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Études d’histoire religieuse - Le Christianisme et l’Invasion des Barbares/03

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Études d’histoire religieuse - Le Christianisme et l’Invasion des Barbares
Revue des Deux Mondes3e période, tome 99 (p. 145-172).
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III. LE LENDEMAIN DE L’INVASION. [1]


Parmi les raisons qu’on donne ordinairement pour prouver que l’Eglise était médiocrement attachée à la domination romaine et qu’elle n’a pas dû faire beaucoup d’efforts pour la défendre, il y en a une dont nous n’avons encore rien dit et qui mérite pourtant d’être discutée. On fait remarquer avec quelle facilité elle a pris son parti des événemens et comme elle s’est vite accommodée des régimes qui ont succédé à l’empire, quoiqu’ils n’eussent rien de fort agréable, et l’on en tire la conséquence qu’elle l’a très peu regretté. Quelquefois même on va plus loin, et, comme on croit pouvoir juger de ses dispositions de la veille par sa conduite du lendemain, on conclut, du bon accueil qu’elle a fait aux barbares, qu’elle désirait les voir venir et qu’elle les a peut-être appelés. Pour traiter à fond cette question et connaître exactement la part que l’Église a dû prendre à leur établissement dans l’empire, il faudrait étudier en détail toute l’histoire du Ve siècle. Cette étude, qui ne serait pas aisée, nous entraînerait beaucoup trop loin. Heureusement nous pouvons nous borner. Il nous suffira, pour nous former une opinion, de comparer entre eux trois écrivains importans de cette époque, qui se sont succédé dans l’intervalle d’un demi-siècle, saint Augustin, dans ses derniers écrits, Paul Orose et Salvien. Ils ont assisté aux progrès de l’invasion et nous les font suivre pas à pas. Ils nous montrent les dispositions de l’église à chaque phase de la lutte et par quels sentimens elle a passé à mesure que s’affermissait le succès des barbares. Il me semble que nous verrons, en les lisant, qu’elle leur était d’abord contraire, et les motifs qu’elle a dû avoir pour leur devenir plus tard favorable.


I

Pendant que saint Augustin continuait d’écrire la Cité de Dieu et de répondre aux reproches des païens, les événemens suivaient leur cours. La prise de Rome, qui avait semblé le couronnement de tous les désastres passés, n’était, en réalité, que le prélude de plus grands malheurs. L’empire étant ouvert aux frontières, tous les barbares avaient passé. Ils retrouvaient, sur leur route, ceux de leurs frères qu’on avait eu l’imprudence d’établir dans les pays déserts pour les repeupler ; ils se recrutaient, à l’occasion, des mécontens qui ne voulaient pas ou ne pouvaient plus payer l’impôt, et tous ensemble couraient les provinces. Saint Jérôme, qui suivait de loin, avec une anxiété de Romain et de lettré, ces victoires de la barbarie, en a tracé d’effrayans tableaux. Il dépeint les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Allemands ravageant la Gaule et l’Espagne, qu’on n’essaie plus de défendre ; les fidèles massacrés dans les églises, « les saintes veuves et les vierges consacrées au Seigneur devenues la proie de ces bêtes furieuses, les évêques emmenés captifs, les prêtres tués, les autels détruits, les reliques des martyrs jetées au vent ; la misère régnant partout où passent les barbares, et ceux que le glaive épargne moissonnés par la faim. »

Il n’est pas douteux que la nouvelle de ces désastres n’ait déchiré l’âme de saint Augustin. Dans sa correspondance, toute consacrée aux grandes questions religieuses, il en parle le moins qu’il peut. On dirait qu’il lui répugne d’y toucher. Un fidèle lui ayant demandé d’écrire un livre de consolation à propos des malheurs publics, il se contente de répondre : « A de tels maux, il faut de longs gémissemens, plus que de longs ouvrages. » Il craint, sans doute, qu’à les trop déplorer on me réveille la fureur des païens, qui sont toujours prêts à s’en faire une arme contre le christianisme. Mais, sous la froideur apparente des paroles, on sent l’émotion du cœur. Sa conduite, dans ces années difficiles, a toujours été celle d’un ardent patriote, et sa fidélité pour le prince, qu’il ne sépare pas de la patrie, ne s’est pas démentie un instant. Il ne se donne jamais le plaisir facile et dangereux de blâmer des mesures fâcheuses quand elles ont mal tourné et qu’il n’est plus temps de les prévenir. Il se garde bien d’affaiblir l’autorité publique, déjà très ébranlée, par des reproches inutiles [2]. Il veut garder toutes les forces intactes pour le danger qui menace. Quand il est venu, il rappelle à tous leur devoir, il conseille et anime la résistance, il essaie par tous les moyens de rendre courage aux désespérés.

Il est vrai que ce défenseur de l’empire a quelquefois une manière de parler du passé de Rome qui pourrait faire croire qu’il en était plutôt un ennemi. Pour un Rutilius, pour un Symmaque, tout en est sacré, et ils ne souffrent pas qu’on en plaisante. Saint Augustin ne se croit pas tenu autant de réserve. Il admire beaucoup les vieux Romains, mais il les juge. Nous avons vu qu’il blâme leur ambition, qu’il les accuse d’avoir fait la guerre sans motifs raisonnables, et que cette fameuse conquête du monde ne lui paraît, en somme, qu’un brigandage en grand, grande latrocinium [3]. Il trouve aussi, dans cette vieille histoire, beaucoup de fables qui blessent sa foi. On comprend bien qu’il lui soit impossible d’admettre sans exception tous les miracles dont les anciens entouraient les origines et les premières années de Rome. Après tout, il ne faisait, en s’en moquant, que dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. On ne se gênait guère, dans ce monde sceptique et léger, pour sourire des rendez-vous que la nymphe Égérie donnait à son bon ami Numa, près de la porte Capène. Seulement, un magistrat, tant qu’il était revêtu de la robe prétexte, croyait de sa dignité d’avoir l’air d’y ajouter foi. Le christianisme se moqua de ces apparences de respect et mit le mensonge officiel à jour, voilà tout. On avait alors tant de raisons sérieuses d’être attaché à la domination romaine, qui maintenait la paix du monde et sauvait la civilisation, qu’on pouvait bien se permettre de plaisanter en passant de ces vieilles fables sans être accusé de la compromettre.

Mais voici un reproche plus grave. Un Romain était persuadé que Rome ne périrait pas ; c’était comme un dogme de son patriotisme. Au contraire, pour un chrétien, il ne peut pas y avoir de ville éternelle. Le poète Juvencus exprime les principes de sa religion lorsqu’au début de son Histoire évangélique, il affirme que tout ce qui est sous le ciel doit finir et qu’il n’en excepte pas Rome :

Immortale nihil mundi compage tenetur,
Non orbis, non regna hominum, non aurea Roma.

On sait que les premiers chrétiens, pendant plusieurs générations, ont vécu dans l’attente et dans l’espoir du jour terrible qui, en détruisant tous les empires, devait leur ouvrir les portes de l’immortelle Jérusalem. Il est aisé de se figurer quelle colère un Romain devait éprouver quand il entendait exprimer ce qui lui semblait un vœu impie. C’est pour le coup qu’il se croyait en droit de dire que des gens qui annonçaient d’avance et souhaitaient la ruine de leur pays ne pouvaient être que des ennemis publics. Nous allons voir comment saint Augustin échappe tout à fait à ce reproche.

Au IIe siècle, les chrétiens, dont l’attente avait été souvent trompée, qui commençaient à s’habituer à vivre et y prenaient goût, ne songèrent plus autant au dernier jour. D’ailleurs, l’empire semblait alors florissant, et il n’y avait pas lieu de craindre ou d’espérer une catastrophe soudaine. Mais lorsque les temps devinrent plus sombres, la vieille croyance reparut. A chaque défaite qu’ils apprenaient, les chrétiens pieux, nourris des traditions du passé, se demandaient, comme leurs prédécesseurs, si la fin n’était pas venue. Huit ans après la prise de Rome, au milieu des ravages des barbares, les populations furent épouvantées par une éclipse de soleil, suivie d’une sécheresse qui fit mourir de faim beaucoup d’hommes et d’animaux. Un fidèle nommé Hésychius crut voir dans ces calamités l’accomplissement de ces paroles de saint Luc : « Il y aura des signes sur le soleil, la lune, les étoiles ; et les hommes, sur la terre, seront dans les tribulations. » Il en conclut que la fin du monde était prochaine, et il écrivit à saint Augustin pour lui demander ce qu’il en pensait. Saint Augustin pensait que l’opinion d’Hésychius, si on la laissait se répandre, pouvait paralyser le courage de ceux qui combattaient encore pour l’empire. A quoi bon, se diraient-ils, tenter des efforts qui ne devaient servir de rien ? Pourquoi prendre la peine de résister aux ennemis, de défendre sa vie ou sa fortune, puisque tout allait finir ? Il n’y avait plus, dans cette extrémité, qu’à se résigner, attendre et laisser tranquillement les barbares s’établir où ils voudraient. C’est ce qu’un patriote comme Augustin ne pouvait supporter. Il répondit donc à Hésychius par une lettre qui, comme les autres, a dû courir le monde et raffermir quelques courages ébranlés. Il y montre, par une discussion serrée, qu’il n’y a pas lieu de croire que les derniers jours soient arrivés ; quoi que prétende Hésychius, les conditions exigées par les livres saints ne sont pas toutes remplies, et il manque quelques-uns des signes auxquels on doit en reconnaître l’approche. Est-il vrai, par exemple, que l’empire soit perdu sans remède, comme on le suppose ? Il est fort maltraité, sans doute ; mais sa situation était au moins aussi mauvaise sous l’empereur Gallien, quand il ne restait plus une province fidèle et que l’ennemi était au cœur de l’Italie. Et pourtant les barbares ont été vaincus, les provinces ramenées et les frontières reconquises. L’empire s’est relevé de sa ruine ; et après un siècle et demi, qui n’a pas été sans gloire, il existe encore. Pourquoi veut-on que ce qui s’est fait une fois ne puisse pas recommencer ?

