la confusion et l’anarchie, car il y règne beaucoup de mécontentement, et la dynastie actuelle n’est rien moins que solidement assise sur le trône. Il suffira de donner au gouvernement chinois une leçon sévère. M. Lindsay opine pour qu’on fasse sauter tous les forts à l’embouchure de la rivière de Canton, ce qui sera l’ouvrage d’un jour pour une escadre anglaise telle que celle qui, probablement, est dans les mers de Chine au moment où nous écrivons. Un grand point, selon M. Lindsay, serait de s’emparer du commissaire Lin, qui réside fréquemment au Bogue, ou de tout autre mandarin de haut rang, qui servirait merveilleusement pour nouer des négociations utiles avec l’empereur. Après avoir fait preuve de force, on serait libre de montrer une modération et une réserve qui ne pourraient plus être attribuées à la crainte. Si le gouvernement impérial n’était pas suffisamment humilié pour souscrire aux demandes des Anglais, il faudrait recourir à un blocus de la côte, blocus qui comprendrait les ports de Canton, d’Amoy, de Ningpo et de Shanghae.

Voilà le plan de M. Lindsay. Il a au moins le mérite d’être exposé avec franchise et d’indiquer d’honnêtes convictions. L’opinion de cet ancien fonctionnaire n’est certes pas favorable au caractère du gouvernement chinois ; en revanche, il pense beaucoup plus de bien des Chinois en général, qu’on n’aurait pu s’y attendre. M. Lindsay termine son exposé par les considérations et les détails suivans, qu’il nous a paru intéressant de reproduire :


« Mon but, en présentant cette brochure au public, a été de prouver que, dans les hostilités pendantes, la justice était de notre côté. Je ne suis point mu par des motifs de vengeance ou d’animosité contre les Chinois ; loin de là : je trouve que le gouvernement a toujours été injuste et oppressif à l’égard des étrangers, mais j’aime la nation, et je suis convaincu que, sous un système tel que celui que j’espère voir bientôt en vigueur, les relations les plus amicales pourraient exister entre eux et nous. J’ai connu intimement beaucoup de Chinois dans l’intégrité et l’honneur desquels je placerais une confiance aussi entière que dans ceux d’aucun de mes compatriotes. La conduite jalouse du gouvernement s’est opposée jusqu’à ce jour à l’extension des relations sociales ; mais si cet obstacle disparaissait, nous verrions alors les traits plus aimables du caractère chinois dans leur véritable jour.

« Je conclurai en racontant une anecdote relative à un Chinois de mes amis, anecdote qui se rapporte jusqu’à un certain point aux troubles récens et qui lui fait tellement honneur, que j’ai grand plaisir à la rappeler. Cet homme était un très honorable et très intelligent marchand de soieries qui faisait fréquemment le commerce de l’opium. En 1837, il avait pris des engagemens avec notre maison pour livrer, l’année suivante, des soieries à un prix fixé, et avait reçu une somme considérable d’argent en avance. Quand les troubles commencèrent ; le nom de mon ami parut sur le livre noir du gouverneur, parmi ceux des principaux spéculateurs en opium, et une forte récompense fut promise pour son arrestation. La saison avançait, et nous n’entendions pas parler de lui ; en même temps, le prix des soieries avait haussé, de sorte qu’il n’eût pu remplir son engagement qu’en subissant une perte de 15 pour 100. Je dois avouer que, dans ces circonstances, nous n’avions que peu d’espoir de revoir notre soie ou notre argent, lorsqu’une nuit, en décembre 1838 ; au moment où la persécution de tous ceux qui étaient enveloppés dans l’affaire de l’opium était à son apogée, un Chinois vint me trouver et m’annonça que mon ami était à Canton et désirait me parler. Je l’accompagnai à une petite boutique chinoise où je trouvai mon ami. Il me dit : « Je suis venu à Canton au péril de ma vie, pour remplir mes engagemens envers vous et envers messieurs… Les soieries que je vous ai promises sont entre les mains d’un tel. Il faut que vous preniez des arrangemens pour les faire passer par l’entremise d’un marchand hong sans m’exposer, car, si elles sont saisies, ma mort est certaine. Si elles ne sont pas d’aussi belle qualité que celles que j’avais promises, mon ami en a davantage à votre disposition ; vous pourrez choisir ce que vous voudrez, et je paierai, s’il y a lieu, la différence en valeur. » J’avoue que je fus vivement touché de cette conduite si honorable, et je le pressai fortement de ne pas perdre un instant pour retourner dans le lieu qui lui servait d’asile et qui se trouvait dans une province éloignée. Le lendemain, je vis le Chinois auquel il m’avait adressé, et je reçus de lui toute la soie qu’il devait me remettre et qui se trouva de la plus belle qualité. Je suis heureux de pouvoir dire que mon ami échappa aux griffes de l’inquisition chinoise, et qu’il était en sûreté d’après les derniers avis que j’ai reçus.

