Étude sur les marais de la Vendée et les chevaux de Saint-Gervais

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École Impériale Vétérinaire de Toulouse.


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ÉTUDE


SUR LES


MARAIS DE LA VENDÉE


ET LES


CHEVAUX DE SAINT-GERVAIS


PAR


BERNARD (Jacques),


D’ANGLES (VENDÉE)


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(THÈSE POUR LE DIPLOME DE MÉDECIN VÉTÉRINAIRE)


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TOULOUSE

L. HÉBRAIL, DURAND & Cie, IMPRIMEURS

5, RUE DE LA POMME, 5


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1868


JURY D’EXAMEN
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MM. BOULEY O. ❄, Inspecteur général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
Bonnaud, Chefs de Service.
Mauri,
Bidaud,


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PROGRAMME D’EXAMEN
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Instruction ministérielle
Du 12 octobre 1866.
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THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie, et de Physiologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie chirurgicale ;
Manuel opératoire et Maréchalerie ;
Thérapeutique générale ; Posologie et Toxicologie ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Hygiène, Zootechnie, Extérieur.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses des sels ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.



À LA MÉMOIRE DE MA MÈRE


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À MON EXCELLENT PÈRE


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À MES PARENTS


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À MES PROFESSEURS


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À MES AMIS




MARAIS VENDÉEN


Son aspect, nature du sol et des prairies, son agriculture.

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Aspect. — Entre l’Océan, la Loire, le bocage et les plaines de la Vendée, est une langue de terre au sol plat. Les arbres y sont rares, si ce n’est dans quelques endroits privilégiés et à sa lisière, où des bouleaux, des peupliers, des frênes d’une belle venue, forment une ligne de démarcation nettement tranchée.

Cette partie de la Vendée peut se subdiviser en quatre régions distinctes : les étangs, qui sont en petit nombre ; les marais salants, les marais mouillés, et enfin les marais assainis, qui sont les plus étendus, et qui feront l’objet de notre étude.

Des canaux secondaires, longitudinaux et transversaux sillonnent en tous sens la contrée. Ces canaux aboutissent à un canal principal qui, au moyen d’écluses, jette le trop plein des eaux à la mer. Ces écluses, à portes busquées, mettent ainsi un frein aux désastres des inondations dont elles ne nous préservent cependant pas toujours. Ces canaux qui, dans le principe, ont servi à son dessèchement, contribuent actuellement à sa fertilité, en conservant à une certaine profondeur une nappe d’eau qui, par infiltration, peut fournir de l’humidité à la végétation pendant les jours de sécheresse. Ils délimitent aussi les propriétés et permettent de ne livrer à la dépaissance qu’une certaine étendue de prairies. Le marais vendéen n’est point accidenté ; il n’a point le riant aspect de la Gâtine ; mais il a pour lui sa fertilité. Les prairies sont des carrés, des rectangles de 1 à 3 hectares, entourés de fossés pleins d’eau douce, saumâtre ou salée près de la mer. Ces parquets, le plus souvent éloignés des voies de communication, correspondent entre eux par des passages qui en permettent l’exploitation. Des barrières aussi simples que résistantes en ferment l’entrée, et par leur combinaison avec les fossés, constituent une clôture précieuse, suffisante pour mettre obstacle à l’humeur capricieuse des animaux. Comme dans les marches du Holstein, les habitants du pays se servent d’un long bâton pour aller d’un carré à l’autre. Dans certaines parties du marais, les habitations sont bien construites, surtout dans le marais de Luçon ; dans d’autres endroits, elles sont basses, étroites, mal éclairées et exposées aux inondations.

Nature du sol. — Les alluvions profondes, laissées par le retrait de la mer, varient de couleur du gris bleuâtre au gris noir. Ces limons, argileux de leur nature, rarement argilo-calcaires, reposent sur un fonds de gravier dans les marais de Saint-Gervais, et sur un fonds de terre glaise dans les autres. Ils sont plus ou moins riches en humus, selon que le sol a été épuisé par la culture, ou demeure encore vierge.

Flore. Mode d’exploitation des pâturages, leurs qualités. — La flore des herbages vendéens est riche et variée. Parmi les graminées, nous pouvons citer les agrostides qui s’y trouvent très répandues. Les trèfles rose et blanc, la lupuline, la luzerne des champs et autres légumineuses y sont abondantes ; enfin, les composées, les ombellifères, les joncées sont plus ou moins nombreuses, selon les localités.

Les pacages, soumis à la dépaissance pendant la plus grande partie de l’année, sont cependant destinés en partie à donner encore leurs foins pour la nourriture d’hiver. On retire les animaux trois mois avant la fauchaison, et l’herbe, loin de diminuer en qualité et en quantité, gagne en valeur. Elle devient moins haute, mais elle croit plus épaisse, plus fine, après avoir reçu des animaux un engrais excellent. Lorsque les foins sont enlevés, on ne fait point d’autres coupes et l’on y remet les animaux. Dans les prés bas, les plantes croissent avec une rapidité étonnante ; l’herbe y est longue et peu nutritive. Par suite d’inondations intempestives, le foin est quelquefois vaseux et toujours de médiocre qualité. Du côté de l’Océan, les bornes du marais offrent des variantes que nous devons faire connaître, car, au point de vue climatologique, elles jouent un rôle important sur les propriétés toniques des plantes.

Là, des dunes assez élevées, nues ou couvertes d’arbres résineux, viennent intercepter la brise fraîche de la mer et priver les herbes des effluves salines qui les rendent apétissantes et alibiles. Plus loin, des digues hautes et larges sont élevées et entretenues à grands frais. Ces chaussées, plantées de tamarins dont les longues racines affermissent le sol, sont souvent impuissantes contre les envahissements de l’Océan. C’est dans ces endroits, et auprès des fleuves, que s’élèvent les meilleurs produits. L’herbe, appelée mysote, y est sapide, et sert principalement à engraisser la belle race ovine dont le naufragé Walton a doté le pays, il y a bientôt huit siècles. Le peu d’élévation des digues permet aux vents d’ouest de tempérer la chaleur ardente de ce sol, privé de toute végétation arborescente. Ces vents entretiennent une température douce, uniforme, qui prévient ces maladies nombreuses auxquelles sont sujets les animaux des contrées à température variable et des vallées ombreuses.

