Éteins le feu pendant qu’il est encore temps

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ÉTEINS LE FEU

PENDANT QU’IL EST ENCORE TEMPS



Le paysan Ivan Tscherbakow vivait heureux dans sa ferme. Plein de force et de santé, il était le plus vaillant travailleur du village, et avait, en outre, trois fils pour le seconder. L’aîné avait déjà pris femme ; le deuxième songeait à le faire ; quant au cadet, c’était encore un adolescent, tout occupé du soin de ses chevaux et de ses premiers essais en agriculture.

La mère était une femme de sens, une ménagère habile ; sa bru, d’un caractère doux, était aussi fort appliquée au travail. Personne, d’ailleurs, ne restait oisif dans la ferme, à l’exception du vieux père d’Ivan, qui souffrait de l’asthme, et qui, depuis sa soixante-dixième année, ne quittait pas sa couche sur le poêle, la meilleure dans une habitation russe. La maison d’Ivan ne manquait de rien. Il y avait trois chevaux avec un poulain, quinze moutons et une vache avec son veau d’une année. C’était le train d’un riche fermier. Les femmes vaquaient au soin du ménage, raccommodaient le linge et la chaussure et aidaient les hommes pour certains travaux des champs. Il restait toujours un excédent de blé quand venait la nouvelle récolte, et l’avoine seule payait toutes les dépenses de la ferme. Ah ! si Ivan et les siens avaient su jouir de leur bonheur ! Mais, porte à porte avec eux, demeurait un autre paysan, Gravila Chromoi, fils de Gordei Iwanow, et les deux familles étaient en guerre depuis des années.

Tant que le vieux Gordei avait vécu et que le père d’Ivan put diriger lui-même sa maison, la plus grande cordialité avait régné entre elles. Les femmes avaient-elles besoin d’un ustensile de ménage ou d’un atour pour leur toilette, manquait-il un outil à la ferme, fallait-il remplacer utilement quelque roue cassée, vite on allait chez le voisin, qui se trouvait tout heureux de pouvoir rendre service. Si le veau prenait fantaisie de tenter une excursion dans l’aire de l’autre ferme, on le chassait doucement, et l’on se contentait de prévenir le propriétaire : « Voisin, tenez votre veau, notre blé est étendu sur l’aire. » Mais se garer les uns des autres, vouloir que le bétail reste enfermé ou bien se calomnier réciproquement, nul n’y aurait songé.

Mais tout changea quand les jeunes eurent pris les rênes en mains.

L’affaire commença par une vétille, moins qu’un fétu de paille. La bru d’Ivan avait une poule, excellente pondeuse, qui devançait toutes les autres au printemps, et la jeune femme avait mis sa gloire à recueillir ses œufs pour en avoir une provision en vue des fêtes de Pâques. Tous les matins, elle allait fouiller dans les caisses des chars remisés sous le hangar au bois, et ne manquait pas d’en rapporter triomphalement l’œuf tout frais pondu. Or, un jour, la poule, effrayée sans doute par les cris des enfants, s’en alla, en volant par-dessus le mur, déposer dans la cour voisine le fruit de son labeur quotidien.

La jeune ménagère, qui, en ce moment, était occupée à faire les chambres, se dit en l’entendant : « Voici ma poule qui crétette, elle a pondu son œuf, mais je n’ai pas le temps à présent, j’irai le prendre plus tard. » Vers le soir, elle courut au hangar, fouilla tous les coins et recoins, fort désappointée de ne rien trouver. Elle fouilla toute la maison, questionna sa belle-mère, les frères de son mari, demanda à chacun s’il n’avait pas pris l’œuf. Faraska, le plus jeune des fils d’Ivan, fut le seul qui put lui en donner des nouvelles. « La poule a chanté dans la cour du voisin, et c’est de là que je l’ai vue revenir. » Très excitée, la jeune femme s’en alla d’abord à la recherche de sa poule, qu’elle trouva au perchoir, en train de s’endormir à côté du coq. Dans son ardeur, elle l’eût volontiers questionnée aussi, mais, à son grand regret, le volatile n’avait ni bouche ni oreilles. La jeune paysanne courut chez les voisins.

— Mon Dieu, qu’y a-t-il ? lui cria la vieille mère en la voyant venir si empressée.

— Sais-tu, grand’mère, que ma poule a volé dans votre cour aujourd’hui ? N’y a-t-elle point fait son œuf ? N’avez-vous rien trouvé ?

— Nous avons nos poules, Dieu merci, et elles pondent depuis longtemps, répondit la vieille, un peu piquée par l’ardeur excessive que la visiteuse mettait dans son langage. Nous ne recueillons que nos œufs, nous n’avons pas l’habitude d’aller les chercher chez les autres.