« Un trait pareil fait également honneur à l’individu et à la nation, et je crois fermement que de tels hommes sont nombreux en Chine. Que nous obtenions seulement liberté et sûreté dans nos relations avec la Chine, et les deux peuples en retireront de grands avantages. »


Nous pensons, avec M. Lindsay, qu’il est à désirer que les relations de l’Angleterre avec le céleste empire prennent un caractère de dignité, de libéralité et de justice qu’elles n’ont pas eu jusqu’à ce jour ; mais nous pensons aussi, avec ou sans M. Lindsay, que le temps est venu pour les autres nations européennes, et pour la France surtout, de prendre une part active, régulière, durable au commerce de la Chine. Nous espérons, dans tous les cas, que la France observera attentivement la marche des évènemens, depuis les bouches de l’Indus jusqu’à Canton et au-delà ; qu’elle n’oubliera pas que les produits de ses manufactures peuvent chercher et doivent trouver de nouveaux débouchés dans l’extrême Orient ; que des marchandises de peu de volume, expédiées de Marseille, pourront bientôt, quelque merveilleux que cela paraisse, arriver à Bombay ou à Karatchi en trente jours, à Loudianah en six semaines ; que le commerce des îles de la Sonde et des mers de Chine doit nécessairement recevoir une impulsion nouvelle et salutaire des évènemens mêmes qui semblent devoir entraver le commerce de l’Angleterre dans ces parages ; qu’il y a place dans ces spéculations pour nous comme pour les Américains ; qu’en un mot la France doit se présenter dans les mers de l’Inde et de la Chine, partout où l’avenir de ses relations commerciales l’invite à faire flotter son pavillon.


A. DE JANCIGNY.

  1. Voyez les livraisons du 1er janvier, du 15 février et du 15 mars 1840.
  2. History of British India, 6 vol. in-8°, Londres, 1826. — Une quatrième édition de cet important ouvrage se publie en ce moment sous le titre suivant : The History of British India, by James Mill, esq., fourth edition (in 8 vol.), with notes and continuation by H. H. Wilson. — M. Wilson est le célèbre orientaliste qui a été long-temps secrétaire de la société asiatique de Calcutta, et qui professe aujourd’hui le sanscrit à l’université d’Oxford.
  3. History o f the political and military transactions in India during the administration of the marquess of Hastings, by Henry T. Prinsep, of the Bengal civil service, etc. — H.-T. Prinsep, aujourd’hui l’un des secrétaires du gouvernement suprême à Calcutta, est frère de G. Prinsep, mort il y a un an à Calcutta, auteur d’un mémoire très estimé sur la navigation du Gange (1830), travail où nous avons puisé (avec Ritter) des données intéressantes pour la comparaison des domaines fluviaux du Gange et de l’Indus. ( Un autre frère, James Prinsep, secrétaire de la Société asiatique de Calcutta, s’est fait remarquer par ses recherches numismatiques et paléographiques, qui ont éclairé d’un jour tout nouveau l’histoire ancienne de l’Hindoustan.
  4. Heber’s narrative of a journey from Calcutta to Bombay, etc., 3 vol. in-8°, Londres, 1828. — Heber est mort évêque de Calcutta, en tournée épiscopale à Tritchinopoli, en 1826.
  5. India or facts submitted to illustrate the character and condition of the native inhabitants, etc., by R. Richards, esq., 2 vol. in-8°, Londres, 1829.
  6. Rise and progress of the British power in India, by Peter Auber, M. R. A. S., etc., 2 vol., in-8°, Londres, 1837.
  7. Le plus important des ouvrages que l’on puisse consulter sur l’état actuel des Indes anglaises est sans contredit celui qu’a publié M. R. Montgomery-Martin, en 1839, sous ce titre : Statistics of the colonies of the British empire, etc. ; travail immense, résumé très remarquable de tous les documens officiels et authentiques auxquels il était possible d’avoir accès ; — On peut consulter aussi avec fruit les ouvrages du même auteur, intitulés History of the possessions of the Hon.-East India company, etc., 2 vol., 1837, et Condition of the Anglo-Eastern : empire in 1832, 1 vol., 1833.