Culture. — Ces terres paludéennes, dures et compactes, offrent une grande résistance au labourage. La charrue est attelée quelquefois de six grands bœufs du pays, à forte ossature, qui déploient toutes leurs forces dans ce travail. Le tirage est d’autant plus pénible que l’on ne peut toujours choisir le moment où le sol est dans un état moyen d’humidité. Dans ce cas, le tirage est moins fort, la terre se fend assez bien. Mais quand on essaie de cultiver ce sol gras après les pluies, le soc de la charrue, malgré les efforts du laboureur, ne trace qu’une faible empreinte sur cette terre de bri. Si le terrain est trop sec, la charrue enlève des mottes de terre d’une dimension considérable ; aussi, les hommes et les animaux ne peuvent tenir longtemps à ce pénible labeur.

Agriculture. — Jamais aucun engrais ne vient en aide aux cultures ; aussi, les terres, quoique fertiles, sont-elles épuisées par un rendement continuel ; la végétation y languit. Certains cabaniers du marais ne veulent croire aux bons effets du fumier sur leurs terres ; d’autres prétendent que la fumure leur est nuisible. Sans aucun doute, quelques-uns ont entrevu le peu de fondements de pareilles idées. Mais le fermier ne loue que pour un temps très limité, et il croit plus avantageux de vendre à bas prix le fumier aux habitants du bocage et de l’Aunis, après qu’il a subi la combustion. Ce fumier préparé forme un chauffage assez incommode, mais qui, dans un pays où le bois ne croit point, où les frais de transport le rendent d’un prix élevé, sert, comme en Égypte la fiente de chameau, au chauffage des habitants. Mais les fermiers emploient non-seulement pour cet usage le fumier de leurs étables, ils dépouillent aussi les pâturages des excréments laissés par les animaux, et les privent ainsi d’un engrais excellent et très économique. Si un tel état de choses ne se modifie point, l’agriculture restera longtemps stationnaire dans le marais ; les herbages comme les champs perdront de leurs précieuses qualités et deviendront peut-être insuffisants pour répondre aux exigences qu’ont leur demande.

Puisqu’il est vrai que le bois de chauffage n’est pas à la portée de la bourse du pauvre, que l’on se serve du fumier pour faire le feu ; mais qu’on le rende au sol après sa combustion. Tout sera pour le mieux ; deux buts économiques, au lieu d’un seul, seront atteints. Il aura donné du feu pendant l’hiver, et cet usage ne lui aura point enlevé toutes ses propriétés. Ses cendres renfermeront toujours de la soude, de la chaux, de la magnésie, etc., qui engraisseront les terres et fourniront un amendement très propre à atténuer la compacité de ce sol froid qui, sous l’influence de la sécheresse, se crevasse et brise les racines des plantes.

Le marais fournit des céréales en quantité suffisante à l’alimentation des populations qui l’habitent ; il en livre même au commerce. Le blé, l’orge, l’avoine sont cultivés avec avantage ; l’orge surtout y est de première qualité. La fève de marais est aussi cultivée sur une grande échelle et avec beaucoup de profit. Enfin le colza, le lin, le chanvre ne sont pas inconnus dans notre contrée.

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ÉTUDE RÉTROSPECTIVE


Sur le Marais et la Race chevaline.

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HISTOIRE DU MARAIS


Il y a environ trois siècles, le marais vendéen ne ressemblait en rien à la contrée fertile que nous venons d’esquisser. C’était une vaste étendue de terrains formés par des amas de coquilles dans certains endroits, des détritus organiques dans d’autres. Ce sol inégal offrait un aspect désolé : des lagunes fangeuses parsemées de quelques rares ilôts.

Pendant les saisons d’automne, surtout, alors que les pluies sont fréquentes et que les marées atteignent leur plus haute intensité, les eaux couvraient littéralement la contrée. La végétation était celle des pays aquatiques ; c’étaient des joncs, des iris et autres plantes marines. L’insalubrité y faisait un vide naturel. Une population de malheureux hâves, décimés par la fièvre, y traînait seule sa pénible existence. Mais ces alluvions ne pouvaient toujours rester bourbeuses : à une époque que nous ne saurions trop préciser, dans certaines parties rapprochées de la plaine, des dessèchements partiels s’opéraient peu à peu, et les habitants de la contrée, unis par un intérêt commun, commençaient à tirer quelques ressources de ces terres si longtemps inhabitées. Mais ces résultats étaient d’un bien minime avantage, ils excitaient à peine l’émulation des propriétaires, et à plus forte raison, l’indifférence du gouvernement ; aussi, la plus grande partie du marais devait-elle rester encore longtemps inculte.

Cependant, les travaux opérés par les propriétaires riverains n’avaient point été ignorés du gouvernement, et les avantages à retirer de ce cloaque n’échappèrent point à l’œil observateur du grand Sully.

Les premiers travaux de dessèchement ne recevant aucun entretien, les quelques rares prairies que l’on rencontrait tendaient à revenir à leur état primitif ; aussi, au commencement du dix-septième siècle, l’État s’occupa sérieusement de doter la France d’une contrée remplissant toutes les conditions voulues pour fournir à ses armées de nombreux et bons chevaux. Sous le règne de Henri IV, des bandes de travailleurs hollandais et flamands, sous la conduite de Bradley, maître des digueurs, furent envoyées sur les lieux, où ils creusèrent des canaux, élevèrent des digues, construisirent des écluses pour déverser les eaux à la mer. Quelques années après ces travaux, le pays avait changé d’aspect : sous l’action bienfaisante de ces dessèchements, les effluves devenaient moins meurtrières, les fièvres paludéennes diminuaient sensiblement ; les carex, les renonculacées et les plantes aqueuses faisaient place aux graminées, aux légumineuses et aux plantes sapides.


HISTOIRE DE LA RACE (1re phase).


Origine. — Un semblable pays ne pouvait être habité que par une population chevaline, demi-aquatique ; la race mulassière était dans ces conditions. Les documents nous manquent pour préciser à quelle époque les marais furent peuplés ; mais nous savons que depuis un temps immémorial ses plateaux étaient habités par des animaux de l’espèce équine. « Le type primitif de la race chevaline du Poitou, a dit M. Ayrault de Niort, est originaire des marais des Deux-Sèvres et de la Vendée. » Cependant, ajoute-t-il, « quelques statisticiens pensent que l’espèce chevaline mulassière aurait été importée en Poitou par les Hollandais et les Flamands. »

Ce qui tendrait à accréditer cette dernière opinion, émise par M. Ayrault de Fontenay, « c’est que les Flamands et les Hollandais, après avoir exécuté leurs grands travaux de dessèchement, furent les premiers colons de ce sol qu’ils avaient péniblement conquis sur les eaux, et il est probable que ces travailleurs étrangers amenèrent à leur suite des chevaux de leur pays pour les aider dans leurs travaux agricoles. » Ces animaux, provenant des polders hollandais, des moères flamands, ayant beaucoup d’identité avec nos marais, s’y seront acclimatés sans difficulté ; ils auront augmenté le nombre des chevaux de la souche primitive, avec lesquels ils devaient avoir beaucoup de caractères communs ; et les deux races se seront bientôt confondues en un seul et même type, ayant la robe noire des chevaux de Flandre et de Hollande. C’est, nous le croyons, ce qui a fait donner une origine étrangère à nos chevaux mulassiers.

