Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 3/3.15

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chapitre xv.


Pétion enlève le fort de la Coupe aux Anglais. — Insuccès des troupes de Toussaint Louverture à l’Arcahaie. — Rigaud fait prendre le camp Thomas où meurt Doyon aîné. — Arrivée du brigadier général Maitland. — Arrivée du général Hédouville. — J. Raymond part pour la France. — Correspondance entre Maitland, Toussaint Louverture et Hédouville, pour l’évacuation des villes de l’Ouest. — Capitulation et occupation de ces villes. — Examen de la conduite de T. Louverture à cette occasion. — Il se rend au Cap auprès d’Hédouville. — Effet produit par leur entrevue. — Correspondance entre Maitland, Rigaud, Toussaint Louverture et Hédouville. — Divers faits de Dessalines, Laplume et Moïse, à l’égard de l’agent. — Toussaint Louverture mande Rigaud au Port-au-Prince et l’accompagne au Cap. — Situation de ces deux généraux devant Hédouville. — Conduite de cet agent et de ses officiers pour exciter la jalousie entre eux. — Ils retournent au Port-au-Prince. — Rigaud reçoit les ordres de Toussaint Louverture et retourne dans le Sud.


Après les soins donnés à l’organisation des troupes dans le Nord et dans les deux autres provinces, il fallut reprendre l’offensive contre l’ennemi qu’on voyait affaibli.

Ce fut l’adjudant-général Pétion qui ouvrit la campagne. En février 1798[1], sur l’ordre donné au général Laplume par T. Louverture, Pétion se porta dans les hauteurs du Port-au-Prince, avec l’intention de couper les communications entre cette place et les divers postes de l’extérieur : telles étaient ses instructions. Mais, arrivé à la Coupe, il se décida à attaquer le fort que les Anglais y avaient construit sur un monticule et qui était pourvu d’artillerie et d’une bonne garnison. La fortune couronna son entreprise : il réussit à l’enlever après quatre heures de combat[2]. Cet avantage obtenu sur l’ennemi le mit en mesure de resserrer la place du Port-au-Prince, en se portant au Gros-Morne, sur la route des montagnes. Alors les Anglais abandonnèrent les positions qu’ils occupaient à Grenier, dans la colline de la Rivière-Froide, et à Fourmi, au sommet du morne L’hôpital, au pied duquel est bâti le Port-au-Prince : ils concentrèrent ainsi toutes leurs forces dans cette ville.

En même temps, T. Louverture voulant seconder l’action de Pétion, donna l’ordre au général Dessalines et au colonel Christophe Mornet, de marcher contre les positions occupées par les Anglais dans les montagnes de l’Arcahaie, afin de pénétrer dans la plaine et d’enlever cette petite ville. Mais après quelques succès, l’armée républicaine fut battue dans la plaine et chassée du territoire de cette commune.

Agissant de concert avec T. Louverture et par ses ordres, Rigaud fit marcher Doyon et Faubert contre le camp Thomas, position retranchée du côté de Pestel et pourvue d’artillerie. Le 22 février, Doyon, commandant en chef, divisa sa troupe en deux colonnes, l’une sous ses ordres, l’autre sous ceux de Faubert. Croyant que ce dernier était déjà en mesure d’attaquer le camp du côté opposé à celui où il se tenait, il ordonna l’attaque par sa colonne, en payant vaillamment de sa personne. Il fut bientôt atteint d’une balle à la cuisse, puis d’une autre à la poitrine. Enlevé de ce champ de bataille par ses compagnons, il mourut non loin de là, en laissant de profonds regrets, comme Jourdain à Desrivaux, de la part de toute l’armée du Sud et de l’Ouest : les populations de l’arrondissement qu’il commandait n’en éprouvèrent pas moins, à cause de son mérite comme administrateur intelligent, probe et impartial.

Cependant, Faubert étant arrivé alors, donna l’assaut au camp avec vigueur, et réussit à l’enlever : l’ennemi fut chassé de ces hauteurs qui restèrent au pouvoir des républicains.

La mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre Faubert et Gérin, principal officier sous Doyon dans son arrondissement : Gérin imputa à Faubert d’avoir négligé d’arriver à temps pour seconder son chef et d’être cause de sa mort. Informé de cette particularité, Rigaud envoya l’adjudant-général Blanchet jeune prendre le commandement supérieur des troupes.

Le 2 germinal (22 mars), les Anglais vinrent de Jérémie les attaquer et furent vigoureusement repoussés.


Le général White qui commandait les forces britanniques, était encore à son poste à la mi-mars, lorsque le brigadier général Thomas Maitland arriva, avec mission de lui succéder et de décider de la question de l’évacuation de tout ou partie des points occupés par la Grande-Bretagne. Une telle mission devait le mettre en relation avec le général en chef de l’armée de Saint-Domingue : on verra que son pays en profita.

En même temps, le général Hédouville arrivait aussi de France.

Il était parti de Brest le 30 pluviôse (18 février), avec les frégates la Bravoure, la Cocarde et la Syrène, et avait reçu l’ordre du Directoire exécutif de débarquer à Santo-Domingo. Le 7 germinal (27 mars) étant à la vue de ce port, il écrivit à Don Garcia et à Roume pour leur annoncer sa mission, et débarqua le même jour. Il fut reçu avec distinction[3].

Le général Michel, le chef de brigade Boerner, un brillant état-major, des officiers de toutes armes, des employés d’administration et 180 hommes de troupes, comme garde d’honneur, l’accompagnaient. La plupart restèrent à bord des frégates qui se rendirent peu après au Cap.

Pourquoi Hédouville ne s’y rendit-il pas tout d’abord avec ces navires de guerre ? C’est que sans doute le Directoire exécutif dut craindre que T. Louverture, qui avait osé forcer Sonthonax à s’embarquer, ne fût disposé à empêcher le nouvel agent de mettre pied à terre au Cap. D’un autre côté, l’envoyant dais la colonie huit mois après cet attentat, le Directoire dut penser qu’il était convenable qu’il se renseignât par Roume, des événemens qui auraient eu lieu depuis, afin de pouvoir mieux remplir sa mission, à l’égard de T. Louverture auquel il venait opposer son influence politique et sa réputation militaire, et de Rigaud qu’il avait la faculté de déporter, selon les circonstances.

Mais l’arrivée d’Hédouville sur un point éloigné, était propre aussi à faire penser à T. Louverture, que cet agent redoutait sa puissance, quoique représentant de la métropole. Il ne fut pas le seul qui le comprît ainsi : les chefs militaires, les citoyens partagèrent sa pensée ; et dès-lors, la puissance d’opinion de l’agent fut amoindrie.

Deux jours après son débarquement à Santo-Domingo, il écrivit à J. Raymond et à T. Louverture pour leur annoncer la mission dont il était chargé. Le surlendemain, il adressa une dépêche au ministre de la marine qui l’informait de son arrivée ; il lui dit qu’il avait appris de Roume, que T. Louverture, Rigaud et Bauvais agissaient de concert pour chasser les Anglais de la colonie. Il partit quelques jours après pour se rendre au Cap, en passant par Saint-Yague où il trouva Kerverseau, commissaire délégué par l’ancienne agence.

Ce dernier, dans son rapport déjà cité, dit que T. Louverture, dès qu’il apprit qu’un nouvel agent allait être envoyé, avait pris des dispositions dans le Nord qui décelaient l’intention de lui résister ; que des batteries avaient été élevées sur divers points de la côte ; que le général Moïse avait fait construire des redoutes dans les mornes de Vallière et qu’on y avait transporté une grande quantité d’artillerie et de munitions ; et enfin, que l’ordre avait été donné au Cap, que si des bâtimens de guerre français paraissaient, on devrait en aviser le général en chef avant de les recevoir. Il ajoute que les frégates n’y furent admises que sur l’autorisation spéciale de J. Raymond.

Kerverseau avoue avoir remis un mémoire à Hédouville, à son passage, pour l’éclairer sur la marche qu’il aurait à suivre et lui inspirer une haute idée des vertus de T. Louverture, sans lui déguiser ses défauts.

« Les forces qui vous manquent, lui disait-il, vous les trouverez dans votre union intime avec le général T. Louverture. C’est un homme d’un grand sens, dont l’attachement à la France ne peut être douteux[4], dont la religion garantit la moralité, dont la fermeté égale la prudence, qui jouit de la confiance de toutes les couleurs, et qui a sur la sienne un ascendant qu’aucun contrepoids ne peut balancer. Avec lui, vous pouvez tout : sans lui, vous ne pouvez rien. Vous arrivez dans un pays dont les habitans sont bien éloignés du dernier terme de la civilisation. Le fétichisme fut de tout temps et est encore la religion des Africains. Ici, plus qu’ailleurs, l’enthousiasme pour le chef est le nerf de l’autorité ; et la loi, pour être respectée, a besoin du crédit de l’homme chargé de son exécution. »

Et Kerverseau a soin d’expliquer comment il était arrivé à avoir une si haute opinion de T. Louverture : « J’avais été frappé, dit-il, d’un mot de Sonthonax qui se connaissait en hommes, et qui, plus que personne, avait été à portée de l’apprécier. — Tous les noirs, me dit-il un jour, courent après les grades pour se procurer en abondance du tafia, de l’argent et des femmes. Toussaint est le seul qui ait une ambition raisonnée et quelque idée de l’amour de la gloire. »

Pour le dire en passant, Sonthonax, qui affectait une si grande prédilection pour les noirs, avait une singulière opinion à leur égard : dans sa première mission, il les croyait tous bêtes, et voyez ce qu’il disait d’eux dans la seconde, alors qu’il traquait la couleur jaune pour leur donner tout le pouvoir dans la colonie !

Enfin, bien pourvu d’instructions de toutes sortes, Hédouville arriva au Cap le 20 avril : il y fat reçu avec tous les honneurs dus à son rang et à sa qualité d’agent de la métropole.

