Études littéraires, t1, 1890/Études sur Calvin

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Études littéraires
Librairie F. Rouge (p. 3-122).

ÉTUDES SUR CALVIN



I


Nous venons un peu tard entretenir nos lecteurs de Calvin, à propos de la nouvelle édition de ses Commentaires, et du recueil complet de ses Lettres françaises, publiées pour la première fois par les soins éclairés de M. Jules Bonnet. Aussi ces deux publications ne sont-elles pour nous qu’un prétexte ; c’est de Calvin lui-même que nous voulons parler. Or il n’est jamais trop taixi pour parler de ces grands hommes, dont le nom brille au-dessus de tous les autres et marque une époque dans l’histoire. Depuis un siècle on étudie Voltaire et Rousseau ; il y en a trois qu’on discute sur Luther et sur Calvin ; il y en a dix-huit qu’on approfondit Aristote et Platon. C’est là le privilège du génie : sa pensée est de tous les temps, parce qu’elle représente la pensée de l’humanité ; elle offre un sujet de méditation qui ne saurait ni s’épuiser ni vieillir.

Les Commentaires sur le Nouveau-Testament ont été publiés par Calvin lui-même. Lus au seizième siècle de tous les chrétiens réformés, ils le sont encore aujourd’hui des hommes qui s’occupent d’une manière spéciale de travaux théologiques. L’édition actuelle n’est qu’une reproduction exacte de celle qui fut imprimée à Genève par Conrad Badius, en 1561. L’orthographe même en a été respectée. C’est donc tout simplement une édition moderne, faite avec soin, et d’un format plus commode que les autres. Peut-être aura-t-elle l’avantage de procurer à Calvin de nouveaux lecteurs parmi les hommes qui aiment les ouvrages sérieux, mais qui reculent devant un in-folio chargé de poussière. Ce serait sans doute la meilleure récompense à souhaiter aux éditeurs.

La publication des Lettres françaises de Calvin a une toute autre importance ; c’est une collection en grande partie nouvelle. Sur deux cent soixante-dixhuit lettres, cent soixante-dix étaient demeurées inédites. C’est en outre un recueil dont la lecture est du plus haut intérêt ; il s’y reflète, comme le dit M. Bonnet, toute une vie et toute une époque d’une saisissante grandeur. Calvin s’y dévoile en entier, avec l’inflexibilité de son âme austère et l’incroyable énergie de sa conviction. Si vous voulez savoir ce c’est qu’un homme convaincu, lisez les lettres de Calvin. Il croit et il faut qu’il parle, et il parlera toute sa vie. Epuisé par la souffrance, accablé de soucis et de douleurs, il se traînera jusqu’à sa chaire, et il parlera d’une voix affaiblie peut-être, mais plus ferme que jamais ; il mourra comme doit mourir un apôtre, en parlant. Pour lui le silence serait un crime. — Mais nous essaierons plus tard d’étudier le caractère de Calvin ; disons seulement que pour bien connaître cet homme de fer, il faut lire sa correspondance. Mieux que toute autre chose elle nous explique ses succès et ses fautes. Je dis qu’elle les explique ; mais je n’ajouterai pas, comme le fait entendre M. Jules Bonnet, qu’elle nous dispose à l’indulgence. Plus on verra de près le réformateur de Genève, plus on admirera, et plus aussi on s’étonnera.

Les lettres d’un homme de génie sont toujours précieuses ; mais celles des hommes du seizième siècle ont pour l’historien une valeur toute particulière. De nos jours, un commerce épistolaire a quelque chose de plus intime. Les moyens de publicité sont devenus si nombreux, les journaux colportent si régulièrement toutes les nouvelles, qu’on ne les demande plus aux amis éloignés. C’est aux dépens de la correspondance particulière que les journaux ont pris tant de place dans notre vie intellectuelle. Au seizième siècle il n’en était pas ainsi. Lorsque Calvin écrivait à Farel, à Viret ou à Mélanchton, c’était pour leur annoncer les progrès ou les revers, pour leur apprendre les nouvelles de l’œuvre commune, autant que pour jouir des charmes de l’intimité. Les vrais journaux de l’époque sont donc dans les lettres de ces grands hommes. Voilà ce qui en fait l’importance historique.

