Études antiques. — Le Christianisme et la Morale de Sénèque

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Études antiques. — Le Christianisme et la Morale de Sénèque
◄  II
IV  ►
LE CHRISTIANISME


DE SÉNÈQUE




Sénèque et saint Paul, étude sur les rapports supposés entre le philosophe et l’apôtre,
par Charles Aubertin ; 1 vol. in-8°, Paris.




Voilà plus de trois siècles qu’on discute pour savoir si Sénèque a connu saint Paul, et qu’on cherche à retrouver l’influence de l’apôtre dans les doctrines du philosophe. Après une si longue polémique, le débat, à ce qu’il semble, devrait être vidé ; mais c’est le propre de ces luttes auxquelles les croyances religieuses sont mêlées d’être éternelles : on n’y remporte jamais de victoire définitive, et la bataille est toujours à recommencer. C’est ainsi que cette légende qui fait de Sénèque un disciple fidèle de saint Paul, combattue au xviie siècle par des prêtres savans et éclairés, comme Baronius et Bellarmin, condamnée par le silence de Bossuet et le dédain de Malebranche, et qu’on regardait comme tout à fait détruite, a subitement refleuri de nos jours. De Maistre l’a soutenue avec cette intrépidité d’affirmation qui lui tient souvent lieu de preuves, et qui a fait école après lui. « Je me tiens sûr, écrit-il, que Sénèque a connu saint Paul, comme je le suis que vous m’écoutez en ce moment. » C’est aussi l’opinion de l’abbé Greppo, et il l’a défendue avec une érudition ingénieuse, mais qui, par malheur, est portée à croire trop facilement. Après lui, M. Amédée Fleury a consacré à la même thèse un long ouvrage où tous les argumens, bons et mauvais, sont entassés avec peu de critique. Enfin tout récemment M. de Rossi, dans ses explorations des catacombes, a cru trouver quelques raisons nouvelles d’adopter cette ancienne tradition, et a essayé de la rajeunir.

C’est à tous ces travaux que veut répondre M. Aubertin. Son livre avait déjà paru, il y a quelques années, sous la forme d’une thèse de doctorat qui fut bien accueillie de la Faculté des lettres de Paris. Il l’a repris, complété, et en a fait une œuvre savante et solide. Peut-être même trouvera-t-on qu’elle est trop complète, et que c’est faire trop d’honneur à certaines affirmations que de les discuter ; mais M. Aubertin ne voulait pas qu’on pût lui reprocher de rien omettre, et il a tenu à ne laisser aucun argument sans réponse. C’est un excellent guide à suivre pour reprendre à notre tour une question qui mérite d’être étudiée avec soin, car elle intéresse à la fois l’histoire de la philosophie romaine et celle des origines du christianisme.


I.[modifier]

Les pères de l’église des trois premiers siècles n’ont jamais rien dit des rapports de Sénèque et de saint Paul, quoiqu’il leur fût très naturel d’en parler lorsqu’ils célébraient les grandes actions de l’apôtre, et qu’ils énuméraient ses conquêtes. Sénèque est pour eux un philosophe comme un autre, et son nom, quand ils le citent, n’est pas entouré de plus de respect que celui de Cicéron et de Platon. Tertullien seul, en parlant de lui, emploie une expression qui peut d’abord sembler équivoque. « Il est souvent des nôtres, dit-il, Seneca sœpe noster ; » mais ces paroles veulent simplement dire que par momens ses opinions se rapprochent du christianisme, et c’est dans le même sens que saint Justin appelle Héraclite et Socrate des chrétiens. Il est pourtant probable que dès cette époque plus d’un fidèle, frappé, comme Tertullien, de l’élévation morale, des beaux élans d’humanité, de l’accent religieux de Sénèque, s’est pris à regretter qu’il n’ait pas connu l’Évangile. Avec quelle ardeur n’aurait-il pas embrassé le christianisme, lui qui semblait l’avoir pressenti ! On ne doutait pas, avec Lactance, « qu’il ne fût devenu l’adorateur du vrai Dieu, si on lui avait appris à l’être. » L’imagination se plaisait à compléter une conversion qui paraissait plus qu’à demi faite, et, comme on croyait voir chez lui une sympathie secrète pour la nouvelle religion, on cherchait instinctivement quelque moyen de le mettre en rapport avec elle. Il se trouvait précisément que l’apôtre des gentils, celui qui s’était adressé un jour à l’aréopage et avait annoncé Jésus dans la cité des philosophes, avait vécu et prêché à Rome du vivant de Sénèque. Rien n’était plus facile que de supposer qu’ils s’étaient rencontrés, entretenus, et de mettre ainsi en présence, dans leurs plus nobles représentans, la sagesse antique et la foi nouvelle. Ce rapprochement était naturel, il devait s’offrir de lui-même aux esprits éclairés qui, tout en devenant chrétiens, avaient conservé quelque goût pour l’ancienne philosophie ; mais, s’il a été essayé à ce moment, ce que nous ignorons, ce n’était sans doute encore qu’un roman et qu’un rêve. Au ive siècle, on en fit une réalité.

Un grand changement venait alors de se produire dans l’église : de persécutée, elle était devenue triomphante ; Constantin et Théodose en avaient fait la religion de l’empire, et cette situation lui donnait d’autres préoccupations. Comme tous ceux qui arrivent à une fortune subite, elle devait nécessairement éprouver le désir d’ennoblir un peu ses origines. Quand elle était pauvre et proscrite, les sages du paganisme qui la combattaient paraissaient surpris de voir que ses docteurs s’adressaient à tout le monde, et ils leur reprochaient comme un crime de chercher à faire des prosélytes parmi les plus pauvres gens. « Voulez-vous savoir comment ils s’expriment, disait Celse, un de ses plus grands ennemis, voici leurs paroles : qu’aucun savant, aucun sage, aucun homme instruit ne vienne à nous ; mais, s’il y a quelque part un rustre, un sot, un homme de rien, qu’il arrive avec confiance. » C’était donc de la lie du peuple, des esclaves ignorans, des femmes crédules, « des tisserands, des foulons, des cordonniers, » que se formait cette nation de ténèbres, ennemie de la science et du jour (latebrosa et lucifuga natio). Quel scandale pour ces philosophes qui ne songeaient guère à gagner que les lettrés et les riches, et qui avaient horreur de la foule ! Le christianisme répondit d’abord avec fierté à ces attaques. Loin de rougir de cet apostolat populaire, il s’en faisait gloire ; il trouvait que les foulons et les cordonniers méritaient d’être sauvés comme les autres, et Tertullien allait jusqu’à proclamer qu’ils étaient tes mieux disposés à recevoir la vérité nouvelle. « Je ne m’adresse pas, disait-il, à ceux qui sont formés dans les écoles, exercés dans les bibliothèques, qui viennent rejeter devant nous les restes mal digérés d’une science acquise soirs les portiques et dans les académies de la Grèce. C’est à toi que je parle, âme simple, naïve, ignorante, qui n’as rien appris que ce qu’on sait dans les rues et dans les boutiques. » Tertullien avait bien raison ; c’est parce que le christianisme s’est accommodé à l’intelligence des humbles, parce qu’il a pénétré à des profondeurs où d’ordinaire la philosophie ne descendait pas, qu’il a conquis et changé le mande. Une si grande victoire devait suffire à son orgueil ; il ne s’en contenta pas tout à fait quand il fut le maître. Il semble qu’en habitant les ; palais il ait pris aussitôt quelque chose des scrupules et des préjugés de ceux qui l’avaient précédé dans ces demeures ; il se préoccupe davantage alors de ces reproches et de ces railleries qu’il avait si justement méprisés, et cherche quelque moyen d’y répondre. On voit quelques-uns de ses docteurs, pour lui faire un passé plus convenable, essayer de le rattacher à la haute société dès son origine ; à ces foulons, à ces cordonniers, à ces tisserands, qui furent, selon Celse, ses premières conquêtes, ils tâchent de joindre quelques personnages de meilleure apparence. Sénèque était resté le plus grand nom païen de cette époque. C’était à la fois un homme d’état et un homme d’étude, un philosophe et un ministre ; on pensa sans doute que l’église naissante tirerait grand honneur d’un tel adepte, et il parut tout à fait propre à relever ses humbles débuts. Quelle réponse triomphante à ces insolens sénateurs de Rome, restés païens obstinés au milieu de la conversion du monde et toujours prêts à opposer leurs grands philosophes aux obscurs apôtres du christianisme, que de leur montrer qu’un de ces sages dont ils étaient le plus fiers n’avait pas dédaigné d’écouter les leçons d’un Juif de Tarse, et qu’il s’était instruit en le fréquentant ! C’est évidemment de cette disposition des esprits qu’a dû naître la légende des rapports de Sénèque et de saint Paul ; il est sûr au moins que la première mention qu’on en trouve est de l’époque dont nous parlons. Saint Jérôme, dans un ouvrage où il énumère les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, met Sénèque parmi eux. « Je ne le placerais pas, dit-il, dans cette liste des saints (in catalogo sanctorum), si je n’y étais invité par les lettres de Sénèque à Paul et de Paul à Sénèque, qui sont dans un grand nombre de mains, et dans lesquelles le précepteur de Néron, tout puissant personnage qu’il était, déclare qu’il voudrait être aussi grand parmi les siens que Paul l’était chez les chrétiens. »

Nous possédons encore ces lettres, et l’on s’étonne beaucoup en les lisant qu’elles aient suffi à saint Jérôme pour placer Sénèque « dans la liste des saints. » Jamais plus maladroit faussaire n’a fait plus sottement parler d’aussi grands esprits. Dans cette correspondance ridicule, le philosophe et l’apôtre ne font guère qu’échanger des complimens, et, comme les gens qui n’ont rien à se dire, ils sont empressés surtout à se demander l’un à l’autre des nouvelles de leur santé. Il n’est pas une fois question entre eux de doctrines, et il ne leur arrive jamais de s’occuper de ces graves problèmes que soulevait la foi nouvelle. Cependant Sénèque est censé initié à tous les mystères du christianisme, il en reçoit et en comprend les livres secrets, il le prêche à Lucilius et à ses amis dans des conférences presque publiques, au milieu des jardins de Salluste, il raconte même qu’il en a parlé à l’empereur, et que Néron paraît assez disposé à se convertir. Toutes ces belles choses sont dites sèchement dans des lettres de quelques lignes où le vide des idées n’est égalé que par la barbarie de la forme. Ce qui est curieux, ce qu’on n’a peut-être pas assez remarqué, c’est que l’auteur, qui n’est pas adroit, s’y révèle sans le vouloir et trahit son dessein. C’était sans doute un de ces esprits étroits, lettrés médiocres, préoccupés uniquement du beau langage, et qui, en songeant aux orateurs antiques qu’on leur avait fait admirer dans les écoles, rougissaient de la littérature chrétienne [1]. On le voit bien aux conseils qu’il fait donner par Sénèque à saint Paul. Le philosophe recommande surtout à l’apôtre de bien écrire. « Je voudrais, lui dit-il, que dans vos écrits l’élégance de la parole répondît à la majesté de la pensée. » Il me semble qu’on saisit ici les causes qui ont fait le succès, qui peut-être ont été l’origine de cette notoire des rapports de Sénèque et de saint Paul ; elle est née, elle a grandi parmi ces gens qu’avaient charmés les lettres anciennes, et qui, pour laver le christianisme de ce reproche de barbarie qu’on lui adressait, voulaient à tout prix lui rattacher dès ses débuts quelques beaux esprits païens.