T. Louverture avait répondu à sa lettre datée de Santo-Domingo, en le félicitant de son arrivée et s’excusant de ne pouvoir se porter immédiatement à sa rencontre, à cause des opérations de la guerre qui nécessitaient sa présence à son armée ; il lui disait de compter sur son concours, mais de se méfier des perfides suggestions des faux patriotes. En lui rendant compte des derniers succès obtenus sur l’ennemi, il lui fît savoir que les troupes du Sud avaient repoussé les Anglais dans les hauteurs de Pestel.

Répondant à ces informations, Hédouville, en le félicitant, ainsi que l’armée coloniale, lui dit : « Le général Rigaud a encore prouvé le 2 germinal, qu’il n’est pas vendu aux Anglais, ainsi qu’on l’en a accusé. » Quant à T. Louverture, il l’invitait à venir auprès de lui, « aussitôt qu’il croirait pouvoir abandonner son cordon à la surveillance de ses généraux. »

On remarquera que si Hédouville, de Santo-Domingo même, rendit un compte favorable au gouvernement français, de la conduite de Rigaud et de Bauvais ; si, écrivant du Cap, le 20 avril, à T. Louverture, il lui dit des choses flatteuses de Rigaud, néanmoins il n’écrivit pas à ce dernier ni à Bauvais pour les féliciter de leur conduite, pour les encourager.

Pamphile de Lacroix a prétendu qu’il n’accueillit point J. Raymond, à son arrivée au Cap, à cause de sa connivence avec T. Louverture pour le départ de Sonthonax, et que ce début choqua T. Louverture qui entrevit le blâme tacite de sa conduite en cette circonstance. Cependant, s’il faut s’en rapporter à la correspondance officielle, Hédouville eut pour J. Raymond tous les égards qu’il devait à un agent qu’il venait remplacer. Raymond lui avait écrit qu’il irait au-devant de lui au Fort-Liberté ; de Saint-Yague, il lui répondit de s’en abstenir, mais qu’il acceptait avec plaisir la voiture qu’il lui envoya. Il se peut, néanmoins, qu’un froid accueil ait témoigné à Raymond qu’il s’était rendu coupable envers Sonthonax ; et s’il en a été ainsi, ce fut une faute de la part d’Hédouville : T. Louverture était trop perspicace pour ne pas la comprendre, trop habile pour ne pas en tirer parti.

Certes, J. Raymond méritait une telle humiliation, si toutefois sa connivence avec Sonthonax et le gouvernement français, pour faire abattre l’influence des hommes de couleur, ne le rendait pas, d’un autre côté, digne de quelque indulgence de la part du nouvel agent. Quand un homme oublie ce qu’il se doit à lui-même et ce qu’il doit à ceux qui ont le même intérêt que lui, s’il devient l’objet du mépris du gouvernement qu’il a servi dans ce but, l’historien constate seulement ce qu’il a éprouvé. En admettant ce fait, J. Raymond ne nous paraît pas plus digne de sympathie, que Savary aîné qui a encouru la déportation, pour avoir trahi la cause de la liberté générale des noirs.

Quoi qu’il en ait été, J. Raymond ne tarda pas à partir pour la France avec Pascal [5].


Le 23 avril, trois jours après l’arrivée d’Hédouville au Cap, le général Maitland adressa une lettre à T. Louverture, où il lui proposait d’évacuer les villes du Port-au-Prince, de l’Arcahaie et de Saint-Marc, à condition qu’il aurait tous les égards possibles pour ceux des habitans qui y resteraient : il lui promettait de lui restituer ces villes, les objets publics, toutes les propriétés particulières et les forts sans artillerie, dans l’état où ses prédécesseurs et lui les avaient trouvés ; il ajoutait à ces promesses : « Si vous ne consentez pas à mes propositions, je détruirai les fortifications, les propriétés et les cultures.  » En même temps, Lapointe adressa une lettre semblable à T. Louverture.

Maitland proposait de plus à T. Louverture, de s’engager à ne porter aucun secours à Rigaud, dans le cas où ce dernier voulût attaquer Jérémie ou même le Môle, de ne pas faire avec lui de traité offensif contre la Grande-Bretagne, parce qu’il le considérait indépendant du général en chef. Mais T. Louverture lui répondit qu’il se trompait à cet égard ; que Rigaud, officier français comme lui, était sous ses ordres, agissait d’après sa direction ; et il disait vrai.

Le 28, étant alors sur son habitation Descahos, T. Louverture écrivit à Hédouville et lui transmit ces deux lettres pour avoir son autorisation de traiter. L’agent reçut ces dépêches le même jour, à onze heures du soir. Il s’empressa de répondre à T. Louverture, et sa réponse porte la même date du 28 avril : elle respire la plus grande satisfaction de la résolution prise par le général anglais, et contient des éloges pour le général en chef dont les opérations contraignaient l’ennemi à évacuer ces villes. La concentration des forces anglaises au Port-au-Prince, par l’abandon des postes extérieurs, avait en effet laissé à T. Louverture la facilité d’assiéger cette ville : il avait fait marcher dans ce dessein toute son armée forte, dit-on, de quinze mille hommes, dans la plaine du Cul-de-Sac. Hédouville donna son autorisation en ces termes :

« Je vous autorise, au nom du Directoire exécutif, à traiter avec le général Maitland, à des conditions qui s’accordent avec la dignité de a grande nation que nous représentons, et à comprendre dans l’amnistie tous les anciens Français qui n’ont pas émigré et qui n’ont pas servi dans les troupes anglaises. Je ne saurais trop vous recommander de ne point faire comprendre dans l’amnistie aucun Français qui ne soit, pas habitant de Saint-Domingue. Vous ne pouvez, au surplus, prendre un meilleur guide que votre humanité, que vous saurez toujours allier avec votre ardent amour pour la liberté et la sûreté de votre pays. »

Cette autorisation était certainement explicite à l’égard des émigrés ; ils ne devaient pas être compris dans l’amnistie ; mais T. Louverture, jésuite par excellence, trouva de l’élasticité dans son humanité et son amour pour la liberté, rappelés par l’agent.

Le 3 mai, Hédouville lui écrivit de nouveau : « Malgré l’empressement que j’ai de faire connaissance avec vous, ne quittez point voire cordon sans avoir assuré les moyens de profiter de l’esprit de division qui règne chez nos ennemis… »

Le 4, étant au Gros-Mome de Saint-Marc, T. Louverture écrivit à Hédouville pour lui rendre compte de ses négociations conclues avec Maitland, le 30 avril. Il avait envoyé au Port-au-Prince l’adjudant-général Huin, colon, muni de ses pouvoirs. Il fut stipulé que les fortifications seraient livrées avec les pièces hors d’état de servir, excepté quelques-unes en bon état ; que les trois villes seraient évacuées par les Anglais le 9 mai ; que toutes hostilités cesseraient jusque-là ; enfin, que le général en chef s’obligeait à faire respecter et à respecter lui-même, la vie et les propriétés de tous les habitans qui resteraient dans ces places ou leurs dépendances. T. Louverture approuva cette convention le 2 mai.

Une nouvelle lettre d’Hédouville, du 5 mai, croisa avec celle du général en chef : elle lui accordait encore l’autorisation de traiter avec Matland, en lui recommandant de mettre de l’humanité dans ses procédés, excepté envers les émigrés.

Le 7, T. Louverture fie une proclamation pour préciser l’amnistie qui était accordée : elle était d’accord avec les instructions qu’il avait reçues de l’agent, en date du 28 avril. Cependant, il étendit l’amnistie à tous ceux qui avaient servi dans la milice, et à ceux qui auraient abandonné les Anglais dans le cours des négociations. En informant Hédouville de ces dispositions, il lui dit quil avait fait ces promesses en ouvrant la campagne.

Le 9, Hédouville lui écrivit, approuva les termes de sa proclamation en le louant ; il approuva aussi ses promesses et lui dit même qu’il l’engageait à étendre l’amnistie aux Français qui avaient servi dans les administrations anglaises. Il ajouta enfin : « Il est heureux que vous ayez pu empêcher l’enlèvement de l’artillerie des forts. »

Ainsi tombe l’assertion de Pamphile de Lacroix, lorsqu’il prétend qu’Hédouville blâma hautement cette première capitulation. Ce n’est pas la seule erreur où soit tombé cet auteur.

On voit par tout ce qui précède, que non-seulement Hédouville autorisa T. Louverture à traiter avec Maitland, mais qu’il ne désirait pas qu’il vînt auprès de lui au Cap, avant d’avoir terminé cette importante négociation. Cependant, nous lisons les lignes suivantes dans les mémoires de Pamphile de Lacroix :

« Des officiers de son état-major, jeunes et légers, laissèrent percer des opinions défavorables pour le général noir. Ils ne demandaient que quatre braves pour aller arrêter, dans son camp, le magot coiffé de linge ; faisant ainsi allusion à T. Louverture qui portait toujours un madras autour de sa tête. »

S’il est vrai que ces propos furent tenus, et il y en a grande apparence, ils devaient indisposer le général en chef[6]. Ces officiers présomptueux ignoraient que Pascal (qui n’était pas encore parti), était un de ses chauds affidés. Pascal et bien d’autres blancs l’en informèrent : de là ses préventions contre l’agent qui lui en avait suffisamment inspiré déjà par sa conduite envers J. Raymond. On peut croire que Pascal lui-même, allié à la famille de celui-ci, et qui avait trempé dans le renvoi de Sonthonax, dut prendre sa part dans l’humiliation subie par son beau-père, et envenimer d’autant plus les relations qu’Hédouville allait avoir avec T. Louverture. Pascal était secrétaire général de l’ancienne agence : nous ignorons s’il cessa ses fonctions aussitôt l’arrivée de l’agent : nouveau motif pour lui d’être mécontent, puisqu’il perdit sa position.