Ainsi saint Augustin garde l’espérance, et surtout il ne veut pas qu’on se décourage autour de lui. Si la catastrophe est inévitable, ce qu’il ne croit pas, il faut virilement s’y préparer par la prière et les bonnes œuvres ; mais, en attendant, on doit faire comme si elle ne devait pas venir, et ne négliger aucun des devoirs de la vie. Pendant une absence qu’il avait faite, ses clercs, paralysés par ce qu’ils entendaient dire de l’ennemi qui menaçait, s’étaient relâchés de leurs fonctions ordinaires ; ils avaient oublié de vêtir les pauvres. « Gardez-vous, leur écrivit-il, de vous laisser abattre et épouvanter par l’ébranlement de ce monde. Non-seulement vous ne devez pas diminuer vos œuvres de miséricorde, mais il faut en faire plus que de coutume. De même qu’en voyant chanceler les murs de sa maison, on se retire en toute hâte vers les lieux qui offrent un solide appui, ainsi les cœurs chrétiens, s’ils sentent venir la ruine de ce monde, doivent s’empresser de transporter tous leurs biens dans le trésor des cieux. »

Le danger pourtant se rapprochait. Les Vandales, après avoir ravagé l’Espagne, passèrent le détroit, et la guerre se trouva ainsi portée tout près d’Hippone. Saint Augustin, qui tremblait pour son église, crut devoir prendre ses précautions ; et d’abord il voulut désigner celui qui devait lui succéder. Il savait que le choix d’un évêque n’allait pas toujours sans discussions et sans querelles. Pour éviter des dissentimens fâcheux, il jugea utile de faire connaître à son peuple le prêtre qu’il avait choisi et d’obtenir d’avance son assentiment. Nous avons le récit de l’assemblée qui se tint à cette occasion dans l’église de la Paix d’Hippone, le 26 septembre de l’an 426. C’est un procès-verbal en forme, tout à fait semblable aux actes officiels, rédigé par les sténographes (notarii) de l’église, et signé par les principaux assistans. Il nous met la scène sous les yeux, comme elle s’est réellement passée. L’évêque est dans sa chaire épiscopale, élevée de quelques marches au-dessus du sol, au fond d’une abside. Deux évêques, ses confrères, siègent à ses côtés ; . ils sont venus pour lui faire honneur et donner plus d’importance à la cérémonie. Ses prêtres sont rangés autour de lui ; la foule, prévenue la veille qu’une grande question va être traitée, remplit la basilique. Saint Augustin prend la parole ; il parle mélancoliquement de son grand âge : « Dieu l’ayant voulu, dit-il, je suis venu en cette ville dans la vigueur de la vie ; j’étais jeune, et maintenant me voilà vieux. » Un malheur peut être vite arrivé ; il est bon de le prévoir et de le prévenir. Pour épargner à son église les troubles qui pourraient la déchirer, quand elle aura perdu son évêque, il croit utile de désigner d’avance son successeur. Il va donc leur déclarer sa volonté, qu’il croit être celle de Dieu : il a fait choix du prêtre Héraclius. Ici, les acclamations de la foule l’interrompent ; on lui souhaite une longue vie ; on ne veut que lui pour père, pour évêque. Il reprend pour faire l’éloge de celui qu’il a nommé et demander au peuple de vouloir bien approuver son choix. Le peuple répond par ces acclamations qui étaient en usage dans le sénat de Rome, et probablement aussi dans les conseils de décurions des villes municipales. Ce sont des formules prononcées sans doute par quelque personnage important et qu’on reprenait en chœur un grand nombre de fois, d’après un rythme convenu. « Le peuple s’est écrié : « Nous vous rendons grâces de votre choix. » Cela a été dit seize fois. Ensuite le peuple a dit douze fois : « Que cela se fasse ! » et six fois : « Vous pour père ; Héraclius pour évêque. » Le dialogue se poursuit encore quelque temps. Saint Augustin veut qu’il n’y ait pas de surprise ; il désire que l’assentiment du peuple soit sincère et complet. Il n’est satisfait qu’après l’avoir entendu redire vingt-cinq fois : « Que cela se fasse ! il en est digne ! » La cérémonie alors est achevée, et la pièce se termine par ces mots : « Le silence s’étant rétabli, Augustin, évêque, a dit : il est temps de remplir nos devoirs envers Dieu en lui offrant le sacrifice ; durant cette heure de supplication, je vous recommande de ne vous occuper d’aucune de vos affaires particulières et de prier uniquement le Seigneur pour cette église, pour moi et pour le prêtre Héraclius. » Tel est ce procès-verbal important qui, sous sa forme officielle et froide, est si plein d’enseignemens pour nous. Il nous montre à quel point l’Église était un gouvernement libre et populaire, le seul qui subsistât encore depuis que les rigueurs du fisc, faussant les institutions municipales, en avaient fait la plus dure des servitudes. C’est là que s’était retiré tout ce qui restait de force et de vie dans ce vieux monde épuisé.

Les précautions prises par l’évêque d’Hippone étaient sages ; le danger devenait tous les jours plus grand. Après avoir appelé les Vandales en Afrique, dans un moment de dépit, le comte Bonifacius, ramené par saint Augustin à son devoir, n’avait pas pu les en faire partir. Ils s’avançaient sans cesse, terribles pour les populations et le clergé catholiques, contre lesquels les donatistes, leurs alliés, les excitaient, et que d’ailleurs ils n’aimaient guère, en leur qualité d’ariens. La terreur était si grande à leur approche, surtout parmi les évêques et les prêtres, que beaucoup se demandaient s’ils devaient les attendre ou les fuir. Augustin fut consulté, comme on le faisait dans toutes les circonstances graves, et il n’hésita pas à répondre qu’il fallait rester. Sa lettre est assurément l’une des plus belles qu’il ait écrites : il discute avec une logique ferme et serrée, sans emportement, sans déclamation, d’un ton résolu, calme, presque froid, comme s’il ne s’agissait pas, pour lui et les autres, de risquer leur vie. Les timides ne manquaient pas de raisons, qui leur semblaient bonnes, pour justifier leur prudence. Le Christ n’avait-il pas dit à ses disciples : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre ? » N’était-ce pas obéir à ses préceptes que de faire comme beaucoup d’évêques espagnols, qui s’étaient mis à l’abri des barbares ? En veillant à leur salut, ils agissaient dans l’intérêt même des fidèles, auxquels ils conservaient leurs prêtres, et qui, d’ailleurs, s’ils les avaient vus se dévouer, pouvaient se croire obligés de partager leur sort, ce qui aurait amené une véritable dépopulation de catholiques. Saint Augustin répond victorieusement à tous ces sophismes. Il explique les passages des Écritures dont on a faussé le sens et en cite d’autres où le devoir des prêtres, en ces malheurs, est très nettement tracé. Il condamne sans ménagement les évêques d’Espagne, s’il est vrai qu’ils se soient conduits comme on le prétend. Quant aux fidèles, pour lesquels on prétend se conserver, on sait bien ce qu’ils souhaitent et la meilleure manière de leur être utile. « Dans ces calamités, les uns demandent le baptême, les autres la réconciliation ; tous veulent qu’on les console. et qu’on affermisse leur âme par les sacremens. Si les ministres manquent, quel malheur pour ceux qui sortent de la vie sans être régénérés ou déliés ! Quelle affliction pour la piété de leurs parens, qui ne les retrouveront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! Enfin, quels gémissemens de tous et quels blasphèmes contre ceux qui les auront laissés seuls au dernier moment ! Mais, si les ministres sont là, ils subviennent aux besoins de tous, selon les forces que Dieu leur donne. Nul n’est privé de la communion du corps du Christ, tous sont consolés et soutenus ; on les exhorte à prier Dieu, qui peut détourner le péril, et à être prêts également pour la vie et pour la mort. S’il n’est pas possible que ce calice passe loin d’eux, que la volonté de Dieu soit faite : Dieu ne peut rien vouloir de mal. » Le devoir des pasteurs est donc tout tracé : ils ne doivent jamais se séparer des fidèles ; « il faut qu’ils se sauvent avec eux, ou qu’avec eux ils subissent ce qu’il plaira au Père de leur envoyer. »

On pense bien que ce qu’il conseillait aux autres, il l’a fait lui-même. Quand les Vandales vinrent mettre le siège devant Hippone, il s’y enferma. Plusieurs évêques s’y trouvaient avec lui, entre autres le compagnon de sa jeunesse, l’ami de toute sa vie, le bon et sage Alypius, entre les bras duquel je suis sûr qu’il lui fut doux de mourir. Pendant quatre mois, on tint tête aux barbares. Augustin priait et travaillait sans relâche, se hâtant d’achever les œuvres qu’il avait commencées pour la défense de l’Église et animant les soldats et les chefs à la résistance. Il avait demandé à Dieu de le prendre avant que la ville ne succombât ; il fut exaucé : ce n’est qu’après sa mort qu’elle fut forcée et brûlée par les Vandales.