C’est pourtant cette correspondance qui était pour saint Jérôme l’unique fondement de la croyance aux rapports de Sénèque et de saint Paul ; c’est elle seule qui a fait croire fermement à tout le moyen âge que l’apôtre avait connu et converti le philosophe. Aujourd’hui que la critique en a démontré la fausseté, que personne n’ose plus la tenir pour authentique, ceux qui acceptent toujours la légende voudraient bien, tout en condamnant les lettres, continuer à s’en servir et à s’appuyer encore sur elles d’une façon indirecte. Quelques-uns reconnaissent qu’à la vérité le recueil que nous possédons est apocryphe ; mais ils prétendent qu’il a dû remplacer un recueil antérieur et original, et que l’invention des lettres fausses suppose l’existence des lettres vraies. Ce raisonnement est vraiment trop étrange. Quel besoin aurait-on éprouvé de composer une correspondance imaginaire, si l’on avait possédé la véritable, et comment comprendre que ces lettres insipides, sans style et sans idées, eussent pu faire oublier celles qu’auraient échangées deux si grands esprits ? D’autres, moins audacieux, se contentent de prétendre que le faussaire a dû appuyer son invention sur une opinion reçue de son temps, et que le succès des lettres apocryphes suppose au moins qu’on croyait à l’époque de Constantin aux rapports de saint Paul et de Sénèque. Cette affirmation, il faut l’avouer, est plus vraisemblable ; mais ce n’est encore qu’une hypothèse, et les faits lui sont contraires. Aucun témoignage, aucun indice, ne nous montrent que la légende ait précédé les lettres ; au contraire la première fois que nous la rencontrons chez un écrivain, c’est sur les lettres qu’elle s’appuie au lieu de leur servir de fondement. Rien n’empêche en effet qu’elles ne soient nées ensemble, et l’auteur de la correspondance est bien capable d’avoir inventé aussi l’histoire qui lui a donné l’occasion de l’écrire.

Ces lettres une fois écartées, il faut en venir aux argumens sérieux qu’on échange des deux côtés. Ces argumens sont de deux sortes, car en réalité la question est double. Avant d’essayer de la résoudre, commençons par là bien poser. Il y a dans ce problème à la fois une recherche historique et une exposition de doctrine : on peut se demander d’abord s’il est vrai que Sénèque ait connu saint Paul, s’il a pu être en relation avec lui ; on doit chercher ensuite si dans ces rapports ils ont échangé leurs opinions, et si l’on découvre dans les ouvrages du philosophe quelques idées qui lui viennent du christianisme. Ce sont là deux questions différentes, d’une importance inégale, et qu’il convient de traiter à part.

La première est, comme je le disais, tout à fait historique ; elle a été discutée avec beaucoup d’acharnement, sans qu’on ait donné d’aucun côté des argumens décisifs. Ceux qui croient que l’apôtre et le philosophe ont pu se connaître rappellent que Paul comparut à Corinthe devant un proconsul romain qui refusa d’écouter ses accusateurs. Ce proconsul était Gallion, le propre frère de Sénèque : n’est-il pas vraisemblable qu’il se soit enquis des opinions de ce Juif, et que, frappé de l’élévation de sa morale et de l’originalité de ses idées, il en ait écrit quelque chose à son frère, avec qui il vivait dans l’intimité la plus étroite ? Plus tard, lorsque Paul, poursuivi par les Juifs, s’avisa d’en appeler au jugement de césar et fut conduit à Rome, on le traduisit devant le préfet du prétoire. Ce préfet était précisément Burrhus, l’ami fidèle, le collègue dévoué de Sénèque, celui qui partageait le pouvoir suprême avec lui. Jugé favorablement par l’autorité romaine, laissé libre ou presque libre pendant deux ans, l’apôtre en profita pour répandre sa doctrine ; il la prêcha partout, et fit des prosélytes jusque dans le palais impérial. Saint Chrysostome rapporte qu’il convertit même une des concubines de Néron, et l’on n’en est pas surpris quand on voit par Ovide et Properce que toutes les belles affranchies qu’ils ont chantées avaient un goût si prononcé pour les religions orientales, qui convenaient mieux à leurs âmes ardentes que les froides liturgies du culte officiel. On suppose ordinairement, sans en avoir de preuve, que celle que convertit l’apôtre était la jeune Acté, qui fut le premier amour de Néron. Délaissée plus tard, elle ne perdit pas le souvenir de celui qui l’avait un moment aimée ; quand il eut été forcé de se tuer, elle chercha son cadavre, dont tout le monde s’éloignait, pour lui donner une sépulture honorable. Cette conduite dénote une nature qui n’était pas vulgaire, et, en la voyant si dévouée au malheur, on se sent quelque penchant à croire que c’est bien celle dont Chrysostome a voulu parler. Or Acté était personnellement connue de Sénèque : Tacite raconte que le philosophe avait aidé ses amours avec Néron, afin d’arracher le jeune prince à la fâcheuse influence de sa mère. Un de ses disciples, son parent peut-être, Annæus Serenus, officier des vigiles, pour favoriser ce commerce et le dissimuler à l’impératrice, feignit d’être l’amant d’Acté ; de cette façon, elle paraissait tenir de lui les cadeaux qu’elle recevait de l’empereur. Que de circonstances diverses qui semblaient mettre saint Paul sur le chemin de Sénèque ! Est-il surprenant que, placés sans cesse dans le voisinage l’un de l’autre, ils se soient un jour rencontrés ? et, s’ils ont pu s’entretenir, peut-on admettre qu’ils se soient méconnus, qu’ils n’aient pas compris du premier coup l’affinité de leurs opinions ? Comment deux esprits de cette trempe n’auraient-ils pas éprouvé en s’abordant un attrait mutuel qui les engageât à se connaître davantage ? Ces conjectures paraissent si vraisemblables que, lorsqu’à la fin de l’Epître aux Philippiens on lit ces mots : « les frères qui sont dans la maison de césar vous saluent, » on se demande si parmi ces chrétiens du palais impérial il ne faut pas mettre d’abord l’homme illustre qui fut le précepteur et le ministre de Néron.

Ceux qui sont contraires à ces affirmations répondent que par ces mots : « les frères qui sont dans la maison de césar, » il faut uniquement entendre des affranchis ou des esclaves. Cette expression servait à Rome pour désigner la domesticité des grands seigneurs ; elle ne pouvait convenir à un sénateur, à un consulaire, comme Sénèque. C’est seulement à la fin de l’empire qu’on imagina de faire des offices intérieurs d’un palais des charges de l’état, et que de grands personnages s’honorèrent d’être appelés comtes des domestiques ou ministres de la chambre sacrée ; au premier siècle, ces titres auraient été regardés comme un outrage ; « les gens de la maison de césar » ne pouvaient être alors que ces innombrables esclaves ou affranchis qui remplissaient les palais impériaux. C’était un monde confus dans lequel on trouvait des hommes de tout métier, de toute origine et de toute croyance. On sait que, du temps de Néron, plusieurs d’entre eux étaient Juifs de naissance ou de doctrine, et c’est certainement parmi ceux-là que saint Paul propagea l’Évangile. On voit donc que dans l’Epître aux Philippiens il ne peut pas être question de Sénèque. Les autres raisons données par les partisans de la légende ne sont aussi que des hypothèses dont quelques-unes manquent tout à fait de vraisemblance. Il est par exemple beaucoup moins probable qu’on ne le prétend que Gallion ait cherché à connaître les doctrines de ce Juif obscur que des fanatiques traînaient devant son tribunal, et qu’il ait pris la peine d’en informer son frère. Le récit des Actes des apôtres nous montre qu’il n’avait pas plus d’estime pour l’accusé que pour les accusateurs, et que sa tolérance ne venait que de son mépris. Toutes ces querelles de Juifs lui étaient profondément indifférentes. « Puisqu’il est question, disait-il, de mots, de noms et de votre loi, c’est à vous de voir ; je ne veux pas être juge de ces sortes de choses. » La colère des accusateurs s’étant alors tournée contre Sosthène, le chef de la synagogue, « ils se mirent, dit l’auteur des Actes, à le battre devant le tribunal sans que Gallion s’en souciât davantage. » C’était pousser l’indifférence un peu loin pour un magistrat chargé de maintenir le bon ordre. Comment voudrait-on qu’un homme si singulièrement obstiné à rester étranger à ces discussions auxquelles il ne comprenait rien se soit subitement ravisé, et qu’il ait fait parler Paul ou ses disciples, lui qui venait de refuser de les entendre ? On remarque enfin qu’il serait surprenant que, si Sénèque eût connu saint Paul, et par lui l’Évangile, il n’en eût jamais fait aucune mention dans ses ouvrages. Saint Augustin prétend à la vérité que, s’il n’en a rien dit, c’est qu’il n’osait pas en parler ; mais nous savons qu’il n’était pas timide, qu’il avait le goût des nouveautés, et qu’il n’hésitait pas à les répandre. Ceux qui veulent agir sur leur temps aiment quelquefois à le surprendre, à le choquer ; c’est une manière d’exciter son attention, de le passionner en l’étonnant. Comme Rousseau, à qui il ressemble par plus d’un côté, Sénèque heurte volontiers les opinions reçues, et ne respecte guère ces traditions qui formaient la meilleure partie de la sagesse romaine. Ministre d’un empereur, il traite légèrement les prédécesseurs de son maître ; il attaque partout sans scrupule la religion de son pays, que comme magistrat il était chargé de défendre. Comment expliquer que ce hardi penseur ne soit timide que lorsqu’il s’agit du christianisme ? S’il n’en a rien dit par frayeur, s’il a craint la colère de césar ou les préjugés du public, il faut avouer que sa conversion, dont on fait honneur à saint Paul, avait été bien incomplète. J’ajoute que, s’il n’a rien dit des chrétiens, il n’a pas été aussi réservé sur les Juifs. Il en parlait très durement dans son traité de la Superstition. « Cette misérable et criminelle nation, sceleratissima gens, disait-il avec colère, s’est insinuée dans le monde entier et y a répandu ses usages ; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs ! » Croit-on qu’un ami de saint Paul se serait exprimé avec cette violence ? L’église parlait-elle ainsi de la loi de Moïse le lendemain du jour où elle venait de s’en séparer ? On attaquait sans doute l’intolérance des pontifes et des prêtres, le rigorisme minutieux des pharisiens ; mais on respectait les vieilles croyances. On disait avec le maître qu’on venait accomplir la loi, non la détruire, et l’on se serait gardé de scandaliser par des attaques inconvenantes les Juifs pieux qu’on voulait attirer à l’Évangile. La façon dont Sénèque s’exprime sur eux n’est pas celle d’un disciple du Christ ; c’est celle des beaux esprits du paganisme, qui ne tarissaient pas de railleries et d’insultes quand ils parlaient des habitans de la Syrie et de la Judée, qui disaient hautement que c’étaient des nations nées pour la servitude (nationes servituti natœ), et qui même les regardaient comme la lie de l’esclavage (despectissima pars servientium). Sénèque parle d’eux comme Cicéron, comme Pline, comme Quintilien, comme Tacite. Rien n’indique qu’il les connût mieux, qu’il les estimât plus ; rien ne révèle en lui l’adepte d’une religion sortie récemment du mosaïsme, et qui ménage encore le culte dont elle procède.

