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Études d’histoire religieuse - Le Christianisme et l’Invasion des Barbares/01

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Études d’histoire religieuse - Le Christianisme et l’Invasion des Barbares
Revue des Deux Mondes3e période, tome 97 (p. 345-372).
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I. LA CITÉ DE DIEU DE SAINT AUGUSTIN.

Le 24 août 410, Alaric, qui assiégeait Rome, y pénétra, pendant la nuit, par la porta Salaria, qui était mal gardée. Il mit le feu aux masures qui entouraient la porte ; de là l’incendie se communiqua aux jardins de Salluste et dévora tout le quartier. Pendant trois jours, la ville fut mise à sac par les barbares. Alaric était chrétien, et il aurait voulu se montrer clément ; mais il ne fut pas maître de ses soldats, parmi lesquels se trouvaient des gens de toutes les nations et de tous les cultes. Le quatrième jour il quitta Rome, emportant dans ses chariots d’énormes richesses entassées, et laissant derrière lui tant de cadavres qu’on eut grand’peine à les ensevelir.

L’effet produit par ce désastre fut immense. Nous avons à ce sujet le témoignage des écrivains ecclésiastiques, qui avaient plus d’intérêt à le taire qu’à l’exagérer. Saint Augustin nous apprend que l’univers en gémit et que l’émotion pénétra jusque dans les pays les plus reculés de l’Orient. « Le flambeau du monde s’est éteint, s’écriait saint Jérôme, de sa retraite lointaine de Bethléem, et, dans une seule ville qui tombe, c’est le genre humain tout entier qui périt ! » Saint Jérôme pourtant n’aimait pas Rome, et, dans ses momens de mauvaise humeur, il se plaisait à lui donner ce nom de Babylone, qui a fait fortune parmi les révoltés du XVIe siècle. Mais, devant un si grand malheur, les griefs particuliers étaient oubliés, et l’on pleurait une catastrophe qui semblait décapiter l’empire.

Si l’on comprend aisément que les contemporains en aient été fort affligés, on est très étonné qu’ils ne s’y soient pas attendus. Les affaires de l’empire étaient en si mauvais état depuis quelque temps qu’on pouvait tout craindre. Les barbares couraient l’Italie : ils s’étaient déjà plusieurs fois approchés de Rome, qui n’avait été sauvée que par miracle. Mais enfin elle avait toujours échappé, et cette bonne fortune justifiait ceux qui prétendaient qu’on ne pourrait jamais la prendre. C’était « la ville éternelle ; » ce vieux nom, dont elle était si fière, on le lui donnait avec plus d’insistance depuis qu’on la voyait menacée de le perdre. Dans les documens officiels de cette époque, tels que les lois et les décrets des empereurs, elle n’est presque jamais désignée autrement ; et même les princes eurent alors l’idée de faire participer Constantinople « l’honneur qu’avait reçu son aînée, et ils décidèrent qu’elle aussi s’appellerait « la ville éternelle, » comme Rome. Ce n’étaient pas là de ces vains mots qu’on répète par habitude et sans conviction. Le prestige de Rome était resté si grand dans le monde qu’on s’obstinait à croire qu’elle ne pouvait pas succomber. Après chaque danger qu’elle venait de courir et dont un hasard heureux l’avait tiré, on proclamait de plus belle son immortalité. La première fois qu’elle fut attaquée par Alaric, les plus intrépides ne purent s’empêcher d’éprouver d’abord quelque frayeur ; mais, comme Stilicon parvint à l’en éloigner et qu’il remporta même un avantage important sur lui à Pollentia, on devint plus rassuré que jamais. Le poète Claudien, interprète de l’opinion commune, déclara en beaux vers « que la domination romaine n’aurait pas de terme, » puis, se tournant vers les Goths, qui fuyaient du côté des Alpes, il leur disait, d’un air de triomphe, que leur défaite devait leur servir de leçon, et qu’il leur fallait se résigner à prendre des sentimens plus modestes :

Discite vesanæ Romain non temnere gentes ! La prise de Rome vint dissiper toutes ces illusions. On se trouva brusquement en présence d’une terrible réalité. Il n’était plus permis de se donner le change avec de grands mots. Le danger que courait l’empire, et qu’on n’avait pas voulu voir, apparut soudain à tous les yeux. Quand on vit que cette civilisation dont on était si fier, et qui faisait le charme de la vie, était menacée de périr, d’une confiance aveugle on passa tout d’un coup à de mortelles inquiétudes.


I

Un des premiers résultats de ces inquiétudes fut de ranimer la question religieuse, qui semblait près de s’éteindre. On voulut se rendre raison d’une catastrophe à laquelle on ne s’était pas attendu. Plus elle était imprévue et terrible, plus on éprouvait le besoin de lui trouver des causes surnaturelles. La pensée vint à tout le monde de l’attribuer à la colère céleste, et naturellement les païens qui restaient soutinrent que les dieux se vengeaient de l’abandon de leur culte.

Les anciens Romains se faisaient gloire d’être « les plus religieux des mortels. » Il est sûr qu’ils étaient fort dévots : toute leur histoire le montre ; et, comme il arrive toujours, leur dévotion se manifestait surtout à la suite de quelque désastre public. Pendant les guerres puniques, toutes les fois qu’Hannibal remportait une victoire, les nobles auxquels le peuple avait recours dans le malheur, après les avoir négligés pendant la prospérité, ne manquaient pas de prétendre qu’on avait mécontenté les dieux, et qu’on était victime de leur colère. « Votre faute, disait Fabius, au lendemain de Trasimène, est plutôt d’avoir négligé les sacrifices et méconnu les avertissemens des augures que de manquer de courage ou d’habileté. » Aussitôt toute la ville se mettait en prières. On recommençait les anciennes cérémonies, on en imaginait de nouvelles ; et, comme la fortune finissait toujours par revenir à un peuple qui ne s’abandonnait pas lui-même, et à qui les revers donnaient de nouvelles forces, on en faisait honneur à toutes ces pratiques pieuses, et l’on proclamait bien haut qu’on leur devait la victoire : c’est ainsi que s’accrédita la croyance que Rome était redevable de sa grandeur à la protection de ses dieux.

Cette opinion, qui fut acceptée de tout le monde, et que les esprits mêmes les plus libres et les moins crédules, comme Salluste et Cicéron, ne se permettent pas de contester, était de nature à nuire singulièrement à la propagation du christianisme : aussi voyons-nous les premiers apologistes fort occupés à la combattre. Les circonstances leur fournirent d’abord une réponse aisée. Sous des princes comme Trajan, Hadrien, Marc-Aurèle, les armées étaient victorieuses et le monde tranquille ; cependant le christianisme ne cessait de se répandre : ses ennemis mêmes étaient forcés d’avouer ses progrès. Il fallait donc croire, ou que les dieux étaient indifférens à l’outrage que leur faisait cette religion rivale, ou qu’ils n’avaient pas la force de le punir. Il y eut même alors des écrivains ecclésiastiques qui crurent pouvoir aller plus loin. Il ne leur suffit pas de montrer que l’établissement du christianisme n’avait pas nui à l’empire, puisqu’il était très florissant ; ils pensèrent avoir le droit de lui attribuer la prospérité dont il jouissait. L’évêque de Sardes, Méliton, un fort habile homme, qui semble avoir entrevu, dès le IIe siècle, une alliance possible entre l’Église et l’Etat, faisait remarquer à Marc-Aurèle que depuis Auguste, c’est-à-dire depuis la naissance du Christ, la puissance romaine n’avait éprouvé aucun revers sérieux, que la paix était profonde, que l’univers paraissait parfaitement heureux : « ce qui prouve évidemment, ajoutait-il, que le christianisme a grandi pour le bonheur et la gloire de Rome. » C’était il faut l’avouer, une audace singulière de présenter un culte, dont on voulait faire un ennemi public, comme une sorte de bienfaiteur de l’empire.

Par malheur, la situation, quelques années plus tard, n’était plus la même. A partir de la mort de Septime Sévère, les affaires de l’empire se gâtent. Des luttes éclatent à chaque instant entre les ambitieux qui veulent régner ; les princes ne font que paraître sur le trône ; les barbares profitent de cette anarchie pour passer la frontière et arrivent au cœur du pays. Dès lors, l’argument dont Méliton était si heureux de se servir, se retourne contre lui : puisque les chrétiens se sont attribué les victoires de l’empire, quand il était triomphant, il faut bien qu’ils acceptent d’être responsables de ses défaites. De tous côtés, on les accuse des malheurs publics. « Si le Tibre déborde, disait déjà Tertullien, et si le Nil reste dans son lit, si le ciel est trop serein et la terre trop agitée, s’il survient quelque famine ou quelque peste, aussitôt un cri s’élève : Les chrétiens aux lions ! » Sous Dèce et sous Valérien, ce fut bien pis. Ils sont alors l’objet de tant de haine qu’on regarde comme l’intérêt le plus sérieux de l’empire de les anéantir. Les princes, qui jusque-là ne les avaient attaqués que par boutade et sans suite, imaginent un plan régulier de persécution et des combinaisons habiles qui doivent les faire disparaître d’un seul coup. On les poursuit partout à la fois et de la même manière. On confisque leurs biens, on les empêche de se réunir, on les frappe à la tête, c’est-à-dire dans leurs prêtres et leurs évêques, dans les personnages importans qui les soutiennent de leur influence et de leur fortune, et ces sévérités ne paraissent exagérées à personne quand on voit dans quelles misères l’empire est plongé et qu’on songe qu’ils en sont coupables. Tout le monde est heureux de venger ses infortunes particulières et celles de l’état sur des misérables qu’on regarde comme les auteurs de tous les maux qu’on souffre. A la fin, le reproche devint si général et la colère contre les chrétiens si violente, que saint Cyprien, qui avait été d’abord d’avis de garder le silence, éprouva le besoin de les justifier. Il le fit dans un ouvrage très important dont il faut bien que je dise un mot, car on peut le regarder comme le modèle et le premier jet de la Cité de Dieu.