On a accusé T. Louverture d’avoir trop ménagé les Anglais dans la capitulation pour l’évacuation des villes de l’Ouest, en disant qu’avec sa forte armée, il aurait pu les écraser ou obtenir des conditions plus avantageuses. Sans tenir compte de l’approbation d’Hédouville, examinons si sa conduite prouve réellement une connivence coupable avec Maitland.

Puisqu’il lui était prouvé que les Anglais voulaient eux-mêmes évacuer ces villes, pourquoi aurait-il dû préférer les voies d’une guerre rigoureuse, plutôt que celles des négociations militaires ? Il était assuré qu’en voulant trop exiger d’un ennemi qui n’était pas à mépriser, celui-ci, dans sa fureur, aurait saccagé ces villes, ruiné les fortifications avant de les abandonner. Dans la guerre on doit se promettre la conquête, et la conquête doit avoir pour but la conservation. Qui eût souffert le plus des désastres qui seraient survenus par trop d’exigences ? N’est-ce pas le pays lui-même, ne sont-ce pas les habitans ?

De leur côté, les Anglais ne s’étant emparés de tous les points de la colonie que par la trahison des colons n’était il pas juste de leur part, du moment qu’ils reconnaissaient ne pouvoir plus s’y maintenir, de ménager à ces hommes et au reste des habitans soumis à leur domination, toutes les faveurs du vainqueur ? Ils le devaient d’autant plus, qu’ils voyaient T. Louverture déjà disposé à un bon traitement pour les colons et entouré de leurs conseils. Nous verrons les explications qu’il a données lui-même de ces faits au Directoire exécutif.

Ces deux généraux, Maitland et T. Louverture, ennemis l’un de l’autre, remplirent ainsi leur devoir le plus strict : le blanc, en agissant avec humanité envers ceux qui avaient servi la cause de sa nation, — le noir, en agissant avec générosité envers eux.


Le 7 mai, l’Arcahaie et Saint-Marc lurent évacués par les garnisons anglaises qui se rendirent au Môle Saint-Nicolas. Le 8, le Port-au-Prince le fut également par Maitland en personne, qui s’y rendit aussi.

Le 9, le général Laplume et l’adjudant-général Pétion prirent possession du Port-au-Prince. Mais T. Louverture envoya le colonel Christophe Mornet en prendre le commandement, avec ordre à ces officiers de se rendre à Léogane avec la légion de l’Ouest. Certes, il usait là de son droit comme général en chef, et par un motif spécieux, puisque Laplume était commandant de l’arrondissement de Léogane ; mais au fond, il prouvait peu de confiance en cet officier général et en Pétion, qui, outre qu’ils étaient tous deux de la commune du Port-au-Prince, ainsi que le corps de la légion, avaient puissamment contribué à la reddition de cette place, en chassant les Anglais de tous leurs postes extérieurs. Il voulait s’assurer de ce point important de l’Ouest, par un officier à sa dévotion ; et probablement il se ressouvenait des liaisons de Laplume avec Rigaud et Bauvais, de leur influence sur ce général, que lui, Laveaux et Sonthonax avaient cherché à en détacher. Quant à Pétion, il est clair que T. Louverture ne pouvait avoir une grande confiance en lui, ancien capitaine d’artillerie sous Bauvais et Rigaud.

Le général en chef fit son entrée à Saint-Marc, le 8 mai : il y trouva tout en parfait état. Il n’en fut pas de même à l’Arcahaie, où il arriva le 12 : Lapointe et les émigrés, selon T. Louverture, avaient brisé les pièces d’artillerie, brûlé les affûts, dévasté cette ville. Il y plaça d’abord Dessalines qu’il envoya ensuite prendre le commandement de l’arrondissement de Saint-Marc, eu le remplaçant à l’Arcahaie par le général Agé.

Le 14 mai, il entra à la Croix-des-Bouquets, où il plaça son frère Paul Louverture.

Le 15, il arriva au Port-au-Prince pour jouir de son triomphe pacifique. La plus brillante réception lui fut faite par les colons. Les prêtres déployèrent les bannières de l’Église ; ils firent porter la croix et le dais, comme on en usait à l’égard des anciens gouverneurs généraux de Saint-Domingue. Les femmes blanches et leurs filles, parées de leurs plus beaux atours, les unes en voiture, les autres » à cheval, se rendirent avec la jeunesse mâle pour lui jeter des couronnes et des fleurs. Des colons se prosternèrent à ses pieds… en attendant le temps voulu pour sacrifier la victime.

Bernard Borgella, maire de la ville, â la tête du corps municipal, prononça un discours élogieux, auquel T. Louverture répondit. Celui-ci refusa le dais et pénétra dans la ville, escorté de son état-major et d’une nombreuse cavalerie ; il s’était vêtu avec la plus grande simplicité. Un grand banquet lui fut offert. La ville fut illuminée, des bals eurent lieu et la discipline la plus sévère maintint l’armée dans l’ordre le plus parfait.

Huin fut nommé commandant de la place, et Christophe Mornet commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince. Le 16 mai, T. Louverture écrivit à Hédouville et sollicita de lui le grade de général de brigade pour Ch. Mornet. ; mais le 22, l’agent lui répondit qu’il ne pouvait, d’après ses instructions, élever aucun officier à ce grade, non plus qu’à celui de général de division. Il lui cit ensuite de venir au Cap : « Rien n’égale l’impatience que j’aide faire connaissance avec vous. » Il ajouta à sa dépêche, qu’il espérait que T. Louverture réussirait à expulser sans retour les Anglo-émigrés, qu’il le consulterait pour la nomination de tous les fonctionnaires publics dans les lieux rendus à la République, « parce que vous connaissez mieux que moi les hommes et les choses. » L’agent approuva les nominations déjà faites.

T. Louverture l’informa qu’il trouva au Port-au-Prince, les fortifications et cent-trente-quatre pièces d’artillerie en bon état. Il lui dit aussi qu’il avait trouvé la plaine du Cul-de-Sac dans l’abandon le plus complet, sans culture, les routes dans une situation affreuse. En conséquence de cet état de choses, le général en chef fit un règlement, le 18 mai, par lequel il ordonna que les noirs cultivateurs seraient contraints à rentrer immédiatement sur les habitations auxquelles ils avaient appartenu autrefois. Cette mesure fut prescrite avec la plus grande sévérité, et des dispositions analogues furent dictées pour le service de la gendarmerie et des commandans militaires.

En recevant copie de ce règlement, Hédouville l’approuva, et dit à T. Louverture qu’il le régulariserait par un nouvel acte qui compléterait ses vues, parce que c’était à lui, agent de la métropole, à prendre de semblables mesures ; mais qu’il le consulterait. Ce fut là la cause de l’arrêté du 6 thermidor dont nous parlerons plus tard.

Si T. Louverture fut sévère à l’égard des cultivateurs, il ne le fut pas envers les blancs. Le lendemain de son entrée au Port-au-Prince, il fit chanter un Te Deum à l’église paroissiale. À l’issue de cette cérémonie, il monta en chaire et adressa un sermon à tous les habitans de cette ville qui avaient participé à la trahison envers la France ; il le termina par ces paroles : «Mais, nous disons dans l’Oraison dominicale : Seigneur, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ainsi, à l’exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ, je vous pardonne[7]. »

Au Cap, à l’égard de Rodrigue, Laveaux imitait l’empereur Titus. Il était assez juste qu’au Port-au-Prince, à l’égard des colons, son cher fils imitât Jésus-Christ.

« En vertu de ce pardon, dit Kerverseau dans son rapport, les légions de Dessources et de Montalembert, et une foule d’autres ennemis de la France, qui étaient sortis avec les garnisons anglaises, rentrèrent successivement. Les commandans anglais se retiraient de l’île ; mais ils y laissaient des auxiliaires plus acharnés encore contre la République, — les émigrés, qui, depuis longtemps, avaient jeté les yeux sur Saint-Domingue pour en faire leur proie, et qui s’étaient longtemps flattés d’y ressusciter la monarchie. Ils en environnèrent T. Louverture et entretinrent par ce moyen, dans son cœur, l’esprit de défiance contre le gouvernement français, de haine contre son représentant, et de révolte contre son autorité. »

Voilà des accusations bien formulées contre T. Louverture.

Mais, était-ce de sa faute, si les émigrés français n’étaient pas attachés à la France et à son gouvernement ? Si les colons français avaient été les premiers à trahir la cause de leur patrie ?

Mais, l’agence présidée par Sonthonax, n’avait-elle pas proclamé une amnistie générale en 1796, en faveur de tous ceux qui servaient sous les Anglais, s’ils voulaient se réunir sous les drapeaux tricolores[8] ? »

Quand T. Louverture ne promit amnistie qu’à ceux des Français qui avaient servi dans la milice, est-ce qu’Hédouville ne l’engagea pas à l’étendre à tous ceux qui avaient servi dans les administrations anglaises ? Or, n’y avait-il pas des émigrés dans ces administrations comme dans la milice ? Lorsque les Anglais dégageaient ces traîtres de leur soumission, et que ceux-ci se replaçaient sous le pavillon tricolore, n’était-ce pas remplir le but de l’une et l’autre amnistie ?

Mais, Kerverseau lui-même, Leborgne et Rey, délégués aux Cayes, n’avaient-ils pas envoyé cet acte d’amnistie de Sonthonax aux habitans de Jérémie, pour les convier d’en jouir ? Pour qu’ils en fussent dignes, il fallait donc qu’ils trahissent les Anglais !

Quel avait été le but de la mission de l’agence de 1796, quel était encore celui de la mission d’Hédouville, sinon de replacer la classe blanche dans sa première condition ? N’était-ce pas pour arriver à ce résulat, que l’agence avait accusé toute la classe des hommes de couleur, mulâtres et noirs les plus éclairés, « de vouloir établir sur la

destruction de la couleur blanche et sur l’ignorance des noirs, le triomphe de la couleur jaune ? » Et lorsque le plus éclairé parmi les noirs, jadis esclaves, assurait ce résultat par sa générosité envers d’anciens traîtres blancs, colons ou émigrés, on l’accusait à son tour de produire le bien pour lequel on lavait promu aux grades les plus élevés dans la hiérarchie militaire ! Nous ne reconnaissons pas ici l’équité habituelle de Kerverseau.

