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Étranges Histoires/Toc… Toc… Toc…

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Étranges HistoiresJ. Hetzel et Cie (p. 147-190).

TOC… TOC… TOC…


… Nous nous assîmes en cercle, et notre ami Alexandre Vassiliévitch Riedel, — Allemand de nom, mais foncièrement Russe, — commença ainsi :

I

Je vais vous raconter, messieurs, une histoire qui m’est arrivée vers 1830… Il y a quarante ans, comme vous voyez. Je serai bref, ne m’interrompez pas.

Sorti depuis peu de l’Université, je vivais alors à Pétersbourg. Mon frère était porte-enseigne à l’artillerie à cheval de la garde. Sa batterie était au camp de Krasnoé-Sélo. Cela se passait en été. Mon frère ne logeait pas à Krasnoé-Sélo même, mais dans un petit village des environs, où j’allais souvent le voir. Je fis ainsi connaissance avec tous ses camarades. Il habitait une cabane assez proprette, en commun avec un officier de sa batterie, Élie Stépanitch Téglew, que je voyais plus intimement que les autres.

Marlinsky a vieilli maintenant, on ne le lit plus, et son nom excite même un sourire ; mais à cette époque il faisait du bruit, et Pouchkine lui-même, au point de vue de la jeunesse d’alors, ne pouvait entrer en comparaison avec lui. Non-seulement on le regardait comme le premier des écrivains russes, mais encore — ce qui est beaucoup plus difficile et plus rare, — il avait jusqu’à un certain point imprimé son cachet sur la génération contemporaine. Les héros à la Marlinsky se rencontraient à chaque pas, surtout en province, et en particulier dans l’armée et dans l’artillerie ; ils parlaient et correspondaient dans sa langue ; ils gardaient dans le monde un air sombre, renfermé, « l’orage dans l’âme et le feu dans le sang », comme le lieutenant Bélozor de la frégate Nadèdja. Ils « dévoraient » les cœurs des femmes. C’est à eux que s’adressait la dénomination de « fatal ». Ce type, on le sait, s’est conservé longtemps, jusqu’à l’époque de Petchorine[1]. Que de choses ne trouvait-on pas dans ce type ! Le byronisme, le romantisme, les souvenirs de la révolution française, des décembristes, — et l’adoration de Napoléon ; la foi au destin, à une étoile, à la force du caractère, de la pose et de la phrase, — et l’angoisse du vide, les inquiétantes fluctuations d’un étroit amour-propre — en même temps que l’audace et la force agissante ; des tendances généreuses, — et une piètre et grossière éducation ; des goûts aristocratiques, — et des frivolités de petit-maître… Mais c’est assez philosopher ; j’ai promis un récit.

II

Le sous-lieutenant Téglew appartenait à ce groupe des personnages « fatals », bien qu’il n’eût pas l’extérieur sous lequel on se représente cette sorte de héros : ne ressemblait en rien, par exemple, au « fataliste » de Lermontof.

C’était un homme de taille moyenne, assez solide, légèrement voûté, blond et les sourcils presque blancs ; il avait un visage arrondi et frais, des joues roses, un nez relevé, un front bas et élargi aux tempes, des lèvres épaisses, bien dessinées et éternellement immobiles : il ne riait et même ne souriait jamais. Parfois seulement, quand il était fatigué et qu’il reprenait haleine, il laissait voir des dents régulières et blanches comme du sucre. La même immobilité artificielle régnait dans tous ses traits, qui sans cela eussent eu une expression de bienveillance. La seule partie de son visage qui ne fût pas complétement ordinaire, c’étaient ses yeux aux prunelles vertes, aux cils jaunes. L’œil droit paraissait un peu plus élevé que le gauche, dont la paupière à demi fermée donnait au regard un étrange caractère d’inégalité et de somnolence. La physionomie de Téglew, qui ne manquait d’ailleurs pas d’un certain charme, avait une expression constante de mécontentement avec une nuance de perplexité, comme s’il eût poursuivi en lui-même une triste pensée qu’il ne pouvait atteindre. Tout cela ne lui donnait pas une expression de hauteur ; il avait plutôt l’air d’un homme secrètement offensé. Il parlait fort peu, d’une voix enrouée, en bégayant et répétant ses paroles sans nécessité. Il n’employait pas en parlant les expressions bizarres qui sont propres aux fatalistes, — il n’y recourait que dans ses lettres ; son écriture ressemblait à celle d’un enfant. Ses chefs le regardaient comme un officier — « couci-couci », — mais pas trop capable et pas assez zélé. « Il est ponctuel, mais non soigneux », disait de lui un général d’origine allemande. Vis-à-vis des soldats, il était de même, « couci-couci », ni chair ni poisson. Il vivait modestement, selon sa position. À l’âge de neuf ans, il était resté orphelin ; son père et sa mère s’étaient noyés, à l’époque des crues du printemps, en traversant sur un bac la rivière Oka. Élevé dans une pension particulière, il avait compté parmi les élèves les plus lents de compréhension, mais les plus tranquilles ; selon ses goûts et par la recommandation d’un cousin, homme influent, il devint cornette dans l’artillerie à cheval de la garde, et subit, non sans peine, il est vrai, l’examen d’enseigne, puis celui de sous-lieutenant. Ses relations avec les autres officiers étaient assez tendues. On ne l’aimait pas ; on allait rarement chez lui, et lui-même ne voyait à peu près personne. La présence d’étrangers le gênait : il devenait aussitôt contraint, gauche… ; il ne tutoyait personne ; — en un mot, il n’avait rien d’un camarade. Mais on le respectait, non à cause de son esprit ou de son éducation, mais parce qu’on croyait trouver en lui le cachet particulier des personnages « fatals ». Personne parmi les camarades de Téglew ne disait : « Il fera son chemin ; il se distinguera » ; mais, qu’il fût destiné à devenir quelque beau jour un Napoléon, personne ne jugeait cela impossible. Car dans ces choses-là, c’est « l’étoile » qui agit, et Téglew était un homme « prédestiné ».

III

Deux circonstances qui remontaient au premier temps de son service, contribuèrent fortement à établir sa réputation d’homme fatal. Le jour même de sa promotion, — c’était vers le milieu de mars, — il se promenait en grand uniforme sur le quai de la Néva, en compagnie de quelques officiers nouvellement promus comme lui. Cette année-là, le printemps avait été précoce ; la Néva était débâclée ; les grands glaçons avaient filé, mais la rivière était couverte d’une couche mince et continue de glace imbibée d’eau. Ces jeunes gens causaient entre eux, riaient, quand tout à coup l’un d’eux s’arrêta : il avait aperçu à vingt pas du bord, sur la glace qui se mouvait lentement, un petit chien ; la pauvre bête tremblait de tous ses membres et poussait des cris plaintifs. « Il est perdu, » murmura l’officier entre ses dents. Le chien, entraîné peu à peu, passa devant une rampe qui s’abaissait jusqu’au niveau de l’eau. Tout à coup Téglew, sans dire un mot, descendit la rampe, s’élança sur la mince couche de glace, tour à tour enfonçant et se dégageant, arriva jusqu’au chien, le saisit par la peau du cou, et, revenu sain et sauf, le déposa sur le pavé. Le danger qu’avait couru Téglew était si grand, son action si inattendue, que ses camarades en furent littéralement pétrifiés, et ne retrouvèrent la parole tous à la fois, que lorsqu’il appela un cocher pour rentrer chez lui ; tout son uniforme était mouillé. En réponse à leurs exclamations, Téglew dit d’un air indifférent que personne ne manque sa destinée, et fit signe au cocher de partir.

« Prends donc le chien comme souvenir, » lui cria un des officiers.

Téglew fit un geste insouciant de la main, et ses camarades s’entre-regardèrent avec un muet étonnement.