C’est une lettre adressée à Demetrianus, grand ennemi des chrétiens, « et qui ne cessait d’aboyer contre eux avec sa bouche sacrilège. « Il allait partout répétant que, « si les guerres n’avaient pas de terme, si la peste et la famine dépeuplaient le monde, si les pluies devenaient rares, si le ciel était sec et la terre stérile, » il fallait s’en prendre aux chrétiens. Saint Cyprien se garde bien, pour lui répondre, de nier les misères de l’empire. Il reconnaît, comme Demetrianus, « qu’il ne tombe plus assez de pluies pendant l’hiver pour nourrir les semences, qu’il ne fait plus assez chaud l’été pour les mûrir, que les printemps sont moins rians et moins fleuris, les automnes moins riches qu’autrefois. » Mais les chrétiens n’y sont pour rien : c’est le monde qui est devenu vieux et qui n’a plus la même vigueur et la même fécondité. « On ne tire plus autant de marbre du sein des montagnes épuisées ; les mines se sont fatiguées à produire l’or et l’argent, et les filons deviennent tous les jours plus rares et plus maigres. La population décroît : il y a moins de matelots sur la mer, de laboureurs dans les champs, de soldats dans les armées. » Qu’y faire ? La loi de Dieu veut que tout ce qui a commencé cesse d’être et vieillisse avant de mourir ; cet affaiblissement des choses en présage la fin, qui ne peut être lointaine.

Ainsi saint Cyprien commence par assigner aux fléaux qui affligent le monde des causes naturelles ; car dire qu’il a vieilli à force de durer et qu’il touche à son terme, c’est comparer son existence à celle de l’homme, et parler à peu près comme Lucrèce [1]. Pourtant, si l’on ne s’en tient pas là, si l’on veut trouver une explication à ces malheurs en dehors de la nature, il en a une aussi à donner. Pour répondre à ses adversaires, il se contente de tourner contre eux l’argument dont ils se servent : il n’est pas vrai, comme ils le prétendent, que les Romains soient punis parce que quelques-uns d’entre eux ont quitté leurs anciens dieux ; ils le sont au contraire parce que la plupart s’obstinent à ne pas reconnaître le Dieu des chrétiens, qui est le seul véritable ; et la punition est d’autant plus rigoureuse que, non contens de lui refuser un culte, ils persécutent ceux qui l’adorent. A ce propos, saint Cyprien s’élève avec force contre les persécutions. Il attaque l’impudence des hommes qui ne laissent pas Dieu punir lui-même ses offenses. Quand on s’en charge à sa place, on se substitue à lui et on semble le soupçonner d’être impuissant : « Si tes dieux ont quelque pouvoir, dit-il à Demetrianus, qu’ils se lèvent pour se venger, qu’ils viennent défendre leur majesté violée ! Que pourront-ils faire pour ceux qui les prient, s’ils ne peuvent rien pour eux-mêmes ? Puisque celui qui en protège un autre est plus fort que lui, tu es plus fort que tes dieux, et tu ne dois pas les adorer ; ce sont eux, au contraire, qui doivent te rendre hommage. » Prétendre qu’on fait outrage à Dieu quand on prend en main sa querelle, n’est-ce pas affirmer en d’autres termes qu’on ne doit punir personne pour ses croyances ? Tertullien l’avait déjà dit aussi nettement que possible : on voit que saint Cyprien exprime ici la même opinion d’une manière plus détournée ; et, vraisemblablement, toute l’église pensait alors comme eux. C’est l’usage que les religions réclament pour elles la tolérance quand elles sont les plus faibles, et qu’elles ne l’accordent guère aux autres lorsqu’elles ont triomphé.

Ainsi Dieu frappe les Romains pour les punir de persécuter son église. Les supplices raffinés qu’une cruauté ingénieuse invente tous les jours contre les chrétiens ont excité sa colère, et c’est elle qui déchaîne les maux dont souffre l’empire. Mais ici une objection se présente, qui, au premier abord, paraît très grave : pourquoi ces. maux atteignent-ils les chrétiens comme les autres ? N’est-il pas étrange que les victimes et les coupables soient traités de la même façon et que Dieu venge ses fidèles sur eux-mêmes autant que sur leurs bourreaux ? Cyprien répond en montrant que si les peines sont les mêmes pour tous, elles ne produisent pas sur tous les mêmes effets. « Les malheurs de la terre, dit-il, sont un châtiment pour ceux qui ont mis leur gloire et leur joie dans les choses de la terre. Celui-là pleure et gémit au moindre accident qui lui arrive pendant sa vie, qui n’a plus d’espoir après la vie. Au contraire, il n’y a ni joie ni douleur ici-bas, quand on craint les douleurs et qu’on espère les joies de l’autre monde. Nous qui vivons par l’esprit plus que par la chair, nous employons la vigueur de notre âme à vaincre les faiblesses de notre corps. Les fléaux qui vous épuisent et vous torturent, nous les regardons comme des épreuves qui nous fortifient. Nous avons en nous la force de l’espérance, la fermeté de la foi ; au milieu des ruines d’un monde qui s’écroule, notre aine reste droite, notre courage immobile ; nous souffrons tout avec joie, car nous sommes toujours sûrs de notre Dieu. » Ce sont là de belles paroles, quand on songe qu’elles ont été prononcées entre deux persécutions et par un homme qui allait donner sa vie pour sa croyance.


II

Les argumens de saint Cyprien perdirent beaucoup de leur force après la conversion de Constantin. Il n’y avait plus alors de persécution, la plus grande partie du monde romain reconnaissait le vrai Dieu, et pourtant les affaires allaient plus mal que jamais. Du moment que le prince était chrétien, le christianisme semblait devenir plus directement responsable de tout ce qui arrivait à l’empire. Il avait, de plus, commis une imprudence à laquelle échappent rarement les oppositions qui aspirent au pouvoir, celle de promettre beaucoup plus qu’il ne pouvait tenir. Il semblait, à entendre ses docteurs et ses évêques, que le jour où l’empire cesserait d’être païen tous ses maux devaient se dissiper comme par enchantement. Au moment même où Constantin allait paraître, Lactance écrivait : « Si le vrai Dieu était seul honoré, il n’y aurait plus de dissensions ni de guerres. Les hommes seraient unis par les liens d’une charité indissoluble, puisqu’ils se regarderaient tous comme des frères. Personne ne dresserait des pièges pour se défaire de son ennemi ; chacun se contentant de peu, il n’y aurait plus ni fraude, ni larcin ; que la condition des hommes serait heureuse ! Quel âge d’or commencerait pour le monde ! » L’âge d’or ne vint pas ; il ne viendra jamais : c’est un malheur auquel les gens sages sont tout résignés ; ils ont depuis longtemps cessé de l’attendre. Mais on comprend que ceux auxquels on en avait donné le goût par avance et qui y comptaient aient été fort mécontens de voir que la victoire du christianisme n’eût pas sensiblement changé le cours des choses et que tout marchât à peu près du même train qu’autrefois. Beaucoup de chrétiens, trompés dans leurs espérances, se sentirent ébranlés dans leur loi. Leur mécompte fut si grand qu’ils en vinrent à soupçonner qu’on avait tort de prétendre que Dieu se mêlait des affaires du monde. Quant aux païens, ils revenaient de plus belle à leurs anciens reproches, et cette fois les circonstances semblaient tout à fait leur donner raison. Lorsqu’ils comparaient les misères présentes à la prospérité passée et qu’ils voyaient à quel état l’empire était réduit sous des princes chrétiens, ils se trouvaient plus que jamais autorisés à prétendre que c’était bien le christianisme qui était l’auteur des malheurs de l’empire. Seulement ils n’avaient plus la permission de le dire tout haut ; il ne leur était plus possible « d’aboyer de leur bouche sacrilège, » comme faisait Demetrianus du temps de Dèce ; l’autorité, qui protégeait les chrétiens, ne le leur aurait pas permis. Ils se contentaient de murmurer à voix basse dans les lieux peu fréquentés, mussitabant in angulis [2]. Mais ces murmures recueillis avec avidité par les mécontens, ces plaintes qui passaient de bouche en bouche, ces mots amers, ces regards de menace et de colère à chaque mauvaise nouvelle, finissaient par inquiéter les fidèles et jetaient le trouble dans l’opinion.

L’Afrique était un terrain bien préparé pour les attaques de ce genre. Nulle part les questions religieuses ne se discutaient avec plus de passion. Il y restait des païens obstinés, qui ne perdaient pas courage, et osaient quelquefois en venir aux mains avec leurs ennemis. Ils avaient sans doute accueilli avec des cris de fureur la nouvelle de la catastrophe de Rome, qu’ils regardaient toujours comme la métropole de leur culte proscrit. « Quand nous faisions des sacrifices à nos dieux, disaient-ils, Rome était debout, Rome était heureuse. Maintenant que nos sacrifices sont interdits, vous voyez ce que Rome est devenue ! » Ils étaient favorisés par une circonstance particulière, qui disposait le public à leur donner raison. L’Afrique, séparée par la mer des barbares, semblait à l’abri de leurs invasions ; aussi était-elle l’asile préféré des malheureux qui fuyaient devant les Huns et les Goths. On voyait sans cesse, dans ces lamentables années, débarquer à Carthage des échappés de Rome, de grands personnages, qui portaient des noms célèbres, et qui arrivaient avec les restes de leurs familles et les débris de leur fortune. A l’aspect de ces malheureux, la pitié s’éveillait. Les récits qu’ils faisaient des scènes auxquelles ils venaient d’assister les mettaient devant les yeux de leurs auditeurs. Tout le monde, en les écoutant, croyait assister à la prise de Rome, et à chaque arrivant illustre, la douleur publique était renouvelée. Naturellement les païens en profitaient pour redoubler leurs plaintes ; et non-seulement ils étaient bien accueillis de ceux qui partageaient leurs croyances, mais la foule des indécis, placés sur les limites des deux cultes, et qui, suivant les circonstances, passaient d’un camp à l’autre, les écoutait avec faveur. Il fallait de toute nécessité qu’un chrétien s’occupât de leur répondre.

