Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 3/3.17

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chapitre xvii.


Arrêté et circulaire d’Hédouville contre les émigrés. — Opposition de Moïse à cet agent. — Affaire du Fort-Liberté. — Conduite de Toussaint Louverture et ses explications au Directoire exécutif. — Hédouville est forcé de s’embarquer et part pour la France. — Toussaint Louverture entre au Cap. — Mesures d’ordre qu’il prend. — Écrits publiés par lui. — Lettre d’Hédouville à Rigaud. — Examen de la conduite de cet agent. — Objet de sa mission. — Roume le remplace. — Ses instructions. — But que se propose Toussaint Louverture. — Réfutation des opinions de quelques auteurs, fondées sur des erreurs accréditées. — Résumé de la troisième Époque.


Voyant les manœuvres de T. Louverture pour admettre le plus d’émigrés possible, le 13 septembre Hédouville avait rendu un arrêté contre eux et leurs complices. C’était sous-entendre le chef qui les favorisait. Le 14 octobre, il renouvela la défense de les admettre dans la colonie, par une circulaire qu’il adressa aux autorités civiles et militaires, en leur disant qu’il avait appris qu’il y en avait environ deux mille à la Jamaïque, qui se proposaient de venir à Saint-Domingue par des navires envoyés en parlementaires sous divers prétextes.

Ces mesures suffisaient pour amener la crise qui se préparait. Mais, dès les derniers jours de septembre et jusqu’au 5 octobre, l’agent dut échanger avec le général Moïse, commandant de l’arrondissement du Fort-Liberté, des lettres pleines de fermeté de la part de l’agent qui lui reprocha de n’avoir pas fait intervenir son autorité, contre une cabale du 5e régiment qui s’opposa à l’envoi de quelques approvisionnerons au Cap ; il finit par le menacer de la destitution, parce que Moïse opposait à son tour une force d’inertie qui décelait une résolution arrêtée d’avance. Le 9 octobre, Moïse se plaignit du colonel Grandet, commandant à Monte-Christ, qui avait fait faire des patrouilles dans l’arrondissement du Fort-Liberté, à l’effet d’arrêter des noirs espagnols fugitifs, pour les rendre à leurs anciens maîtres ; et là-dessus, Moïse déclama contre ceux qui violaient la liberté des noirs qu’on voulait rétablir dans l’esclavage.

D’après cette disposition d’esprit de Moïse, il s’ensuivit nécessairement une attitude menaçante de la part du 5e régiment qu’il avait commandé comme colonel ; des propos furent naturellement tenus contre les blancs : de là l’idée que leur massacre était résolu au Fort-Liberté.

Le rapport en fut fait à Hédouville, par le colonel Dalban, commandant de la place, par le colonel Grandet qui vint lui-même au Cap, et par les autorités civiles presque toutes composées de blancs. Ces deux officiers étaient blancs aussi.

Nous croyons que tous ces propos contre les blancs étaient un acheminement à l’embarquement d’Hédouville, médité par T. Louverture. C’étaient les mêmes manœuvres que pour celui de Sonthonax, desquelles Moïse avait été le moteur d’après les ordres de son oncle.

Hédouville se décida donc, le 15 octobre, à envoyer tous les pouvoirs civils et militaires au citoyen Manigat, juge de paix au Fort-Liberté, homme noir d’une ancienne famille d’affranchis, respectable par ses qualités personnelles qui le faisaient estimer et jouir d’une grande considération dans sa ville natale. Grandet fut chargé de les lui porter avec l’arrêté rendu par l’agent, qui l’autorisait à destituer et faire arrêter n’importe qui menacerait la tranquillité publique.

Il y avait au Fort-Liberté quelques troupes françaises, de la 84e, de la 106e demi-brigades et du bataillon du Morbihan. Avec ces forces et la garde nationale de toutes couleurs, les officiers supérieurs blancs crurent pouvoir opérer le désarmement du 5e régiment, en profitant surtout de l’absence de Moïse qui, en ce moment, visitait, a-t-il dit, son arrondissement ; mais qui, peut-être, recrutait des forces dans les campagnes. Un engagement ne tarda pas à survenir entre les troupes, blanches et noires : le 5e régiment, n’ayant pas beaucoup de munitions, eut le dessous ; son colonel Adrien et plusieurs de ses officiers furent faits prisonniers et envoyés par mer au Cap.

Apprenant ces événemens, Moïse rentra un moment au Fort-Liberté ; mandé par Manigat auprès de lui, il s’y refusa parce qu’il voyait bien que c’était pour l’arrêter. Manigat rendit un arrêté qui le destitua de ses fonctions, et même de son grade de général, et ordonna de l’arrêter. Moïse dut se sauver, et se rendit dans la campagne où il fit appel à la population de toutes les communes environnantes, déjà préparée secrètement au mouvement combiné. C’était le 16 octobre qu’il avait dû se sauver du Fort-Liberté ; en peu de jours, une nuée de cultivateurs marchaient sur le Cap.

Les troubles avaient commencé le 14 et avaient continué le 15 et le 16. Ce dernier jour, avisé de ce qui se passait, Hédouville adressa une lettre à T. Louverture, qu’il envoya en quatre expéditions, au Môle, à Ennery, aux Gonaïves et à l’habitation D’Héricourt ; car le général en chef était partout et en même temps nulle part : on ne savait jamais où le trouver, tant son activité lui faisait compter pour rien toutes les distances. L’agent lui disait :

« On s’égorge au Fort-Liberté. L’autorité nationale y « est méconnue. L’imprudence et la férocité du général Moïse en sont la cause. Transportez-vous aussitôt ma lettre reçue, dans ce malheureux canton…

Pourquoi n’êtes-vous pas venu ici, ainsi que vous me l’aviez mandé ? Vos ennemis vous ont inspiré des méfiances dont vous auriez déjà reconnu l’injustice. Je vous salue cordialement. »

L’autorité nationale, impuissante à l’égard de Moïse, comme elle l’avait été à l’égard de Pierre Michel, recourait encore à l’homme qui faisait tout mouvoir pour arriver à ses fins. Mais cette fois, T. Louverture avait affaire à un général intrépide, capable d’énergie, et non à un avocat, capable de faire des discours, quoique courageux : il se garda de se rendre au Cap. fl n’y avait plus lieu de se rendre au Fort-Liberté.

Le 21, étant aux Gonaïves, le général en chef répondit à la lettre d’Hédouville :

« J’étais parti du Gros-Morne avec un aide de camp et un capitaine de dragons pour me rendre au Cap. Arrivé chez D’Héricourt, des avis fidèles m’apprirent que ma vie ne serait pas en sûreté au Cap. La prudence et le salut de la colonie me firent une loi de retourner sur mes pas. Je reçus dans ma route rétrograde votre lettre du 16 et son duplicata. Sans escorte, je me suis rendu ici pour prendre celle qui m’est nécessaire pour remplir vos intentions (ou plutôt les miennes). Je vais partir et ne négligerai rien pour rendre la paix à cette partie de la colonie. »

L’agent reçut cette lettre par un aide de camp, au moment de son embarquement, le 2 brumaire an 7 (23 octobre).

Dès le 18, le général Clervaux, du Port-de-Paix, avait donné l’ordre écrit à tous les commandans militaires, de mettre embargo par mer, d’interdire toute communication par terre avec le Cap.

Laissons relater les faits au Directoire exécutif, par T. Louverture lui-même :

« Les choses étaient en cet état, dit-il, lorsqu’après avoir pris possession du Môle, la plus importante et la dernière des places évacuées par l’Anglais, je me disposai à me rendre aux désirs du général agent qui m’appelait auprès de lui. Quelles que pussent être les méfiances dont je devais être environné, quelques fidèles que fussent les avis que je recevais de toutes parts, des plus sincères amis de la prospérité de Saint-Domingue, quelques craintes que m’inspirassent les attentats qu’on méditait contre ma personne, je ne balançai pas de partir pour le Cap ; je cherchai même à donner une preuve de ma confiance à la première autorité, en ne me faisant accompagner que par un aide de camp et un officier de cavalerie. Mais, arrivé sur l’habitation D’Héricourt, des bruits effrayans viennent m’y alarmer. J’y apprends qu’au Fort-Liberté, le 5e colonial, qui concourut tant au rétablissement de l’ordre, à la pacification de la Grande-Rivière, la Vendée de Saint-Domingue, à l’éloignement des Anglais, est devenu la victime des troupes européennes qui livrèrent autrefois aux puissances étrangères les points de la colonie qui avaient été confiés à leur défense… Convaincu alors des mauvaises intentions du gouvernement (de l’agent Hédouville) au nom duquel toutes ces horreurs se commettaient ; ne voyant plus de sûreté pour quiconque avait acquis des droits bien mérités à la reconnaissance nationale ; craignant avec juste raison pour moi-même, je retournais sur mes pas et me disposais à aller attendre aux Gonaïves, des nouvelles officielles d’un événement dont je redoutais les suites. Je reçus en route une lettre du général agent qui me le confirmait, et par laquelle il m’ordonnait de me rendre au Fort-Liberté, pour aider le citoyen Manigat, qu’il avait revêtu de tous les pouvoirs civils et militaires, dans le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité publique. Je pressai alors mon arrivée aux Gonaïves pour y prendre l’escorte dont j’avais besoin. Les attentats exercés par des Français contre des frères (les noirs) me forçaient à cette mesure de prudence. Je partis des Gonaïves avec le 4e régiment (et le général J. J. Dessalines !) ; mais quelle fut ma douleur, lorsqu’arrivé sur l’habitation D’Héricourt (une seconde fois), j’y appris que le soulèvement des cultivateurs était devenu général, que toute la plaine était en armes et menaçait la ville du Cap, d’une irruption prochaine ! Ceux qui étaient rassemblés dans cette intention sur l’habitation D’Héricourt m’entourent, sitôt mon arrivée, me reprochent de les avoir trompés, en leur répondant des bonnes intentions du général Hédouville, m’attribuent regorgement de leurs frères du Fort-Liberté, l’arrestation d’une partie d’entre eux et la destitution du général Moïse. J’envoie de toutes parts des émissaires fidèles pour calmer les esprits agités, leur annoncer mon arrivée et leur prescrire de ne rien entreprendre sans mes ordres. J’accours moi-même pour m’opposer aux entreprises des plus forcenés qui s’étaient déjà emparé des postes du Haut-du-Cap et du fort Belair, qui commande la ville du Cap[1]. J’ai peine à percer la foule ; un peuple immense, que le désir aveugle de la vengeance avait armé, couvrait les chemins qui conduisent au Cap, et menaçait cette ville des plus grands malheurs. Effrayé de l’abîme au bord duquel elle se trouve placée, je cours l’en retirer. J’apprends dans ma marche que le général agent s’est embarqué… »