Ces paroles désobligeantes vexèrent la jeune femme ; elle répondit un mot de trop, la voisine en ajouta deux, et, d’une parole à l’autre, on en vint bientôt aux injures. La femme d’Ivan, qui passait en portant son eau, se mit de la partie ; la femme de Gravila accourut à son tour et reprocha à sa jeune voisine sa sotte conduite, en rafraîchissant de vieilles histoires oubliées, non sans ajouter, dans l’ardeur de la dispute, d’autres choses de sa propre invention. Bientôt ce fut un flux de paroles aigres ; un mot n’attendait pas l’autre, toutes criaient à la fois. Les épithètes les plus grossières se croisaient : « Tu es une ci, tu es une ça, une malpropre ! — Et toi, tu es une salope, une voleuse ! tu as fait mourir de chagrin le père de ton mari ! — Va, on te connaît bien, mendiante ! Qui a troué notre tamis à farine, n’est-ce pas toi ? Et le seau que tu tiens à la main, n’est-il pas aussi à nous ? Rends-le-moi tout de suite ; je le veux ! »

Et les deux femmes se disputent le seau, qui asperge leurs jupes, puis s’arrachent leurs fichus ; elles finissent par se prendre aux cheveux. Gravila arrivait en ce moment, revenant des champs ; il prit la défense de sa femme, tandis qu’Ivan et son fils aîné, attirés par le bruit, accouraient d’autre part. Ivan, qui était taillé en Hercule, se jeta au milieu des combattants et les sépara d’un coup, en arrachant une poignée de barbe à Gravila. Les gens du voisinage, qui s’étaient rassemblés aussi, eurent beaucoup de peine à empêcher la lutte de recommencer.

Gravila enveloppa soigneusement la mèche de poils arrachée dans du papier, et s’en fut de ce pas chez le juge.

— Je ne me suis pas laissé pousser la barbe, dit-il, pour que celui-là, avec ses taches de rousseur, se permette de me l’arracher !

Sa femme, d’autre part, ne restait pas oisive. Elle allait criant et s’époumonant de voisine en voisine, disant qu’Ivan irait en prison, même qu’on l’enverrait en Sibérie. Elle versa ainsi de l’huile sur le feu.

Le vieux père d’Ivan, perché sur son poêle, se donnait, il est vrai, toutes les peines du monde pour rétablir la paix. Mais ce jeune monde n’avait guère d’oreille pour ses discours.

— Quelle sottise ! leur disait-il. Pourquoi, pour un rien, mener si grand bruit ? Dire que toute l’affaire a commencé pour une méchante poule ! Supposons que les enfants aient ramassé cet œuf, ne voilà-t-il pas une affaire ! Le bon Dieu en a bien assez pour tous. Eh quoi ! Si la voisine a dit une parole mauvaise, il fallait répondre par une bonne parole, pour lui montrer comment on se parle entre braves gens. Vous vous êtes battus. Mon Dieu, cela peut arriver, mais croyez-moi, reconnaissez que vous avez eu tort, pardonnez-vous et que tout soit oublié. Si, au contraire, vous rendez le mal pour le mal, il vous en arrivera bien pis.

Hélas ! les jeunes méprisèrent les conseils de la sagesse. « Le pauvre vieux n’entend rien, se dirent-ils. Sa tête n’y est plus, il retombe dans l’enfance. »

Ivan avait aussi ses griefs contre Gravila.

— Je n’ai pas même touché à sa barbe, prétendait-il, c’est lui-même qui se l’est arrachée par malice. Mais son fils m’a arraché les boutons de ma chemise et l’a mise en lambeaux. Cela ne se passera pas ainsi.

Et, tout droit, il s’en alla aussi au tribunal réclamer des dommages.

L’un et l’autre traînèrent l’affaire en longueur. Dans l’intervalle, une cheville disparut du char de Gravila. La femme de celui-ci en prit occasion pour déchaîner sa langue aux dépens de l’un des fils d’Ivan.

— C’est lui, disaient-elles, nous l’avons bien vu, quand il s’est glissé la nuit sous les fenêtres, en allant vers le char ; et, d’ailleurs, la voisine nous a dit qu’il est allé ensuite au cabaret, où il assourdit les oreilles du cabaretier en soufflant dans le trou de la cheville.

On alla encore devant le juge. Chaque jour que Dieu fit, il y avait échange d’épithètes malsonnantes ou même de coups entre les membres des deux familles. Les enfants ne manquaient pas de suivre l’exemple de leurs parents, et quand les femmes se rencontraient au ruisseau qui servait de lavoir commun, leurs battoirs allaient moins vite que leur langue. Le mal s’envenimait chaque jour davantage.

On avait commencé par des calomnies ; maintenant, c’étaient des accusations formelles. Si quelque objet avait été oublié dans la cour de l’un d’eux, celui-ci le traînait ou le rejetait violemment chez le voisin. Peu à peu, les femmes et les enfants prenaient des habitudes d’aigreur qui s’introduisirent ainsi dans l’intérieur de chaque famille. Quant à Ivan et à Gravila, ils fatiguaient de leurs querelles le juge, le tribunal et l’assemblée de la communauté.