A ces raisons, on en ajoute une autre sur laquelle on insiste volontiers, et qui semble décisive. On rappelle le peu de bruit que fit à Rome la révolution chrétienne au Ier siècle. Longtemps les lettrés, les gens du grand monde, tous ceux qui étaient placés au sommet de cette société brillante, ne parurent pas s’apercevoir du grand événement qui s’accomplissait au-dessous d’eux. C’est seulement sous Trajan que le nom des chrétiens commence à se trouver dans les écrits des historiens ou des polygraphes, chez Tacite, chez Suétone, chez Pline ; mais combien ils y sont encore incompris et méprisés ! Sénèque appartenait à cette aristocratie dédaigneuse ; il était même un de ceux qui pensaient le plus de mal de la foule, et il recommandait à ses disciples comme le premier des devoirs de vivre loin d’elle. Comment veut-on que du haut de son orgueil philosophique il ait prêté l’oreille à ces humbles prédications qui se faisaient en mauvais grec dans les synagogues ou les boutiques du quartier juif ? On croit donc pouvoir affirmer que, loin d’avoir embrassé l’Évangile, il n’a pas même pu le connaître ; on pense qu’il avait une bonne raison de ne pas se convertir à la religion nouvelle, c’est qu’il n’en a jamais entendu parler. Cette opinion a été souvent soutenue avec insistance, et beaucoup la regardent comme le principal argument de ceux qui nient les rapports de Sénèque et de saint Paul ; elle me semble pourtant moins solide qu’on ne le croit. Est-on vraiment sûr que le christianisme ait été tout à fait ignoré de la société polie du Ier siècle ? Sans doute personne alors ne paraît en savoir le nom, et les premiers qui en ont parlé plus tard le traitent avec un mépris singulier ; mais ne nous laissons pas tromper par ces grands airs de dédain et d’ignorance que les Romains affectaient pour tout ce qui s’éloignait de leurs habitudes et de leurs traditions. Ce n’était souvent qu’un mensonge, une comédie. Souvenons-nous qu’ils s’en étaient servis d’abord à l’égard de la Grèce ; un magistrat qui s’adressait à des Grecs devait ne leur parler que par interprète, quoiqu’il comprît leur langue à merveille, et il était d’usage au barreau qu’on parût ignorer le nom des grands artistes d’Athènes quand on se ruinait chez soi pour acheter leurs chefs d’œuvre. La même tactique fut employée plus tard à l’égard des Juifs ; les gens du grand monde affectaient de ne parler d’eux qu’en termes insultans, ce qui ne les empêchait pas de jeuner pieusement les jours du sabbat, et d’introduire chez eux par une porte dérobée ces mendiantes de la forêt aricinienne qui disaient la bonne aventure, remettaient les péchés à bas prix, et enseignaient à voix basse la loi de Moïse. C’est ainsi que ces Juifs si maltraités, et qu’on mettait en dehors de la civilisation romaine, n’en exerçaient pas moins dans l’ombre une grande action religieuse. Qui sait s’il n’en fut pas de même des chrétiens ? Les Juifs étant beaucoup plus connus qu’on ne le suppose, n’est-il pas possible qu’il ait transpiré quelque chose de ce mouvement intérieur qui s’accomplissait chez eux ? On peut affirmer, je crois, qu’il n’a pas échappé à la police impériale, quoiqu’en général elle fût mal faite. Dès le règne de Claude, c’est-à-dire avant que saint Paul ne vînt à Rome, elle s’aperçut du trouble que la prédication des premiers disciples du Christ avait fait naître dans le quartier des Juifs. Comme elle ne comprit pas très bien les raisons qu’on lui en donnait, elle crut naïvement qu’un certain Chrestus était arrivé de Judée, et qu’il mettait les esprits en révolution [2]. Pour ramener l’ordre, elle employa un de ces moyens expéditifs qui lui étaient familiers ; sans se préoccuper de chercher les coupables, elle mit tous les Juifs à la porte. Il faut croire qu’à la suite de cette exécution sommaire on ne cessa pas d’avoir les yeux sur les chrétiens, puisqu’après l’incendie de Rome Néron les choisit de préférence pour détourner de lui les soupçons et les faire tomber sur eux : sa police les lui avait désignés sans doute comme des sectaires obscurs qu’on pouvait frapper sans scrupule et sans péril. Le supplice affreux qu’on leur infligea leur rendit le service de les faire mieux connaître. Ils durent être, au moins pendant quelques jours, l’entretien de Rome. C’est alors que, dans ces réunions élégantes où se racontaient les nouvelles, on entendit prononcer pour la première fois ce nom que beaucoup encore ignoraient, et qui devait être si grand. Il est impossible que les honnêtes gens, quelque insoucians qu’on les suppose et quoique habitués à tous les massacres, ne se soient pas demandé qu’étaient ces malheureux que Néron faisait brûler vivans pour abuser la colère du peuple. L’occasion était belle d’ailleurs pour tous les ennemis de césar, pour tous les mécontens du régime impérial, d’attaquer l’inhumanité du maître. Tacite, qui parle des chrétiens d’une manière si dure, constate que leur innocence et la cruauté avec laquelle on les traitait leur gagnaient les cœurs. A partir de ce moment, on ne pouvait plus ignorer leur existence, et, une fois l’attention publique éveillée, il était naturel qu’on cherchât à savoir ce qu’ils étaient, ce qu’ils enseignaient, ce qu’ils croyaient. Plusieurs de ces curieux devinrent vite des adeptes : il y avait alors trop d’âmes malades, fatiguées du présent, éprises de l’inconnu, avides d’émotions nouvelles, pour n’être pas attirées par un culte secret et persécuté, qui donnait des réponses précises à toutes les questions qui agitaient le monde. Dès lors, les conquêtes du christianisme furent innombrables. Sans doute, comme on l’a vu déjà, ceux qui vinrent d’abord à lui furent surtout les pauvres gens, mais on peut croire qu’il ne resta pas tout à fait étranger aux classes élevées de la société. M. de Bossi a démontré par l’étude des catacombes que bien avant Constantin des membres de la plus haute aristocratie romaine avaient embrassé la religion nouvelle. Il a trouvé dans les cimetières chrétiens de l’époque de Marc-Aurèle et des Sévères les noms des Cornelii, des Pomponii, des Cæcilii, et il se croit autorisé par certains indices à penser que ce mouvement qui entraînait quelques grandes familles de Rome vers l’Évangile avait commencé plus tôt. Si ses conjectures étaient véritables, il en faudrait conclure que le christianisme était au ier siècle moins inconnu des riches et des lettrés qu’on ne le pense. Il n’est donc pas tout à fait impossible que Sénèque en ait entendu parler, qu’il ait été curieux de le connaître, qu’un hasard l’ait rapproché de celui qui en était le plus éloquent apôtre. Ce ne sont encore là que des conjectures : tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elles ne sont pas aussi invraisemblables qu’on l’a prétendu ; mais il faut attendre, pour y croire, que des témoignages précis en aient démontré la vérité. — Ainsi sur cette première question, qui consiste à se demander si Sénèque a connu saint Paul, on doit dire qu’on ne sait rien de positif, que les argumens donnés des deux côtés ne suffisent pas pour qu’on se prononce, et que, quoiqu’il soit plus probable qu’ils sont demeurés étrangers l’un à l’autre, on ne peut jusqu’à présent rien affirmer avec une entière certitude.


II.[modifier]

Cette question est après tout secondaire ; ce qu’il importe vraiment de savoir, ce n’est pas si Sénèque et saint Paul se sont rencontrés, mais si le philosophe a profité des doctrines de l’apôtre. Ici nous ne marchons plus dans les ténèbres, et nous pouvons sortir des conjectures. La vie des deux illustres contemporains nous échappe souvent ; mais leurs opinions nous sont bien connues. Nous avons les épîtres de Paul ; nous pouvons les comparer aux écrits de Sénèque, voir ce qui chez eux ressemble ou diffère. La vérité va sortir de cette comparaison avec une telle netteté qu’il faut, pour la méconnaître, le triple bandeau que l’esprit de parti met ordinairement sur les yeux.

Commençons par indiquer les ressemblances qu’on remarque entre les écrits de Sénèque et la doctrine de l’église. Il y a longtemps qu’on les a signalées : elles frappaient déjà Tertullien ; elles sont encore aujourd’hui la raison la plus spécieuse qu’on puisse alléguer pour nous faire croire que Sénèque et saint Paul se sont connus, et qu’ils se sont communiqué leurs opinions. Elles étonnent surtout l’esprit quand on compare entre eux les divers passages qu’on veut rapprocher en les isolant de ce qui les précède et de ce qui les suit. C’est ainsi que je vais les présenter pour laisser à l’argument toute sa force. Les idées du philosophe romain sur Dieu et sa nature ne sont peut-être pas celles qui se prêtent le plus à être rapprochées de la théodicée chrétienne ; sur ce point, les diversités l’emportent sur les ressemblances. Cependant Sénèque a souvent le goût et le sens du divin, et il donne quelque part à sa philosophie la mission « d’arracher l’homme à la terre pour le diriger vers le ciel. » La première de toutes les vertus est, selon lui, de se livrer à Dieu : hic est magnus animus qui se Deo tradidit. Il veut qu’on reconnaisse sa présence partout : a que sert de dérober quelque chose aux hommes ? rien n’est caché pour Dieu. » Il recommande d’accepter sa volonté sans murmurer ; « tout ce qui plaît à Dieu doit plaire aux hommes. » Quand quelque malheur imprévu nous frappe, il ne faut pas se contenter de dire avec Virgile : « Les dieux ont décidé autrement, dis aliter visum ! » Il faut dire : « Ce que les dieux nous envoient est meilleur, di melius ! » Une de ses plus belles maximes, qui résume pour lui tous nos devoirs, est celle-ci : « vivez avec les hommes comme si Dieu vous voyait ; adressez-vous à Dieu comme si les hommes vous entendaient. » Ce Dieu, comme on le voit, est ici un Dieu personnel, une sorte de protecteur toujours présent, ou, comme il l’appelle, « un ami qui n’est jamais loin ; » il nous inspire et nous soutient, il communique avec nous, et même il réside en nous. « Vous vous étonnez, dit-il, que l’homme puisse s’élever jusqu’aux dieux ? Ne voyez-vous pas que les dieux viennent parmi les hommes, et, ce qui est plus encore, qu’ils viennent dans les hommes ? » Sa colère est vive contre les épicuriens et leur doctrine ; il ne leur pardonne pas d’imaginer des dieux fainéans qui ne se soucient pas de nous et ne sortent jamais de leur repos pour nous secourir : « celui qui ose le prétendre n’entend pas toutes ces voix qui prient, il ne voit pas ces mains qui, de tous les côtés du monde, se lèvent vers le ciel ! » Un prédicateur chrétien s’exprimerait-il autrement ?

