Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.18

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Chez l’auteur (Tome 7p. 510-559).

chapitre xviii.

Pétion retourne au Port-au-Prince, en apprenant la marche de Christophe. — Le fort de Sibert est assiégé et évacué : mort du général Métellus. — Promotion du général Gédéon au grade divisionnaire. — Christophe fait brûler les blessés de Sibert. — Réorganisation de la flotte républicaine. — Abandon de la Croix-des-Bouquets. — Borgella commande la première ligne de défense du Port-au-Prince ; Gédéon, la seconde. — Les batteries ennemies ouvrent leur feu contre la place. — Lys prend le commandement du fort National. — Mort de Verger dans une mine. — Pétion quitte le palais et occupe la loge des francsmaçons. — Petit-Brueil est tué par une bombe. — Borgella est blessé à la tête. — Le général Guerrier enlève les postes de la ligne extérieure, commandés par les généraux Frédéric et Marion. — Borgella lui est opposé et arrête ses succès. — Combats entre la flotte de la République et celle du Nord : F. Bernard est blessé. — Conduite partiale des officiers de deux frégates anglaises. — Pétion ordonne la circulation d’une petite monnaie dans l’arrondissement de Nippes. — Fabrication de fausse-monnaie au Port-au-Prince. — Le général Guerrier échoue, le 31 mai, dans de nouvelles attaques contre les postes commandés par Borgella. — Embauchage des soldats ennemis par ceux de la République. — Le colonel Marc Servant, du 7e régiment de Saint-Marc, provoque la défection de son corps et de deux autres en faveur de la République. — Le général Magny y est entraîné malgré lui. — Christophe revient de Saint-Marc, en apprenant ce fait. — Il convoque ses généraux en conseil de guerre, et ordonne la levée du siège en retournant à Saint-Marc. — Son armée évacue dans la nuit du 14 au 15 juin. — Pétion ne veut pas la poursuivre : motifs qu’il en donne. — Les troupes du Sud retournent à leurs cantonnemens, sur l’ordre que Pétion leur fait donner par Borgella. — Borgella, Lys, Francisque et B. Leblanc retournent aussi dans ce département.


Le chef d’escadron Lerebours avait compris l’importance de la mission dont il était chargé auprès du Président d’Haïti : parti du Port-au-Prince le 22 mars, vers 10 heures du matin, il était rendu aux Cayes le 23, à la fin du jour.

Pétion ne fut nullement étonné de la nouvelle qu’il apportait ; mais il fut heureux qu’elle vînt sitôt convaincre les esprits dans le Sud, de l’urgence de la fraternelle réconciliation qui venait de s’opérer. Le danger commun allait cimenter l’union entre les citoyens des deux départemens, en les réunissant sur le même champ de bataille. À son insu, Christophe servait ainsi la cause de la République, de même qu’il l’avait servie, en envoyant sa députation au Port-au-Prince au moment de l’entrevue du Pont-de-Miragoane, et qu’il venait encore de la servir, par ses étonnantes instructions au général Magny. Les tyrans sont souvent dupes de leur perversité.

Il n’y avait pas de temps à perdre dans l’actualité. Le président fit appeler les officiers généraux présens aux Cayes, et leur communiqua la nouvelle transmise par Lerebours, en leur ordonnant de se tenir prêts à partir avec lui pour le Port-au-Prince, excepté Wagnac et Vaval qui durent rester aux Cayes et à Aquin.

Pétion donna le même ordre aux troupes de l’Ouest venues avec lui ; mais il voulut que ce fût le général Borgella qui commandât à celles du Sud de marcher au Port-au-Prince : nouveau trait de délicate convenance envers celui qui venait de prouver qu’à ses yeux, la patrie était plus chère que le pouvoir. Et quels égards, quelle considération ne témoignait-il pas, par cet acte, aux idées et aux sentimens des citoyens du Sud ! Qui, parmi eux, après cela, pouvait encore garder au fond du cœur, le moindre vestige de rancune contre le chef de l’État. ? [1]

Nous ignorons si le général Bonnet était déjà parti pour l’étranger, quand Lerebours apporta la nouvelle de la marche de l’ennemi commun ; mais, s’il foulait encore de son pied le sol des Cayes, de cette ville où reposent les restes de B. Ogé, de Geffrard, de Rigaud, son devoir était de transformer en cartouches le passeport qu’il avait obtenu, pour aller les brûler au Port-au-Prince, sur les remparts de ce boulevard de la Liberté.

Les troupes avaient défilé dans la nuit même : le 24, au jour, le président et les généraux quittèrent les Cayes ; le 26, à 8 heures du matin, ils entrèrent au Port-au-Prince. On ne peut se figurer ce qu’éprouvèrent soldats et citoyens, quand Pétion arriva dans cette ville, que par le souvenir de son retour après la bataille de Sibert, le 1er janvier 1807 : il semblait à chacun, que l’on ne devait plus rien redouter de la part de l’ennemi.

Dans l’après-midi du même jour, il parut sur la route de la Coupe et sur les mornets environnans : c’était pour commencer l’investissement de la place. Pétion, qui avait fait la tournée de tous les postes, de toutes les fortifications, dès son arrivée, se transporta au fort du Gouvernement et fit tirer plusieurs coups de canon de 24 contre les troupes qui paraissaient : on les vit se retirer.

Dès ce jour aussi, on entendit de la ville, le canon qui grondait contre le fort de Sibert. Quoiqu’il ripostât de la même manière, on put juger que l’ennemi l’emporterait à la fin, même par la famine, le fort n’ayant été construit que pour arrêter sa marche dans la grande route. Il s’y trouvait trop d’hommes agglomérés dans un petit espace, pour qu’il n’y eût pas beaucoup de pertes en tués et blessés. Néanmoins, les généraux Métellus et B. Trichet y tinrent bon pendant les journées des 26, 27, 28 et 29 mars ; mais dans la soirée de ce dernier jour, ils résolurent l’évacuation du fort, pour tenter de traverser les troupes ennemies et gagner la Croix-des-Bouquets ou la la Coupe, afin de rentrer au Port-au-Prince par la montagne à laquelle cette ville est adossée.

Cette évacuation s’opéra d’abord assez heureusement, vers 8 heures du soir, par une nuit obscure où il pleuvait ; mais un tambour heurta contre une branche d’arbre et donna le premier éveil aux ennemis qui étaient le plus près. Aussitôt, ils se mirent à la poursuite de nos gens ; nos blessés, abandonnés, poussèrent des cris : ce fut alors un sauve-qui-peut épouvantable. Le brave Métellus, qui avait acquis non-seulement de l’embonpoint, mais de l’obésité, ne put marcher dans cette déroute, quoique assisté du vaillant Morisset, son aide de camp, chef d’escadron, et des autres officiers de son état-major : il étouffa entre leurs mains et termina ainsi sa glorieuse carrière, parcourue en tout temps au service de la liberté de ses frères. Ce fut une perte pour la République, et Pétion la ressentit vivement. Il fallut abandonner ce cadavre gisant par terre, aux insultes d’un ennemi impitoyable ! [2]

Bergerac Trichet, les colonels Néret, de la 11e, Jean Dugotier, de la 25e, et Jérémie, commandant les gardes nationales de Jacmel et de Baynet, presque tous leurs officiers et la plus grande partie des soldats, réussirent à se dégager des étreintes de l’ennemi ; ils arrivèrent en ville, les uns en passant par les bois des diverses habitations du canton des Varreux, qui aboutisssent aux salines du littoral, vers le fort Lamarre, les autres par les habitations à l’est de Sibert : ceux-ci mirent plus de temps, en raison du long détour qu’il leur fallut faire.

Toutes les troupes venant du Sud étaient arrivées au Port-au-Prince, le 29 : le président se vit en mesure de former une forte colonne, principalement de grenadiers, pour l’envoyer au secours de Sibert et faciliter l’évacuation de ce fort. C’était une entreprise hardie, lorsqu’il y avait à présumer que ce point était bloqué, cerné en tous les sens ; il fallait qu’elle fût confiée à un officier général audacieux et plein de résolution : le courageux Gédéon fut celui qui lui parut propre à remplir cette mission. Il venait de se distinguer à Santo, et au moment où il allait courir de nouveaux hasards, Pétion récompensa ses services par le grade de général de division. Gédéon partit avec sa colonne, se dirigeant par la Coupe pour pénétrer dans la plaine et arriver à sa destination, à peu près à la même heure pu l’évacuation de Sibert s’opérait. Vers minuit, des militaires venant de là étant parvenus au fort Lamarre, annonçant l’évacuation, le président expédia son aide de camp Chéri Gateau auprès de Gédéon, avec ordre de rentrer en ville.

Parmi les braves de la garnison de Sibert, ceux qui périrent par l’effet de la canonnade ennemie ne furent pas les plus malheureux. Les prisonniers faits dans la nuit de l’évacuation, furent placés à bord d’une corvette de la flotte du Nord ; elle avait paru dans la baie pendant la semaine sainte, et ce bâtiment était mouillé au Fossé, petit port sur le littoral des habitations Drouillard et Truitier : à son bord se trouvaient les projectiles et les autres munitions de guerre nécessaires au siège du Port-au-Prince. Il semble qu’ayant préservé les prisonniers valides, Christophe devait agir avec encore plus d’humanité envers les blessés ; mais ce monstre, qui se compara au lion dont il n’avait pas la générosité, prétendant qu’on ne pouvait en avoir soin, les fît porter sur l’habitation Drouillard, où il occupait la maison principale ; et là, dans son quartier-général, il fit dresser un immense bûcher sur lequel on jeta environ 100 blessés de Sibert. Il reput ses yeux du spectacle que leur offrirent les cris déchirans, les angoisses des malheureuses victimes de la guerre, quand le feu les dévorait[3] !

En contraignant ses soldats à cet acte barbare, il leur inspira l’idée de passer au service de la République, qui ménageait, secourait ceux qui tombaient en son pouvoir : dès ce jour, des désertions individuelles commencèrent dans leurs rangs ; elles furent comme le précurseur de la défection qui s’opéra plus tard.


Nous venons de parler de la flotte du Nord. Depuis la scission du Sud, celle de la République était désorganisée ; plusieurs de ces navives se trouvaient aux Cayes, au moment de la séparation, et y restèrent, notamment le Conquérant, le Flambeau, sous les ordres des frères Gaspard, la Présidente, etc. Au moment de son départ des Cayes, le président donna ordre de les faire venir au Port-au-Prince, avec la corvette et le brig du Nord mouillés à Miragoane depuis le combat entre les deux frégates ; mais il fallut quelques semaines pour organiser les équipages de tous ces navires, qui s’étaient éparpillés dans les petits ports du Sud. Vers les premiers jours de mai, la flotte se réorganisa, et le président la plaça sous les ordres du commandant Frédéric Bernard, l’état maladif de Panayoty, après sa mission, l’empêchant d’en prendre le commandement.

Après l’évacuation de Sibert, le président fit abandonner le fort de la Croix-des-Bouquets par le général Frédéric, qui vint occuper avec la 12e et la garde nationale de la plaine, les hauteurs du morne l’Hôpital, au-dessus de Turgeau, afin d’empêcher l’ennemi de cerner la ville du côté sud.

