Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 2/2.2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 2p. 27-44).

chapitre ii.


Club du Cap, ses intrigues, son influence, ses actes. — Mouvemens populaires. — Actes de la commission intermédiaire. — Actes de Sonthonax. — Rochambeau, E. Laveaux et Leborgne, favorables aux hommes de couleur. — Combat entre ces derniers et les blancs du Cap. — Les hommes de couleur se retirent au Haut-du-Cap. — Proclamation du 4 décembre 1792, où Sonthonax renouvelle sa profession de foi concernant l’esclavage. — Rentrée des hommes de couleur au Cap. — Arrestation et déportation des chefs des factieux blancs. — Départ de Rochambeau pour la Martinique. — E. Laveaux, ses campagnes et ses succès contre les nègres insurgés. — Impôt du quart de subvention. — Dissentiment qu’il occasionne entre Polvérel et Sonthonax, et ses suites.


Dans le chapitre précédent, nous avons parlé des intrigues ourdies par les deux côtés de l’assemblée coloniale, réunis aux agens contre-révolutionnaires, et des mouvemens populaires qu’ils excitèrent au Cap ; mais nous n’avons rien dit de l’organisation d’un club qui eut lieu dans le même temps. Le côté Ouest, composé surtout des anciens Léopardins, qui affectaient toujours un grand attachement à la révolution française, en fut le créateur.

Quelques mois auparavant, l’assemblée coloniale avait rendu un arrêté pour ordonner la clôture des clubs politiques ; mais, après l’arrivée des commissaires civils, sur la motion de Daugy, président de cette assemblée, elle rapporta cet arrêté. Dès lors ; ce club fut formé sous le titre des Amis de la constitution, comme s’intitulait celui des Jacobins : bientôt après il le changea en celui des Amis de la convention nationale. Daugy en fut le premier président : le fameux Borel, Deleire et d’autres membres du côté Ouest en furent les secrétaires. Il comptait parmi ses membres d’autres colons non moins factieux, tels que Duny, Verneuil, Gervais, Fournier, Baillio, Raboteau, Larchevesque Thibaud, etc.

Le 4 octobre, avant la dissolution de l’assemblée coloniale, ils se réunirent dans la salle de spectacle du Cap pour le constituer. Leur premier soin fut de se débarrasser des agens du gouvernement colonial, qui, au Cap, avaient été tous du parti de l’assemblée provinciale du Nord, opposé à celui de l’assemblée générale de Saint-Marc. Blanchelande venait d’être embarqué. À cet effet, ils dressèrent une liste de proscription contre cent cinquante trois individus dont ils demandèrent aussi l’embarquement : c’étaient des blancs indiqués comme auteurs des troubles ; pas un homme de couleur ne fut signalé comme tel par les colons eux-mêmes. Ce fut par suite des agitations occasionnées par cette liste présentée aux commissaires civils, que ceux-ci prirent la résolution de renvoyer en France d’Esparbès, Cambefort, Touzard et autres, par les motifs particuliers que nous avons indiqués.

Ce succès accrut la hardiesse des agitateurs. À l’aide de l’influence qu’ils exerçaient sur la population du Cap, surtout sur la classe des petits blancs, dont ils affectaient de prendre la qualification pour se rendre plus populaires, Daugy, Raboteau et les quatre autres membres de la commission intermédiaire, tous également membres du club, pesaient sur les déterminations de cette commission, en neutralisant l’influence qu’auraient pu exercer Pinchinat et les autres hommes de couleur qui en faisaient partie.

Pour obtenir l’embarquement des proscrits, les agitateurs commirent des assassinats et d’autres attentats contre la sûreté individuelle de ces personnes. Dans une campagne ouverte avec succès par Rochambeau, douze prisonnieis faits sur les noirs insurgés, parmi lesquels se trouvaient deux blancs déserteurs et deux mulâtres, furent en même temps massacrés dans les rues, au moment où on les conduisait en prison. Ces faits se passèrent le 14 novembre.