D’autres ont prétendu que la race provenait du bocage ou de la plaine ; pour démontrer ce qu’une pareille assertion a d’erroné, nous n’avons qu’à considérer le peu de ressources fourragères qu’offraient ces deux pays, il y a un siècle. L’agriculture y était au berceau ; les champs chômaient de longues années dans la plaine ; le bocage était couvert de forêts et de bruyères. Si nous considérons aussi la haute stature, les masses charnues, les larges fanons, le pied plus large encore du cheval mulassier d’alors, nous serons obligé d’admettre qu’un semblable animal ne peut provenir d’un pays accidenté et pauvre, mais bien de marais, au sol plat, aux plantes abondantes et aqueuses.

Nous venons de passer en revue les diverses opinions émises sur l’origine de la race poitevine. Nous avons énoncé en premier lieu celle que nous croyons la plus rationnelle, aussi laisserons-nous de côté la question d’origine et les divergences d’opinions qui s’y rattachent pour donner les caractères de la race mulassière primitive.

Caractères. ─ En parlant de la jument mulassière, Jacques Bujault a dit :

« La vraie jument mulassière a la patte large, l’enfergeure courte, le talon bien sorti, beaucoup de poil au talon, l’os de la jambe gros, le jarret large et bas surtout, la cuisse charnue, les hanches larges, le corps très court, la côte longue, ventre de vache, un petit ensellé, le devant bien ouvert, haute de quatre à neuf pouces à la chaîne.

« La tête, le cou, le reste enfin n’est indispensable.

« Figurez-vous une barrique montée sur quatre poteaux, c’est la jument mulassière. — Ce n’est pas une belle bête, elle n’est bonne qu’à faire des mules. — Otez le chapeau ! sans la jument mulassière le Poitou ne serait pas le Pérou. » Si nous considérons le portrait original, mais exact que vient de faire de la jument mulassière le laboureur de Challoue, nous sommes naturellement conduits à voir que les conditions d’hygiène et de climat, dans lesquelles ces animaux vivaient, leur sont peu favorables ; aussi, dit M. Eugène Ayrault, « la nature, pour protéger son ouvrage, l’avait pourvue d’une épaisse fourrure, avait garni sa tête, sa crinière, sa queue d’une grande quantité de crins. Les pieds, reposant sur un terrain humide et mou, éaient larges, comme pour empêcher ces malheureuses bêtes d’enfoncer dans le sol. La végétation très active de ce riche pays offrait aux animaux une abondante nourriture, toujours verte, toujours fraîche. Les organes digestifs, constamment remplis d’une grande quantité d’aliments, se développaient énormément. L’air vif, souvent frais et presque toujours humide de ces contrées, forçait la nature à une calorification puissante, et la poitrine se développait, pour faciliter le jeu du cœur et des poumons. L’encolure de ces animaux, toujours obligés de paître, s’allongeait ; la tête, constamment baissée pendant les repas, était gorgée de liquides blancs. Les contractions musculaires incessamment mises en jeu par les courses pendant l’été, pour se défendre des insectes ailés, et, pendant l’hiver, pour sortir du sol fangeux où ils étaient enfoncés, développaient les masses charnues et tendineuses, les os auxquelles elles s’attachent, ainsi que les articulations que celles-ci mettent en mouvement. »

Telle était la race mulassière primitive dont le type est à peu près disparu de nos jours. À mesure que les terrains s’assainissaient, les animaux abandonnés à l’état de nature, subissaient les influences salutaires de ces modifications. On commençait à choisir les meilleurs reproducteurs ; aussi les formes devenaient-elles plus harmonieuses ; leur peau épaisse, chargée de bourre grossière, faisait place à une peau plus fine ; la robe noire devenait plus soyeuse ; la tête empâtée devenait moins lourde, la physionomie plus expressive. Le corps était rond, trapu ; le ventre moins avalé ; le rein court, la croupe double, les fanons moins abondants. Le pied, qui n’avait plus à parcourir un sol bourbeux, devenait moins large ; la corne en était de meilleure nature. C’est avec ces caractères qu’on nous représente le cheval poitevin en 1778.

Nous venons de passer succinctement en revue les modifications, les transformations du marais et du cheval mulassier ; maintenant que nous connaissons quelles ont été avant et après les dessèchements les influences du sol sur cet animal, nous allons aborder une autre phase de son histoire ; nous allons parler des croisements qu’il a subis et des tribulations qu’il a éprouvées pendant les guerres désastreuses dont la Vendée a été le théâtre.


HISTOIRE DE LA RACE (2e phase).


Influence des croisements avec les chevaux étrangers. ─ Le cheval poitevin de cette époque était donc une belle et bonne bête, aux formes potelées, tirant avec énergie de pesants fardeaux sur des chemins difficiles, et fournissant aux habitants du Gâtinais des mulassières remplissant toutes les conditions nécessaires pour ce mode de production. Mais l’avenir réservait au cheval mulassier une plus belle destinée ; il devait quitter ses modestes occupations de limonier pour briller dans les chasses, dans les combats, ou former de fringants attelages. Les progrès, la civilisation étaient rapides en France ; les routes percées devenaient plus praticables, on en construisait de nouvelles. Les moyens de transport exigeaient plus de vitesse ; aussi, le commerce demandait-il les bons carrossiers, qu’il payait grassement. L’armée, de concurrence avec le commerce, exigeait pour sa cavalerie des chevaux joignant la force à la vitesse ; devant un tel état de choses, la race trop vieille des marais devait infailliblement se transformer. La production du cheval de gros trait que le propriétaire vendéen tenait de ses ancêtres, qu’il élevait comme eux en le confiant à nos herbages plantureux, devait être abandonné devant les besoins de l’époque ; son intérêt personnel lui dictait d’entrer dans les vues du gouvernement.