Dans la place, dont le pourtour fut divisé en deux lignes, le général de division Borgella eut le commandement de la première, qui s’étendait du rivage de la mer, à l’ouest du fort Léogane, jusqu’au fort Marchand où aboutit le chemin menant au fort National : dans cette ligne se trouvaient les forts Léogane, de l’Hôpital, du Gouvernement et Marchand, et les redoutes de l’Hôpital et des Casernes. Borgella se tenait au fort du Gouvernement, derrière le palais de la présidence, avec les généraux Bazelais et Faubert. Le général de brigade Lamothe-Aigron commandait le fort Léogane, et l’adjudant-général Voltaire, celui de Marchand : les autres étaient placés sous les ordres d’officiers supérieurs.

Le commandement de la seconde ligne fut confié au général de division Gédéon, qui se tenait au fort Lamarre : il y avait dans cette ligne, outre ce fort, ceux de La Croix, Gomier et Eveillard, et la redoute Touron, placée au rivage de la mer, à l’ouest du fort Lamarre ; deux autres redoutes fut construites, l’une entre les forts Gomier et Eveillard, l’autre entre ce dernier et le fort Marchand.

Le fort National était sous le commandement du colonel d’artillerie Patience, très-capable dans son art. De cette position, qui domine la place, on découvrait la maison principale de Drouillard, servant de logement à l’Hôte Royal qui vînt visiter la République. Patience lui lança quelques boulets de 36 à toute volée. Mécontent de cet essai qui troublait son repos, le Lion fît immédiatement démolir une maison secondaire de son séjour, qu’on remonta dans une position où elle n’était pas aperçue de l’officier d’artillerie, et il s’y réfugia avec moins de faste, mais avec plus de sécurité pour sa personne sacrée.

Déjà, dès le 26 mars, il avait ordonné de dresser des batteries contre la ville. À l’est du fort National, ses ingénieurs avaient choisi une position élevée, mais éloignée, d’où les canons de siège pouvaient cependant porter leurs boulets contre ce fort et celui du Gouvernement, à ce dernier pour atteindre en même temps le palais de la présidence. Vis-à-vis les forts Eveillard et Gomier, ils en établirent deux autres, qui battaient ces forts et le fort National. En face du fort Lamarre, sur un monticule de l’habitation Robert, était une autre batterie dirigée contre lui. Pour le moment, suivant les règles du génie militaire, l’ennemi se contenta de ces batteries encore éloignées de la place, sauf à se rapprocher davantage. Christophe aimait à procéder méthodiquement à la guerre, comme il aimait à parler catégoriquement.

Le lundi 6 avril, vers 6 heures du matin, le premier coup de canon tiré contre la ville fut dirigé sur le fort du Gouvernement, sans doute en représailles des coups que Pétion avait fait tirer de là le 26 mars. Borgella était appuyé sur un gabion, sa longue-vue à la main, observant l’ennemi ; il paraît qu’il fut aperçu dans cette position, car le boulet vint frapper contre le gabion et y resta dans la terre, en en jetant sur Borgella, et sur Solages et Chardavoine, ses aides de camp, qui se tenaient à côté de lui. Echappé heureusement au projectile, il leur dit : « Puisque ce boulet ne m’a pas atteint, c’est un bon présage : aucun autre ne me tuera. »

La canonnade de cette batterie ennemie et de toutes les autres, s’ouvrit par ce coup qui faillit enlever ce brave général ; elle dura toute la journée. Le fort du Gouvernement y riposta de suite ; le fort National et les autres ne furent point avares de leurs boulets : ce fut un tapage épouvantable, et il continua ainsi pendant deux mois et demi que dura le siége. Bientôt, de nouvelles batteries furent dressées par l’ennemi, plus à proximité des fortifications de la place : les forts National, Lamarre et du Gouvernement, furent surtout ceux qu’elles canonnèrent.

Quand le président reconnut que le fort National était l’objet essentiel que l’ennemi avait en vue, il chargea le général Lys d’en prendre le commandement, ayant Patience sous ses ordres. Il ordonna de construire des redoutes hors de ce fort, sur la chaîne de monticules qui l’avoisinent au sud-est, pour mieux le garantir. : il y en eut deux principales qui furent désignées par les numéros 1er et 2. L’ennemi finit par s’établir si près de ces redoutes, avec ses gros canons, que nos soldats adressaient la parole à ceux du parti contraire.

Après avoir passé huit jours au fort National, Lys y fut remplacé par le général Francisque, qui en passa autant et qui fut relevé par le général Bruny Leblanc, pendant le même temps[4]. Mais alors Lys y retourna et resta jusqu’à la fin du siège, ses connaissances, comme artilleur, le rendant plus propre que les deux autres généraux aux opérations nécessitées par une situation de plus en plus grave. Les colonels Léger, Vase, et divers autres officiers de leur grade, commandèrent successivement les redoutes : il y eut de chaudes affaires, l’ennemi ayant tenté plusieurs fois de les enlever pour se rendre maître du fort National. Mais il fut toujours repoussé. C’était là qu’il périssait le plus de monde de part et d’autre[5].

Les ingénieurs ennemis firent pratiquer une mine, qui devait faire sauter en même temps les redoutes et le fort National. De notre côté, on en pratiqua une aussi dans le fossé de la redoute N° 1er ; elle allait aboutir à celle de l’ennemi, qui, entendant le travail, ouvrit la galerie et se tint à l’affût, dans un moment de repos de nos ouvriers. Ceux-ci ayant aperçu ensuite une clarté, s’arrêtèrent et firent leur rapport à Méroné et Verger, qui les dirigeaient. Tous deux pénétrèrent en même temps dans la galerie, afin de s’en assurer. Méroné était en avant, il vit cette clarté qui prouvait que notre mine avait été découverte, et il s’arrêta en disant à Verger que nos ouvriers avaient raison. Mais Verger voulut s’en assurer aussi, et il passa devant Méroné qui fit ses efforts pour le retenir : à ce moment, une décharge de coups de fusil eut lieu et atteignit Verger, qui poussa d’horribles cris et mourut. Méroné rétrograda dans la galerie et se sauva, et les soldats ennemis y entrèrent de leur côté et retirèrent le cadavre de l’infortuné Verger. Ce digne ami de notre cause fut vivement regretté par Pétion et Borgella[6].


On comprendra que, dans la relation du siège du Port-au-Prince, à moins d’avoir sous les yeux un journal mentionnant chaque affaire importante, chaque incident, dans l’ordre chronologique, il est impossible de tout classer d’une manière satisfaisante. Nous ne possédons pas un pareil document, et nous y suppléons par nos souvenirs et par des traditions fugitives.

Dans les lignes de la place, Pétion avait fait mettre des obusiers entre les forts Lamarre et La Croix ; ils lançaient leurs projectiles contre la batterie ennemie placée tout près du premier de ces forts. Il y en avait au fort National, qui lançaient les leur contre les batteries à proximité des redoutes N° 1er et 2. Mais l’ennemi y avait des obusiers et des mortiers ; il y répondait, et ils envoyât des bombes contre le fort du Gouvernement, près duquel nous avions nous-mêmes un gros mortier qui lui ripostait. Ses boulets tombant autant sur le palais de la présidence que sur le fort, on garnit la galerie à l’est de la chambre à coucher de Pétion, de sacs remplis de terre pour l’abriter. Un matin, une bombe de 12 pouces vint tombera quelques pas de Pétion, qui parlait à des officiers, dans la partie entre les deux ailes du palais ; elle n’éclata pas, ce qui lui fit dire avec le plus grand sang-froid : « Les artilleurs ennemis emploient de bien mauvaises mèches ! »

Mais les officiers, émus du danger qu’il eût couru comme eux, si la bombe avait éclate, lui représentèrent qu’il était convenable de quitter le palais pour habiter une maison de la ville où il serait plus en sûreté ; il se moqua d’eux. En peu d’instans, on apprit cette particularité en ville, et des fonctionnaires publics, des citoyens se rendirent au palais pour l’engager à s’en retirer ; le sénateur Larose réussit mieux à l’en persuader[7]. C’est alors qu’il alla habiter le local de la loge des francs-maçons, désignée sous le nom de l’Amitié des Frères réunis, près du magasin de l’État[8]. On y éleva encore, dans la cour, à l’est, une sorte de rempart en sacs remplis de terre ; mais Pétion se tenait incessamment dans les lucarnes de la maison, une longue-vue à la main, pour observer les postes de la ligne extérieure sur le morne l’Hôpital ; et, certes, à cette hauteur qui dominait le rempart, il n’était pas à l’abri d’un boulet, pas plus que lorsqu’il allait visiter les fortifications de la place.

Au fort du Gouvernement, une bombe de l’ennemi éclata et tua le chef de bataillon d’artillerie Petit-Breuil ; et un jour que le général Borgella était dans son hamac, se reposant des veilles de la nuit, un boulet vint traverser le corps de garde où il était ; des éclats d’une poutre le frappèrent à la tête et lui firent une blessure, heureusement légère. Au fort National, le général Lys venait d’appuyer sa longue-vue sur l’épaule d’une sentinelle ; à peine il l’eût retirée et fait un pas, un boulet enleva la tête de ce malheureux soldat. Ce général était d’ailleurs exposé à tout moment, à périr comme ses subordonnés, par tous les projectiles qui tombaient dans le fort, de diverses batteries ennemies. Du reste, dans tous les forts surtout, les autres généraux se montraient aussi impassibles que lui, traçant à tous leurs inférieurs l’exemple du courage. Quand les boulets de l’ennemi manquaient les forts, ils traversaient la ville en toutes les directions, et personne n’était à l’abri de la mort ; il arriva nécessairement des accidens, mais ce sont les maisons surtout qui en furent criblées.

Dans la première quinzaine du mois d’avril, on reconnut que l’ennemi manœuvrait sur les hauteurs du morne l’Hôpital, de manière à y gagner du terrain pour cerner la place dans son côté sud. Le maréchal de camp Guerrier, comte du Mirebalais, commandait ses forces dans cette partie ; il établit des postes en regard de ceux du général Frédéric ; chaque jour, c’étaient des combats entre eux. Un de ces jours où l’engagement était plus sérieux, le général Boyer sortit à la tête de la garde à pied, monta sur ce morne et fit établir un poste sur l’habitation Bussy, qui dominait le principal de ceux de Guerrier ; et il y fit placer un obusier et deux canons, dont une couleuvrine de 16, pour le battre efficacement : Eveillard, devenu colonel de cette garde, en eut le commandement. Il y eut alors, de notre côté, une ligne de postes retranchés, depuis le sommet du morne jusqu’au bas, guerroyant sans cesse avec l’ennemi : le capitaine Desruisseaux, de la garde, se distingua dans l’une de ces affaires.

Mais, à la fin d’avril, la garde fut remplacée par d’autres troupes, ce beau corps paraissant plus utile dans la place ; il s’y tenait toujours prêt, comme une colonne mobile, à se porter sur tout point de la ligne où l’ennemi tenterait un assaut. Alors, le président jugea nécessaire de partager le commandement de la ligne extérieure entre deux généraux. Le général Frédéric resta dans la partie supérieure, et le général Marion alla se placer à Bussy, où se trouvaient l’obusier et les deux canons : chacun avait divers postes sous ses ordres, qui se reliaient et s’appuyaient.