Sonthonax se vit obligé de publier une proclamation, le 15, par laquelle il consentit à ce que « l’expulsion des fonctionnaires publics suspects fût légalement prononcée ; mais, disait-il, que les simples citoyens qui ne doivent aucun compte au peuple de leurs opinions, vivent sous la sauvegarde de la foi publique, et que leurs propriétés soient respectées. »

En conséquence, la liste des proscrits fut renvoyé par lui à l’examen de la commission intermédiaire, pour avoir son opinion. C’était livrer ces inculpés à leurs accusateurs. Les six colons qui en étaient membres, à l’aide de la pression extérieure du club, portèrent la commission à déclarer « que les fonctionnaires publics inscrits sur la liste avaient effectivement perdu ou mérité de perdre la confiance publique, par la manière dont ils avaient rempli, les uns, leurs fonctions militaires, judiciaires ou administratives, les autres, celles de députés à l’assemblée coloniale, en y perpétuant sciemment, par des manœuvres combinées, les maux de la colonie, qu’ils étaient chargés de défendre. » Ces derniers, on le comprend, étaient du côté Est de cette assemblée et opposés aux meneurs qui influençaient la commission intermédiaire.

Cette commission vota même, par cet acte, des remercîmens « à la commune du Cap, à raison de l’énergie qu’elle avait fait succéder à la faiblesse avec laquelle elle avait autrefois suivi l’impulsion de ceux qu’elle dénonçait si justement comme les auteurs des maux de Saint-Domingue. » Elle invita les commissaires civils à prendre contre ceux qu’elle dénonçait « toutes les mesures qu’ils jugeraient convenables, pour les mettre dans l’impuissance de retarder plus longtemps le rétablissement de la tranquillité générale de la colonie. »

Ainsi, dans cette circonstance, les colons, anciens membres de l’assemblée générale de Saint-Marc, se vengeaient contre d’anciens membres de l’assemblée provinciale du Nord ou ses partisans, de l’opposition que cette dernière assemblée avait faite à la première, du temps de Peinier. Ils ne se bornèrent pas à dénoncer Blanchelande, Cambefort, Touzard et autres agens du gouvernement colonial, et à les faire embarquer : ils assouvirent leurs vengeances contre les moins importans. Ils tracèrent ce mauvais exemple d’une haine inexorable contre leurs adversaires, sans prévoir qu’ils seraient eux-mêmes victimes à leur tour d’autres vengeances[1].

Quelle que fût l’influence exercée par les colons sur la commission intermédiaire, il est vraisemblable qne Pinchinat dut saisir avec empressement, en faisant partager à ses collègues de couleur ses idées, l’occasion de venger aussi les mânes d’Ogé, de Chavanne et de leurs courageux compagnons, par l’expulsion de la colonie des hommes qui avaient eu tant de satisfaction à les faire mourir, et qui tous étaient partisans de l’assemblée provinciale du Nord. Le rédacteur célèbre du concordat du 11 septembre 1791, qui déclarait infâmes et dignes d’être voués à l’exécration contemporaine et future les arrêts prononcés contre ces victimes du préjugé, ne pouvait laisser échapper une si heureuse circonstance de concourir à la punition, par l’ostracisme, de ceux qui les avaient prononcés, qui avaient provoqué ces arrêts ou qui en avaient soutenu l’exécution par leurs fonctions. Si les colons se montraient passionnés entre eux pour de simples différences d’opinions politiques, pourquoi n’aurait-il pas été permis aux hommes de couleur d’être aussi peu indulgens envers les auteurs des persécutions qu’ils souffraient ? Et qu’était-ce que l’expulsion de la colonie de ces êtres haineux, à côté du supplice atroce subi par Ogé et Chavanne ?