Aussi, en livrant à la publicité les lettres de Calvin, M. Bonnet a-t-il rendu un grand service à la science ; mais il a de plus payé une vieille dette d’honneur de la Réformation, puisqu’il a satisfait au dernier vœu de Calvin. Qu’il achève donc l’œuvre qu’il a commencée. Après les lettres françaises, nous attendons les lettres latines, dont le recueil, publié en 1575, est fort incomplet. Je n’ai qu’un regret : c’est qu’on n’ait pas fondu en une seule ces deux publications. On a pensé, dit-on, en détachant les lettres françaises, à l’édification des chrétiens. Je crains, comme l’ont déjà fait remarquer des juges plus compétents, que ce ne soit un sacrifice mal entendu de l’intérêt scientifique à l’intérêt religieux. Les lettres de Calvin sont un monument historique. C’est ainsi qu’il fallait les envisager, sauf à en faire plus tard un choix pour servir à l’édification.

Mais je n’insiste pas sur ce détail. Je veux parler de Calvin lui-même ; je veux étudier en lui l’homme, l’écrivain et le penseur. Peut-être me demandera-t-on si l’on peut en dire quelque chose de nouveau après tant de critiques distingués, Mignet, Bretschneider, Guizot, Sayous, et tous ceux que je ne nomme pas. Je n’en saurais douter. L’étude d’un seul homme est peut-être aussi riche que celle de l’homme en général. Au sein de l’humanité, chaque homme est un monde à part ; c’est un infini dans un autre infini. Dans un semblable champ d’études, la moisson n’est jamais enlevée : même après les faucheurs il y reste des épis à couper.

Nous avons trop peu de détails sur les premières années de Calvin. Il naquit à Noyon en 1509. Sa mère l’éleva dans les préceptes de la piété. Sa jeunesse ne fut marquée par aucun de ces écarts qui signalent si souvent l’enfance du génie. Il n’eut pas à se repentir, comme Th. de Bèze, de ses Juvenilia. La force, qui s’annonce à l’ordinaire par des excès, se révéla chez Calvin par la constance de sa soumission. Il fut dès le collège l’homme de la discipline et du devoir. Timide et quelque peu gauche (subrusticus), il n’était hardi que s’il avait la règle pour lui. Au dire de Th. de Bèze, plusieurs de ses camarades de classe lui rendaient le témoignage d’avoir été le sévère censeur de leurs vices. Ainsi se montra dès l’abord son inébranlable fermeté, qui reposa toujours sur l’énergie du sentiment moral, et sans doute aussi sur l’absence de certaines passions.

Son père le destinait à l’état ecclésiastique. Grâce à de puissants protecteurs, il obtint dès l’âge de douze ans un bénéfice. A dix-huit il fut nommé curé de Pont-l’Evêque : « Ainsi, dit un docteur de Sorbonne, bailla-t-on les brebis à garder au loup. » Mais c’était un loup bien innocent. À cette époque Calvin était très bon catholique ; il ne connaissait qu’une chose, la règle de l’Église, et il s’y soumettait avec autant de docilité qu’il se soumit plus tard à la règle qu’il chercha dans l’Evangile. Il détestait les nouveautés, c’est lui qui nous l’apprend ; il ne voulait pas même qu’on lui en parlât ; il s’y opposait avec énergie et passion.

Au reste, Calvin ne fut prêtre que de nom ; il eut le bénéfice sans la charge. Son père s’apercevant que les avocats s’enrichissaient plus sûrement que les ecclésiastiques, lui ordonna d’abandonner l’étude de la théologie pour celle du droit. Calvin obéit à regret, mais sans réserve. Il étudia le Digeste avec autant d’ardeur que les Décrétales. Il écouta Pierre de l’Estoile, qui professait à Orléans ; il suivit à Bourges les leçons d’André Alciat ; il se lia intimement avec Melchior Wolmar, qui lui apprit le grec, et se fit remarquer de tous, au dire d’un de ses détracteurs, par un esprit actif et une forte mémoire, avec une grande dextérité et promptitude à recueillir les leçons et les propos qui sortaient es disputes de la bouche de ses maîtres, qu’il couchait après par écrit avec une merveilleuse facilité et beauté de langage, faisant paraître à tous coups plusieurs saillies et boutades d’un bel esprit.