Les juges eux-mêmes étaient pris de dégoût. Tantôt Ivan jouait un mauvais tour à Gravila, tantôt celui-ci lui rendait la pareille. Et, chaque fois, c’était l’amende ou la « chambre froide » pour l’un ou pour l’autre. Plus ils se faisaient de mal, plus leur inimitié allait croissant ; deux chiens qui se battent deviennent furieux à mesure qu’ils sentent les morsures ; et si quelqu’un frappe l’un d’eux par derrière, la bête enragée croit que c’est un nouveau coup de son adversaire et plante la dent plus profond. Ainsi de nos paysans. Quand l’amende ou la prison frappait l’un d’eux : « Attends, tu me paieras cela ! » disait-il, en épiant l’occasion toujours prochaine de se venger. Cela dura six longues années, pendant lesquelles le vieillard, du haut de son poêle, prêchait toujours, répétant sans se lasser :

— Que faites-vous, mes enfants ? Oubliez vos rancunes, allez à votre œuvre journalière, au lieu de passer votre temps à courir les juges et les tribunaux. Vivez en paix avec vos frères et vous vous en trouverez bien. Celui qui voit toujours le mal n’est pas heureux.

Hélas ! le vieux prêchait dans le désert.

On venait d’entrer dans la septième année, lorsqu’un nouvel incident aggrava soudain la querelle. Dans un festin de noces, la belle-fille d’Ivan accusa Gravila devant tout le monde d’avoir été pris en flagrant délit de fraude en vendant des chevaux. Gravila, un peu excité par les fumées du festin, ne put maîtriser sa colère ; il frappa la jeune femme, qui était en état de grossesse et qui fut obligée de garder le lit durant une semaine. Ce fut pour Ivan un morceau de haut goût. Il porta plainte aussitôt, en se disant : « Cette fois, je le tiens : me voilà délivré de mon mauvais génie, la Sibérie m’en débarrassera pour toujours. » Mais ses prévisions ne se réalisaient pas. Le juge d’instruction n’accueillit pas la plainte, car, la jeune femme ayant été examinée, on ne put découvrir sur elle aucune trace de mauvais traitements. Ivan s’adressa au juge de paix, qui, à son tour, le renvoya au tribunal. N’épargnant ni les frais ni les peines, Ivan alla au tribunal, gagna le président et le greffier en leur donnant à chacun un muids d’eau-de-vie douce ; il se démena tant que Gravila fut enfin condamné. Le jugement, dont la lecture fut faite en séance publique, portait que : « Gravila Gordoi était punissable de vingt coups de bâton, à recevoir sur les reins, dans la cour de la maison de district. »

Ivan était présent à cette lecture et jouissait à l’avance de voir l’effet qu’elle produirait sur son ennemi. Gravila devint livide ; il se tourna et sortit aussitôt. Ivan le suivit sur ses talons et l’entendit murmurer :

— C’est bien, les coups me meurtriront les reins et je sentirai leur brûlure, mais qu’il prenne garde ! Quelque chose pourrait bien lui brûler davantage.

Ces menaces effrayèrent Ivan, qui rentra vers les juges en courant et en s’écriant :

— Hommes de justice, écoutez, il menace d’incendier ma maison, il l’a dit et il y a des témoins. Je demande qu’il soit rappelé devant la justice.

Gravila fut de nouveau cité.

— Est-il vrai que tu aies dit cela ?

— Je n’ai rien dit de semblable, répondit-il. Faites-moi donner le bâton, si vous en avez le pouvoir. Je vois bien que je serai seul la victime de cette affaire et qu’il s’en ira déchargé de tout…

Il voulait continuer, mais un frisson courut sur ses lèvres et sur son visage ; il chancela comme un homme qui est ivre et s’appuya contre la paroi. Les juges mêmes furent pris d’inquiétude en le voyant ainsi.

— Dieu veuille, se dirent-ils l’un à l’autre, qu’il ne se livre pas à quelque violence sur lui-même ou sur sa partie adverse !

Et le plus ancien des juges, prenant la parole, dit :

— Écoutez un mot, mes frères. Il en est temps encore : réconciliez-vous en vous tendant une main fraternelle. Toi, frère Gravila, tu as sûrement mal agi en frappant une femme, et encore une femme qui est enceinte. C’est un bonheur que Dieu, dans sa bonté, n’ait pas laissé tourner les choses plus mal, sans cela tu aurais un terrible poids sur la conscience. Si tu sens ta faute, reconnais-la franchement et humilie-toi. Ivan te pardonnera. Nous modifierons notre arrêt et tout sera dit…

— Cela ne se pourrait pas, observa le greffier formaliste, car l’article 117 dit que lorsqu’une tentative de conciliation a échoué et qu’un jugement a été rendu à la suite, ce jugement est exécutoire et reçoit force de loi…

Mais le juge s’inquiétait peu de ce beau discours.

— Assez ! fit-il, de tout ce verbiage. Le premier de tous les articles est celui-ci : Gardez Dieu dans votre cœur et vivez en paix avec vos frères !

Et le juge renouvela ses tentatives de réconciliation. Mais les cœurs de ces hommes étaient endurcis. Gravila n’était pas en disposition d’entendre un appel à l’oubli des injures et à l’amour du prochain.

— Je vais entrer dans ma cinquantième année, dit-il ; j’ai un fils marié, et mon corps n’a pas su jusqu’à présent ce qu’est le bâton ; et il faut qu’au déclin de mes jours je sois condamné à la bastonnade à cause de Wanka, et je me verrais encore courbant le front devant lui et ses taches de rousseur ! Que Dieu… Mais, assez… Il pensera encore à moi, Wanka !

Gravila sortit.