L’autre circonstance se présenta quelques jours plus tard, à une soirée de jeu chez le commandant de sa batterie. Téglew était assis dans un coin et ne prenait aucune part au jeu. « Ah ! si, comme dans la Dame de pique, de Pouchkine, une vieille femme m’avait dit d’avance quelles sont les cartes qui doivent gagner ! » s’écria un lieutenant, en perdant son troisième millier de points. Téglew s’approcha silencieusement de la table, prit le jeu, le coupa, et en disant : « six de carreau, » retourna le jeu. Le six de carreau se trouvait dessous. « As de trèfle ! » ajouta-t-il. Il coupa encore, et en dessous parut l’as de trèfle. « Roi de carreau » murmura-t-il d’une voix irritée entre ses dents serrées. Pour la troisième fois, il avait deviné : il rougit subitement. Sans doute lui-même ne s’était pas attendu à cela.

« Excellent tour ! Faites-le encore, lui dit le commandant.

— Je ne m’occupe pas de tours de cartes, répondit sèchement Téglew, et il passa dans une autre pièce. »

Je ne m’explique pas de quelle manière il avait deviné les cartes, mais je l’ai vu de mes propres yeux. Après lui, la plupart des joueurs présents essayèrent de faire la même chose. Personne n’y réussit. Quelques-uns d’entre eux purent à la rigueur deviner une carte ; mais deux de suite, impossible. Et Téglew en avait deviné trois ! Cette circonstance confirma encore sa réputation d’homme fatal et mystérieux.

IV

Téglew, on le comprend, s’accrocha tout de suite à cette réputation. Elle lui donnait une importance propre, un coloris particulier. Cela le posait, comme on dit, — et avec son esprit peu développé, ses connaissances insignifiantes et son énorme amour-propre, cette réputation lui venait fort à propos. La mériter eût été difficile ; la soutenir était tout simple : il n’avait qu’à se taire et à s’isoler. Mais ce n’est pas à cause de cette réputation que je sympathisais avec Téglew, et que, je peux le dire, je me mis à l’aimer. Je l’aimai, d’abord parce que j’étais moi-même passablement sauvage et que je trouvais en lui mon semblable ; puis, parce qu’il était bon et, au fond, d’une grande simplicité de cœur. Il m’inspirait un sentiment voisin de la compassion ; en dehors de cette réputation fatale qui s’était faite par hasard, je croyais voir s’appesantir sur lui une destinée tragique qu’il ne soupçonnait pas. Naturellement je ne lui laissai pas voir ce sentiment : inspirer de la compassion, peut-il y avoir pire offense pour un homme fatal ? Téglew, de son côté, se sentait bien disposé à mon égard ; il était à l’aise avec moi, il causait ; en ma présence, il se décidait à quitter cet étrange piédestal où on l’avait placé… plus qu’il ne s’y était placé de lui-même. Tourmenté par un amour-propre maladif, il s’avouait probablement dans le fond de son âme qu’il ne justifiait en rien cet amour-propre, et que les autres le regardaient peut-être de haut… tandis que moi, garçon de dix-neuf ans, je ne le gênais pas ; la crainte de dire quelque chose de médiocre, de déplacé, n’oppressait pas devant moi son cœur, éternellement sur le qui-vive. Quelquefois même il tombait dans le bavardage ; et alors bien lui prenait que personne, excepté moi, n’entendît ses discours : sa réputation n’y eût pas tenu longtemps. Non-seulement il savait très-peu de chose, mais il ne lisait presque rien, et se bornait à ce qu’il récoltait d’anecdotes et d’histoires courantes. Il croyait aux pressentiments, aux prédictions, aux présages, aux rencontres, aux jours heureux ou malheureux, à la persécution ou à la protection de la destinée, à l’importance de la vie, en un mot. Il croyait même à certaines années « climatériques » dont quelqu’un avait parlé devant lui ; mais sans rien comprendre à ce que ce mot voulait dire. Les gens « fatals » véritables, pur sang, ne croient pas devoir professer de pareilles croyances ; leur affaire est de les inspirer aux autres… Mais de ce côté moi seul connaissais Téglew.

V

Un jour, je m’en souviens, c’était le jour de la Saint-Élie, le 20 juillet, j’allai voir mon frère, et je ne le trouvai pas. On l’avait envoyé quelque part pour toute la semaine, affaire de service. N’ayant pas envie de retourner à Pétersbourg, je flânai avec mon fusil dans les marécages environnants, je tuai une couple de bécassines, et je passai la soirée avec Téglew sous l’auvent d’une grange où il avait établi, suivant son expression, sa résidence d’été. Nous babillâmes à tort et à travers, prenant du thé, fumant nos pipes, et causant tantôt avec le propriétaire, Finnois russifié, tantôt avec un colporteur qui rôdait autour de la batterie, et qui vendait « des oranges et de beaux citrons » ; cet homme aimable et badin possédait, entre autres talents, celui de jouer de la guitare ; il nous raconta un amour malheureux qu’au temps jadis il avait éprouvé pour la fille d’un sergent de ville. Dans un âge plus mûr, ce don Juan en chemise rouge n’avait plus connu de passion malheureuse. Devant la porte de notre grange s’étendait une large plaine qui s’abaissait peu à peu. Une petite rivière aux bords encaissés brillait par places. Plus loin, l’horizon était bordé d’une bande étroite de forêts. La nuit approchait ; nous étions seuls. Avec la nuit, la terre s’enveloppa d’une vapeur légère et humide qui, s’étendant de plus en plus, finit par se convertir en un épais brouillard. La lune monta au ciel. Tout le brouillard fut pénétré et comme doré par sa lueur. Tout semblait changé de place, confondu et embrouillé d’une façon étrange : ce qui était loin paraissait près, ce qui était près paraissait loin ; ce qui était grand semblait petit, ce qui était petit devenait grand… Tous les objets étaient à la fois clairs et confus. Nous étions tout bonnement transportés dans un royaume des contes de fées, dans le royaume du brouillard blanc doré, de la tranquillité profonde, du sommeil rêveur et léger… Et comme les étoiles brillaient mystérieusement là-haut, avec leurs étincelles d’argent, à travers ce grand voile blanc ! Nous nous taisions tous deux. L’aspect fantastique de cette nuit agissait sur nous et nous disposait au merveilleux.

VI

Téglew prit le premier la parole, et, avec ses hésitations, ses interruptions et ses répétitions ordinaires, il parla des pressentiments… des fantômes. Par une nuit semblable à celle-ci, me raconta-t-il, un étudiant de ses amis, entré depuis peu comme gouverneur chez deux orphelins, et logeant avec eux dans un pavillon de jardin, avait vu une figure de femme penchée sur leur lit ; et le lendemain il avait reconnu cette figure dans un portrait qu’il n’avait pas remarqué jusque-là, celui de la mère des deux jeunes enfants. Il me raconta ensuite que ses parents, quelques jours avant leur mort, croyaient entendre constamment le bruit de l’eau ; que son oncle, pendant la bataille de Borodino, fut sauvé de la mort par une circonstance insignifiante : il s’était baissé pour ramasser un simple petit caillou grisâtre, et un biscaïen qui passait en ce moment au-dessus de sa tête lui coupa son long plumet noir. Téglew me promit même de me faire voir ce caillou qui avait sauvé son oncle, et qui était monté en médaillon. Il me parla ensuite de la mission de tout homme, et de la sienne en particulier ; il ajouta qu’il y avait cru jusqu’alors, et que si jamais des doutes lui venaient à ce sujet, il saurait y échapper en se débarrassant de la vie, car alors la vie n’aurait plus pour lui aucun intérêt. « Vous supposez peut-être, dit-il en me regardant du coin de l’œil, que je n’en aurai pas le courage ? Vous ne me connaissez pas… j’ai une volonté de fer !