Au commencement du mois de mai, la troupe du général Guerrier ayant été renforcée, il se porta résolument contre le poste le plus élevé de la montagne, et l’enleva après une vigoureuse résistance. Cette affaire commença au jour et attira l’attention générale. Aussitôt, descendant contre l’autre poste, Guerrier réussit encore à l’enlever, malgré les efforts de nos soldats. Dominant toujours chacun des autres qu’il attaqua successivement, avec des masses qu’il lançait contre eux, il les prit et arriva enfin à celui de Bussy où était le général Marion. Là, il y eut une résistance que bien des militaires, spectateurs passifs de ces combats, jugèrent insuffisante à raison de l’importance de cette position. Guerrier enchâssa Marion, qui descendit à un autre poste plus bas, commandé par le colonel Néret et occupé par la 11e. Le brave général ennemi fit de suite tourner les canons et l’obusier contre ce poste, qu’il cribla de projectiles en attendant qu’il le fît attaquer par son infanterie.

Durant ces combats, Pétion avait sa longue-vue à la main, observant l’attaque et la résistance, et espérant que le général Marion eût pu repousser l’ennemi. Mais, en voyant enlever le poste de Bussy, il se décida à remplacer ce général qui, de même que Frédéric, ne pouvait plus influer sur le moral des troupes. Il envoya un aide de camp appeler le général Borgella ; il était environ 2 heures de l’après-midi : « Mon cher général, lui dit-il, vous avez dû observer, comme moi, ces succès de l’ennemi depuis ce matin. — Oui, président, répondit Borgella, et je regrette que le général Marion n’ait pu garder son poste principal. — : Les troupes n’auront plus confiance en lui, et je voudrais le remplacer ; mais par qui ? » Il est évident que Pétion désirait que ce fût par Borgella ; mais il sembla craindre de le fâcher, en le retirant de la première ligne de la place pour l’envoyer à l’extérieur. « N’importe le général que vous désignerez, président, il ira : chacun doit se pénétrer de son devoir. — Oui ; mais, mon ami, il faut à présent un offîcier de réputation, qui puisse ranimer le courage de nos soldats. — Tous vos généraux ne sont-ils pas dans ce cas, président ? Ordonnez. — Voulez-vous y aller vous-même ? — Certainement, président ; si vous me l’ordonnez, j’irai de ce pas. — Eh bien ! rendez-vous y, mon cher général, » lui dit Pétion, satisfait et lui serrant la main. « Mais, président, vous ne me donnez pas un ordre écrit pour prendre le commandement aux mains de Marion ? — Cela n’est pas nécessaire : Marion comprendra que vous n’avez pu quitter votre ligne que par mes ordres. Partez, car le temps presse. Je vous donne carte blanche, il s’agit d’imposer à l’ennemi et de l’empêcher d’aller plus loin.[9] »

Tel fut, à peu de chose près, l’entretien qui eut lieu entre le chef de l’État et le général qui venait de faire le sacrifice de tout amour-propre personnel pour se soumettre à son autorité. D’un côté, on reconnaît en Pétion la continuation de ces ménagemens dont il usa envers Borgella, de l’estime profonde qu’il avait pour son caractère loyal, son mérite militaire et sa bravoure ; de l’autre, on voit le modeste patriotisme, toujours prêt à se sacrifier pour le salut général, à se dévouer à l’accomplissement d’une mission périlleuse.

Borgella quitta donc le président et se rendit à franc étrier au poste où il devait joindre le général Marion, pour lui notifier verbalement l’ordre de le remplacer ; il était accompagné de ses aides de camp Solages et Chardavoine, qui allaient partager ses périls[10]. Marion ne fit aucune difficulté de lui remettre le commandement, parce qu’il n’y avait pas à douter de la parole d’un tel officier général, son ancien compagnon d’armes de la Légion de l’Ouest, et qu’il ne pouvait avoir quitté la ligne qu’il défendait, que par ordre du président[11].

Pendant que Marion lui donnait des renseignemens sur les divers corps de troupes qu’il allait avoir sous ses ordres, une balle vint frapper à mort un soldat qui était tout près d’eux ; en même temps, Guerrier faisait sortir du poste de Bussy, ses troupes divisées en trois colonnes pour enlever celui occupé par Néret. Borgella arrivait à point pour notifier, à lui aussi, l’ordre du président consistant en ces mots : « Vous n’irez pas plus loin ! »

Marion partit, mais Bauvoir était là, la 15e y était aussi. S’adressant à ce corps, Borgella demande à ses anciens soldats s’ils se rappellent le temps où il était à leur tête ? Ces simples paroles suffirent pour les animer : leur chef de bataillon Bontemps les rallia à cette voix si connue d’eux tous, et ils suivirent leur général escorté de son vaillant adjudant-général, en marchant droit au poste où la brave 11e se défendait à outrance : les soldats ennemis tentaient déjà d’arracher les pieux formant le rempart.

Le fusil à la main[12], Borgella pénétra dans le poste ; il ne se contenta pas de tirer comme ses soldats, il monta sur le rempart. À cette action téméraire, 11e et 15e se confondent, officiers supérieurs et inférieurs se mêlent, et tous ensemble chassent l’ennemi qui rentre dans le poste de Bussy. Alors, Guerrier fait jouer les canons, à boulets et mitraille ; mais il avait échoué pour la première fois dans cette fameuse journée. Inutile de dire que Borgella fut arraché du rempart où il avait monté, par la sollicitude de ses aides camp et même des soldats : le moment était décisif, il fallait ce trait de courage audacieux.

Toutes les troupes sous ses ordres surent bientôt qu’elles avaient à leur tête un général capable de le renouveler, si cela était nécessaire. Dès ce jour, Bauvoir conçut pour lui cette haute estime qu’il lui conserva toute sa vie ; il se connaissait trop en bravoure, pour ne pas admirer cette qualité guerrière en son chef actuel. Néret, qui dut la conservation de son poste à l’exemple qu’il traça à ses soldats, ne lui en accorda pas moins[13].

Quand, dans les lignes du Port-au-Prince, on vit l’ennemi, jusque là victorieux, repoussé, chassé de ce poste, ce fut un frémissement de joie bien naturelle ; et, en apprenant que ce succès était dû au général Borgella, tous les militaires apprécièrent davantage le dévouement patriotique qu’il montra dans le Sud, en reconnaissant l’autorité du Président d’Haïti : ce fut la cause du respect et de la considération que l’armée de la République lui porta constamment.

Le vaillant général ennemi dont il borna le triomphe, Guerrier, non moins appréciateur d’un mérite qu’il sentait en lui-même, conçut aussi pour Borgella une estime toute particulière. Un jour arriva où il la lui témoigna publiquement, en présence de tous les officiers généraux réunis au Cap, sans se douter alors qu’il adviendrait une époque où, au Port-au-Prince même, son héroïque défenseur serait humilié, considéré comme traître à cette République qu’il aida puissamment à triompher là et au Cap, — tandis que lui, Guerrier, serait honoré comme l’un de ses meilleurs citoyens.[14]

En attendant le temps où ils devaient se réunir dans un commun accord, pour continuer à servir leur patrie, Guerrier reçut la juste récompense due à sa valeur dans cette journée ; il fut promu lieutenant-général et nommé duc de l’Avancé par son roi : titre qui signifiait qu’il occupait le poste avancé dans le siège du Port-au-Prince.

Quant à Borgella, il reçut aussi une récompense flatteuse pour son cœur dévoué à la République. Pétion avait observé ce dernier combat d’un œil attentif ; aussitôt qu’il en eût vu le résultat, il expédia le colonel Pitre aîné, son aide de camp, auprès de Borgella. Pitre lui dit : « Le président m’a chargé de vous complimenter en son nom ; il a admiré votre courage. Mais il m’a chargé de vous rappeler aussi, qu’il vous a envoyé au poste de l’honneur, comme général, et non en qualité de capitaine de grenadiers. Il vous prie de ne plus vous exposer ainsi. — Remerciez le président de ma part, lui répondit Borgella ; mais dites-lui que j’ai dû agir comme je l’ai fait. »

L’estime du chef de l’Etat, l’intérêt pris à sa conservation par un ancien ami, la conscience d’un devoir militaire accompli pour le salut de la patrie : voilà la plus précieuse des récompenses pour un général républicain.


On avait repoussé l’ennemi ; mais il foudroyait trop le poste de la 11e, par son artillerie, pour le conserver. Bauvoir en fit construire d’autres dans des positions plus convenables, en s’entendant à ce sujet avec Borgella, et avec l’intention d’abandonner celui-là ; les soldats en étaient avertis. Un jour que le colonel Néret se rendit en ville pour se faire arracher une dent dont il souffrait, l’ennemi ayant lancé de nombreux projectiles, la troupe profita de cette circonstance et sortit du poste, malgré les officiers ; le même effet se produisit à l’instant dans un autre poste occupé par un bataillon de la 21e sous les ordres de Calix Saintard. Les chefs durent excuser ces braves soldats, à raison de l’extrême danger qu’ils couraient dans ces positions abandonnées. L’ennemi en profita pour s’y établir et s’avancer.

Borgella fixa son quartier-général sur le morne Phelipeaux, où jadis Pétion avait établi une batterie de canons contre les Français, en possession du Port-au-Prince : de là, il pouvait voir ses postes avancés el leur porter secours en cas d’attaque. Son habitude était de s’y rendre surtout de nuit, pour obliger officiers et soldats à veiller, à se préserver des surprises. Un jour, l’adjudant-général Bauvoir lui fit dire, que le poste où il se tenait, était presque démantelé par l’artillerie ennemie ; il s’y rendit. Ce courageux officier lui demanda par où il voulait commencer son inspection : « Général, est-ce en dedans ou en dehors du poste ? — En dehors d’abord, lui répondit Borgella. » Et tous deux et leurs officiers en sortirent, s’exposant le plus gaîment du monde à la fusillade et à la canonna de ennemies : aucun d’eux ne fut atteint. S’étendant le jour dans un hamac placé dans son ajoupa au quartier-général, pour se reposer des veilles de la nuit, une fois il remarqua en plein midi, que le feu de l’ennemi était plus vif qu’à l’ordinaire ; croyant à une attaque projetée contre ses postes avancés, Borgella se lève et s’y rend : peu d’instans après son départ, un obus lancé contre le quartier-général, brisa l’ajoupa et tomba au milieu de son hamac en éclatant.

Pendant un de ces combats journaliers de poste à poste, Pétion portant toujours la plus grande attention à la ligne extérieure, envoya un aide de camp dire à Borgella, qu’il lui recommandait de ne pas chercher à enlever ceux de l’ennemi, mais de garder les siens : sa prudence lui conseillait de ne pas exposer le moral des troupes à s’affaiblir par un insuccès. C’est par ce motif qu’il se refusa constamment à permettre à des officiers supérieurs, d’attaquer l’ennemi sur d’autres points. Parmi eux, celui qui désirait le plus de faire de telles tentatives, était le général Gédéon dont le courage le portait à cela.

On apprit que l’ennemi parcourait la plaine du Cul-de-Sac en pillards. Le président chargea le général Frédéric d’aller réprimer ce brigandage. Ce général s’y rendit à la tête d’une colonne, rencontra le lieutenant-général J.-P. Daut, duc de l’Àrtibonite, mit sa troupe en déroute et faillit à le faire prisonnier. Le duc lui laissa son chapeau galonné, en compensation de celui du général Boyer.