A partir de l’année 1529 jusqu’en 1539, c’est-à-dire pendant un espace de trois ans, nous n’avons presque aucun détail sur Calvin. Cette lacune est infiniment regrettable, car c’est vers la fin de cette période qu’il faut, selon toute probabilité, placer sa conversion. Il est donc impossible de suivre pas à pas les progrès du jeune réformateur, impossible d’observer la lutte dont son âme fut le théâtre, et qui préluda à sa grande lutte sur le grand théâtre du monde. Nous verrons plus tard comment il a convaincu les autres ; nous ne pouvons que deviner comment il a été convaincu lui-même.

Dans l’opinion commune, on se fait de la conversion de Calvin une toute autre idée que de celle de Luther. On se le représente studieusement penché sur sa bible, méditant à la clarté de sa lampe, et, par la seule force de son intelligence, sans grands élans de passion, avec quelque anxiété peut-être, mais sans aucun de ces rudes combats qui laissent une trace ineffaçable, arrivant en peu de temps aux croyances qu’il soutint dès lors envers et contre tous.

C’est là le Calvin de la tradition. Nous l’acceptions comme le véritable Calvin, lorsque, il y a quelques mois, nous fûmes un instant ébranlé par un article de M. Louis Bonnet, pasteur à Francfort, inséré dans la Revue chrétienne, M. Louis Bonnet, profitant de rares aveux échappés à Calvin dans la préface du Commentaire sur les Psaumes et dans la Réponse à Sadolet, essaie de rapprocher la conversion de Calvin de celle de Luther. Il prend pour épigraphe ces paroles du réformateur de Genève, non sine gemitu ac lacrymis ; et il en fait le fond de toute son argumentation. Il y a, je l’avoue, dans ces quelques pages, où Calvin fait un retour sur lui-même, des aveux assez frappants et dignes d’etre relevés :

Toutes fois, dit-il en s’adressant a Dieu, que je descendais en moi ou que j’élevais le cœur a toi, une si extrême horreur me surprenait, qu’il n’était ni purifications, ni satisfactions qui m’eu pussent aucunement guérir. Et tant plus que je me considérais de pres, de tant plus aigres aiguillons était ma conscience pressée.[1]

Et plus loin :

Moi donc (selon mon devoir), étant véhémentement consterné et éperdu pour la misère en laquelle j’étais tombé, et plus encore pour la connaissance de la mort éternelle qui m’était prochaine, je n’ai rien estimé m’etre plus nécessaire, après avoir condamné en pleurs et gémissements ma façon de vivre passée, que de me rendre et retirer en la tienne.

Voilà, semble-t-il, des paroles assez fortes, et cependant nous persistons à croire au Calvin de la tradition.

Il est clair que nul n’abandonne la foi de ses pères, la foi de son enfance, sans une lutte intérieure ; il est clair qu’on n’arrive jamais à une ferme conviction sans combat : « Pour être convaincu, a dit un « homme d’un esprit excellent, M. Vinet, il faut avoir été vaincu. » Il est clair qu’on ne se décide pas à défendre au péril de ses jours une doctrine persécutée comme on se prépare à soutenir des thèses académiques. Il est clair enfin que, lorsqu’il s’agit de choses aussi graves, lorsqu’il s’agit de notre avenir sur la terre et de notre avenir dans l’éternité, l’incertitude de l’esprit entraîne le trouble du cœur. Toute grande vie d’apôtre, toute vie de dévouement a d’ailleurs son heure suprême, sa crise tragique où s’accomplit dans l’âme du martyr un premier et redoutable sacrifice. C’est saint Paul sur le chemin de Damas, c’est Luther dans sa cellule ; c’est le Christ au jardin des Oliviers. Ceux qui paraissent avoir le moins connu ces ineffables angoisses, ceux qui paraissent s’être soumis sans peine, ceux-là même ont eu aussi leur moment de révolte intérieure ; ils ont eu aussi, dans une certaine mesure, leur sacrifice à consommer. On le retrouve, ce sacrifice, même dans la vie d’un Bourdaloue, même dans celle d’un Calvin.