D’ailleurs, l’État, qui avait tout avantage à voir la race mulassière se transformer en chevaux plus légers, fit des sacrifices et s’occupa activement de l’œuvre qu’il avait déjà commencée en faisant exécuter des travaux de dessèchement dans le marais.

Vers cette époque, des étalons normands du type primitif furent envoyés dans la contrée et distribués dans différents points, chez des propriétaires jouissant d’une certaine considération, d’une grande influence, et offrant, par leur fortune, la bonne tenue de leur exploitation, le plus de chance de réussite possible. L’étalon royal rapportait un certain bénéfice à l’éleveur, à qui on l’avait confié ; on délivrait à ce dernier un brevet d’étalonneur qui était une marque honorifique, et puis, il avait une subvention très rémunératrice du gouvernement, ce qui aiguillonnait son zèle.

Pendant que les étalons royaux infusaient un sang nouveau à notre vieille souche, dont ils commençaient la transformation, des juments de même provenance venaient, par leurs croissements avec nos poitevins les plus légers, accélérer l’œuvre commencée par les premiers. Ces juments rapportaient de beaux deniers à leurs propriétaires. Elles étaient aussi placées chez des cabaniers reconnus capables de leur donner des soins intelligents. Elles leur appartenaient après leur premier produit ; ce produit revenait de droit à l’État, qui le donnait en prime au cabanier lui-même, ou à l’éleveur qui s’était montré le plus soigneux et qui avait à cœur de faire prospérer l’élève du cheval de guerre dans ses domaines. Ces étalons, ces juments, disséminés dans les parties les plus fertiles, les plus peuplées du marais, changèrent bien vite, on le comprend, les caractères de l’ancienne race. Cette transformation se faisait de 1778 à 1793, sans trop de difficulté, car les caractères de la race précitée étaient peu fixes.

Si nous examinons la production chevaline d’alors, nous voyons qu’elle suit deux courants : le courant progressif et le stationnaire. La variété des chevaux de luxe était élevée par les propriétaires les plus éclairés qui, pour réaliser des bénéfices plus grands, secouaient le joug de de celle vieille routine innée chez l’agriculteur et l’éleveur vendéen. Le reste des populations continuait à élever le cheval mulassier qui lui rapportait moins de profit. Cette dernière variété, dont les marchands du Berry venaient faire l’acquisition sur les champs de foire de nos villes de Vendée, Saint-Gervais, Luçon, Fontenay, portait le nom de ses acheteurs ; tandis que les premiers, plus élégants, propres à la diligence, au carrosse, et achetés par les marchands de Normandie, étaient appelés normands. Implantés sur les herbages de ce pays, ayant assez d’identité avec les nôtres, ils prenaient les caractères du cheval normand ; ils devenaient plus élancés, les tissus devenaient plus serrés ; étant du reste de même provenance, la distinction entre eux n’était pas facile. En 1793, l’élève était prospère, le commerce actif ; les poulains de deux ans se vendaient de 450 à 600 fr. C’est à cette époque qu’éclata l’insurrection de Vendée.

Les guerres de Vendée et la production chevaline. — Les guerres étendirent leurs ravages sur tout ; les bestiaux ne furent point épargnés dans cette crise malheureuse. Nos meilleurs chevaux, enlevés de leurs pâturages, montèrent les cavaliers du roi et les soldats de la République ; et lors de la pacification, vers 1800, nos prairies étaient dépeuplées. L’avenir de la population chevaline était gravement compromis ; quelques années encore d’un semblable régime, et sa ruine était certaine. Mais la paix, le hasard et la sollicitude d’un homme de cœur, dévoué aux intérêts de son pays, sauvèrent la race poitevine d’une destruction éminente.

Les parties basses du marais étaient et sont encore souvent couvertes par les eaux ; aussi, les habitants, pour conserver les rares animaux que la guerre avait épargnés, interceptèrent-ils, par le barrage des canaux, l’écoulement des eaux à la mer. Les chevaux de la commune de Soullans et de quelques localités voisines, parqués sur des éminences défendues par les inondations, ne furent point inquiétés, et lors de la pacification, formèrent le noyau qui devait reconstituer la race chevaline.

Mais au sortir de la crise, il ne nous restait qu’un petit nombre de bêtes de médiocre valeur ou d’un mérite secondaire. Il nous fallait un étalon de tête pour imprimer à la race les qualités qu’elle avait perdues. Ce fut M. Mourain-Dupaty, président du district de Challans, qui nous le

fournit. Cet éleveur distingué avait conservé pendant les troubles une jument des écuries royales et son poulain, jeune animal de beaucoup d’espérance, qui commença la monte à deux ans, et continua de l’opérer jusqu’à un âge très avancé. Ce fut cet étalon, carrossier fort et bien conformé, à robe baie, qui renouvela la race poitevine, et laissa après sa mort, ce soin à un nombre infini de ses descendants à qui il avait transmis ses bonnes qualités. La saillie s’opérait en liberté dans les pâturages, et l’étalon de M. Dupaty jouissait au plus haut point de la propriété fécondante ; ce qui devait être, en effet, car nous savons que la faculté prolifique est le propre du tempérament lymphatique, chez qui toutes les sécrétions sont augmentées. Le cheval dont nous parlons, livré au régime exclusif des prairies, ne pouvait être que sanguin-lymphatique. Cette souche, près de s’éteindre quelques années avant, se régénéra en peu de temps. Elle devint belle et nombreuse. Vivant sur des herbages que les guerres civiles avaient dépeuplés, elle acquit un développement que rendraient impossible de nos jours le morcellement des propriétés, la grande quantité d’animaux qui les couvrent, et le dessèchement plus complet du marais. Dans cette seconde phase, l’élevage acquit aussi une grande importance. Le gouvernement le favorisait en distribuant des primes que se disputaient par leur belle conformation les fils de l’étalon précité. Ce solipède lui-même fut porté en triomphe pour récompenser ses nombreux services. Mais il était dans sa destinée d’avoir une fin malheureuse : né pendant les séditions, elles firent sa gloire ; mais une nouvelle insurrection et la mort de son maître causèrent sa perte. Il termina sa carrière comme l’avait à peu près commencée un demi-siècle avant l’illustre Godolphin-Arabiam : attelé au chariot d’un poissonnier, il laissa, comme ce dernier, une liguée nombreuse, moins brillante il est vrai, mais qui avait aussi sa place dans les écuries impériales.