D’ailleurs, T. Louverture, en agissant ainsi, était conséquent avec ses antécédens. Sous les Espagnols, il faisait cause commune avec les colons et les émigrés contre la France. On ne peut pas croire que dans le projet de triumvirat entre Jean François, Biassou et Jean Guiambois, en 1793, pour rappeler dans la colonie le vicomte de Fontanges ; et ses adhérens, il n’était pour rien ; car on sait qu’à cette époque, il était le conseiller habituel de Biassou et même de Jean François. Qu’on se rappelle encore que ce fut surtout par ses soins que tant de paroisses dans le Nord et l’Artibonite, avaient déserté la cause de la France. S’il revint au giron de la République française plus tôt que ses anciens complices, ce n’était pas une raison pour qu’il les accablât en 1798 : il n’y avait donc pas raison non plus de l’accuser de les ménager.


Après avoir pris ses dispositions et mis ordre aux affaires publiques au Port-au-Prince, T. Louverture se rendit à Saint-Marc : là, il écrivit à Hédouville qu’il s’acheminait au Cap : c’était le 27 mai. Il lui donna avis que Lecun, préfet apostolique, ayant quitté le Port-au-Prince avec les Anglais et emporté les vases sacrés de son église, il venait d’envoyer au Môle un officier pour réclamer ces objets. Hédouville lui répondit immédiatement, en lui recommandant de se méfier des Anglo-émigrés, et qu’il l’attend avec impatience pour faire connaissance avec lui. Cette réponse prouve que l’agent n’ignorait pas le large pardon prononcé dans la chaire du Port-au-Prince, et qu’il s’inquiétait de la démarche de ce dévot politique dont les allures contrastaient avec ce qui se passait à Paris même, où les églises servaient à donner des fêtes patriotiques, des repas somptueux.

Le 31 mai, arrivé aux Gonaïves, T. Louverture écrivit à Hédouville sur divers objets, et termina sa lettre ainsi : « Je cesse de m’entretenir avec vous pour m’acheminer vers vous et satisfaire mon cœur, en vous allant rendre mes devoirs et faire votre connaissance. »

Il n’est pas vrai, comme l’affirme Pamphile de Lacroix, qu’il fut au Cap cette fois avec Rigaud : cette assertion a été mal à propos répétée par M. Saint-Rémy[9]. Nous dirons quand et comment Rigaud se rendit avec lui auprès de l’agent.

Cette première entrevue entre l’agent et lui, eut toutes les apparences de la franchise, quoique T. Louverture fût d’avance prévenu, et par les propos tenus par les officiers de l’état-major du général Hédouville, et par les avis qu’il reçut de France, de la part de la faction coloniale, sur l’objet de sa mission. Nous lisons, en effet, dans le rapport de Kerverseau :

« Toussaint, déjà prévenu contre Hédouville, par les artifices d’une faction qui, de Paris même, travaillait depuis plusieurs mois à préparer sa ruine, était de plus irrité de voir conférer à un autre une puissance que son ambition convoitait, que son orgueil lui montrait comme le prix de ses services, et que sa défiance lui faisait envisager peut-être comme nécessaire à sa sûreté. »

Ainsi, le mal partait de France même ; c’étaient des Français qui le faisaient.

Cependant, nous trouvons dans nos documens, deux lettres adressées par T. Louverture à Laveaux, datées du Cap, les 1er et 5 juin. Comme elles sont propres à expliquer son caractère et à jeter du jour sur cette situation, nous en parlons ici.

Dans ces deux lettres, le général en chef prodigue à Sonthonax les termes les plus injurieux, et lui conteste tout droit à la considération de la population de Saint-Domingue, et surtout des noirs ; il le qualifie de monstre, de désorganisateur justement abhorré, d’ambitieux scélérat ; il s’étonne que Laveaux l’ait bien accueilli à son arrivée en France, après avoir déposé dans son sein ses chagrins et ses peines, et ses craintes sur l’administration de Sonthonax ; qu’il puisse le croire plus honnête homme que lui, T. Louverture, plus ami de la liberté des noirs, etc. Il dit à Laveaux qu’il a eu tort de penser que le renvoi de Sonthonax a été l’œuvre de Raymond et de Pascal, parce qu’il lui avait prouvé plusieurs fois qu’il était incapable d’être le jouet ou l’instrument des hommes ; qu’il l’a renvoyé, pour lui avoir proposé de proclamer l’indépendance de la colonie, en égorgeant tous les Européens. « Ce n’est pas le pouvoir que j’ai attaqué, que j’ai renvoyé ; « c’est Sonthonax, assassin de la liberté, infidèle à sa patrie, que j’ai arrêté, déconcerté dans ses projets d’indépendance. J’ai respecté et fait respecter le pouvoir dans les mains de Raymond (on sait comment), parce qu’il n’a pris aucune part à la criminelle audace de Sonthonax. Je fournirai encore la preuve que je fais respecter un pouvoir supérieur, sous l’administration du «Pacificateur de la Vendée.  »

En rendant compte à Laveaux de ses succès contre les Anglais, il ajoute :

« C’est sous de pareils auspices que le général Hédouville, agent particulier du Directoire exécutif, vient fortifier nos espérances. La réputation dont il jouit de Pacificateur de la Vendée, nous est un sûr garant que les moyens dont il se servira seront toujours modérés et conciliatoires, et que nous serons désormais exempts des orages que Sonthonax savait si atrocement diriger tour à tour sur les différentes couleurs d’hommes qui habitent la colonie, malgré qu’elles aient également des droits à l’estime et à la protection du gouvernement… »

Ces deux lettres prouvent, non-seulement que T. Louverture s’acharnait contre Sonthonax, par suite et quoi qu’il en dise, de l’influence qu’exerçait sur son esprit, la haine de la faction coloniale pour l’ex-commissaire civil ; mais elles prouvent aussi qu’il était incapable de conserver aucune considération pour qui que ce soit, lorsqu’il s’agissait de son pouvoir. Elles prouvent encore qu’à l’égard d’Hédouville, il était dans une situation expectante, comme homme politique qui attend les faits, avant de se décider sur le jugement définitif qu’il devait porter sur le nouvel agent. Elles étaient écrites, enfin, dans la pensée que Laveaux les montrerait au Directoire exécutif, pour le tranquilliser sur ses vues ultérieures.

Écoutons encore T. Louverture, dans son rapport adressé à ce gouvernement, après le départ forcé du général Hédouville, pour juger de l’effet produit par leur première entrevue et sur ses suites immédiates :

« Les assurances les plus sincères de ma part lui portèrent le gage de ma satisfaction de son arrivée et la certitude de mon dévouement, de mon respect à son autorité, de ma fidélité à la France, de mon attachement à sa sublime constitution. Cependant, il calomnie les motifs puissans qui nécessitaient ma présence à la tête de l’armée, alors que tous les citoyens qui n’étaient pas occupés à combattre l’ennemi de la France, s’empressaient d’aller à sa rencontre ; il me suppose de la méfiance, tandis qu’après lui avoir soumis les propositions de l’Anglais sur l’évacuation de l’Ouest, que les succès de l’armée que je commandais le contraignirent d’opérer, il applaudit lui-même ma résolution de ne point désemparer que je ne fusse parvenu à ce but, l’objet de tous mes désirs. J’y parvins à sa plus grande satisfaction, et ma conduite à cet égard fut basée sur ses instructions. Alors, les intérêts de la République me permettant de me rendre au Cap, je fus lui donner en personne, les preuves les plus certaines de ma confiance ; il y répondit en apparence, et me promit de ne rien faire qu’il ne m’eût consulté sur les moyens d’établir successivement l’ordre constitutionnel, de ne prendre aucun arrêté qu’il ne l’eût soumis à mes réflexions. J’espérais tout d’aussi heureuses dispositions. Cependant, à peine, par ses ordres, suis-je parti du Cap à l’effet de prendre de nouvelles mesures pour chasser entièrement l’Anglais de Saint-Domingue, que le général Hédouville, bien loin de me consulter sur les mesures qu’il prend alors, n’écoute pas même les observations que l’intérêt public me faisait une loi de lui faire à cet égard ; des injustices criantes marquent ses premiers pas dans l’administration générale de la colonie, et étonnent même ses admirateurs. Le despotisme le plus absolu de sa part rappelle les temps de la tyrannie ; les citoyens qui ont recours à son autorité, qui réclament sa justice, sont reçus avec une aigreur repoussante, et leurs réclamations les plus justes demeurent sans effet… Il ne s’entoure que des hommes qui lui étaient dévoués parmi ceux venus avec lui, et en fait des personnes qu’il a trouvées dans la colonie, que des gens tarés dans l’opinion publique, d’ambitieux, d’intrigans qui caressèrent toutes les factions qui ont déchiré cet infortuné pays. Une jeunesse sans frein, sans mœurs et sans principes, venue avec lui, lève alors le masque. Les tresses relevées, signe de ralliement en France avant le 13 vendémiaire, paraissent et étonnent des hommes qui ne connurent d’autres signes distinctifs que la cocarde nationale. Comme en France, avant le 18 fructidor, les habits carrés, les collets noirs se montrent ; et l’administration municipale (du Cap) est obligée de prendre un arrêté pour les défendre. Les propos les plus liberticides, les mêmes que Vaublanc proclama, le discours de ce conspirateur, répandu partout avec profusion, alarment les citoyens paisibles… C’est à la table même du général agent que ces échos des Vaublanc, des Villaret-Joyeuse, des Bourdon (de l’Oise), jugent le cultivateur indigne de la liberté dont il jouit et qu’il tient de l’équité de la France ; c’est là qu’ils censurent ses chefs qui méritèrent sans doute de la République par leurs efforts pour le rétablissement de l’ordre et la restauration des cultures, que j’y suis devenu moi-même l’objet de leur mépris et de leur dérision ; que, sans égards à mes services, l’on y ridiculise les sentimens dont je m’honore (les sentimens religieux), puisque je leur dois le bien que j’ai fait, Y invariabilité de mes principes, et que, bien loin d’affaiblir mon attachement à la France, ils ne font que l’accroître. »