Saint Augustin était alors le plus grand personnage, non-seulement de l’épiscopat africain, mais de toute l’église. Depuis les apôtres, personne n’avait joui, parmi les fidèles, d’une aussi grande autorité. C’était l’opinion commune qu’il avait des lumières de tout, et qu’il était capable de résoudre les problèmes les plus obscurs. Aussi, voyons-nous par sa correspondance qu’on lui écrivait des parties du monde les plus éloignées sur les questions les plus diverses. On peut dire que, de sa petite résidence d’Hippone, il surveillait la chrétienté entière, raffermissait les âmes ébranlées, éclairant les consciences incertaines, conseillant les faibles, encourageant les forts, combattant les rebelles. Ses admirateurs le comparaient au pilote qui conduit, pendant l’orage et parmi les écueils, la barque du Christ. Les attaques que, depuis la prise de Rome, les païens dirigeaient contre l’église, ne pouvaient échapper à un œil aussi vigilant. Aussi a-t-il soin d’y répondre dans tous les sermons qu’il a prononcés à cette époque. L’insistance qu’il met à le faire, malgré l’avis des timides qui croyaient qu’il valait mieux ne rien dire et ne pas entretenir des souvenirs fâcheux, la chaleur avec laquelle il cherche à prouver que le christianisme n’est pour rien dans les malheurs de l’empire, montre qu’il se rendait compte du danger que ces reproches faisaient courir à l’église. Bientôt même il ne lui parut plus suffisant de parler à quelques fidèles, dans un coin obscur du monde chrétien. Il résolut de s’adresser à la chrétienté tout entière et composa la Cité de Dieu.


III

La Cité de Dieu est une œuvre immense, qui demanda beaucoup de temps et de travail à saint Augustin. Il la commença en 413 et ne la finit qu’en 426, quatre ans avant de mourir. Elle a donc été la principale occupation de ses dernières années. Chaque partie fut publiée à part et parut à de longs intervalles. Les ouvrages composés de cette manière risquent de manquer d’unité : dans celui-ci, l’auteur semble avoir voulu se prémunir contre ce défaut en se traçant d’avance un plan régulier, et en multipliant les divisions et les subdivisions. A chaque livre nouveau, il a grand soin de résumer ce qu’il a fait et d’annoncer ce qu’il va faire ; mais l’ordre n’est qu’à la surface ; à tout moment, il lui arrive de revenir sur ce qu’il a dit ou d’empiéter sur ce qu’il va dire. L’œuvre n’étant pas écrite de suite et d’un jet, l’ensemble le préoccupe moins que les détails ; comme il n’est pas pressé d’arriver à la conclusion, il s’arrête souvent en route et se jette sans scrupule de tous les côtés du chemin. L’analyse de ces sortes de livres est difficile à faire. Pour qu’elle ne soit pas trop confuse, il faut laisser de côté les développemens parasites qui interrompent le cours du raisonnement, et c’est souvent un grand dommage. M. Ebert fait remarquer avec raison que, dans la Cité de Dieu, ces hors-d’œuvre sont quelquefois plus agréables et plus importans que le sujet principal. D’ordinaire, l’auteur ne les a introduits dans son ouvrage que parce que c’étaient des questions qu’on discutait ardemment autour de lui et qui le passionnaient lui-même ; aussi met-il à les traiter plus de chaleur qu’à tout le reste, et c’est souvent ce qui, dans son livre, a le plus d’intérêt et de vie. Mais il faut se résoudre à n’en rien dire, si l’on veut donner une idée de l’ouvrage dans son ensemble et en faire connaître le plan général.

Comme il était naturel, saint Augustin court d’abord au plus pressé. La Cité de Dieu ayant été composée à propos de la prise de Rome, c’est d’elle qu’il s’occupe d’abord. « Il est si peu vrai, dit-il aux païens, que le christianisme soit responsable de ce désastre, qu’au contraire il a tout fait pour en diminuer l’horreur. » Si Alaric n’avait pas été chrétien, tout aurait péri. Mais, comme il a épargné les églises, les églises ont sauvé ceux qui ont pu s’y réfugier et beaucoup de païens même leur doivent la vie. Pour faire ressortir ce bienfait et montrer que les choses ne se passaient pas ainsi dans les temps où le christianisme n’existait pas encore et qui paraissent aux païens avoir été si fortunés, saint Augustin remonte très haut, jusqu’à la prise de Troie, qu’il se plaît à opposer à celle de Rome. Quel rôle y ont joué les temples, au moment où les Grecs ravageaient la malheureuse ville ? Virgile nous l’apprend : on y gardait, au milieu du butin entassé, les enfans captifs et les femmes tremblantes. Us n’ont donc pas servi d’asile, comme les églises de Rome, mais de prison. Quelquefois même ils ont été souillés du sang des vaincus, et Priam, qui s’était réfugié auprès de ses autels domestiques, y a trouvé la mort.

Vidi Hecubam, centumque nurus, Priamumque per aras
Sanguine fœdantem quos ipse sacraverat ignes.

Et les dieux de Troie, quel service ont-ils rendu à la malheureuse ville pendant sa dernière nuit ? Au lieu de protéger leurs adorateurs, ils ont eu besoin de leur aide pour se tirer d’affaire. « Panthée, dit Virgile, prêtre de Pallas et d’Apollon, tient dans ses mains les objets du culte et ses dieux vaincus. » Quant à Énée, il est obligé d’emporter sur son dos son vieux père et ses Pénates ; Hector est venu les lui confier au dernier moment, parce qu’il sait bien qu’ils seraient incapables de se sauver tout seuls :

Sacra suosque tibi commendat Troja Penates.

Remarquons en passant l’usage que saint Augustin fait de Virgile. Le grand poète s’imposait aux gens de tous les cultes ; l’éducation le rendait familier dans tous les pays où on parlait latin. « Une fois que ses vers ont coulé dans les jeunes âmes, dit saint Augustin, il est impossible de les oublier. » Aussi le cite-t-il sans cesse comme une autorité qui n’est récusée de personne.

C’est encore un auteur profane qui lui sert à répondre à d’autres reproches. Pour quelques Romains plus heureux qui s’étaient sauvés en se réfugiant dans les églises, combien avaient péri dans les maisons et dans les rues ! que de pillages et de massacres pendant ces fatales journées ! Mais ne devait-on pas s’y attendre, et s’était-il rien passé à Rome qui fût surprenant et nouveau ? « Quand une ville est prise, dit Salluste, les vaincus perdent tout (capta urbe, nihil fit reliqui victis…) On ravit les vierges et les jeunes garçons, on arrache les enfans des bras de leurs parens ; les mères de famille sont livrées aux outrages des vainqueurs ; on pille les temples et les maisons ; partout le meurtre et l’incendie ; tout est plein d’armes, de cadavres et de sang. » Que voulez-vous ! ce sont les lois de la guerre ; les Romains les ont toujours appliquées sans pitié ; s’ils les subissent à leur tour, il ne leur convient pas d’en être surpris. Parmi ces horreurs, il y en avait dont les âmes chrétiennes s’étaient plus particulièrement émues. Beaucoup de victimes étaient restées sans sépulture : on n’avait pas pu les ensevelir auprès de leurs parens, avec les cérémonies accoutumées. C’est un malheur, dit saint Augustin ; mais, après tout, la pompe des funérailles, un cortège nombreux, un tombeau magnifique sont plutôt des consolations pour les vivans qu’un soulagement pour les morts. Les païens eux-mêmes le reconnaissent. Un de leurs poètes n’a-t-il pas dit : « Le ciel se charge de couvrir ceux qui n’ont pas de tombe ? » Ce qui était plus grave, c’est que des vierges consacrées au Seigneur avaient été outragées par les barbares. Quelques-unes, pour ne pas survivre à leur déshonneur, s’étaient tuées ; les autres vivaient dans la retraite et la douleur, demandant à Dieu le pardon de leur faute involontaire. Sur la conduite des unes et des autres, la communauté chrétienne se partageait, et vraisemblablement on avait beaucoup discuté pour savoir auxquelles on devait donner la préférence. Saint Augustin, reprenant la question, parle de toutes avec sympathie ; il n’en veut condamner aucune. Il est plein de miséricorde pour celles qui sont mortes : « Quel homme ayant un cœur, dit-il, leur refuserait le pardon ? » Mais on voit bien qu’il préfère la conduite des autres. Il les console, en leur montrant qu’elles ne sont pas coupables, puisqu’elles n’ont pas été complices ; il rappelle le beau mot qu’on avait dit à propos de Lucrèce : « Ils étaient deux ; un seul fut adultère. » Il les excuse de n’avoir pas voulu venger sur elles le crime d’autrui. Pour braver les soupçons blessans de la malignité humaine, ne leur suffit-il pas d’être assurées du témoignage de leur conscience ? A ceux qui, pour railler leur foi, leur disent : « Où donc était ton Dieu ? » elles peuvent répondre qu’il est partout, qu’il assistait aux scènes sanglantes, où tant des siens ont péri, et qu’il avait ses raisons pour ne pas venir à leur aide. « Quand il afflige ses fidèles, c’est pour éprouver leur vertu ou châtier leurs vices ; et, en échange de leurs maux, s’ils les supportent avec piété, il leur réserve une récompense éternelle. »