— Belle expression ! » dis-je en moi-même.

Téglew devint rêveur, respira profondément, et, mettant sa pipe de côté, me déclara que ce jour, la Saint-Élie, jour de sa fête, avait une grande importance pour lui… C’est…, dit-il, c’est toujours pour moi une mauvaise époque.

Je ne répondis rien et je me contentai de le regarder, assis devant moi, courbé, voûté, embarrassé, avec son regard songeur et voilé, qu’il dirigeait vers la terre.

« Aujourd’hui, continua-t-il, une vieille mendiante (Téglew ne laissait jamais passer un pauvre sans lui faire l’aumône) m’a dit qu’elle prierait pour mon âme ; n’est-ce pas étrange ?

— Il y a des gens qui aiment à s’occuper d’eux-mêmes constamment, pensai-je. Je dois cependant ajouter que les dernières paroles de Téglew étaient accompagnées d’une expression inaccoutumée d’inquiétude et de trouble. Ce n’était pas la mélancolie « fatale » ; quelque chose le tourmentait et le rongeait réellement. Et j’étais particulièrement frappé de l’expression d’abattement répandue sur ses traits. Ne sentait-il pas déjà naître en lui ces doutes dont il m’avait dit quelques mots ? Ses camarades m’avaient parlé, peu auparavant, d’un projet présenté par lui à ses chefs sur je ne sais quelle réforme dans l’artillerie, et qu’on lui avait renvoyé avec « réprimande ». Connaissant son caractère, je ne doutais pas qu’il n’eût été profondément blessé par le dédain de ses chefs, mais ce que je croyais voir dans Téglew était quelque chose de plus intime, avait une nuance toute personnelle.

— Il fait humide, dit-il tout à coup en secouant les épaules. Rentrons dans la cabane. Il est temps de dormir ». C’était une habitude chez lui de secouer ainsi les épaules et de tourner la tête à droite et à gauche en portant la main à son cou, comme un homme qui a un col trop étroit. Le caractère tout entier de Téglew s’exprimait, me semblait-il, par ce mouvement inquiet et nerveux. Il était à l’étroit dans ce monde.

Nous rentrâmes dans la cabane et nous nous couchâmes, lui dans le coin aux images, moi dans le coin opposé, sur un banc, où l’on avait mis un peu de foin.

VII

Téglew se retourna longtemps sur son lit ; et moi, je ne pouvais m’endormir. Ses récits m’avaient-ils ébranlé les nerfs, ou bien cette étrange nuit m’avait-elle irrité le sang ? Je n’en sais rien ; mais dormir m’était impossible. Le désir même du sommeil finit par s’en aller, et je restai les yeux ouverts, l’esprit tendu, poursuivant les pensées les plus incohérentes, comme il arrive toujours aux heures d’insomnie. En me tournant d’un côté et d’autre j’étendis le bras… mon doigt rencontra une des poutres dont le mur était formé. Ce choc produisit un son faible, mais vibrant, et assez prolongé… j’étais sans doute tombé sur un endroit creux.

Je frappai de nouveau, mais cette fois volontairement. Le même son fut produit. Je recommençai encore… Téglew leva brusquement la tête.

« Riedel, s’écria-t-il, entendez-vous ? On frappe à la fenêtre. »

Je fis semblant de dormir. Je m’étais mis en tête, puisque je ne pouvais dormir, de me moquer un peu de mon « fatal » compagnon.

Il laissa retomber sa tête sur l’oreiller.

J’attendis un instant, puis je frappai trois coups.

Téglew releva de nouveau la tête et tendit l’oreille.

Je frappai encore. J’étais couché de manière à montrer mon visage, mais il ne pouvait pas voir ma main que j’allongeais sous la couverture.

« Riedel ! » s’écria Téglew.

Je ne répondis pas.

« Riedel, répéta-t-il plus haut, Riedel ?

— Quoi ! qu’y a-t-il ? lui répondis-je du ton d’un homme qui s’éveille.

— Vous n’entendez pas ? quelqu’un frappe à la fenêtre. Est-ce ici qu’on veut entrer ?

— C’est un passant, balbutiai-je.

— Il faut le faire entrer, ou savoir ce que c’est. »

Je ne répondis plus, et fis de nouveau semblant de dormir.

Quelques minutes s’écoulèrent. Je recommençai mon jeu :

Toc… toc… toc.

Téglew aussitôt se mit sur son séant et prêta l’oreille.

Toc… toc… toc ! Toc… toc… toc !

À travers mes paupières entr’ouvertes, et grâce à la lueur blanchâtre de la nuit, je pouvais parfaitement suivre tous ses mouvements. Il se tournait tantôt vers la fenêtre, tantôt vers la porte, En effet, il était difficile de savoir d’où partait le bruit : on eût dit qu’il volait dans la chambre en rasant les murs. J’étais tombé par hasard sur un foyer acoustique.

Toc… toc… toc… !

« Riedel ! s’écria-t-il enfin, Riedel ! Riedel !

— Mais qu’y a-t-il donc ? lui dis-je en bâillant.

— Est-ce que vraiment vous n’avez rien entendu ? Il y a quelqu’un qui frappe.

— Eh bien, laissez-le frapper ? » Je feignis encore une fois de dormir, et même de ronfler…

Téglew se calma.

Toc… toc… toc !…

Téglew s’élança de son lit, ouvrit la fenêtre, et se penchant au dehors, s’écria d’une voix rauque : « Qui est là ? Qui frappe ? » Puis il ouvrit la porte et répéta sa question. Un cheval hennit dans l’éloignement, et ce fut tout.

Il revint à son lit.

Toc… toc… toc !…

Téglew se retourna lentement, et s’assit.

Toc… toc… toc !…

Téglew mit rapidement ses bottes, jeta son manteau d’officier sur ses épaules, et, décrochant du mur son sabre, sortit de la cabane. Je l’entendis faire le tour deux fois et demander à chaque instant : « Qui est là ? Qui va là ? Qui frappe ? » Puis tout à coup il se tut, s’arrêta dans la rue, non loin du coin où j’étais couché, et, sans plus dire un seul mot, rentrant dans la cabane, se coucha tout habillé.

Toc… toc… toc !… fis-je de nouveau. Toc… toc… toc !…

Mais Téglew ne bougea pas, ne demanda plus : Qui frappe ? Il appuya sa tête sur sa main.

Voyant que cela n’agissait plus, je laissai quelque temps s’écouler ; puis, je feignis de m’éveiller, et, regardant Téglew, je pris un air étonné.

« Est-ce que vous êtes sorti ?

— Oui, répondit-il d’un air indifférent.

— Avez-vous continué à entendre ce bruit ?

— Oui.

— Et vous n’avez vu personne ?

— Non.

— Le bruit a-t-il cessé ?

— Je ne sais pas. Maintenant tout m’est égal.

— Maintenant ? Pourquoi maintenant ? »

Téglew ne répondit pas.

J’eus un mouvement de honte et de regret. Mais je ne pus me résoudre à lui avouer mon espièglerie.

« Écoutez, lui dis-je, je suis sûr que tout cela n’est que dans votre imagination. »

Téglew fronça le sourcil.

« Ah ! Vous croyez !

— Vous dites que vous avez entendu frapper ?…

— J’ai entendu encore autre chose, interrompit-il.

— Quoi donc ? »

Téglew se pencha en avant, — et se mordit les lèvres. Évidemment il hésitait…

« On m’a appelé ! dit-il enfin à demi-voix en détournant la tête.

— On vous a appelé ! Qui vous a appelé ?

— Une… (Téglew continuait à regarder du côté.) Un être que jusqu’à présent je supposais mort sans en être sûr… mais maintenant j’en ai acquis la certitude.

— Je vous jure, Élie Stépanitch, que tout cela est dans votre imagination !