Quelle douleur pour le Pacificateur de la Vendée de Saint-Domingue, que cette résolution prise par le Pacificateur de la Vendée de France !

Le fait est, que le général Hédouville n’ayant pas de forces à opposer à l’irruption de la population, à la tête de laquelle étaient T. Louverture, Moïse et J.-J. Dessalines, ne put que s’embarquer sur la frégate la Bravoure, l’une des trois venues avec lui et qui étaient encore sur la rade du Cap. Les principaux fonctionnaires publics, Européens, et environ dix-huit cents personnes de la classe blanche s’embarquèrent aussi. C’est alors que le général noir Baptiste Léveillé, qui commandait l’arrondissement du Cap, prit le parti d’aller en France.

Toutefois, les bâtimens de guerre, bloqués dans le port par les Anglais, y restèrent jusqu’au 27 octobre dans la nuit, où ils mirent à la voile : ils réussirent ainsi à éviter un combat, peut-être leur capture, et arrivèrent en France.


Avant de porter notre jugement sur la mission du général Hédouville, disons ce qui suivit immédiatement son départ de Saint-Domingue, même pendant qu’il était encore dans la rade du Cap.

Cet agent s’était embarqué le 23 octobre, à dix heures du matin. T. Louverture ne tarda pas à entrer au Cap avec le 4e régiment et les généraux qui l’assistaient. Sa puissance d’opinion sur les masses de cultivateurs qu’il avait fait ameuter, les empêcha d’y pénétrer. Il se rendit à la municipalité, pour l’inviter à prendre les mesures d’ordre que commandait la circonstance ; il lui adressa une lettre à cet effet qui fut imprimée et publiée. Ensuite, il fît chanter le Te-Deum indispensable, auquel toute la population du Cap assista, pour louer Dieu, le remercier de l’avoir préservée des malheurs dont l’agent, par ses fautes, allait l’accabler, et dont le général en chef l’avait garantie, après Dieu[2].

T. Louverture affecta alors de paraître dégoûté des affaires et de l’autorité ; il parla de la demande de retraite qu’il avait envoyée au Directoire exécutif par son secrétaire Guybre. Mais, les fonctionnaires publics, les citoyens le conjurèrent, le supplièrent de rester à son poste. Plusieurs, cependant, adressèrent secrètement à Hédouville des lettres qui exprimaient leurs craintes, et leurs sentimens de dévouement à la France et à son agent. César Thélémaque, entre autres, lui témoigna tout son regret de ne pouvoir le suivre en France où il avait résidé longtemps, avant de venir à Saint-Domingue. Ce noir, si respectable par ses qualités morales, pensait alors à passer dans le Sud auprès de Rigaud. Sa destinée était d’être apprécié plus tard, estimé, honoré, aimé par Pétion.

De tous côtés arrivèrent bientôt des adresses de toutes les municipalités du Nord et de l’Artibonite, des propriétaires, des cultivateurs, qui pressèrent le général en chef de garderie pouvoir. Plusieurs de ces actes parvinrent à Hédouville, avant son départ : il put voir, du bord de la Bravoure, comment le vent, contraire à sa sortie du port, avait fait tourner les girouettes.

Le 28 octobre, la municipalité du Cap fit une adresse à toutes les autres administrations municipales de la colonie, où elle relatait les événemens qui eurent lieu au Fort-liberté et au Cap. Il est entendu qu’Hédouville eut tous les torts, et que le général en chef « par sa vigilance, par son amour pour la France, pour son pays et pour l’humanité, a sauvé la ville du Cap et la colonie de leur ruine, en rétablissant la tranquillité publique. »

Dans toutes ces adresses, on protesta contre le règlement de culture d’Hédouville : il ne convenait ni aux colons, ni à T. Louverture qui se proposait de faire mieux à cet égard ; nous verrons les siens en 1800. Presque partout, il fut dit que les cultivateurs déclaraient préférer vivre toute leur vie dans les bois, que de s’engager comme le règlement le prescrivait. Les registres ouverts dans les communes pour les actes d’engagement furent lacérés. Les adresses furent imprimées à la suite du rapport du général en chef au Directoire exécutif ; et pour mieux convaincre ce gouvernement que tel était le vœu des cultivateurs eux-mêmes, l’adresse de la Petite-Rivière de l’Artibonite fut rédigée en créole : ce qui devait édifier le Directoire exécutif. Rien n’échappait, comme on le voit, au génie inventif de T. Louverture.

Partout, les cultivateurs reprirent leurs travaux avec docilité.

Nous ne pouvons reproduire tous les principaux passages du rapport dont il vient d’être question ; mais citons-en un seul :

« Quels que pussent être les motifs du blâme continuel que je recevais de l’agent, sur une conduite dans laquelle je ne trouvais rien à me reprocher, je ne devais pas les approfondir ; et persuadé que du moment que j’avais perdu sa confiance, il ne m’était plus possible d’opérer le bien, je vous demandai mare traite. Heureux si elle eût pu me parvenir avant l’éloignement du général agent ! Il eût éprouvé alors que l’ambition ne me domina jamais, et surtout, il ne m’eût pas fait l’injure de publier que je voulais terminer mes services à la France par un crime vers lequel j’étais entraîné par les hommes vendus à l’Anglais, qui m’entouraient. Quels que puissent être ceux dont j’ai été obligé de me servir pour m’aider dans mes importantes occupations, et dont même, avec tous les moyens que donne l’éducation, que je n’ai pas reçue, mes fonctions ne me permettraient pas de me passer, je prouverai un jour que nul moins que moi ne mérita le reproche que me font mes ennemis de me laisser gouverner. Pourrait-on me faire un crime de diriger vers l’intérêt public, d’employer à l’avantage de la République, l’activité, les talens et le génie ? Et lorsque mes secrétaires, que des liens trop sacrés unissent à la métropole pour douter un seul instant de leur attachement pour elle, sont les seuls dépositaires de mes secrets, les seuls confidens des projets que je ne puis renfermer en moi-même, pourquoi rejeter, sur des hommes qui ne m’influencèrent jamais, le blâme des ridicules intentions qu’on me prête, et qui, n’étant jamais entrées dans mon cœur, prouvent encore plus que je ne me laisse pas gouverner au gré des passions des hommes ?…

Dans une autre partie de son rapport, T. Louverture parle de la faute que commettait le gouvernement français, en envoyant continuellement des agens qui n’écoutent que leurs passions ; et autant pour citer un exemple, que pour faire sentir au Directoire exécutif qu’il devrait laisser gouverner Saint-Domingue par lui, il lui dit : « La nomination du général Desfourneaux à l’agence de la République à la Guadeloupe, n’a pu qu’étonner le peuple de Saint-Domingue, qui n’ignore pas que ce général a été la principale cause des malheureux événemens survenus dans le Sud, lors de la dernière mission de Sonthonax[3]. »

C’était justifier Rigaud, que Sonthonax avait tant accusé à propos de ces événemens.

Le rapport terminait par de nouvelles protestations de dévouement envers la France, en se défendant de l’accusation d’indépendance portée contre lui par Hédouville,. Le citoyen Caze, homme de couleur, fut chargé de le porter en France. Cet acte, daté du Cap le 12 novembre, informait le Directoire exécutif qu’il avait député auprès de l’agent Roume, à Santo-Domingo, pour le conjurer, au nom du salut public, de venir prendre les rênes du gouvernement de la colonie, abandonnées par Hédouville.

T. Louverture s’attacha toujours à dire, à répéter, à persuader, que personne ne l’influençait, ne le dirigeait. C’est un effet de la vanité, de l’amour-propre qu’éprouvent tous les chefs. Hédouville a fait comme T. Louverture, dans une de ses lettres à ce dernier. Certes, T. Louverture avait assez de génie pour que l’on croie qu’il a beaucoup fait, sinon tout, par ses propres inspirations. Mais, cette prétention même peut le rendre seul responsable, et plus coupable aux yeux de la postérité, si l’histoire prouve qu’il a fait le mal, lorsqu’il aurait pu faire le bien.

Indépendamment de son rapport qu’il fit imprimer, il publia un écrit intitulé Exposition de l’événement du Fort-Liberté, rédigé d’après les déclarations d’une foule d’individus qui en furent témoins.