Le club se rendit en masse auprès de Sonthonax, pour l’assurer de son respect à son autorité. Reconnaissant parmi ses membres des hommes qu’il croyait être de vrais patriotes, il les complimenta en les encourageant à persévérer dans leur conduite. Néanmoins, il n’admit pas dans son intégralité la liste des proscrits. Exceptant les simples citoyens, il destitua les fonctionnaires publics signalés par cette liste, en leur enjoignant de s’absenter de la colonie : c’était prononcer leur déportation sous la forme la plus douce. Ce fut l’objet de sa proclamation du 21 novembre : il excepta surtout de l’ostracisme les anciens membres de l’assemblée coloniale, inviolables pour leurs opinions émises dans cette assemblée.

Cette condescendance du commissaire civil porta le club à envoyer une députation complimenter la commission intermédiaire sur le vœu qu’elle avait adressé à Sonthonax ; il vota des remercîmens particuliers aux six membres colons qui en faisaient partie.

Augmentant sa hardiesse en raison de son succès, il voulut alors indiquer lui-même les individus qui devaient remplacer les fonctionnaires destitués. Il désigna spécialement le baron de Santo-Domingo, un des grands planteurs de l’Ouest, officier de marine, qui avait pris le commandement du vaisseau le Léopard, pour amener en France les quatre-vingt-cinq membres de l’assemblée de Saint-Marc. Mais Rochambeau qui, en sa qualité de gouverneur général, devait concourir à la nomination aux emplois, refusa d’adhérer à cette demande. Il fut secondé dans sa résolution par Robquin, chef du 2e bataillon du régiment de l’Aisne, et par Castaing, qui étaient tous deux membres du club et qui essayèrent en vain de lui imprimer une meilleure direction.


Rochambeau voulait, comme Sonthonax, la parfaite exécution de la loi du 4 avril, par l’admission des hommes de couleur aux emplois publics. Mais cette intention fut contrariée par les membres du club. Néanmoins, Rochambeau en nomma quelques-uns officiers des troupes de ligne : ce furent Gérard, Bochet et Vilton.

Comme Leborgne, ancien secrétaire de la commission civile sous Roume et ses collègues, remplissait alors les mêmes fonctions auprès du gouverneur général, le club pensa qu’il l’avait influencé ; il jura sa perte, et le dénonça en l’accusant de corruption. Il fut courageusement défendu par le colonel E. Laveaux, membre du club ainsi que lui. On remarquera que ces hommes en faisaient partie, afin de tâcher d’en modérer au moins les excès, s’ils ne pouvaient réussir à les empêcher. En prenant la défense de Leborgne, pour le justifier sur ses principes relatifs aux hommes de couleur, Laveaux tint ce discours : « Si c’est un crime, je partage ce crime honorable. Je déclare que je solliciterai pour un citoyen ci-devant de couleur la deuxième place vacante dans le 2e régiment de dragons (ceux d’Orléans) ; je déclare de plus, au nom de mes anciens camarades, admirateurs de l’égalité, amis comme moi des lois, qu’ils applaudiront et verront avec plaisir leur nouvel officier… Croyez qu’il existe encore des conspirateurs qui cherchent à anéantir la volonté nationale, à déc truire la loi du 4 avril. Les malheureux ! le plus saint des dogmes, celui de l’égalité entre les hommes libres, est l’objet de leur haine. Ces infâmes ! sous l’ascendant de la fraternité, ils espèrent d’inspirer à nos frères d’armes leur diabolique préjugé ! »

Nous citons ces paroles de Laveaux, parce que nous aurons occasion d’examiner plus tard, pourquoi cet homme, de même que Leborgne et Rochambeau, a changé de principes à l’égard des hommes de couleur, dont ils assuraient le triomphe en 1792. La conduite de Sonthonax lui-même sera examinée à cet égard.