Mais c’est surtout la morale de Sénèque qui se rapproche de l’Évangile ; il n’y en a pas dans l’antiquité qui soit plus humaine, plus élevée, plus vraiment chrétienne. Aucun philosophe avant lui n’avait flétri la guerre et ses horreurs avec autant d’éloquence. Il se demande pourquoi l’on punit l’homme qui en tue un autre, tandis qu’on honore « le forfait glorieux de tuer une nation. » Ces crimes doivent-ils changer de nom parce qu’on les commet avec un habit de soldat ? « Eh quoi ! l’homme que la nature a fait pour la douceur, mitissimum genus, n’a-t-il pas honte de trouver son plaisir à répandre le sang ? » C’est le même principe qui l’amène à condamner avec une colère généreuse l’horrible spectacle des gladiateurs. Cicéron, qui n’aimait guère ces jeux cruels, trouvait pourtant qu’ils avaient du bon, qu’ils pouvaient apprendre aux spectateurs à braver la mort. Sénèque ne veut les souffrir sous aucun prétexte, sa nature y répugne tout à fait. « Cet homme a fait le métier de brigand, dit-il à ceux qui vont s’entasser sur les gradins de l’amphithéâtre, c’est bien : il a mérité d’être tué ; mais toi, malheureux, qu’as-tu fait pour être condamné à le voir mourir ? » Et il proclame ce grand principe, que l’homme doit être sacré pour l’homme, et qu’il ne faut pas le faire périr par manière de jeu et d’amusement, homo res sacra homini. Parmi les hommes, dont il prenait ainsi la cause, il ne faisait pas difficulté de placer les esclaves ; il ne se contentait pas d’exiger qu’on les traitât bien par savoir-vivre, comme Horace, et pour obtenir le renom d’homme du monde ; il leur reconnaissait des droits. « Tous, disait-il, nous sommes formés des mêmes élémens ; nous avons tous la même origine… On se trompe, si l’on croit que la servitude s’empare de l’homme tout entier ; la meilleure partie lui échappe : le corps est soumis au maître, l’âme reste libre. » Chrysippe voyait dans ses esclaves des mercenaires qui lui étaient attachés pour la vie, perpetuus mercenarius, Sénèque appelait les siens des amis d’un rang inférieur, humiles amici, ce qui était presque dire des frères. On sait du reste que cette grande idée de la fraternité humaine est une de celles que les stoïciens, principalement les stoïciens romains, aiment à développer. Ils disent souvent que le monde ne forme qu’une seule cité, que les diversités de pays et de race n’empêchent pas l’unité du genre humain, qu’un lien commun unit les nations les plus éloignées, les plus différentes, les plus ennemies, et que d’un bout de l’univers à l’autre il n’y a que des concitoyens. C’est ce qu’enseignait Cicéron avec une admirable éloquence, dans son traité des Lois, un demi-siècle avant la naissance du Christ. Les mêmes pensées se retrouvent chez Sénèque. « Nous sommes, dit-il, les membres d’un corps immense. La nature a voulu que nous fussions tous parens, en nous faisant naître des mêmes principes et pour la même fin. C’est de là que nous vient l’affection que nous avons les uns pour les autres, c’est ce qui nous rend sociables ; la justice et le droit n’ont pas d’autre fondement. Voilà ce qui fait qu’il vaut mieux être victime du mal que de le commettre. La société humaine ressemble à une voûte où les différentes pierres, en se tenant les unes les autres, font la sûreté de l’ensemble. » Ces belles paroles ne semblent-elles pas inspirées par l’esprit même de l’Évangile ? Les ressemblances augmentent encore quand de ces grandes vérités morales on descend à l’application et à la pratique. Dans les préceptes qu’il donne sur la manière de se conduire avec les hommes, Sénèque approche souvent de la charité telle que les chrétiens la comprennent. Non-seulement il recommande une bienfaisance infatigable, une libéralité sans limite pour tous ceux qui souffrent, et dit qu’il faut « tendre la main au naufragé, montrer la route au pauvre égaré, partager son pain avec celui qui a faim ; » mais il exige aussi la charité du cœur, la plus importante de toutes, celle qui console les souffrances par la sympathie qu’elle montre encore plus que par les secours qu’elle donne. « Il faut venir en aide même à ses ennemis, et le faire avec douceur. Il faut accueillir les pécheurs avec une âme douce et paternelle, et, au lieu de les poursuivre, essayer de les ramener. » S’adressant enfin à ces esprits aigres et mécontens, moralistes outrés qui cherchent partout quelque motif de se mettre en colère, il leur dit cette belle parole tout à fait digne de l’Évangile : « eh ! quand donc aimerez-vous, ecquando amabis ? » Comme les docteurs chrétiens, il est ennemi du corps. C’est une triste demeure pour l’âme que cette maison délabrée qui toujours menace ruine. « On voit bien, dit-il spirituellement, que nous n’en sommes que locataires, hoc evenire solet in alieno habitantibus. » Il faut donc vaincre et dompter le corps pour que l’âme soit tout à fait maîtresse. Aussi conseille-t-il les mortifications et les abstinences. Il veut que, pendant les folies des saturnales, « au moment où toute licence est accordée à la débauche publique, » on s’enferme au fond de sa maison, on se couvre de pauvres vêtemens, on couche sur un grabat, on se contente d’un pain noir et grossier. C’est une expérience à faire, et il faut la continuer pendant plusieurs jours pour qu’elle soit efficace. Il recommande aussi de faire tous les soirs une sorte d’examen de conscience, de confession de ses fautes, et, à l’entendre, il en donnait l’exemple comme le précepte. « Quand on a emporté la lumière de ma chambre, ma femme, qui sait mes habitudes, se tait. Alors je reviens sur ma journée entière, je repasse, je juge toutes mes paroles et toutes mes actions. » C’est encore, comme on sait, une pratique chrétienne. Ce qui ajoute à l’illusion, c’est que la langue dont il se sert est souvent celle qu’emploient les pères de l’église, et l’on trouve à chaque pas chez lui des expressions qui leur sont familières. Il parle comme un théologien de profession du péché, du salut, des anges, de la chair, etc. On trouve même des phrases entières chez les pères et chez lui aussi semblables par l’expression que par la pensée. « Un esprit sacré réside en nous, sacer intra nos spiritus sedet, » dit Sénèque ; — « l’esprit de Dieu habite en vous, spiritus Dei habitat in vobis, » dit saint Paul. Est-il possible en vérité que l’une des deux phrases ne soit pas copiée sur l’autre ?

Voilà, je le reconnais, des rapprochemens qui étonnent ; ils semblent d’abord donner entièrement raison à ceux qui voudraient que Sénèque eût connu l’Évangile. Malheureusement il se trouve, quand on regarde de près, que les différences sont encore plus importantes et plus nombreuses. Ces alternatives d’opinions diverses peuvent faire accuser Sénèque d’être peu d’accord avec lui-même ; c’est un reproche dont il semble en effet difficile de le défendre. Il l’a plus d’une fois mérité, et l’on n’en est pas surpris quand on songe à la façon dont il a formé son système. Ce n’était pas un esprit inventeur, et il a eu la modestie de l’avouer, quoiqu’il ne fût pas toujours modeste. Après avoir séparé, d’après Épicure, les philosophes en deux classes, ceux qui ont tout tiré d’eux-mêmes et ceux qui ont besoin de l’aide des autres, qui ne marchent qu’à la condition qu’on les précède, il ajoute : « Je n’appartiens pas à la première de ces catégories, et je me tiendrais heureux d’être de la seconde. » Il est donc franchement imitateur, et même il prend volontiers plusieurs modèles et les imite à la fois. Bien qu’il aime à mettre à ses opinions l’étiquette du stoïcisme, il se place sur les limites de toutes les écoles, et n’a pas de scrupule à passer de l’une à l’autre. Cette liberté d’allures avait été de tout temps une habitude des philosophes romains ; mais on la pratiquait alors plus que jamais. Les opinions commençaient à se mêler dans un éclectisme sympathique, comme pour réunir au dernier moment toutes les forces de la vieille philosophie contre l’ennemi nouveau qui allait la vaincre. Il ne faut pas oublier non plus que Sénèque ne s’occupe guère que de morale, que sa sagesse cherche surtout à être pratique, c’est-à-dire à s’appliquer aux circonstances, et qu’elle change avec elles. Les remèdes qu’il propose aux malades qu’il veut guérir sont appropriés à la nature de leurs maladies ; par exemple, il prêche la retraite à ceux qui s’épuisent à poursuivre les honneurs, tandis qu’il pousse à la vie active les âmes faibles qui ne peuvent pas supporter la retraite. C’est ainsi que tantôt il se rapproche et tantôt il s’éloigne du christianisme. D’une manière générale, on peut dire qu’il s’en éloigne par les théories et qu’il s’en rapproche dans la pratique. C’est ce qui arrive du reste pour toutes les philosophies, et même pour toutes les religions ; toutes se ressemblent par les préceptes et diffèrent dans les principes. Rien ne gêne d’ordinaire les faiseurs de systèmes métaphysiques. La spéculation est comme un vaste terrain sans bornes précises, sans routes certaines, où les théories peuvent s’ébattre à leur aise et prendre les directions qu’elles veulent. Loin que cette marche indépendante soit un obstacle au succès des opinions, elle attire au contraire les esprits audacieux qui aiment les chemins nouveaux ; mais quand on passe des principes à l’application, quand on prétend donner des préceptes pour la conduite de la vie, on voit tout à coup ces opinions errantes se rapprocher et revenir de tous les côtés vers la route commune. Le bon sens populaire impose à ceux qui s’occupent de morale pratique quelques règles générales que toutes les écoles philosophiques sont bien obligées de subir. De quelque système qu’on soit parti, il faut accepter ces solutions du sens commun, et l’on se résigne à être inconséquent plutôt que de soulever contre soi la conscience publique. C’est ainsi que le système d’Épicure, si différent par ses principes de celui des stoïciens, aboutit aux mêmes conclusions pratiques. Les plus belles pensées de Sénèque sur l’amour de la vertu, sur le mépris de la souffrance et de la mort, sur la fuite des plaisirs, il reconnaît les tenir de cette école qui proclamait en théorie qu’il n’y a pas d’autre bien que la volupté. De là vient aussi le fonds commun de préceptes moraux qu’on trouve dans toutes les religions : elles ne les ont pas empruntés les unes aux autres, comme on est d’abord tenté de le croire ; elles les tiennent de cette nécessité, à laquelle aucune ne peut se soustraire, de s’accommoder au bon sens public qui lui fait la loi. Le paganisme grec et romain, dont les fables sont parfois si licencieuses, était bien obligé, quand il s’avisait de donner quelques préceptes de conduite, de recommander la pudeur, la chasteté, le respect de la famille et du foyer, c’est-à-dire toutes les vertus que ses dieux avaient si mal observées ; s’il ne l’avait pas fait, il aurait perdu toute action sur les âmes. C’est donc une règle générale, absolue, que toutes les religions et toutes les philosophies diffèrent dans les théories et se ressemblent par la pratique.