  8. Voyez, pour le développement scientifique des formes de transition de la Haute-Asie aux basses terres de l’Inde antérieure, Ritter, tom. V, pag. 424 et suiv.
  9. Discours d’ouverture de la société asiatique de Calcutta, 1786.
  10. Voyez Exposition of the pratical operation of the judicial and revenue systems of India, etc., by Rajah Rammohun-Roy, London, 1832, in-8°.
  11. Le grand Atlas de l’Inde, résultat principal de ces immenses travaux, et qui se publie par ordre de la cour des directeurs, est arrivé à sa trentième feuille. L’échelle en est d’un pouce par quatre milles anglais.
  12. Charte de 1833, art. 35.
  13. Les jeunes gens admis à concourir pour les emplois civils (le service civil, aux Indes anglaises, embrasse l’administration, la justice et les finances) portent le titre de writers, écrivains. Cette dénomination fait partie de l’ancienne classification des employés civils de la compagnie en writers, écrivains ; factor, facteurs, après cinq ans de grade d’écrivain ; junior merchants, après trois ans d’emploi comme facteurs ; senior merchants enfin, après trois ans d’emploi comme junior, c’est-à-dire après onze ans de service.
    Cette singulière classification n’est plus en rapport avec les formes et le but de l’administration actuelle.
  14. Le patronage qui, s’attache au titre de directeur de la compagnie est le plus important avantage de cette position. Le traitement d’un directeur n’est que de 300 liv. sterl. (environ 7,600 francs). Le président du bureau de contrôle reçoit 3,500 liv. sterl. par an (à peu près 90,000 fr.). Le département des affaires de l’Inde coûte à l’état environ 800,000 fr. par an. L’ensemble des traitemens payés à l’hôtel de la compagnie des Indes s’élève, d’après nos calculs, à près de 3 millions de francs par an.
  15. C’est-à-dire dix fois la superficie de l’Angleterre.
  16. Art. 39 de la Charte.
  17. Voyez l’art. 13 de notre charte constitutionnelle.
  18. Art. 43, 44 et 45 de la charte.
  19. Pour donner une idée de la complication des relations politiques du gouvernement suprême avec cette multitude de chefs d’origine hindoue ou musulmane, il suffira de dire que le nombre des serdars et petits chefs ayant des agens accrédites auprès du résident anglais à Ambalah (ville principale des états sikhs protégés, sur la rive gauche du Sutledje), est d’environ cent cinquante, que les radjâhs ou serdars principaux du Bondèlkund sont au nombre de trente-sept, ceux du Radjpoutana de vingt-deux, etc.
  20. Nous ferons observer en passant que la race radjpout présente un caractère d’indépendance, de dignité chevaleresque et de force qu’on chercherait vainement parmi les autres nations ou tribus qui peuplent la vaste étendue de l’empire hindo-britannique. Malgré le contact des Européens, les mœurs des Radjpouts ont conservé leur âpre originalité et leur poésie primitive.
  21. Collector, receveur-général.
  22. Dans les présidences du Bengale et de Madras, et dans le gouvernement des provinces de l’ouest, les revenus excèdent de beaucoup les dépenses. Bombay est, au contraire, toujours en déficit. Ce déficit s’élevait en 1836-37 à plus de 7 millions de francs.
  23. Les exercices se comptent du 30 avril d’une année au 30 avril de l’année suivante.
  24. De 1802 à 1618, il était entré dans le port de Calcutta un nombre de navires jaugeant en tout 2,632,653 tonneaux ; de 1819 à 1835, 2,440,471, montrant une diminution d’environ 200,000 tonneaux en dix-sept ans.
  25. Nous empruntons ces derniers détails à une brochure publiée ces jours derniers à Bordeaux, sous ce titre : Notes analytiques sur le commerce français au Bengale, par J.-A. Walker, de la maison J. A. Walker et comp., de Calcutta, petit in-4° de 100 pages. — Ce petit ouvrage, dont nous avons en ce moment sous les yeux un exemplaire que l’auteur a bien voulu nous adresser, contient des renseignemens importans et très curieux sur le commerce du Bengale et des Indes anglaises en général. L’auteur indique avec netteté les causes principales qui nuisent au développement de nos relations commerciales avec ce pays ; il ne se borne pas à signaler le mal, il désigne aussi le remède. Ses vues à cet égard nous paraissent mériter toute l’attention du haut commerce et du gouvernement.
  26. T’hugs (prononcez theuggs) dans l’Hindoustan proprement dit, et p’hansigars dans le Dekkan, voleurs et assassins, surtout étrangleurs par profession. Les Thugs admettent des hommes de toute caste, mais surtout des Brahmes.