On voit, par cette narration, quel fut l’effet produit dans cette première entrevue. Si, avant d’avoir vu T. Louverture, les jeunes officiers de l’état-major du général Hédouville avaient tenu des propos indécens sur ce noir, qui était d’un âge avancé, on conçoit bien qu’à son départ du Cap, ils durent continuer à parler de lui dans des termes fort peu mesurés. L’esprit ne manque pas aux Français, et il y a longtemps qu’on a reproché à cette nation aimable d’y joindre la légèreté qui semble en être inséparable : Pamphile de Lacroix lui-même a constaté la légèreté de ces officiers. À cette époque du règne du Directoire exécutif, les mœurs étaient effectivement très-relâchées, à Paris surtout, et la plupart des jeunes gens s’y distinguaient par des vêtemens bizarres. Il était tout naturel que ceux venus avec l’agent imitassent au Cap ce qu’ils avaient vu dans la capitale de la France : de là les observations de T. Louverture sur leurs costumes. L’irréligion y dominait aussi, et la dévotion bigote du général en chef, qui s’en faisait un moyen politique, contrastant singulièrement avec ce triste état de choses, les jeunes officiers ne trouvaient rien de mieux qu’à en faire un sujet de plaisanteries, qu’à tourner ce général en ridicule. Pour un homme de son âge, sachant que ces choses se passaient chez l’agent même, ce ridicule jeté sur sa personne devait être une cruelle blessure : il n’est donc pas étonnant qu’il s’aigrît contre Hédouville qui les souffrait ; cet agent supporta tout le poids de son mécontentement.

Toutefois, nous devons le dire, ce mécontentement était concentré en lui ; car, dans leur correspondance officielle, jusque-là, rien ne le décèle : tout prouve au contraire une bonne entente entre eux pour parvenir à l’entière expulsion des Anglais, même pour ce qui avait rapport aux divers objets de l’administration publique.

Dans cette disposition, T. Louverture quitta le Cap. Il était à la Marmelade, le 17 juin, lorsqu’il reçut, par l’adjudant-général Blanchet, des lettres de Rigaud, du 11, écrites des Cayes, qui l’informaient que les Anglais marchaient en même temps sur Cavaillon et le camp Périn, par les montagnes, et contre Tiburon. Il lui disait qu’étant ainsi menacé sur divers points, il avait cru devoir demander secours aux généraux Laplume et Bauvais, et il priait le général en chef de lui envoyer des forces suffisantes, afin d’expulser définitivement les Anglais de la Grande-Anse : « Ordonnez, citoyen général, que des forces majeures marchent contre eux ; n’importe en quelle qualité, je vous promets de faire mon devoir. » En post-scriptum, Rigaud ajoutait qu’il partait avec 200 hommes et 2 pièces de campagne au secours de Cavaillon, où l’on combattait déjà.

La subordination de Rigaud envers T. Louverture est donc prouvée par cette lettre, et on en verra d’autres qui le prouvent encore.

Le général en chef écrivit immédiatement à Laplume et à Bauvais d’envoyer chacun, outre les troupes qu’ils auraient déjà expédiées sur la demande de Rigaud, le plus de forces possibles. Il ordonna que 700 hommes iraient de Saint-Marc, tenir garnison à Léogane et à Jacmel en place des autres. Il donna avis de ces dispositions à Hédouville, en envoyant Blanchet auprès de lui au Cap, et partit immédiatement de la Marmelade pour le Port-de-Paix, afin d’expédier des objets de guerre à Rigaud.

Ainsi, de son côté, accord parfait avec ce dernier, son subordonné obéissant. Le 14 juin, Rigaud renouvela son obéissance, en lui écrivant et lui adressant une lettre pour cire envoyée à Hédouville ; il leur lit savoir qu’il avait repoussé les Anglais à Cavaillon, que Gérin n’avait pas combattu aux Baradères où l’ennemi n’était venu qu’en observation ; mais que Dartiguenave était sérieusement menacé à Tiburon, les Anglais se portant contre ce point par terre et par mer.

Après l’évacuation des villes de l’Ouest, le général Maitland s’était porté à Jérémie pour ordonner l’attaque de ces divers points du Sud, et l’on reconnaît pourquoi il avait proposé à T. Louverture de s’engager à ne pas donner secours à Rigaud.

Le 16 juin, ce dernier écrivit au général en chef qu’il partait des Cayes pour soutenir Dartiguenave. Le 20, il l’informa, de Tiburon, que les Anglais avaient été repoussés là même et à la bourgade des Anglais où ils étaient parvenus, en passant par la montagne de la Hotte, pour couper toutes communications et empêcher qu’on n’allât au secours de Tiburon. L’ennemi perdit beaucoup de monde en voulant débarquer : une mer houleuse facilita la défense de cette ville, tandis que les boulets des forts criblaient les chaloupes. Maitland, qui commandait l’attaque en personne, se retira à Jérémie avec ses vaisseaux.

Le 24 juin, Rigaud était de retour aux Cayes d’où il écrivit à T. Louverture pour lui rendre compte des dispotions qu’il avait ordonnées, en lui demandant de nouveau l’ordre de marcher contre les Anglais, afin de profiter de leur mésaventure à Tiburon.

Le 17 juin, Hédouville avait écrit à Maitland, en envoyant des prisonniers anglais au Môle. Le chef de brigade Dalton, porteur de sa lettre, fut chargé de l’appuyer dans son but d’engager le général anglais à évacuer une fois le Môle et Jérémie, puisqu’il était autorisé à cette mesure par son gouvernement : cet officier en mission avait pouvoir de jeter les bases d’une convention à cet effet, et Hédouville informait Maitland qu’il faisait toutes ses dispositions pour le faire attaquer en même temps sur ces deux points. Le 18 juin, il renvoya l’adjudant-général Blanchet auprès de Rigaud avec ordre de se préparer à ce mouvement offensif, et en donna avis à T. Louverture.

En même temps, ce dernier écrivit, du Port-de-Paix, à Hédouville, qu’il avait expédié des munitions à Rigaud et envoyé le colonel Huin au Môle, porteur d’une lettre à Maitland, pour réclamer des navires de commerce du Port-au-Prince que ce général avait employés au transport de ses troupes, et lui faire savoir aussi qu’il prenait ses dispositions pour l’attaquer : comme Hédouville, il engageait Maitland à évacuer le Môle et Jérémie, et il disait à l’agent que la mission de Huin avait pour but d’observer la situation du Môle.

Dalton et Huin, n’y trouvant pas Maitland, furent forcés de se rendre à Jérémie, où ils le rencontrèrent, de retour de son attaque infructueuse contre Tiburon. Le 22 juin, Maitland répondit évasivement aux propositions d’évacuation faites par Hédouville ; il lui dit qu il était essentiellement obéissant aux instructions qu’il avait reçues du gouvernement britannique, et qu’il ne pouvait ni ne devait lui donner aucune explication à ce sujet. Mais il s’ouvrit à Huin, en écrivant le même jour à T. Louverture, qu’il n’évacuerait ni Jérémie ni le Môle ; qu’il était cependant disposé à accorder toutes les facilités propres à contribuer à la prospérité de Saint-Domingue. Le 28 mai, il avait émis une proclamation qui déclarait en état de blocus tous les ports de la colonie non occupés par les Anglais, en ordonnant les mesures les plus sévères à l’égard des navires neutres. Les facilités qu’il offrait d’accorder consistaient à se relâcher de ces rigueurs, pourvu qu’on n’attaquât point les Anglais, et qu’on permît leur commerce libre dans la colonie.

De retour aux Gonaïves, Huin écrivit à T. Louverture pour lui transmettre la lettre de Maitland, en ajoutant que cet Anglais était disposé à bloquer étroitement les ports pour empêcher l’introduction de tous les approvisionnemens ; que la marine anglaise était considérable. Ce colon insinuait au général en chef la nécessité d’accepter les propositions de Maitland, et en même temps il lui disait que ce dernier paraissait avoir l’intention d’employer la séduction auprès de Rigaud, pour diviser les forces.

T. Louverture envoya à Hédouville copie des lettres de Maitland et de Huin, et l’agent lui répondit de n’accepter aucune proposition de ce genre. Le 24 juin, il l’informait qu’il allait] expédier plusieurs officiers européens dans le Sud pour servir sous les ordres de Rigaud, menacé de tentatives sérieuses de la part des Anglais ; il lui recommandait de ne pas négliger de lui envoyer des troupes. Le 27, il lui écrivit encore pour faire activer les opérations militaires contre Jérémie et le Môle.

Les officiers expédiés dans le Sud, étaient partis du Cap le 26 juin : c’étaient les adjudans-généraux Ployer et Dauzy, le chef de bataillon d’artillerie Cyprès, le capitaine Béchet et le lieutenant de gendarmerie Camus. L’un d’eux était aide de camp du général Hédouville. Il est permis de croire que si leurs talens et leur courage durent être efficaces à la défense du Sud, ils avaient aussi pour mission d’observer Rigaud, et de rendre compte à l’agent de la situation de ce département et des dispositions de ses habitans et de l’armée. Ils furent accueillis comme ils devaient l’être, puisque Rigaud n’avait jamais eu l’intention de se rendre indépendant de l’autorité de la métropole.