Dans l’exposition des faits, le général en chef, discutant ces diverses déclarations, établit lui-même la justification du citoyen Manigat, de cet honnête homme, en attribuant tout ce qui se passa au Fort-Liberté à un blanc nommé Raffîn, — l’être, dit-il, le plus intrigant, le plus immoral, le plus abject, le plus caméléon, le plus machiavélique. Il démontra que Manigat ne fit que ce que lui inspirait ce Raffîn, qui a souvent contrefait sa signature ; que s’il avait dépendu de Manigat, il aurait calmé les esprits et ramené le bon ordre ; que ce témoignage a été donné en sa faveur par Moïse lui-même, par Adrien, colonel du 5e régiment, et par tous les citoyens du Fort-Liberté.

Manigat n’avait donc que de bonnes intentions ; il n’avait agi que sous la pression d’un intrigant ! Néanmoins, T. Louverture fit arrêter Manigat qui fut emprisonné dans le Grand-Fort du Port-de-Paix. Il subissait encore cette détention injuste et arbitraire, à l’arrivée de l’expédition française, en 1802[4].

Revenons à l’agent Hédouville.

Avant de s’embarquer, il avait rendu une proclamation datée du 22 octobre. Cet acte dénonçait T. Louverture aux fonctionnaires publics, à tous les habitans de la colonie, comme étant disposé à prononcer son indépendance de la France, d’accord avec la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Il écrivit une circulaire dans le même sens à tous les fonctionnaires publics, à Bauvais, à Rigaud. Il nous faut citer sa lettre à ce dernier.

« Forcé, lui dit-il, de quitter la colonie, par l’ambition et la perfidie du général Toussaint Louverture, qui s’est vendu aux Anglais, aux émigrés et aux Américains, qui n’a pas craint de violer les sermens les plus solennels, je vous dégage entièrement de l’autorité qui lui était attribuée comme général en chef, et je vous engage à prendre le commandement du département du Sud, tel qu’il est désigné par la loi du 4 brumaire an 6.

Il est de l’intérêt des habitans de cette colonie de n’en pas augmenter les désastres, par des divisions et des guéries intestines, jusqu’à ce que la République y fasse régner et respecter l’ordre constitutionnel.

Rapprochez-vous de cet ordre le plus que vous pourrez ; je ne puis vous donner de meilleur conseil. Ce sera une satisfaction pour moi d’assurer au Directoire exécutif, que je n’ai eu qu’à me louer de votre dévouement à la République, depuis mon arrivée.

Je suis bien convaincu que vous en donnerez de nouc< velles preuves en toutes occasions.

« T. Hédouville. »

Telle fut textuellement sa lettre à Rigaud, en date du 1er vendémiaire (22 octobre). De même que nous n’en avons omis aucune autre, nous donnons celle-ci tout entière, afin que le lecteur la juge avec nous et puisse aussi juger Rigaud, dans sa conduite à l’égard de T. Louverture.

Mais, comme nous ne pourrons porter un jugement équitable sur Rigaud, qu’après la production d’autres faits, d’autres actes qui rentrent nécessairement dans un autre livre, nous ajournons l’examen de sa conduite politique et militaire, dans ce livre où nous grouperons tout ce qui le concerne.

Examinons maintenant la conduite d’Hédouville, de cet agent de la France, jetant à son départ la pomme de discorde à Saint-Domingue. Mettons dans cet examen la même impartialité qu’à l’égard de Polvérel.

Nous avons peut-être assez parlé du but de sa mission, pour nous dispenser de démontrer qu’en agissant comme il a fait à son départ, Hédouville y parvenait parfaitement. Mais il est convenable d’y revenir, afin de constater la situation dans laquelle il laissait Saint-Domingue, et de faire comprendre les événemens qui vont s’accomplir.

Il est constant que dans le système politique adopté par le Directoire exécutif à l’égard de cette colonie, en y envoyant comme son agent, un militaire, un général de grande réputation, c’était pour contenir l’ambition effrénée de T. Louverture qui, devenu général en chef de l’armée, ne voulait plus souffrir une autorité supérieure à la sienne. Hédouville avait aussi pour mission la faculté d’arrêter et de déporter Rigaud, ou de le laisser en fonction, selon les circonstances. Il arrive à Santo-Domingo et apprend que l’un et l’autre général continuent de combattre les Anglais i là même, il en rend témoignage au ministre de la marine. Il se rend au Cap, et apprenant par T. Louverture que Rigaud vient de repousser l’ennemi dans les hauteurs de Pestel, il adresse une seconde lettre au général en chef, où il fait une réflexion juste à l’égard de Rigaud ; mais écrit-il à ce dernier ? Témoigne-t-il le moindre désir de le voir, lorsqu’il presse T. Louverture de venir auprès de lui, dès que les opérations de la guerre et les négociations militaires le lui permettront ?

Rigaud se distingue de nouveau à Cavaillon et à Tiburon, en repoussant les Anglais : l’agent saisit ce moment pour envoyer cinq officiers dans le Sud. Était-ce uniquement pour l’assister de leur courage et de leurs talens, ou pour surveiller sa conduite ? Ils arrivent auprès de lui, aussitôt qu’il venait de repousser une tentative de séduction de la part du général Maitland, et qu’il en rendait un compte détaillé à ses supérieurs. Il est mandé et se rend au Port-au-Prince ; et témoignant à T. Louverture le désir qu’il éprouve de voir enfin l’agent du Directoire exécutif, de ce Directoire qui l’a mis hors la loi depuis plus d’un an, il faut que ce soit le général en chef qui intercède, afin d’obtenir pour lui la faveur d’être admis auprès de l’agent, silencieux à son égard[5].

Ils se rendent tous deux au Cap. Rigaud demande sa démission du commandement du Sud : l’agent la refuse ; et profitant de cette circonstance, il marque une différence d’égards entre les deux généraux ; ses officiers, qui ont déjà tenu des propos inconvenans sur T. Louverture, lui font sentir l’inutilité de ses services dans la colonie, tandis que Rigaud est accueilli avec distinction. N’est-ce pas, de la part de l’agent et de ses officiers, faire naître intentionnellement la jalousie dans le cœur de T. Louverture ?

Ces généraux retournent à leurs postes, pour poursuivre le cours des opérations militaires contre l’ennemi. Une correspondance pleine de ménagement de la part de l’agent continue avec le général en chef. Si, parfois, il lui tient le langage de l’autorité, c’est pour revenir ensuite à tous les témoignages de haute considération pour lui.

À l’égard de Rigaud, pourquoi l’a-t-il renvoyé à son commandement ? Serait-ce parce qu’il se convainquit que ce général était plus attaché à la France que le général en chef ? Erreur de le croire ; car Rigaud, aux yeux d’Hédouville comme à ceux du Directoire exécutif, avait le tort de ne pas vouloir la prépondérance de la classe blanche dans la colonie ; il avait le tort aussi de ne pas aimer les colons. Il n’avait qu’un mérite pour l’agent du Directoire : c’était de haïr les Anglais, d’avoir constamment refusé leurs offres, de les avoir combattus avec vigueur. Mais encore, ce mérite même avait-il racheté ce que l’on considérait comme des torts de sa part ? Ne l’avait-on pas enveloppé dans l’accusation portée en 1796, contre la classe entière des hommes de couleur, même avant les affaires de fructidor ?

Quant à T. Louverture, son tort réel aux yeux du Directoire et de son agent, c’était de prétendre à être le chef supérieur de la colonie, à vouloir, lui noir, occuper la place d’un blanc. Car est-il possible de croire que ni le Directoire ni son agent aient vu avec déplaisir que T. Louverture tendait à replacer les colons dans tous leurs privilèges ? Hédouville, charmé de son amnistie pour les villes de l’Ouest, ne lui avait-il pas écrit de l’étendre ? Et à l’égard des émigrés, jusqu’alors bannis du territoire français, est-il encore possible de croire que le Directoire et son agent n’entrevoyaient pas le moment où il faudrait les amnistier du crime de royalisme, pour les faire rentrer au giron de la France ? Quoi ! le Pacificateur de la Vendée, de cette Vendée royaliste qui avait fait tant de mal à la patrie ; cet homme politique qui avait fait cesser une guerre désastreuse dans le sein de la France, cet ancien comte, pouvait-il haïr les émigrés royalistes presque tous nobles ? Pouvait-il sincèrement voir avec peine l’accueil que leur faisait à Saint-Domingue, l’ancien médecin des armées du Roi, l’ancien général qui avait été uni avec eux pour soutenir la cause des Rois et des Bourbons ? Et ces émigrés reçus dans la colonie, les O’Gorman, les Bruges ; les Contade, les Bayon de Libertas, etc., n’étaient-ils pas tous des colons, des propriétaires à Saint-Domingue, en faveur desquels l’amnistie était proclamée ?

T. Louverture avait un autre tort aux yeux d’Hédouville : c’était de paraître disposé à accepter l’alliance de la Grande-Bretagne contre la France, à proclamer l’indépendance de la colonie ; car, relativement aux États-Unis, cette alliance ne pouvait consister pour eux qu’à jouir de l’avantage d’approvisionner cette colonie. Mais encore, peut-on penser qu’un homme aussi éclairé, croyait réellement à la possibilité de cette indépendance de la part de T. Louverture, au point d’y entraîner la population noire et de couleur ? Durant son séjour à Saint-Domingue, n’avait-il pas dû reconnaître le dévouement de cette population à la France, et sa haine pour les Anglais ? T. Louverture les avait-il moins combattus que Rigaud ? Hédouville ne pouvait soupçonner que les colons, capables de cette félonie, par les faits antérieurs ; mais du moment que le gouvernement français réagissait contre les anciens affranchis pour préparer la réaction contre les noirs, ces colons n’avaient plus de motifs pour désirer une séparation de la métropole ; et l’agent du Directoire pouvait et devait être rassuré sur leur compte : aussi avons-nous vu comment il les a amnistiés.