HISTOIRE DE LA RACE (3e phase).


Haras impériaux. — En 1806, l’empereur Napoléon Ier fonda des haras en France, le marais de la Vendée fut compris dans la circonscription de Saint-Maixent. Sous l’ère des étalons de l’Empire, de nouvelles modifications devaient encore se manifester dans les caractères de l’ancienne race. Les reproducteurs, choisis parmi les meilleurs chevaux de Normandie, de Frise, de Danemarck étaient peu propres par le seul croisement à donner des qualités stables aux animaux de l’ancien type ; ils ne pouvaient conduire qu’à l’abâtardissement, car ils n’offraient pas assez de fixité dans les caractères, pas assez de force de concentration pour que l’on pût compter sur une amélioration durable. Les premiers fils de ces mariages avaient des qualités que l’on ne saurait méconnaître ; plus de finesse, de la distinction même, des allures brillantes se trouvaient chez ces nouveaux produits, d’une valeur vénale incontestablement supérieure à celles des sujets de l’ancien type. Deux étalons normands, Mercure et Éléphant, acquirent une grande célébrité dans le pays où ils léguèrent à beaucoup de leurs produits les qualités qui les distinguaient. Le premier était un beau cheval de selle, de taille moyenne, à la tête petite et sèche quoique busquée, à l’encolure rouée, à la ligne du dos droite, au rein court. Sa croupe était ronde et bien musclée ; ses membres, exempts de tare, offraient des lignes nettes, ses aplombs étaient bons, ses allures cadencées. C’était un cheval plein de gentillesse et d’ardeur.

De 1810 à 1820, époque à laquelle il fit la monte, il exerça d’heureuses modifications. Ses produits avaient ses qualités : aussi étaient-ils gardés dans le pays pour chasser à courre, pour le service de la selle, ou étaient importés à l’extérieur, en Normandie, en Anjou, pour être destinés aux mêmes emplois, pour lesquels leur douceur et leur énergie les faisaient rechercher.

Éléphant, qui faisait la monte en même temps, était aussi un étalon de grande valeur : il n’offrait point le brillant ni la finesse du premier, il avait la tête grosse, énormément busquée, le rein un peu long ; mais son énergie et ses autres qualités faisaient passer sur ses défauts. Ses descendants des deux sexes acquirent beaucoup d’ampleur dans nos herbages, et moins demandés par le commerce, ils formèrent souche ; la race poitevine devint en partie normande.

Mais cette race devenue plus élancée, ayant acquis les allures recherchées du cheval de Normandie par ses croisements avec ce dernier, tendait à dégénérer. Ayant pour seule nourriture une herbe abondante, mais aqueuse, soumis à l’influence d’une température peu variable mais humide, les animaux devenus lymphatiques n’avaient conservé que la tête busquée et les autres défauts du cheval normand dont ils avaient perdu les qualités.

Pour remédier à un état de choses aussi alarmant, des sacrifices étaient nécessaires ; le cheval aurait dû être soustrait aux inclémences de l’hiver et à l’insuffisance d’une nourriture peu nutritive. Nos agriculteurs auraient dû observer quelques soins hygiéniques pour conserver à la race les qualités qu’elle avait acquises par ses derniers croisements. Mais les préjugés enracinés par le temps sont chose difficile à détruire : leurs pères livraient leurs bestiaux au régime exclusif des pâturages et en retiraient un certain profit ; les fils ne devaient-ils pas suivre les errements de leurs pères ? Ne devaient-ils pas observer eux aussi les traditions anciennes ?

Bien que très bon, ce moyen eût été insuffisant à améliorer promptement la race dégénérée, puis la tête de nos poitevins-normands avait besoin d’être modifiée. Cette mode, en dehors des lois physiologiques, que le caprice de Mme de Pompadour avait intronisée en France, avait passé de l’engouement à l’abandon ; détrônée à son tour par l’anglomanie, qui régnait en souveraine. Depuis la Restauration, on ne rêvait que pur sang. Le pur sang était tout ; le pur sang anglais était la panacée universelle, remédiant à toutes les défectuosités, guérissant tous les maux ; aussi s’en servit-on partout sans discernement. Les résultats obtenus, on le comprend facilement, firent tomber sa vogue, le firent délaisser même. Les fameux prôneurs du pur sang tombèrent dans un excès contraire ; le pur sang n’était plus rien ; cependant le sang est quelque chose employé judicieusement.

Du pur sang ; du rôle qu’il a joué dans la formation de la race actuelle. — Dans son acception propre, on devrait donner la qualification de pur sang à tout animal de race n’ayant subi aucun croisement. Mais, dans le langage hippique, la désignation de pur sang à une signification plus restreinte : elle est synonyme de noblesse ; elle dit plus encore, car la noblesse a des degrés et peut s’acquérir.

Le sang, dit M. Gayot « est la réunion de toutes les qualités morales dévolues à l’espèce, et par cela même le germe fort et puissant de toutes les aptitudes, de toutes les destinations qu’elle est appelée à remplir. On le conserve intact, soigneusement et précieusement, dans quelques familles d’élite, auxquelles on a successivement donné une forme différente appropriée aux besoins particuliers à chaque époque, au mode d’emploi le plus usuel, à la nature, à la somme de travail qu’il est possible de demander au cheval. Ceci n’est point un résultat moderne, c’est un fait de tous les temps qui se répète d’âge en âge. Dans cette espèce, les plus hautes qualités se rapportent toutes à un ordre supérieur ; elles se concentrent dans ce qu’on nomme énergie, durée, vitesse ; et on a qualifié nobles ou pures, les familles qu’on a spécialement élevées et entretenues en vue de la transmission certaine, indéfinie, à leur descendance directe ou médiate. De là cette autre force que représentent l’homogénéité et la constance ; de là cette ancienneté du principe et cette habitude justifiée de rechercher la valeur dans une longue série de générations. »

En 1833, l’administration des haras voulant créer le cheval de guerre, y procéda donc par le pur sang.

Le paysan vendéen ne partageait pas entièrement l’enthousiasme général ; aussi le cheval anglais reçut-il chez nous un accueil assez froid. Ce n’est que sur les instances réitérées et les promesses avantageuses des gentlemen du pays que l’on se hasarda à livrer des poulinières à l’étalon de sang.