Voilà tout ce qu’il y a de commun entre le noviciat de Calvin et celui de Luther. Ils ont l’un et l’autre lutté avant de se soumettre : c’est le cas de tout chrétien. Mais quelle différence I Pour Luther c’est un combat qui présente un degré de violence presque inouï. Jamais âme plus forte ne fut plus profondément bouleversée. Plus d’une fois on le trouva étendu sans mouvement sur sa couche ; sa vie même fut en danger. Qu’il y a loin de ces accès de douleur et de passion aux larmes que Calvin répand sur sa bible, selon son devoir ! Il ne lui en reste pas un de ces terribles souvenirs qui poursuivent comme poursuit un remords ; il ne les rappelle que dans de rares occasions, quand il y est forcé par les circonstances ; encore le fait-il avec calme, sans qu’on sente frémir tout son être. On nous dit qu’il était sobre et réservé de paroles, on nous dit qu’il ne parlait pas volontiers de lui-même ; mais s’il eût souffert ce que Luther souffrit, il en parlerait bien autrement. Il est des douleurs sur lesquelles il est impossible de se taire, si profonde est la trace qu’elles creusent dans l’âme. Calvin a sans peine gardé un silence presque absolu sur ses combats intérieurs ; cela seul empêche de les comparer à ceux de Luther.

Le noviciat de Calvin fut donc moins orageux ; aussi dura-t-il moins longtemps. La résistance étant moins opiniâtre, le combat fut moins vif et plus court. Luther se débattit pendant plus de deux ans sous les étreintes du doute. Calvin, au contraire, n’étudiait pas encore depuis un an les livres sacrés, et déjà tous ceux qui étaient avides de la pure doctrine venaient à lui pour s’instruire. Ainsi, à peine néophyte il est déjà docteur : « Dieu, dit-il, par une conversion subite, plia mon âme à la docilité. »

Voici comment nous nous figurons l’histoire intime de la conversion de Calvin. Jusqu’à l’âge de vingt-trois ans, ou à peu près, Calvin resta bon catholique. Les supplices qu’il vit se multiplier à Paris ne durent pas le troubler beaucoup plus que celui dont il chargea volontairement sa conscience en immolant Servet. Les discussions qu’il entendit, les raisons sur lesquelles s’appuyaient les protestants, la démoralisation du clergé catholique, étaient de nature à l’ébranler davantage. Aussitôt qu’un doute sérieux eut pénétré dans son esprit, il dut songer à le dissiper. Il n’avait pour cela qu’un moyen, l’étude attentive de la première des traditions chrétiennes, celle qui est écrite dans les Livres saints. Il le comprit et renonça à toutes les sciences humaines pour se donner entièrement, selon l’expression de Th. de Bèze, à la théologie et à Dieu. C’est là le moment critique dans la vie de Calvin, le moment de l’incertitude et de l’anxiété. C’est alors qu’il gémit et qu’il pleure ; c’est alors qu’il est saisi d’horreur, et que ni purifications, ni satisfactions ne peuvent en aucune manière le guérir. Mais la lumière ne tarda pas à renaître dans son esprit. Il avait détesté l’hérésie protestante comme une nouveauté ; la lecture de la Bible lui montre tout à coup que c’est le catholicisme qui est une hérésie nouvelle. Aussitôt il prend son parti. La règle apparaît de nouveau claire à ses yeux, et la paix rentre dans son âme. Il est protestant, il sera réformateur. Sa camère se décide dans ce seul instant, subita conversione.

Nous ne nous étendrons pas avec le même détail sur tous les événements de sa vie. Notre, but n’est pas de faire une longue et savante biographie de Calvin, mais bien d’étudier son caractère et son œuvre. Nous ne voulons nous arrêter que sur ce qui y touche le plus directement.