Il y avait dix verstes du siège du tribunal à l’habitation d’Ivan, et celui-ci ne rentra chez lui que sur le déclin du jour. Il détela seul sa jument, remisa sa voiture et entra dans l’isba, qui était désert en ce moment. Les femmes étaient allées à la rencontre du bétail, et ses fils n’étaient pas encore rentrés des champs. Ivan s’assit sur un banc et se laissa aller au cours de ses pensées. Ce qui venait de se passer l’obsédait ; il revoyait Gravila devant le tribunal, comme il était devenu livide en entendant la sentence et comme il s’était tourné en chancelant contre la paroi ; son cœur se serrait à ce souvenir ; il se demandait ce qu’il ressentirait lui-même si une telle punition lui était infligée, et cela lui faisait mal. Alors il entendit son père qui toussait sur son poêle ; le vieux se tourna dans sa couche, descendit ses pieds sur le bord, et, avec beaucoup de peine, il se glissa en bas du poêle, puis se traîna jusqu’au bout et s’affaissa. Épuisé par un effort si grand, il tousse encore, s’appuie des deux mains et demande de sa voix chevrotante :

— Que s’est-il passé ? L’ont-ils condamné ?

— Oui, à vingt coups de bâton.

Le vieux hoche tristement de la tête.

— Mauvaise affaire ! mon fils, mauvaise affaire ! ce n’est pas à lui, mais à toi-même que tu as fait du mal. On va lui meurtrir les reins. Qu’en auras-tu de plus ? Ta vie en sera-t-elle plus heureuse, plus douce !

— Du moins, il me laissera tranquille.

— Il te laissera tranquille ! Mais jusqu’ici qu’a-t-il fait de plus que toi !

Ivan sentit toute sa colère se rallumer.

— Tu demandes encore ce qu’il m’a fait ? Et ma jeune femme, qu’il a frappée presque à la faire mourir ! Et les menaces qu’il fait maintenant d’incendier notre maison ! Penses-tu que je doive lui en dire merci ?

Le vieillard reprit en poussant un profond soupir :

— Vois-tu, mon fils, parce que tu peux aller et venir librement et agir à ta guise, tandis que je reste cloué sur mon poêle depuis des années, tu t’imagines juger bien de toutes choses, et tu crois que ton vieux père n’entend plus rien au train de ce monde. Erreur ! jeune homme, tes jugements sont faux, parce que la haine t’empêche de bien voir ; tu as toujours les fautes des autres devant les yeux et tu laisses les tiennes derrière. Comment peux-tu dire que lui seul a fait tout le mal ? Si le mal ne venait que de lui, il ne serait pas si grand. Le mal, chez les hommes, n’est-il pas des deux côtés ? Il n’aurait pas de prise, s’il n’était que d’un seul. Qui lui a arraché la barbe ? Qui a renversé sa meule de foin ? Qui l’a traîné devant les juges ? Tu par les de ses fautes, mais n’as-tu pas tout fait de ton côté pour envenimer les choses ? Pourtant, ce n’est pas là l’exemple que je vous ai donné. Le père de Gravila et moi, nous avions d’autres rapports. Nous vivions comme de bons voisins. Quand sa provision de farine était épuisée, une petite femme venait avec un gentil sourire : « Oncle Frola, nous n’avons plus de farine. — Eh bien ! tu sais où est le cellier, tendre jeunesse, va donc prendre ce qu’il te faut. » Si je voyais qu’il manquait d’un garçon pour ses chevaux : « Va, Iwanka, » te disais-je de moi-même, avant même qu’il m’ait rien demandé. Et, de mon côté, s’il me fallait quelque chose, je ne me gênais pas non plus : « Oncle Gordei, j’ai besoin de ceci, j’ai besoin de cela. — À ton service, prends, oncle Frola. » Ainsi en usions-nous ensemble tant que durait l’année. Et nous nous en trouvions bien, et nous étions heureux. Mais qu’avons-nous aujourd’hui de toutes vos querelles ? Tu sais ce que ce soldat a raconté des souffrances de Plewna ? Eh bien ! la guerre que vous vous faites est plus cruelle que celle de Plewna. Je te le demande, est-ce là une vie de chrétien, cette vie d’orgueil, de péché, de honte ! Malheureux ! tu oublies que tu es le chef de la famille et que tu auras à en rendre compte ? Quel exemple donnes-tu aux tiens ? L’autre jour, Araska injuriait grossièrement sa tante Drina, et sa mère riait en écoutant les insolences de ce jeune morveux. Est-ce régulier, cela ? N’oublie pas que tu es responsable de toutes ces choses, mon fils. Rentre en toi-même, songe au salut de ton âme. Vous ne pouvez plus vivre ainsi. « Tu me donnes un soufflet, je t’en rends deux. » Ce sont les païens qui agissent ainsi. Jésus-Christ enseignait tout autre chose quand il vécut parmi les hommes : « Si l’on te dit une injure, ne réponds pas ; la conscience du coupable parlera pour toi. Si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi l’autre et dis : Frappe, si tu me crois coupable. La conscience de ton ennemi parlera alors ; il s’humiliera et implorera ton pardon. » Voilà quels sont les commandements de Dieu, tandis que vos querelles gonflées d’orgueil ne sont que péché et folie.