Il faut donc chercher les motifs de sa conduite, de ses actes à son départ, dans la combinaison politique longuement méditée, dont nous avons parlé à l’occasion de la mission de l’agence de 1796. Elle avait eu pour but de détruire le prestige et l’influence de la classe des hommes de couleur, et l’agence n’y avait réussi qu’en partie, par l’attitude prise par Rigaud. Sonthonax avait opposé les nouveaux libres de 1793 aux anciens affranchis. Hédouville, en dégageant Rigaud de toute obéissance à son chef hiérarchique, en le chargeant seul du commandement du Sud, en le divisant ainsi avec T. Louverture, voulut opposer les anciens affranchis aux nouveaux libres, pour arriver toujours au même résultat : — rétablir la classe blanche dans sa prépondérance politique. T. Louverture, personnifiant les nouveaux libres, et Rigaud les anciens, leur désunion pouvait amener celle des deux classes. Ce résultat qu’on désirait, qu’on espérait obtenir, serait arrivé pendant la présence de Sonthonax, si l’abnégation, disons mieux, si les sentimens fraternels de Rigaud n’avaient pas déjoué cette manœuvre impie, en allant au-devant de T. Louverture, en lui tendant la main. Mais, en 1798, après l’expulsion des Anglais, Hédouville ayant étudié le caractère de T. Louverture, était assuré qu’il suffisait de sa lettre pour amener cette effroyable division. Il l’écrivit, parce qu’il avait vu Rigaud soumis à son chef.

Il remplit enfin l’objet prévu dans la lettre de Sonthonax à Bauvais, en date du 18 août 1797, où il lui annonçait une paix prochaine en Europe, qui donnerait au Directoire exécutif la facilité (peut-être le plaisir) d’atteindre les grands coupables, les meneurs des factions, sans recourir aux hasards d’une guerre civile. Or, comme cette paix n’avait pas eu lieu, et que le gouvernement français n’avait pu accomplir son vœu, son agent alluma cette guerre civile par ses actes[6].

Si le général Hédouville, dont nous honorons d’ailleurs le caractère personnel comme homme privé et public, n’avait pas eu cette mission éventuelle par ses instructions secrètes ; si Rigaud avait réellement effacé à ses yeux les torts que lui trouvait le Directoire exécutif, d’après le rapport de l’agence de 1796, ne se fût-il pas rendu dans le Sud auprès de ce général, lorsque T. Louverture le força à s’embarquer ? Etait-il, à l’égard de Rigaud, dans la même position que Sonthonax ? Eh quoi ! Hédouville, agent de la métropole, militaire de valeur, général renommé, sachant l’attachement de la population colorée de Saint-Domingue pour la France, ne sentait pas qu’en se rendant dans le Sud, il réunirait à son autorité, non-seulement ce département, mais celui de l’Ouest ? Conçoiton alors le succès d’une résistance de la part de T. Louverture à cette autorité nationale, soutenue par les troupes du Sud et de l’Ouest, ayant Rigaud et Bauvais sous ses ordres ? L’agent avait plusieurs fois démontré à T. Louverture qu’il avait les mêmes pouvoirs dans la colonie que le Directoire exécutif en France ; il lui avait rappelé le texte d’une loi qui ne conférait le titre et le rang de général en chef à un officier supérieur que pendant une campagne ; en proclamant la destitution de T. Louverture, en vertu de cette loi et de ses pouvoirs, au nom de la France, de cette France pour laquelle on venait de repousser les Anglais, est-ce que toutes les troupes du Nord elles-mêmes n’auraient pas fait défection à T. Louverture pour se ranger sous les ordres de l’agent ? Elles l’eussent fait d’autant mieux, que tous les actes du général en chef parlaient toujours de la soumission due à la France. Les colons seuls auraient fait des vœux en faveur de leur ami.

Ce n’est donc pas une faute que commit Hédouville en cette occasion[7] que de ne pas se rendre dans le Sud ; ce fut bien le résultat de sa mission. Comment ! il abandonne la colonie au moment où il croit que T. Louverture s’entend avec les Anglais, les Américains et les émigrés, pour la ravir à la France ! Un général fuit ainsi, lorsque la conservation du territoire a tous les élémens de la défense dans une armée aguerrie ! Etait-ce la crainte d’être capturé par les Anglais, qui l’empêchait d’aller dans le Sud ? Mais il n’a pas craint de l’être en allant en France.

Que fût-il arrivé de pis, s’il s’était porté dans le Sud ? Que les Anglais auraient soutenu T. Louverture sur les côtes avec leurs vaisseaux ; car ils n’avaient plus de troupes à proximité, et il eût été même impossible à toute troupe anglaise de débarquer pour se mêler aux troupes coloniales du Nord. Mais alors même, la moitié de Saint-Domingue français et la partie espagnole seraient restées sous l’autorité de l’agent. De nouveaux ordres du Directoire exécutif venant ensuite fortifier l’autorité de cet agent, T. Louverture eût été vaincu : il était impossible qu’il ne le fût pas.

Ces considérations n’ont pu échapper à un homme, un militaire aussi distingué que le général Hédouville. Supposer le contraire, c’est admettre une faible portée politique à son esprit, et nous ne pouvons lui faire cette injure. Donc, en partant ainsi, en semant la division entre Rigaud et T. Louverture, il a obéi à sa mission.

Non, il n’a pas pu être fâché de l’alliance du général en chef avec les colons et les émigrés : il savait bien à quoi s’en tenir sur le prétendu attachement de ces hommes pour T. Louverture ; il n’ignorait pas, ou il devait prévoir qu’ils finiraient par s’entendre avec la faction coloniale en France, pour le jouer et le livrer à la métropole en temps opportun. En partant, il écrivit à Kerverseau qui était à Saint-Yague : « Je n’ai que le temps de vous annoncer mon départ de Saint-Domingue, où l’autorité nationale vient, encore une fois, d’être méconnue par T. Louverture, qui subira tôt ou tard la peine due à sa perfidie.  »

Pour le moment, et quoi qu’en ait dit de lui le général Hédouville, T. Louverture était plus nécessaire que Rigaud, aux vues de réaction que l’on nourrissait en France contre les noirs. Et la preuve de cette assertion, c’est qu’après le départ forcé d’Hédouville, le Directoire exécutif ne blâma pas le général en chef ; il ne fit aucun acte pour relever Rigaud de la mise hors la loi prononcée contre lui, ni pour confirmer dans ses mains le commandement du Sud ; c’est qu’il ne fît rien non plus pour faire cesser les dissensions entre ces deux généraux, ni pour empêcher la guerre civile qui éclata neuf mois après le départ de son agent ; c’est qu’on abandonna Rigaud à ses propres forces, et qu’on désirait conséquemment qu’il fût vaincu ; c’est qu’enfin,. Roume, nouvel agent, soutint T. Louverture par tous ses actes.

Roume, en effet, remplaça Hédouville. T. Louverture ne comptait pas sur la prévoyance du Directoire exécutif.

Le 1er pluviôse an vi (20 janvier), au moment où Hédouville allait partir, le Directoire exécutif, par un arrêté secret, ignoré de son agent, désigna Roume pour le remplacer en cas de mort. La preuve qu’Hédouville ignorait cet arrêté, c’est qu’en partant il écrivit à Roume pour lui dénoncer T. Louverture, en l’engageant de n’avoir aucune correspondance avec le général en chef, dont il eut soin cependant de ne pas prononcer la destitution, quoiqu’il en eût les pouvoirs.

Kerverseau nous donne quelques particularités à cet égard.

« Un incident, dit-il, que personne n’avait prévu, semblait devoir donner aux affaires une direction nouvelle. Au moment où Toussaint se croyait débarrassé de toute autorité supérieure, un nouvel agent se trouvait tout-à-coup au milieu de la colonie, comme par enchantement. Lors du départ d’Hédouville pour Saint-Domingue, le ministre de la marine avait secrètement déposé entre les mains du contrôleur Domaine, un paquet cacheté qui ne devait être décacheté qu’en cas de mort de l’agent. Peu de jours après son embarquement forcé, Dumaine, jugeant que, relativement à la colonie, cet embarquement équivalait au cas de mort, présenta ce paquet au général en chef[8]. La première enveloppe levée, on en trouve également deux autres cachetées et adressées au citoyen Roume. Personne ne douta plus qu’ils ne continssent sa nomination éventuelle aux fonctions de l’agence, et ces conjectures se vérifièrent… Roume, continue Kerverseau, dans sa première mission (en 1791), n’avait pas donné une haute idée de sa politique et de sa fermeté. Celle que ses collègues dans l’agence du Directoire avaient répandue de la singularité de ses systèmes et de la nullité de ses moyens, n’avait pas contribué à le rehausser dans l’opinion, et cela même pouvait être un bonheur dans la circonstance ; car le général en chef n’aurait pas reçu un agent qu’il ne se serait pas cru sûr d’asservir, et aurait également redouté l’affreuse énergie du crime et le noble courage de la vertu… Il eût été difficile de fabriquer un personnage plus propre, dans les conjonctures, au rôle qu’il convenait à Toussaint de lui faire jouer. Il le sentit, et s’empressa de profiter de l’occasion qui lui était offerte de ménager les apparences avec la République, et de faire de l’autorité nationale elle-même un instrument et un appui de son ambition. Il se joignit donc à l’administration municipale du Cap, pour inviter le citoyen Roume à venir prendre les rênes du gouvernement. »

Ainsi, ce ne fut pas de son propre mouvement que T. Louverture appela Roume.