On sait comment, peu de temps après sa conversion, Calvin fut obligé de quitter Paris, pour avoir travaillé au discours de Nicolas Copp, qui, en sa qualité de recteur de l’Université, avait parlé des affaires de la religion plus avant et purement que la Sorbonne et le Parlement ne trouvaient bon.[2] On sait aussi comment il alla chercher dans le midi de la France un asile contre la persécution. Après cette première fuite, dans laquelle il rencontra, dit-on, Rabelais déjà célèbre ; après être revenu à Paris, où il s’opposa à l’hérésie naissante de Servet ; après un nouveau séjour à Orléans, où il publia son Traité de la Psychopannychie, contre le sommeil des âmes après la mort, il s’arrêta enfin à Bâle, d’où il adressa au roi de France son Institution chrétienne. Cette grande œuvre terminée, Calvin se remit en route. Il alla à Ferrare ; il revint à Bâle et à Strasbourg ; il retourna à Noyon pour mettre ordre à ses affaires, puis il repartit pour Bâle, qui fut comme son pied-à-terre pendant deux années de voyages continuels. Ce fut en revenant de Noyon à Bâle qu’il passa par hasard à Genève, faisant un grand détour, pource qu’à cause des guerres le droit chemin était fermé. — Il ne songeait pas à y séjourner ; il voulait même y passer incognito, mais une indiscrétion révéla sa présence. Aussitôt Farel va le voir et l’invite à rester à Genève, où la cause de la réformation réclamait le zèle et les lumières d’un serviteur de Dieu tel que lui. Calvin s’excuse : il aime les études solitaires, il veut augmenter ses connaissances, sa timidité le rend peu propre aux agitations de la lutte ; ne peutil pas d’ailleurs servir Dieu en éclairant le monde par ses écrits tout aussi bien qu’en se jetant à corps perdu dans la mêlée ?

Là-dessus, dit Calvin, Farel, tout brûlant d’un zèle incroyable d’avancer l’Evangile, déploya toutes ses forces pour me retenir, et ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusqu’à l’imprécation, afin que Dieu maudit ma vie retirée et mon loisir, si je me retirais en arrière, ne voulant lui aider en une telle nécessité. L’effroi que j’en reçus, comme si Dieu m’eût saisi alors du ciel par un coup violent de sa main, me fit discontinuer mon voyage, en telle sorte pourtant que sachant bien quelle était ma timidité et mon humeur réservée, je ne m’engageai point à faire une certaine charge.

C’est la charge de prédicateur que Calvin refuse. Toujours préoccupé de ses études, il ne veut rester à Genève que pour y professer la théologie ; mais il se verra bientôt entraîné par une nécessité plus forte que lui, et il faudra bien, malgré qu’il en ait, qu’il descende aussi dans l’arène et qu’il devienne prédicateur. Ainsi cet homme peu fait pour le monde, qui avait toujours aimé l’ombre et le repos, mais qui ne savait pas reculer devant le devoir, se trouvera placé, comme de vive force, à la tête d’une des Églises réformées les plus importantes et deviendra le chef d’un grand parti :

Dieu, dit-il, m’a conduit en telle sorte, par divers détours, que jamais il ne m’a permis de me reposer, tant que, contre mon génie, j’ai été tiré en une pleine lumière.

On a beaucoup admiré l’habileté de Calvin choisissant Genève pour le centre de ses opérations, et se préparant à diriger de là les efforts combinés du protestantisme. Si habileté il y a, c’est au hasard ou à la Providence qu’il en faut faire hommage. Calvin n’a rien calculé, il n’a rien prévu ; il a tout fait pour éviter la mission qui lui était réservée ; mais après l’avoir acceptée, il a aussi tout fait pour la remplir. C’est toujours l’homme du devoir. Son premier pas dans la carrière qui doit le conduire à la gloire et à la puissance, son premier pas est un sacrifice.

Calvin s’établit donc à Genève. Avant de l’y voir agir, il est nécessaire de rappeler en quelques mots l’histoire des partis qui divisaient cette petite et glorieuse cité.

Genève avait, au commencement du seizième siècle, une constitution mixte qui partageait le pouvoir entre l’évêque, le vidame[3] et les syndics. La souveraineté de l’évêque, les prérogatives du vidame et les franchises du peuple se faisaient mutuellement contre-poids. Une semblable constitution, comme le fait observer M. Mignet, ne pouvait donner à Genève qu’une existence longtemps troublée, une souveraineté incertaine, une liberté combattue.