— Dans mon imagination ? répéta-t-il. Voulez-vous vous en assurer par vous-même ?

— Je veux bien.

— Alors, sortons. »

VIII

Je me rhabillai promptement et je suivis Téglew dehors. De l’autre côté de la rue, en face de la cabane, il n’y avait pas de maisons, maïs on voyait une haie basse, rompue çà et là, à partir de laquelle une pente assez rapide descendait jusqu’à la plaine. Le brouillard continuait à envelopper tous les objets ; à vingt pas, on ne distinguait presque plus aucune forme. Nous traversâmes la haie, et nous nous arrêtâmes.

« C’est ici, dit-il en baissant la tête. Restez immobile, ne parlez pas, et écoutez. » Je prêtai l’oreille comme lui, mais, sauf ce murmure incessant, presque imperceptible, qui est comme la respiration de la nuit, je n’entendis rien. Jetant par intervalle un regard l’un sur l’autre, nous restâmes immobiles pendant quelques minutes ; nous nous apprêtions à rentrer…

« Élie ! » murmura une voix faible comme un souffle, qui semblait partir de la haie.

Je regardai Téglew, mais il semblait ne rien entendre, et restait la tête penchée.

« Élie !… Élie !… » redit la voix plus clairement, si bien qu’on pouvait constater que c’était la voix d’une femme. Nous tressaillîmes tous les deux.

« Eh bien ! me dit Téglew à voix basse, vous ne douterez plus, maintenant.

— Attendez, lui répondis-je du même ton, cela ne prouve encore rien. Il faut voir s’il n’y a pas là quelqu’un… quelque mauvais plaisant… »

Je m’élançai à travers la haïe et je m’avançai dans la direction d’où, autant que j’avais pu en juger, était venue la voix.

Je sentais sous mes pieds la terre molle et friable ; de longues bandes parallèles se perdaient dans le brouillard. Je me trouvais dans un potager. Mais rien ne bougeait, ni devant moi, ni autour de moi. Tout semblait plongé dans l’engourdissement du sommeil. Je fis encore quelques pas.

« Qui est là ? » m’écriai-je avec une expression qui rappelait assez bien celle que Téglew avait eue un peu auparavant.

Prr… Une caille effrayée partit de dessous mes pieds, et s’enfuit dans l’air, droit comme une balle. Je tressaillis involontairement… Quel enfantillage !

Je regardai en arrière. Téglew était encore à l’endroit où je l’avais laissé. Je me rapprochai de lui.

« Vous perdez votre temps à chercher me dit-il. Cette voix est arrivée jusqu’à nous… jusqu’à moi… de très-loin. »

Il passa sa main sur son visage, et se dirigea à pas lents vers la cabane. Mais je ne voulais pas me rendre si vite, — et je retournai vers le jardin. Que quelqu’un eût en effet appelé trois fois « Élie », cela ne faisait pas l’ombre d’un doute ; que dans cet appel il y eût eu quelque chose de plaintif et de mystérieux, je devais aussi me l’avouer à moi-même. Mais qui sait ? cela paraissait incompréhensible et cela pouvait peut-être s’expliquer aussi simplement que le bruit qui avait troublé Téglew.

Je marchai le long de la haie, m’arrêtant parfois pour regarder autour de moi. Près de la haie, à peu de distance de notre cabane, s’élevait un vieux saule, au feuillage épais ; on le voyait comme une tache noire au milieu de la blancheur du brouillard, de cette blancheur opaque qui aveugle et qui arrête le regard mieux que l’obscurité de la nuit. Tout à coup il me sembla voir quelque chose d’assez grand et de vivant remuer auprès du saule. Je m’élançai en criant : « Arrêtez ! qui est là ? » J’entendis des pas légers comme ceux d’un lièvre. Une figure bizarre, homme ? femme ? je ne pus le distinguer, fila rapidement près de moi. Je voulus la saisir, mais ayant manqué mon coup, je trébuchai, et je tombai sur une ortie qui me brûla le visage. En m’appuyant sur la terre pour me relever, je sentis sous ma main un objet dur ; c’était un peigne en cuivre sculpté, attaché à un cordon dans le genre de ceux que les paysans russes portent à la ceinture.

Mes recherches ultérieures restèrent vaines, — et Je revins vers la cabane, les joues criblées de piqûres, tenant le peigne à la main.

IX

Je trouvai Téglew assis sur son banc. Une bougie brûlait devant lui sur la table, et il écrivait quelque chose dans un petit album qui ne le quittait jamais. Quand il m’aperçut, il remit précipitamment l’album dans sa poche et se mit à bourrer sa pipe.

« Voici, mon ami, commençai-je, le trophée que j’ai rapporté de ma campagne ! Je lui montrai le peigne, et je lui racontai ce qui m’était arrivé près du saule. C’est, sans doute, ajoutai-je, un voleur que j’ai effrayé. Vous savez qu’on a volé hier un cheval chez le voisin. »

Téglew sourit froidement et alluma sa pipe. Je m’assis près de lui.

« Vous restez convaincu, Élie Stépanitch, que la voix que nous avons entendue venait de ces régions inconnues… »

Il m’imposa silence d’un geste impératif.

« Riedel, je ne suis pas en train de plaisanter, ne plaisantez donc pas, je vous en prie. »

En effet, Téglew n’était pas d’humeur à plaisanter. Son visage était transformé. Il semblait plus pâle, plus expressif, — et plus allongé. Ses étranges yeux inégaux erraient lentement.

« Je ne croyais pas devoir jamais, continua-t-il, raconter à un autre… à un autre homme ce que vous allez entendre, et qui devait mourir… oui, mourir dans mon sein ; mais évidemment c’est nécessaire, — et je n’ai pas le choix. C’est la destinée. Écoutez. »

Et il me raconta toute son histoire.

Je vous ai déjà dit, messieurs, que Téglew était un piètre conteur, mais ce qui me frappa cette nuit-là, ce ne fut pas seulement la difficulté qu’il éprouvait à peindre les événements qui lui étaient arrivés à lui-même ; le son de sa voix, son regard, les mouvements de ses mains, de ses doigts, — tout, chez lui, semblait gêné, emprunté, faux en un mot. À cette époque, j’étais encore très-jeune et très-inexpérimenté, — et je ne savais pas que l’habitude de s’exprimer avec emphase, la fausseté d’intonation et de gestes peut aller à un tel point que certains hommes sont incapables de s’en débarrasser : c’est une malédiction d’un genre particulier. Dans la suite, il m’arriva de rencontrer une dame qui employait des expressions si exagérées, des gestes si théâtraux, des mouvements de tête si mélodramatiques, en me parlant de l’impression que lui avait faite la mort de son fils, de son « incommensurable » douleur, de la peur qu’elle avait de perdre la raison, — que je pensai à part moi : « Que de grimaces et de mensonges ! Elle n’a jamais aimé son fils ! » Et huit jours plus tard, j’appris que la pauvre femme était en effet devenue folle. Depuis lors je fus beaucoup plus réservé dans mes jugements, et je me fiai beaucoup moins à mes propres impressions.

Voici en quelques mots le récit que me fit Téglew. Outre son oncle, qui était un homme haut placé, il avait à Pétersbourg une tante moins haut placée, mais assez riche, qui, n’ayant pas d’enfants, avait adopté une petite fille abandonnée, lui avait donné une éducation convenable, et la traitait comme si elle eût été la sienne. Elle s’appelait Marie. Téglew la voyait presque tous les jours. Ils finirent par s’aimer et Marie se donna à lui. Le mystère fut découvert. La tante de Téglew, furieuse, chassa ignominieusement la pauvre enfant et partit pour Moscou, où elle adopta et institua pour son héritière une demoiselle noble. Marie, retournée chez ses parents, gens pauvres et livrés à l’ivrognerie, eut à subir une cruelle destinée. Téglew lui avait promis de l’épouser, et ne tint pas sa promesse. Dans sa dernière entrevue avec elle, il fut forcé de s’expliquer ; elle voulait la vérité, elle l’obtint. « Allons, dit-elle, puisque je ne dois pas être ta femme, je sais ce qu’il me reste à faire. » Il y avait plus de quinze jours que cette dernière entrevue avait eu lieu.