« Pourquoi baisses-tu la tête ? Sens-tu que je dis la vérité ? »

Ivan restait silencieux sous les paroles du vieillard.

Celui-ci dut s’interrompre un moment pour reprendre sa respiration oppressée, puis il continua :

— Le Christ, en nous donnant son enseignement, voulait le salut éternel de notre âme ; mais, à ne considérer que la vie présente, les choses vont-elles mieux chez toi depuis ce nouveau Plewna ? Compte un peu combien de ton avoine s’en est déjà allée aux juges, et tout ce que tu as dilapidé de ton bien. Maintenant que tes fils ont grandi comme de jeunes aigles, tu devrais t’envoler d’un coup d’aile joyeux et les entraîner toujours plus haut à ta suite ; mais, au contraire, la ferme décline, et tout le mal vient de ta mauvaise gestion, qui est elle-même le fruit de vos misérables querelles. Quand tu devrais aller au champ diriger et exciter les tiens au travail, la chicane te pousse chez le juge ou chez l’homme de police ; tu laboures hors de saison, tu sèmes hors de saison, et la terre, notre mère nourricière, ne donne pas ses fruits. Pourquoi l’avoine a-t-elle si mal réussi cette année ? Quand l’as-tu semée ? Un jour que tu revenais échauffé de chez le juge. Et qu’as-tu gagné à ton procès ? Un tourment de plus. Ah ! jeune homme, reprends ton travail quotidien, applique-toi avec tes fils à l’ouvrage et rentre chez toi, le soir, fatigué du labeur du jour. Si quelqu’un te fait tort, agis envers lui comme Dieu l’ordonne ; tu verras alors que tout tournera à ton avantage, ta maison prospèrera, et cela t’allégera le cœur et te rendra joyeux.

Ivan écoutait toujours, la tête baissée.

— Je veux te dire, jeune homme, ce que maintenant tu as à faire, continua le vieillard. Va, attèle le gris, retourne en toute hâte sur les fraîches ornières, présente-toi devant le tribunal et jette sur toute la querelle le manteau de la paix. Puis, demain, de bonne heure, tu te rendras chez Gravila, tu lui tendras la main de la réconciliation, comme des frères du Christ doivent le faire, et, puisque c’est demain la fête de Marie, tu l’inviteras à notre festin, tu prépareras le samowar, tu monteras un demi-stof, une demi-mesure d’eau-de-vie, et, une fois pour toutes, tu secoueras tous ces soucis amers, de façon qu’il n’en soit plus question jamais ; en outre, tu parleras haut et ferme aux femmes et aux enfants, pour qu’ils se conforment à ta volonté.

Un profond soupir de soulagement s’échappa de la poitrine d’Ivan. En silence, il pensa : « C’est vrai, ce que dit mon vieux père. » Et toute amertume sortit de son cœur, mais comment faire les premiers pas ? C’est là ce qui était difficile et ce qui le faisait hésiter.

Le vieillard alors recommença avec plus d’insistance encore, comme s’il avait lu dans l’âme de son fils.

— Hâte-toi, mon enfant, éteins le feu pendant qu’il est temps encore ; si tu laisses la flamme prendre autour de toi, tu n’en seras plus maître.

En ce moment, il eut la parole coupée ; les femmes rentraient à grand bruit, parlant toutes à la fois, jacassant comme des pies ! Elles savaient tout déjà, la sentence des juges, les menaces d’incendie proférées par Gravila, et ce qui s’ensuit, chacune ajoutant, d’ailleurs, son petit commentaire. Et puis elles avaient eu au pâturage une nouvelle scène avec la femme de Gravila. Celle-ci disait qu’Ivan n’en avait pas fini avec la justice. Le greffier s’était déclaré pour Gravila ; c’était une forte tête ; il avait pris la chose sous son bonnet. Le maître d’école allait aussi se mêler de l’affaire et rédigerait une supplique qui porterait la chose devant le tzar lui-même. Dans cette supplique, tous les griefs seraient relevés, y compris l’affaire de la cheville enlevée et celle de la meule de foin. Bref, à l’entendre, la moitié des biens d’Ivan passerait bientôt aux Gravila. Ivan entendit ces discours, et son cœur s’endurcit de nouveau, si bien qu’il changea d’avis et ne voulut plus qu’on lui parlât de réconciliation avec son ennemi.

Le paysan a toujours du travail plein les mains dans sa ferme. Ivan, laissant les femmes continuer leur caquet, sortit mettre un peu d’ordre dans l’aire et sous le hangar, pendant que le soleil descendait derrière l’isba. Bientôt ses fils revinrent des champs, où ils avaient donné avant l’hiver un premier labour en vue des semailles d’été. Ivan s’informa de tout et leur aida à rentrer l’attirail de campagne. Un harnais était déchiré, il le mit de côté pour le raccommoder à la veillée ; il aurait désiré aussi rentrer un tas de branches, qui se trouvaient à l’air du temps ; mais il faisait déjà sombre, et les branches restèrent jusqu’au lendemain. Il avait encore à fourrager le bétail et à faire sortir de l’écurie les chevaux que Taraska devait bientôt mener au pâturage de nuit. Quand cela fut fait, il referma la porte du hangar, dont il tira soigneusement le loquet de bois.