Deux fois par an tous les citoyens étaient rassemblés pour délibérer sur l’état public et sa réformation, ce qui était pour garder l’évêque de tyrannie et le petit conseil d’oligarchie.[4] — Mais c’était dans les projets ambitieux du vidame, qui avait la force en main, que se trouvait le plus grand danger pour la liberté de Genève. Pendant quatre siècles la bourgeoisie résista, en s’appuyant d’abord sur la maison de Savoie contre les comtes de Genevois, puis sur les cantons suisses contre la maison de Savoie. La lutte devint décisive lorsque Charles III de Savoie monta sur le trône ducal, en 1504. Il essaya tour à tour de la ruse et de la violence, et il réussit un instant, malgré l’héroïsme de Pécolat et de Berthelier, ce grand mépriseur de mort, comme l’appelle Bonnivard. Dans cette lutte, les Genevois s’étaient divisés en deux factions, celle des Eidguenots ou des Confédérés, qui succéda à la bande licencieuse des Enfants de Genève et qui s’appuyait sur les cantons suisses, et celle des Mameluz, qui trahissait l’intérêt public en faveur du duc de Savoie. Les Eidguenots, contenus pendant quelques années par les armes du duc, par sa présence à Genève et par de nombreux supplices, se relevèrent plus forts que jamais quand, vers la fin de 1525, le duc dut partir pour ses états de Piémont, où l’appelaient la bataille de Pavie et la prise de François Ier. Ce fut le signal d’une révolution complète. Le peuple de Genève assemblé conclut le 25 février 1526 un traité d’alliance avec les cantons de Berne et de Fribourg ; les Mameluz, qui s’y opposèrent, furent bannis, leurs biens confisqués, les armoiries du duc jetées au Rhône et le vidomnat aboli. Genève était affranchie.

Mais la paix ne dura pas longtemps. Comme tous les partis qui triomphent, celui des Eidguenots ne tarda pas à se diviser.

Farel était venu s’établir à Genève. C’était le plus ardent de tous les apôtres de la Réformation. Il avait quelque chose de l’éloquence populaire et de l’héroïsme de Luther. Sa voix tonnante retentissant dans les places publiques, entraînait la foule et la maîtrisait. Sa manière d’échapper au péril était de le braver. Parmi les prédicants, on l’appelait le zélé ; aux yeux d’Erasme, c’était l’audacieux et le téméraire. Il était l’homme nécessaire pour réveiller une population endormie ; mais il n’avait pas les qualités d’un chef. Présent partout à la fois, prodiguant sur tous les points son activité missionnaire, commençant l’œuvre de la réformation dans toutes les villes où il passait sans l’achever nulle part, il était dans la milice protestante un de ces hardis aventuriers qui savent harceler l’ennemi, mais qui n’entendent que la guerre de partisan.

Farel commença à prêcher à Genève en 1532. Il eut bientôt de nombreux disciples, parmi lesquels quelques-uns des bourgeois les plus influents. Ses succès alarmèrent les chanoines. Après une scène violente qui faillit lui devenir fatale, Farel dut quitter Genève. Ce début ne le découragea point : il était trop habitué à commencer ainsi. À peine sorti de Genève, il y envoya un jeune ministre, Antoine Froment, qui se fit passer pour maître d’école et continua les travaux de Farel avec prudence et bonheur. À son tour cependant, après le grand éclat de sa prédication sur la place du Molard, Froment se vit contraint de partir. Ce nouveau revers n’abattit point les Evangéliques.

Ils ne cessèrent, dit Froment, de s’assembler par les maisons et jardins, pour faire prières à Dieu, chanter psaumes, écouter l’Ecriture sainte, de sorte que la vie dissolue, fausse doctrine, superstitions et abus des prêtres, étaient déjà découverts et tournés en moquerie par le peuple, même par les femmes et petits enfants, qui commençaient à disputer contre eux et à les arguer publiquement.

Genève se trouva divisée pour la seconde fois. Aux vieilles factions des Eidguenots et des Mameluz succédèrent celles des Evangéliques et des Catholiques. Les premiers étaient soutenus par Berne, qui donnait à tous les prédicants des lettres de recommandation pour le conseil ; les seconds par Fribourg, qui n’intervenait pas avec moins de vivacité. Les uns ne demandaient, comme le font tous les partis religieux en attendant d’être les plus forts, que la liberté de prier Dieu à leur façon ; ils se tenaient sur la défensive, mais ils voyaient leur nombre s’augmenter tous les jours, et ils travaillaient avec l’ardeur et la confiance des néophytes. Les autres, comme c’est aussi le cas de toute autorité religieuse qui est ébranlée et moralement vaincue, ne répondaient à des raisons que par des cris, des violences et des anathèmes. D’abord ils coururent franchement aux armes et en appelèrent à la lutte ouverte ; puis, se sentant affaiblis, ils voulurent par de sourdes menées soulever le peuple ; enfin, dans leur impuissance, ils essayèrent du dernier argument des partis qui succombent, le poison. Au milieu de l’orage, le conseil adopta une ligne de conduite indécise, mais prudente. Il ne s’inspira que des circonstances ; il céda toujours devant le vainqueur, mais sans se faire son esclave ; il suivit toutes les fluctuations du mouvement, et se contenta d’intervenir comme une puissance conciliatrice et presque neutre. Au reste l’issue de la lutte n’était pas douteuse :