Parmi ces premiers reproducteurs, Sportsman laissa après lui une certaine renommée et des descendants employés comme étalons. À la suite de ces métissages avec le cheval anglais et l’anglo-normand, la population chevaline perdit ses caractères distinctifs ; ils variaient à l’infini. Mais la race, bien qu’hétérogène, comptait de nombreux et bons chevaux ; un peu longs à se former, ces produits n’en avaient pas moins des qualités incontestables, et étaient achetés en grand nombre par la remonte. Après Sportsman viennent les King-Henry, Victori, Amadis, Gambetty, qui ont laissé de bons souvenirs dans le pays et qui ont contribué pour la plus grande part à donner un caractère d’unité à la race, caractère qu’elle n’a cependant pas encore complètement acquis.

Bien que la transformation ne soit pas encore achevée, nous allons donner les caractères des bons métis anglo-poitevins : ils ont la tête fine, sèche ; les apophyses osseuses sont saillantes ; la physionomie est expressive. Quelques-uns ont la tête busquée, ce qui n’implique pas une mauvaise conformation. L’encolure est longue, flexible, en général bien musclée et bien attachée, garnie d’une crinière assez fournie et fine ; le garrot est bien sorti, l’épaule oblique, l’avant-bras long, le pied est moyen, la corne en est de bonne nature ; le dos est long ordinairement, la ligne en est bien soutenue ; cependant quelques animaux sont ensellés, ce qui dépend de leur trop long séjour dans des pâturages humides, où leur appareil digestif, constamment surchargé d’aliments, tend à abaisser le dos. Le rein est court, la croupe en amande, la queue assez haute et bien portée ; les aplombs sont réguliers. Ces caractères varient à l’infini depuis le fac-simile du pur sang jusqu’au diligencier.

Examinons maintenant la question au point de vue des défauts acquis et nous formulerons ensuite notre opinion sur les chevaux actuels.

Les croisements ne sont pas chose facile à exécuter, et malgré une science consommée dans cet art, la nature trompe souvent nos vues. En Vendée, les appareillements étaient et sont encore la plupart du temps dirigés par des personnes ineptes en pareille matière ; aussi, les chevaux de Saint-Gervais sont encore loin d’offrir tous des qualités solides, une homogénéité parfaite. On observe assez souvent un défaut d’harmonie dans l’ensemble ; la fusion des caractères des procréateurs reste quelquefois incomplète chez le sujet procréé. Les défauts de la mère ne sont pas toujours corrigés par les qualités du père ; le produit peut offrir même les défauts de ses ascendants.

Si nous considérons l’anglo-poitevin, qu’une série de croisements a rapproché de l’anglais, nous pouvons observer que, malgré son brillant extérieur, ses membres sont souvent entachés de tares osseuses ; peu musclés, ils ont les articulations étroites.

Sous le rapport du tempérament, nous devons dire que les métis ont perdu la rusticité du cheval poitevin ; qu’ils sont plus longs à se former et qu’il est de toute nécessité, si l’on veut une bonne bête, de mettre amplement à contribution le coffre à avoine ; d’employer aussi quelques soins hygiéniques, autrement il ne faut point compter sur un cheval de fond.

En résumé, nous voyons que les chevaux de Saint-Gervais, formés par les dessèchements, le pur sang, sont bien supérieurs au cheval poitevin. Quelques-uns sont des produits d’élite ; la généralité a des formes gracieuses et une vigueur étonnante ; d’autres, enfin, stigmatisés du nom de ficelles, d’échassiers, de gringalets, tarés et maladifs, font le désespoir des éleveurs.

La comparaison entre l’ancien type et les métis d’aujourd’hui, est tout à l’avantage de ces derniers. Dans des temps éloignés, cependant, l’élève du cheval mulassier offrait un revenu plus certain ; moins de déconvenue que ne le fait actuellement l’élève du cheval de Saint-Gervais, plus impressionnable, plus lent à se former. Loin de nous, pourtant, est l’idée de déplorer une race qui n’a plus sa raison d’être ; espérons, au contraire, que la sollicitude du gouvernement ne nous abandonnera pas ; que l’État fournira toujours à nos éleveurs de bons pur sang, des anglo-normands bien conformés. L’habitant du marais commence à comprendre ce que la production du cheval fin exige de soins. Espérons donc que dans un temps peu éloigné les connaissances hippiques seront plus répandues dans le pays, et que le nombre des chevaux décousus, de médiocre qualité, sera considérablement réduit.

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ÉLEVAGE


En général, les animaux confiés à la garde de Dieu, restent toute l’année dans nos marais, où ils passent de l’abondance à la disette, où ils subissent les alternatives de la chaleur de l’été et du froid de l’hiver.

Les poulinières, de une à quatre, selon l’importance des fermes, sont livrées à l’étalon au mois d’avril ; elles sont fécondes et mettent bas dans les pâturages au printemps de l’année suivante. Le part a lieu ordinairement sans accidents fâcheux. Les poulinières, choisies toujours parmi les plus belles cavales, sont, dans le marais de Saint-Gervais, livrées à la reproduction de deux ans à six ans, âge auquel elles sont vendues pour le commerce ou la remonte. Dans le marais de Luçon, lorsque l’on à une bonne poulinière, on la garde jusqu’à un âge très avancé.

Le poulain, qui nait en avril et en mai, alors que l’herbe est tendre, a acquis, à la fin de l’automne, un grand développement, des formes arrondies et gracieuses, ce qui est naturel : à sa naissance, son système dentaire et son appareil digestif, encore trop peu développés, ne lui permettent pas de brouter l’herbe des prairies. Il se nourrit du lait de sa mère qui est abondant ; mais bientôt le lait de la mère ne suffit plus à son entretien, et une herbe plus tendre, qu’il coupe sans peine et digère facilement, vient s’ajouter à sa nourriture primitive et le pousse au développement. Après, arrive l’été, avec sa température élevée, ses herbes plus sèches, plus toniques, renfermant les mêmes principes sous un volume moins considérable, qui vient condenser les fibres du jeune animal, diminuer le volume du ventre, lustrer sa robe, lui donner, en un mot, la distinction qui lui manquait. Si nous considérons le poulain pendant ces trois périodes de son alimentation, voici les remarques que nous sommes amené à faire : cet animal, nourri par un lait abondant, tend à prendre une grande croissance, croissance qui n’est point entravée par les deux périodes d’alimentation suivantes, car elles se font sans transition brusque. Le jeune sujet est naturellement lymphatique ; l’alimentation, le climat, le prédisposent à ce tempérament qui, d’ailleurs, est le propre de l’enfance.