Saint Augustin est donc mort Romain, comme il avait vécu. Jusqu’à la fin il a donné l’exemple du dévoûment à son prince et à son pays. A quelques misères que fut réduite sa ville épiscopale assiégée, nous ne voyons pas qu’il ait jamais conseillé de transiger avec l’ennemi. Quand même sa fidélité de patriote, qui était mise à de si rudes épreuves, aurait faibli, il me semble qu’au moment de se soumettre à Genséric, sa fierté de lettré se serait révoltée. Les souvenirs de sa jeunesse studieuse, ces années de travail qui s’étaient écoulées dans le commerce des grands orateurs et des grands poètes, les émotions de la vérité entrevue dans Platon et dans Cicéron, les larmes versées à la lecture de Virgile, tout ce passé d’études, que le christianisme avait recouvert sans l’effacer, ne lui permettaient pas de se faire à l’idée de vivre sous un roi vandale. Il ne croyait pas possible que cette culture de l’esprit, cette civilisation élégante dont vivait le monde, dont il avait joui plus qu’un autre, dût disparaître un jour devant la barbarie. Quoique la Bretagne, la Gaule, l’Espagne, fussent à peu près perdues pour les Romains, qu’il ne leur restât plus que trois villes en Afrique, j’imagine qu’il n’avait pas renoncé à ses espérances et qu’il devait redire aux amis qui entouraient son lit de mort ce qu’il écrivait, quelque temps auparavant, dans la Cité de Dieu : « L’empire est éprouvé, il n’est pas détruit. Ne désespérons pas qu’il se relève ; car qui sait la volonté de Dieu ? Romanum imperium afflictum est potius quam mutation. »


II

Il fallut bien pourtant se résigner à croire qu’il était perdu. L’invasion avait pris cette fois un caractère nouveau. Ce n’était plus un torrent qui passe ; les barbares songeaient à former des établissemens durables, et l’on ne pouvait plus espérer que, le flot écoulé, tout recommencerait comme auparavant. Les empereurs eux-mêmes semblaient comprendre cette situation et l’accepter. On ne voit pas qu’ils aient fait de bien grands efforts pour chasser les barbares des pays dont ils s’étaient emparés.

Qu’allaient devenir les anciens sujets de l’empire, que l’empire semblait abandonner à leur sort ? Ils n’avaient guère le moyen de résister tout seuls, et ils étaient bien forcés de se soumettre. Ils ne l’ont pas fait pourtant du premier coup, et il leur a fallu quelque temps pour prendre leur parti de la ruine de l’empire. Cet état d’incertitude et d’hésitation par lequel ils ont passé, avant de se faire au régime nouveau, me paraît assez bien représenté par Orose.

L’Espagnol Paul Orose est un des écrivains dont l’étude est le plus utile à ceux qui veulent bien connaître cette époque. Ce n’est pas qu’il soit par lui-même un grand esprit et un observateur bien profond. Il était de ces gens qui naissent disciples ; peu capable de donner une impulsion aux autres, mais très susceptible de la recevoir, il pouvait, en sous-ordre et bien dirigé, rendre de grands services. Le jour où un hasard mit Orose en présence de saint Augustin, sa vie fut fixée. Il nous a raconté que, pour fuir un danger qui le menaçait dans son pays, il s’était jeté dans un navire prêt à partir, sans même demander où il devait le conduire. Le navire aborda dans un port de l’Afrique, et c’est ainsi que saint Augustin et lui se rencontrèrent pour la première fois. Orose se fit son collaborateur dans les grandes luttes sur la Grâce, et alla combattre Pelage jusqu’en Orient. Nous avons dit comment il se chargea, à la demande de son maître, de composer l’Histoire universelle, qui devait servir de complément à la Cité de Dieu.

L’Histoire d’Orose, avec tous ses défauts, est un livre considérable où tout le moyen âge a puisé la connaissance du passé. Sa réputation a même survécu à la Renaissance, puisqu’il a eu vingt-six éditions au XVIe siècle. Pour se rendre compte de ce succès, il faut, songer que c’est la première histoire qui soit faite au point de vue chrétien. D’abord, Orose y donne une place importante, aux Juifs, en leur qualité d’ancêtres du christianisme. Cette place, ils n’avaient aucun droit à l’occuper. Entre les grands empires, comme celui d’Assyrie, d’Egypte ou de Perse, qui occupent l’attention du monde, leur petit royaume disparaît ; ils suivent docilement le sort des batailles, qui les fait à chaque fois la proie du vainqueur. Aussi n’est-il presque jamais question d’eux chez les historiens antiques. Au contraire, les écrivains chrétiens font de leur histoire le centre de toutes les autres ; on dirait vraiment que le monde tourne autour d’eux ; les plus grands rois et les plus puissantes nations semblent ne travailler que dans leur intérêt : « Dieu, dit Bossuet, s’est servi des Assyriens et des Babyloniens pour châtier son peuple ; des Perses, pour le rétablir ; d’Alexandre et de ses premiers successeurs pour le protéger ; d’Antiochus l’illustre, pour l’exercer ; des Romains, pour soutenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne cherchaient qu’à le détruire. » Voilà une manière nouvelle de présenter l’histoire ancienne ; Orose est l’un des premiers qui l’ait mise à la mode. Une autre innovation qui convient tout à fait à une histoire chrétienne, c’est le rôle qui est assigné à la Providence dans les affaires de l’humanité. La nouveauté ne consiste pas à dire d’une manière générale que Dieu mène le monde, — les stoïciens l’avaient soutenu bien avant le christianisme, — mais à vouloir montrer sa main dans chaque événement et à rendre compte des moindres détails par son intervention. Orose n’ignore rien ; pour faire éclater le bon ordre que Dieu a mis en ce monde et la justice rigoureuse qu’il exerce, il faut que chaque action bonne ou mauvaise y soit aussitôt récompensée ou punie. C’est, par malheur, ce qui n’arrive pas toujours. Les faits contrarient plus d’une fois le système pieux d’Orose ; mais il a des explications à tout, et grâce à ses argumens subtils, quelque tournure que prennent les événemens, la Providence parait toujours s’en tirer à son honneur [4]. Mais Orose ne se proposait pas seulement, quand il a composé son livre, d’apprendre l’histoire aux chrétiens. Nous avons vu qu’il avait un dessein particulier : il veut convaincre ses contemporains que les maux dont ils souffrent ne sont pas nouveaux et que, depuis la victoire du christianisme, le monde n’est pas plus malheureux qu’avant. C’est une tâche qu’il a reçue et dont il veut s’acquitter en conscience : « Vous m’aviez ordonné de le faire, prœceperas, » dit-il à saint Augustin, et ce mot nous indique dans quelles conditions il a entrepris son ouvrage. Ne nous attendons pas à y trouver cet esprit de recherche impartiale et indépendante qui fait découvrir la vérité. Avant de se mettre à l’œuvre, son opinion était faite : il était décidé à ne voir, dans l’histoire du passé, que des calamités et des misères. Pour en trouver, et en grand nombre, il n’avait pas besoin de remonter, comme il l’a fait, jusqu’à la guerre de Troie ou aux Amazones ; les temps historiques lui offraient assez de dévastations et de massacres pour prouver aux moins pessimistes que cette terre n’a jamais été un lieu de délices ; c’est un point qu’on ne sera guère tenté de lui contester. On peut lui accorder aussi que nous supportons plus facilement les maux de nos devanciers que les nôtres et que les malheurs présens nous semblent toujours plus graves que ceux dont nous n’avons plus à souffrir. Cette observation, qui paraît d’abord assez banale et dont il serait difficile de nier l’exactitude, Orose la relève par une comparaison piquante qui prouve qu’il avait beaucoup couru le monde et fréquenté les méchantes auberges du temps : « Supposons, dit-il, que quelqu’un soit piqué, la nuit, par des insectes qui l’empêchent de dormir et qu’à ce propos il se rappelle les insomnies que lui a causées jadis une fièvre ardente. Sans aucun doute, le souvenir de la fièvre dont il a souffert autrefois lui fera moins de mal que la privation de sommeil qu’il endure en ce moment. Est-ce une raison de prétendre que les insectes sont plus à craindre que la fièvre ? »

Mais il ne suffît pas à Orose d’établir que chaque époque a eu ses misères et qu’elles lui ont paru plus intolérables que celles des siècles précédens ; il va plus loin et veut nous faire croire que ses contemporains ont tout à fait tort de se plaindre et qu’à tout prendre on ne vit jamais de siècle plus fortuné ; mais les preuves qu’il en donne sont fort contestables. C’est ainsi que, pour attester la prospérité générale, il affirme « que les villes sont pleines de jeunes gens et de vieillards, » se mettant en contradiction directe avec les autres historiens qui se plaignent tous de la dépopulation de l’empire. Il fait aussi remarquer avec complaisance que, dans les dernières années, les dissensions intestines ont été vite comprimées et que les victoires remportées par les empereurs contre leurs sujets rebelles ont coûté peu de sang ; mais il oublie de nous dire que, s’ils ont eu assez facilement raison des révoltes intérieures, ils ont été honteusement vaincus par les ennemis du dehors. Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il voudrait nous faire croire que la nature elle-même semble avoir adouci ses rigueurs en faveur des gens de cette époque : il y a toujours, nous dit-il, des invasions de sauterelles en Afrique, mais elles sont devenues moins voraces et ne font plus que des ravages modérés, tolerabiliter lœdunt. En Sicile, l’Etna ne lance plus des flammes comme autrefois ; s’il continue à fumer, c’est afin qu’on ne perde pas le souvenir de ses anciennes éruptions et qu’on jouisse mieux du plaisir d’en être délivré. Quant aux Goths, aux Alains, aux Vandales, qui depuis dix ans ravagent tout le pays entre le Rhin et la mer, il faut bien qu’il se résigne à en dire un mot. Il lui est d’autant plus impossible de les passer sous silence qu’il sait par son expérience personnelle comment ils traitent leurs ennemis. Il nous apprend qu’il s’est fait avec eux des affaires désagréables, qu’ils lui ont tendu des pièges, qu’ils l’ont poursuivi pour le tuer et qu’il ne leur a pas échappé sans peine. Et pourtant ces dangers, qu’il a courus, et dont il paraît encore tout effrayé, ne parviennent pas à ébranler son optimisme systématique : « Après tout, nous dit-il, ce sont là de légères épreuves, des avertissemens que Dieu envoie dans sa bienveillance, clementissimœ admonitiones. On y est sensible parce qu’on a pris le goût du bien-être, qu’on est amolli par l’habitude des plaisirs et qu’à force de vivre sous un ciel serein, on ne peut plus supporter l’ennui d’un nuage qui passe. »