  27. Le gouvernement anglais a institué deux ordres du mérite militaire destinés à récompenser les longs et fidèles services et les actions d’éclat des officiers, sous-officiers et soldats des troupes indigènes. Ces ordres portent les noms d’Ordre du Mérite et Ordre de l’Inde anglaise (Order of British India). Les premières décorations de l’Ordre de l’Inde anglaise ont été accordées en 1838.
    Shâh-Shoudjah, de son côté, a institué un ordre de chevalerie qu’il a appelé Ordre de l’empire Douranie, et dont les principaux officiers anglais faisant partie de l’expédition d’Afghanistan ont été décorés, il y a quelques mois.
    Le maharadjâh sikh, Randjît-Singh, avait dévancé Shâh-Shoudjâ dans la création de distinctions honorifiques à l’instar de celles d’Europe. L’Ordre du Pandjâb avait été conféré déjà, du vivant de Randjît-Singh, à plusieurs officiers de l’armée anglaise et à nos braves compatriotes au service du maharadjâh.
  28. L’armée du Bengale est distribuée dans la présidence de ce nom et dans les provinces de l’ouest. Le gouvernement des provinces de l’ouest n’a point d’armée qui lui soit propre.
  29. L’idée exprimée en français par le mot régiment diffère beaucoup de celle qu’exprime ce même mot dans l’Inde anglaise. Les régimens dans l’Inde n’ont, en général, qu’un bataillon ; ces bataillons ne comptaient pas 650 hommes l’un dans l’autre, il y a un an. A la revue passée par Randjît-Singh, le 3 décembre 1838, le gouverneur-général avait rassemblé 10,500 hommes de troupes de toutes armes, dont quinze régimens d’infanterie : ces quinze régimens présentaient un effectif de 8,500 hommes, ou environ 630 hommes par régiment :: six régimens de cavalerie, la cavalerie irrégulière de Skinner et l’artillerie formaient les 2,000 hommes restans.
    Des dispositions toutes récentes ont porté l’effectif des régimens d’infanterie de la reine (servant dans l’Inde) à 1,000 hommes, et des régimens d’infanterie de la compagnie à 900.
  30. Les données approximatives que nous avons recueillies fourniraient la comparaison suivante :
    La Russie compte 1 soldat pour 57 habitans
    Prusse 80
    Autriche 118
    France 122
    Hollande 142
    Angleterre 320
    Inde anglaise 555
    Etats-Unis 1,077
  31. James Tod, Annals and antiquities o f Rajast’han. London, 1832, 2 vol. in-4°.
  32. Les deux langues-mères de l’Inde paraissent être le sanscrit et le tamoul, l’une d’où, semblent dériver tous les principaux dialectes de l’Inde septentrionale (principalement au nord de la rivière Krishna), tels que le bengali, le mahratta, le hindi, le pandjabi, etc. ; l’autre, qui aurait donné naissance au tamil, malayalam, telenga, canarais, talava, etc. Le bengali est parlé par 30 millions d’hommes qui peuplent le système inférieur du Gange ; l’hindoustani avec ses dialectes est parlé par environ 20 millions et compris par les hautes classes indigènes, depuis le Dekkan jusqu’au Kachemyr, et depuis Calcutta jusqu’a Bombay.
  33. Les traités de paix de 1814 et 1815 ont restitué à la France quelques établissemens, dont les principaux sont situés sur la côte de Coromandel. La population totale de ces établissemens s’élève à environ 168,000 ames ; la superficie des territoires réunis peut avoir de 25 à 26 lieues carrées. Tels sont les débris de notre grandeur passée, débris recouvrés à des conditions humiliantes, débris précieux cependant à plus d’un titre, et dont la valeur s’accroîtrait, si des échanges projetés depuis plusieurs années pouvaient s’effectuer.