Ces malheurs sont grands sans doute ; mais saint Augustin ne veut pas admettre qu’ils soient exceptionnels, et il soutient que Rome en avait éprouvé auparavant de plus terribles encore. Mais sur ce sujet, quoiqu’il ait beaucoup d’importance et complète sa démonstration, il n’a dit qu’un mot en passant. C’est qu’il le réserve pour un ouvrage spécial, qu’il a chargé l’un de ses disciples d’écrire. Il s’agit de l’Histoire universelle de Paul Orose, qu’on peut regarder comme un appendice de la Cité de Dieu. Orose, pour obéir à son maître, s’est proposé d’énumérer tous les accidens fâcheux qui sont arrivés au monde depuis qu’il existe. Dans ce dessein, il compile au hasard tous les récits qu’il trouve chez les écrivains anciens, quand ils sont favorables à sa thèse. La critique lui manque tout à fait, et il cite avec le même sérieux les légendes les plus ridicules et les faits historiques les mieux constatés. C’est ainsi qu’il s’apitoie sur les victimes de Busiris, qu’il plaint les maris des filles du Danaüs, et qu’après avoir raconté les exploits des Amazones, il s’écrie d’un ton pénétré : « O douleur ! Je rougis des erreurs des hommes ! » On a vu des femmes ravager le monde, et l’on ose s’étonner que les Goths aient un peu rançonné l’Italie ! Ce qui relève cette compilation maladroite, ce qui lui donne, malgré ses faiblesses, une grande importance, c’est qu’elle est le premier essai d’une histoire qui ne s’enferme pas dans les limites d’une nation et comprend l’humanité tout entière ; c’est aussi qu’elle cherche à dégager de la série des événemens la loi qui les régit et les explique ; enfin, c’est qu’elle est composée pour le besoin des polémiques contemporaines et qu’elle nous lait connaître l’attitude des divers partis à l’époque où elle a été écrite. Nous aurons plus tard à nous en servir. Après avoir montré que la nouvelle religion n’est pas coupable des malheurs récens, saint Augustin veut établir qu’on ne doit pas faire honneur à l’ancienne de l’antique prospérité. Son raisonnement, réduit à ses élémens essentiels, est très simple. Si les dieux, nous dit-il, avaient eu quelque souci du bonheur des Romains, ou le pouvoir de le leur procurer, ils leur auraient donné d’abord ce qu’il y a de préférable parmi les biens du monde, l’honnêteté et la vertu. L’ont-ils fait ? Ont-ils rendu les mœurs meilleures, la vie plus réglée ? Au contraire : c’est pour eux et par eux que les jeux ont été institués dans les cités ; or saint Augustin, avec toute l’Église, considère les mimes et les pantomimes, les gladiateurs, les courses de chars, les spectacles de tout genre, comme la cause principale de la corruption publique. Il faut donc réduire l’assistance que les dieux ont prêtée aux Romains aux choses matérielles. Ils les ont aidés, dit-on, à conquérir le monde. Mais d’abord conquérir le monde, c’est-à-dire ravir leur indépendance aux peuples et les forcer à obéir malgré eux, est-ce quelque chose de si grand et de si glorieux qu’on le prétend ? « Faire la guerre à ses voisins, soumettre, écraser des nations dont on n’a pas reçu d’offense, et seulement pour satisfaire son ambition, qu’est-ce autre chose que du brigandage en grand ? » Voilà les premiers doutes que je connaisse sur la légitimité des conquêtes romaines. Sans doute, les anciens philosophes, ceux au moins chez lesquels se fait sentir un grand souffle d’humanité, Cicéron, Sénèque, déclarent solennellement qu’il faut que les guerres soient justes dans leur cause et modérées dans leurs effets ; mais ils se gardent bien d’appliquer ces principes à l’histoire de leur pays. Pour eux, tout ce que Rome a fait est bien fait. C’est à peine si, dans son affection passionnée pour la Grèce, Cicéron ose timidement regretter qu’on ait appliqué les lois de la guerre à Corinthe, nollem Corinthum ! On voit que chez saint Augustin l’esprit est devenu plus libre, plus détaché de cette superstition du passé, et que ce sont les petits-fils des vaincus qui ont la parole. Cependant, ce descendant des Carthaginois d’Hannibal ou des Numides de Jugurtha est Romain ; il en a le sentiment, comme il en porte le nom, et il soutient que c’est par égard même pour la gloire de Rome qu’il ne veut pas qu’on l’attribue à la protection des dieux. A qui donc les Romains la doivent-ils ? A eux-mêmes d’abord, à leur courage, à leur énergie dans la souffrance, à leur amour de la pauvreté, à leur dévoûment à la patrie ; puis à Dieu, au vrai Dieu, à celui qu’adorent les chrétiens et qui a protégé Rome, parce qu’il avait ses desseins particuliers sur elle. « C’est ce Dieu unique et terrible qui gouverne et régit tous les événemens au gré de sa volonté ; et, s’il tient quelquefois ses motifs cachés, qui oserait les accuser d’être injustes ? » Voilà ce qu’on trouve, avec beaucoup d’autres choses, dans les cinq premiers livres de la Cité de Dieu. Comme saint Augustin y traitait une question dont tout le monde alors s’entretenait, le succès de ce début lut très grand. « J’ai lu vos livres tout d’un trait, lui écrivait un grand personnage, Macédonius, vicaire d’Afrique. Ce ne sont pas de ces œuvres languissantes qui permettent qu’on les quitte. Les ignorans eux-mêmes, quand une fois ils en ont commencé la lecture, sont forcés d’aller jusqu’au bout, et, lorsqu’ils ont fini, ils recommencent. » Orose va plus loin dans son admiration, et les compare à l’éclat du soleil levant : « Dès que ces rayons de lumière, dit-il, ont brillé du côté de l’Orient, tout l’univers en a été inondé. »


IV

Saint Augustin avait eu l’occasion, dans ses premiers livres, de maltraiter souvent le paganisme. Il trouva pourtant qu’il ne lui avait pas porté d’assez rudes coups et qu’il restait quelque chose à faire. Il reprit la polémique engagée et y consacra les cinq livres qui suivent. Ces cinq livres sont le dernier acte d’une grande lutte qui durait depuis trois siècles, et où s’étaient illustrés tant d’apologistes. C’est la dernière fois que l’Église a cru devoir attaquer l’ancienne religion dans un ouvrage important et spécial. Après la Cité de Dieu, on jugea le combat terminé et la victoire définitive.

Saint Augustin avait encore vu, pendant sa jeunesse, le paganisme dans tout son éclat. Il raconte que, lorsqu’il vint à Carthage, pour étudier la rhétorique, il assistait aux jeux donnés en l’honneur de la déesse céleste, il suivait les processions de la mère des dieux, où les galles, la figure fardée, les cheveux humides de parfums, parcouraient les rues et les places avec des attitudes de femmes et en chantant des chansons obscènes ; et il ajoute que, comme il était alors d’une conduite fort dissipée, il y prenait un grand plaisir. Ce sont les dernières fêtes que les païens aient célébrées. Peu de temps après, les lois de Théodose supprimèrent les manifestations extérieures de leur culte, puis finirent par le poursuivre jusque dans l’intérieur des familles, où il se croyait en sûreté. Ces lois furent appliquées, en Afrique, d’abord avec une modération qui mit quelquefois les chrétiens du pays d’assez mauvaise humeur [3], plus tard dans toute leur sévérité. Le 14 après les calendes d’avril, sous le consulat de Mallius Theodorus, en 399, les deux comtes de l’empereur, Gaudentius et Jovius, qui étaient des chrétiens zélés, fermèrent tous les temples de Garthage et renversèrent toutes les statues des dieux. A partir de ce moment, le paganisme fut traqué dans tout le pays. Saint Augustin était alors évêque d’Hippone, et l’on peut dire que, dans sa longue carrière épiscopale, il assista aux derniers momens de la vieille religion.