Il y a là certainement de grandes exagérations. Le bon Orose a mis trop de zèle à soutenir la thèse dont il s’était chargé, et je doute que saint Augustin ait entièrement approuvé ce zèle excessif de son disciple. En réalité, cette époque est une des plus tristes de l’histoire. Sans doute, l’invasion n’atteignit pas tous les pays à la fois ; les Barbares n’étaient pas assez nombreux pour occuper d’un coup tout l’empire ; Orose a donc raison de dire qu’il y avait des villes et même des provinces qui échappaient à leurs atteintes et où l’on vivait comme à l’ordinaire. Mais on jouit mal de la sécurité présente quand le lendemain n’est pas sûr. Les barbares étaient proches, et l’on pouvait recevoir leur visite tous les jours. Personne ne garantissant plus la paix publique, tout le monde se sentait menacé dans sa fortune ou dans sa vie, et partout le temps se passait dans de continuelles alarmes. Le souvenir de ces années sombres est resté vivant pour nous dans quelques poésies du temps que le hasard nous a conservées : « Tout est ruiné, dit un de ces poètes, dont le nom est inconnu : celui qui possédait cent bœufs n’en a plus que deux, celui qui allait à cheval va à pied. Les champs, les villes ont changé d’aspect. Par le fer, le feu, la faim, par tous les fléaux à la fois le genre humain périt. La guerre frémit de tous les côtés. La paix a fui de la terre : c’est la fin de toutes les choses. » Les mêmes plaintes se retrouvent, presque avec les mêmes tenues, dans un poème sur la Providence, dont nous ignorons aussi l’auteur. « Hélas ! voilà dix ans que nous sommes moissonnés par l’épée des Vandales et des Goths. Nous avons supporté tout ce qu’on peut souffrir. » Ultima quœque vides ! — Ultima pertulimus ! c’était bien là le cri qui devait s’échapper de toutes les poitrines après tant de misères.

Nous possédons un témoignage plus précis encore et plus irrécusable des périls auxquels tout le monde alors était exposé dans le petit et curieux poème que nous a laissé Paulin de Pella. C’est un tableau fidèle de l’époque où Orose écrivait ; on y voit au naturel la vie que pouvait mener un homme riche pendant l’invasion. Paulin appartenait à l’une des premières familles de l’empire ; il était, à ce qu’on croit, le petit-fils du poète Ausone, qui avait profité de la confiance de Gratien pour faire une grande situation à ses enfans. Il mena longtemps l’existence opulente des grands seigneurs gaulois et se représente habitant une de ces demeures somptueuses, comme celles que Pline nous décrit, qui ont des appartemens particuliers pour toutes les circonstances de la vie, pour toutes les saisons de l’année, « avec une armée de serviteurs propres à tous les usages, une table toujours bien garnie, un riche mobilier, une argenterie plus précieuse par le travail que par le poids, des écuries pleines de chevaux de prix et des voitures pour la promenade, sûres et élégantes. » Mais ce bonheur ne fut pas de durée. Il avait trente ans « quand l’ennemi pénétra dans les entrailles de l’empire. » Dès lors commence pour lui une série de malheurs auxquels il ne peut plus échapper. Son frère, à ce moment, lui disputait sa part de l’héritage paternel ; les barbares les mirent d’accord en prenant tout pour eux. A Bordeaux, sa maison est brûlée dans une émeute populaire ; à Bazas, où il se retire, il est assiégé par les Goths. On lui enlève tous ses biens ; il perd sa femme et ses deux fils, dont l’un est tué par un roi barbare, au service duquel il avait eu l’imprudence de se mettre. A Marseille, il est réduit à vivre de charité, et l’ancien maître de tant de belles villas se trouve heureux de posséder à la fin un tout petit champ, où il cultive quelques vignes. Au moment où il écrit son petit poème, il a quatre-vingt-trois ans, et nous dit que, pauvre et seul, il s’est réfugié dans le service du seigneur. C’était la fin ordinaire de ces existences tourmentées, et tous les malheurs des temps tournaient au profit de la religion.

Voilà les misères auxquelles un homme du monde était exposé dans la première moitié du Ve siècle. Ce n’était donc pas tout à fait un âge d’or, quoi que prétende Orose ; mais pour qu’il ait osé le soutenir avec tant d’assurance et appuyer tout son raisonnement sur cette opinion, il faut bien supposer qu’il pensait n’être pas contredit. Ainsi il est vraisemblable que, dix ans à peine après le début de l’invasion, il y avait des gens qui s’accoutumaient à vivre au milieu de ces alarmes. La longue suite de calamités qu’ils avaient traversées leur avait appris à se contenter de peu. Ceux qui n’avaient perdu que leur fortune se félicitaient de n’être pas morts. Ils oubliaient les malheurs de la veille et les dangers du lendemain pour s’attacher à l’heure présente et jouissaient d’une éclaircie entre deux orages comme d’une éternité de bonheur. A la longue, on se fait à tout. L’instinct de la vie est si puissant qu’il n’y a pas de situation si triste dont on ne finisse par s’accommoder. Nous touchons au moment où les anciens sujets de l’empire vont prendre leur parti de cette catastrophe de la civilisation romaine, à laquelle il semblait d’abord que le monde ne dût pas survivre.

Il entrait dans le système optimiste d’Orose d’encourager ce sentiment. Décidé, comme il l’était, à trouver qu’on exagère toujours les maux dont on souffre, il fallait qu’il cherchât des raisons pour consoler les gens des biens qu’ils étaient en train de perdre et leur prouver qu’ils ne méritaient pas d’être regrettés. Voici comment il raisonne : on s’afflige de voir l’empire menacé de périr, et, à cette occasion, on rappelle les bienfaits dont il a comblé l’univers ; mais doit-on oublier de quel prix l’univers les avait payés ? On a toujours à la bouche le nom des grands généraux de Rome, on parle avec orgueil des victoires par lesquelles elle a fondé sa puissance ; songe-t-on que ces victoires qu’on admire ont été pour les autres peuples des défaites dont on devrait gémir, et que le bonheur d’une seule ville se compose de l’infortune du reste du monde ? On n’y songeait plus guère ; on était si heureux d’être Romain qu’on ne voulait plus savoir ce qu’il en avait coûté pour le devenir. C’est l’originalité d’Orose de s’en être souvenu. Il rappelle avec plaisir que les Espagnols ont lutté deux siècles pour conserver leur indépendance ; il est fier de cette résistance héroïque et ne se montre pas éloigné de mettre Numance, toute vaincue qu’elle est, au-dessus de sa rivale victorieuse. Ce sont là des sentimens nouveaux : dans ce grand ébranlement du monde, les vieilles nationalités se réveillent ; le patriotisme commence à se déplacer, et l’on se souvient de la petite, de l’ancienne patrie oubliée, à mesure que la grande se disloque. En ranimant ces souvenirs d’un passé lointain, dont on ne parlait plus guère, Orose ne veut pas seulement apprendre à ses compatriotes à se résigner aux événemens, il compte bien qu’ils y trouveront quelques motifs d’espérer en l’avenir. « Vos pères, leur dit-il, ont maudit le jour sanglant où ils sont devenus Romains, et vous le bénissez, aujourd’hui. Qui sait si ces grands désastres, dont vous gémissez maintenant, ne seront pas : pour vos fils l’aurore d’un temps plus heureux, ? » Beaucoup pensent qu’Orose ne s’est pas trompé, et il y a toute une école qui fait dater de l’invasion le rajeunissement de l’ancien monde et la naissance d’une civilisation nouvelle.

C’est le même sentiment qui dicte à Orose le jugement qu’il porte sur les barbares. Il semble qu’il aurait dû leur être sévère : nous venons de voir qu’il avait des raisons de leur en vouloir. Mais il oublie les mauvais traitemens qu’il a reçus d’eux. A l’entendre, ils travaillent tous les jours à se civiliser ; une fois les premières violences passées, ils se sont adoucis. Il voudrait même nous faire croire qu’ils rougissent des excès qu’ils ont commis, ce qui leur attribue une délicatesse de sentimens bien surprenante. Leur façon de vivre, nous dit-il, est changée ; de pillards qu’ils étaient, ils sont devenus laboureurs ; ces champs, qu’ils ont d’abord dévastés, ils commencent à les mettre en culture. Ils se rapprochent des anciens maîtres du pays ; ils consentent à supporter dans leur voisinage les gens auxquels ils ont pris leur fortune : c’est une vertu rare, car il est naturel que l’on déteste ceux à qui l’on a fait du tort. Ils vont même plus loin, et essaient de leur faire oublier le mal qu’ils leur ont causé. « Les Burgondes, dit-il, ne traitent pas les Gaulois comme des ennemis qu’ils ont vaincus ; ils vivent avec eux comme des chrétiens, qui sont leurs frères. » Si les malheureux, qu’ils ont dépouillés, veulent bien se contenter du peu qui leur reste, ils en sont aises et leur témoignent des égards, ut amicos et socios fovent. Quant à ceux qui ne veulent pas rester, ils ne les empêchent pas de partir et les aident même à s’en aller. Orose, qui les a connus plus méchans, est confondu de cette bonté d’âme. Ce n’est pas ainsi que, quelques années auparavant, on parlait des barbares. Les gens du monde les regardaient comme de véritables sauvages, qui ne savaient que détruire, et avec lesquels il était impossible d’entretenir aucune relation. Le poète Prudence, qui, en sa qualité de chrétien, aurait dû être étranger aux préjugés de la société ancienne, déclare en propres termes qu’entre un barbare et un Romain il y a la même différence qu’entre un homme et une brute ; et je me figure qu’au fond du cœur saint Augustin partageait les sentimens de Prudence. Mais Orose, quoiqu’à peu près leur contemporain, était plus jeune qu’eux. Il appartient à une génération nouvelle, qui a moins d’attaches au passé, qui n’a pas encore assez vécu pour croire qu’il soit impossible de vivre autrement qu’on ne l’a fait. Il est à l’âge où l’on peut renoncera ses opinions et à ses habitudes pour en prendre d’autres. Après une première révolte de son esprit contre cette barbarie qui submerge le monde, et un timide essai de résistance, qui n’a produit aucun résultat, décidé à s’y soumettre, puisqu’il ne peut l’éviter, il s’aperçoit, non sans quelque surprise, qu’elle offre encore quelques ressources et qu’après tout il ne sera peut-être pas impossible de s’accommoder avec elle.