— Maintenant, il ne nous reste plus qu’à souper et à nous mettre ensuite sur l’oreiller, se dit-il en emportant le harnais endommagé vers la maison.

En ce moment, il oubliait tout à fait et son affaire avec Gravila et les exhortations paternelles auxquelles elle avait donné lieu. Mais comme il allait ouvrir la porte de sa demeure, des propos injurieux frappèrent son oreille. Ils partaient de chez le voisin, dont la voix, étranglée par la colère, lui arrivait comme un écho par-dessus la muraille :

— Il est bon à donner au diable, lui et toute sa famille ! Cette fois, la mesure est comble ! J’aurais dû le tuer comme un chien.

Ivan tendit l’oreille, immobile, écoutant tout ce que la rage inspirait à Gravila. Il rentra ensuite en secouant la tête. Il était inquiet et parlait tout seul.

On avait déjà allumé. La jeune paysanne était assise à son rouet, pendant que sa belle-mère faisait les apprêts du souper. L’aîné des fils était en train de border une paire de pantouffles avec de vieux débris de cuir ; un autre des garçons, assis à la table, avait un livre ouvert devant lui, et Taraska achevait de s’ajuster pour monter à cheval.

Tout dans la chambre eût offert à Ivan le tableau d’une vie heureuse et d’un bonheur paisible, s’il n’avait eu au-dedans de lui, comme un ver rongeur, sa querelle avec le voisin.

Il entra d’un air sombre, chassa le chat du banc pour prendre sa place, et se mit à malmener les femmes au sujet d’une cuve à lessive qu’on n’avait pas remisée en son lieu. Il s’assit, le front plissé et le cœur plein d’amertume, et se mit à raccommoder son harnais. Mais les menaces de son ennemi ne pouvaient lui sortir de l’esprit. Ce que Gravila avait dit en justice, les choses horribles qu’il venait de proférer, le son étrange de sa voix quand il disait : « J’aurais dû le tuer comme un chien, » tout cela l’obsédait comme un cauchemar.

Sa femme continuait d’aller et de venir. Taraska, après avoir soupé, endossa son kaftan, jeta sur ses épaules une peau de mouton, boucla sa ceinture et sortit après s’être encore muni d’un morceau de pain.

Ivan l’accompagna dans la cour. La nuit était obscure, le ciel s’était couvert, un grand vent soufflait sur la ferme. Quand il eut aidé son fils à monter à cheval, Ivan lâcha le poulain derrière lui et resta un moment à regarder, pendant que Taraska s’éloignait. Celui-ci fut bientôt rejoint par d’autres jeunes gens qui menaient aussi leurs chevaux au pâturage ; leur trot s’affaiblit peu à peu au loin dans la rue. On n’entendait plus rien. Et Ivan était toujours sur sa porte, songeant aux paroles de Gravila : « Quelque chose pourrait bien lui brûler davantage ! »

— Une telle sécheresse et le vent qui souffle ! pensait Ivan. Pourvu que Gravila ne se glisse pas derrière la maison pour y mettre le feu et se dérober ensuite ! Personne ne l’aurait vu. Le scélérat pourrait ainsi m’incendier et échapper à la justice. Tonnerre ! si je t’y attrape !

Cette crainte hantait si fort la pensée d’Ivan, qu’au lieu de rentrer il se mit à épier dans la rue et autour de la maison.

« Faisons un peu le tour de la ferme, se dit-il ; qui sait ce que le drôle va bien faire ? » Il s’avança à pas de loup le long du mur. En tournant l’angle, il crut voir quelque chose s’allonger, puis se blottir à l’autre extrémité. Il s’arrêta comme cloué sur place, ne respirant plus, et tout yeux, tout oreilles. Rien ne bougea plus. Le vent seul grinçait dans les feuilles sèches et passait en sifflant par-dessus le toit. La nuit était fort obscure, mais Ivan, s’y retrouvant peu à peu, finit par distinguer tout un coin du hangar avec sa charrue remisée sous l’avant-toit. Il resta ainsi, écarquillant les yeux, mais il n’aperçut rien qui ressemblait à un homme.

« Ce n’était qu’un éblouissement, sans doute, se dit-il à part soi. C’est égal, je veux faire quand même le tour. » Et, comme un voleur, à pas furtifs, il se glissa le long du hangar, si léger, sur ses souliers d’écorce, qu’il ne s’entendait pas lui-même. Au moment où il atteignait l’autre angle, il fit un violent soubresaut. Une clarté, subitement évanouie, venait de briller dans la nuit. Ivan sentit un frisson lui glisser le long du dos ; le cœur lui battit à se rompre. Il était là comme pétrifié. L’intervalle de quelques secondes, et, à la même place, une flamme s’élève et éclaire un homme coiffé d’une casquette de peau, encore accroupi auprès de la botte de paille qu’il vient d’allumer. Ivan sent les battements de son cœur se précipiter et secouer sa large poitrine. Il fait un effort pour reprendre haleine, puis s’avance à grands pas, touchant à peine le sol de ses pieds et se disant, comme s’il saisissait déjà Gravila : « Cette fois, je te tiens, tu ne m’échapperas pas ; je te prends sur le fait ! »

Mais il n’avait pas fait trois pas qu’une traînée de flammes, volant le long d’un tas de paille, venait déjà lécher le toit. À la vive lumière, Ivan reconnut distinctement Gravila ; il allait fondre sur lui comme l’autour fond sur l’alouette dans un champ, lorsque Gravila, l’apercevant, bondit comme un lièvre et fila le long du hangar.