« Je ne me suis pas trompé un seul instant sur le sens de ses dernières paroles, ajouta Téglew ; je suis persuadé qu’elle en a fini avec la vie, et… et que c’est sa voix, que c’est elle qui m’appelait là-haut…, vers elle… J’ai reconnu sa voix… Il n’y a qu’un moyen d’en finir.

— Mais pourquoi ne l’avez-vous pas épousée, Élie Stépanitch ? lui demandai-je. Est-ce que vous ne l’aimiez plus ?

— Si fait, je l’aime encore passionnément. »

À cette réponse, messieurs, je regardai Téglew avec ébahissement. Je me rappelai un de mes amis, homme très-intelligent, qui avait épousé une femme laide, sotte et pauvre, et qui était malheureux en ménage. « Vous l’aimiez sans doute ? » lui demanda quelqu’un en ma présence. — « Je ne l’aimais pas du tout. — Pourquoi l’avez-vous épousée, alors ? — Parce que ! » Téglew aimait passionnément cette jeune fille et ne l’épousait pas. Pourquoi ? Pour la même raison : Parce que !…

« Pourquoi ne l’épousez-vous pas ? » répétai-je, Le regard étrangement somnolent de Téglew errait sur la table.

« On ne peut pas expliquer cela en quelques mots, commença-t-il en hésitant. Il y a eu des causes. Et puis c’est une roturière. Et mon oncle… je devais aussi penser à lui.

— Votre oncle ? m’écriai-je. Mais que peut faire là votre oncle ! Vous le voyez à peine au jour de l’an, en faisant votre tournée de visites. Comptez-vous sur sa fortune ? Mais il a une douzaine d’enfants ! »

Je parlais avec feu… Téglew se courba, et son visage se couvrit de rougeur…, d’une rougeur inégale, par plaques…

« Pas de sermons, je vous prie, dit-il d’une voix sourde. D’ailleurs, je ne me justifierai pas. Je suis la cause de sa mort, et maintenant, il faudra que je paye ma dette. »

Il baissa la tête, et se tut. Je ne trouvais plus rien à lui dire.

X

Nous restâmes ainsi un quart d’heure ; il détournait les yeux ; moi je le regardais, et je remarquai que ses cheveux sur son front se bouclaient d’une façon particulière ; au dire d’un médecin militaire par les mains duquel avaient passé beaucoup de blessés, c’était un signe certain de chaleur et de sécheresse au cerveau. L’idée me revint encore à l’esprit que la main du destin s’appesantissait sur cet homme, et que ses camarades avaient eu quelque raison de voir en lui quelque chose de fatal. Et pendant ce temps, je le condamnais intérieurement. « Une roturière ! pensais-je ; et quelle espèce d’aristocrate es-tu donc !

— Vous me condamnez peut-être, Riedel, dit tout à coup Téglew, comme s’il avait deviné ma pensée. Moi-même… cela me pèse. Mais comment faire ? Comment faire ? »

Il appuya son menton sur la paume de la main, et se mit à mordre les ongles larges et plats de ses doigts courts et rouges, forts comme des barres de fer.

« Je suis d’avis, Élie Stépanitch, qu’il faut vous assurer d’abord de la réalité de vos pressentiments… Peut-être votre bien-aimée se porte-t-elle bien. »

Fallait-il lui dire la véritable cause du bruit ? Je pensai rapidement : Non… plus tard.

« Elle ne m’a pas écrit une fois depuis que nous sommes au camp, me fit remarquer Téglew.

— Cela ne prouve rien, Élie Stépanitch. »

Téglew fit de la main un geste de dénégation. « Non ! elle n’est certainement plus de ce monde. Elle m’a appelé !… »

Tout à coup il se tourna vers la fenêtre : « On frappe encore ! »

Je souris involontairement : « Pardon, Élie Stépanitch, cette fois ce sont vos nerfs. Voyez, voici l’aube ; dans dix minutes le soleil va se lever ; il est près de quatre heures, et les apparitions ne se montrent pas le jour. »

Téglew me jeta un regard sombre et, murmurant entre ses dents « adieu », se coucha sur le banc et me tourna le dos.

Je me couchai aussi, et je me souviens qu’avant de m’endormir, je pensai : toutes les réticences de Téglew veulent dire ceci : j’ai l’intention de me tuer ! Quelle absurdité, quelle pose ! Lui-même a refusé de se marier, il y a renoncé, et tout d’un coup, voilà qu’il veut se tuer ! Cela n’a pas le sens commun ! Il ne peut s’empêcher de poser !

Là-dessus, je m’endormis très-profondément ; quand j’ouvris les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel, et Téglew n’était plus dans la cabane.

Son domestique me dit qu’il était parti pour la ville.

XI

Je passai une journée fatigante et ennuyeuse. Téglew ne revint ni pour le dîner ni pour le souper. Je n’attendais pas mon frère. Vers le soir, un brouillard s’éleva encore plus épais que la veille. Je me couchai d’assez bonne heure. Un bruit sous ma fenêtre me réveilla.

Ce fut à mon tour de frissonner.

Le bruit se répéta, mais si réel, si net, qu’il n’était pas possible d’hésiter sur sa réalité. Je me levai, j’ouvris la fenêtre, et je vis Téglew. Enveloppé dans son manteau, la casquette sur les yeux, il était debout, immobile.

« Élie Stépanitch ! m’écriai-je, c’est vous ! Nous ne vous attendions plus ; entrez. Est-ce que la porte est fermée ? »

Téglew secoua négativement la tête.

« Je ne veux pas entrer, dit-il sourdement ; je voulais seulement vous prier de remettre demain cette lettre au commandant de la batterie. »

Il me tendait une grande enveloppe cachetée de cinq cachets. J’hésitai ; cependant, machinalement je pris la lettre. Téglew mit sur-le-champ la moitié de la rue entre lui et moi.

« Attendez, restez, lui dis-je, où allez-vous ? Venez-vous d’arriver à l’instant ? Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?

— Vous promettez de la remettre à son adresse, dit Téglew ; » et il s’éloigna encore de quelques pas.

Le brouillard estompait sa silhouette.

« Vous me le promettez ?

— Je vous le promets, mais d’abord… »

Téglew s’éloigna encore et ne fut plus qu’une longue tache sombre. — Adieu, dit sa voix, adieu, Riedel, ne gardez pas de moi un mauvais souvenir… et n’oubliez pas Siméon…

Et la tache disparut.

C’était trop fort. Oh ! maudit phraseur, pensai-je, faudra-t-il toujours que tu cherches à faire de l’effet !

Cependant, j’éprouvais une impression pénible ; une crainte involontaire resserrait ma poitrine. Je Jetai mon manteau sur mes épaules, et je sortis.

XII

Mais où aller ? Le brouillard m’entourait de tous côtés. À cinq ou six pas il était encore assez translucide, mais plus loin il s’épaississait en une sorte de muraille molle et blanche comme de la ouate. Je tournai à droite dans la petite rue du village, qui s’arrêtait là : notre maison était l’avant-dernière. Au delà commençait la plaine déserte, parsemée de rares buissons. Au bout de la plaine, à quatre verstes du village, se trouvait un bouquet de bouleaux traversé par la rivière qui, un peu plus bas, entourait le village. Je savais fort bien tout cela pour l’avoir vu souvent de jour ; maintenant je ne distinguais rien, et c’est seulement par la densité et la blancheur plus sensible du brouillard que je pouvais deviner l’endroit où s’abaissait le sol et où passait la rivière. La lune faisait dans le ciel une tache pâle ; mais sa lueur n’avait pas, comme la nuit précédente, la force de percer l’épaisseur vaporeuse du brouillard ; il restait suspendu au-dessus, comme un large rideau mat. J’entrai dans le champ, j’écoutai : aucun bruit nulle part. Les courlis seuls sifflotaient de temps en temps.