Le 28 juin, étant alors au Port-au-Prince, T. Louverture, en réponse aux lettres d’Hédouville, lui fit savoir qu’il avait donné de nouveaux ordres à Bauvais et Laplume pour envoyer des troupes dans le Sud, et qu’il avait mandé Rigaud auprès de lui, afin de se concerter sur le plan de campagne contre Jérémie. Il fut approuvé par l’agent, le 1er juillet.

Huin avait bien découvert le projet de Maitland à l’égard du Sud. Le 25 juin, cet Anglais adressa une lettre à Rigaud, sous prétexte de l’échange des prisonniers. Elle lui fut apportée par le colonel Harcourt qui vint sur la frégate l’Empereur, mouillée à l’Ile-à-Vaches. Ce colonel lui adressa d’abord un billet qu’il fit porter par un officier sur un canot parlementaire, en lui demandant de le recevoir, parce qu’il avait des choses importantes à lui communiquer. Fort de sa résolution d’être toujours fidèle à la France, Rigaud ne refusa pas de l’entendre ; il envoya l’adjudant-général Toureaux le chercher à l’Ile-à-Vaches, en l’assurant que le droit des gens serait observé à son égard.

En arrivant auprès de Rigaud, Harcourt lui remit la lettre du général Maitland, qu’il lut en présence de ses officiers et de quelques fonctionnaires publics ; et voyant qu’elle ne parlait que de l’échange des prisonniers, il demanda à Harcourt s’il ne s’agissait que de cela. Force fut à cet envoyé de s’expliquer. Il dit alors à Rigaud : « Que Maitland avait appris son élection comme député au corps législatif, au mois d’avril précédent ; qu’il n’ignorait pas qu’il n’avait pu faire entendre la justification de sa conduite, en France où il était atrocement calomnié ; qu’il savait la désunion qui existait entre lui et Louverture ; que lui et ses officiers avaient la plus haute estime de la valeur et des sentimens de Rigaud ; qu’il lui faisait savoir que, s’il avait évacué les villes de l’Ouest, c’était pour porter plus de forces à Jérémie qu’il était dans l’intention d’occuper, comme le Môle, sans étendre la domination anglaise ; et qu’enfin Maitland désirait conclure avec lui une suspension d’armes. »

Le fait est que Maitland désirait arriver à quelque chose de mieux avec Rigaud. C’était de sa part un dernier effort, une dernière tentative de séduction auprès de ce général qui avait déjà refusé tant d’offres. Le colonel Harcourt ne pouvait dire toute sa pensée en présence des spectateurs.

Rigaud la comprit ; et mettant dans sa réponse les formes les plus courtoises, il lui dit « qu’effectivement il avait été élu député au corps législatif, et qu’il était aux ordres de l’agent du Directoire exécutif, soit pour se rendre en France, soit pour rester dans la colonie ; qu’il lui importait peu d’avoir été calomnié en France ; qu’il répondait à ces calomnies par sa conduite militaire et politique, appréciable par tous, même par les Anglais ; que Maitland était dans l’erreur en pensant qu’il était désuni avec T. Louverture ; que ce dernier était son chef et lui douce nait des ordres auxquels il obéissait ponctuellement ; qu’il en avait reçu récemment pour se préparer à expulser les Anglais de la Grande-Anse ; qu’il espérait obtenir ce résultat en peu de temps, et que toute suspension d’armes devenait inutile en présence de telles dispositions ; et qu’au surplus, il n’appartenait qu’au général en chef de l’armée d’en conclure. »

Cet entretien avec Harcourt eut lieu le 30 juin : les officiers envoyés par Hédouville n’étaient pas encore rendus aux Cayes. Le même jour, l’officier anglais repartit de l’Ile-à-Vaches avec quelques prisonniers de sa nation.

Le 1er juillet, Rigaud écrivit à T. Louverture et lui rendit compte de la mission de Harcourt, enlui envoyant la lettre de Maitland. Le 9, T. Louverture transmit toutes ces pièces à Hédouville[10].

Le 10, il lui écrivit de nouveau en faisant des réflexions sur ces pièces, et lui disant qu’il s’apercevait que les Anglais cherchaient à semer la division entre les chefs, qu’il se gardera de leurs machinations et qu’il cessera toute correspondance avec eux. Dans ces vingt-quatre heures d’intervalle, il avait réfléchi à la bonne opinion qu’Hédouville concevrait des sentimens de fidélité de Rigaud, prouvés par la vigueur et l’activité qu’il venait de mettre à repousser les Anglais à Cavaillon et à Tiburon, et dans sa réponse au colonel Harcourt : T. Louverture voulait faire compter aussi sur sa fidélité.

Nous avons lu une autre lettre sans date et confidentielle qu’il adressa à Hédouville, à propos de personnes qui le calomniaient auprès de cet agent ; il lui disait qu’il pouvait avoir confiance en lui, qu’il serait toujours dévoué à la France et obéissant à ses ordres. Cette lettre se trouve dans le registre de correspondance, immédiatement après la précédente. Déjà, le 3 messidor (21 juin), Hédouville lui avait écrit sur une infinité de plaintes qui lui avaient été adressées contre des abus commis par des officiers militaires, par des hommes de couleur à l’égard des cultivateurs de leurs habitations, par des employés de l’administration. L’agent lui ordonnait de faire cesser ces abus. Mais en lui répondant, le général en chef défendit tous ceux dont on se plaignait, ou présenta des excuses en leur faveur, à raison des circonstances, et il en donna de fort bonnes raisons.

Le 26 juin, il adressa en communication à Hédouville, un projet de lettre qu’il voulait écrire au Directoire exécutif, pour faire des observations au sujet d’une loi concernant les biens des émigrés. Il allait régenter ce gouvernement, d’après les termes de sa lettre ; mais le 5 juillet, Hédouville lui répondit en l’engageant à n’en rien faire, parce qu’il se compromettrait par le ton qu’il prenait : la lettre de l’agent est affectueuse. Le 10, il l’en remercia avec chaleur et lui dit qu’il suivrait toujours ses conseils.

Dans le même temps, il se passait d’autres choses qui prouvent que plusieurs des généraux noirs essayaient de contrecarrer l’autorité d’Hédouville.

Cet agent avait donné l’ordre directement, il est vrai, au chef de brigade Boerner, commandant déplace à Saint-Marc, de changer les noms des rues de cette ville qui étaient encore ceux de l’ancien régime. Dessalines, commandant de l’arrondissement, s’y opposa, en donnant pour motifs que l’agent aurait dû lui écrire à lui-même à ce sujet. Dénoncé par Boerner, Dessalines reçut un ordre d’Hédouville, écrit avec vigueur, de garder les arrêts durant quatre jours ; il ordonna en même temps à Boerner de passer outre. Averti de cette particularité, T. Louverture ordonna les arrêts à Dessalines durant quinze jours, et Hédouville fut obligé d’intervenir pour les faire cesser après onze jours d’exécution. À ce sujet, Dessalines lui écrivit une lettre de remercîment et de soumission, en promettant de ne plus se mettre dans un cas semblable. Il ne signait pas encore son nom. T. Louverture, en correspondant à ce sujet avec l’agent, lui dit que Boerner était d’un caractère vif, qu’il ne savait pas user de formes convenables envers des hommes moins instruits que lui ; il lui dit aussi que cet officier ayant été aux Cayes, en 1796, avec Desfourneaux, il devait tout employer pour effacer d’anciens souvenirs.

Le 5 juillet, après la mission du colonel Harcourt aux Cayes, Laplume demanda à Hédouville de faire réunir à son arrondissement de Léogane, les antres places qui en faisaient partie, d’après la décision de Sonthonax. Mais l’agent lui répondit que cela ne se pouvait pas, que ce serait impolitique, puisque Léogane même rentrait dans le département du Sud, suivant la loi sur la division du territoire. Ces places étant toujours restées sous le commandement de Rigaud, on aperçoit déjà dans cette demande de Laplume une préoccupation suggérée par le général en chef, et dans la réponse de l’agent une arrière-pensée politique.

Le 17 juillet, Moïse est mandé au Cap par Hédouville, parce qu’il est accusé d’avoir ordonné un rassemblement de cultivateurs sur l’habitation Bertrand, au Terrier-Rouge. Moïse niant, il est renvoyé par l’agent, faute de preuves.

Le même jour, Dessalines lui adressait des plaintes contre Boerner, pour avoir insulté toute la 4e demi-brigade, en traitant officiers et soldats de voleurs. Hédouville blâma cet officier qui donnait pour excuse, que des violences avaient été exercées sur les propriétés des habitans.

Ces divers faits indiquent que l’orage commençait gronder.

On a vu que Rigaud avait été élu député au Corps législatif, dans les assemblées tenues en avril, pendant qu’Hédouville était à Santo-Domingo. Roume avait annoncé l’arrivée de cet agent à Bauvais, et dans sa lettre il disait quelques mots flatteurs pour Rigaud. Bauvais s’empressa d’en envoyer copie à son ami, et le 28 avril Rigaud écrivit à Roume pour le remercier de ces paroles et lui apprendre sa nomination de député ; il ajoutait :

« J’attends les ordres du général Hédouville auxquels je me conformerai exactement. Je me rendrai auprès de lui au Cap, et de là en France, s’il me l’ordonne et qu’il le juge convenable. Il me verra, il me connaîtra et il jugera entre moi et mes calomniateurs. Je désire depuis longtemps me rendre en France ; mais si je puis être utile ici et que le général Hédouville croie que je mérite sa confiance, je sacrifierai tout pour lui prouver mon entier dévouement à ses ordres pour la chose publique. »

On a vu aussi qu’Hédouville n’adressa aucune lettre à Rigaud Jusqu’au moment de la mission de Blanchet auprès de T. Louverture, dans les premiers jours de juin. Roume n’avait pas dû manquer de lui envoyer copie de la lettre de Rigaud ; Bourne se décida lui-même alors à répondre à cette lettre, le 14 juin ; il dit à Rigaud : « Qu’il s’était fait un devoir, afin de conserver le droit de le défendre, d’interrompre toute communication avec lui depuis deux ans. Ce temps qui, j’ose le croire, vous a paru bien long, l’était encore beaucoup plus pour moi ; car c’était moi qui avais l’air de vous trahir… J’apprendrai vos succès avec d’autant plus de plaisir, que je les ai prédits au Directoire et à son agent. »

Or, le rapport de Leborgne nous apprend (page 85) que Roume avait dénoncé Rigaud au Directoire exécutif, en lui transmettant de nombreuses pièces contre ce général. C’était de sa part une singulière manière de conserver le droit de le défendre de toutes les imputations dont il était l’objet. En 1799, on verra jusqu’à quel point Roume poussa cette duplicité.