Ce n’est pas qu’il soit injuste pour la domination romaine. Il en connaît les bienfaits ; il lui est reconnaissant de la paix qu’elle a donnée au monde. Un des plus beaux passages de son livre est celui où il célèbre cette heureuse union que Rome a formée entre les nations, qui fait qu’on peut voyager partout sans crainte et qu’on croit toujours être chez soi. « En quelque lieu que j’aborde, dit-il, quoique je n’y connaisse personne, je suis tranquille, je n’ai pas de violence à redouter ; je suis un Romain parmi des Romains, un chrétien parmi des chrétiens, un homme parmi des hommes. La communauté de lois, de croyances, de nature me protège ; je retrouve partout une patrie. » Cette union des peuples parlant la même langue, vivant sous les mêmes lois, pratiquant les mêmes usages, il l’appelle d’un nom nouveau, Romanitas. C’est pour lui le plus grand bienfait de la domination de Rome, et l’on voit bien qu’il n’y veut pas renoncer.

Quelle est donc sa pensée véritable ? que souhaite-t-il ? qu’espère-t-il ? A-t-il quelque idée de la forme que prendra le monde, une fois la crise passée ? Il n’est pas aisé de le savoir. Le bien qu’il dit des barbares nous fait d’abord penser qu’il s’attend à la ruine définitive de l’empire et qu’il s’y résigne ; nous voyons pourtant que lorsque cette hypothèse se présente à son esprit, il s’empresse de l’éloigner : « Puisse Dieu, dit-il aussitôt, ne jamais le permettre ! » Il semble même se faire parfois des illusions singulières sur la situation de Rome ; il voudrait nous persuader qu’après l’invasion des Goths et le sac d’Alaric sa domination reste intacte, regnat incolumis, incolumi imperio secura est. C’est se payer d’apparences ; en réalité, Rome ne règne plus, ou presque plus, sur ces pays d’Occident qu’occupent les barbares. Mais comme, tout victorieux qu’ils sont, ils conservent quelques égards, quelques respects pour elle, qu’ils lui proposent même de se mettre à sa solde et de combattre sous ses drapeaux, il en conclut qu’elle n’a pas tout à fait perdu sa souveraineté. C’est ce que lui paraît confirmer un propos d’Ataulf, le frère et le successeur d’Alaric, qu’un noble gaulois lui a répété à Bethléem, pendant qu’ils étaient tous deux les hôtes de saint Jérôme. Le roi des Visigoths avait dit qu’il avait eu quelque temps l’intention de détruire l’empire romain et de prendre lui-même la place de l’empereur. Mais comme il avait vu que les Goths étaient incapables d’obéir aux lois, et qu’il savait bien que sans le respect des lois on ne fonde pas un état solide, il s’était décidé à mettre les forces de ses sujets au service de Rome et à soutenir l’empire au lieu de le renverser. Ce dessein d’Ataulf, que la mort l’avait empêché d’accomplir, Orose paraît espérer que d’autres pourront le reprendre. Il ne se demande pas comment ils feront pour concilier la suprématie romaine avec leur propre autorité, car ils ont fondé des établissemens auxquels ils ne renonceront pas, et il n’est guère vraisemblable qu’ils comptent rendre ce qu’ils ont pris. C’était un rêve sans doute que de vouloir ressusciter les vieilles nationalités, laisser aux barbares les pays dont ils étaient devenus maîtres, et, en même temps, garder quelque ombre de pouvoir à l’empire ; ce rêve pourtant semble bien être celui d’Orose. Sans qu’il le dise ouvertement, peut-être même sans qu’il s ‘en rende compte, il se résigne à voir disparaître l’ancien imperium romanum, concentré dans la main puissante d’un seul homme et maître absolu du monde. Pourvu qu’il reste à Rome une sorte de suzeraineté nominale, qui maintienne quelque lien entre les nations désagrégées, il espère que la Romanitas pourra survivre ; et c’est au fond tout ce qu’il souhaite.


III

Du livre d’Orose à celui de Salvien il ne s’est guère écoulé qu’une vingtaine d’années ; mais en ce peu de temps les événemens ont marché très vite. L’ancien monde a pris fin, et c’est un monde nouveau qui commence.

Avant de parler de l’ouvrage, disons un mot de l’auteur : c’était un homme de bonne famille, qu’on croit originaire du nord de la Gaule, de Trêves ou des environs. Il dut y recevoir une éducation excellente, car peu d’écrivains de cette époque parlent une aussi bonne langue que lui. Par malheur, il prit dans les écoles, en même temps que la connaissance de l’art d’écrire, un goût très vif pour la rhétorique. Il reproche aux auteurs profanes, dans la préface de son livre, d’avoir trop de souci du beau langage, de vouloir trop paraître habiles et diserts. « Au contraire, ajoute-t-il, les chrétiens s’attachent aux idées et non pas aux mots. » On ne s’en aperçoit pas toujours en le lisant. Il est, lui aussi, fort occupé du style ; il aime les mots retentissans et les phrases bien balancées ; il enfle la voix et déclame volontiers. Il faut donc nous garder de prendre tout ce qu’il dit à la lettre, et croire que chez lui, comme chez tous les déclamateurs, l’expression dépasse souvent la pensée.

Sa vie nous est peu connue. Il avait épousé la fille d’un païen et converti sa fiancée. Après quelques années de mariage, ils résolurent, comme on le faisait beaucoup alors, d’embrasser la vie ascétique et de n’avoir plus entre eux que des rapports fraternels. Cette conduite blessa les parens de la jeune femme, quoique à leur tour ils fussent devenus chrétiens, et ils restèrent sept ans sans la revoir. Salvien leur écrivit pour les désarmer, et nous avons conservé sa lettre. Ampère trouve que « le ton en est extrêmement affectueux et pénitent, » et M. Ebert, « qu’elle est écrite dans un style simple et pur. » Ce n’est pas l’effet qu’elle m’a produit. Elle me paraît manquer précisément de simplicité et d’émotion véritable. J’y trouve des citations pédantes, qui sentent l’érudit : il y est question des Sabines et de l’orateur Servius Galba, qui prit son petit-fils dans ses bras pour désarmer ses juges. Lui aussi essaie d’apitoyer ses parens en faisant parler sa femme et sa fille, la petite Ruspiciola, et il croit devoir leur prêter des termes caressans et enfantins (ego, vestra gracula, vestra domnula). Ces tendresses maniérées ne lui convenaient guère : c’était un génie vigoureux et dur, qui était fait pour d’autres ouvrages. L’énergie de son talent allait se trouver plus à l’aise dans une œuvre de polémique qui lui fut inspirée par les circonstances.

Le traité sur le Gouvernement de Dieu (De Gubernutione Dei), en sept livres, fut composé dans le midi de la Gaule, où Salvien s’était retiré, peut-être pour fuir l’invasion, et où il remplissait des fonctions sacerdotales. Ou pense que « le saint et éloquent prêtre de Marseille, » comme l’appelle Bossuet, a dû l’écrire dans les environs de l’année 450.

A ce moment les amis de l’empire ne pouvaient plus se faire d’illusion. La Gaule, l’Espagne, l’Afrique, étaient presque entièrement au pouvoir des barbares. Il ne restait aux Romains, dans tout l’Occident, que quelques provinces isolées, qui ne pouvaient plus résister longtemps. Salvien n’hésite pas à reconnaître « que l’empire est mort ou qu’il va mourir. « Il voit la situation comme elle est, et n’en dissimule pas la gravité. « Où sont, dit-il, les richesses et la puissance de Rome ? Nous étions autrefois le plus fort des peuples ; nous sommes devenus le plus faible ! Tout le monde nous craignait ; nous craignons maintenant tout te monde ! Les barbares étaient nos tributaires ; nous payons tribut aux barbares, et ils nous vendent le triste repos dont nous jouissons ! A-t-on rien vu de plus misérable que nous, et dans quel abîme sommes-nous tombés ! Ce n’est pas assez d’être malheureux, nous sommes ridicules ; Cet or, qu’on vient nous prendre, nous voulons avoir l’air de le donner volontairement ; nous disons que c’est un présent que notre libéralité fait aux barbares, quand c’est le prix dont nous achetons notre existence. Les esclaves, lorsqu’ils ont une fois payé leur rançon à leur maître, jouissent de leur liberté ; nous autres, nous nous rachetons sans cesse, et nous sommes toujours esclaves ! » Voilà la vérité ; Salvien ne cherche pas à la voiler comme Orose ; il ne fait aucun effort pour pallier les maux de l’invasion. Sa nature violente s’accommode mal de ces mensonges ; au contraire, il serait plutôt tenté d’aller à l’extrémité opposée et d’assombrir encore les couleurs.