Quoi qu’il en soit, en reconnaissant par ces faits l’influence pernicieuse qu’exerçait le club, et les agitations qu’il occasionnait, Sonthonax ne pouvait reculer devant la nécessité d’en ordonner la fermeture et d’empêcher à l’avenir tout rassemblement de la commune du Cap. Ce fut l’objet de sa proclamation du 30 novembre. Elle réfutait l’assertion, propagée par le club, d’un prétendu décret de l’assemblée nationale, d’après lequel cette assemblée, suivant les factieux, aurait défendu que les hommes de couleur fussent appelés aux charges d’officiers dans les troupes. C’était en propageant un faux décret attribué à l’assemblée constituante, que les partisans de l’assemblée générale de Saint-Marc, avaient réussi à révolter le régiment du Port-au-Prince contre Mauduit, son colonel, qui fut assassiné le 5 mars 1791.

Malgré cette proclamation du 30 novembre, les manœuvres employées par le club pour gagner toutes les troupes réussirent à pervertir le régiment du Cap, imbu du préjugé de la couleur par sa longue résidence dans la colonie. Ce régiment refusa de recevoir dans ses rangs un des trois officiers de couleur que Rochambeau voulait y placer. Il se rassembla en armes dans ses casernes ; il déclara à Laveaux, commandant de la place, qui s’y porta pour faire respecter les ordres de Rochambeau et de Sonthonax, qu’il obéirait à la loi, à l’exception de celle du 4 avril. Ces soldats disaient que le massacre des hommes de couleur était un sacrifice au bien de la colonie[2].

Sonthonax fut contraint d’ordonner des mesures militaires pour réduire ce corps et l’embarquer pour être renvoyé en France, s’il persistait dans sa désobéissance. Toutes les autres troupes de ligne présentes au Cap, et le bataillon des hommes de couleur, furent mis à cet effet à la disposition de Laveaux. En ce moment, Rochambeau était malade.

Mais les blancs de la ville, excités par les meneurs du club, s’adjoignirent quelques matelots des bàtimens de guerre et furent s’emparer de deux pièces de canon à l’arsenal : ils se réunirent alors au régiment du Cap et marchèrent contre les hommes de couleur, qu’ils attaquèrent en dépit des efforts de Laveaux, de Sonthonax et du colonel Dassas, à qui le commandement du régiment avait été déféré.

Le bataillon des hommes de couleur soutint le choc : mais ne pouvant lutter longtemps contre le nombre de leurs ennemis qui se grossissait à chaque instant, ces hommes se retirèrent à la Fossette et durent ensuite se porter au village du Haut-du-Cap, oii ils s’emparèrent du parc d’artillerie[3].

Dans cet engagement, Sonthonax courut les plus grands dangers : deux officiers, Dassas et Joyeux, furent blessés à ses côtés, pendant qu’il s’efforçait courageusement d’empêcher cette action : elle se passa le 2 décembre. En rendant compte de cet événement à la convention, Sonthonax lui dit : « Je ne dois d’avoir échappé à la mort, qu’au soin que prirent les citoyens de couleur de me faire un rempart de leurs corps. »


Afin de détruire l’influence des meneurs qui occasionnaient ces troubles, et de combattre les calomnies qu’ils ne cessaient de répandre sur les intentions secrètes qu’ils lui prêtaient, de vouloir préparer l’affranchissement des esclaves ; au moment même où il se disposait à faire arrêter les principaux d’entre ces perturbateurs, Sonthonax publia sa proclamation du 4 décembre que nous insérons ici.


AU NOM DE LA NATION.

Nous, Léger-Félicité Sonthonax, commissaire national civil, délégué aux îles françaises d’Amérique sous le vent, pour y rétablir l’ordre et la tranquillité publique,

Aux hommes libres de la partie française de Saint-Domingue, aux soldats et matelots employés dans l’expédition.

Citoyens,

La ville du Cap, la colonie entière, sont dans le plus grand danger ; des haines invétérées, et que le besoin d’une union réciproque semblait devoir effacer, se sont emparées de toutes les âmes ; on est prêt à en venir aux mains ; et, si vous n’y prenez garde, le précipice est creusé où va s’engloutir Saint-Domingue.