— Quand même, tu ne m’échapperas pas ! cria furieusement Ivan.

Et, s’élançant après le fuyard, il le rattrapa presque aussitôt ; mais au moment où il croyait le saisir par la nuque, Gravila lui glissa des mains, et, pour comble de malheur, Ivan se heurta à une perche qui faisait saillie ; la perche ayant cassé, il tomba sur le sol. Il se releva, prompt comme l’éclair, en se mettant à crier : « Au secours ! Arrêtez-le ! » Mais Gravila avait eu le temps de prendre de l’avance et de gagner sans accident la cour de sa ferme. Ivan l’y poursuivit ; il allait de nouveau le saisir, lorsqu’un coup dur comme celui d’un marteau le frappa au front, si fort qu’il s’arrêta tout étourdi. C’était Gravila qui, se sentant perdu, s’était saisi d’une tige de chêne et en avait donné un coup de toute sa force sur celui qui le poursuivait.

Un tourbillon d’étincelles voltigea devant les yeux d’Ivan, qui chancela comme un homme ivre et tomba évanoui. Quand il revint à lui, il ne vit plus Gravila, mais il faisait aussi clair que de jour, et du côté de la ferme partait un crépitement pressé, accompagné d’un bruit sonore comme celui d’une machine. Ivan se tourna d’un bond. Les flammes couronnaient le toit du hangar, toute la partie de derrière n’était déjà plus qu’un brasier. Une épaisse fumée s’élevait que le vent poussait avec les langues de feu et les brins de paille enflammés sur la maison.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit-il d’une voix désespérée en levant les bras au ciel et en se laissant retomber violemment sur le sol. J’aurais dû retirer la botte de paille et l’étouffer sous mes pieds.

Il voulait crier, mais sa voix, étranglée dans sa gorge, ne pouvait pas sortir ; son cœur se glaçait dans sa poitrine ; il voulait se précipiter vers le feu, mais ses jambes refusaient d’aller, comme si elles eussent été de plomb. Il fit quelques pas et de nouveau la respiration lui manqua ; il s’arrêta, faisant des efforts pour ravoir son souffle ; quand il arriva enfin au lieu du sinistre, le hangar flambait de toutes parts et tout un angle de sa maison était attaqué ; les flammes sortaient par les fenêtres et empêchaient l’accès dans la cour ; tout le village s’était rassemblé, mais le mal était sans remède. Les voisins sauvaient en hâte ce qu’ils avaient de plus précieux, et sortaient le bétail des étables. Après la maison d’Ivan vint la ferme de Gravila ; puis, un coup de vent chassant les flammes de l’autre côté de la rue, le feu prit aux habitations voisines, si bien que tout le village finit par être la proie des flammes.

Chez Ivan, on n’avait sauvé le vieillard qu’à grand’peine ; chacun avait sauté dehors comme il était, laissant tout dans les flammes. Tout le bétail fut perdu, à l’exception des chevaux qui étaient au pâturage ; les poules brûlèrent, sur leur perchoir ; chars, charrues, herses, la provision de blé au cellier, tout resta dans les flammes.

Gravila put sortir son bétail et sauver quelques menus objets.

Le feu dura une grande partie de la nuit. Ivan regardait d’un œil hébété l’élément destructeur achever son œuvre, et il répétait toujours : « Si, pourtant, j’avais retiré la paille pour l’étouffer sous mes pieds ! » Mais, au moment où la toiture s’effondra avec fracas, il se secoua soudain, et se précipita comme un furieux dans le brasier ; et, saisissant une poutre enflammée, il se mit à la tirer hors du feu. Les femmes, tout éplorées en le voyant faire, l’appelèrent en poussant des cris d’effroi ; mais il retira tranquillement la poutre et retourna en chercher une autre. Cette fois, il chancela et tomba dans le feu. Son fils aîné s’élança aussitôt pour le retirer. Il avait la barbe et les cheveux brûlés, les mains martyrisées, et cependant il paraissait ne rien sentir. On jugea que le chagrin l’avait rendu fou, l’incendie s’éteignait peu à peu, et Ivan était toujours là, immobile, l’œil fixe, regardant sa maison en cendres et continuant de marmotter comme un homme hors de sens : « Petit frère, il fallait vite retirer la paille, vite, vite… »

Le lendemain, le fils de l’ancien du village vint vers Ivan.

— Oncle Ivan, lui dit-il, ton père va mourir ; il te fait appeler pour te donner sa bénédiction.

Ivan n’avait même plus le souvenir de son vieux père, et n’arrivait pas à comprendre ce qu’on lui voulait.

— Quel père ? demanda-t-il, qui fait-il appeler ?

— Toi, oncle Ivan, c’est toi qu’il veut voir pour te donner sa dernière bénédiction. C’est chez nous qu’on l’a porté, et il est à ses derniers moments.