Il a pourtant un point commun avec Orose : son livre est un livre de polémique et non une œuvre désintéressée. Il n’étudie pas les événemens contemporains pour y chercher la vérité absolue ; il veut en tirer des argumens pour soutenir une thèse. C’est encore une raison de nous méfier de son témoignage. Comme Orose, il répond à des reproches que l’invasion a fait naître contre le christianisme ; seulement, l’ennemi qu’il combat n’est plus le même. Il ne s’agit plus ici de réfuter les païens ; les païens ont à peu près disparu du monde, ou, s’il en reste, ils n’osent plus rien dire. Les malheurs de l’empire semblaient d’abord leur avoir donné quelque confiance. Avant le siège de Rome, ils demandaient insolemment qu’on leur rendit leurs anciennes cérémonies, sous prétexte qu’elles pouvaient sauver encore une fois la ville qu’elles avaient si longtemps protégée. Quand elle eut été prise et pillée, ils attaquèrent avec violence les chrétiens qu’ils accusaient des calamités publiques. Mais ce réveil du parti moribond ne dura pas, et les désastres mêmes, qui semblaient devoir lui rendre des partisans, les lui ôtèrent. La vieille religion était complètement usée ; elle pouvait bien continuer obscurément à vivre par habitude dans des temps calmes, mais elle n’avait plus assez de ressort pour supporter l’épreuve des jours malheureux. Elle manquait de ces croyances précises dont on a besoin, quand on pense que tout va finir ; elle était impuissante à consoler les misères de la vie présente par les perspectives de la vie future ; le charme était sorti d’elle, et c’est vers sa rivale que les âmes troublées se tournaient au premier danger. On lit, dans les lettres de saint Jérôme, qu’un jour de la Pentecôte le soleil s’étant tout d’un coup voilé, on crut que la fin du monde arrivait, et que de partout on se précipita dans les églises pour devenir chrétien. De son côté, saint Augustin rapporte que, dans la ville de Sitifis, la population effrayée par un tremblement de terre campa cinq jours dans les champs voisins ; et que deux mille personnes y reçurent le baptême. C’est ainsi que les prévisions humaines sont trompées : les misères de ce temps, qui semblaient devoir porter un coup funeste au christianisme, assurèrent sa victoire.

Il n’était donc plus besoin, après Orose, de se donner la peine de réfuter les païens qui avaient cessé de se plaindre ; mais les chrétiens eux-mêmes murmuraient. Ils étaient déconcertés par la tournure que les événemens avaient prise et reprenaient à leur compte l’argument que leurs ennemis avaient longtemps tourné contre eux. Ils se demandaient avec anxiété pourquoi l’empire semblait être l’objet de la colère divine précisément depuis qu’il était devenu chrétien. Comment pouvait-il se faire que des princes pieux, qui comblaient l’église de bienfaits, fussent moins heureux que ne l’avaient été des empereurs infidèles et persécuteurs ? Était-il raisonnable et juste que les armées romaines, toutes composées de chrétiens orthodoxes, fussent vaincues dans les batailles par des barbares, qui étaient païens ou hérétiques ? Ces mécomptes chagrinaient ou indignaient les croyans ; les plus audacieux osaient en conclure qu’on voit bien que Dieu ne s’occupe pas d’un monde qui marche si mal ; les plus timides se contentaient de prétendre qu’il prendra sa revanche au dernier jour, où il remettra les choses à leur place, mais que jusque-là il se désintéresse des hommes et laisse le hasard les gouverner à son gré.

Salvien a entrepris de leur répondre : c’est le sujet de son livre sur le Gouvernement de Dieu, l’un des plus beaux qui aient paru au Ve siècle. Je laisse de côté, dans cet ouvrage, tout ce qui est emprunté à la théologie et à la philosophie. Salvien est un ecclésiastique savant qui connaît bien les Écritures et les interprète d’une façon ingénieuse et subtile, comme on aimait alors à le faire. C’est aussi un lettré, qui a étudié avec soin les auteurs profanes, et tire un bon profit, pour sa thèse, des raisonnemens des stoïciens. Il s’en sert volontiers, nous dit-il, parce qu’il veut convaincre les gens qui, jusque dans le christianisme, conservent quelque goût pour l’incrédulité païenne ; et il n’ignore pas qu’ils sont encore assez nombreux. Toute cette discussion est serrée et brillante, mais elle a le tort d’être moins originale que le reste et de nous rappeler les plus beaux passages de Cicéron et de Sénèque. J’aime mieux arriver tout de suite aux argumens que Salvien tire des événemens de son temps. Il est là au cœur de son sujet, et c’est ce qui devait intéresser surtout ceux qui le lisaient. Son raisonnement est très simple. On accuse la Providence d’injustice parce qu’elle accable les Romains et qu’elle favorise les barbares. Il s’agit, pour la justifier, d’établir que les Romains méritent leurs malheurs par leurs vices et leurs crimes, et que leurs ennemis sont dignes de leurs succès par leurs vertus. C’est ainsi qu’il est amené à opposer l’un à l’autre le portrait des Romains et celui des barbares.

Dans ce parallèle, la société romaine est naturellement fort mal traitée : la justification de Dieu exigeait qu’il en lût ainsi, et d’ailleurs le tempérament de l’écrivain le portait à voir les choses du mauvais côté. Sa colère n’épargne personne : « Qu’est-ce que la vie des négocians ? un ensemble de fraudes et de parjures ; celle des curiales ? une longue iniquité ; celle des fonctionnaires publics ? une suite de prévarications ; celle de tous les militaires ? une série de rapines. » Voilà le ton ordinaire. Il paraît d’abord disposé à respecter les ecclésiastiques et les religieux, et dit même formellement qu’il les excepte, avec quelques laïques, de la réprobation générale. Mais son indulgence pour eux ne dure pas, et il finit par les accuser d’être, comme les autres, injustes, avides, débauchés. Ils ont changé d’habit ; ils n’ont pas changé de conduite. Ils veulent être plus estimés que les séculiers, et vivent plus mal qu’eux. « Ils se sont séparés de leur femme, ils ont abandonné leur fortune particulière, mais ils convoitent le bien d’autrui. » Voilà ce qu’ils appellent leur chasteté et leur pauvreté : elle consiste à renoncer à ce qui est permis pour désirer ce qui ne l’est pas. Le dernier mot de Salvien, à propos de la société de son temps, c’est que, toute chrétienne qu’elle veut paraître, elle n’est qu’un « égout d’impuretés. »

Pour que la démonstration fût complète, il fallait établir que ceux qui ont été les plus punis étaient aussi les plus coupables, et que, si les riches ont plus perdu que les autres, c’est qu’aussi, plus que les autres, ils méritaient de perdre. Il le prouve en traçant d’eux des tableaux fort peu flattés, où il les accuse d’être tous, sans exception, corrompus et criminels. « Ne parlons pas des fautes légères ; voyons s’ils s’abstiennent des deux plus grands péchés qu’il y ait au monde, l’homicide et l’adultère. Qui d’entre eux ne s’est pas souillé de sang humain ou sali de quelque amour honteux ? Un seul de ces crimes suffirait pour mériter un châtiment éternel, et ils les ont presque toujours commis tous les deux à la fois. » On trouvera qu’il y a peut-être là un peu moins d’exagération qu’il ne semble d’abord, si l’on songe à la situation particulière des riches à ce moment. N’oublions pas qu’ils avaient conservé, dans leur maison, l’esclavage, cette grande école d’immoralité. La vieille institution, qui avait gâté l’ancien monde, florissait aussi dans le nouveau, et nous voyons bien par Salvien que le christianisme n’y avait pas changé grand’chose. L’esclave est toujours cet être intérieur et dégradé [5], sur lequel le maître se croit tout permis. S’il lui arrive de le tuer, dans un accès de colère, il ne pense pas avoir dépassé ses droits. C’est ainsi qu’il s’habitue à l’homicide. Quant à l’adultère, il lui est plus aisé encore d’en prendre des leçons chez lui. Le jeune serviteur est un complice qui flatte et sert ses passions ; la jeune esclave regarde comme un devoir de céder à ses caprices. C’est ainsi que la plupart d’entre eux, qui ont fait des mariages honorables, croient naturel d’entretenir tout un sérail dans leur maison [6]. Mais quelles que soient les fautes qu’ils commettent dans leur vie privée, Salvien est encore plus sévère pour leur conduite politique. Comme tous les historiens du temps, il trouve que les exactions du fisc sont le fléau qui perd l’empire. Les impôts, dit-il dans son énergique langage, le prennent à la gorge, comme les mains des voleurs serrent le cou de leur victime. Or, il accuse les grands et les riches, qui sont en possession des magistratures municipales, de rendre par leurs malversations les impôts plus lourds et plus vexatoires. Sous divers prétextes, par exemple, pour honorer les envoyés du prince et fournir à leurs dépenses, ils ordonnent des levées extraordinaires dont ils trouvent moyen de s’exempter. Ils les décrètent eux-mêmes, mais ils les font payer aux pauvres gens. Quand le prince, touché de la misère de ses sujets, leur remet une partie de leurs contributions, ils s’arrangent pour que cette libéralité ne profite qu’à eux, c’est-à-dire à ceux qui n’en ont pas besoin : ce sont les plus misérables et les plus chargés qu’on ne décharge jamais. Voilà ce qui excite surtout la colère de Salvien. Il est resté plus fidèle qu’aucun de ses contemporains à l’esprit démocratique de l’ancien christianisme. Les petits et les humbles sont ses préférés. Il prend si fort à cœur leur parti qu’il oublie d’être juste pour les autres. Tous les historiens du temps nous font plaindre le sort de ces malheureux curiales que les lois enferment dans leurs fonctions comme dans une geôle. Pour Salvien, ce ne sont pas des victimes, mais des bourreaux : « Autant de curiales, dit-il, autant de tyrans. « Il en vient à absoudre les Bagaudes, ces paysans révoltés, qui depuis plus d’un siècle tiennent la campagne et saccagent le nord de la Gaule. Il soutient qu’ils ne se sont soulevés que parce qu’ils ne pouvaient plus souffrir les injustices dont on les accablait. « Nous les appelons des misérables et des rebelles, dit-il ; mais c’est nous qui les avons faits criminels, et leurs crimes doivent retomber sur ceux qui les ont forcés à les commettre. » Ainsi, dans cette société corrompue, qui a reçu sa juste punition, les riches qui étaient les plus coupables ont été aussi les plus punis : c’était dans l’ordre. Pour les mêmes motifs, ce sont les plus belles contrées de l’empire, l’Afrique, dont les moissons nourrissaient Rome, l’Aquitaine, ce paradis de la Gaule, qui ont été le plus ravagées, parce qu’elles étaient le plus vicieuses. La justice de Dieu éclate dans ces châtimens si exactement mesurés sur les fautes. On a tort d’en murmurer et de vouloir conclure des malheurs publics que le monde est conduit par le hasard. C’est au contraire si l’empire était heureux et florissant qu’il faudrait douter de la Providence.