À la fin de mai, notre flotte était enfin réorganisée. Celle du Nord ayant paru dans la baie, elle sortit à sa rencontre, le 25, et engagea le combat en vue du Port-au-Prince. Au moment où il y avait lieu de croire que la nôtre allait obtenir un succès complet, son commandant Frédéric Bernard reçut une blessure, et la Furieuse sur laquelle il montait, fut endommagée dans sa mâture : la nuit survenant alors, elles se séparèrent, et la flotte ennemie alla mouiller au Fossé. Quelques jours après, elle en sortit, se dirigeant vers Saint-Marc : la nôtre la poursuivit et la joignit du côté du Mont-Roui où une nouvelle action s’engagea, le 1er juin, et se renouvela dans la matinée du 2 ; mais il n’y eut rien de décisif.[15]

Depuis plusieurs semaines, deux frégates anglaises étaient venues mouiller dans la rade du Port-au-Prince ; leurs officiers, descendant à terre, allaient tous les jours visiter les lignes de la place ; on voyait leurs canots se diriger vers le port du Fossé, et de là ils se rendaient à Brouillard auprès de Christophe. Quoiqu’il fût à présumer qu’ils lui rendaient compte de la situation de la place, d’après leurs observations, ce n’eût été encore rien de dangereux ; mais les commandans de ces navires de guerre, dans leur partialité en faveur du « Régénérateur et Bienfaiteur de la nation haïtienne, » eurent l’indignité d’amener à leur bord, des officiers aides de camp de cette Majesté ; là, la longue-vue à la main, ces derniers observaient la position de nos troupes et des fortifications : Félix Ferrier, Dupuy et d’autres, suivant ce qu’on apprit, vinrent ainsi assez souvent sur ces frégates, sans doute par l’ordre du roi.

Les Anglais agirent encore plus mal. Le président organisa une expédition de barges bien armées et montées d’une forte infanterie, dans l’intention d’aller capturer la corvette du Nord qui était à l’ancre, au Fossé. Cette idée lui était venue, parce que deux ou trois des prisonniers de Sibert, s’étant jetés à la mer pendant la nuit, avaient eu le bonheur de gagner le Port-au-Prince à la nage, et avaient rapporté qu’il se trouvait peu de forces sur la corvette. Cette entreprise était d’autant plus facile à exécuter, que l’année 1812 fut très-pluvieuse, ce qui occasionnait des nuits fort obscures. Mais, le soir où les barges partaient, on vit lancer plusieurs fusées du bord des deux frégates anglaises : c’était le signal convenu entre leurs officiers et Drouillard ; par ces fusées, ils avertissaient la corvette royale de se tenir prête. Christophe, sachant par ses amis que l’expédition se préparait, y avait fait monter un fort bataillon de sa garde : aussi nos barges furent-elles accueillies par une vive fusillade accompagnée de la mitraille de l’artillerie de la corvette ; cette opération manqua.


En venant assiéger le Port-au-Prince, il ne négligea pas d’exciter « le noble comte de Jérémie » à se ruer contre la Grande-Anse, afin d’inquiéter au moins les défenseurs de cette ville. Au commencement d’avril, il renvoya un frère de Jean-Bapliste Lagarde, qui était allé dans le Nord, avec des armes, des tambours, une trompette et environ 40 quarts de cartouches : cet agent des insurgés débarqua ces objets entre Corail et Pestel[16]. Mais, quoi que fît S. M. Très-Barbare, Goman et son lieutenant restèrent assez paisiblement, pour que les généraux Henry et Wagnac pussent envoyer au Port-au-Prince des détachemens de troupes pendant le siège ; ils y expédièrent aussi de la poudre, des boulets, et des vivres et grains du pays pour la subsistance des troupes[17].

Le colonel Tahet, commandant provisoire de l’arrondissement de Nippes, en expédiait habituellement aussi. Comme plus voisin de l’Ouest, cet arrondissement avait des rapports commerciaux plus fréquens avec le Port-au-Prince, que tous les autres du Sud : le président se décida, par ce motif, à publier le 14 mai, un arrêté qui y autorisait la circulation de la petite monnaie extraite des piastres fortes, en 1814, que le peuple appelait d’Haïti.

Il y en avait une fabrique vraiment populaire au Port-au-Prince ; car, pendant le siège, chacun frappait de cette monnaie à son aise, sauf les risques qu’on courait d’être emporté par les boulets. Dès la fin de 1811, des orfèvres de la ville l’avaient contrefaite : — c’était si facile ! L’un d’eux fut poursuivi et condamné par le tribunal criminel. Le siège survenant, la police ne pouvant s’exercer comme auparavant, les fabricans (la plupart militaires) se plaçaient dans les quartiers les plus fréquentés par les boulets ; et là, on entendait a tout moment le bruit du marteau surl’enclume. C’était le jour, pendant la canonnade, que ces fabricans se livraient à ce travail, où ils empiétaient sur le droit du gouvernement ; mais la nuit, ils étaient autour des remparts pour le soutenir contre l’ennemi : c’était une compensation. Toute la vieille argenterie des habitans passait ainsi au creuset, où elle s’alliait démesurément avec du cuivre ; et ces habitans finirent par être de compte à demi avec les orfèvres improvisés : de cette manière, les associés se tiraient d’embarras avec la cherté des comestibles, vu la présence de tant de troupes. À la fin, la dépréciation inévitable des d’haïtis fut telle, qu’il fallait une forte somme pour l’achat de n’importe quoi.

Un jour, le commandant J.-J. Saint-Victor Poil, chef de la police, surprit un individu en flagrant délit de fabrication ; il l’arrêta et le contraignit de porter toutes les pièces à conviction saisies sur les lieux : c’étaient une petite enclume, des marteaux, un chaudron en cuivre, etc., et il le fît conduire avec ce singulier attirail pardevant le Président d’Haïti. En passant près du magasin de l’État, où se faisait la distribution journalière des rations aux troupes, ce malheureux devint l’objet de la risée des soldats, plutôt pour s’être laissé prendre en flagrant délit, que pour le crime de fabrication de fausse monnaie. Une grande partie d’entre eux le suivirent à la loge, en se moquant de lui, même en présence de Pétion, qui ne put s’empêcher de rire aussi, en comprenant leur pensée et en voyant l’accoutrement du prévenu, « chargé de tous les péchés d’Israël. » Il l’interrogea : le prévenu prit un air et un ton piteux, en confessant son crime, d’ailleurs indéniable. Pétion ordonna de le mettre en prison pour quelques jours, et dit à cette occasion : « Je suis sûr que la plupart de ceux qui se moquent de lui fabriquent eux-mêmes de la fausse monnaie : laissez-les faire. Soldats, ils en profitent pour acheter les choses de première nécessité ; citoyens, ils paieront les impôts ou supporteront leur part de perte, quand nous pourrons régler cela. » Cette décision, que Pétion seul pouvait rendre ainsi, donna une nouvelle activité aux forges des faux monnayeurs ; mais, quand vint le règlement prévu, il n’y eut pas une seule voix qui s’élevât contre ce que voulut le chef de l’État[18].


Parlons d’une affaire plus sérieuse.

Le général Guerrier, voulant poursuivre son but, qui était de cerner la place au sud, se décida à renouveler ses attaques avec la même vigueur que le jour où il enleva tant de postes. À cet effet, le 31 mai à 5 heures du matin, ses troupes commencèrent une vive fusillade contre les divers postes sous les ordres de Borgella. Celui-ci jugea immédiatement de son intention ; il forma de sa réserve un fort détachement des 15e et 16e, commandé par le chef de bataillon Adonis, ayant sous lui le chef de bataillon Dugazon, tous deux d’une bravoure éprouvée. Il donna pour instructions à Adonis, de se porter au-devant de l’ennemi pour s’opposer à ce qu’il enlevât les postes ; mais de ne pas le poursuivre en cas de succès, et surtout de ne pas aborder ses retranchemens, pour ne pas essuyer un revers possible, qui le mettrait à même d’en profiter. En cela, Borgella se conformait à l’ordre que lui avait envoyé le président, et dont il approuvait la prudence.

Au jour clair, l’affaire devint plus grave. Guerrier faisait tous ses efforts pour enlever les postes, qui combattaient ses troupes avec acharnement, tandis qu’Adonis et Dugazon les appuyaient. Borgella avait quitté son quartier-général et s’était porté sur les lieux avec le reste de sa réserve. Ses soldats, encouragés par sa présence et par l’exemple que leur trayait Bauvoir, faisaient une contenance admirable ; l’ennemi perdait beaucoup de monde, sans pouvoir réussir sur un seul point.

Soit que Pétion craignît le même résultat que le jour où le général Marion eut le malheur de succomber dans son poste, soit que Gédéon vînt lui demander à aller prendre part à cette affaire, il envoya cet officier général avec quelques troupes pour appuyer celles de Borgella. Mais il ne pouvait lui avoir donné pour instructions, de ne pas le voir, de ne pas s’entendre avec lui sur ce qu’il y avait de mieux à faire. Il ne l’envoyait pas, certainement, pour prendre le commandement de la ligne extérieure : donc, Gédéon devait s’en référer à celui qui l’avait, et se concerter avec lui.

Loin d’agir ainsi, et probablement dans l’espoir d’obtenir un succès par lui seul, Gédéon se dirigea contre l’ennemi sans voir Borgella. Il s’adressa au commandant Adonis et lui ordonna de se joindre à lui pour attaquer l’ennemi dans ses retranchemens. Cet officier lui opposa les ordres positifs qu’il avait reçus de son chef immédiat ; mais Dugazon passa outre ces ordres et suivit Gédéon. Bientôt ce brave chef de bataillon fut tué, et Gédéon lui-même forcé à la retraite, après avoir perdu beaucoup d’hommes imprudemment menés contre les retranchemens ennemis. Pendant qu’il combattait ainsi, le président s’était porté au fort de l’Hôpital et avait envoyé à Borgella un détachement de la 18e commandé par le chef de bataillon Louis François. Aidé de cette force, il la réunit à sa réserve et se mit à leur tête, marchant contre l’ennemi qui, en repoussant Gédéon, était sorti de ses retranchemens ; en le voyant venir, l’ennemi y rentra.

Dans un moment où son poste fut attaqué avec vigueur, Bauvoir ne put résister à l’entraînement de sa vaillance habituelle. « Dans la chaleur du combat, l’adjudant-général Bauvoir prit la tête d’une compagnie de grenadiers et d’une autre de chasseurs de la 23e, et il a enlevé un rempart ennemi dans lequel il a trouvé une douzaine de fusils, plusieurs caisses de cartouches et fait deux prisonniers ; il y avait 18 morts dans ce poste qu’on a brisé et abandonné, parce qu’il est dominé par le canon ennemi. L’affaire a duré depuis 5 heures du matin jusqu’à midi, et nos troupes ont montré un courage vraiment stoïque ; toutes ont voulu rivaliser d’audace.[19] »

Les chefs de bataillon Alain (ancien commandant de place au Môle), Bauval, de la 17e, et Toureaux, se distinguèrent aussi par leur courage. Le général Gédéon, quoique repoussé, fut brillant de valeur.

Cette affaire du 31 mai mit hors de combat, en tués et blessés, près de 200 hommes de nos troupes : l’ennemi parut avoir éprouvé une perte plus sensible, attendu qu’il vint attaquer nos postes retranchés. Son résultat raffermit le moral de l’armée assiégée, et produisit l’effet contraire sur les assiégeans.


Il ne se passait pas une nuit, sans qu’il y eût des désertions dans les rangs de ces derniers ; il en venait en ville de tous les corps de troupes du Nord et de l’Artibonite : tous ces transfuges s’accordaient à dire, qu’il y avait un profond mécontentement dans l’armée royale ; et comment ce sentiment n’existerait-il pas au fond des cœurs ? On a vu quelle était la législation pénale codifiée par « le Grand Henry. » Sous un régime aussi barbare, comptant pour rien la vie des hommes, il n’en pouvait être autrement, surtout lorsque ces militaires savaient que celui de la République garantissait la sécurité de tous.