Au milieu de tant de malheurs, citoyens, les pouvoirs sont sans force, et l’autorité nationale est méconnue : les calomnies les plus absurdes sont accumulées sur la tête du commissaire civil. Auriez-vous oublié la déclaration solennelle de nos principes, celle que nous avons faite en présence de l’Etre Suprême, à la face du peuple assemblé pour notre installation ? Je la renouvelle ici dans une circonstance périlleuse ; je la renouvelle pour fermer la bouche aux agitateurs et pour rassurer à jamais les bons citoyens.

Invariablement attaché aux lois que nous venons faire exécuter, nous déclarons, au nom de la métropole et de l’assemblée nationale, que nous ne reconnaîtrons désormais que deux classes d’hommes dans la colonie de Saint-Domingue : les libres, sans aucune distinction de couleur, et les esclaves. Nous déclarons qu’aux assemblées coloniales seules, constitutionnellement formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves.

Nous déclarons que l’esclavage est nécessaire à la culture et à la prospérité des colonies, et qu’il n’est ni dans les principes ni dans la volonté de l’assemblée nationale de toucher à cet égard aux prérogatives des colons.

Nous déclarons que nous ne reconnaîtrons pour les amis de la France que ceux qui le seront de la constitution, sauf les modifications que commandent l’esclavage et les localités. Tels sont mes principes, telle est ma profession de foi ; que le jour où j’en changerai soit le dernier de ma vie !

Et s’il était possible, citoyens, que l’assemblée nationale, égarée, pût se porter à oublier les prérogatives des habitans de Saint-Domingue, et à détruire, dans le régime colonial, le germe de sa prospérité, je déclare que je ne me rendrai jamais l’exécuteur d’une pareille injustice ; je déclare que je m’opposerai de toutes mes forces : j’en fais le serment solennel.

Dans ces circonstances, j’invite tous les bons citoyens à se réunir autour des autorités constituées, pour défendre la loi, et pour ramener efficacement la tranquillité publique.

Et si, malgré mes sincères dispositions ; si, malgré mes serments, les malintentionnés persistent à vouloir me charger d’un crime qui doit me faire perdre la confiance publique, j’irai faire part à mes collègues de ma position, et j’abandonnerai sans peine le timon des affaires…