Voilà comment Salvien parle de ses contemporains. Les a-t-il bien vus et bien jugés ? Devons-nous croire qu’ils étaient comme il les a peints ? C’est une question dont je n’ai pas à m’occuper. Il n’entre pas, dans le sujet que je traite, de défendre cette société des reproches dont il l’accable. Tout ce que je veux dire, c’est que lorsqu’on a lu son ouvrage avec soin et de suite, on est tenté de se méfier de ses appréciations. Le ton dont il parle n’impose pas la conviction ; on sent qu’il déclame. Le tempérament violent de l’homme et les mauvaises habitudes du lettré se révèlent à des exagérations manifestes. Il y a des phrases où, pour peu qu’on ait quelque pratique des procédés de l’école, on pourrait marquer exactement ce qu’ajoute à l’expression juste le besoin d’aiguiser le trait ou d’arrondir la période. N’oublions pas non plus qu’il apporte à son œuvre un esprit de système qui l’empêche de voir les choses comme elles sont. Pour expliquer les sévérités de Dieu et les infortunes de l’empire, il lui fallait trouver des crimes à punir. Rien ne lui était plus aisé ; ce ne sont jamais les crimes qui manquent. Il y a toujours assez de bien et de mal mêlés ensemble dans l’humanité pour qu’un moraliste puisse la peindre à sa volonté sous des couleurs riantes ou sombres. Je crois donc qu’il faut beaucoup rabattre des violentes invectives de Salvien contre son temps. Ce qui en reste suffit à prouver que le christianisme n’avait pas autant changé le monde qu’il l’espérait ; pour en être surpris, il faudrait avoir oublié ce mot de l’historien : « Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des vices, vitia erunt donec homines. »

Après avoir attaqué vigoureusement les mœurs des Romains, il reste à Salvien, pour achever sa démonstration, à célébrer les vertus des barbares. Il s’en est acquitté en conscience, comme de la première partie de sa tâche. Les barbares, nous dit-il, sont ou païens ou hérétiques. Des païens, naturellement, il y a moins de bien à dire que des autres. En général, les Romains les accusent de toutes sortes de vices, mais ils ont grand tort de les leur reprocher, car ils ne valent pas mieux. « Les barbares sont injustes, nous le sommes aussi [7]. Ils sont avides, trompeurs, impudiques ; ne le sommes-nous pas comme eux ? ce sont des hommes à commettre toute sorte de vols ou de débauches ; et nous, ne les commettons-nous pas aussi ? Ce qui atténue leurs fautes, c’est qu’ils ne sont pas chrétiens. Nous, qui connaissons la vérité, qui devrions pratiquer la loi divine, nous sommes inexcusables de nous mal conduire, et il n’est pas surprenant que nous en soyons plus sévèrement châtiés. » Les autres barbares sont ariens ; d’abord ce n’est pas leur faute. Ils le sont devenus sans le savoir. Ignorans, illettrés, incapables de discerner la vérité de l’erreur, ils ont suivi les premiers qui leur ont parlé du Christ. Il est vraisemblable que Dieu leur pardonnera de se tromper, parce qu’ils se trompent de bonne foi. En attendant qu’ils reviennent à la vraie doctrine, ces hérétiques sincères se conduisent mieux que beaucoup de ceux qui se glorifient d’être catholiques. Les barbares, quand ils sont du même pays et qu’ils obéissent au même chef, se soutiennent les uns les autres ; les Romains, au contraire, ne peuvent se supporter mutuellement, et plus ils sont voisins, plus ils cherchent à se nuire. Les barbares ne sont pas atteints de la folie des jeux publics ; on ne les verrait pas, comme les habitans de Rome ou de Trêves, se consoler de la ruine de leur patrie en assistant à des courses de char. Surtout ils sont chastes ; c’est une honte chez les Goths d’être un débauché ; chez les Romains, c’est un honneur. Le premier soin de Genseric, quand il eut pris Carthage, fut de fermer les lieux infâmes, qui se trouvaient à tous les coins de rue, et d’éloigner ou de marier les courtisanes, et c’est à un barbare que la ville de saint Augustin doit d’avoir été purifiée. Aussi sont-ils victorieux ; comme ils implorent Dieu à la veille de la bataille, ils ont le lendemain à le remercier de la victoire. « Voilà pourquoi tous les jours ils grandissent, tandis que nous baissons ; ils gagnent, et nous perdons ; ils fleurissent, et nous nous desséchons. » Du reste, ils n’ignorent pas d’où viennent leurs succès, ils sont les premiers à dire qu’il ne faut pas tout à fait leur attribuer leurs grandes actions, qu’ils sentent bien que c’est Dieu qui les pousse et qui les dirige, et qu’ils ne sont que des instrumens dans sa main [8].

La conclusion de l’ouvrage me semble facile à tirer. Si ce portrait des barbares est ressemblant, il est clair qu’il vaut mieux les avoir pour maîtres que ces Romains dont on vient de dire tant de mal, et qu’il faut se féliciter de leur triomphe. L’auteur ne le dit nulle part en termes formels, mais il le laisse entendre, quand il nous raconte sans colère, sans surprise, et même avec une sorte de satisfaction, qu’on voit tous les jours des sujets de l’empereur qui vont se joindre à ses ennemis. Il a soin de faire remarquer que ces ennemis sont d’une autre race qu’eux, qu’ils parlent une langue qu’on ne comprend pas, qu’ils ont d’autres mœurs et d’autres habitudes, que leur aspect est sinistre, leur approche répugnante, et cependant on quitte son pays, on fuit ses compatriotes pour les aller trouver. « Ainsi, ajoute-t-il, ce nom romain qu’on a payé si cher, on y renonce volontiers, on ne veut plus le porter ; non-seulement on le méprise, mais on le déteste. Peut-on voir une preuve plus manifeste des iniquités de Rome ? »

Ce passage est célèbre ; on s’en est servi pour montrer que l’invasion n’a pas été aussi mal accueillie qu’on le pense, que les barbares étaient attendus et souhaités, qu’en général on les a vus venir avec plaisir, qu’une partie de la population au moins les a aidés à renverser ce qui restait de l’empire, que leur domination s’est établie sur une sorte de consentement des peuples et à la joie des vaincus. C’est aller trop vite et trop loin. Il y eut sans doute alors des gens qui quittaient leurs maisons ou leurs terres, ne pouvant plus payer l’impôt ou suffire aux charges qu’imposaient les fonctions publiques. Salvien n’est pas le seul qui le dise : nous avons les lois des empereurs qui ordonnent de les ramener de force chez eux ; nous savons par Sulpice Sévère qu’il y en avait beaucoup dans le désert de Cyrène, aux abords de l’Egypte, et que, pour échapper au percepteur et à ses agens, ils consentaient à vivre de fait et de pain d’orge, au milieu des sables de l’Afrique. Quelques-uns ne trouvaient pas le désert assez éloigné et assez sûr ; ils passaient la frontière, ou se réfugiaient dans quelque campement de Goths ou de Bagaudes. Il y en avait jusque dans les hordes d’Attila. Prisais nous apprend qu’il en rencontra un, dans un village scythe, qui s’y était marié et s’y trouvait plus heureux que chez les Romains. C’est assurément l’indice d’un profond malaise, et l’on peut croire que la société où ces faits se produisent touche à sa ruine. Mais il ne faut rien exagérer non plus ; ces fugitifs, ces déserteurs, ces traîtres, quelque nombreux qu’on les suppose, qu’étaient-ils en comparaison de ces multitudes d’habitans paisibles, qui ne quittèrent pas leur champ ou leur demeure menacée, qui, loin d’appeler les barbares, les virent arriver avec terreur, ou même essayèrent de les arrêter. On connaît la résistance intrépide que les Arvernes, quoique abandonnés de Rome, opposèrent aux Visigoths ; et si le nombre de ceux qui se sont défendus n’a pas été plus grand, les historiens nous disent qu’il faut en accuser la longue paix que Rome avait donnée au monde et qui avait fait perdre l’habitude des armes. Mais ceux mêmes qui n’ont pas eu le cœur de combattre ne se sont soumis qu’avec désespoir. On peut au moins l’affirmer de presque tous les gens qui avaient passé par les écoles, qui aimaient les lettres, qui goûtaient les arts, qui connaissaient de quelque façon les élégances et les délicatesses de la vie, qui avaient quelque part, si petite qu’elle fût, à la civilisation romaine [9]. C’était la classe moyenne, celle qui fait la force véritable des états, et dont la littérature de l’époque reflète les sentimens. Elle avait horreur des barbares, et Salvien ne l’ignorait pas, puisqu’après avoir fait leur éloge, il ajoute qu’il s’attend qu’on sera révolté du bien qu’il en dit. Un siècle après, cette haine, chez les esprits cultivés, durait encore. Sidoine Apollinaire, qui était forcé de flatter en public les Visigoths et les Burgondes, les accable d’insultes, dès qu’il est sûr qu’on ne l’entendra pas, et félicite ceux « dont l’œil ne voit pas ces géans gauches, dont l’oreille n’entend pas leurs langues sauvages, dont le nez évite l’odeur nauséabonde qu’exhale leur personne. » Les gens même qui, comme Fortunat, vivent de leur libéralité, ou qui, comme saint Avit, ont accepté sans arrière-pensée leur domination, ne peuvent s’empêcher de témoigner leur affection filiale pour la vieille Rome, « la seule ville de l’univers où il n’y ait que les esclaves et les barbares qui soient des étrangers, » et de lui envoyer de loin, quand ils le peuvent, un souvenir affectueux.