Elle était marquée d’avance par le sort des partis précédents… L’esprit de liberté et le besoin d’amélioration qui avaient donné la victoire aux Eidguenots sur les Mameluz, devaient la donner aux protestants sur les catholiques, et le parti évangélique était destiné à triompher de l’évêque, comme le parti patriote avait triomphé du duc.[5]

Nous ne raconterons pas toutes les vicissitudes de la lutte : les prises d’armes, l’inutile et pusillanime démonstration de l’évêque, les progrès successifs et constants du parti évangéhque, l’émigration des partisans les plus décidés de l’évêque, la guerre d’escarmouche que le duc de Savoie fit à Genève. Nous courons au résultat.

Le 30 mai 1535, commença une grande dispute publique. Ce n’était à vrai dire qu’une formalité. La réformation avait triomphé de fait ; il ne s’agissait plus que d’en régulariser l’établissement officiel. Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et Jean Ghapuis, dominicain de Genève, furent les champions du catholicisme ; Farel, Viret, Froment soutinrent la cause protestante. Ce fut une vraie déroute pour les catholiques, qui, au seizième siècle, n’eurent nulle part le bonheur de trouver un Bossuet pour les défendre. Pierre Garoli et Jean Chapuis donnèrent eux-mêmes l’exemple, et passèrent à l’ennemi. Le 8 août, Farel prêcha dans la cathédrale de Saint-Pierre ; le 27, le conseil abolit le culte catholique et établit dans Genève le culte nouveau d’après le rit de Berne et de Zurich. Genève était réformée.

Mais Genève n’était pas destinée à trouver la paix de sitôt. Cette seconde révolution ne devait pas être la dernière. Le parti religieux des Evangéliques se divisa comme le parti politique des Eidguenots.

Tous les Genevois avaient embrassé la Réformation, mais tous ne l’avaient pas fait dans le même esprit. Unis pour combattre la tyrannie papale, ils ne l’étaient pas pour accepter sérieusement la foi nouvelle avec ses conséquences pratiques. Les uns n’avaient secoué le joug des prêtres que pour le remplacer aussitôt par celui d’une austère discipline religieuse ; les autres n’avaient songé qu’à se débarrasser de toute espèce de frein. Les uns avaient voulu changer de servitude ; les autres jouir d’une entière liberté. Le caractère genevois n’était pas encore ce qu’il devint plus tard, comprimé par la main tenace de Calvin. Il était gai, mobile et passablement libertin. Il avait conservé au milieu de tant d’agitations ses allures franches et dégagées. Les mœurs étaient très corrompues, ce qui n’a rien d’étonnant dans une ville où, sur une population de 12, 000 habitants, il y avait eu près de 300 prêtres et moines.

Les jeunes gens menaient une vie dissipée, croyant, dit Bonnivard, que la liberté pour chacun fût de vivre à son appétit, sans loi, règle, ni compas. L’esprit qui avait animé cette joyeuse bande de bons vivants patriotes qu’on appelait les enfants de Genève subsistait aussi vivace que jamais. Les anciens Genevois tenaient à leurs plaisirs autant qu’à leur indépendance, et il était à craindre qu’ils ne tournassent contre des réformateurs trop sévères leur vieille devise de gais et bons compagnons : « Qui touche l’un, touche l’autre. »

Bonnivard, qui les connaissait à fond, qui avait été lui aussi un des libres enfants de Genève, mais à qui Berthelier avait fait comprendre que la vraie liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, si l’on ne veut ce que l’on doit. Bonnivard les a peints admirablement en quelques mots. — Dans le temps où se répandaient les semences de l’hérésie, on vint le consulter sur ce qu’il y avait à faire au sujet de ces doctrines nouvelles. Bonnivard répondit :