Quelle qu’ait été la position difficile où s’est trouvé Sonthonax, au 4 décembre 1792, nous n’hésitons pas à le blâmer d’avoir préféré, dans cette circonstance, développer sa propre doctrine consignée dans sa déclaration improvisée le 20 septembre, plutôt que de s’en tenir à celle de Polvérel, devenue leur œuvre commune, par leur proclamation du 24 septembre. Prendre de nouveau devant les colons, l’engagement de s’opposer de toutes ses forces à une loi que rendrait l’assemblée nationale sur le sort des esclaves, leur répéter qu’une telle mesure était entièrement dans leurs prérogatives absolues, c’était les exciter d’avance à tout employer pour s’y opposer, quand même ils devraient livrer la colonie à la Grande-Bretagne. C’était, à plus forte raison, les préparer à la résistance qu’ils firent aux commissaires civils, lorsque des circonstances impérieuses lés contraignirent à décréter la liberté générale des esclaves. C’était encore égarer d’avance la classe des hommes de couleur, au sujet d’une question aussi importante. Un véritable homme d’Etat ne prend pas de tels engagemens : il ne doit pas enchaîner ses déterminations ultérieures, car il ne peut savoir ce à quoi il sera obligé par les événemens. La dépendance où se trouvaient les commissaires civils, de l’assemblée de la métropole dont ils étaient les agens subordonnés, surtout après le 10 août, pouvait bien leur permettre de ne pas continuer leur mission, s’il s’agissait d’exécuter ses ordres pour l’affranchissement des noirs ; mais ils ne pouvaient dire qu’ils s’y opposeraient : c’était proclamer le droit à la résistance. Et lorsqu’il s’agissait des droits naturels de toute une espèce d’hommes, bien plus légitimes aux yeux de l’humanité, une telle déclaration, solennellement faite sous serment, avait un caractère odieux. Sans doute, les divers décrets de l’assemblée constituante, rendus en 1790 et 1791, reconnaissaient aux assemblées coloniales seules la faculté, la prérogative, le droit, si l’on veut, de prononcer sur cette intéressante question : et les commissaires civils pouvaient espérer que ces assemblées, constitutionnellement formées, c’est-à-dire reconstituées d’après la loi du 4 avril, avec le concours des mulâtres et nègres libres, seraient portées elles-mêmes à adoucir le sort des nègres esclaves. Mais alors, pourquoi proclamaient-ils la nécessité de l’esclavage pour la prospérité des colonies ? pourquoi disaient-ils qu’il n’était ni dans les principes ni dans la volonté de l’assemblée nationale de changer cet état de choses ? Les principes de la déclaration des droits, au contraire, commandaient ce changement ; ils devaient un peu plus tôt, un peu plus tard, entraîner la volonté de l’autorité nationale. Aussi ces imprudentes déclarations, celle de Sonthonax surtout, autorisèrent les colons à accuser ces commissaires, lui particulièrement, de mauvaise foi, de machiavélisme. Sonthonax, par son imprudence, nous dirons même sa légèreté, à s’engager ainsi, à ne reculer devant aucun expédient pour se tirer d’une mauvaise situation, a vu traiter Polvérel, plus attaché aux principes, avec plus d’estime et de considération par les colons, par les hommes de couleur et même par les noirs émancipés. Il en contracta une sorte de jalousie contre son collègue, une irritation contre tous les partis qui existaient à Saint-Domingue, qui lui firent commettre de grandes fautes.


Après avoir publié sa proclamation, dans la nuit du 5 au 6 décembre, Sonlhonax fît arrêter les principaux meneurs du club qui avaient paru à la tête des blancs, marchant contre les hommes de couleur : c’étaient Verneuil, Gervais, Fournier et Baillio. Il les fît embarquer avec quelques factieux du régiment du Cap. Quoique encore malade, Rochambeau opéra lui-même ces arrestations.

Ce fut alors que les hommes de couleur consentirent à rentrer au Cap : Sonthonax avait envoyé Pinchinat auprès d’eux à cet effet[4]. Leur retour dans cette ville fut un vrai triomphe. Sonthonax et Rochambeau, suivis de la commission intermédiaire, de la municipalité et d’un grand nombre de citoyens sans armes, allèrent audevant d’eux. Pinchinat, à leur tête, jouissait du même honneur que Roume et Blanchelande avaient réservé à Bauvais et à Rigaud, lorsqu’ils se portèrent au-devant de l’armée des hommes de couleur pour leur rentrée au Port-au-Prince, dans les premiers jours du mois de juillet de là même année. Mais les blancs du Cap, comme ceux du Port-au-Prince, se considérant humiliés par ces démonstrations des autorités civiles et militaires, se réservèrent et se promirent de prendre leur revanche, dès que l’occasion s’en présenterait. Ils ne pouvaient se résoudre à obéir à la sainte loi de l’égalité ; et ils furent cause de leur malheur, car il fallut bien qu’ils souscrivissent un jour à être les égaux en droit de leurs esclaves.


Toutefois, la municipalité du Cap, influencée par Larchevesque Thibaud, procureur de la commune, et la commission intermédiaire elle-même, influencée par Daugy et Raboteau, réclamèrent la grâce des agitateurs déjà embarqués. Larchevesque Thibaud surtout, habile à manier l’intrigue, se distingua par la chaleur qu’il mit dans cette réclamation. Mais Sonthonax, qui parut hésiter un moment, maintint énergiquement sa résolution.