Cette règle se vérifie tout à fait pour Sénèque : plus sa philosophie descend dans l’application et le détail, plus elle se rapproche du christianisme ; elle s’en éloigne au contraire à mesure qu’elle se généralise et s’élève. Lorsqu’il quitte les hauteurs de la spéculation théologique, qu’il veut simplement consoler un homme qui souffre, il se trouve entraîné à lui représenter Dieu comme un être compatissant qui écoute la voix de ses créatures, qui les plaint et les exauce ; n’est-ce pas un moyen de rendre courage aux désespérés que de les convaincre que Dieu les entend et va les secourir ? Quand il parle en philosophe, lorsqu’il n’a d’autre dessein que de nous révéler sa croyance, il s’exprime autrement. Son Dieu alors n’a plus rien de personnel ; ce n’est plus celui de la Bible et de l’Evangile, c’est « la cause première et générale des choses, » c’est « la nature, » c’est « la force divine qui anime le monde, » c’est « l’âme de l’univers : quid est Deus ? Mens universi. » Que cette froide abstraction est loin du Dieu-homme dont l’image vivante enflammait les martyrs ! On peut donc affirmer qu’en principe la théodicée de Sénèque est tout à fait contraire à celle des chrétiens. Il en est de ses opinions sur l’immortalité de l’âme comme de l’idée qu’il se fait de Dieu. Selon les circonstances, il affirme ou il nie l’autre vie. Il dit d’abord à Marcia qui pleure son enfant que la mort détruit, anéantit tout, et qu’elle est la fin de toutes les misères : « on ne peut pas être malheureux quand on n’est plus rien, non potest miser esse qui nullus est ; » mais, comme s’il se doutait que cette perspective ne la consolerait guère, il lui représente un peu plus loin son fils qui monte au ciel, et qui prend place à côté des Catons et des Scipions. On a beaucoup reproché ces contradictions à Sénèque ; elles ont même servi de texte à quelques théologiens pour condamner sévèrement cette pauvre sagesse humaine qui ne sait pas s’accorder avec elle-même sur les vérités les plus graves. Ici pourtant Sénèque est moins coupable qu’on ne le dit : on ne s’aperçoit pas qu’il suit fidèlement les enseignemens de ses maîtres. Les stoïciens admettaient l’immortalité de l’âme, mais ils la réservaient pour le sage. Lui seul survit à la mort et jouit d’une éternité bienheureuse ; le vulgaire meurt tout entier. De cette manière, les contradictions de Sénèque s’expliquent ; sans être en désaccord avec lui-même ou avec sa secte, il a pu exprimer des affirmations opposées : il songe au vulgaire quand il dit que l’âme périt, et au sage quand il soutient qu’elle est immortelle. Cette phrase de la Consolation à Polybe : « pourquoi le pleurer ? Il est heureux ou il n’est plus rien, » n’indique pas, comme on l’a prétendu, l’hésitation d’un sceptique qui n’ose rien affirmer ; Sénèque y parle en stoïcien convaincu, et cette alternative même est le fonds de la doctrine de Zénon sur l’autre vie. Quant à lui, il croit fermement que les âmes d’élite ne meurent pas ; comme les chrétiens, il leur attribue le ciel pour demeure. Ces perspectives d’une vie bienheureuse reviennent fréquemment dans les lettres à Lucilius. A mesure qu’il sentait la mort s’approcher, il aimait à se consoler, à se soutenir par ces espérances d’immortalité. « Ce jour que vous redoutez comme le dernier de votre vie, disait-il, il est le premier de la vie éternelle… Bientôt les secrets de la nature vous seront dévoilés. Le brouillard qui vous aveugle se dissipera, et vous serez inondé de lumière. Représentez-vous l’éclat qui doit résulter de tant d’astres confondant leurs rayons ; aucune ombre n’en ternira la pureté : toutes les régions du ciel resplendiront également. C’est alors que vous serez contraint d’avouer que vous avez passé votre vie dans les ténèbres. Quelle ne sera pas votre admiration quand la lumière divine vous apparaîtra, quand vous la saisirez à son foyer ! » Ce sont là sans doute d’admirables paroles ; mais je n’ai pas besoin de faire remarquer combien cette façon de comprendre l’immortalité est contraire au christianisme. Pour un chrétien, elle n’est pas une sorte de privilège aristocratique, l’apanage exclusif de quelques âmes plus distinguées ; tous doivent l’attendre. Le pécheur la redoute comme un châtiment, les bons l’espèrent comme une récompense ; mais personne n’y peut échapper. Ici encore la doctrine de Sénèque, qui paraît chrétienne par l’extérieur, est au fond et par les principes tout à fait différente. Ce sage à qui seul les stoïciens promettent l’immortalité a été quelquefois rapproché du juste de l’Évangile. Des imprudens ont voulu conclure de cette comparaison la ressemblance des deux doctrines ; rien au contraire n’en fait mieux voir l’opposition. Le sage de Sénèque est un homme d’une incroyable énergie ; rien ne l’atteint et rien ne l’abat. « Quelque poids qui pèse sur lui, il reste droit. » Le secret de sa force est dans son détachement de tout. Il ne peut rien perdre parce qu’il ne tient à rien. Il se suffit à lui-même ; il n’a point de besoins ni de désirs. Les passions même les plus saines lui sont étrangères ; il ne doit pas se laisser troubler par les affections les plus naturelles. Il faut qu’il demeure insensible à la mort de ses proches ou de ses amis : Sénèque se fait un crime d’avoir pleuré sa femme et son cher Sérénus. La vie lui est indifférente comme la fortune. Il a le droit et quelquefois le devoir de s’en débarrasser ; « il vit autant qu’il le doit et non autant qu’il le peut. » Quand les circonstances l’exigent, il se juge et se délivre lui-même. Quelques traits de ce caractère sont déjà fort éloignés de l’idéal chrétien. D’autres rappellent les sévérités des docteurs de Port-Royal, qui ont effrayé l’église ; mais voici ce qui sépare tout à fait la morale de l’Évangile de celle du Portique : à cette hauteur où la vertu le place, le sage des stoïciens plane au-dessus de l’humanité. Il se rapproche de Dieu ; il devient son égal, cum dis ex pari vivit. Quel blasphème pour un chrétien ! Ce n’est pas assez d’égaler Dieu, par quelques côtés il le dépasse. « Le sage, comme Jupiter, méprise tous les biens de la terre ; mais Jupiter ne pourrait pas en user, le sage ne le veut pas. — Comme Dieu, le sage ne craint rien ; mais cette sécurité est chez Dieu l’effet de sa nature, tandis que le sage y arrive par un effort de sa volonté. » La conséquence naturelle de ces principes, c’est que le sage n’a rien à demander à Dieu, dont il est l’égal, socius, non supplex. La doctrine stoïcienne, qui parle de Dieu si souvent, a pour premier résultat de le rendre inutile à l’homme. Dans ce système, la grâce chrétienne ne peut pas avoir de sens. Si quelquefois on a cru la retrouver chez Sénèque, s’il est question dans ses écrits « de la protection divine, qu’il faut implorer pour bien vivre, » c’est qu’il veut parler du vulgaire et non du sage. Pour arriver à la vertu, le sage n’a recours qu’à lui. Son premier devoir est de se fier à lui-même, unum bonum est sibi fidere. C’est par son effort personnel, par son travail propre qu’il se rendra meilleur, et, quand il mourra, il pourra dire fièrement à Dieu : « Je te rends mon âme meilleure que tu ne me l’avais donnée. » Il n’a donc à implorer l’aide de personne. « Qu’as-tu besoin de prières ? lui dit Sénèque, tu peux te rendre heureux tout seul. » S’il n’a rien à espérer de Dieu, il n’a rien non plus à en craindre, et la crainte de Dieu est mise parmi les fautes dont nous devons le plus nous préserver. Quel contraste avec cette religion qui la regarde comme le commencement de la sagesse ! Ainsi par les principes, c’est-à-dire par l’essentiel, ces deux doctrines sont entièrement contraires. Qu’importe qu’elles se ressemblent quelquefois dans les détails ? Il ne peut rien y avoir de commun entre le système qui humilie l’homme sous la main divine et celui qui l’exalte jusqu’à en faire un dieu. Cette opposition est visible même dans les passages où les deux systèmes se rapprochent. On voit bien au fond que ces préceptes qu’ils donnent tous les deux sur la façon dont les hommes doivent se traiter, sur la sévérité qu’il faut avoir pour soi, sur l’examen qu’il est bon de faire de ses fautes, sont partis d’origines différentes, et il est naturel que la diversité des principes se reflète dans les conséquences. Quand Sénèque recommande l’abstinence à ses disciples, il est loin de songer aux jeûnes et aux macérations des anachorètes. « La philosophie, dit-il, réclame de ses adeptes la frugalité, elle n’exige pas d’eux des supplices : frugalitatem philosophia exigit, non pœnam. » Il veut simplement fortifier l’âme en réduisant les exigences du corps ; il veut diminuer nos besoins pour nous rendre plus capables de résister à la misère et aux privations. A tout moment, un ordre de césar peut venir qui nous condamne à l’exil et à la pauvreté ; il faut nous y préparer d’avance. « Si nous savons qu’il n’est pas pénible d’être pauvres, nous jouirons de nos fortunes avec plus de sécurité. » Comme les chrétiens, Sénèque demande qu’on fasse l’aumône au pauvre, « qu’on rende à sa mère le fils qu’elle a perdu, qu’on rachète l’esclave et le gladiateur, qu’on donne la sépulture même au cadavre d’un criminel ; » mais ici encore il est moins préoccupé de l’intérêt de l’humanité que de mieux tremper l’âme de son sage. La bienfaisance est surtout un exercice qui lui sera utile en lui apprenant à se détacher des biens de la terre ; elle n’est pas tout à fait désintéressée, car, même en s’occupant des autres, il songe à lui. De plus, comme le sage doit être au-dessus des passions, il faut qu’il se défende même de la meilleure de toutes, de la pitié. Dans ce système, la pitié est une faiblesse. Il donnera donc sans compatir. En soulageant les misères des autres, il faut qu’il ne change pas de visage, qu’il n’éprouve pas d’émotion, tranquilla mente, vullu suo. Que nous voilà loin de la charité chrétienne !

Il me semble bien difficile, en présence de toutes ces contradictions, de continuer à croire que saint Paul a fait connaître le christianisme à Sénèque ; il faudrait vraiment supposer qu’il le lui a bien mal expliqué. S’il avait pris la peine de lui enseigner la doctrine chrétienne comme il l’a développée dans ses épîtres, est-il croyable que Sénèque eût conservé si peu de chose de ces grandes leçons, et comment se fait-il qu’elles n’aient abouti qu’à introduire quelques inconséquences dans son système ? Peut-on comprendre qu’il ne se trouve rien chez lui des théories de l’Epître aux Romains, rien de la justification par la foi, de la grâce, de la prédestination des âmes ? Comment au contraire ce prétendu disciple de Paul serait-il d’avis que l’homme se suffit, qu’il doit tout attendre de lui, et que le résumé de la sagesse, c’est de mettre sa confiance en soi-même ? D’où viendraient ces contradictions entre le maître et l’élève sur la nature de Dieu, sur l’immortalité de l’âme, c’est-à-dire sur ce qu’il y a de plus important dans toutes les philosophies et dans toutes les religions ? De qui donc serait-ce la faute, si ces conférences qu’on imagine entre ces deux grands docteurs avaient eu de si pauvres résultats ? Faudrait-il en accuser l’intelligence de Sénèque, ou bien Paul n’aurait-il pas su se faire comprendre ? Est-il possible que l’apôtre en enseignant le christianisme à son élève eût volontairement omis l’essentiel, ou que l’illustre philosophe n’eût retenu de cet enseignement que quelques idées morales dont le sens même paraît lui avoir souvent échappé ? Ce serait vraiment les outrager tous les deux que de le supposer ; il vaut mieux croire que, même s’ils se sont rencontrés, il n’y a jamais eu entre eux aucun échange de doctrines.