Pendant l’été, leurs tissus deviennent serrés, leurs têtes sèches, leurs muscles se développent par les courses auxquelles ils se livrent dans leurs pâturages, excités par leur pétulance et par les moucherons qui infestent nos prairies.

Jusque-là, l’élevage me semble rationnel, au point de vue économique surtout ; mais malheureusement l’hiver est une rude épreuve pour ces jeunes animaux qui ont perdu leur rusticité par les divers croisements opérés. Ces pauvres bêtes auraient besoin de quelques soins pendant les saisons rigoureuses, mais ces soins ne leur sont pas toujours donnés. Les uns sont laissés sur les prés aux inclémences de l’hiver, où les herbages sont quelquefois insuffisants à leur nourriture ; d’autres sont entassés dans des écuries mal aérées, sous des hangars, où leurs aplombs se dévient, où une nourriture souvent avariée, un air vicié viennent leur imprimer le germe de maladies chroniques ou atrophier leurs muscles. Dans l’un comme dans l’autre cas, ces jeunes animaux souffrent ; leur constitution s’ébranle, leur accroissement si bien commencé, se retarde.

Cependant, quelques éleveurs, sachant bien que le cheval soumis à de semblables conditions hygiéniques, ne peut rapporter que de petits bénéfices, lui donnent des soins entendus ; aussi, l’élève prospère chez ces personnes. Les bénéfices, le plus souvent en rapport avec les frais d’entretien, viennent les récompenser de leur zèle, et leur amour-propre est justement satisfait dans les primes et les concours.

Après la saison d’hiver, qui a été bien dure pour eux, ils sont remis au pâturage, où la même série de faits se renouvelle jusqu’à l’âge de trois ou de quatre ans, époque à laquelle ils sont vendus pour le commerce ou la remonte.

Maladies. — Ces animaux ne sont pas, comme on le croit généralement, atteints en grand nombre de maladies spécifiques : fluxion périodique, crapaud, eaux-aux-jambes. À cinq ans, lorsque leur croissance est terminée, ils sont de bons chevaux.

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AMÉLIORATIONS


Dans l’état actuel de l’agriculture dans nos marais, le principal moyen d’amélioration à employer pour nos races, le seul sur lequel on puisse réellement compter, est le pur sang. Avant de traiter des appareillements, disons que l’on ne doit pas perdre de vue que les influences diverses, auxquelles est livré le cheval de Saint-Gervais, tendent toujours à l’éloigner du degré de finesse que nous lui connaissons, et qu’il n’y a et n’y aura jamais, tant que l’élevage en liberté sera suivi, que l’action vivifiante du pur sang capable de le maintenir dans les conditions exigées pour un bon carrossier. N’oublions pas de dire aussi que nos herbages seuls sont insuffisants à élever le cheval trop près de sang, que cet animal ne s’y développe pas bien, végète, souffre, exige des soins et une nourriture plus alibile. Cela posé, nous pouvons aborder la question.

Reproducteurs. — On peut employer le pur sang pour l’amélioration de nos races. Si on prend le cheval anglais, il faut le choisir fort, bien corsé, près de terre. Un semblable animal avec une jument bien constituée, quoique commune, est dans toutes les conditions désirables pour donner de bons produits. À défaut de pur sang, l’on peut employer un bon anglo-normand. Il est bon de savoir, dans ce cas, si ce reproducteur est issu d’un premier croisement, car nous savons que les premiers métis ont peu de fixité dans les caractères, et qu’ils ne transmettent pas toujours leurs bonnes qualités à leurs descendants.

Nous n’insisterons pas sur la nécessité d’exclure de la reproduction les femelles comme les mâles décousus, haut montés, car il est malheureusement trop connu que ces animaux donnent le plus souvent des produits défectueux ; si cependant on les donne à l’étalon, il serait préférable de prendre un bon étalon de race commune ; car, si l’on ne peut avoir que des médiocrités, des médiocrités de race commune se placeront toujours plus avantageusement dans le commerce ; mais, tout bien considéré, une bonne bête ne coûte pas plus qu’une mauvaise, les avantages à en retirer sont plus grands : donc l’on ne devrait pas hésiter dans le choix à faire. « Dans le croisement des races équestres par l’étalon de course, a dit M. Magne, il est plus profitable de rester en-deçà de la limite, que d’aller en-delà. Dans le premier cas, on a des animaux faciles à vendre ; tandis que lorsque la limite est dépassée, il faut garder les produits. Même au point de vue de l’amélioration de la race, on arrive plutôt en procédant avec lenteur ; car c’est par le nombre de très bons chevaux pur sang ou demi-sang qu’il faut juger du progrès, plutôt que par le nombre total des métis. »

Il y aura donc avantage à rétrograder dans certains cas vers les races communes ; le but ne sera pas peut-être sitôt atteint, mais il le sera plus sûrement ; les animaux seront plus forts, plus robustes, plus acclimatés.

Nous savons que le produit de l’étalon de pur sang exige une nourriture substantielle, des soins entendus, car il est impressionnable ; aussi, si les fourrages ne sont pas assez abondants ou de médiocre qualité, si enfin, pour toute hygiène, il ne doit avoir que l’abandon complet dans lequel on laisse ordinairement les animaux dans nos pays, sa production ne sera pas profitable ; les sujets obtenus par ces croisements, ne trouvant pas les éléments nécessaires à leurs développements, ne pourront former que des non-valeurs. Que le riche élève selon ses goûts le fac-simile du pur sang, les fonds nécessaires ne lui manquent pas pour de telles avances. Le cheval fin trouvera chez lui l’écurie bien aérée et bien pavée, la nourriture alibile, le pansement régulier et l’exercice qui lui sont nécessaires. Par ses relations commerciales il trouvera toujours à placer avantageusement ses animaux.

Mais ceux qui élèvent le cheval en liberté ou qui ne peuvent lui donner que les soins indispensables pendant l’hiver, doivent être plus modestes dans leurs vues. Ils doivent se borner à la production du cheval à deux fins, de remonte, de commerce enfin. Nos prairies sont excellentes pour élever le demi-sang ; elles développent ses formes ; il y devient beau et gracieux : élevons donc le cheval demi-sang ; le meilleur étalon que nous pouvons choisir dans ce but est l’anglo-normand.