Il fut très heureux de la voir périr, et applaudit à toutes les mesures qui devaient hâter sa fin. On sait qu’il avait longtemps hésité avant d’approuver que l’État intervînt dans les questions intérieures de l’Eglise et punît les hérétiques de peines rigoureuses. Mais pour les païens, il n’eut pas un moment de scrupule. Il trouvait sans doute très naturel qu’on leur appliquât les lois dont ils s’étaient servis contre les chrétiens, et il lui semblait que les anciens persécuteurs ne pouvaient pas se plaindre d’être à leur tour persécutés. Il avait d’ailleurs une raison particulière qui lui faisait désirer ardemment que le paganisme fût anéanti : il lui semblait qu’on pouvait en tirer un argument irréfutable pour établir la vérité du christianisme. Les livres saints avaient annoncé que le culte du vrai Dieu serait un jour répandu dans tout l’univers : « Tous les rois de la terre l’adoreront, disaient-ils, et tous les peuples seront ses serviteurs. » Au moment où ils parlaient ainsi, l’idolâtrie régnait sur le monde entier ; elle était la religion de tous les états, et personne ne pouvait imaginer qu’elle dût jamais céder la place au dieu d’une petite nation, la plus détestée et la plus méprisée de toutes. Il fallait lire dans l’avenir, être vraiment prophète et inspiré, pour prévoir avec cette précision un événement en apparence si invraisemblable. Et pourtant cet événement, auquel personne ne pouvait s’attendre, était sur le point d’arriver ; tous les jours on voyait des temples se fermer et le nombre des païens se réduire. Naturellement, saint Augustin en triomphe : « Qu’ils nous raillent tant qu’ils voudront, disait-il, qu’ils vantent leur science et leur sagesse. Ce que je sais, c’est que ces moqueurs sont cette année bien moins nombreux que l’année dernière ; » et il compte bien qu’ils ne tarderont pas à disparaître entièrement. Chaque loi qu’on fait contre l’ancien culte rapproche le moment où cette ruine annoncée par les livres saints sera complète. C’est une prophétie qui s’accomplit sous les yeux des incrédules, et qui, en s’accomplissant, confirme toutes les autres. Comment saint Augustin n’aurait-il pas su gré aux empereurs qui rendaient ce service au christianisme d’en faire éclater la vérité. Loin de témoigner quelque pitié pour la religion qui tombe, il éprouve une sorte d’impatience de la voir se débattre si longtemps, puisque sa chute doit compléter une démonstration qui ne laissera plus de doutes à personne. Attaqué avec vigueur, le paganisme s’était très mollement défendu. Comme il se glorifiait surtout d’être la religion nationale, il s’en remettait volontiers à la protection de l’État. Aussi semble-t-il que, lorsqu’il se vit délaissé par l’autorité, il ait entièrement perdu courage. Cependant il y eut, en certains pays, quelques essais de résistance qui firent d’autant plus de bruit qu’ils étaient plus rares. On connaît la défense qu’opposèrent les prêtres et les philosophes quand on voulut détruire le Sérapéum, et les batailles sanglantes qui furent livrées pendant plusieurs jours dans les rues d’Alexandrie. Il se passa quelque chose de semblable en Afrique. On vient de voir que les temples y furent fermés, en 399, par l’autorité. Les sacrifices publics y étaient interdits, comme dans le reste de l’empire, mais il était facile de tourner la loi. Sous le prétexte d’une fête de famille, ou même pour célébrer quelque anniversaire officiel, on s’assemblait en grand nombre chez un particulier riche, ou dans les scolœ des associations ; et, pendant le repas, on faisait aux dieux proscrits des offrandes et des prières. Sur la demande des évêques d’Afrique, l’empereur défendit ces réunions. Les païens en furent outrés. A Calame (aujourd’hui Gelma), où ils étaient sans doute plus nombreux et plus puissans qu’ailleurs, ils continuèrent à se réunir comme auparavant. Le 1er juin, ils affectèrent de passer, en chantant et en dansant, devant l’église, où l’on célébrait les offices ; et, comme les clercs sortaient pour leur demander de s’éloigner, ils les reçurent à coups de pierres. Le lendemain, quoique l’évêque eût rappelé les habitans à l’observation de la loi, les pierres continuèrent à pleuvoir sur l’église et sur les fidèles qui s’y rassemblaient. Cette fois, les notables chrétiens se décidèrent à intervenir. Ils se présentèrent devant les magistrats et firent insérer leurs plaintes sur le registre qui contenait les délibérations de la cité. On leur répondit par une violente sédition. Le feu fut mis à l’église ; on poursuivit les clercs qui se trouvaient dans les rues, et même l’un d’eux y fut tué. Les autres n’échappèrent qu’en se cachant, ou par la protection d’un étranger, qui essaya seul d’arrêter les rebelles ; car la municipalité, effrayée ou complice, ne se montra pas. Ces événemens, qui se passaient aux portes d’Hippone, montrèrent à saint Augustin que le paganisme n’était pas aussi vaincu qu’on le croyait ; et lorsque, deux ans après, la prise de Rome eut ranimé la colère de ses partisans, on comprend qu’il ait cru devoir livrer encore une bataille contre un culte qui s’obstinait à ne pas mourir.

Il avait une autre raison de le faire, qui n’était pas moins importante. Non seulement le paganisme conservait quelques partisans fidèles qui le pratiquaient ouvertement, mais, parmi ceux qui l’avaient quitté, beaucoup gardaient des attaches secrètes pour leur ancien culte et restaient plus qu’à demi païens. Les conversions s’étaient faites très vite, par entraînement ou par calcul. Libanius avait bien raison d’affirmer qu’elles ne pouvaient pas être très solides. « Ces prétendus convertis, disait-il à Théodose, ont changé de langage, et non de croyance ; ils n’ont pas renié leur loi, mais dupé leurs persécuteurs. » C’est ce que montrent surabondamment les sermons de saint Augustin. Il se plaint en propres termes « que les idoles chassées des temples soient restées dans les cœurs. » On le voit bien aux reproches qu’il est obligé d’adresser aux fidèles. Que de débris d’anciennes superstitions vivent encore chez ces chrétiens d’un jour ! Aux saturnales, aux calendes de janvier, ils s’envoient des étrennes, comme font les idolâtres ; pendant les mêmes fêtes, ils s’assemblent, ils se travestissent, « se couvrent de peaux de bêtes, se mettent des têtes d’animaux, et emprisonnent, dans des vêtemens de femmes, des bras faits pour porter les armes. » Ils continuent à croire à l’astrologie et ne font rien sans consulter un devin. Dès qu’ils sont malades, ils ont recours à des remèdes magiques que leur enseigne quelque vieille païenne du voisinage. Surtout, ils ne veulent pas renoncer au théâtre et au cirque. Que de fois n’est-il pas arrivé que, lorsqu’Augustin est monté en chaire un jour de fête publique, il a trouvé l’église vide ! Son auditoire était allé entendre les mimes ou voir les courses de chars. Il se plaint, il gronde, et ne corrige personne. Les plus timides s’excusent comme ils peuvent ; les plus francs ne rougissent pas d’avouer qu’ils prennent dans les deux cultes ce qu’ils ont de meilleur : « Nous sommes chrétiens, disent-ils, à cause de la vie éternelle, et païens pour les agrémens de l’existence de ce monde. » Saint Augustin n’avait donc pas de peine à voir que le paganisme n’était pas mort, quoique à chaque édit nouveau des empereurs on s’empressât de célébrer ses funérailles, et qu’il vivait souvent dans le cœur de ceux qui semblaient s’être séparés de lui. C’est ce qui explique qu’il ait employé cinq livres de la Cité de Dieu à le combattre.

Je n’ai pas l’intention de le suivre pas à pas dans cette longue polémique. Les contemporains jugeaient qu’il lui avait porté des coups terribles ; il nous semble aujourd’hui qu’il n’en a pas toujours bien compris le véritable caractère. Le sens de ces vieilles religions s’était perdu, parce qu’on n’avait plus l’intelligence des époques primitives d’où elles sont sorties. Sur ce point les païens n’étaient pas plus éclairés que leurs adversaires ; faute de savoir remonter aux origines lointaines de leur culte, de connaître comment leurs légendes se sont formées et ce qu’elles signifiaient à leur naissance, ils n’ont pas toujours trouvé les véritables argumens pour les justifier. Assurément le paganisme fut quelquefois mal attaqué, mais on peut dire qu’il n’a pas été mieux défendu.

Je crois qu’on peut résumer toute la discussion de saint Augustin en disant qu’il lui trouve surtout deux grands défauts : il l’accuse de ne pas se préoccuper de la morale et de ne pas avoir des croyances certaines. Au premier reproche, le paganisme aurait pu répondre qu’en effet il n’avait jamais prétendu tracer des règles de conduite et qu’il était vrai qu’on ne donnait pas d’enseignement moral dans ses temples, mais que ce n’était pas là le rôle essentiel des religions et qu’elles étaient faites pour autre chose. Elles naissent ordinairement de l’impuissance de l’homme à se satisfaire sur les problèmes de la vie, et elles ont pour mission principale de rendre compte des choses que la raison ne peut pas expliquer. Sans doute les explications fournies par le paganisme étaient souvent naïves et enfantines, mais elles s’adressaient à des peuples enfans et les contentaient. C’est plus tard, quand ces peuples eurent grandi, qu’elles leur parurent insuffisantes. C’est au même moment, c’est-à-dire lorsqu’on fut devenu plus éclairé et plus difficile, qu’on s’aperçut qu’elles n’étaient pas non plus très morales. Tout le monde sait aujourd’hui d’où leur est venu ce reproche et jusqu’à quel point elles le méritent. Les mille légendes par lesquelles l’imagination populaire avait essayé de rendre raison de la fécondité de la nature, de la naissance des fleurs et des fruits et de ce fourmillement d’êtres qui peuplent l’univers étaient charmantes ; mais comme elles reposent presque toujours sur quelque accouplement mystérieux des élémens et qu’elles expliquent la génération des choses par celle de l’espèce humaine, la poésie, qui ne respecte rien, les détachant des faits auxquels elles se rapportent et les développant pour elles-mêmes, les tourna de bonne heure en récits légers. C’est ainsi que ces mythes vénérables, qui avaient édifié les pères, devinrent pour les enfans des fables scandaleuses, ou, comme parle Horace, des histoires qui apprennent à mal faire, peccare docentes historiœ. C’est en ce sens qu’on peut accuser le paganisme non seulement de ne pas apprendre la morale, mais même d’enseigner l’immoralité. On voit que ce n’était pas tout à* fait sa faute, et que ses interprètes en étaient encore plus responsables que lui-même. Néanmoins saint Augustin l’en accuse très sévèrement, et avec d’autant plus d’assurance qu’il ne fait que répéter ce que d’illustres païens, Platon, Cicéron, Varron, Sénèque, avaient dit avant lui.