  34. Aujourd’hui, tout sous ce rapport va changer de face. L’échange des courriers a lieu en moitié, moins de temps que par le passé ; le système de communications régulières établi entre l’Europe et l’Hindoustan par la Méditerranée et la mer Rouge au moyen de steamers, bien qu’il n’ait pas encore atteint le degré de perfection dont il est susceptible, a déjà exercé une grande influence sur les relations de la Grande-Bretagne avec l’empire indien, et l’un des avantages capitaux que le gouvernement anglais en a retirés, a été de pouvoir s’entendre avec lord Auckland sur le plan et les moyens d’exécution de la grande mesure qui assure la prépondérance de l’influence anglaise au-delà de l’Indus. Il paraîtrait, au reste, que les idées du président du bureau de contrôle (sir John Hobhouse) et celles de lord Auckland sur la marche politique à suivre à l’égard de la Perse et de l’Afghanistan, dans les conjonctures où l’on se trouvait en 1838-39, s’étaient formulées presque en même temps, et que leurs dépêches respectives à ce sujet se sont croisées. Ce qu’il y a de bien constant, malgré ce qu’on a pu croire et publier à cet égard, c’est que le gouvernement suprême en Angleterre a eu tout le temps de délibérer sur l’opportunité ou l’inopportunité de l’expédition d’Afghanistan, et que lord Auckland a reçu ses instructions en conséquence. La part du libre arbitre était néanmoins large encore à cette distance et avec deux à trois mois d’incertitude inévitable, malgré la vapeur. Lord Auckland a su en faire un noble usage et conduire à fin son aventureuse entreprise. — Les nouvelles de Bombay arrivent maintenant en trente-six ou trente-huit jours à Londres. Nos dernières lettres de Calcutta et de Benarès ont mis un peu moins de cinquante-deux jours à franchir la distance qui sépare la capitale de la France des métropoles politique et religieuse de l’Hindoustan.
  35. Satti, veuve hindoue qui se brûle sur le bûcher avec le corps de son mari. On donne le même nom à la cérémonie religieuse dont cet acte fanatique est le complément indispensable. Le satti a été aboli dans les territoires de la compagnie par lord William Bentinck, en 1829.
  36. Le 18 octobre dernier, le nawab de Karnoul a été fait prisonnier après une résistance courte, mais furieuse. Les troupes du nawab, composées principalement d’Arabes, d’Afghans et de quelques Beloutchis, ont fait preuve d’un courage désespéré, d’un dévouement chevaleresque, dignes d’une meilleure cause, disent les relations anglaises. La variété infinie et la profusion d’armes et de munitions qu’on a découvertes dans les caves du Zénana témoigne de la monomanie vraiment étrange du nawab, qui n’a pas dû dépenser moins de 6 lacs de roupies (1,500,000 francs), à l’achat seul du métal qu’on a trouvé en nature ou sous forme d’instrumens de guerre de toute espèce. Le secret et l’intelligence avec lesquels ces opérations avaient été conduites ont donné lieu de penser que cette affaire de Karnoul n’était peut-être qu’une ramification d’un complot plus étendu pour le renversement du pouvoir anglais dans l’Inde.
  37. Les habitans actuels du Paropamise, quoique tous descendus de la race tartaro-moghole, se divisent en deux peuples, celui de l’est et celui de l’ouest, les Eimâks et les Hazaréhs, dont les mœurs, les habitudes, le langage, le gouvernement, diffèrent entièrement de ceux des Afghans. Occupant, selon toute apparence, la patrie primitive de ces derniers, et placées entre l’Afghanistan et la Perse, leurs diverses tribu, ont reconnu de temps à autre la suzeraineté douteuse, les uns de Hérat, les autres du roi de Kaboul, quelques-unes celle de la Perse. Les Eimâks comme les Hazaréhs sont musulmans ; ils parlent un dialecte persan ; les premiers sont Sounis, les seconds Shias : de là haine mutuelle et guerre à mort entre ces deux peuplades retranchées dans leurs montagnes inaccessibles.
  38. Voyages en Tourkomanie et à Khiva, etc., revu par MM. G.-B. Eyriès et J. Klaproth ; Paris, 1823, in-8°.
  39. Voyage d’Orenbourg à Boukhara, etc., revu par M. Amédée Jaubert.
  40. La quantité d’opium récoltée au Bengale et livrable en 1839 a atteint 22,000 caisses. 18,992 caisses sont livrables en 1840. La France est intéressée, quoique indirectement, au commerce de l’opium ; les stipulations des derniers traités interdisent toute culture du pavot dans les possessions françaises de l’Inde, moyennant une redevance annuelle d’un million de francs que la compagnie paie au gouvernement français ; indépendamment de ce tribut en espèces, l’administration de Chandernagor a droit à 200 caisses d’opium, à prendre au prix moyen des ventes réalisées par la compagnie.
  41. M. Adolphe Barrot, Voyage en Chine, livraison du 15 novembre 1839 de la Revue des deux Mondes.
  42. Les dernières dépêches du surintendant reçues par lord Palmerston paraissent être du 6 décembre, et sont parvenues à Londres le 27 mars dernier avec les dépêches du mois de novembre.