Nous remarquons ici que les instructions du Directoire exécutif à ce nouvel agent, qui recueillait la succession du mort, étaient doubles, puisqu’il y avait sous la première enveloppe du paquet, deux autres cachetés : l’un, sans nul doute, contenant des instructions ostensibles, basées sur de beaux principes ; l’autre, contenant des instructions secrètes, basées… sur quoi ? La conduite de Roume répondra à cette intéressante question ; et l’on verra que ce personnage était aussi bien fabriqué pour le rôle auquel le Directoire exécutif le destinait, que pour celui qui convenait à T. Louverture.

Quel était le but de ce dernier, par le renvoi d’Hédouville ? De gouverner Saint-Domingue comme il l’entendait, au profit de son insatiable ambition. S’il arriva à cette conception hardie, audacieuse, n’est-ce pas à Laveaux, à Sonthonax, et même au Directoire exécutif, à leur politique machiavélique, qu’on doit le reprocher, si toutefois on peut trouver T. Louverture coupable d’avoir conçu un projet aussi gigantesque ? Le système adopté par le gouvernement français et ses agens avait cru trouver en lui un instrument aussi docile qu’il était effectivement utile ; mais il sentit sa valeur ; il crut que ses capacités lui donnaient le droit de gouverner la colonie : il voulut en user, en dépit de la France.

Oh ! ce n’est pas nous qui lui reprocherons une telle ambition ; car elle était trop naturelle de sa part. Notre devoir consistera seulement à le suivre dans tous ses procédés, à constater quel usage il fit de son pouvoir, de son autorité. Si l’histoire nous donne les moyens de prouver qu’il a fait le bien en faveur de toutes les classes de la population, sans distinction entre les hommes, en se fondant sur les principes éternels qui régissent les sociétés, nous lui décernerons les louanges qu’il aura méritées. Mais si, au contraire, son administration a été oppressive, s’il a fait le mal, pouvant faire le bien, nous flétrirons sa mémoire.


Après avoir produit la correspondance et les actes officiels qui ont eu lieu entre l’agent Hédouville et T. Louverture, depuis l’arrivée du premier jusqu’à son départ, nous pourrions nous dispenser de relever diverses erreurs commises par Pamphile de Lacroix dans ses Mémoires, en ce qui concerne les relations du général en chef avec Rigaud. Mais comme ces erreurs ont été reproduites par M. Madiou, dans son Histoire d’Haïti, et que cet auteur en a ajouté d’autres provenant des traditions populaires de notre pays, nous croyons qu’il est de notre devoir de les examiner ici, afin de les réfuter toutes ensemble, et de détruire ce qu’elles auraient de fâcheux, en induisant l’opinion des contemporains et de la postérité dans de fausses appréciations, sur les faits historiques et sur la conduite respective de Rigaud et de T. Louverture, ces deux grandes figures qui ont brillé dans nos annales.

Que notre compatriote nous pardonne cet examen que nous entreprenons dans l’intérêt de la vérité : cette vérité est trop utile aux peuples, pour qu’un auteur craigne de blesser la susceptibilité d’un devancier dans la carrière de l’histoire. Il faut la dire aux hommes, pour honorer l’histoire et les porter à se prémunir contre des idées et des opinions qui les entraîneraient, à leur insu, dans des sentimens indignes d’eux et qui leur nuiraient essentiellement.

À l’égard de T. Louverture, si Pamphile de Lacroix, de même que Kerverseau, le représente comme jaloux de Rigaud[9], lui-même a fait éclater ce sentiment regrettable pour sa propre gloire, dans sa lettre àHédouville, en date du 22 septembre : il avait trop de mérite pour être jaloux.

Mais quant à Rigaud, que Pamphile de Lacroix offre à l’histoire comme « étant toujours disposé à accuser le général de Laveaux de favoriser les nouveaux libres ; comme ayant vu avec autant de jalousie que de peine la promotion de T. Louverture au grade de général de division ; comme faisant peser le joug le plus dur sur les noirs, la défiance la plus inquiète sur les blancs ; [10] c’est là tout un système créé par l’imagination de cet auteur.

Nous avons assez prouvé dans ce volume, que Rigaud n’avait aucun sentiment hostile pour les noirs, tout en convenant qu’il n’aimait pas les colons. Pour les noirs, c’eût été de sa part une absurdité ; et les noirs eux-mêmes ont démenti cette assertion, par leur attachement à Rigaud. Pour les colons, c’est autre chose. Qui les aima jamais, qui pouvait aimer des hommes qui haïssaient leurs enfans, qui n’étaient point attachés à leur patrie, à la France, puisqu’ils livrèrent sa colonie à ses éternels ennemis ? Qui pouvait estimer les émigrés, fuyant le sol natal pour aller partout solliciter les puissances étrangères de l’envahir, afin d’étouffer la liberté du peuple français ? Les émigrés, qui se mirent dans les rangs de leurs armées pour combattre leurs concitoyens, leurs frères ? Mais quant aux autres blancs français attachés à leur pays, qui le défendirent avec tant d’énergie, qui recueillirent tant de gloire, Rigaud les estimait, — comme on estime les Russes qui brûlèrent leur vieille capitale pour sauver l’indépendance de leur pays, — comme on estime les Espagnols qui maintinrent leur nationalité par leur courage.

Rigaud a prouvé qu’il n’était point jaloux de la promotion de T. Louverture au grade de général de division, au rang de général en chef, en prenant envers lui l’initiative d’une correspondance intime, en obéissant constamment à ses ordres jusqu’au départ d’Hédouville. Nous examinerons plus tard ce qui s’est passé entre eux après cet événement.

Cela posé, détruisons d’autres erreurs. Pamphile de Lacroix a fait faire à Rigaud, un premier voyage au Cap en compagnie de T. Louverture, peu après l’arrivée d’Hédouville. Nous avons prouvé que T. Louverture se rendit d’abord seul au Cap, et ensuite qu’il y fut avec Rigaud, quatre mois après l’arrivée de l’agent. Mais cet auteur dit encore :

« Le général Hédouville, ne sachant comment mettre un terme aux contrariétés qu’il éprouvait (de la part du général en chef), prit le parti, pour ne pas irriter les soupçons de T. Louverture, de l’appeler au Cap avec le général Rigaud, sous prétexte d’avoir des instructions nouvelles à leur communiquer[11]. »

Et à ce sujet, cet auteur cite, avec la plus grande crédulité, un monologue qui aurait été tenu par T. Louverture au passage de Rigaud au Port-au-Prince : d’où il résulte que ce dernier aurait été une seconde fois au Cap. Ce monologue, dit-il, il le tient d’un créole (un colon) digne de foi, qui l’aurait entendu de la bouche de T. Louverture qui le prononça d’une voix creuse et inspirée.

Les Mémoires prennent quelquefois la forme du Roman, et dans cette circonstance, Pamphile de Lacroix en a fait un, d’après son créole.

Il produit ce prétendu monologue et ce voyage de Rigaud, après la prise de possession du Môle. Or, nous avons prouvé qu’Hédouville ne manda que T. Louverture auprès de lui, qu’il n’avait pas appelé Rigaud, même pour le premier voyage de ce général. Nous avons encore prouvé qu’en sortant du Môle, T. Louverture était au Port-de-Paix le 13 octobre, et aux Gonaïves le 21 ; qu’il fut de ce dernier lieu sur l’habitation D’Héricourt, pendant que l’affaire du Fort-Liberté se passait ; et cela, d’après ses propres lettres. Son rapport au Directoire exécutif, dont nous avons cité un passage expliquant sa conduite dans cette circonstance, corrobore les faits déclarés par lui dans sa correspondance avec Hédouville[12]. Il n’était donc pas au Port-au-Prince en ce moment. S’il n’y était pas, et si Rigaud n’a pas été appelé par l’agent (dont nous avons lu toute la correspondance officielle), comment donc ce monologue aurait-il pu être tenu ? Cette fable, ingénieusement inventée après les événemens, est détruite par ces circonstances mêmes. Le lecteur n’a qu’à prendre le volume de Pamphile de Lacroix pour s’en convaincre ; car, s’il fait aller Rigaud au Cap, il a soin de ne pas dire comment il est retourné dans le Sud.