Je ne terminerai point ces quelques considérations relatives aux améliorations à attendre des reproducteurs, sans m’élever contre un usage défectueux qui s’est introduit depuis quelques années parmi les éleveurs des marais de Saint-Gervais. Les pouliches, comme nous l’avons dit précédemment, sont livrées à la reproduction de deux ans à six ans. Cette mode, que des motifs d’intérêt font et feront peut-être persister longtemps, a plusieurs inconvénients. Le premier est d’exposer le produit à avoir les défauts du père, si ce dernier est défectueux : car la jeunesse des poulinières les laisse sans influence contre l’action d’étalons de médiocre qualité. Les poulinières sont épuisées par une gestation prématurée, et partant, leurs produits faibles et débiles.

Maintenant que nous avons vu de quelle manière les croisements, les appareillements pourraient améliorer nos chevaux de Saint-Gervais, examinons la question au point de vue de l’hygiène et de la gymnastique fonctionnelle.

Hygiène. — Nous avons vu bien souvent, dans le courant de cette étude, combien l’hygiène à laquelle les chevaux anglo-poitevins sont soumis est défectueuse ; nous avons même dit quelques mots des améliorations à attendre d’une nourriture mieux réglée, aussi serons-nous bref dans ce qui concerne cette partie. Pendant les années de sécheresse, les animaux souffrent de la faim, et n’ont pour toute boisson qu’une eau rare et corrompue. Dans un but non-seulement humanitaire, mais encore avantageux, il serait utile de rentrer à l’écurie ces pauvres bêtes, ou tout au moins de les approcher des habitations où l’eau est plus commune, en général plus salubre. Là, ils seraient à la portée des secours de l’homme ; on pourrait obvier aux privations des années de disette en leur distribuant quelques rations dans les pâturages et en les conduisant à l’abreuvoir de la ferme. Ils ne devraient pas non plus être privés des soins de leurs maîtres pendant les jours d’hiver, où ils grattent la neige du pied pour chercher une alimentation peu substantielle et cassent la glace pour se désaltérer.

Sans revenir sur les avantages de la rentrée à l’écurie dans des circonstances aussi défavorables à la santé, à la croissance des jeunes poulains, nous ferons observer qu’un abri sain, quelques soins hygiéniques seraient de toute urgence. Cette nécessité a été reconnue par bon nombre de fermiers qui se font un devoir de rentrer, au commencement de décembre, leurs animaux dans les écuries où ils passent la mauvaise saison.

École de dressage, commerce. Gymnastique fonctionnelle. ─ Depuis quelques années, une institution utile a été fondée à Napoléon-Vendée : l’École de dressage.

Autrefois, les chevaux étaient livrés à l’état brut à la remonte, au commerce, ou n’avaient reçu que quelques principes élémentaires de dressage. Ces animaux éloignés du contact de l’homme, privés de ses soins, de ses caresses, avaient un caractère sauvage, quelquefois irascible ; étaient dangereux à gouverner, et par cela même perdaient de leur valeur commerciale. Depuis quelques années, d’heureuses modifications se produisent : les poulains sont rentrés en plus grand nombre dans les écuries pendant l’hiver, ce qui adoucit leur caractère, la remonte n’accepte plus que des chevaux dressés, et enfin, l’institution que nous venons de mentionner termine leur éducation, leur donne pour une faible somme un bon entretien, en fait des chevaux de selle et de carrosse très gracieux. Ces animaux, en sortant de l’École, sont adoucis, bien dressés ; leurs qualités sont mises en relief par un pansage régulièrement fait et une nourriture tonique. Leurs allures prennent du brillant sous la direction d’habiles écuyers. Visités par des amateurs, des marchands du pays, ils trouvent facilement à se vendre. Très souvent des chevaux appartenant à des propriétaires différents se trouvent appareillés à l’École ; l’on en retire un prix élevé sur les lieux, d’où ils sont envoyés sur les marchés de Paris, où leur vente est toujours avantageuse.

Commerce. — Le plus grand nombre de nos chevaux sont livrés aux marchands de Normandie, de l’Anjou ; les marchands du Midi viennent aussi sur nos marchés où ils font de nombreux achats ; enfin la remonte contribue pour beaucoup à fournir le placement des chevaux de Saint-Gervais.

Gymnastique fonctionnelle. — Au point de vue de la gymnastique fonctionnelle, nous savons que le travail modéré, joint à une alimentation alibile, concourt puissamment à faire de bons chevaux. Tout s’en ressent dans la machine animale : la fibre des tissus acquiert une plus grande contractilité tonique ; les tissus graisseux diminuent ; les membres deviennent plus forts ; leurs tendons, leurs muscles sont plus fermes, et ne pourrions-nous même pas avancer que sans l’influence d’un travail approprié à la force des animaux, ces tares osseuses que le cheval anglais a transmis à ses rejetons disparaîtraient en grande partie ? Ce qui tendrait à nous confirmer dans cette opinion, c’est que les questions d’hérédité, de fusion, d’organisation, mises de côté, le poulain de Saint-Gervais a hérité à un haut degré de l’énergie, de la pétulance qui fait le fond du cheval anglais son père. Dans les prairies, il se livre à de grands efforts ; les articulations n’étant pas bien consolidées, les points d’attache des muscles n’ayant pas encore atteint tout leur degré de solidité, il y a des distensions, quelquefois même des déchirements qui provoquent la venue de ces tares déplorables par leur fréquence.

Il est probable qu’un travail léger, tout en permettant d’utiliser le poulain, atténuerait cette ardeur inutile, l’habituerait à ménager ses forces, le fatiguerait un peu même, et sans lui ôter sa vigueur native, lui assouplirait le caractère et l’empêcherait de se livrer si fréquemment à ces courses intempestives, à ces bonds désordonnés qui entraînent quelquefois de fatales conséquences en faisant des non-valeurs de sujets de beaucoup d’espérance.

Mais cette mesure, qui serait avantageuse sous tous les rapports, ne peut facilement s’exécuter dans nos pays où l’élevage et la production marchent de pair. La propriété, dans le Sud du moins, n’est pas assez divisée pour pouvoir utiliser ces produits à un travail quelconque ; le même fermier élève trop pour élever bien ; puis la culture ne se fait-elle pas exclusivement avec les bœufs maraichins ?

Il n’entre point dans nos vues, du moins pour le moment, de discuter sur les avantages ou les inconvénients de la culture par la race bovine, qui nous semble très rationnelle.

Pour la prospérité des anglo-poitevins, nous souhaitons que l’on produise plus en Vendée tout en élevant moins. Que les riches habitants de l’Aunis et de la Saintonge nous achètent nos poulains à dix-huit mois ; ils leur trouveront facilement un emploi : alors la production deviendra plus fructueuse qu’elle ne l’est actuellement.


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