« Téglew ! criai-je, Élie Stépanitch ! Téglew ! »

Ma voix mourut autour de moi sans écho, comme si le brouillard l’avait empêchée de s’étendre.

— « Téglew ! » répétai-je.

Personne ne répondit.

Je m’avançai à tout hasard. Deux fois je me heurtai contre une haie : une autre fois je manquai de tomber dans un fossé. Je faillis trébucher contre un cheval de paysan étendu sur le sol.

« Téglew ! Téglew ! » criai-je.

Tout à coup derrière moi, à très-peu de distance, j’entendis une voix assez faible.

« Me voilà… que voulez-vous de moi ? »

Je me retournai brusquement… Je vis devant moi Téglew, les bras ballants, la tête nue, pâle, mais les yeux animés et plus grands qu’à l’ordinaire. Il respirait longuement et fortement à travers ses lèvres entr’ouvertes.

« Dieu soit loué ! » m’écriai-je dans l’élan de ma joie ; et je le saisis par les deux mains, Dieu soit loué ! Je désespérais déjà de vous trouver ; n’avez-vous pas honte de me causer de telles frayeurs ? Pensez donc, Élie Stépanitch…

— Que voulez-vous de moi ? répéta Téglew.

— Je veux… je veux d’abord que nous retournions ensemble à la maison ; ensuite, je veux, j’exige de vous comme d’un ami que vous m’expliquiez à l’instant ce que signifie votre… votre conduite, et cette lettre au colonel ! Vous est-il arrivé à Pétersbourg quelque chose d’inattendu ?

— À Pétersbourg, j’ai trouvé justement ce que j’attendais, répondit Téglew, toujours sans bouger.

— C’est… vous voulez dire que… votre amie, Marie…

— Elle s’est tuée, répondit Téglew rapidement et d’un air presque méchant ; on l’a enterrée avant-hier. Elle ne m’a pas même laissé un mot. Elle s’est empoisonnée. »

Téglew prononça ces mots effrayants avec une sorte de hâte et sans faire un mouvement.

Je joignis les mains.

« Est-ce possible ! Quel malheur ! Votre pressentiment s’est accompli. C’est horrible ! »

Tout troublé, je me tus. Téglew croisa les bras tranquillement, avec un certain air de triomphe.

« Mais, repris-je, pourquoi restons-nous ici ? Retournons à la maison.

— Allons, dit Téglew. Mais comment trouver notre chemin dans ce brouillard ?

— Il y a de la lumière aux fenêtres de notre cabane. Nous nous en servirons pour nous diriger. Allons.

— Marchez devant, répondit Téglew, je vous suis. »

Nous partîmes. Pendant cinq minutes nous marchâmes sans apercevoir la lueur conductrice. Enfin, deux points rouges brillèrent au loin. Téglew me suivait à pas mesurés. Il me tardait extrêmement d’arriver à la maison et d’apprendre de lui tous les détails de son malheureux voyage à Pétersbourg. Frappé de ce qu’il m’avait dit, saisi d’un accès de repentir et de crainte superstitieuse, je lui avouai, avant d’arriver à notre cabane, que c’était moi qui avais produit le bruit mystérieux de la veille… Quel tour tragique avait pris cette plaisanterie !

Téglew se borna à dire que je n’étais là pour rien ; que quelque chose d’innommé avait dirigé ma main, et que cela prouvait seulement combien peu je le connaissais. Sa voix, étrangement tranquille et égale, résonnait tout près de mon oreille. Mais vous me connaîtrez, ajouta-t-il ; je vous ai vu sourire, hier, quand je parlais de la force de la volonté… Vous me connaîtrez, et vous vous souviendrez de mes paroles.

La première cabane du village, comme une sombre apparition, surgit du brouillard devant nous, puis nous vîmes émerger la seconde, la nôtre, et mon lévrier aboya, me reconnaissant probablement au flair.

Je frappai à la fenêtre. « Siméon ! criai-je au domestique de Téglew, eh ! Siméon, ouvre-nous vite la barrière. »

La barrière, poussée brusquement, frappa la palissade et se balança. Siméon enjamba le seuil.

« Élie Stépanitch, venez », dis-je.

Je me retournai…

Mais il n’y avait plus d’Élie Stépanitch derrière moi. Téglew avait disparu comme si la terre l’eût englouti.

Je rentrai dans la maison, tout ahuri.

XIII

Un vif mécontentement contre Téglew, contre moi-même, remplaça la consternation qui d’abord s’était emparée de moi.

« Ton maître est fou, dis-je brusquement à Siméon, positivement fou ! Il est allé au galop à Pétersbourg, puis il est revenu, et le voilà qui court à travers champs. Je l’ai rattrapé, je l’ai ramené jusqu’à la porte, et pst ! il s’est esquivé de nouveau. Par une semblable nuit, rester hors de la maison ! Il a bien pris son temps pour se promener ! — Et pourquoi ai-je lâché sa main, » me disais-je avec regret.

Siméon me regarda en silence, comme s’il voulait dire quelque chose. Mais, selon l’habitude des serviteurs de ce temps-là, il se contenta de piétiner un peu sur place.

« À quelle heure est-il parti pour la ville ? demandai-je sévèrement.

— À six heures du matin.

— Eh bien ! paraissait-il préoccupé, triste ? »

Siméon baissa les yeux.

« Notre maître est un homme bizarre. Qui peut le comprendre ? En partant pour la ville, il s’est fait donner son uniforme neuf, et il s’est frisé.

— Comment, frisé ?

— Il a frisé ses cheveux. Je lui ai préparé les fers. »

Je dois convenir que je ne m’attendais pas à cela.

« Connais-tu une demoiselle, demandai-je à Siméon, l’amie d’Élie Stépanitch ? On l’appelle Marie.

— Marie Anempodistovna ? Comment ne pas la connaître ? C’est une jolie demoiselle.

— Ton maître en est amoureux de cette Marie… et ce qui s’ensuit ?… »

Siméon soupira.

« C’est à cause de cette même demoiselle qu’Élie Stépanitch se perdra, parce qu’il l’aime à la folie ; et il ne se décide pas à la prendre en mariage. Renoncer à elle, cela aussi lui coûte. Tout cela vient de sa faiblesse. Il l’aime vraiment beaucoup.

— Et… est-elle jolie ? » fis-je avec curiosité.

Siméon prit un air sérieux.

« Les messieurs les aiment comme ça.

— Et à ton avis ?

— Pour nous, ça ne nous convient pas du tout.

— Pourquoi donc ?

— Elle est très-maigre.

— Si elle était morte, repris-je, crois-tu qu’Élie Stépanitch lui survécût ? »

Siméon soupira encore.

« Nous n’osons pas juger ces choses-là. C’est l’affaire des seigneurs. Mais notre maître est un homme bizarre. »

Je pris sur la table la lettre, large et assez épaisse, que m’avait remise Téglew, et je la retournai. L’adresse portait les titres, le prénom, le nom patronymique et le nom de famille du colonel, soigneusement et minutieusement écrits. À l’angle supérieur de l’enveloppe se trouvait le mot : « pressé », souligné deux fois.

« Écoute, Siméon, repris-je, je crains pour ton maître. Je crois qu’il a une mauvaise idée dans l’esprit. Il faut absolument nous mettre à sa recherche.

— Très-bien, monsieur, répondit Siméon.