Quant à M. Madiou, qui admet comme nous, deux voyages de T. Louverture au Cap, et un seul de la part de Rigaud ; plaçant aussi le voyage de ce dernier après la prise de possession du Môle, il dit, d’après des traditions populaires :

« Que T. Louverture, après son monologue, accueillit Rigaud avec tous les dehors d’une sincère fraternité, quoiqu’il fût bruit au Port-au-Prince de l’arrestation de Rigaud ; qu’ils partirent ensemble dans la voiture de ce dernier ; que, quoiqu’il se montrât peu communicatif et défiant, T. Louverture lui dit de se tenir en garde contre les conseils d’Hédouville ; de ne pas oublier que les hommes de couleur et les noirs, d’une commune origine, étaient nés pour s’aimer et s’entraider ; que ce n’était que par leur union que l’ancien régime ne pourrait renaître ; que les deux castes devraient s’entendre pour combattre les tendances liberticides du Directoire, proclamer l’indépendance de Saint-Domingue et s’isoler par ce grand acte des réactions qui, déjà, s’opéraient en France contre la liberté générale ; que Rigaud écouta favorablement le discours de Toussaint, si ce n’est ce qui avait trait au projet d’indépendance : il lui dit que la France ne rétablirait jamais l’esclavage. Quand ils arrivèrent sur l’habitation D’Héricourt dans le Nord, Toussaint réunit tous les cultivateurs de ce quartier, et leur présenta Rigaud comme un des défenseurs les plus ardens de la liberté, celui qui devait le remplacer.  »

Voilà T. Louverture disposant d’avance de la succession d’un héritage qu’il ne possédait qu’à titre éventuel, tant est grand son amour pour Rigaud et pour les hommes de couleur, faisant d’ailleurs deux castes entre les hommes de la race noire. Le voilà non moins préoccupé du bonheur des noirs, et visant à l’indépendance de la colonie pour le leur assurer.

Mais bientôt :

« Rigaud, accueilli avec la plus grande cordialité par Hédouville, a des entretiens secrets avec lui. T. Louverture s’en montre inquiet. Il réitère au général de couleur les conseils qu’il lui avait donnés et lui propose de nouveau de se détacher de la France. Rigaud s’en montre indigné ; il obtient une entrevue d’Hédouville. Pendant cet entretien, Hédouville fait appeler T. Louverture qui ignorait que son rival fût dans ce moment au palais national. Le général en chef est introduit, en attendant que l’agent du Directoire vienne le recevoir, dans un salon qui n’était séparé que par une cloison de celui où se trouvait Rigaud. Il entend le général de couleur déclarer à Hédouville, qu’il lui avait proposé de se rendre indépendant de la France. Rigaud se retire, et T. Louverture voit aussitôt l’agent se présenter devant lui avec une physionomie courroucée qui le déconcerte. T. Louverture se trouvait au pouvoir d’Hédouville ; il pouvait être enlevé et jeté à bord d’un des bâtimens de la rade ; il lui dit qu’il n’avait tenu ce langage à Rigaud, qu’afîn de sonder ses intentions[13]. »

Ces traditions, que M. Madiou rapporte, d’après le témoignage de vieux Haïtiens, qui auraient été employés dans le palais qu’habitait Hédouville au Cap, ne méritent pas plus de créance que le prétendu monologue fourni par le créole de Pamphile de Lacroix : elles sont invraisemblables, absurdes. Ces vieux Haïtiens ne pouvaient être que dans une condition obscure, servile ; et dès-lors comment auraient-ils pu savoir de telles choses, passées entre des hommes tels qu’Hédouville, Rigaud et T. Louverture ?

Il nous suffirait de nous en tenir à la relation déjà donnée du voyage de Rigaud avec le général en chef, pour renverser cet échafaudage où Rigaud est représenté comme sollicitant une entrevue de l’agent pour trahir la confiance de T. Louverture, commettant envers son chef, son frère, la plus lâche délation, quoique M. Madiou dise de lui qu’il avait un caractère audacieux et chevaleresque. Ce dernier terme exclut la possibilité d’une telle bassesse ; car on n’est pas chevaleresque sans avoir de l’honneur, et l’honneur exclut la trahison de confidences intimes.

Mais, pour apprécier ces traditions, qu’on se rappelle donc que T. Louverture, essentiellement politique, était d’un caractère très-méfiant ; il devrait d’autant plus se tenir en garde contre Rigaud, son rival, d’après M. Madiou lui-même. Ce n’est pas T. Louverture qui aurait commis une telle faute, après avoir tenu le monologue que cet auteur rapporte aussi, lequel prouverait qu’il se méfiait déjà de Rigaud, au point de vouloir le faire arrêter à son passage au Port-au-Prince. Et T. Louverture aurait dévoilé toute sa pensée, toutes ses vues à Rigaud ! Il l’aurait recommandé aux cultivateurs du Nord, comme son futur successeur au pouvoir, après avoir dit que la caste des mulâtres est supérieure à la caste des noirs ! T. Louverture aurait fait un tel aveu !…

Ensuite, quelles étaient donc les preuves qu’il avait données jusque-là de son attachement aux hommes de couleur, aux mulâtres enfin, pour qu’il fût porté à appeler l’attention de Rigaud sur la nécessité de ne pas se désunir, de maintenir au contraire l’union entre les deux classes ? Qu’on se rappelle les termes de ses lettres à Laveaux, de la proclamation qu’il lâcha à propos de Villatte, M. Madiou les a sans doute ignorées, pour avoir parlé ainsi des sentimens de T. Louverture. Toute sa conduite dans l’affaire du 30 ventôse n’avait-elle pas décelé plutôt son antipathie pour les hommes de couleur, pour ces monstres que l’enfer a vomis sur la terre de Saint-Domingue ?

Mais, nous le répétons, aux yeux de T. Louverture, les mulâtres, les noirs, les blancs eux-mêmes quoiqu’il parût les aimer, tous les hommes enfin, n’étaient que des instrumens qui devaient servir à son élévation, à son ambition démesurée, à la satisfaction de son orgueil. Il n’en haïssait aucun, ou il les haïssait tous. C’est plutôt les haïr que les aimer, quand on adopte le système de gouvernement indiqué par Machiavel et qui les fait considérer comme des instrumens, des machines. Un chef doit se conduire autrement à l’égard de ses semblables ; car la nature ne lui a donné aucun droit sur eux : il n’est chef que par leur volonté, et cette volonté est nécessairement intelligente.

M. Madiou prétend encore, toujours d’après les traditions orales, que dans ce même voyage de Rigaud :

« Hédouville exalta son patriotisme contre T. Louverture ; qu’il lui confia le commandement du Sud, le rendit indépendant du général en chef ; qu’il lui ordonna de le seconder vigoureusement, dès qu’il commencerait ses attaques dans le Nord contre le chef noir ; qu’Hédouville et Rigaud gagnèrent au parti de la métropole Pierre Michel, Barthélemy, Golard, Bellegarde, Dalban, tous officiers d’une grande influence ; que des cultivateurs de diverses communes furent aussi gagnés au parti de Rigaud ; que Rigaud partit pour le Sud… en organisant des conspirations sur toute sa route contre T. Louverture qu’il croyait perdu, etc ; qu’enfin, à Léogane, l’adjudant-général Pétion faisait clandestinement la propagande en faveur de Rigaud[14]. »

Or, pour réduire au néant toutes ces imputations de la tradition, calomnieuses contre Rigaud, nous n’avons qu’à rappeler au lecteur qu’il alla une seule fois au Cap avec T. Louverture, qu’il en revint avec lui et se sépara de lui au Port-au-Prince, après avoir reçu ses ordres et ses instructions pour marcher contre les Anglais à Jérémie. Hédouville ne lui a donné qu’en partant, le commandement du Sud, par la lettre du 22 octobre qui le rendait indépendant de l’autorité du général en chef. Rigaud aurait-il pu conspirer en présence de T. Louverture ?

Et Hédouville qui fut forcé de s’embarquer, devait commencer des attaques contre le chef noir ? Avec quelles troupes eût-il pu agir ainsi, quand il a dû recourir à T. Louverture pour l’inviter à aller apaiser les troubles du Fort-Liberté ?

N’imputons pas, même à Hédouville, des projets que le bon sens réfute.

Et Pétion, qui est resté auprès de Laplume jusqu’à l’approche des premières hostilités de la guerre civile ; Pétion, qui estimait si peu Rigaud, aurait fait la propagande pour lui ! Quelle pauvre opinion avaient donc de cet homme célèbre, ceux qui ont répandu ces contes ridicules à son égard ?

Oh ! défions-nous de nos traditions populaires ; en les reproduisant sans examen, sans discussion, nous nous exposons à nous égarer nous-mêmes, et à égarer les générations présentes et futures, en leur présentant la plupart de nos révolutionnaires sous un faux jour. L’histoire exige plus de certitude dans le narré des faits.

Que d’événemens contemporains se passent souvent sous les yeux d’un écrivain, dans lesquels la conduite d’un chef ou des hommes politiques est dénaturée par des calomnies enfantées par l’erreur ou la mauvaise foi ! Comment se rapporter alors aveuglément à des traditions populaires qui datent de plus de cinquante ans ?

RÉSUMÉ DE LA TROISIEME ÉPOQUE.


Pendant cette époque, on voit la colonie de Saint-Domingue, livrée en partie aux étrangers par les colons français, dans l’impossibilité d’être secourue par la métropole qui est engagée elle-même en Europe, dans une guerre générale pour le triomphe des principes de sa révolution et pour la défense de l’indépendance de son territoire.

La colonie ne peut donc être défendue que par les hommes de la race noire, que la métropole avait élevés à la dignité de citoyens français ; car il n’y a que quelques centaines d’Européens restés fidèles au drapeau tricolore : la plus grande partie des officiers et des soldats avaient suivi le torrent de la trahison.

En ce moment, le gouverneur général est Laveaux, brave militaire, courageux soldat, mais dont l’esprit borné comme politique a déjà fait entrevoir que, sous ce rapport, il sera au-dessous de la mission qui lui est dévolue.