III.[modifier]

Tout n’est pas fini ; il reste à nous rendre compte de ces doctrines de Sénèque qui paraissent ressembler à celles de l’Évangile. S’il ne les tient pas de saint Paul, s’il ne les a pas empruntées au christianisme, d’où lui viennent-elles ? La réponse est facile. On connaît l’admirable fécondité des écoles de la Grèce, et combien elles ont approché par momens de la religion la plus élevée et de la plus pure morale. Sénèque a hérité de toutes ces découvertes ; placé presque au terme de ce grand mouvement philosophique, il en a recueilli les résultats. Sa sagesse est le résumé de dix siècles de recherches et d’études. La plupart des idées qu’on admire chez lui ne lui appartiennent pas ; il les a trouvées chez des philosophes qui vivaient longtemps avant la naissance du Christ. Du reste, il ne cherche pas à s’en attribuer le mérite, et il cite souvent la source où il les a puisées. Il aime à rapporter ses plus belles pensées à Chrysippe, à Cléanthe, à Épicure. Ces jeûnes et ces abstinences qu’il recommande étaient des pratiques pythagoriciennes ; l’habitude d’examiner sa conscience le soir et de faire la recherche de ses fautes lui avait été donnée par son maître Sextius, qui lui-même l’avait prise à l’école de Pythagore. Il en est ainsi de toutes ces grandes idées sur la charité, sur la fraternité, sur l’amour de Dieu et des hommes, qu’il développe si volontiers. On a plusieurs fois montré par des rapprochemens précis, par des citations exactes, que les sages qui l’avaient précédé les avaient souvent exprimées avant lui, et c’est aujourd’hui un travail inutile que de prouver qu’elles étaient des lieux-communs sur lesquels la philosophie vivait depuis des siècles. Il est vrai qu’elles semblent prendre chez lui un caractère nouveau : il sait donner à ses préceptes un accent plus pressant et plus persuasif. C’est un prédicateur de vertu plutôt qu’un faiseur de systèmes ; même quand il prend aux autres les principes qu’il exprime, il leur donne un degré de plus de chaleur et de générosité. Non content d’éclairer, il entraîne. Sa morale a quelque chose de plus pénétrant, de plus pratique ; elle semble vivre davantage. Voilà sa véritable originalité ; c’est ce qui trompe quand on l’écoute, et qui fait croire qu’il a dit le premier ce qu’il répète après beaucoup d’autres. C’est en ce sens que de Maistre a pu prétendre « qu’il parle de Dieu et de l’homme d’une manière toute nouvelle ; » mais ce mérite même ne lui appartient pas entièrement : il est plutôt celui de son époque que le sien, et on le reconnaît sans peine quand on étudie la direction que prit à ce moment la philosophie.

La philosophie romaine, on le sait, gagna beaucoup à la ruine du régime républicain ; elle hérita de ce que perdait la politique. L’activité des esprits que n’occupaient plus les affaires publiques se porta volontiers vers les recherches curieuses, qui prirent dès lors une importance qu’elles n’avaient pas pour la conduite de la vie. Tant que dura la république, les citoyens avaient pour se diriger une sorte d’enseignement domestique de principes et de traditions laissés par les aïeux : la grande règle, pour être honnête, consistait à agir conformément aux anciens usages, more majorum. La philosophie trouvait donc la place occupée, et ne pouvait pas avoir pour le plus grand nombre d’application pratique. Elle n’était guère alors que ce qu’elle est chez nous, un plaisir délicat ou un exercice utile de l’esprit. Cicéron lui-même parut d’abord étonné que Caton prétendît en faire autre chose. « Il l’avait étudiée, disait-il, avec une surprise profonde, non pas pour exercer son intelligence, mais pour vivre d’après ses préceptes. » Les choses changèrent quand vint l’empire. Les vieilles traditions achevèrent peu à peu de se perdre, et, en se perdant, elles laissèrent une grande incertitude dans la morale publique. D’après la belle expression de Lucrèce, tout le monde cherchait à tâtons le chemin de la vie. Il fallut bien faire alors comme Caton, demander à la philosophie une direction qu’on ne trouvait plus ailleurs. C’est ce qui explique le caractère qu’elle prit à ce moment : elle renonça de plus en plus aux subtilités dogmatiques, et se fit autant qu’elle put pratique, humaine, appliquée. Les sages qui la dirigèrent de ce côté ont laissé peu de réputation ; c’était naturel : ils agissaient plutôt sur leurs contemporains qu’ils ne travaillaient pour l’humanité. Quand on s’attache spécialement aux besoins de son temps, qu’on ne cherche qu’à les satisfaire, on lui rend sans doute de grands services, mais on risque de disparaître avec lui. Sextius le père, est un des philosophes qui paraissent avoir eu à ce moment la plus grande influence. Ses livres, écrits en grec, étaient, comme nous les appellerions aujourd’hui, de véritables ouvrages de direction. Ils ressemblaient sans doute à ces traités de Port-Royal dont Mme de Sévigné disait qu’il n’y a rien de meilleur « pour se soutenir le cœur. » C’est le témoignage que lui rend Sénèque. « Quand je viens de le lire, nous dit-il, je suis disposé à braver tous les périls. Je m’écrie volontiers : Que tardes-tu, fortune ? Viens m’attaquer ; me voilà prêt à te recevoir ! » Un de ses élèves, Papirius Fabianus, nous est mieux connu, grâce à Sénèque le père, qui nous parle souvent de lui. C’était un déclamateur qui, vers la fin du règne d’Auguste, se fit dans les écoles une grande réputation. On accourait l’entendre quand il devait plaider quelqu’une de ces causes imaginaires sur lesquelles s’exerçait alors l’éloquence des rhéteurs. Converti plus tard par Sextius à la philosophie, il ne cessa point de déclamer ; il donnait seulement le plus de place qu’il pouvait dans ses plaidoyers aux analyses de passions et aux lieux-communs de morale. « Toutes les fois, dit Sénèque, que le sujet comportait quelque attaque des mœurs de son temps, il ne manquait pas d’en profiter, » et tout lui servait de prétexte pour moraliser. Le résultat de l’enseignement de Fabianus fut considérable. Les philosophes s’étaient surtout contentés jusque-là de réunir un groupe limité d’adeptes ; ils s’adressaient à des esprits déjà préparés, à quelques convertis dont il fallait soutenir le zèle, à des élèves auxquels on achevait d’apprendre les secrets de la doctrine. Dans ces études amies de l’ombre, comme on disait (umbratilia studia), on fuyait la foule, on évitait les grands éclats de parole, on se contentait de distribuer à des âmes choisies une instruction sévère et scientifique. En entrant dans les écoles des rhéteurs, la philosophie prit naturellement d’autres habitudes. Fabianus, quand il déclamait, appelait le peuple à ses exercices. Un avis faisait savoir quel jour, à quelle heure il devait parler, et la foule des lettrés se réunissait pour l’entendre. Sénèque nous apprend qu’il convoquait aussi le peuple quand il voulait traiter quelque question philosophique, disserebat populo. Ces deux enseignemens n’étaient donc pas distincts chez lui, et il leur donna sans doute le même caractère. Devant cette foule indifférente et mal préparée, il ne pouvait pas s’exprimer comme il l’eût fait en présence de quelques disciples choisis. Il devait nécessairement se mettre à la portée de tous, ne point pénétrer dans le fond des questions, de peur d’effaroucher les ignorans, se tenir à la surface, insister sur ces préceptes de morale pratique qui intéressent tout le monde, et, comme il s’adressait le plus souvent ou à des ennemis qu’il fallait ramener ou à des tièdes qu’il fallait soutenir, il était forcé de donner à sa parole un ton persuasif et pénétrant, d’employer ces tours et ces artifices réservés jusque-là pour l’éloquence. Ce n’était plus un enseignement, c’était une prédication. Fabianus a-t-il introduit à Rome cette manière nouvelle de propager la philosophie ? Est-ce lui qui, au lieu d’enseigner ses doctrines dans des écoles fermées, imagina ces grandes réunions où toute la jeunesse pouvait venir ? Il est naturel de le croire ; ce qui est sûr, c’est qu’il y obtint de très grands succès. Il avait, selon Sénèque, une physionomie douce, une façon de parler simple et sobre. C’était une sorte de Bourdaloue qui cherchait à produire son effet par le développement régulier de la pensée plutôt que par l’éclat de quelques détails heureux, comme c’était alors l’usage. « On l’écoutait avec une attention respectueuse ; mais parfois l’auditoire, séduit par la grandeur des idées, ne pouvait retenir des cris d’admiration. »

La philosophie avait donc alors deux manières de se répandre, la direction et la prédication. On pouvait préférer l’une ou l’autre, s’adresser à la foule ou à quelques élus, frapper de grands coups sur le public ou diriger discrètement quelques consciences choisies ; mais des deux façons il fallait être persuasif, et pour persuader il était bon d’être éloquent. L’éloquence, une fois entrée dans la philosophie, s’imposa bientôt à toutes les sectes. Le stoïcisme, qui longtemps avait fait profession de dédaigner la foule, ne s’était jamais donné la peine de l’attirer, de lui plaire par l’élégance et la clarté des expositions. C’était un système logique et serré, mais qui avait la réputation d’être sec et obscur. On craignait toujours de s’engager dans ce qu’on appelait les broussailles des stoïciens. Avec Sénèque et ses maîtres, le stoïcisme devint éloquent. Il fut bien forcé de se soumettre aux nécessités nouvelles, de se faire persuasif et insinuant, de chercher à entraîner les âmes encore plus qu’à commander aux intelligences. C’est ainsi que Sénèque, contrairement à l’ancien esprit de sa secte, a pu être à la fois le plus grand orateur et le plus illustre philosophe de son temps.

Ce mouvement philosophique ne se ralentit pas sous Tibère malgré la difficulté des temps. On était alors dans un de ces momens de fatigue et de faiblesse qui suivent ordinairement les grands siècles littéraires. Au lieu de Salluste et de Tite-Live, on n’avait plus que Paterculus ou Valère Maxime ; Horace et, Virgile étaient remplacés par de froids versificateurs de l’école d’Ovide qui chantaient les plaisirs de la chasse ou les complications du jeu d’échecs.. La philosophie, se préserva seule de cet affaissement des esprits. Ses écoles étaient pleines ; on y venait écouter des sages de tous les pays qui, en grec et en latin, enseignaient des doctrines diverses. Le pythagoricien Sotion recommandait l’abstinence des viandes, et, comme il le disait dans son langage pathétique, il essayait de faire renoncer les hommes à la nourriture des lions et des vautours. Le stoïcien Attale, qui fut forcé de quitter Rome pour échapper à la colère de Séjan, apprenait à ses élèves à bien supporter la torture et la mort. Le cynique Démétrius surtout attirait l’attention des jeunes gens par l’étrangeté de ses manières et l’énergie de sa parole. C’était un caractère fougueux qui aimait à se retremper dans la lutte et les souffrances ; une vie calme lui semblait une eau dormante (mare mortuum), et il disait qu’il n’y avait rien de plus malheureux que ceux qui n’avaient jamais connu le malheur. Il voulait qu’on remerciât les dieux quand ils nous frappent, et Sénèque raconte qu’il l’avait entendu faire cette belle prière : « Dieux immortels, je n’ai qu’un sujet de plaintes contre vous, c’est de ne m’avoir pas fait connaître plus tôt votre volonté. J’aurais eu le mérite de prévenir vos ordres, je n’ai que celui d’y obéir. Vous voulez me prendre mes enfans ? C’est pour vous que je les ai élevés. Vous voulez quelque partie de mon corps ? Choisissez : le sacrifice est petit ; tout vous appartiendra bientôt. Voulez-vous ma vie ? Prenez-la. Je ne balance pas à vous rendre ce que vous m’avez donné ; mais j’aurais mieux aimé vous l’offrir. Je me serais empressé d’aller au-devant de vos désirs, si je les avais connus. Pourquoi me prendre ce que vous n’aviez qu’à me demander ? » Ces sentimens énergiques valurent à ce déguenillé (seminudus ille) l’honneur d’assister Thraséa mourant. Jusqu’à la fin, il s’entretint avec lui d’immortalité, et recueillit ses dernières paroles. Ces philosophes étaient censés appartenir à des écoles différentes ; mais en réalité toutes les écoles se confondaient alors : elles se réunissaient dans une sorte de stoïcisme affaibli qui, négligeant la métaphysique et la physique, ne s’occupait que de morale. La philosophie, dans cette phase nouvelle, devait perdre en originalité et en profondeur ; elle ne se mit plus en peine d’inventer des systèmes. Sénèque le reconnaît dans un passage où il me semble définir avec une grande netteté quel fut le rôle de ses prédécesseurs et le sien. « Les remèdes de l’âme, dit-il, ont été trouvés par les anciens ; il nous reste à chercher de quelle manière et quand il faut les employer. » Il ne s’agit donc plus de rien créer de nouveau ; on se contente d’appliquer d’une façon plus profitable les préceptes donnés par les anciens sages. Pour atteindre à cette utilité pratique, qui est la seule gloire qu’on recherche, on simplifie tout afin d’être mieux compris ; on devient pressant, on se fait pathétique, on tâche d’émouvoir, d’entraîner les âmes, au lieu de se contenter, comme autrefois, de les éclairer. Il règne entre toutes les sectes une émulation singulière pour faire connaître à l’homme ses devoirs, pour lui rappeler sa dignité, poulie relever et le soutenir dans ses épreuves, pour le raffermir contre les souffrances de la vie, pour lui apprendre à braver l’exil, la misère et la mort. Cet enseignement, il faut l’avouer, venait à propos sous Tibère.