— Il est vrai qu’il fait un tel brouillard dehors qu’on ne peut rien voir à deux pas devant soi. Mais n’importe, il faut essayer. Nous prendrons chacun une lanterne, et à tout hasard nous mettrons une bougie à chaque fenêtre.

« Très-bien, monsieur », répéta Siméon.

Il alluma les lanternes et les bougies, et nous partîmes.

XIV

Il serait difficile de raconter combien de fois nous nous trompâmes de chemin, combien de fois nous nous séparâmes. Les lanternes ne nous servaient de rien ; elles ne pouvaient pas écarter, même un peu, cette brume blanche, presque claire, qui nous entourait. Siméon et moi nous nous perdîmes plusieurs fois l’un l’autre, malgré nos appels répétés ; moi criant : Téglew ! Élie Stépanitch ! lui : Maître ! monsieur !

Le brouillard nous troublait à tel point que nous errions comme dans un rêve. Nous fûmes bientôt enroués tous les deux : l’humidité pénétrait jusqu’au fond de nos poitrines. Malgré tout, cependant, grâce aux bougies posées sur les fenêtres, nous revînmes à la cabane. Notre recherche en commun n’avait abouti à rien. Nous nous gênions seulement l’un l’autre ; nous résolûmes donc de ne plus penser à ne pas nous perdre, mais d’aller chacun de son côté. Il prit à gauche, moi à droite, et bientôt je cessai d’entendre sa voix. Le brouillard, à ce qu’il me semblait, avait pénétré jusque dans mon cerveau ; et j’errais, comme perdu, me bornant à crier : Téglew ! Téglew !

« Me voici, » répondit soudain une voix.

Dieu ! que je me sentis heureux ! Je me précipitai avidement du côté où j’avais entendu la voix. Une forme humaine se dessina vaguement devant moi comme une tache noire. Je courus au devant… Enfin !

Mais au lieu de Téglew, je trouvai un autre officier de la même batterie, nommé Télepnew.

« C’est vous qui m’avez répondu ? lui demandai-je.

— C’est vous qui m’avez appelé ? demanda-t-il à son tour.

— Non, j’ai appelé Téglew.

— Téglew ? Je viens de le rencontrer à l’instant. Quelle bête de nuit ! Pas moyen de rentrer chez soi !

— Vous avez vu Téglew ? de quel côté allait-il ?

— Par là, je crois, dit l’officier en indiquant vaguement une direction. Mais à présent on ne peut rien reconnaître. Par exemple, vous, savez-vous où est le village ? Il n’y a qu’une chance, c’est qu’un chien aboie. Quelle stupide nuit ? Permettez-moi d’allumer mon cigare. Il me semble qu’un cigare éclaire assez bien la route. »

Autant que Je pouvais le constater, l’officier était un peu gai.

« Téglew ne vous a rien dit ?

— Si fait ! Je lui ai dit : « Bonjour, camarade, » et il m’a répondu : « Adieu, camarade. — Comment, adieu ? Pourquoi adieu ? — Oui, m’a-t-il dit, je vais me tirer un coup de pistolet. — Original, va ! »

La respiration me manqua. « Vous dites qu’il vous a répondu…

— Original, » répéta l’officier, et il s’éloigna de moi.

Je n’étais pas revenu de l’impression que m’avait faite la réponse de l’officier, quand mon nom, crié fortement et à plusieurs reprises, frappa mon oreille. Je reconnus la voix de Siméon.

Je répondis ; il s’approcha de moi.

XV

« Eh bien ! as-tu trouvé Élie Stépanitch ?

— Oui.

— Où ?

— Là, tout près.

— Comment l’as-tu trouvé ? Vivant ?

— Pardi, je lui ai parlé. — Mon cœur fut soulagé d’un grand poids. — Il est assis sous un arbre, roulé dans son manteau, continua le domestique… et voilà tout. Je lui ai dit : « Élie Stépanitch, s’il vous plaît, rentrez à la maison ; Alexandre Vassilitch est très-inquiet à cause de vous. » Et il m’a répondu : « Qu’est-ce qui le force d’être inquiet ! J’ai envie d’être au grand air. La tête me fait mal. Va-t’en à la maison. Je rentrerai plus tard. »

— Et tu l’as quitté ! m’écriai-je, en joignant les mains.

— Que faire ? Il me l’a ordonné… comment serais-je resté ? »

Toutes mes craintes revinrent à la fois.

« Conduis-moi vers lui, à l’instant ! Entends-tu ? À l’instant ! ah ! Siméon, Siméon, je ne m’attendais pas à cela de toi ! Tu dis qu’il est tout près d’ici !

— Tout près, là où commerce le bois… il est assis à deux sagènes, pas plus, du bord de la rivière. Je l’ai trouvé en suivant le bord.

— Allons, marche, conduis-moi ! »

Siméon prit les devants. « Voilà, voyez-vous ! Il n’y a qu’à suivre la rivière ; et là, tout de suite… »

Mais au lieu de rencontrer la rivière, nous nous trouvâmes au bord d’un fossé, en face d’un hangar vide.

« Eh ! arrêtez ! s’écria tout à coup Siméon. Je dois avoir pris trop à droite. Tournons un peu de ce côté. »

Nous tournâmes à gauche, et nous tombâmes dans un fourré d’herbes si épais, que nous eûmes quelque peine à nous en tirer. Autant que je pouvais m’en souvenir, il n’existait pas de fourré aussi épais dans le voisinage de notre village. Puis, tout à coup, nous sentîmes clapoter sous nos pieds un marécage parsemé de mottes de mousse que je n’avais jamais remarquées non plus. Nous retournâmes sur nos pas… Devant nous s’éleva un monticule à pente roide, surmonté d’une cabane d’où semblait partir un ronflement. Nous hélâmes à plusieurs reprises, Siméon et moi, l’habitant de la cabane ; quelque chose remua au fond, la paille se souleva, et une voix enrouée poussa le cri des veilleurs de nuit.

Nous retournâmes de nouveau… la plaine, la plaine, rien que la plaine…

J’eus en ce moment une forte envie de pleurer… Je pensai aux paroles du bouffon dans le Roi Lear : « Cette nuit finira par nous rendre tous fous. »

« Où nous diriger, demandai-je avec angoisse à Siméon.

— Voyez-vous, monsieur, je crois que l’esprit malin s’en mêle, répondit le pauvre homme tout désorienté. C’est une affaire qui n’est pas claire… »

J’allais me fâcher contre lui… En ce moment mon oreille fut frappée d’un son faible, mais distinct, qui absorba aussitôt toute mon attention. Cela ressemblait au bruit que produit un bouchon tiré d’une bouteille à goulot étroit. Ce bruit avait été produit non loin de moi. Pourquoi ce bruit me semblait-il avoir quelque chose de particulier et d’étrange ? Je ne saurais le dire ; mais je me dirigeai aussitôt du côté d’où il était parti.

Siméon me suivit. Au bout de peu d’instants, une tache large et haute apparut vaguement à travers le brouillard.

« Le bois ! voilà le bois ! s’écria joyeusement Siméon : tenez ! mon maître est encore assis sous le bouleau… là où je l’avais laissé. C’est bien lui ! »

Je regardai. En effet, un homme était assis par terre, au pied d’un bouleau, replié sur lui-même dans une attitude bizarre. Je m’avançai rapidement vers lui, et je reconnus le manteau de Téglew, sa figure, sa tête penchée sur la poitrine. « Téglew ! » m’écriai-je… mais il ne répondit pas.

« Téglew ! » répétai-je, en lui posant la main sur l’épaule.

Il se pencha tout à coup en avant, comme s’il eût obéi au choc, et roula sur l’herbe. Nous le relevâmes aussitôt. Son visage n’était point pâle, mais immobile, inerte ; ses lèvres, serrées, étaient blanches, — et ses yeux ouverts et fixes avaient conservé le regard somnolent et « inégal » qui leur était habituel…

« Seigneur Dieu ! » murmura tout à coup Siméon, et il me montra sa main souillée de sang… Le sang sortait du côté gauche de Téglew, sous son manteau.