Ivan finit par comprendre un peu et se laissa conduire par le fils de l’ancien.

Au moment où on avait emporté le vieillard, celui-ci avait été atteint par une gerbe de paille enflammée et en avait reçu une dangereuse blessure. On l’avait porté chez l’ancien, dont la maison était à l’extrême limite du village, dans une sorte de faubourg que l’incendie devait en tout cas épargner.

À l’arrivée d’Ivan, il ne restait dans la maison que la mère de l’ancien et quelques enfants assis sur le poêle. La famille d’Ivan, où était-elle donc ? Encore sur le théâtre de l’incendie. Le vieillard était couché sur un banc, sur une sorte de banc qui lui servait de lit ; il tenait un cierge à la main et avait la tête tournée du côté de la porte, avec une expression d’attente anxieuse. Il fit un léger mouvement en entendant qu’on entrait. La vieille lui ayant dit que c’était son fils, il la pria de le faire approcher, et, quand Ivan fut auprès de lui, il commença de sa voix presque éteinte :

— Eh bien ! pauvre jeune homme, que t’avais-je dit ? Qui a brûlé le village ?

— Qui, petit père ? parbleu ! personne d’autre que lui. Je l’ai vu moi-même. Devant mes yeux il a poussé la botte enflammée sous le toit. Si seulement je l’avais retirée et foulée sous mes pieds, rien ne serait arrivé…

— Mon fils, écoute-moi ! interrompit le vieillard. Ma dernière heure est venue ; songe que la tienne viendra aussi un jour, et dis-moi à qui est la faute si le village est incendié ?

Ivan, sans répondre un mot, regardait son père du même air idiot qu’il avait depuis la veille.

— Devant le Dieu éternel, réponds à ton père, pendant qu’il peut encore t’entendre : qui a fait le mal et que t’avais-je dit ?

Alors Ivan se sentit soudain remué ; les écailles tombèrent de ses yeux et il vit enfin clair. Il tomba prosterné devant la couche du vieillard en s’écriant d’une voix entrecoupée par les sanglots :

— C’est moi qui ai fait le mal, mon père, contre tes conseils, contre la volonté de Dieu. J’ai péché contre le ciel et contre toi. Pardonne-moi ! pour l’amour du Christ, mon père, pardonne-moi !

Le vieillard porta ses mains défaillantes sur son cœur, prit le cierge dans sa main gauche et s’efforça d’élever la droite jusqu’au front pour faire le signe de la croix, mais les forces lui manquèrent, la main retomba inerte sur son sein.

— Loué sois-tu, ô Éternel ! Loué sois-tu, Ô Jésus ! dit-il, ému au plus profond de son âme. Puis, regardant son fils : Ivan, est-ce que tu m’entends, mon fils ?

— Je t’entends, mon père.

— Que vas-tu faire, à présent ?

Ivan se remit à sangloter.

— Je ne sais pas, mon père. Quelle vie mènerons-nous dorénavant ?

Le vieillard laissa tomber sa paupière fatiguée, tandis que sa mâchoire allait de droite à gauche, comme s’il faisait un effort pour rassembler ses dernières forces. Enfin il rouvrit les yeux et dit d’une voix qui s’était raffermie :

— Vous mènerez une bonne vie : vivez avec Dieu et le reste ira tout seul…

Il se tut de nouveau, et un sourire de félicité vint rayonner sur ses traits. Au bout d’un moment, il reprit encore :

— Seulement garde ta langue, Wanka ! ne dis jamais qui a mis le feu ! Cache les fautes du prochain, et Dieu répandra à double ses bénédictions sur toi.

Le vieillard reprit le cierge de ses deux mains en les joignant sur sa poitrine, poussa un profond soupir, se raidit et trépassa.

Ivan garda son secret et personne ne sut jamais comment le feu avait pris. Il n’y avait plus de rancune dans son cœur. Gravila ne savait que penser de ce changement étrange chez l’homme aux taches de rousseur, qui gardait le secret comme s’il eût été son complice. Dans les premiers temps, il se détournait avec terreur lorsqu’il voyait apparaître Ivan, mais bientôt il prit l’habitude de le voir sans effroi. Les deux paysans vivaient maintenant sans querelle et leurs familles suivaient leur exemple. Ils se prêtèrent un appui mutuel pendant le temps de la reconstruction, et quand tout le village fut rebâti et qu’on revit les jolies fermes neuves s’élever çà et là à la place qu’avaient occupée les anciennes, Ivan et Gravila eurent de nouveau leurs deux habitations proches voisines comme auparavant.

Ils reprirent dès lors toutes les traditions de bon voisinage des anciens, Ivan ayant toujours présent à l’esprit les paroles de son vieux père, et cet enseignement de la sagesse divine : « Éteins le feu pendant qu’il est encore temps. »

Il ne songe plus à se venger quand quelqu’un vient à lui nuire, mais il fait tout pour que la querelle se termine en douceur. À une parole vive, il se garde de répondre par une parole méchante, il tâche de convaincre par la douceur celui qui l’offense.

C’est ainsi qu’Ivan Tscherbakow règle maintenant sa vie et qu’il donne l’exemple aux siens, et cela lui fait des jours plus heureux.