Nos soldats venaient en aide à cette disposition intime de leurs frères d’armes, de leurs concitoyens. Les batteries ennemies étaient si rapprochées de nos redoutes près du fort National, avons-nous dit, qu’on se parlait des unes aux autres. Chacun des soldats de la République devint un orateur à son tour, expliquant aux assiégeans ce régime de douceur pratiqué, ordonné et maintenu par le Président d’Haïti, le comparant à celui établi par Christophe, qu’ils décriaient avec une verve spirituelle dans leur langage créole, empruntant leur éloquence aux nombreux proverbes, qui étaient mieux compris des soldats royalistes, que tous les discours qu’on pourrait leur adresser en français.

Comme beaucoup de ces derniers portaient des chapeaux de paille et avaient des sandales grossières aux pieds, appelées sapates dans le pays[20], les républicains leur disaient en créole : « Qui Roi zautes gagné pour chef ? Ce Roi chapeaux paille, Roi sapates. Zautes ce esclaves li ; li faire zautes travail comme cheval ; li mené zautes ici pour faire la guerre, pour li capable régné, et femmes zautes, pitites zautes va crié dio dans gé. Nous, nous gagné Président qui ce papa nous, zami nous : alla bon chef ! li défende officiers batte nous, pace que nous ce républicains. Camarades, frères, houn ! coûté bien ça nous di zautes ! Roi pas bon dans pays-ci ! ce la République qui bon pou gouverné nous[21]. »

Et pour prouver leurs sentimens de fraternité, nos soldats envoyaient leurs pains dans les batteries ennemies, en disant aux autres que c’était la nourriture qu’ils recevaient de la République, tandis que leur roi ne leur donnait qu’un épi de maïs pour chacun d’eux. Pétion ayant appris cette heureuse idée de nos soldats, fit envoyer chaque jour un certain nombre de pains dans le même but ; mais il arriva que les officiers ennemis s’en emparaient, au détriment de leurs soldats : ce qui ne plaisait guère à ceux-ci. On apprit ces particularités par de nouveaux transfuges.

Au fort Lamarre, le même langage était journellement tenu aux militaires de la batterie qui était à sa proximité. Là, le général Gédéon, les chefs de bataillon Nazère et Victor Poil, se distinguaient parmi les autres officiers, embaucheurs comme les soldats. Ils avaient heureusement à parler aux hommes du 3e régiment, formé à l’Arcahaie et de gens de l’Artibonite ; ils se connaissaient, pour avoir été du même corps. Le 7e régiment se trouvait aussi dans la batterie ennemie ; c’étaient encore d’anciens camarades d’armes, et des hommes de Saint-Marc et de l’Artibonite. Ces deux corps de troupes avaient été sous les ordres du général Pétion, pendant la guerre de l’indépendance, et beaucoup d’officiers et de soldats de cette époque, étaient encore dans leurs rangs. Marc Servant, homme de couleur, colonel du 7e, était l’un de ces anciens officiers, et fort aimé dans son corps, qu’il commandait avec modération.

Pendant que les républicains embauchaient ses troupes, Christophe était à Saint-Marc où il s’était rendu, pour voir la reine et toute sa cour qu’il y avait fait venir : les délices de la royauté sont si enivrantes !

Le général Magny avait le commandement de la ligne qui s’étendait du rivage de la mer au fort National ; son quartier-général était à Robert, où la première batterie avait été élevée contre le fort Lamarre.

Quand le colonel Marc Servant eut reconnu que l’esprit des militaires de son corps avait été suffisamment préparé par les doctrines républicaines, il se hasarda à faire des réflexions à ce sujet ; et il trouva officiers et soldats plus disposés encore à la défection qu’il ne l’espérait. Ils devinrent à leur tour des embaucheurs dans les rangs du 3e régiment, dont les officiers et les soldats étaient aussi préparés que ceux du 7e. De ces deux corps, la défection passa au 14e qui occupait l’une des batteries élevées en face le fort Éveillard, et l’on sait qu’une partie de ce régiment s’était déjà soulevée au Gros-Morne, en faveur de la République ; ce n’étaient pas les mêmes hommes, sans doute, mais le même esprit y régnait. Le colonel Zacharie Tonnerre commandait ce corps, formé dans l’Artibonite et cantonné ordinairement aux Gonaïves.

Marc Servant et ses principaux complices dans la conjuration, se hâtèrent de la terminer avant le retour de Christophe à Drouillard ; et sachant bien que le général Magny aurait la tête tranchée, si la défection s’opérait dans les rangs de sa division, sans qu’il fît partie des troupes qui voulaient passer au service de la République, ils se décidèrent, non à lui communiquer d’avance leur dessein, mais à le lui déclarer au moment même où ils feraient connaître leur intention au fort Lamarre, pour l’entraîner malgré lui, dût-on le retenir prisonnier, afin de’le sauver d’une mort inévitable. Magny était estimé, vénéré, aimé avec raison par ses troupes : officier d’honneur, il ne fût pas entré de lui-même dans une pareille conjuration, ayant déjà prêté serment de fidélité à Christophe. S’il l’avait découverte, il eût employé tous les moyens à sa disposition pour la faire avorter ; mais il n’en sut rien, tant il y eut unanimité de sentimens parmi ces troupes.

Venant donc pour visiter la batterie, comme à son ordinaire, le 12 juin, les colonels et leurs officiers lui déclarèrent leur résolution, en présence des soldats qui applaudirent. Tous le prièrent de se joindre à eux pour passer sous l’autorité du Président d’Haïti, en lui représentant qu’ils ne pouvaient plus endurer la tyrannie de Christophe, et qu’il serait sa victime tôt ou tard et même de suite, s’il ne voulait pas entrer avec eux au Port-au-Prince. Ce fut un coup de foudre pour le général Magny, surtout lorsqu’il n’avait reçu aucune information préalable. Son premier mouvement fut de tenter d’user de son autorité, pour ramener ces troupes à leur devoir ; il les trouva impassiblement résolues. Il essaya de se retirer, on le retint avec respect, en lui témoignant tous les égards dus à son noble caractère, en lui représentant de nouveau qu’il périrait pour n’avoir pas même su la conjuration. Cette sollicitude soutenue le vainquit enfin ; il apprécia les raisons déduites en sa faveur, comme les motifs qui déterminèrent la défection. D’ailleurs, Magny connaissait Pétion depuis longtemps ; il savait qu’il allait se trouver sous un chef qui lui avait toujours témoigné une haute estime, une franche amitié ; il ne put donc ressentir de la répugnance à passer sous ses ordres. Et le système républicain qu’il allait embrasser, ne fut-il pas l’objet de son amour dans ses jeunes ans ? Ses premières armes ne se firent-elles pas sous les drapeaux d’une République ?

Aussitôt qu’il eut adhéré, les chefs firent sortir des remparts de la batterie, le capitaine Dalzon, quartier-maître du 3e régiment, jeune homme de grand courage, de nobles sentimens, muni d’un pavillon parlementaire, — blanc, — pour avertir la garnison du fort Lamarre qu’il avait à parler. On le laissa s’approcher du fort, et il déclara aux officiers supérieurs l’intention des troupes de la batterie et du 14e. Le général Gédéon et tous ses compagnons reconnurent en Dalzon, un ancien ami, un camarade d’armes ; ils accueillirent ses paroles avec le plus vif enthousiasme, et Gédéon lui proposa de monter au fort pour aller annoncer cette bonne nouvelle à Pétion. Mais il dut retourner auprès de ses chefs pour obtenir leur consentement : ce qui eut lieu. Dalzon revint, on lui donna une échelle et il entra dans le fort où il reçut les embrassemens fraternels de Gédéon et de ses officiers. Monté bientôt à cheval, il fut accompagné par un aide de camp et arriva auprès du Président d’Haïti, déjà informé par un officier envoyé par le général Gédéon, pendant qu’il retournait à la batterie. Pétion lui fit un accueil distingué et plein d’amitié, en s’informant avec bienveillance du général Magny et de tous les autres officiers supérieurs qui avaient contribué à cette défection patriotique, inspirée par le génie tutélaire d’Haïti, accomplie avec courage.

Pendant que Dalzon venait auprès de Pétion, les relations de fraternité militaire s’établissaient entre les braves du fort Lamarre et ceux de la batterie : le canon, le fusil ne se faisaient plus entendre, car les cœurs s’étaient épanchés, compris, dans un sentiment commun pour la patrie. Le président renvoya Dalzon avec un de ses aides de camp, porter ses paroles de félicitation au général Magny et à tous ses compagnons. Il fut décidé quel’entrée de ces troupes aurait lieu le lendemain 13 juin, pour leur donner le temps de préparer leurs canons à cet effet, pour avoir les femmes de plusieurs officiers qui étaient à quelque distance. Madame Zacharie Tonnerre était de ce nombre.

Toutes les troupes de la place, tous les citoyens apprirent en un instant cette hem’euse défection, qui fit présager une prompte évacuation et la levée du siège par Christophe. Averti, il quitta Saint-Marc sans délai et vint à Drouillard à toute bride : le 14 il s’y trouvait. Il en était temps, car le reste de son armée manifestait déjà des dispositions à imiter ce qui venait d’avoir lieu. Il y convoqua ses généraux en conseil de guerre, et ils décidèrent avec lui d’évacuer dans la nuit du 14 au 15. N’ayant pas trop foi dans ses troupes, il repartit immédiatement pour Saint-Marc, en laissant le commandement supérieur au général Martial Besse, l’un de ses grands maréchaux : il lui ordonna de faire sacrifier les prisonniers faits à Santo et à Sibert, au nombre d’environ 200 : ces infortunés militaires furent tués aux Sources-Puantes[22].

Dans les nuits du 12 au 13, du 13, au 14, il y eut de nombreuses désertions parmi les troupes contenues dans la fidélité à leurs drapeaux, par la discipline sévère du Nord. Le 13, le Président d’Haïti se porta au fort Lamarre, avec sa garde à pied et à cheval, pour recevoir les troupes qui se joignaient aux siennes.

Leur entrée en ville, par la porte Saint-Joseph voisine du fort, eut lieu avec toute la solennité militaire en pareil cas, et tout exceptionnelle dans cette circonstance. Ce n’étaient pas des vaincus d’une place assiégée, sortant en présence des vainqueurs ; c’étaient des frères, des compagnons d’armes, abjurant un gouvernement détesté autant que détestable, renonçant à servir ses passions, sa haine, son despotisme infâme, sa cruelle tyrannie, pour passer sous les lois de celui qui n’avait en vue que le bonheur général et celui de chaque individu en particulier. C’était encore l’abjuration d’un système fondé par l’orgueil et la vanité, établissant l’inégalité entre des égaux, une monarchie au profit d’une famille, pour adopter un autre où chacun tenait son rang en vertu de la loi, où l’égalité existait entre les enfans d’une même famille, tous habiles à jouir de leurs droits, la République, enfin, régie au profit de tous.

Ce fut aux cris de : Vive la République ! Vive le Président d’Haïti ! que ces trompes entrèrent au Port-au-Prince. Elles reçurent de toute l’armée assiégée, de tous les citoyens, hommes et femmes, des témoignages éclatans de satisfaction pour leur conduite si patriotique.