Autour de lui sont Villatte et T. Louverture qui le secondent dans la défense du territoire ; dans l’Ouest et dans le Sud, sont Bauvais et Rigaud qui défendent aussi ces provinces : tous s’empressent de donner à Laveaux des témoignages de leur soumission pour l’aider dans sa tâche. Ces notabilités militaires et leurs subordonnés se sont placés à la hauteur de leurs devoirs : dirigeant leurs frères, les organisant en troupes régulières, ils obtiennent bientôt contre les étrangers des succès tels, que six mois après le départ des ex-commissaires civils pour la France, le triomphe de sa cause et de la liberté générale n’est plus douteux. L’année 1794 se termine aussi glorieusement ; qu’elle avait paru désespérante à son aurore.

Une nouvelle année commence par d’autres succès militaires dans les lieux soumis plus immédiatement au gouverneur général. Un navire de guerre arrive alors de France avec quelques munitions et une nouvelle notification de la loi sur la liberté générale. La France, persistant dans sa justice, communique ainsi une nouvelle énergie à ses défenseurs ; et elle apprend à son tour qu’ils se sont rendus dignes de son amour et de sa reconnaissance.

Mais bientôt, le gouverneur général, par son incapacité politique, se livrant à des intrigues indignes de son rang, déconsidérant son autorité, devient cause de rivalités et de jalousies entre Villatte et T. Louverture ; il excite celui-ci contre l’autre, en cédant à ses flatteries qui le font préférer, T. Louverture exploite cette situation au profit de son ambition. Dans ses préventions nées des suggestions qu’il a reçues précédemment de Sonthonax et de Desfourneaux, Laveaux étend contre une classe entière les reproches qu’il croit avoir le droit de faire à Villatte, devenu l’objet de son aversion : il transmet ses préventions injustes au gouvernement de la métropole.

Cependant, dans l’intervalle, ce gouvernement apprend les succès obtenus contre l’ennemi, et les espérances qu’ils faisaient naître pour son expulsion du territoire colonial ; il envoie des récompenses nationales à Villatte, T. Louverture, Rigaud et Bauvais, qui se sont distingués par leur bravoure : ils deviennent des généraux de l’armée française. Les autres officiers et leurs courageux soldats reçoivent aussi l’hommage de la reconnaissance de la patrie, par la déclaration solennelle qu’ils en ont bien mérité. Tous comprennent la gloire qu’il y a de lui appartenir, en apprenant eux-mêmes ses brillans succès en Europe : ils redoublent d’efforts pour se rendre encore plus dignes d’elle. Ces succès ont été cause que l’une des puissances qui convoitaient la colonie s’est vue forcée de céder sa colonie voisine à la France ; et ce résultat vient augmenter les chances de salut pour Saint-Domingue.

Pendant cette même année, les anciens commissaires civils ont subi en France, à raison de leurs actes dans la colonie, un procès que leur a intenté la faction des colons. S’ils ont réussi à en sortir victorieux, ces débats fameux n’ont pas moins révélé les causes réelles de la liberté générale des noirs : c’est la nécessité occasionnée par des circonstances impérieuses qui avait porté les commissaires à la proclamer, sans autorisation spéciale de la convention nationale ; et bien que celle-ci eût solennellement confirmé cette mesure juste et politique, fondée sur les principes éternels du droit de tout homme à être libre, la faction coloniale se prévaut de cet aveu pour tâcher d’amener une réaction à cet égard. Elle publie des écrits dans ce but ; par eux elle essaie de corrompre l’opinion publique. Elle trouve jusque dans le sein de la nouvelle représentation nationale, des organes, des agens qui la secondent dans ses projets. Elle réussit à y faire exprimer une sorte de regret contre l’émancipation des noirs.

Quoique les débats de l’accusation et de la défense aient dévoilé les turpitudes, les excès, les crimes des colons de Saint-Domingue contre leurs victimes, on se prévaut encore des actes de représailles commis par celles-ci, pour les faire paraître indignes des droits que la France leur a reconnus.

C’est surtout contre la portion la plus éclairée de la race noire que la faction coloniale dirige sa haine ? parce qu’elle a déjà acquis une influence réelle par la position que lui a faite la guerre contre l’étranger ; et cette faction trouve dans les rapports mensongers, malveillans du gouverneur général et de son adjoint, Européen comme lui, un nouveau moyen d’insinuation contre cette classe. Celle-ci est enfin représentée, dénoncée à la France et à son gouvernement, comme voulant l’indépendance de la colonie qu’elle défend cependant, contre la puissance maritime qui l’a envahie parla trahison de cette faction elle-même.

Dans cet état de choses, le gouvernement de la métropole conçoit l’idée d’envoyer de nouveaux agens à Saint-Domingue, pour y maintenir son autorité.

Mais dans cette colonie, les fautes du gouverneur général, son despotisme inintelligent, ses injustices, réunis aux mauvaises mesures financières adoptées par H. Perroud, ont été cause de la violation du respect dû à leur caractère public : ces deux autorités ont été incarcérées par une cabale, dans laquelle des membres de la faction coloniale ont joué un rôle influent. Dégagées de cette incarcération momentanée par quelques officiers dirigés par l’influence de T. Louverture, le gouverneur général et son adjoint ne trouvent de coupables que Villatte et les autres hommes de couleur, parce que Villatte a eu effectivement le tort de ne pas faire respecter ces autorités supérieures dans cette conjoncture.

À ce moment arrive Roume, agent de la métropole, avec une mission spéciale dans la colonie cédée à la France. Apprenant ces faits récens, il tente d’opérer la réconciliation entre tous ces hommes aigris l’un contre l’autre, en leur faisant savoir les trames ourdies par la faction coloniale pour leur désunion. Il allait y réussir peut-être, lorsque ses collègues arrivent sur le théâtre même des événemens.

Dès-lors tout espoir de modération et d’indulgence s’évanouit ; car les vaisseaux français ont porté dans leurs flancs un ange de discorde. C’est Sonthonax, ancien commissaire civil, vainqueur dans sa lutte contre les colons. Le gouverneur général, flétri dans son autorité, a été sa créature ; en partant prisonnier de la France, il lui avait suggéré ses préventions contre la classe éclairée de la population noire dont le gouverneur général se plaint en ce moment.

Cet ancien commissaire, président de la nouvelle commission civile, se targue de son passé, se rappelle qu’il a été le premier à proclamer la liberté générale des esclaves ; il se croit une idole pour ces nouveaux libres. Il trouve les circonstances propices à ses rancunes, à ses vues personnelles ; il se fonde encore sur les instructions secrètes que l’agence a reçues du Directoire exécutif. Il s’abandonne alors à toute la fougue de son caractère, pour exercer ses rancunes et ses vengeances.

Sonthonax trouve dans la violence de Leblanc, dans la bonhomie passive de Giraud, dans la nullité politique et la coupable condescendance de J. Raymond, tous les élémens d’une direction des affaires vers les agitations et les injustices : il s’empare de cette direction.

L’agence est chargée de porter dans la colonie la nouvelle constitution de la République française, qui consacre tous les droits des hommes qui en composent la population ; mais elle ajourne la publication de ce pacte social, afin de pouvoir exercer une autorité dictatoriale, arbitraire. L’absolutisme de Sonthonax ne peut en connaître* en exercer d’autre ; il l’avait prouvé dans sa première mission. L’autorité militaire prend un nouvel essor sous cette impulsion.

Le premier acte de l’agence est la déportation de Villatte ; le second, une injuste accusation contre la classe entière des hommes de couleur et contre Pinchinat, dont les talens politiques en avaient fait le chef sous ce rapport. Par un raffinement de perverse injustice, cette classe est représentée comme visant — à l’indépendance de la colonie, — à la destruction de la race blanche, — à l’asservissement des noirs. Cette odieuse imputation est calculée pour la faire honnir de tous les Européens, pour exciter contre elle l’animadversion des noirs : elle est le fruit de la conception d’un système qui tend à reconstituer l’influence et la prépondérance de la race blanche à Saint-Domingue, que Sonthonax surtout avait détruites dans sa première mission. Ce système préconçu est dans ses instructions émanées du Directoire exécutif, égaré par le gouverneur général et H. Perroud ; il entre dans les vues de la faction coloniale qu’on veut favoriser, quoique la plupart des colons soient à ce moment soumis aux Anglais.

En cherchant ainsi à détruire le prestige et l’influence de la classe la plus éclairée de la population noire, on doit inévitablement arriver à la réaction projetée contre les nouveaux libres, et Sonthonax qui les aime est aveuglé par ses passions ; il n’aperçoit pas ce résultat dans l’avenir.

Cependant, l’accusation portée contre Pinchinat et ses frères, l’ordre d’arrestation lancé contre lui et Lefranc, provoquent dans la province du Sud une résistance énergique de la part de la population : le sang coule, par la faute et l’injustice de l’agence qui y envoie, pour exécuter ses ordres arbitraires, des délégués perfides et un sabreur brutal, qui excitent encore la résistance par l’immoralité et la débauche qu’ils étalent dans leur mission. L’excommunication fulminée contre les chefs de cette province la force à l’isolement, à la scission avec l’autorité nationale dans la colonie. Celle de la métropole, de nouveau égarée, la met hors la loi.

Mais, sous les yeux mêmes de l’agence, dans la province du Nord où elle siège, des faits monstrueux, des soulèvemens ont lieu de la part d’une minorité de la population noire qu’elle semble vouloir favoriser. Elle s’en prévaut pour déclarer cette province en danger, pour faire régner la loi militaire, au moment où elle vient enfin de proclamer les garanties constitutionnelles. Et pour justifier cette déclaration, elle accuse secrètement, par sa correspondance avec le gouvernement directorial, la masse des noirs et leurs chefs qu’elle a d’abord prônés ; ils sont représentés à leur tour comme hostiles aux Européens.