Enfin, le 9 juillet, T. Louverture écrivit à Hédouville qu’il attendait Rigaud incessamment au Port-au-Prince, pour arrêter le plan de campagne contre Jérémie, et qu’alors il ferait marcher Clervaux contre le Môle, afin que les Anglais ne pussent pas porter toutes leurs forces sur l’autre point.

Le 13, il lui écrivit pour lui annoncer l’arrivée de Rigaud :

« Comme il m’a témoigné le désir qu’il a de vous voir, je lui ai proposé de l’accompagner en toute diligence jusqu’au Cap, malgré que je suis un peu indisposé : ce qui me procurera le plaisir de vous voir pendant deux fois vingt-quatre heures, bien persuadé que cette défi marche vous sera aussi agréable. En conséquence, j’ai l’honneur de vous donner avis que nous arriverons sous peu de jours. »

Ce désir de Rigaud de voir l’agent, qu’il savait porteur de l’ordre facultatif de sa déportation, était bien naturel de sa part, quoique cet agent n’eût pas manifesté ce même désir et ne se fût pas empressé de lui écrire. Il venait de donner des preuves signalées de son dévouement à la France, et il devait s’assurer si l’agent lui en tiendrait compte.

Bauvais éprouvait le même désir ; il écrivit le 15 juillet à Hédouville pour lui exprimer le regret de ne pouvoir accompagner Rigaud ; il était aussi au Port-au-Prince, et reçut de T. Louverture l’ordre de se rendre à Jacmel.

C’était la première fois que Rigaud et T. Louverture se voyaient. Les traditions du pays s’accordent à dire que la rencontre de ces deux émules de gloire militaire eut lieu avec des témoignages mutuels d’estime et de bienveillance.

Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi ? Jusque-là, avaient-ils eu quoi que ce soit à démêler entre eux ? Si T. Louverture s’était montré hostile aux anciens libres, aux mulâtres particulièrement, dans l’affaire de Villatte et après ; si, pour parvenir au grade de général de division, au rang de général en chef, il avait sacrifié à toutes les passions de Laveaux et de Sonthonax, Rigaud avait-il tenu compte de ses procédés blâmables ? N’avait-il pas pris l’initiative d’une correspondance intime avec lui par la mission de Pelletier ? Ne parut-il pas d’accord avec lui pour le renvoi de Sonthonax ? Depuis cet événement jusqu’à l’arrivée d’Hédouville, n’avaient-ils pas agi de concert contre les Anglais ? Toutes les lettres que nous avons citées dans ce chapitre ne prouvent-elles pas que Rigaud obéissait à ses ordres, lui témoignait toute la déférence due à un chef supérieur, depuis l’arrivée de l’agent ? En venant au Port-au-Prince, Rigaud y obéissait encore.

Toutefois, il est probable qu’il dut voir avec quelque crainte les tendances de T. Louverture à se placer sous l’influence des colons et des émigrés ; ces tendances étant en rapport avec ses anciens antécédens, elles pouvaient légitimer cette crainte de la part de Rigaud.

Quant à T. Louverture, il ne pouvait avoir à l’égard de Rigaud qu’un sentiment de jalousie, résultant de son mérite militaire et de la rivalité naturelle au métier des armes. S’il avait été jaloux de Villatte, moins brillant que Rigaud dans cette carrière, il pouvait l’être de ce dernier qui venait d’ajouter quelques faits nouveaux à ses faits antérieurs. L’idée qu’il conçut de l’accompagner au Cap, indique la précaution de l’homme politique qui voulait voir par ses yeux ; lui refuser l’avantage de voir Hédouville aurait été de mauvais goût ; c’eût été déceler ses craintes, et il était trop adroit pour commettre une telle faute.

Quoi qu’il en soit, ils partirent ensemble dans la même voiture, et se rendirent au Cap le 20 juillet.

Que se dit-il entre eux pendant ce voyage, que se promirent-ils l’un à l’autre ? On l’ignore positivement, car ni l’un ni l’autre ne l’ont publié.

Toutefois, les traditions du pays prétendent que T. Louverture prit l’initiative envers Rigaud, pour l’engager à se méfier d’Hédouville et à se communiquer mutuellement ce qu’il pourrait leur dire en particulier ; et que Rigaud le lui promit.

Le désir qu’avait T. Louverture, de rester chef supérieur de la colonie ; son caractère essentiellement méfiant ; le mécontentement secret qu’il éprouvait déjà, depuis son retour du Cap (il l’a avoué dans la partie de son rapport au Directoire exécutif, citée plus avant) ; le tort qu’il devait se sentir intérieurement envers ce gouvernement, pour avoir contraint Sonthonax à s’embarquer, et quelles que fussent les raisons qui l’y avaient déterminé : tout concourt à donner créance à ces traditions.

T. Louverture dut penser que Rigaud lui-même ne pouvait qu’être prévenu contre Hédouville et le but de sa mission, puisqu’après tous les actes de l’agence contre lui, le Directoire exécutif l’avait mis hors la loi, en donnant l’ordre à son agent de le déporter s’il le jugeait convenable ; il dut d’autant plus croire à ses préventions, que si lui, T. Louverture, avait renvoyé Sonthonax, Rigaud n’avait pas moins contribué à ce fait exorbitant, par sa correspondance et par son mémoire du 18 thermidor où il maltraitait Sonthonax.

D’un autre côté, n’ignorant pas l’ordre facultatif donné à Hédouville à l’égard de Rigaud, en accompagnant ce dernier au Cap, désirait-il que cet agent le mît à exécution, l’espérait-il, pour être débarrassé de son émule qu’il pouvait considérer comme un compétiteur ? Bien que personne ne puisse ni nier ni affirmer une telle disposition de sa part, nous osons croire qu’il ne le désirait pas, par cela que Rigaud se montrait obéissant à ses ordres.

Mais, dans quel esprit ces deux généraux allaient-ils se présenter devant l’agent de la France ?

Le général en chef retournait au Cap, déjà mécontent ; il se voyait supplanté par un militaire renommé qui avait fait ses preuves en Europe, et sous le rapport de la guerre et sous celui de la politique, puisqu’il avait réussi à pacifier la Vendée. Tandis qu’en renvoyant Sonthonax, il avait promis au Directoire exécutif de tout faire pour la prospérité de Saint-Domingue, il voyait ce gouvernement lui enlever la direction des affaires par son agent et le réduire à un rôle subalterne ; sa jalousie contre Hédouville devait donc être aussi grande que son ambition, et cette considération corrobore encore ce que nous venons de dire des traditions du temps.

Quant à Rigaud, sa position était toute différente. S’il avait fulminé contre Sonthonax et ses collègues dans son mémoire, s’il avait gardé entre ses mains les rênes du commandement du Sud, c’était par suite des injustices de l’agence contre lesquelles il avait dû résister. Quoique mis hors la loi par elle et par le Directoire exécutif, quoique averti des instructions données à Hédouville contre lui, prévenu cependant en faveur de cet agent, par Pinchinat dont il connaissait les lumières et le dévouement à sa personne, sachant que Bonnet avait fait des démarches aussi à Paris pour éclairer le gouvernement sur ses sentimens d’attachement à la métropole, sentant qu’il avait droit au moins à l’estime d’Hédouville par ses dernières opérations militaires depuis le commencement de cette année, Rigaud devait espérer d’être mieux compris, mieux apprécié par lui qu’il ne l’avait été par les précédens agens. Sa lettre à Roume, du 28 avril, exprimait déjà cet espoir. L’accueil qu’il venait de faire dans le Sud aux cinq officiers envoyés par Hédouville était encore une recommandation en sa faveur. Il ne pouvait donc que mettre tous ses soins à le persuader de son dévouement.

Dans cet esprit différent, T. Louverture et Rigaud se présentèrent tous deux devant Hédouville.

Leurs antécédens, l’actualité de leurs sentimens se peignaient, pour ainsi dire, sur leur personne.

T. Louverture, que l’agent avait déjà vu, mal partagé par la nature, était petit de taille, laid de figure, nasillard, quoique ayant d’ailleurs le feu de l’intelligence dans les yeux, l’éclat du génie dans les regards. Au désavantage de sa nature physique et de ses antécédens moraux et politiques, il joignait en ce moment-là toute la contrainte d’un personnage qui se voyait obligé de se soumettre à une autorité plus élevée, et qui était secrètement mécontent. Quelle que fût sa dissimulation, il était impossible qu’il ne laissât pas voir sa contrainte.

Rigaud, au contraire, quoique d’une taille ordinaire, avait une figure attrayante, une physionomie ouverte qui prévenait en sa faveur, un air martial néanmoins, la tournure enfin d’un vrai militaire. Il dut mettre dans ses manières, déjà exquises, tout ce qu’il fallait pour tâcher de séduire l’agent de qui il avait tout à attendre. Son sourire seul captivait les cœurs ; et c’est tout cet ensemble de sa personne, indépendamment de ses services et de son caractère d’une franchise peut-être imprudente, qui lui fit montrer toujours tant d’enthousiasme.