Il s’était tué avec un petit pistolet qui gisait à terre, à côté de lui. Ce faible bruit que j’avais entendu, c’était celui du coup fatal.

XVI

Les camarades de Téglew ne furent pas très-étonnés de ce suicide. Comme je vous l’ai dit, ils attendaient de lui, en tant que personnage « fatal », quelque chose d’extraordinaire ; il est probable pourtant qu’ils n’auraient jamais pensé à un suicide.

Dans sa lettre, Téglew priait le commandant de la batterie de faire rayer des contrôles le sous-lieutenant Téglew, comme s’étant suicidé ; il déclarait ensuite que l’argent qu’on trouverait dans sa cassette dépassait la somme de ses dettes, et, enfin, il priait le commandant de remettre au commandant en chef du corps de la garde une autre lettre non cachetée qui était contenue dans celle-ci. Téglew avait évidemment écrit cette seconde lettre avec beaucoup de soin :

« Voyez, Altesse (c’est ainsi, je m’en souviens, qu’elle commençait), combien vous êtes sévère et comme vous punissez la plus légère irrégularité dans la tenue, la plus légère infraction au règlement, quand se présente devant vous un officier pâle et tremblant ; et voilà que je me présente maintenant devant notre juge commun, intègre et incorruptible, devant l’Être suprême, devant un Être infiniment plus important que Votre Altesse elle-même, — et je me présente tout simplement, en manteau, et même sans cravate… »

Ah ! quelle pénible impression produisit sur moi cette phrase, dont chaque mot, dont chaque lettre avait été soigneusement achevée d’une main enfantine ! Comment, me disais-je intérieurement, comment penser à de telles sottises dans un pareil moment ? Et, visiblement, cette phrase avait plu à Téglew : il y avait accumulé, selon la mode d’alors, toutes les épithètes, toutes les amplifications à la Marlinsky. Il parlait ensuite de la destinée, de persécutions, de sa mission qui était restée non remplie, d’un secret qu’il emportait dans la tombe, de gens qui n’avaient pas voulu le comprendre ; il citait même des vers où un certain poëte dit que la foule porte la vie « comme un collier » et s’attache au vice « comme le fruit de la bardane », et tout cela non sans fautes d’orthographe.

À vrai dire, cette dernière lettre du pauvre Téglew était assez vulgaire, — et j’imagine l’expression dédaigneuse du haut personnage auquel elle était adressée ; j’imagine de quel ton il dut dire : « Mauvais officier ! une mauvaise herbe de moins ! » — À la fin de sa lettre, pourtant, Téglew avait trouvé un mot vrai, parti du cœur : « Ah ! Votre Altesse, disait-il en terminant, — je suis orphelin ; dans mon enfance, je n’ai trouvé personne à aimer, — tout le monde m’évitait, — et le seul cœur qui se fût donné à moi, je l’ai tué moi-même. »

Siméon trouva dans la poche du manteau de Téglew ce petit album dont son maître ne se séparait jamais. Mais presque tous les feuillets en étaient arrachés ; il n’en était resté qu’un, sur lequel se trouvait l’addition suivante :

Napoléon, né le 15 août 1769. Élie Téglew, né le 7 mai 1807.
1769 1807
1
15 du mois d’août
7
5
8 (août — 8e mois de l’année) 5 (mai — 5e mois de l’année)
____ ____
1783 1819
1 1
7 8
8 1
3 9
____ ____
Total : 19 ! Total : 19 !
 
Napoléon, mort le 5 mai 1821. Élie Téglew, mort le 21 juillet 1830.
1821
5
5 (mai — 5e mois de l’année)
____ ____
1831 1830
1 2
21 du mois
8 1
3
1 7 (juillet — 7e mois de l’année)
____ ____
Total : 13 ! 1840
1
8
4
0
____
Total : 13 !

Pauvre homme ! c’est peut-être pour cela qu’il était entré dans l’artillerie !

On l’enterra, comme un suicidé, — hors du cimetière, — et personne ne pensa plus à lui.

XVII

Le lendemain de l’enterrement de Téglew (je me trouvais encore au village, attendant toujours mon frère), Siméon entra dans la cabane et me dit qu’Élie voulait me voir.

« Quel Élie ? demandai-je.

— Le colporteur. »

J’ordonnai de le laisser entrer.

Le colporteur parut. Il dit quelques mots de regret sur M. le sous-lieutenant, en se demandant quelle diable d’idée M. le sous-lieutenant avait eue là.

« Est-il resté ton débiteur, lui demandai-je.

— Non, non. Tout ce qu’il prenait, il le payait tout de suite, Maïs voilà ce que c’est… »

Ici le colporteur sourit.

« Vous avez trouvé une petite chose qui est à moi.

— Quelle petite chose ?

— La voilà, justement. »

Il me montra du doigt le peigne sculpté, qui était resté sur ma petite table de toilette.

« C’est une chose qui ne vaut pas gros, continua le loustic, mais comme c’est un cadeau qu’on m’a fait… »

Je me pris la tête dans les deux mains. Un trait de lumière passa dans mon esprit.

« Tu t’appelles Élie ?

— Oui, monsieur.

— Alors c’est toi qui… l’autre nuit… près du saule… »

Le colporteur cligna de l’œil et sourit de plus belle.

« C’est moi.

— Et c’est toi qu’on appelait.

— C’est moi, répéta le colporteur avec un air de modestie enjouée. Une jeune fille, continua-t-il en fausset, qui à cause de la très-grande sévérité de ses parents…

— Bien ! bien ! interrompis-je. » Je lui donnai son peigne et je le renvoyai.

Voilà donc quel était cet Élie, — et je me plongeai dans des réflexions philosophiques, dont je ne veux d’ailleurs pas vous faire part, car je ne suis guère disposé à empêcher qui que ce soit de croire au destin, à la prédestination, à tout ce qu’on voudra de « fatal ».

De retour à Pétersbourg, je pris des informations sur Marie. Je finis même par trouver le docteur qui l’avait soignée. À mon grand étonnement, j’appris de lui qu’elle ne s’était pas empoisonnée, mais qu’elle était morte du choléra ! Je lui racontai tout ce que Téglew m’avait dit.

« Ah ! ah ! s’écria tout à coup le docteur ; Téglew, un officier d’artillerie, de taille moyenne, qui zézaie un peu ?

— Oui.

— C’est bien lui. Cet officier se présenta chez moi, — je ne le connaissais nullement, — et commença à m’assurer que cette jeune fille s’était empoisonnée. « C’est le choléra, lui dis-je. — C’est le poison, répondit-il. — Mais non, c’est le choléra ! repris-je. — Du tout, c’est le poison, répliqua-t-il. » Je me dis que c’était sans doute une idée fixe ; que cet homme, ayant la nuque large, devait être têtu, et qu’il me relançait d’une façon désagréable. Après tout, pensai-je, qu’importe ? le sujet est mort… Eh bien, soit, lui dis-je, elle s’est empoisonnée, puisque cela vous plaît ainsi. — Il me remercia, me serra même la main et disparut. »

Je racontai au docteur comment ce même officier s’était suicidé le jour même.

Le docteur ne sourcilla pas, — et se borna à me faire remarquer qu’il y a, dans le monde, des originaux de bien des espèces.

« Il y en a, » répétai-je après lui.

Mais quelqu’un a dit une chose très-juste à propos des gens qui se tuent : tant qu’ils n’exécutent pas leur dessein, personne ne les croit ; quand ils l’ont exécuté, — personne ne les plaint.


  1. Héros d’un roman de Lermontof.