Quant au reproche qu’il lui adressait de n’avoir pas de croyances fixes et de doctrine certaine, le paganisme assurément le méritait, et il ne pouvait s’en défendre qu’en remontant à l’époque où ces croyances s’étaient formées. Les hommes des premiers âges, à qui le spectacle de la nature révéla l’existence des dieux, qui personnifiaient la pureté du ciel dans Jupiter, l’agitation des flots dans Neptune, la fécondité universelle dans Vénus, à chaque phénomène qui frappait leurs yeux créaient une divinité nouvelle et ne se préoccupaient pas de mettre quelque harmonie entre leurs inventions diverses. Ils cédaient à l’inspiration du moment, ils s’abandonnaient chaque fois à leur imagination émue, sans éprouver le besoin de former un système religieux qui fût homogène et complet. C’est plus tard que ce besoin est né, et il vient des écoles de philosophie. Les philosophes, qui se piquent de procéder en tout avec suite et régularité, voulurent d’abord enfermer leurs conceptions dans des formules précises ; ils créèrent des principes, ou, comme ils disaient, des dogmes (ce mot leur appartient, et les religions le leur ont emprunté) ; puis ils les enchaînèrent entre eux, les reliant les uns aux autres de manière à en former un corps de doctrine. L’esprit se plut à ces édifices régulièrement bâtis et s’accoutuma si bien à les habiter que de la philosophie l’habitude s’imposa aux religions et que bientôt on exigea d’elles des symboles et des professions de loi. Jusque-là, personne ne leur avait rien demandé de pareil ; j’imagine même que, du temps de Cicéron, on regardait comme un grand bienfait cette indécision des croyances, qui laissait aux sages toute leur liberté. Ils n’étaient astreints, envers le culte national, qu’à quelques pratiques qui ne les gênaient, guère, parce qu’ils y étaient accoutumés dès l’enfance ; quant au fond même de la religion, comme il n’y avait pas de doctrine officielle et arrêtée, ils pouvaient croire ce qu’ils voulaient. C’est le beau temps des libres-penseurs, mais ce temps ne dura pas. De même qu’à certains momens les peuples, pour échapper au désordre, aspirent au despotisme, de même il arrive aux penseurs d’éprouver un tel désir de certitude qu’ils sont prêts à tout sacrifier pour le satisfaire. Ils réclament alors le joug avec la même ardeur qu’ils souhaitent ordinairement l’indépendance.

Mais ce n’est pas tout de désirer la servitude ; on ne rencontre pas toujours aussi aisément qu’on pense l’ordre ou l’autorité capable d’imposer la foi. Le paganisme ne semblait pas fait pour cette tâche ; rien ne lui était plus difficile que d’inventer des dogmes, de les faire accepter de ses fidèles, de trouver une façon d’expliquer ses dieux et ses légendes qui ne blessât personne. Il l’essaya pourtant ; il tenta plusieurs fois de se renouveler, de se rajeunir, de répondre aux exigences de l’opinion, et l’un des principaux intérêts de la Cité de Dieu est de nous faire connaître ces tentatives en les combattant. D’abord, pour soustraire leurs légendes au reproche d’immoralité, qui leur était fait aussi bien par les sages de leur parti que par leurs adversaires, les théologiens païens déclarèrent qu’il ne fallait pas les prendre à la lettre : c’étaient des images, des allégories, qu’on devait interpréter ; grâce à ces interprétations, si on les faisait avec adresse, on pouvait arriver non-seulement à rendre ces légendes entièrement innocentes, mais à en tirer de très sages et très sérieuses leçons. Ils essayaient aussi de rendre raison de chacun de leurs dieux en le rapportant à quelque partie du monde dont il était la personnification. De cette façon il arrivait que, comme ces dieux représentaient les morceaux d’un grand tout, on pouvait, en les réunissant, refaire l’ensemble entier, c’est-à-dire recomposer l’unité divine. C’est ainsi qu’avec les mille dieux de la fable on aboutissait à un dieu unique. Ce travail s’accomplit avec une habileté, une souplesse, une fécondité de ressources merveilleuses ; par malheur, chacun le fit à sa manière. Il n’y en eut aucun, parmi ces sages, dont l’autorité s’imposât aux autres. Au contraire, comme ils étaient ingénieux et subtils de nature, et qu’ils aimaient à le faire voir, tous tinrent à se séparer de leurs prédécesseurs et à donner des solutions nouvelles. Puis vint un lourd Romain, un compilateur consciencieux, le docte Varron, qui tint à rassembler toutes ces opinions différentes et ne fit grâce d’aucune. En les réunissant, il en fit mieux ressortir la diversité et fournit à saint Augustin l’occasion de montrer que ce grand effort des théologiens du paganisme n’avait réussi qu’à faire mieux voir qu’il leur était impossible de s’entendre [4].

Cette première tentative avait été surtout l’œuvre des stoïciens. Dans la suite, il y en eut d’autres bien plus importantes qui sortirent de l’école platonicienne. Saint Augustin, qui les expose et les combat, se trouve amené à nous parler de Platon et de ses disciples, et il le fait avec une sympathie dont nous sommes d’abord un peu étonnés. Il les avait beaucoup aimés dans sa jeunesse [5] ; mais plus tard, entraîné par l’ardeur de ses convictions, par la violence des luttes qu’il livrait contre les ennemis de sa foi, peut-être aussi pour parler en évêque et soutenir le rôle qu’il jouait dans l’Église, il crut devoir se montrer sévère à la philosophie et aux philosophes. Ici, il s’est tout d’un coup radouci, l’âge a calmé toutes ces passions de dispute ; il parle des anciens sages sans ironie, avec une impartialité sereine, et semble ainsi rejoindre la fin de sa vie à ses premières années. Platon surtout le charme, Platon, qui a connu le Dieu véritable, « l’auteur de toutes les choses créées, la lumière de toutes les intelligences, la fin de toutes les actions, » et qui a presque trouvé, pour le définir, le mot des livres saints : « Je suis celui qui suis. » Il a dit que « philosopher, c’est aimer Dieu [6], » et que le bonheur de l’homme consiste à jouir de lui « comme l’air jouit de la lumière. » De tous les philosophes de l’antiquité, c’est celui qui s’est le plus approché du christianisme. Il y a même parfois touché de si près que saint Augustin se demande comme il a pu faire. A-t-il eu quelque connaissance des livres saints des Hébreux ? « ou faut-il croire que la force de son génie l’a élevé, de la connaissance des ouvrages visibles de Dieu, à celle de ses grandeurs invisibles ? » Saint Augustin semble pencher vers la première réponse ; mais il nous laisse libres d’adopter la seconde, qui est la véritable.

Après Platon, il s’occupe de ses disciples, surtout de Plotin et de Porphyre. Porphyre fut un des plus violens ennemis du christianisme. Il l’avait combattu dans un ouvrage célèbre, dont les docteurs de l’Eglise ne parlent jamais qu’avec horreur, ce qui prouve à quel point il leur semblait redoutable ; et pourtant il lui a rendu le plus grand de tous les hommages en essayant de l’imiter. Les néo-platoniciens, ses disciples, ont tenté de rajeunir le vieux paganisme ; ils ont voulu en faire une religion qui échappât aux reproches qu’on adressait à l’ancien culte, et pût donner aux âmes les satisfactions qu’elles allaient chercher ailleurs. Cette religion a des dogmes qu’elle emprunte aux systèmes des philosophes ; elle prétend enseigner la morale ; au moins elle en parle quelquefois aux initiés, dans le secret des mystères. Les oracles y tiennent la place des prophéties, les Démons celle des anges. On y pratique la purification de l’âme, non par la prière et la pénitence, comme chez les chrétiens, mais par des opérations secrètes et des formules mystérieuses. Voir Dieu, s’unir à lui et vivre en lui est le but de tous les croyans. « La vision de Dieu est si belle et si enchanteresse, dit Plotin, que, sans elle, fût-on comblé de tous les biens, on est nécessairement malheureux. » On y arrive par l’extase, et mieux encore par les enchantemens et les sortilèges. Voilà la porte ouverte à ce qu’on nommait alors par euphémisme la théurgie, et qui, de son nom véritable, s’appelle la magie. Comme la magie était suspecte au pouvoir et proscrite par les lois, Porphyre est fort embarrassé quand il veut en parler ; il voudrait bien laisser croire qu’il ne conseille pas au sage d’y recourir, il prétend qu’il la garde pour le peuple, à qui la philosophie ne peut suffire ; en réalité, les sages en usaient comme le peuple. Eunape, qui nous a raconté leur vie, nous les montre conversant avec les dieux, voyant à distance, prédisant l’avenir, guérissant les possédés, s’élevant entre la terre et le ciel, quand ils font leurs prières, par la protection des puissances célestes dont ils sont les favoris. « Les sophistes d’Eunape, dit Gibbon, font autant de miracles que les moines du désert et n’ont d’autre avantage que celui d’une imagination moins sombre. Au lieu de ces diables qui ont des cornes et des queues, Jamblique évoquait des fontaines les génies de l’Amour, Éros et Antéros ; deux jolis enfans sortent du sein des eaux, l’embrassent comme leur père et se retirent au premier mot de sa bouche. » Je ne sais s’il faut, comme le pense Gibbon, préférer les génies de Jamblique aux diables de saint Antoine. Les diables au moins, avec leurs cornes et leurs queues, sont le produit d’une foi robuste, et ils vivent ; des autres, je n’aperçois guère qu’un fantôme effacé, d’âge incertain, où la caducité se mêle à l’enfance. Cette image obscure et fuyante me paraît représenter la religion que les néo-platoniciens voulaient faire. Il ne faut pas se laisser égarer par les souvenirs charmans des poèmes homériques : le paganisme que saint Augustin combattait n’était plus celui des premiers rêves de la Grèce. C’est une religion pédante et superstitieuse, où le surnaturel abonde, où le vieux et le neuf se mêlent d’une manière maladroite, qui a pris les inconvéniens du christianisme sans en avoir les mérites, et qui, d’aucune façon, ne méritait de vivre.


V

Avec le dixième livre de la Cité de Dieu se termine la polémique contre les païens, et un ouvrage nouveau commence. « Je n’ai pas voulu, disait plus tard saint Augustin, qu’on m’accusât de m’être contenté d’attaquer les opinions des autres, sans essayer d’établir les miennes. » Les douze livres qui suivent sont consacrés à une exposition de la doctrine chrétienne, la plus complète et la plus large qu’on eût encore entreprise en Occident.

Songeait-il, quand il commença son ouvrage, à l’achever comme il l’a fait, et le plan, avec ses vastes proportions, en était-il arrêté d’avance dans sa pensée ? On peut le soupçonner au titre qu’il lui donna. En l’appelant la Cité de Dieu, il semblait bien annoncer qu’il ne se bornerait pas à réfuter les objections de quelques mécontens et à écrire une œuvre de circonstance, qu’il voulait agrandir le débat en le rapportant à l’antagonisme des deux cités dans le monde, dont il n’était qu’un incident ; de là, le chemin était facile à nous parler de ces deux cités elles-mêmes et à nous faire leur histoire.