Ces agitations incessantes et le concours qu’il avait reçu des hommes de couleur, portèrent le commissaire civil à créer, par une proclamation du 16 décembre, une compagnie de guides et six autres de troupes franches, pris parmi les hommes de couleur. Cette force organisée montait à trois cents hommes : plus régulière que la garde nationale, elle devint un auxiliaire utile pour le maintien de l’autorité du commissaire civil.

Il finit par reconnaître, dans le cours du mois de décembre, qu’il ne pouvait se dispenser de déporter également Larchevesque Thibaud, Daugy, Raboteau et plusieurs autres.

Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1793, il ordonna l’arrestation et l’embarquement de Michel Schomper, Serre, Bardel Fromenteau, Seiche, Molard, Galibert, Deleire, Lalane el Dufault. Le 9, dans la matinée, Daugy, Raboteau et Larchevesque Thibaud furent arrêtés et embarqués. Tous furent envoyés en France. Sonthonax réorganisa la commission intermédiaire, purgée des deux factieux qui troublaient ses opérations. Ces arrestations rendirent le calme à la ville du Cap.

Et quel était le motif de ces troubles, quel était le but de ces agitations ?

Sonthonax va nous l’apprendre dans les Débats.

« Je ne lirai pas, dit-il, le résumé de la déclaration faite par le commandant de la garde nationale du Cap, à cette époque… Toutes ces pièces s’accordent à dire que les factieux… marchaient contre les hommes de couleur, pour exterminer ces hommes dont le crime était d’avoir reçu trois sous-lieutenances dans le régiment de ligne, tandis que les blancs occupaient toutes les places. Le crime des hommes de couleur était de prétendre à l’égalité, de prétendre à verser leur sang, pour la défense de la colonie, pour la défense des droits de l’homme, pour la défense surtout des propriétés en Amérique, pour la défense de la France contre le système d’indépendance. Eh bien ! ces hommes de couleur reçoivent du commissaire civil trois sous-lieutenances dans le régiment de ligne ; il n’en fallut pas davantage pour animer contre eux une multitude qui suit aveuglément les factieux qui n’étaient que les coupe-jarrets de la faction de Saint-Marc, les agitateurs du club, membres du club eux-mêmes. » (Débats, t. 5, p. 222.)


Rochambeau quitta le Cap, le 12 janvier 1793, pour retourner à la Martinique, où la réaction s’était opérée en faveur de la révolution. Le général Lasalle, comme plus ancien, le remplaça en qualité de gouverneur général : il était alors au Port-au-Prince où il s’était rendu dès la fin de septembre 1792, pour prendre le commandement de la province de l’Ouest.

Laveaux, devenu général commandant de la province du Nord, reçut ordre de Sonthonax d’entrer en campagne contre les esclaves insurgés. Il commença ses opérations à la fin de janvier, et obtint contre eux de brillans succès. Jean François et Biassou étaient alors en rivalité et divisés : ils furent battus, et Biassou dut se réfugier dans la partie espagnole. Les succès de Laveaux portèrent beaucoup d’insurgés à se rendre au vainqueur, avec leurs femmes et leurs enfans.

Néanmoins, ces succès, pour le moment, produisirent peu de résultat. Les troupes blanches étaient décimées par les maladies, tandis que les hommes de couleur montraient de la répugnance à marcher contre les noirs[5]. Les blancs de la garde nationale, mécontens de Sonthonax, ne voulurent pas plus s’enrôler contre eux. Ces insurgés purent alors reprendre quelques postes d’où ils avaient été chassés. Toutefois, ceux qui s’étaient soumis à Laveaux reprirent les travaux de la culture dans les environs du Cap.