Le colonel Marc Servant fut promu au grade de général de brigade avant son entrée : d’autres officiers reçurent également du Président d’Haïti, les grades qu’ils acquirent par leur concours à cette œuvre méritoire.[23] Il fit un accueil plein de fraternité au général Magny et à eux tous.

Magny ne lui cacha point que sa défection était forcée, étant lié par son serment ; mais il dit aussi que s’étant soumis à la nécessité, Pétion pouvait compter qu’il ne trahirait pas la République : il pria le président de le laisser sans aucune fonction, afin de sauver les jours de sa famille.[24] Pétion ne lui en témoigna que plus d’estime, et condescendit à son vœu. Ce général ne tarda pas à recevoir son don national, comme les autres généraux qui venaient de reconnaître le gouvernement de la République, dans le Sud.[25]

La journée du 14 juin fut épouvantable, par la canonnade des batteries en possession de Christophe. On jugea par cela même, que c’était le signe avant-coureur de l’évacuation de son armée ; il semblait qu’elle voulait épuiser ses munitions et ses projectiles.

Dans la ligne extérieure, un transfuge vint dans la matinée du 14 auprès du général Borgella ; il lui annonça que le général Guerrier faisait tous les préparatifs pour l’évacuation. Borgella en avisa le président qui lui envoya l’ordre de s’en assurer, en observant les mouvemens de l’ennemi ; que cela arrivant, il ferait battre une diane générale par les tambours des corps sous ses ordres. L’évacuation de l’armée ennemie devait s’opérer, en effet, d’abord par les troupes les plus éloignées. Aussitôt que la nuit se fit, Borgella envoya le chef de bataillon Alain à la tête d’un détachement pour épier leurs mouvemens ; cet officier se convainquit de leur départ vers 8 heures du soir, et la diane fut battue : un feu de joie la suivit par ordre de Borgella. À ce signal, ce ne fut qu’un cri universel dans toutes les lignes de la place, dans tous les forts : le feu de joie et la diane y furent répétés. Les principes de la République avaient prévalu sur ceux de la Royauté !

Le 15 au jour, Borgella reçut l’ordre du président de rentrer dans la place avec ses troupes. Elles se joignirent aux autres, et toutes sortirent avec le président, par la porte Saint-Joseph. Chacun croyait qu’il allait poursuivre l’ennemi sur la route de Saint-Marc ; mais arrivé près de Sibert, il ordonna la contre-marche pour rentrer en ville : dans l’après-midi, toute l’armée y était rendue.

En voyant Borgella, Pétion lui avait dit son intention à ce sujet : « Tous les officiers supérieurs, lui dit-il, toutes les troupes paraissent désirer que je poursuive l’ennemi qui s’enfuit au pas de course ; mais je n’en ferai que le simulacre. Je veux ménager le sang de mes concitoyens ; nos pertes ont été assez grandes déjà depuis le commencement de notre guerre civile. La défection qui vient de s’opérer dans l’armée de Christophe, doit prouver que sa puissance est ébranlée ; le temps achèvera de l’abattre : désormais, il n’osera plus marcher contre nous. Cicatrisons nos plaies ; employons toutes nos facultés à procurer au peuple, la plus grande somme de bonheur et de prospérité possible : c’est là le devoir du gouvernement, et ce sera aussi la plus belle bataille que nous pourrons livrer au tyran qui opprime les populations soumises à ses ordres[26]. »

Quelle sagesse et quelle intelligence dans cette politique basée sur l’humanité ! Quel patriotisme en même temps de la part de ce grand citoyen ! Comme il jugeait bien des événemens récemment arrivés, du présent et de l’avenir de sa patrie !

La défection de la flottille du Nord avait prouvé l’influence des sentimens humains sur les cœurs ; la fin de la scission du Sud, celle d’une conduite modérée ; la défection des troupes sous les remparts du Port-au-Prince, l’empire des idées républicaines sur l’esprit de ces hommes. Maintenant, il ne s’agissait plus que d’opérer la conversion des convictions politiques, par le spectacle du bonheur et de la prospérité que produit un gouvernement qui respecte les droits des individus, en le comparant à celui qui les viole et qui s’abreuve de sang.

Quand le temps arriva où ce résultat fut obtenu, que l’Artibonite et le Nord se réunirent à l’Ouest et au Sud, d’une manière pacifique, on en fut étonné ; mais il était dans la nature des choses. Il y fallait du temps, sans doute ; mais n’en faut-il pas toujours pour opérer le bien ? La sagesse politique consiste à le vouloir, à tout combiner pour y arriver, et à savoir attendre : c’est ce qui distingua Pétion parmi ses contemporains. La plupart ne voyaient que combats à livrer, que batailles à gagner, pour assurer l’avenir de la République ; lui, ne voyait qu’institutions à fonder, que droits à respecter, pour la faire chérir d’abord, afin d’assurer son empire sur les âmes : tout son avenir était là, et Pétion réussit dans l’œuvre qu’il avait entreprise.

En évacuant, l’armée ennemie avait laissé autour du Port-au-Prince, non-seulement son artillerie de siège, mais celle de campagne et des projectiles en quantité considérable ; elle encloua les canons et brisa leurs affùts. A Drouillard, on trouva aussi un attirail de guerre important. Tous ces objets furent apportés successivement à l’arsenal de la ville.

Durant la première semaine qui suivit l’évacuation, la population alla visiter ces terribles batteries qui brisaient ses maisons : elles étaient savamment construites. On reconnut que l’ennemi en préparait plusieurs autres, notamment au lieu appelé Bois-de-Chêne, qui auraient extrêmement nui aux fortifications de la place et à la ville entière, sans l’heureuse défection qui survint dans ses rangs. Elle donna à la République un vieil artilleur européen, nommé Jelikens, devenu Haïtien en 1804. Comme les boulets qu’il lançait contre le fort Lamarre, manquaient souvent le but et tombaient en ville en brisant les maisons, nos soldats avaient donné le nom de Cassé-Cazes à la batterie qu’il dirigeait : en entrant en ville, il ne fut plus désigné lui-même que par ce sobriquet, qu’il acceptait gaîment.

Lorsque le président renvoya les troupes du Sud dans leurs cantonnemens respectifs, il leur en fit donner l’ordre par le général Borgella. C’était en même temps remplir la promesse qu’il lui avait faite, insinuer à ces troupes le respect pour l’autorité, et donnera ce général un nouveau témoignage de son estime pour son désintéressement lors de sa soumission, en récompensant encore par cette déférence la conduite qu’il venait de tenir dans le siège du Port-au-Prince. Il n’y avait plus lieu de le reconnaître pour commandant en chef du département du Sud, ainsi que nous l’avons dit ; mais du moins il y faisait respecter son nom par cet ordre émané de lui[27].

Pétion désirait qu’il restât au Port-au-Prince, lieu de sa naissance. Borgella lui ayant demandé l’habitation Custines, située tout près de Cavaillon, pour son don national, il l’engagea à prendre de préférence l’habitation Borgella, près de la Croix-des-Bouquets, qui avait appartenu à son père, afin de demeurer dans l’Ouest. « Vous serez près de moi, lui dit-il : pourquoi voulez-vous aller dans le Sud ? Vous serez au milieu de gens que vous ne pouvez plus estimer. » Mais Borgella insista, en lui représentant qu’il avait habité le Sud depuis longtemps, et qu’à Custines, s’occupant de ses travaux de culture, il n’aurait d’autre société que celle de ses véritables amis qui viendraient l’y voir. Pétion lui donna cette propriété ; mais, par la suite, il parut croire qu’en refusant toutes ses avances, Borgella conservait un certain mécontentement, et il y eut du refroidissement de sa part : des faits le prouveront.[28]

En même temps, le général Lys lui demandait pour don national, une habitation située aussi dans le Sud où il alla habiter le Petit-Trou dont il avait jadis commandé la place. Le général Francisque était du Sud et y retournait naturellement ; il eut aussi son don national dans la plaine des Cayes. Bruny Leblanc était dans le même cas, et eut le sien près de l’Anse-à-Veau. Pétion ne le rétablit pas dans le commandement de cet arrondissement, qu’il laissa au colonel Tahet[29].

Ces quatre généraux demeurèrent ainsi sans emploi, et ne s’occupant que de leurs travaux agricoles ; mais ils faisaient partie de l’état-major général de l’armée, comme il y en avait d’autres dans l’Ouest : Bazelais, qui en était le chef, Lamothe Aigron, le sous-chef, Nicolas Louis, Marion, et Bergerac Trichet. Gédéon remplaça Métellus dans le commandement de l’arrondissement de Léogane.


L’issue du siège du Port-au-Prince mit une trêve à la guerre qui désolait le pays depuis cinq ans. Forcé d’abandonner cette entreprise, Christophe, dont l’orgueil lut humilié, se retira la vengeance dans le cœur.

Dans le livre suivant on verra quels crimes odieux il ajouta à ses forfaits antérieurs ; mais on verra aussi qu’ils occasionnèrent de nouvelles défections parmi ses troupes.

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME ÉPOQUE


La révolution qui renversa l’empereur Dessalines en abrégeant sa vie, créa pour Haïti une situation extrêmement difficile, par les prétentions élevées dans toutes les classes de la société, à raison des accusations portées contre ce chef pour justifier cet attentat. Ces prétentions nécessitaient alors des mesures pour le maintien de l’ordre et de la tranquillité publique, afin de faciliter l’établissement du nouveau régime que les révolutionnaires jugeaient le plus convenable aux intérêts du pays. Ce fut l’occasion d’une divergence de vues entre les principaux généraux qui dirigèrent la révolution.

H. Christophe, général en chef de l’armée, reconnu chef provisoire du gouvernement, à cause de son rang, de son ancienneté et de l’initiative qu’il avait prise pour abattre l’empereur, voulut n’employer que la contrainte et la rigueur qui étaient dans ses idées et ses habitudes.

Gérin, ex-ministre de la guerre et de la marine, qui avait été à la tête de l’insurrection du Sud, inclinait aussi vers ces moyens, à cause de son caractère despotique.

Mais Pétion, commandant de la 2e division de l’Ouest où l’empereur fut abattu, jugea qu’il fallait user de voies de douceur et de persuasion sur les esprits, parce que la modération ordinaire de son caractère l’y portait naturellement, et qu’il pensait qu’on devait être conséquent aux principes de la révolution.

Le chef provisoire du gouvernement tenant aux prérogatives de son autorité, il s’ensuivit aussitôt une situation telle, qu’on put prévoir des dissensions civiles imminentes, au grand détriment de la nation.

À ses exigences, Christophe joignit aussi de telles prétentions à succéder purement à l’autorité impériale détruite par la révolution, que ce fut encore une cause de dissentiment entre lui et Pétion surtout, qui, par l’éclat de ses antécédens, était devenu l’âme de ce mouvement politique. Aux prétentions de Christophe, Pétion opposait la nécessité de limiter les attributions de l’autorité executive, dérivant d’institutions républicaines qu’il préférait à toutes autres. Leurs relations se ressentirent de ce dissentiment qui se manifesta dans divers faits.