Ces cités, il le répète partout, sont celles de Dieu et des hommes, de la terre et du ciel. « L’une renferme les gens qui vivent selon la chair, l’autre ceux qui vivent selon l’esprit. Ici, l’amour de soi-même est poussé jusqu’au mépris de Dieu, là l’amour de Dieu va jusqu’au mépris de soi-même. » Ce sont les élus et les profanes ; c’est l’église et le monde. Remarquons que ce vieux mot de cité, qui avait joui de tant de crédit chez les peuples antiques, est pris ici dans un sens nouveau. Il avait désigné jusque-là des groupes d’hommes de même origine, parlant la même langue, se serrant dans les mêmes murailles, et regardant comme étranger, c’est-à-dire comme ennemi, tout ce qui vivait en dehors de leurs frontières. La cité de saint Augustin est bien autrement étendue ; elle n’a ni frontières, ni murailles ; elle est ouverte à tous ceux qui, dans le monde entier, reconnaissent le même Dieu, pratiquent les mêmes lois, nourrissent les mêmes espérances. Non-seulement elle contient des gens de tous les pays, mais elle se compose de morts et de vivans, c’est-à-dire que ceux qui ont bien vécu, et qui, dans leur tombe, attendent avec confiance l’éternel réveil en font partie comme ceux qui soutiennent encore le combat de la vie. Voici donc une division nouvelle de l’humanité. Comme elle ne tient pas compte des nationalités et qu’elle n’a pas d’égards particuliers pour les civilisations plus hautes, elle supprime du même coup les étrangers et les barbares. Dans cette bigarrure de races diverses, de nations et de royaumes ennemis qui forme l’univers, elle distingue deux sociétés, qui vivent l’une dans l’autre, mêlées ensemble comme le sont le bien et le mal dans les affaires humaines, mais qui se côtoient sans se confondre, et qui marchent du même pas sans arriver au même but : la cité des croyans et celle des infidèles. Par leur opposition, saint Augustin va expliquer toute l’histoire de l’univers.

Quoique cette dernière partie de l’ouvrage soit plus longue que le reste, l’analyse en est aisée, et l’on peut la faire en quelques lignes. L’auteur y suit le cours des événemens depuis l’origine de notre monde jusqu’à son dernier jour. Les faits ne l’occupent guère, mais il insiste volontiers sur les problèmes religieux qu’il rencontre chemin faisant. C’est ainsi qu’à propos du premier homme, il traite à fond de la création et du péché originel. Puis en suivant l’histoire des fils d’Adam et des premiers Israélites, il commente, il interprète, il explique les récits merveilleux de la Bible. Arrivé aux temps historiques, il esquisse une théorie de la succession des empires et essaie de trouver la loi d’après laquelle ils se sont remplacés sur la terre. En même temps il étudie les livres de David, de Salomon, des prophètes, et, avec une plénitude de foi, une intrépidité d’assurance qui n’hésite jamais, il y trouve à chaque ligne l’annonce du Christ et la justification de sa doctrine. Enfin, après avoir exposé la marche parallèle des deux cités à travers les siècles, depuis Abel et Caïn, qui en représentent les premières luttes jusqu’au triomphe du christianisme, il indique quel en doit être le terme, et son ouvrage s’achève par une longue étude sur la fin du monde et le jugement dernier. Nous voilà bien loin, à ce qu’il semble, de l’événement qui a fourni à saint Augustin l’occasion d’écrire la Cité de Dieu. Ne dirait-on pas qu’il ne songe plus à la prise de Rome et à ces malheurs de l’empire qui causaient tant d’anxiétés aux consciences chrétiennes ? Il les a moins oubliés qu’il ne le paraît. Sans doute le cadre de son ouvrage s’est élargi à mesure qu’il avance, et un livre de circonstance est devenu à la fin une œuvre doctrinale ; mais on reconnaît vite que, si elle est faite pour tous les temps, elle s’adresse de préférence aux contemporains, et qu’elle a des leçons particulières pour eux. C’est dans les grandes crises de l’humanité, comme celle que traversait alors l’empire, que l’homme a surtout besoin de croire que rien ne se fait au hasard. On est moins tenté de s’abandonner soi-même, quand on se sent sous la main d’un plus fort que soi ; il n’y a rien de plus insupportable que d’être victime d’un caprice de la destinée. Le mal qu’on souffre paraît plus lourd quand il n’a pas sa raison d’être, et qu’on se dit qu’avec un peu de chance on pouvait l’éviter. Au contraire, on se courbe sans murmurer devant une volonté supérieure, qui avait ses motifs pour frapper, même quand on ne les connaît pas ; d’autant plus qu’on se la figure toujours accessible à la pitié, et qu’on espère la désarmer par la soumission et la prière. C’est ainsi que le grand ouvrage de saint Augustin, qui montre la main de Dieu dans tous les événemens, qui donne la raison de ceux mêmes qui paraissent le plus inexplicables, qui fait voir à l’horizon, d’une manière si éclatante, le triomphe définitif de la justice et de la foi, était pour les gens de cette époque, si misérables, si prêts à se décourager, une consolation et une espérance.

Il est donc très utile de songer toujours, en le lisant, au temps où il fut écrit. De cette manière on le comprend mieux, et même on se rend compte de certains passages qui causent d’abord quelque surprise. Prenons, par exemple, la dernière partie, celle qui traite de la résurrection des corps. On ne peut s’empêcher de trouver que l’auteur y soulève de petits problèmes, qui d’abord nous paraissent fort étranges. Il se demande si les femmes garderont leur sexe dans l’autre monde, si les mutilés, les blessés, les difformes, les gras et les maigres renaîtront comme ils étaient, et de quelle façon pourront revivre ceux qui ont été dévorés par un autre pendant une famine. Voilà des questions qui aujourd’hui ne nous préoccupent guère ; mais alors il en était autrement : les lettres de saint Augustin le font bien voir. On est étonné d’en trouver un si grand nombre où il essaie de satisfaire cette curiosité. Des hommes, des femmes, des pauvres gens, de grands personnages, lui demandent avec anxiété : « Comment serons-nous après notre mort, exeuntes de corpore qui sumus ? Devons-nous renaître tels que nous sommes ? Conserverons-nous nos facultés, nos goûts, le souvenir de nos amis, l’affection pour nos proches ? Surtout, comment verrons-nous Dieu ? » Une fois sur cette pente, ils ne s’arrêtent plus : le problème de l’avenir est un de ceux qui deviennent plus exigeans par les satisfactions mêmes qu’on lui donne. Longtemps les honnêtes gens s’étaient contentés, sur la vie future, des vagues espérances du Phédon, reproduites par tous les sages de l’antiquité : Si quis piorum manibus locus, etc. Mais alors cette immortalité douteuse ne pouvait plus suffire à personne. Il en fallait une qui fût sûre, réelle, complète, qui s’étendît au corps comme à l’âme ; on voulait un autre monde où l’homme pût revivre entier, comme il était, « sans avoir perdu une dent, ni un cheveu. » Ce monde, c’est peu de dire qu’on l’espérait, on en était certain, plus certain encore que de cette terre que foulent nos pas, et l’on avait hâte d’y vivre. En attendant qu’on en jouît, l’imagination en prenait possession d’avance ; on voulait se le figurer ; on demandait à ceux qui passaient pour les plus sages de dire ce qu’ils en pouvaient savoir, comme un émigrant s’enquiert avec une fiévreuse inquiétude du canton de l’Amérique où il doit s’établir, et fatigue un homme qui en revient de ses questions indiscrètes. L’axe de la vie était déplacé ; l’existence présente, incertaine, troublée, misérable, comptait à peine au prix de cette immortalité tranquille, à laquelle on croyait toucher, et qui devenait vraiment la vie réelle. C’était une manière encore de supporter facilement les maux dont on était accablé : le fardeau pèse moins sur l’épaule, quand le malheureux qui le porte aperçoit la maison au seuil de laquelle il va le déposer. — Voilà pourquoi la Cité de Dieu obtint de son temps, puis au moyen âge, un si grand succès.