Ainsi, les deux branches de la race noire sont calomniées ; la faction coloniale doit indubitablement réussir dans ses desseins pervers.

C’est dans de telles circonstances que l’agence annule des élections faites dans l’Ouest et dans le Sud, et fait procéder à d’autres, dans une assemblée unique, pour la représentation générale de la colonie au corps législatif : les électeurs de ces deux provinces n’y concourent pas. Pendant ces élections, l’influence personnelle de T. Louverture, qui s’est vu appelé à la lieutenance du gouvernement par Laveaux, qui a été ensuite élevé en grade par Sonthonax, a fait nommer députés ces deux hommes qu’il désire remplacer : le premier, en sa qualité de général en chef, le second, dans la direction des affaires.

Cependant, le Sud, qui a fait scission avec l’agence, s’organise sous les ordres de Rigaud, mis hors la loi ; ce général continue à défendre le territoire contre les Anglais, et s’entend secrètement avec T. Louverture qui agit de même.

La dislocation de l’agence survient par le départ volontaire de Giraud et de Leblanc. Des deux membres qui restent dans la colonie, le plus capable absorbe toute son autorité. Sonthonax se livre alors avec une nouvelle énergie à l’exercice du pouvoir absolu. Il fait procéder à de nouvelles élections pour compléter la représentation coloniale au corps législatif ; et cette fois encore, une seule assemblée est donnée arbitrairement à la colonie : ses créatures seules sortent de l’urne électorale.

Cette opération est à peine achevée, qu’il fait arrêter d’une manière vexatoire, son ancien favori Desfourneaux, sur qui il avait compté pour la désorganisation du Sud : il le fait détenir arbitrairement dans un fort.

Sonthonax élève aussitôt, au grade de général en chef de l’armée, T. Louverture qu’il espère retenir dans les liens de la reconnaissance à sa personne.

Sa correspondance avec ce général et les autres chefs militaires ne respire plus qu’une politique inquiète, qui s’efforce de les désunir tous pour mieux les dominer. Mais l’homme même qu’il a promu au premier rang dans l’armée, profite du mécontentement général pour le contraindre à quitter la colonie.

À son tour, Sonthonax est accusé — d’avoir voulu proclamer l’indépendance de la colonie, en égorgeant tous les Européens. Son collègue, J. Raymond, lâchement égoiste, est complice de l’attentat commis à son égard.

À son arrivée en France, le Directoire exécutif se décide à lui donner un successeur, dans la personne d’un militaire de grande renommée : c’est le général Hédouville qui avait pacifié la Vendée.

Dans l’intervalle, une nouvelle activité est donnée à l’organisation des choses et aux opérations militaires, dans le but d’expulser du territoire les Anglais qui occupent toujours les principales villes. Rigaud seconde T. Louverture, reçoit ses ordres et y obéit. J. Raymond est effacé et méprisé par le général en chef.

Les Anglais prennent enfin la résolution d’évacuer la colonie, au moment où le nouvel agent y arrive. L’amnistie accordée aux colons qui avaient trahi la cause de la France est étendue aux émigrés par T. Louverture : ce fait met Hédouville en mésintelligence avec lui. D’autres mesures politiques et administratives les divisent encore davantage, et font pressentir un nouvel attentat à l’autorité nationale par le général en chef.

Mais Hédouville, pour lui opposer un compétiteur, excite adroitement sa jalousie contre Rigaud, qu’il a la faculté d’arrêter et de déporter, mais qu’il laisse en fonction, malgré la demande de démission que lui fait Rigaud.

L’entier abandon du territoire par les Anglais devient le signal de l’expulsion de l’agent par T. Louverture qui, désormais, ne veut plus souffrir aucune autorité supérieure à la sienne.

Forcé de s’embarquer, Hédouville dénonce T. Louverture comme voulant proclamer l’indépendance de la colonie, et s’alliant avec les Anglais, les Américains et les émigrés. En partant, il dégage Rigaud de toute obéissance au général en chef et lui donne le commandement de tout le Sud : il laisse ainsi dans la colonie le germe de la guerre civile entre ces deux généraux. Cette conduite de sa pari autorise à penser que tel fut le but secret de sa mission. Par la guerre civile, le Directoire exécutif veut arriver à l’amoindrissement du pouvoir entre les mains des hommes de la race noire, pour faire passer la prépondérance politique dans celles des hommes de la race blanche.

Au départ d’Hédouville, on découvre que la prévoyance du Directoire exécutif avait nommé Roume, éventuellement, pour le remplacer. Il est appelé par T. Louverture pour remplir ses fonctions d’agent dans la partie française. Les doubles instructions qu’il reçoit font prévoir que le même système politique va continuer dans la colonie.


Tels sont les faits que nous présente cette troisième époque, comprenant quatre années d’une lutte glorieuse de la part des hommes de la race noire contre des étrangers aguerris. Ils nous préparent aux événemens désastreux qui vont s’effectuer dans l’époque suivante, moins encore par les fautes que par la malveillance du gouvernement de la métropole et de ses agens.

  1. Kerverseau accuse D’Hébécourt, Européen, d’avoir livré ce fort, étant d’intelligence avec T. Louverture. Il fut conservé dans son commandement de la place du Cap, après le départ d’Hédouville.
  2. On pourrait, ce nous semble, appliquer aux Te-Deum de T. Louverture, ce que le dictionnaire de Boisle dit à propos de ce chant de l’Eglise catholique : — « Nous avons souvent chanté des Te-Deum que bien des mères traduisaient « en De profundis.  »
  3. Nous n’avons pu savoir comment Desfourneaux s’était dégagé du Grand-Fort du Port-de-Paix où Sonthonax l’avait fait enfermer. Il est probable qu’il aura dû son élargissement, de même que Pierre Michel, au départ forcé de ce commissaire. Pierre Michel fut condamné ensuite, le 19 juin, à garder les arrêts au Port-de-Paix durant le jour, et à entrer au même fort durant la nuit, par ordre de T. Louverture.
  4. Nous relevons cette injustice de T. Louverture, pour honorer la mémoire d’un homme vertueux que nous avons connu, estimé, aimé, comme tous nos contemporains. Manigat est mort au Cap à un âge avancé, après avoir rempli des fonctions importantes dans la République d’Haïti : il fut universellement respecté et regretté.
  5. Nous avons fait remarquer plus avant, dans une note, qu’Hédouville n’écrivit ni à T. Louverture, ni à Rigaud, sur la tentative de séduction faite par le général Maitland, et qu’il leur répondit verbalement.
  6. « Je sais qu’on a proposé de réduire l’île, en armant les chefs les uns contre les autres, et de mettre à profit leur ambition effrénée, pour les détruire de leurs propres mains. Un tel moyen est facile, sans doute ; mais je ne puis croire que cette politique barbare soit compatible avec la majesté de la première nation du monde… » (Rapport de Kerverseau, en septembre 1801).

    C’est avec bonheur que nous citons cette protestation sortie du cœur d’un Français loyal, qui, ayant été sur les lieux et connaissant les horreurs qu’avait produites la guerre civile du Sud, revendiquait les droits de l’humanité auprès de son gouvernement, en voyant qu’il était encore question de renouveler l’affreuse politique du Directoire exécutif. Il n’est pas moins vrai que ce fut le résultat de la mission d’Hédouville.

    Suivant Thibaudeau (Hist. du Consulat, etc.), cette mission avait pour objet — « d’observer les partis, de les concilier, de contenir l’ambition des chefs et de gagner du temps.  » C’est-à-dire, attendre la paix en Europe pour les écraser.

    Suivant Montholon — « le Directoire parut sourire à la guerre civile entre Toussaint et Rigaud, et mettre dans sa durée la garantie des droits de la métropole. » II fit plus que sourire : il rit de bon cœur, et la France eut ensuite des regrets.

  7. Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 216.
  8. Le Directoire exécutif était aussi fin que T. Louverture : il avait dû prévoir que ce dernier pouvait aussi bien contraindre Hédouville que Sonthonax à s’embarquer, et ce n’est pas seulement en cas de mort de cet agent que ce paquet dut être décacheté : un second arrêté secret a dû être pris. Cela résulte d’une lettre de Roume à Rigaud, du 12 décembre ; il lui dit « que le Directoire l’a chargé d’être son agent, dans des cas semblables au départ d’Hédouville. »
  9. Mémoires, pages 332, 340 du tome 1er.
  10. Mémoires, tome 1er, p. 308, 315, 320.
  11. Mémoires, t. 1er, p. 352.
  12. Kerverseau dit aussi : « Avant et lois de l’événement du Fort-Liberté, le général en chef était à D’Héricourt. »
  13. Histoire d’Haïti, t. 1er, p. 317 et 318. Dans son Voyage dans le Nord d’Haïti, M. Hérard Dumesle parle aussi de ces traditions populaires ; mais il le fait avec cette réserve que l’historien doit toujours mettre lorsqu’il relate des faits dont il n’est pas sûr. Nous sommes heureux de dire ici que nous nous trouvons d’accord avec cet écrivain national sur bien des points de notre histoire. Il est fâcheux que son ouvrage soit si rare dans notre pays.
  14. Histoire d’Haïti, t. 1er p. 319 et 320.