Enfin, une assemblée de représentais du peuple se forma au Port-au-Prince, dans le but de constituer le pays selon le système de gouvernement qui lui paraîtrait le plus propre à fonder le bouheur général. Réunie par ordre de Christophe, d’après le vœu formellement manifesté par Pétion et Gérin, organes de l’armée et du peuple de l’Ouest et du Sud, il espérait qu’au moyen d’une majorité gagnée à ses vues, ou plutôt intimidée par ses antécédens, il réussirait à faire voter une constitution telle qu’il la désirait. Mais, averti de ses manœuvres, Pétion les déjoua en recourant à de fausses élections pour avoir la majorité dans les vues qui dominaient dans les deux départemens. La réunion de l’assemblée constituante étant au siège de son autorité divisionnaire, il lui fut facile, indépendamment de cette majorité illégale, d’influencer ces membres en général, même la plupart de ceux qui avaient promis à Christophe de seconder ses intentions. Des actes de ce dernier survenant dans ces circonstances, qui prouvèrent sa volonté de dominer d’une manière absolue, Pétion fit constituer la République d’Haïti avec des attributions si restreintes pour le pouvoir exécutif, en investissant un sénat de la dictature, que Christophe se mit à la tête d’une armée pour venir dissoudre l’assemblée constituante, au moment même où elle consacrait en lui l’autorité provisoire dont il était revêtu. La guerre civile devint donc la seule issue d’une situation aussi tendue.

Il fallut repousser son agression, et une bataille sanglante inaugura cette guerre fratricide. Elle fut d’abord au désavantage de Pétion ; mais, échappé à sa défaite, il contraignit Christophe à se retirer dans l’Artibonite, par le concours qu’il reçut de Gérin. Celui-ci voulut l’y poursuivre, tandis que Pétion pensait qu’il était plus urgent d’organiser le gouvernement de la République, vu la vacance de la présidence par la rébellion de Christophe à la constitution. Ce dernier organisa alors l’État d’Haïti, par une autre constitution qui lui accordait la plénitude du pouvoir.

Pendant que Pétion et Gérin étaient divisés sur la question militaire, une révolte éclatait dans la Grande-Anse, en menaçant d’envahir tout le département du Sud. Cet événement porta le sénat, chargé de la direction des affaires publiques, à se rallier à l’opinion de Pétion ; et, après l’avoir investi du commandement du département de l’Ouest, et Gérin de celui du Sud, ce corps finit par élire Pétion à la Présidence de la République, en s’occupant de l’organisation administrative et militaire. Déçu dans l’espoir qu’il nourrissait d’être appelé à la présidence, mécontent de la principale loi rendue sur l’administration générale, Gérin offrit sa démission du sénatoriat qui ne fut pas acceptée ; mais il devint le chef d’une opposition qu’il forma contre le Président d’Haïti, et le sénat qui partageait ses vues. Cette opposition fit prévoir des suites fâcheuses pour la sûreté publique, car des ambitions particulières pouvaient s’en prévaloir pour parvenir à leurs fins.

Cependant, le sénat s’identifia tellement aux vues du chef de l’Etat, qu’il lui délégua l’exercice d’une partie de la dictature qu’il avait reçue, et finit par la lui déférer entièrement, en s’ajournant, afin qu’il pût briser les résistances qui se manifestaient et qu’il fit profiter à la République un soulèvement survenu dans la péninsule du nord contre la tyrannie de Christophe.

Durant l’ajournement du sénat, des efforts furent tentés pour aller au secours de ces partisans de la République, une armée fut confiée à la bravoure du général Lamarre qui débarqua dans la péninsule. Mais deux généraux qui avaient rendu des services signalés au pays, Yayou et Magloire Ambroise, égarés par leur ambition et par de perfides conseils, conspirèrent contre la République et périrent victimes de leur égarement. Les finances périclitant par l’incurie du secrétaire d’Etat Blanchet, le Président d’Haïti se vit forcé de le révoquer pour appeler à cette charge un autre citoyen ; et par cet acte nécessaire, il s’attira la haine du fonctionnaire déchu, et quelque mécontentement de la part des membres influens du sénat, à cause de son remplaçant.

En reprenant ses séances, ce corps manifesta ce mécontentement par divers actes : un dissentiment entre lui et le Président d’Haïti se fit jour, sur la marche que ce dernier avait donnée aux affaires publiques pendant l’ajournement. Ses pouvoirs extraordinaires cessaient de droit par la reprise des séances du sénat, et ce corps hésitait à le déclarer officiellement. Mécontent de ce ménagement, Gérin renouvela sa démission du sénatoriat et se retira dans le Sud dont il était le commandant supérieur : ses discours publies contre le Président d’Haïti portèrent celui-ci à s’y rendre aussi, afin de neutraliser son opposition. Irrité de sa présence dans ce département et de l’accueil qu’il y reçut des populations, Gérin donna sa démission militaire qu’il accepta : ce général se retira dans ses foyers, couvant sa jalousie déplorable contre Pétion.

Revenu dans l’Ouest, le Président d’Haïti retrouva le sénat disposé plus que jamais à lui susciter des tracasseries. Ce corps commit l’imprudence de rédiger contre lui un véritable acte d’accusation qualifié de Remontrances, qu’il lui lut en face : des reproches injustes y étaient articulés contre son administration et la politique qu’il suivait dans le gouvernement de l’Etat. Il y opposa le calme de la sagesse, afin de ne pas entrer en lutte ouverte avec le corps législatif. Mais enhardis par ces procédés, les membres influens le portèrent à rendre un acte qui retirait formellement les pouvoirs extraordinaires délégués au Président d’Haïti. Convaincu à son tour du péril qu’offrait cette conduite pour la chose publique, Pétion éleva un colonel influent au grade de général de brigade, pour prouver au sénat qu’il entendait retenir les attributions nécessaires et inhérentes au pouvoir exécutif.

Il résolut d’entreprendre une campagne aussitôt, afin de détourner l’attention publique de ces tiraillemens entre les deux pouvoirs, et de dégager l’armée sous les ordres de Lamarre, des forces dirigées contre elle par Christophe. Des circonstances imprévues la firent échouer devant Saint-Marc, et il fallut rentrer à la capitale. Ce résultat fâcheux contraignit Lamarre à rentrer enfin dans la ville du Môle dont le siège mémorable commença aussitôt.

Mais, pendant cette campagne, des intrigues s’étaient ourdies entre quelques membres du sénat, dans le but de rappeler Gérin à l’activité militaire ; ils l’avaient mandé au Port-au-Prince, sous prétexte de l’employer à porter secours à l’armée qui assiégeait Saint-Marc. Ce général n’ayant pas mis un grand empressement à se rendre à cet appel, n’y arriva qu’après le retour du Président d’Haïti. À ce sujet, celui-ci lança une proclamation qui rendait compte des opérations de la campagne et où il se montrait irrité de ces intrigues, menaçant ceux qui en étaient les auteurs et les qualifiant de factieux. Cet acte porta le sénat à demander formellement au président, que Gérin fût activé ; et sur le silence qu’il garda, ce corps le rappela à ses fonctions sénatoriales. En s’installant, Gérin attaqua le pouvoir du Président d’Haïti ; une séance scandaleuse s’ensuivit, où d’autres membres du sénat protestèrent publiquement contre ces manœuvres.

Le sénat, convaincu du danger d’une telle situation, s’ajourna dès ce jour. Sa dictature passa nécessairement aux mains du Président d’Haïti, secondé par le général Bonnet, récemment nommé secrétaire d’Etat par ce corps dont il faisait partie.

Pendant ces tiraillemens entre les deux pouvoirs, dans l’Est d’Haïti, les naturels se soulevaient contre la domination française, au nom de Ferdinand VII, retenu prisonnier en France par l’empereur Napoléon qui fît envahir l’Espagne par ses armées, pour substituer un membre de sa famille à celle des Bourbons. Cette levée de boucliers inattendue finit par être couronnée de succès, à l’aide des Anglais devenus les alliés de l’Espagne ; et l’ancienne possession de cette puissance se replaça complètement sous son obéissance, avec des vues d’alliance de la part de quelques-uns des naturels en faveur de la République d’Haïti, de la part d’un plus grand nombre en faveur de l’Etat d’Haïti, dans le Nord.

Rappelé enfin à l’activité militaire par Pétion, à l’occasion d’une nouvelle campagne contre cet État, le général Gérin ne tarda pas à manifester encore son mécontentement et à exciter celui des troupes placées sous ses ordres, alors que des difficultés naturelles impossibles à vaincre, obligèrent l’armée à rentrer dans ses foyers. Il se retira dans le Sud, cette fois avec l’intention de conspirer ouvertement contre le Président d’Haïti. Pendant que ce dernier était occupé avec le secrétaire d’Etat, à pourvoir à tous les besoins de la place du Môle, la conspiration de Gérin éclatait et l’entraînait au suicide, par son insuccès.

Cet événement malheureux, dû seulement à l’obstination et à la jalousie de ce vieux défenseur de la liberté, raviva dans l’esprit des membres dissidens du sénat et parmi d’autres citoyens, le mécontentement qu’ils couvaient contre le Président d’Haïti. Dans ces circonstances, le général André Rigaud arriva aux Cayes. Revenu de sa longue captivité en France, il fut revu avec joie par les populations et le chef du gouvernement lui-même ; mais les opposans, l’ancien secrétaire d’Etat Blanchet surtout, toujours haineux à cause de sa révocation, jetèrent les yeux sur lui, pour être le chef de leur faction, afin de ruiner le pouvoir du Président d’Haïti. Celui-ci ne s’en tint pas à la juste méfiance que pouvait lui inspirer sa fuite de France, d’après les avis qui lui parvinrent, ni à l’entourage qui se forma aussitôt autour de lui ; il le promut à un grade supérieur dans l’armée et lui confia la mission d’aller pacifier la Grande-Anse dont la révolte avait pris de l’accroissement, par suite de la conspiration de Gérin.

En ce moment même, la place du Môle allait succomber sous le rude siège qu’elle supportait, et par la mort héroïque de Lamarre. Ce nouvel événement ne tarda pas, en effet, à arriver ; il donna un nouvel essor aux idées d’opposition contre le pouvoir du Président d’Haïti, rendu responsable de ce malheur.

Ce fut l’instant choisi par l’ambition rajeunie de Rigaud, qui le guettait pour ourdir la trame conçue par Blanchet, entièrement, maître de son esprit. Il profita de sa position militaire et politique pour organiser une scission entre le Sud et l’Ouest : elle s’opéra, en dépit du bon sens et de toutes les considérations qui militaient en faveur d’une plus forte union, s’il se pouvait, entre ces deux départemens, afin de résister au colosse du Nord dégagé de toute entrave par la chute du Môle.

Un si grave événement exigeait toute la prudence et la modération de Pétion, pour éviter une collision par les armes avec le Sud et conjurer l’orage du côté du Nord. Il se montra tel qu’on pouvait l’attendre de son patriotisme éclairé, en souscrivant à la séparation et espérant tout du temps qui sait amener des réflexions raisonnables. Et quoique des actes furibonds, inspirés par Blanchet, excitassent sa colère, réélu de nouveau à la première magistrature de la République, il ne se départit pas de sa ligne de conduite.

Pendant cette déplorable scission, Christophe consolidait son autorité et se déclarait Roi, en organisant une monarchie et une noblesse dans le Nord et l’Artibonite.

La mort naturelle de Rigaud survenant alors, son pouvoir passa aux mains du général Borgella qui, comprenant le danger permanent qui menaçait l’Ouest et le Sud, fit des ouvertures de conciliation au Président d’Haïti, afin d’asseoir leur union sur des bases qui permissent au Sud de secourir l’Ouest, en cas d’attaque. Acceptées avec faveur par Pétion, ces ouvertures n’aboutirent à rien de satisfaisant.