On conçoit alors qu’Hédouville, général français, qui sentait sa valeur personnelle, qui représentait le gouvernement de la métropole, qui connaissait les antécédens de ces deux généraux, dut mettre une différence dans l’accueil qu’il leur fit. Cet accueil même, indépendamment de ces circonstances, était calculé ; il entrait dans les vues, dans l’objet de sa mission qui consistait à les dominer tous deux, pour assurer l’empire de la métropole dans sa colonie.

La conduite de Rigaud, depuis sa scission avec l’agence de 1796, parlait assez haut dans l’esprit d’Hédouville, pour le porter à ne pas mettre à exécution l’odieux ordre d’arrestation et de déportation dont il était porteur. Et disonsle, il savait en outre qu’il pourrait tirer un meilleur parti de la situation, pour bien remplir sa mission. S’il n’avait pas cette arrière-pensée, personnelle ou directoriale, que n’ordonnait-il à Rigaud d’aller remplir son mandat de député au corps législatif[11] ? On objectera peut-être à ce raisonnement, que les Anglais étaient encore en possession du Môle et de Jérémie, et que les talens militaires de Rigaud pouvaient être utilisés contre eux ; mais après le départ forcé d’Hédouville, après le compte qu’il a dû rendre de la conduite de Rigaud, le Directoire exécutif le releva-t-il de sa mise hors la loi ? Hédouville avait donc la mission éventuelle de diviser Rigaud et T. Louverture : nous ne pouvons conclure autrement.

Il est certain que cet agent mit une grande différence d’égards dans l’accueil qu’il leur fit. Nous en trouvons le témoignage dans le rapport de Kerverseau et dans les mémoires de Pamphile de Lacroix.

Le premier dit : « L’accueil flatteur que Rigaud avait reçu d’Hédouville, avait allumé la jalousie de T. Louverture contre Rigaud… »

Le second rapporte les circonstances de cette entrevue en ces termes :

« Le général Hédouville dut facilement reconnaître, dans l’entrevue qu’il eut avec ces deux chefs de couleur, combien leur défiance commune et individuelle rendait sa mission difficile. T. Louverture, mécontent du meilleur accueil accordé au général Rigaud, affecta aussitôt de se plaindre du poids de son commandement. Le chef de division Fabre[12], commandant l’escadre légère, voulut lui faire un compliment, et lui dit — combien il serait flatté, après avoir amené le général Hédouville, de ramener le général T. Louverture, dont les services trouveraient en France les douceurs et les honneurs du repos qu’ils avaient si bien mérités. T. Louverture, qui ne disait que ce qu’il voulait dire, s’empressa de lui répondre : — Votre bâtiment n’est pas assez grand pour un homme comme moi ; — voulant faire comprendre qu’il était piqué, et qu’il se sentait au-dessus du général Hédouville. Dans une autre circonstance, quelqu’un de la suite de ce général s’étant enhardi de donner le conseil à ce noir extraordinaire, d’aller finir en France ses jours dans le repos ; — C’est bien mon projet, reprit-il ; je l’exécuterai quand ça pourra faire un vaisseau pour me porter ; — et il montra le plus petit arbuste du lieu où ils étaient. »

Si ces deux reparties de T. Louverture prouvent, et sa dignité et le grand sens de son esprit, les paroles qui les attirèrent prouvent aussi que les officiers français qui les lui adressèrent, contribuaient merveilleusement à obtenir le résultat qu’on désirait. Quand Hédouville faisait sentir au général en chef de Saint-Domingue la différence qu’il établissait entre lui et son émule subordonné, lui faire insinuer encore qu’on n’avait plus besoin de ses services dans la colonie, c’était en quelque sorte l’insulter, c’était vouloir exciter en lui le sentiment de la jalousie contre Rigaud. Ainsi, loin qu’en se présentant tous deux devant Hédouville, celui-ci « dut reconnaître combien leur déffiance commune et individuelle rendait sa mission difficile, » — c’étaient, au contraire, cet agent lui-même et ses officiers qui faisaient naître cette défiance ou qui l’excitaient, et qui augmentaient la défiance réelle du général en chef contre l’agent.

Quoi qu’il en ait été, T. Louverture et Rigaud quittèrent le Cap ensemble ; ils allèrent sur l’habitation Descahos, propriété du général en chef ; ils passèrent ensuite à Saint-Marc, et se rendirent au Port-au-Prince.

Une lettre de Boerner à Hédouville, du 27 juillet, lui dit que ces deux généraux arrivèrent à Saint-Marc la veille, et qu’ils repartirent dans la nuit du 26 au 27. « Je suis malade, dit Boerner, Rigaud est venu me voir. Il est satisfait de l’accueil que vous lui avez fait. »

Le 2 août, en partant du Port-au-Prince pour se rendre dans le Sud, Rigaud adressa une lettre à Hédouville, qui lui annonçait son départ ce jour-là même. Il retourna à son commandement, plus que jamais dévoué à la France et à ses intérêts dans la colonie, d’après la réception que lui avait faite son agent. Les citoyens du Sud et de l’Ouest partagèrent sa satisfaction ; car ils avaient été également mis en suspicion dans l’esprit du Directoire exécutif, par les calomnies de l’agence de 1796.

Indépendamment de l’accueil fait à Rigaud, Hédouville lui dit-il des choses en particulier contre T. Louverture qu’il n’avoua pas à ce dernier ? En dit-il aussi au général en chef, que celui-ci n’avoua pas à Rigaud ? C’est ce que personne ne peut savoir, ne peut nier ni affirmer ; car ces deux généraux n’ont rien publié à ce sujet. L’histoire ne peut donc pas accepter toutes les traditions populaires du temps, plus ou moins erronées, et disons-le, plus ou moins absurdes.

Quant à nous, qui recherchons consciencieusement la vérité historique dans les faits, il nous est démontré que, si T. Louverture et Rigaud avaient entre eux des causes de rivalité militaire et politique, si cette rivalité pouvait et devait même les porter à s’observer mutuellement, du moins en quittant le Cap ensemble, en se séparant au Port-au-Prince, rien n’annonce, rien ne prouve qu’une mésintelligence avait éclaté entre eux. Nous allons voir bientôt que, dans l’évacuation de Jérémie par les Anglais, Rigaud agit d’après les ordres et les instructions du général en chef qui, dans ce but, l’avait mandé au Port-au-Prince.

  1. M. Madiou prétend que c’est le 5 décembre 1797 ; mais M. Saint-Rémy cite à ce sujet un rapport de Laplume au général en chef, du 15 février.
  2. Nous tenons ces particularités d’une conversation avec le président Boyer, alors adjoint de Pétion : ce dernier fut approuvé et complimenté par T. Louverture, pour sa résolution et le succès qu’il obtint dans cette affaire en montrant une ténacité remarquable.
  3. Nous exprimons ici notre vive gratitude pour la gracieuse autorisation qui nous a été donnée, de consulter au ministère de la marine et des colonies, la correspondance officielle du général Hédouville avec T. Louverture, les autres généraux et fonctionnaires publics de Saint-Domingue. Si les inductions que nous tirerons de sa mission dans cette colonie ne paraissent pas judicieuses, on devra en accuser notre esprit et non pas notre cœur.
  4. T. Louverture a prouvé cette assertion, par son attachement aux colons dont on voulait rétablir la prépondérance. Il a été constamment fidèle à la France, tout en ayant l’ambition de gouverner seul la colonie.
  5. Une lettre de T. Louverture à Hédouville constate le départ de Pascal.
  6. Il est fort probable que ces propos furent tenus, lorsque T. Louverture vint sur l’habitation Descahos, le 28 avril. Il était aux Gonaïves quand il reçut les propositions de Maitland ; il n’était pas à la tête de son armée, et ces jeunes officiers ont pu voir en cela une sorte d’affectation à ne pas s’empresser de se rendre auprès d’Hédouville.
  7. Rapport de Kerverseau.
  8. « Une proclamation du 17 messidor (5 juillet), offrant amnistie aux Français habitans des places livrées aux Anglais à Saint-Domingue. Cette proclamation, vicieuse dans le principe, est bonne dans l’intention ; elle a déjà eu quelques succès dans les places où elle a pu pénétrer. Si, sur la foi d’un tel acte, les habitans de Jérémîe, par exemple, ou ceux du Port-au-Prince, ouvraient leurs portes aux républicains, quel est celui d’entre nous qui oserait proposer d’arracher du giron de la République le malheureux qui aurait eu confiance en la proclamation des agens du Directoire exécutif ? » (Rapport de Marecau conseil des Cinq-Cents, page 122.)

    Croit-on que T. Louverture ignorait ce rapport, et par conséquent la pensée du corps législatif et du Directoire exécutit ? La plupart des émigrés n’étaient ils pas colons habitans de Saint-Domingue ? Sonthonax avait-il fait arrêter Bayon de Libertas et Salnave, tous deux émigrés, dont il s’est plaint dans son discours du 4 février 1798 ? Nous examinerons plus tard si le comte d’Hédouville pouvait être réellement mécontent des faveurs accordées par T. Louverture aux émigrés, presque tous de l’ancienne noblesse française.

  9. Mémoires de P. de Lacroix, t. 1 p. 339. Vie de Toussaint Louverture p. 207.
  10. La lettre de Rigaud a pu parvenir à T. Louverture le 3 juillet : ce n’est que le 9 qu’il transmit ces pièces à Hédouville, et c’est le 20 que T. Louverture et Rigaud se sont transportés au Cap, comme on le verra bientôt. Dans ces 11 jours d’intervalle, Hédouville avait le temps d’écrire à Rigaud pour le féliciter d’avoir repoussé les séductions de Maitland-, il s’en abstint, et n’écrivit pas non plus à ce sujet à T. Louverture. Son registre de correspondance dit qu’il répondit verbalement.
  11. La lettre de Rigaud à T. Louverture, du 30 novembre, affirme qu’il demanda vainement sa démission à Hédouville, pour aller remplir en France son mandat de député. (Vie de T. Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 219.).
  12. Ce chef de division se nommait Faure, et non pas Fabre.