Quatre jours avant la dissolution de l’assemblée coloniale, la difficulté où elle s’était trouvée de pourvoir aux dépenses publiques, après avoir employé toutes les ressources qui étaient à sa disposition, lui avait fait prendre un arrêté, le 8 octobre, par lequel elle ordonna la levée du quart des revenus, à titre d’emprunt force, sous le nom de subvention : cet impôt devait être perçu à l’exportation des denrées de la colonie. D’Esparbès refusa de sanctionner cet arrêté, parce que les hommes de couleur n’étant pas représentés à l’assemblée coloniale, il ne parut pas juste de les y assujettir. Ce gouverneur était sans doute influencé par les commissaires civils qui se préparaient à dissoudre l’assemblée coloniale. Mais, en formant la commission intermédiaire d’un nombre d’hommes de couleur égal à celui des blancs, cette raison ne subsistait plus. Cette commission, chargée de surveiller l’exécution des arrêtés de l’assemblée coloniale sur la partie des finances et de l’administration, qui souffrait des dilapidations des fonctionnaires préposés à cet effet, eut recours à tous les moyens possibles pour faire entrer des fonds à la caisse publique. Elle ordonna des contributions patriotiques, des prêts de la part des négocians les plus riches, le versement des sommes qui étaient en possession des exécuteurs testamentaires, etc. Mais ces ressources devenant encore insuffisantes, parce qu’elles étaient faibles et qu’elles n’avaient aucun caractère de permanence, la commission intermédiaire, d’accord avec Sonthonax (qui ne consulta pas Polvérel), reprit l’idée de l’assemblée coloniale et ordonna l’impôt sur le quart de subvention. Rochambeau sanctionna son arrêté qui fut approuvé par Sonthonax. Cette mesure fut prise le 7 novembre.

Aux termes de l’arrêté, cet impôt devait être général dans toute la colonie. Mais Polvérel, qui avait eu d’autres motifs pour désapprouver l’arrêté de l’assemblée coloniale, que ceux ci-dessus cités, mécontent d’ailleurs de n’avoir pas été consulté à ce sujet par son collègue, comme il aurait dû l’être pour une mesure aussi importante, désapprouva l’arrêté de la commission intermédiaire et défendit la perception de l’impôt dans l’Ouest et le Sud. Son improbation peu réfléchie paralysa la perception même dans le Nord. « Cette difficulté, dit Garran, fut pour les deux commissaires civils l’objet d’une correspondance qui ne fut pas exempte d’aigreurs, et où, malgré le dévouement de tous deux à la cause de la liberté, la jalousie du pouvoir se montra plus d’une fois au milieu de l’ardeur de l’un pour le triomphe de la révolution, et de l’attachement de l’autre aux principes du droit public. »

Ce dissentiment occasionna par la suite de la part de Sonthonax, la désapprobation d’autres mesures prises par Polvérel, soit sur les choses, soit à l’égard des hommes : il en résulta en quelque sorte deux partis qui s’attachèrent à l’un ou à l’autre. Sonthonax, plus jeune, plus ardent que son collègue, étendit son mécontentement sur les individus attachés aux idées de Polvérel.

Toutefois, la convention nationale, essentiellement révolutionnaire, trouvant dans Sonthonax un agent qui agissait avec plus de vigueur que Polvérel, approuva l’impôt du quart de subvention et en ordonna la perception dans toute la colonie, par son décret du 6 mars 1793. Nous le ferons connaître.

  1. En vain, le 31 octobre, Sonthonax avait-il adressé une lettre au club pour lui faire des représentations au sujet de ces proscriptions : les colons persistèrent dans leur haine contre leurs adversaires, blancs comme eux. Voyez les Débats, t. 5, page 159.
  2. Relation de Sonthonax à la convention nationale. Débats, t. 5, p. 195.
  3. La garde nationale des blancs formait cinq bataillons. Celle des hommes de couleur formait le sixième bataillon. Débats, t. 7, p. 59. Elle était commandée par Quérou, l’un d’eux
  4. « Monsieur Pinchinat, leur frère, qui m’a beaucoup servi dans cette crise difficile, me remit une pétition dont ils l’avaient chargé. » — (Sonthonax rendant compte à la convention nationale,)
  5. Rapport de Garran, t. 3, p. 248.