Cependant, elles donnèrent lieu aux idées de rapprochement entre les deux départemens, quand la défection d’une partie de la flotte de Christophe s’opéra dans le Sud.

Irrité par ce fait intelligent, ce dernier se résolut à entreprendre définitivement la campagne à laquelle il se préparait déjà contre le Port-au-Prince.

La Providence, qui veillait au salut de la République, amena dans ce moment même la fin de la scission du Sud, par l’initiative de quelques chefs militaires, suivie de la soumission patriotique du général Borgella et de ses lieu-tenans, aux ordres du Président d’Haïti.

Tous ensemble, ils vinrent défendre le Port-au-Prince pendant plus de deux mois qu’en dura le siège posé par Christophe. Mais une défection de ses troupes en faveur de la République, le contraignit à le lever et à se retirer dans le Nord.

Alors survint une longue trêve entre les deux Etats : forcée de la part de Christophe, elle entrait dans les vues politiques de Pétion. Chacun de ces deux chefs n’eut plus qu’à s’occuper de l’administration intérieure de la partie du pays soumise respectivement aux gouvernemens établis ; et dans cette nouvelle époque de l’histoire nationale d’Haïti, on verra tous les résultats produits par les principes dont ils étaient la personnification.

  1. Une partie de la garde nationale du Sud vint coopérer aussi à la défense du Port-au-Prince. On distinguait E. Berret à la tête de celle de Cavaillon : il mit un zèle sincère en cette occasion, et d’autant plus louable, qu’il avait adopté avec chaleur l’idée de la scission et qu’il l’avait défendue dans les conférences du Grand-Goave. Il était un intime ami de Borgella : c’est dire qu’il fut un citoyen estimable sous tous les rapports.
  2. En 1819, quand je dépouillai les papiers pris dans la retraite de Goman, je trouvai une lettre que lui écrivit Christophe, où il lui rendait compte du résultat de la bataille de Santo et de l’évacuation du fort de Sibert. En lui parlant de la mort de Métellus, son secrétaire avait d’abord écrit : « Métellus, le bras droit de Pétion, est mort. » Ces deux mots furent effacés et remplacés par ceux-ci : a mordu la poussière. Le général Borgella reconnut que cette lettre avait été écrite par Prézeau, qui était son cousin. En 1820, après la mort de Christophe, Prézeau étant venu avec lui au Port-au-Prince, je lui parlai de cette lettre et lui demandai pourquoi il avait changé l’expression ; il me répondit : « C’est le Roi qui me l’ordonna ; il aimait ces sortes d’expressions ; il me dit : Écrivez, a mordu la poussière. » Cette même lettre disait à Goman, qu’on avait pris le chapeau galonné du général Boyer.
  3. Après le siège de Jacmel, en 1800, il avait commis de pareilles horreurs. Voyez tome 4 de cet ouvrage, page 151.
  4. B. Leblanc devint ensuite le commandant en second de la ligne sous les ordres de Gédéon.
  5. Le colonel J.-J. Sudre, de Jacmel, fut tué dans la redoute, N° 1er.
  6. Verger était ce Français qui se sauva des Cayes avec Borgella, en 1803, pour aller joindre les indigènes : il était notaire au Port-au-Prince, et avait enseigné à Méroné, le latin, le français et les mathématiques. À partir du jour de sa mort, on remarqua des signes d’aliénation mentale en Méroné, qui devint entièrement fou quelques années après.
  7. Le palais et ses dépendances furent criblés de boulets : on ne passait pas dans les cours, pendant la canonnade, sans courir de grands risques. Nos soldats, toujours plaisans, donnèrent le nom de rat-de-caze aux boulets qui brisaient les maisons ; les bombes étaient appelées sofis, ainsi que les obus. Ils désignaient l’une des batteries ennemies au nord de la place, par le nom de Malfini, parce que ses boulets tombaient comme à l’improviste, de même que cet oiseau de proie du pays, quand il prend une poule, une volaille quelconque.
  8. Pétion ne voulut jamais faire partie de cette société dont il plaisantait souvent les membres : il eut l’occasion de les plaisanter encore par les emblèmes peints sur les murs de leur temple.
  9. Nous croyons nous rappeler, sans en être bien sûr, que le général Marion subit le jugement d’un conseil de guerre à cette occasion ; mais il aurait été acquitté, car ce n’est pas le courage qui lui manquait ; et probablement, le président n’agit ainsi que pour l’exemple, comme un avertissement donné à tous les officiers. Bien des militaires disaient alors, qu’il était étonnant qu’il n’eût pas envoyé des troupes au secours de Marion et de Frédéric ; mais il paraît qu’il craignit que l’ennemi n’attaquât en même temps les lignes de la place : la garnison n’était que d’environ 8,000 hommes, et l’ennemi doublait ce nombre, au moins.
  10. Il avait en ce moment avec lui deux de ses guides, Louis Pierre et Saint-Surin.
  11. Francisque prit alors le commandement de cette ligne.
  12. C’était un fusil espagnol, garni en argent.
  13. J’ai été témoin des éloges adressés à Borgella, à cette occasion, par divers officiers de la 11e notamment le brave Boulonnais.
  14. Pendant les erreurs de 1843 ! Guerrier avait droit d’être honoré comme un citoyen dévoué a son pays. Borgella avait également droit d’être respecté, au moins ; car son dévouement à la République ne fut jamais douteux.
  15. Nous puisons ces détails, dans une lettre de Pétion au général Henry, en date du 2 juin.
  16. Lettre du général Wagnac à Pétion, rapportant la déclaration d’un insurgé fait prisonnier, en date du 19 avril.
  17. Le 21 mai, le trésorier Cator, chargé du service de l’administrateur Pinet, écrivit au président que cette administration était sans argent et sans crédit ; il y contribuait peut-être. Et le 2 juin, il expédia au Port-au-Prince 172 barils de farine, que le général Wagnac prit de force chez les commerçans qui refusaient de vendre a l’État. Quels que fussent ces commerçans, étrangers ou nationaux, ils étaient de la pire espèce de leur profession, et Wagnac eut raison d’agir ainsi, pour alimenter les troupes assiégées. Les frères Gaspard écartés de tout emploi dans la marine, offrirent néanmoins leur service gratuit en transportant ces approvisionnemens sur leur goëlette-caboteur.
  18. Le 18 février, le président avait écrit au sénat, pour lui exposer le tort que faisait déjà la contrefaçon de cette petite monnaie : ce qui le porta à demander aux États-Unis des matrices pour en fabriquer une meilleure. Afin de s’y préparer, il proposa au sénat de vendre les emplacemens vides des villes et 17 sucreries, dont le paiement aurait lieu en piastres, par ceux qui désiraient les acheter.

    « Une considération, dit-il, qui n’échappera point a votre perspicacité, citoyens sénateurs, est la force morale que vous donnerez à l’État, en créant des propriétaires. Vous devez avoir reconnu déjà le bien qu’a fait la loi du 22 octobre 1811, par la tranquillité qui en est survenue et par le nerf que vous avez introduit dans l’État, à la satisfaction générale. »

    Le sénat rendit la loi réclamée, le 16 mars suivant.

  19. Lettre de Pétion au général Henry, du 2 juin. Le président lui demandait des vivres, et lui recommandait de ne pas souffrir qu’on en vendît à des caboteurs de la Jamaïque qui venaient en chercher, à cause de l’embargo que les États-Unis avaient établi sur leur commerce, parce que la guerre entre eux et la Grande-Bretagne était imminente.

    Le 25 mai, le fameux J.-B. Lapointe, étant à Jérémie, écrivit à Pétion et se plaignit d’être persécuté ; il réclama sa justice et sa générosité, en sollicitant la permission de venir combattre au Port-au-Prince. Mais Pétion n’accepta point ses offres de services, tout en ordonnant de ne pas le persécuter. Lapointe arrivait de la Jamaïque.

  20. Du mot espagnol sapatas.
  21. « Quel est le Roi que vous avez pour chef ? C’est le Roi aux chapeaux de paille, le Roi aux sapates. Vous autres, vous êtes ses esclaves ; il vous fait travailler comme des chevaux ; il vous a conduits ici pour faire la guerre, afin de pouvoir régner, et vos femmes, vos enfans pleureront, auront les larmes aux yeux. Nous, nous avons un Président qui est notre père, notre ami : voila un bon chef ! Il défend à nos officiers de nous battre, parce que nous sommes des républicains. Camarades, nos frères, écoutez bien ce que nous vous disons : Les Rois ne conviennent pas a notre pays ; c’est la République qui doit nous gouverner. »
  22. On s’accorda généralemenl à dire, à cette époque, que Christophe était consterné, abattu, par ce revers inattendu. Il est certain du moins que la politique de Pétion lui parut plus redoutable que jamais, parce qu’il ne put ou ne voulut pas s’avouer à lui-même, que ses cruautés étaient la seule cause du mécontentement de ses troupes.
  23. Parmi eux, on distinguait Jean-Gilles Gonave qui devint colonel du 7e régiment. C’est alors que Denis Toussaint, Antoine Rémy, Guillaume, Jacques Louis, Benoît Batraville, etc., etc. tous officiers de mérite, passèrent au service de la République et honorèrent leur pays par une conduite toujours digne du respect de leurs concitoyens.
  24. Christophe la respecta, parce qu’il apprit les circonstances qui forcèrent Magny à entrer au Port-au-Prince.
  25. Magny reçut la sucrerie appartenant jadis à Caradeux le Cruel, l’une des plus belles propriétés du Cul-de-Sac.
  26. Notes biographiques dictées par Borgella.
  27. Cet ordre donné au colonel Léveillé, de la 13e paraît avoir été cause de son suicide à Saint-Michel, pendant son retour aux Cayes ; on le crut ainsi, parce qu’on ne sut pas le vrai motif de ce regrettable désespoir. Peut-être cependant, avait-il espéré sa promotion au grade de général de brigade, en récompense de sa défection au 14 mars, surtout en voyant élever Wagnac à celui de général de division. Quelle que fût la cause de son suicide, on doit le plaindre.
  28. Borgella n’éprouvait aucun mécontentement, et il n’eût pas eu raison d’en avoir à l’égard de Petion, qui avait tout fait pour lui prouver son estime. Mais, résidant dans le Sud depuis 1796, il s’y était créé des habitudes et y avait de vrais amis. Il donna la préférence à l’habitation Custines, parce que cette propriété réunissait une foule d’avantages ; elle avait plus de 2,000 carreaux de terre, susceptibles de recevoir tous les genres de culture ; elle est située sur la rivière de Cavaillon, et ses produits pouvaient être transportés aux Cayes par eau, etc. L’habitation Borgella ne pouvait soutenir une comparaison avec elle. Ne désirant pas un emploi, de commandant d’arrondissement par exemple, Borgella se proposait de jouir paisiblement sur sa propriété, en véritable habitant : ce qu’il obtint durant sept années consécutives. Il est à croire que Pétion avait des vues sur lui, quand il l’engageait à demeurer au Port-au-Prince : le moment viendra où nous dirons ce qui nous porte à penser ainsi.
  29. Il paraît qu’il attribua, ou à la faiblesse, ou à la mauvaise foi de Bruny Leblanc, sa défection en faveur de Rigaud, qui avait compromis les troupes de Delva à Trémé. Ce général ne reprit ce commandement qu’à la mort de Tahet, peu avant celle de Pétion, et sur les instances réitérées du général Boyer.