C’est dans ce milieu qu’a grandi Sénèque ; il faut s’en souvenir et l’y replacer, si l’on veut bien le comprendre. Son père souhaitait en faire un orateur pour qu’il devînt un homme d’état ; on le conduisit de bonne heure chez les rhéteurs, et il prit goût à leurs leçons. Il parut au barreau avec tant d’éclat que Caligula, qui se piquait d’éloquence, fut jaloux de sa réputation et voulut un moment le faire mourir ; mais la philosophie, à laquelle on ne le destinait pas, l’attira bien plus que la rhétorique. Il est probable qu’on ne la lui avait fait étudier que pour compléter son talent d’orateur ; il s’y livra pour elle-même, et elle devint bientôt sa principale étude. Ce jeune homme pâle et maladif, qui fut mourant dès sa naissance, se portait à tout avec une ardeur fébrile. La parole du pythagoricien Sotion le transportait ; il arrivait le premier à l’école d’Attale, et, non content d’en sortir après les autres, il accompagnait le maître pour jouir plus longtemps de ses leçons. En l’entendant attaquer les erreurs et les vices des hommes, il se prenait à pleurer la misère du genre humain. « Quand devant moi, disait-il plus tard, Attale faisait l’éloge de la pauvreté, montrait combien tout ce qui dépasse le nécessaire est un poids inutile et accablant, il me prenait fantaisie de sortir pauvre de son école ; lorsqu’il se mettait à censurer nos plaisirs, à louer les gens dont le corps est chaste et la table sobre, qui fuient non-seulement les voluptés coupables, mais même les satisfactions superflues, je me promettais de combattre ma gourmandise et de régler mon appétit. » Il était de ceux qui allaient chez les philosophes pour apprendre ; il voulait appliquer leurs préceptes, diriger sa vie d’après leurs leçons. Après avoir entendu Sotion, il s’abstint pendant un an de la viande des animaux. Les exhortations d’Attale lui donnèrent la passion de la frugalité ; pour dompter son corps, il aurait voulu vivre de pain et de bouillie. Cependant son ardeur de nouveau converti ne dura pas. « Ramené par la vie, dit-il, aux usages de tout le monde, je n’ai pas conservé grand’chose des résolutions de ma jeunesse. » Il en garda toutefois l’habitude de se priver de vin, d’huîtres et de champignons, de ne point user de parfums et d’éviter ces bains qui affaiblissaient le corps par des sueurs excessives. S’il ne couchait pas tout nu sur un grabat, comme Démétrius, il nous apprend au moins que les matelas de son lit étaient durs, « et qu’ils ne gardaient pas l’empreinte de son corps. »

Voilà d’où Sénèque est sorti ; cet enseignement le pénétra tout entier. Ce n’est pas sans motif que les noms de Sextius, de Sotion, de Fabianus, d’Attale, reviennent si fréquemment dans ses ouvrages ! L’hommage qu’il leur rend est légitime, et il s’est contenté le plus souvent de redire ce qu’ils lui avaient enseigné dans sa jeunesse. Eux-mêmes, nous le savons, tenaient leurs doctrines des philosophes antérieurs ; ils n’avaient innové que dans la manière de les communiquer aux autres. Après eux et comme eux, Sénèque conserve le fonds de la sagesse antique ; il la rajeunit seulement par la façon dont il la présente, et cette façon, on le voit par ses aveux, était celle même qu’employaient déjà, que lui avaient enseignée Sextius, Attale et Fabianus. Ce n’est donc pas, comme on l’a prétendu, une sorte de génie isolé, et il n’est pas nécessaire de se mettre pour lui en quête d’une famille. De Cicéron jusqu’à lui, la philosophie romaine forme une chaîne non interrompue ; il en est le dernier anneau. Nous saisissons à tout moment les liens qui l’unissent à ses prédécesseurs ; tout se comprend, tout s’éclaircit dans ses ouvrages, quand on replace devant lui la série de ceux dont il a recueilli et résumé les travaux. On peut dire que nous possédons sa généalogie véritable, et il n’est pas besoin de le détacher de ces maîtres, dont il est l’héritier naturel, pour lui chercher ailleurs des origines incertaines.


IV.[modifier]

Ce n’est pas assez d’avoir établi que Sénèque est le fils légitime de la philosophie ; il faut aller plus loin. On a fait voir qu’il n’était pas chrétien, et je ne crois pas qu’il puisse rester de doutes à cet égard ; mais n’était-ce pas au moins un de ces amis inconnus, l’un de ces précurseurs qui frayèrent le chemin au christianisme, qui l’aidèrent à leur insu à s’emparer du monde, et auxquels il ne manqua, pour embrasser la religion nouvelle, que de pouvoir la connaître ? Parmi ceux qui semblèrent ainsi la prévoir et la préparer, on place ordinairement Virgile. Une prose qui se chantait dans l’église de Mantoue le jour de la fête de saint Paul nous a conservé à ce sujet le souvenir d’une légende touchante. On y racontait que l’apôtre avait visité le tombeau de Virgile en passant à Naples. Il s’arrêta devant le mausolée, et versa sur la pierre une rosée de larmes pieuses. « Quel homme j’aurais fait de toi, dit-il, si je t’avais trouvé vivant, ô le plus grand. des poètes ! » La légende ne se trompait pas ; Virgile fut en effet une des âmes les plus chrétiennes du paganisme. Cette défiance de soi, cette tristesse résignée, cette sympathie pour le faible et pour l’opprimé, ce sentiment profond de l’impuissance humaine, ce regard tourné vers le ciel dans toutes les disgrâces, tout indique que c’était une conquête promise d’avance à l’Évangile, et que le hasard de sa naissance l’a seul empêché d’être chrétien. En est-il de même de Sénèque ? Peut-on le mettre, comme Virgile, parmi les prédestinés de la religion du Christ ? La question mérite d’être examinée.

Il est sûr que par un certain côté les écrits de Sénèque ne furent pas inutiles au succès du christianisme. Une révolution qui change le monde a toujours un grand nombre de complices qui ne s’en doutent pas. Qu’on le veuille ou non, on travaille pour elle quand on agite les esprits, quand on les arrache à cette indolence naturelle à ce parti-pris d’immobilité systématique qui les pousse à être satisfaits d’eux-mêmes et de leur temps pour n’avoir pas la peine d’y rien changer. Une fois enlevés à leur repos et mis en mouvement, ils ont naturellement plus de chance de rencontrer les idées nouvelles que s’ils restaient chez eux. Saint Augustin raconte dans ses Confessions qu’il était tout livré aux futilités de la rhétorique et aux dissipations de la vie mondaine, quand il lut l’Hortensius de Cicéron. Cet ouvrage éveilla son esprit, qui sommeillait, et lui donna le goût des choses sérieuses. « Je me levai alors, Seigneur, dit-il, pour me diriger vers vous. » Ces mots me paraissent définir admirablement l’influence que les écrits païens ont pu avoir dans la propagation de l’Evangile. Ils ne faisaient pas directement des chrétiens, mais ils excitaient l’âme, ils l’arrachaient à sa torpeur, ils lui donnaient une première impulsion qui ne s’arrêtait pas toujours où ils voulaient la retenir, ils la mettaient sur un chemin qui pouvait la conduire au christianisme.

Sénèque rendit aux chrétiens un autre service dont on lui fut très reconnaissant : il fit une guerre acharnée aux croyances et aux pratiques religieuses de ses contemporains. Non-seulement il attaque avec beaucoup de violence les cultes orientaux qui avaient envahi Rome, il se moque de ces prêtres d’Isis « qui débitent leurs mensonges en agitant leurs sistres, » de ces prêtres de Bellone ou de Cybèle « qui croient qu’on prie les dieux en se déchirant jusqu’au sang les épaules et les bras ; » mais il n’a pas plus de respect pour les vénérables traditions du paganisme romain. Il ne tarit pas de railleries sur ce qu’il appelle les songes de Romulus ou de Numa qui ont introduit dans le ciel le dieu Égout et la déesse Épouvante sur tous ceux qui ont imaginé ces divinités bizarres, impossibles ! formées de natures différentes étrangement accouplées, hommes et femmes, bêtes et poissons. « Nous les honorons comme des dieux, dit-il ; si nous les trouvions vivans devant nous, nous les éviterions comme des monstres. » Il ne pardonne pas aux mythologues les plaisantes histoires qu’ils racontent sur Jupiter. « L’un lui met des ailes au dos, l’autre des cornes au front ; celui-ci en fait un adultère qui passe les nuits en bonne fortune, celui-là le représente cruel pour les dieux, injuste pour les hommes ; tantôt on le montre portant le désordre dans sa propre famille, tantôt dépouillant son père du trône et attentant à sa vie. Les hommes en vérité auraient depuis longtemps perdu toute retenue, s’ils étaient assez fous pour croire à de tels dieux. » Le culte que leur rendent les dévots est aussi l’objet de ses plaisanteries ; il ne comprend pas que dans leurs temples on allume des lumières en plein jour. « Les dieux, dit-il, n’ont pas besoin qu’on les éclaire, et les hommes ne sont pas charmés qu’on les enfume. » Il nous introduit dans le Capitole, et nous fait un tableau piquant de toutes les sottises qui s’y commettent. Les dieux y ont leurs serviteurs, qui prennent leurs fonctions au sérieux : l’un s’est fait le valet de Jupiter, il lui annonce les heures ; l’autre s’est institué son parfumeur, il remue les bras à distance, et fait tous les gestes d’un homme qui verse des parfums. Junon et Minerve ont leurs coiffeuses, qui leur présentent de loin un miroir et font semblant d’orner leurs cheveux. Un vieux mime, retiré du théâtre, danse tous les jours en l’honneur des immortels, « convaincu qu’ils prennent plaisir à un spectacle que les hommes ne veulent plus regarder. » Des coquettes se flattent d’être aimées de Jupiter ; elles passent les journées assises sous sa statue sans se soucier de Junon, que les poètes nous dépeignent pourtant comme si jalouse. « Il y a des gens, nous dit-il, qui prétendent que les hommes sont deux fois enfans ; c’est une erreur, ils le sont toujours. »