Ne croyons donc pas qu’au Ve siècle le monde fût aussi las qu’on le dit de vivre sous l’autorité de Rome. Quelques mécontens qui ne pouvaient plus supporter les rigueurs de l’administration impériale se sont jetés dans les bras des barbares ; mais le plus grand nombre leur était contraire. La Bretagne, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique, toutes les provinces de l’Occident, loin de hâter la ruine de l’empire et d’y applaudir, n’ont accepté cette grande épreuve qu’avec tristesse ; seulement, quand elles ont vu que le malheur était inévitable, elles s’y sont résignées. Le livre de Salvien, par le mal qu’il disait des anciens maîtres et les éloges qu’il donnait aux nouveaux-venus, a eu au moins l’avantage de leur rendre la résignation plus facile.


IV

L’étude que nous venons de faire des derniers écrits de saint Augustin, de l’histoire d’Orose et du traité de Salvien nous permet de juger quelle fut l’attitude de l’Église pendant les dernières luttes entre les Romains et les barbares. Il en ressort, à ce qu’il me semble, qu’elle ne s’est pas jetée du premier coup et sans quelque peine dans le parti des vainqueurs. Ses préférences naturelles allaient de l’autre côté. Je crois bien qu’après la conversion de Constantin et dans la première joie de sa victoire, elle fut tentée d’unir tout à fait son sort à celui de l’empire. Par principe elle prêche le respect de l’autorité, par goût elle aime les puissances ; il devait donc lui être agréable d’accepter l’alliance que les princes semblaient lui proposer. Constantin, Gratien, Théodose, Honorius se firent de si bonne grâce ses défenseurs, ils lui rendirent tant de services, qu’elle s’accoutuma peu à peu à compter sur l’aide du pouvoir. Après un siècle écoulé dans cette entente réciproque, l’habitude en était prise, l’alliance semblait définitive, et il est vraisemblable que même les plus grands évêques de ce temps, les plus convaincus de la fragilité des choses humaines et de l’avenir réservé au christianisme, avaient quelque peine à se le figurer vivant sous une autre domination que celle des empereurs romains. Mais l’Église ne se livre jamais entièrement. Son union avec l’empire, quelque intime qu’elle fût, n’allait pas jusqu’à le suivre dans sa chute. Elle savait qu’elle devait lui survivre, et quel rôle lui était réservé dans ce désastre, qu’elle aurait voulu conjurer. « Au milieu des agitations du monde, disait saint Ambroise, l’Église reste immobile ; les flots s’agitent sans l’ébranler. Pendant qu’autour d’elle tout retentit d’un fracas horrible, elle offre à tous les naufragés un port tranquille où ils trouveront le salut. » Les choses se sont passées exactement comme le prédisait saint Ambroise.

On a vu qu’elle a mis une trentaine d’années à se résoudre à la chute de l’empire. Trente ans, ce n’est guère ; mais les événemens étaient préparés depuis longtemps : ils ont marché très vite. D’ailleurs, dans l’évolution qu’elle a faite, ce n’est pas elle qui a donné l’impulsion ; elle l’a suivie. L’exemple lui est venu des divers peuples dont l’empire se composait. Ils n’aimaient pas les barbares, je crois l’avoir montré, et les ont vus venir avec effroi. Mais, après tout, aucun d’eux n’était Romain d’origine ; ils l’étaient devenus parce que Rome leur donnait la prospérité et la paix. Le jour où elle cessa de les protéger, son pouvoir n’eut plus de raison d’être. L’unité, que les légions ne pouvaient plus défendre, fut rompue, et chacun alla de son côté. L’Église a fait comme eux, et dans ce grand désastre, qu’elle sentait sans remède, quand elle a vu que toute résistance était devenue inutile, elle n’a pris conseil que de son intérêt.

Mais cet intérêt s’est trouvé d’accord avec celui de l’humanité ; en songeant à elle, elle a servi tout le monde. Si le clergé, fidèle à ses premières préférences, enfermé dans ses souvenirs, avait gardé en face des nouveaux maîtres une attitude de mécontent, ils auraient échappé à son influence. C’est en se mêlant à eux qu’elle a fini par les dominer. Dans le mélange qui s’est fait, ce sont, comme toujours, les plus éclairés, les plus habiles qui l’ont emporté sur les autres, et l’élément latin a gardé la meilleure part, ce qui fut une grande victoire [10]. Je doute beaucoup qu’Orose et Salvien aient clairement aperçu toutes ces conséquences. Cependant un instinct, qui ne les trompait pas, les avertissait que l’Église, dans ce désastre, devait séparer sa cause de celle de l’empire. Le premier, en faisant remarquer que les barbares étaient susceptibles de se civiliser et que déjà, en quelques années, ils semblaient prendre des mœurs et des habitudes nouvelles ; l’autre, en exagérant leurs vertus et les relevant par le tableau des vices de l’ancienne société, encourageaient tous deux l’Église à leur tendre la main. Elle l’a fait, mais seulement après que toute résistance fut devenue impossible. Elle n’a donc pas trahi l’empire, comme on l’a dit, puisqu’il avait retiré ses légions et livré les malheureuses provinces à l’ennemi. En abandonnant Rome, lorsqu’elle vit qu’elle était perdue et désertait la lutte, elle sauva au moins de la civilisation romaine ce qui pouvait en survivre.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 15 janvier et du 1er mars.
  2. . Une seule fois saint Augustin a parlé sévèrement d’un acte de l’autorité impériale. Un de ses amis, le comte Marcellinus, qui l’avait aidé dans l’affaire des Donatistes, venait d’être jugé et exécuté à la suite d’intrigues de cour, pour des crimes imaginaires. Saint Augustin en fut très affligé ; mais, même en cette occasion, son blâme n’est pas remonté jusqu’à l’empereur.
  3. C’est du reste à peu près ce que Tacite fait dire à Galgacus. Le chef Breton n’hésite pas à traiter les Romains de Ravagewrs de l’univers.
  4. Il faut voir par quels tours de force il a essayé de prouver que les princes qui ont persécuté le christianisme ont toujours mal fini. Il triomphe avec Néron et Valérien ; mais Trajan le gène un peu : comment expliquer qu’il ait remporté tant de victoires après avoir fait mourir saint Ignace ? Il s’en tire en disant que sa punition a été de n’avoir pas d’enfans, tandis que Théodose, qui a protégé les chrétiens, en a laissé deux, qui lui ont succédé. — Hélas ! ces enfans étaient Arcadius et Honorius ! — Orose éprouve aussi quelque embarras de la mort misérable de Gratien, le disciple et l’ami de saint Ambroise, qui ne faisait rien que par ses conseils. Il ne trouve d’autre raison pour justifier la Providence, qui l’a laissé assassiner, que de rappeler qu’il a été bien vengé par Théodose, ce que Gratien aurait trouvé sans doute une compensation fort insuffisante. Bossuet, qui s’inspire souvent d’Orose, est beaucoup plus sage que lui, quand il dit : « A la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n’est point arrivé de grand changement qui n’ait eu sa cause dans les siècles précédens. »
  5. C’est Salvien lui-même qui le dit : Malos esse servos ac detestabiles satis certum est.
  6. Nous avons à ce propos un aveu très curieux dans le petit poème de Paulin de Pellaque j’ai cité tout à l’heure. En confessant les fautes de sa jeunesse, il nous dit : « Je contins mes désirs, je respectai toujours la pudeur. Jamais je n’acceptai l’amour d’une femme libre, quoiqu’il me fût plus d’une fois offert. Je me contentai de celui des femmes esclaves qui étaient au service de ma maison. » Il ajoute que de cette façon il ne commettait pas de crime et sauvait sa réputation.
  7. Injusti sunt barbari, et nos hoc sumus. Nous le somme ? . On voit que, dans ce latin, le français commence.
  8. Nous serions d’abord tentés de croire que cette idée que les barbares sont des fléaux de Dieu, chargés d’exécuter ses desseins, est uniquement chrétienne ; mais nous la trouvons déjà chez Claudien.
  9. Il est difficile de savoir ce que pensaient, ce que souhaitaient la populace des villes et les serfs des campagnes. Chez eux, la civilisation romaine n’était qu’à la surface, et il leur devait être assez indifférent d’en perdre les bienfaits. Il est fort possible qu’ils aient peu regretté un pouvoir qui les tenait dans l’ordre et qu’ils aient vu quelquefois avec plaisir des bouleversemens qui leur donnaient l’occasion de quelques coups de main avantageux.
  10. Diez estime que le français ne contient pas plus de sept cent cinquante mots d’origine germanique, et, ce qui est plus important, que la grammaire des races victorieuses n’a exercé aucune influence sur la grammaire française. Ce résultat est dû en grande partie à l’Église, qui continua à parler latin. En général, les vaincus apprenaient peu la langue du vainqueur. Fortunat fait de grands complimens à ceux qui la savent, ce qui prouve qu’ils devaient être très rares. Au contraire, tous ceux qui, parmi les Francs, voulaient obtenir des dignités ecclésiastiques, se faire prêtres ou moines, étaient forcés d’apprendre le latin.