Et de nos jours, a-t-elle encore quelque chose à nous apprendre ? Les gens de notre époque peuvent-ils tirer quelque fruit de cette exposition de la doctrine chrétienne et de cette explication de l’histoire du monde ? Je viens de relire d’un trait ces douze livres, dans leur latin étrange, où se trouvent mêlés ensemble les fleurs fanées d’une littérature qui finit et les jets vigoureux d’une langue qui commence. L’impression que j’en rapporte est fort mélangée. J’y ai trouvé partout la marque d’un esprit ingénieux, étendu, subtil, et, par moment, des vues profondes, des traits de génie, où l’auteur devance son temps et annonce l’avenir. Il serait aisé de détacher de son ouvrage quelques-unes de ces idées puissantes, qu’il jette en passant, et qui sont devenues ailleurs les élémens d’un grand système. Voici, par exemple, en quels termes il répond au scepticisme des académiciens : « Je ne crains pas qu’on me dise : « Mais, si vous vous trompez ? » — Si je me trompe, je suis ; car celui qui n’est pas ne peut pas se tromper, et de cela même que je me trompe, il résulte que je suis. » C’est l’origine du cogito, ergo sum et de la philosophie moderne. Ailleurs il dit, dans un passage admirable : « Etre, c’est naturellement une chose si douce que les misérables mêmes ne veulent pas mourir, et, quand ils se sentent misérables, ce n’est pas de leur être, mais de leur misère, qu’ils souhaitent l’anéantissement… Mais quoi ! les animaux mêmes, privés de raison, à qui ces pensées sont inconnues, tous, depuis les immenses reptiles jusqu’aux plus petits vermisseaux, ne témoignent-ils pas, par tous les mouvemens dont ils sont capables, qu’ils veulent être et qu’ils fuient le néant ? Les arbres et les plantes, quoique privés de sentiment, ne jettent-ils pas des racines en terre à proportion qu’ils s’élèvent en l’air, afin d’assurer leur nourriture et de conserver leur être ? Enfin les corps bruts, tout privés qu’ils sont et de sentiment et même de vie, tantôt s’élancent vers les régions d’en haut, tantôt descendent vers celles d’en bas, tantôt aussi se balancent dans une région intermédiaire, pour se maintenir dans leur être et dans les conditions de leur nature. » Ne pourrait-on pas, avec un peu de complaisance, reconnaître là le principe des théories qui nous enseignent raccommodement aux milieux et la lutte pour l’existence ? Ces passages et beaucoup d’autres qu’on pourrait citer font assez voir combien d’idées fécondes il a semées sur sa route. Mais il faut bien avouer que sur l’ensemble de l’œuvre, sur les théories philosophiques et historiques qu’elle renferme, sur la manière dont les livres saints y sont interprétés, sur la facilité avec laquelle l’auteur accepte tous les miracles, même ceux de la mythologie païenne, la science, au sens où notre siècle l’entend, aurait beaucoup de réserves à faire. Ces réserves sont les mêmes qu’on a faites à propos de l’Histoire universelle de Bossuet, surtout dans la seconde partie de cet ouvrage, que l’auteur appelle la suite de la religion, et qui est plus directement inspirée de la Cité de Dieu. Saint Augustin et Bossuet sont deux génies de hauteur inégale, mais de même caractère et de même trempe, des gens de gouvernement et d’autorité, qui suivent volontiers les traditions, qui aiment à marcher dans le grand chemin, avec la foule, et ne cherchent pas des voies nouvelles et solitaires, qui mettent moins leur gloire à élever des systèmes originaux qu’à conserver et à réparer les vieilles croyances. Ils ont tous deux le même goût pour ces constructions majestueuses, dont la régularité, les grandes lignes, les belles proportions charment leur esprit ; mais il ne faut pas leur demander le sens critique, j’entends cette disposition salutaire à se méfier et à douter, ce besoin d’exactitude rigoureuse, qui s’étend aux plus petits faits comme aux autres, et demande à les vérifier tous avant de s’en servir. Eux, voient d’abord les raisons de croire ; ils sont toujours disposés à ne pas tenir compte des difficultés, quand elles ne leur semblent pas graves, et à noyer les détails dans l’ensemble. Ne dites pas à Bossuet qu’il y a quelque incertitude dans son calcul des septante semaines de Daniel ; il vous répondra d’un ton méprisant « que huit ou neuf années au plus, dont on pourrait disputer, ne feront jamais une importante question, » et se refusera « à discourir davantage. » Les objections que lui font les doctes sur sa façon d’expliquer les prophéties, quelque fortes qu’elles soient, ne lui paraissent « que des chicanes ou de vaines curiosités incapables de donner atteinte au fond des choses. » Aucune difficulté ne l’arrête ; tout lui semble aisé, simple, clair comme le jour : « Une même lumière nous paraît partout : elle se lève sous les patriarches ; sous Moïse et sous les prophètes, elle s’accroît ; Jésus-Christ, plus grand que les patriarches, plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophètes, nous la montre dans sa plénitude. « Il abonde tellement dans son sens et trouve ses démonstrations si convaincantes qu’il ne peut comprendre comment il reste, dans ce monde, tant d’aveugles et d’incrédules « qui aiment mieux croupir dans leur ignorance que de l’avouer, et nourrir, dans leur esprit indocile, la liberté de penser tout ce qui leur plaît que de ployer sous l’autorité divine. » Il ne discute pas ; il gronde, il commande, il triomphe : « Qu’attendons-nous donc à nous soumettre ? N’est-ce pas assez que nous voyions qu’on ne peut combattre la religion sans montrer, par de prodigieux égaremens qu’on a le sens renversé et qu’on se défend plus par présomption que par ignorance ? L’église, victorieuse des siècles et des erreurs, ne pourra-t-elle pas vaincre, dans nos esprits, les pitoyables raisonnemens qu’on lui oppose ? et les promesses divines, que nous voyons tous les jours s’y accomplir, ne pourront-elles pas nous élever au-dessus des sens ? »

Les aveugles et les incrédules se laisseront-ils tout à fait convaincre par ces véhémentes objurgations ? J’en doute beaucoup ; mais, à dire le vrai, ce n’est pas pour eux que la Cité de Dieu et l’Histoire universelle sont faites. On ne comprend bien ces deux grands ouvrages que si l’on s’est demandé à qui ils s’adressent. Saint Augustin dit positivement « qu’il n’a pas entrepris le sien pour les gens qui nient l’existence de Dieu ou qui pensent qu’il est indifférent aux choses du monde. » Il écrit pour ceux qui croient à quelque chose, car il sait qu’il est plus aisé de passer d’une croyance à une autre que de l’incrédulité à la foi. On ne se figure pas Lucien de Samosate devenu dévot, tandis qu’on avait vu, pendant les persécutions, des païens zélés, des juges, des bourreaux, confesser tout d’un coup la religion de leurs victimes. Bossuet non plus n’aime pas à discuter avec ces libertins résolus qui ne veulent rien admettre, et, désespérant de les attirer à lui, il se contente de les rudoyer : « Qu’ont-ils vu, ces rares génies, qu’ont-ils vu plus que les autres ? et qu’il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d’être instruits ! » Les gens qu’il veut ramener sont ceux qui sentent au fond du cœur le désir et le besoin d’être convaincus, qui sont fatigués d’errer dans l’incertitude, des impies par imitation et par air, à qui ce masque pèse, des hésitans, qui ne demandent qu’une impulsion pour se décider. A ceux-là il n’est pas tout à fait nécessaire qu’on leur montre qu’il est impossible de douter ; il suffit qu’on leur donne une raison de croire. On ne procède donc pas avec eux par des déductions serrées et des raisonnemens rigoureux, comme si c’étaient tout à fait des incrédules. On leur fait voir que ces croyances, vers lesquelles un penchant secret les attire, ont une raison d’être et ne choquent pas le bon sens, qu’elles peuvent avoir des conséquences salutaires pour la conduite de la vie, qu’elles forment un système où l’esprit se sent à l’aise, et qui, par ses apparences de solidité et de grandeur, séduit l’imagination. C’est un genre de démonstration particulière, qui est parfaitement appropriée aux dispositions des gens auxquels elle s’adresse. Il est rare qu’elle n’arrive pas à les convaincre ; et alors quels effets merveilleux ne produit-elle pas ? Partis d’une foi obscure et qui s’ignorait, ils reviennent avec une foi qui a pris conscience d’elle-même, qui a trouvé les motifs de croire qu’elle cherchait instinctivement. Ils se sentent délivrés d’incertitudes qui leur pesaient et qui répugnaient à leur nature. La raison et le sentiment s’éteint mis enfin d’accord chez eux, ils éprouvent une confiance, une tranquillité, une joie qui leur remplissent l’âme et leur laissent leurs forces entières pour les combats de tous les jours. Voilà ce qu’ont fait en leur temps la Cité de Dieu de saint Augustin et l’Histoire universelle de Bossuet. Il me semble que, lorsqu’on songe au nombre des gens à qui ces beaux livres ont donné ce qu’il y a de plus souhaitable au monde, la paix de l’esprit, ceux mêmes qui ne l’y trouvent plus aujourd’hui n’en doivent parler jamais qu’avec respect.


GASTON BOISSIER.

  1. Lucrèce, à la fin de son second livre, a soutenu, dans des vers d’une admirable mélancolie, les idées que nous retrouvons dans l’ouvrage de saint Cyprien. Il montre, lui aussi, que la sève de la terre s’est épuisée, qu’elle a peine à produire les moissons qui naissaient d’elles-mêmes à l’origine du monde. Il nous dépeint le vieux laboureur qui, secouant la tête, raconte ses peines et envie le sort de ses pères ; enfin il annonce que la vieille machine du monde, pourrie par les ans, finira par tomber en ruines.
  2. Se sont-ils contentés de murmurer ? N’ont-ils pas écrit quelqu’un de ces pamphlets qu’on faisait circuler on cachette ? On peut le croire sans témérité. Nous voyons que plus tard les païens essayèrent de répondre à la Cité de Dieu de saint Augustin, et qu’ils attendaient pour mettre leurs écrits en circulation qu’on pût le faire sans danger. Dans tous les cas, ces pamphlets, s’ils ont existé, ne nous sont pas parvenus.
  3. Les traces de ce mécontentement se retrouvent dans les sermons de saint Augustin. On le voit souvent lutter contre l’impatience des fidèles qui demandaient qu’on fermât les temples, qu’on fit cesser les sacrifices, qu’on renversât les idoles. Il le souhaitait autant qu’eux, mais il voulait qu’on attendît les ordres de l’autorité.
  4. On aurait pu répondre à saint Augustin que les théologiens catholiques non plus ne s’entendent pas dans la façon dont ils interprètent la Bible, quand ils y cherchent des sens allégoriques. Chacun a la liberté d’y voir ce qu’il veut, et il arrive à saint Augustin lui-même, quand il reprend les mêmes passages, de les interpréter diversement. Il est vrai qu’avant d’y chercher des significations allégoriques le chrétien est tenu de croire à la réalité matérielle du fait, tandis que le théologien païen n’explique une légende que pour la détruire en l’interprétant.
  5. Voir, dans la Revue du 1er janvier 1888, l’étude sur la Conversion de saint Augustin.
  6. Remarquons en passant que les théologiens chrétiens qui ont voulu soutenir que les païens n’avaient jamais connu l’amour de Dieu se trouvent ici contredits par le témoignage de saint Augustin.