Tous ces passages sont cités par les pères avec un air de triomphe. C’était une victoire pour eux de trouver un païen qui eût si maltraité le paganisme. Sénèque leur semblait un puissant allié dont ils étaient heureux d’invoquer le témoignage contre les siens ; mais, à regarder les choses de plus près, cet allié était plutôt un ennemi, et son secours pouvait devenir plein de péril. Ces méprises ne sont pas rares dans l’ardeur du combat ; on prend alors des armes où l’on peut, et l’on ne choisit pas toujours ses défenseurs. Il se trouve après la victoire qu’on a fait cause commune avec des gens dont les opinions nous sont contraires, et la lutte recommence le lendemain entre les associés de la veille. En réalité, Sénèque était l’adversaire non pas seulement du paganisme, mais de toutes les religions positives ; ses argumens, après avoir détruit l’ancien culte, pouvaient se retourner contre le nouveau. S’il attaque la mythologie païenne, ce n’est pas pour la remplacer par une autre, c’est qu’il possède un corps de doctrines philosophiques qui lui permet de se passer de religion. Le surnaturel lui paraît inutile, puisque son Dieu se confond avec la nature, et il l’aurait poursuivi de ses railleries cruelles partout où il l’aurait trouvé. Il ne s’est moqué que des dévots païens par la raison qu’il n’en connaissait pas d’autres ; mais on voit bien que ce n’est pas seulement un culte épuré qu’il demande, il voudrait au fond qu’on se passât entièrement du culte. « Dieu n’a pas besoin de serviteurs, dit-il : qu’en ferait-il ? Il est lui-même le serviteur du genre humain et pourvoit à tous ses besoins… Le premier culte qu’il faut rendre aux dieux, c’est de croire à leur existence ; le second, c’est de reconnaître leur majesté et leur bonté… Voulez-vous qu’ils vous soient propices ? Soyez vertueux ; le seul culte qu’ils exigent, c’est de les imiter. » Ce n’est même pas assez de dire que Sénèque était contraire aux religions positives ; on peut affirmer, je crois, que ce n’était pas au fond un esprit religieux. Il n’avait pas, comme Virgile, le respect des traditions et le goût du passé. Presque jamais on ne trouve dans ses ouvrages ces éloges de l’ancien temps qui étaient un lieu-commun de la sagesse romaine. Étranger à Rome par sa naissance, il y arriva dégagé de toutes ces superstitions de l’antiquité qu’on y prenait dans les familles. À l’exception de Régulus et de Caton, dont il a dénaturé le caractère pour en faire des sages et des saints du Portique, il est sobre d’éloges pour tous les grands hommes de la république, qu’il était d’usage d’admirer sans fin. Les écrivains antiques ne sont pas non plus de son goût. Il maltraite beaucoup Ennius, et fait un crime à Virgile de l’imiter. L’étude des vieilles coutumes et des anciens mots, mise en honneur par Varron, lui semblait une futilité indigne d’occuper un homme de sens. Il a toujours parlé fort mal de l’érudition. « Cette science, dit-il, ne fait que des ennuyeux, des bavards, des maladroits, des vaniteux, des gens qui n’apprennent pas les choses nécessaires pour se donner le temps de savoir les inutiles. » Comme les religions se composent en partie d’usages et de traditions que le temps a rendus vénérables, ce mépris du passé, ces railleries dirigées contre ceux qui l’étudient, qui l’admirent, indiquent un esprit mal disposé pour les choses religieuses. Ce qui le montre encore mieux, c’est qu’il a une confiance inébranlable dans le pouvoir de l’homme, et qu’il n’a jamais éprouvé, comme Virgile, ce sentiment de notre incurable faiblesse qui nous jette d’ordinaire dans les bras de Dieu. Il n’admet pas, ainsi que le font la plupart des religions, que la nature ait créé l’homme méchant, ou qu’il le soit devenu par quelque déchéance ; il lui semble au contraire aller de lui-même au bien. Il ne croit pas non plus que tout marche » vers une décadence inévitable, que la nature et l’humanité s’affaiblissent en vieillissant, qu’il faut se tourner toujours vers les siècles écoulés et placer son idéal derrière soi. Il regarde volontiers vers l’avenir ; il est convaincu que les conquêtes de l’homme ne s’arrêteront jamais, et il n’hésite pas à placer devant ses yeux l’espérance d’un progrès indéfini. « Un jour viendra, dit-il, où le temps et le travail de l’homme découvriront des vérités qui sont aujourd’hui cachées. Que de choses connaîtront nos fils dont nous ne nous doutons pas ! Que d’autres sont mises en réserve pour les siècles futurs, quand la mémoire de notre nom n’existera plus ! La nature ne livre pas en un jour tous ses secrets. Nous nous croyons initiés à ses mystères ; c’est à peine si nous sommes entrés dans le vestibule de son temple ! » Ce sont là, je le répète, des dispositions contraires à l’esprit religieux. Si pourtant Sénèque paraît avoir quelquefois de beaux élans de dévotion, s’il parle souvent d’un ton attendri de Dieu et des choses divines, c’est encore une de ces inconséquences dont nous l’avons tant de fois accusé ; mais celle-là s’explique plus naturellement que les autres quand on songe à l’état de la société autour de lui. Depuis Auguste, un courant de plus en plus fort entraînait les esprits vers la religion ; on s’avançait par degrés du scepticisme de l’époque de César à la foi superstitieuse du siècle des Antonins. Il n’est donc pas surprenant que, sans le vouloir, Sénèque ait subi son temps : les plus fermes esprits ne parviennent pas toujours à s’en isoler ; mais il est facile de voir que, quoiqu’il ait parfois cédé à ce mouvement général, en somme il y était contraire. Tandis que ses contemporains se tournaient de plus en plus vers les religions de l’Orient, on a vu de quelle manière il les traitait ; loin d’éprouver comme eux le besoin d’un culte plus expansif, plus passionné, il ne voulait d’autre culte que la pratique de la vertu ; au moment où l’on semblait chercher à rapprocher Dieu de soi afin de s’unir plus intimement à lui, où l’on créait tout un monde de génies et de démons pour combler l’intervalle immense qui sépare l’homme de la Divinité, il se moque de ceux qui ne peuvent pas se passer d’avoir toujours un dieu à leurs côtés, « comme il faut aux enfans un esclave pour les mener à l’école. » Quant à lui, la philosophie lui suffît ; il ne veut pas entendre parler d’autre chose, il n’imagine pas d’autres espérances ni d’autres enseignemens que ceux qu’elle peut donner à ses adeptes. « Elle nous promet, dit-il avec l’accent de la plus ferme conviction, de rendre l’homme égal à Dieu. » La promesse était belle, et, s’il ne s’en était pas contenté, il aurait été vraiment trop difficile.

Ces dispositions devaient nécessairement éloigner Sénèque du christianisme. On se trompe beaucoup si l’on croit que les mieux disposés pour la religion nouvelle étaient ceux qui attaquaient le plus l’ancienne, et qu’il n’y avait qu’un pas à faire pour qu’un païen incrédule devînt un chrétien fervent. Les incrédules étaient d’ordinaire plus loin du christianisme que les dévots ; c’est plutôt parmi ceux qui croyaient aux dieux païens, qui les priaient avec ferveur, qui consultaient à tout propos les augures et les devins, que l’Évangile dut faire ses plus nombreuses conquêtes : il gagna les premières ces âmes souffrantes et troublées, toujours en quête de croyances inconnues, comme les malades recherchent des remèdes nouveaux, et qui s’adressaient à lui après avoir traversé sans se satisfaire tous les cultes de l’Orient. Ceux-là au moins ne niaient pas le surnaturel, ils ne se moquaient pas des miracles, et ils étaient si portés à les accepter qu’ils admettaient même ceux des religions qu’ils combattaient. Les païens avouaient que le Christ et les apôtres avaient accompli des prodiges ; ils supposaient seulement qu’ils avaient eu recours à la magie pour les accomplir. De leur côté, les chrétiens ne refusaient pas de croire ce qu’on racontait de merveilleux de Jupiter et d’Apollon ; ils l’expliquaient en disant que c’était l’œuvre des démons. De cette façon, la transition d’un culte à l’autre pouvait être facile ; on n’avait pour ainsi dire qu’un échange à faire quand on se convertissait, il ne s’agissait que de déplacer l’esprit malin. Le chemin était bien plus malaisé pour passer de l’incrédulité absolue à la foi. Il ne nous coûte pas de croire au témoignage des actes des martyrs quand ils racontent que souvent les persécuteurs les plus fanatiques ont tout à coup confessé les croyances de leurs victimes. Ces sortes de changemens sont dans l’ordre ; mais qu’il serait difficile d’imaginer le sceptique, le railleur Lucien, cet implacable ennemi des dévots de tous les cultes, transformé subitement en chrétien convaincu ! Il y a donc, je crois, beaucoup d’illusion dans cette opinion généralement répandue qui fait de Sénèque une âme toute prête d’avance pour l’Évangile. Il ne se serait pas précipité vers le christianisme avec autant d’ardeur qu’on le suppose, s’il avait pu le connaître, et les présentions que le paganisme lui avait données l’auraient mal disposé pour toute autre religion. À plus forte raison est-il impossible de se le figurer, comme la légende le représente, écoutant avec admiration les leçons de saint Paul, converti à ses doctrines, introduisant l’Évangile dans le Palatin, ou le prêchant à ses disciples dans les jardins de Salluste. Ce ne sont là que des jeux d’imagination, des tableaux de fantaisie auxquels l’histoire est contraire. Ce qui seul reste vrai, c’est qu’il est douteux que Sénèque ait connu saint Paul, qu’en tout cas cette connaissance n’a pas laissé de traces dans ses ouvrages, qu’on n’y trouve rien qui porte nécessairement la marque des doctrines de l’apôtre, — qu’en revanche on y rencontre à chaque pas des opinions qui leur sont opposées, que tout peut s’expliquer chez lui sans le christianisme, et que bien des choses ne peuvent plus se comprendre, si on le suppose chrétien ; que par conséquent il est sage de rayer son nom de cette liste des saints où l’ardent Jérôme voulait le mettre malgré lui, et de le restituer tout entier à la philosophie.

Gaston Boissier.

  1. Saint Augustin avoue que dans sa jeunesse il avait beaucoup de peine à goûter la simplicité des Écritures, et qu’il la trouvait tout à fait indigne d’être comparée à la beauté de Cicéron.
  2. C’est au moins ainsi que j’explique la célèbre phrase de Suétone : Judœos, impulsore Chresto assidue tumultuantes, expulit. Suétone, qui vivait du temps d’Hadrien, connaissait certainement les chrétiens et le Christ. Pour avoir ainsi dénaturé le nom et l’histoire du fondateur du christianisme, il faut qu’il ait copié quelque récit antérieur sans le comprendre. Il avait la coutume, nous le savons, de se servir des documens officiels ; n’est-il pas possible qu’il reproduise ici quelque rapport adressé à l’empereur par le magistrat chargé de la sûreté de Rome ?