Vous voulez chasser les prêtres et tout le clergé papiste, et en leur lieu mettre des ministres de l’Evangile ; ce qui sera un très grand bien en soi-même, mais un grand mal au regard de vous, qui n’estimez autre bien, ni félicité, que de jouir de vos plaisirs désordonnés, ce que les prêtres vous permettent. Tout ce que Dieu a défendu, ils vous le permettent pour la pareille. Il vous défend de paillarder, jurer, ivrogner, jouer ; ils vous le permettent, sauf qu’ils ne veulent lâcher ce que le pape défend ; mais si vous aviez des prédicants, ils vous permettront ce que le pape défend ; mais ils ne feront pas le semblable des ordonnances de Dieu. Ils procureront une réformation, par laquelle il faudra punir les vices, ce qui vous fâchera bien.

Vous avez haï les prêtres pour être à vous trop semblables ; vous haïrez les prédicants pour être à vous trop dissemblables ; et ne les aurez gardés deux ans que ne les souhaitiez avec les prêtres, et ne les renvoyiez, sans les payer de leurs peines, qu’à bons coups de bâton.

Les événements vinrent bientôt accomplir la prédiction de Bonnivard. Genève n’était plus une ville papiste, mais la réforme des mœurs n’en était pas beaucoup plus avancée. Farel le sentit et entreprit courageusement de travailler à cette dernière révolution, la plus longue et la plus difficile de toutes. Mais les obstacles surgirent de toutes parts, et il dut apprendre qu’on ne change pas les mœurs d’un peuple comme on change une constitution.

Ce fut sur ces entrefaites que Calvin parut à Genève. Il était l’homme de cette œuvre nouvelle. Sur lui en retomba tout le poids ; à lui en revient toute la gloire.

La querelle s’engagea sur quelques questions de cérémonies, questions secondaires qui n’étaient qu’un prétexte. Dans le fait, Genève était pour la troisième fois divisée en deux factions, aussi acliarnées l’une contre l’autre que les précédentes. Après les Eidguenots et les Mameluz, après les catholiques et les protestants, c’étaient les libertins et les calvinistes. Calvin, pour commencer son ministère, avait dressé une confession de foi dont les Genevois avaient entendu la lecture dans le temple de Saint-Pierre et qu’ils avaient jurée. Voulant rendre le culte aussi simple que possible, il avait aboli les quatre grandes fêtes, Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte. Il avait de même aboli l’usage des fonts baptismaux et celui des pains sans levain. Sur tous ces points, il s’était montré plus rigoureux que les autres réformateurs. Les mécontents tirèrent un habile parti de cet excès de sévérité. Ils parlèrent au peuple de ses vieilles franchises ; ils se plaignirent du rigorisme de ces étrangers qui venaient commander aux enfants de Genève ; ils osèrent enfin se présenter devant le conseil, protestant qu’ils voulaient vivre en liberté et ne point être contraints au dire des prêcheurs.

Par de tels discours, ils acquirent bientôt une grande popularité.

L’Evangile, dit Calvin, consistait pour la plupart à avoir abattu les idoles et il y avait beaucoup d’hommes pervers contre lesquels moi qui estais faible et craintif, fus contraint d’arrêter des combats mortels, y engageant ma propre personne.

Ces hommes pervers, à la tête desquels se trouvaient Berthelier, Jean Philippe, Vandel et Amy Perrin, tous anciens disciples de Farel, mais surtout anciens amis des libertés genevoises, firent si bien qu’ils arrivèrent au pouvoir.

Dès lors la situation des pasteurs devint intenable. Ils eurent à combattre à la fois une population de plus en plus turbulente et le mauvais vouloir du gouvernement. Ils se virent bientôt poursuivis d’insultes et de menaces :

Les débauchés, dit Michel Rosat, allaient de nuit par ville à douzaines, avec arquebuses, qu’il débandaient au devant des maisons des ministres. Ils criaient la pétole de Dieu, se moquant de la Parole : ils menaçaient les ministres de les jeter au Rhône.

Les ministres de leur côté ne se faisaient pas faute de parler hardiment. Corault, le vieux réformateur aveugle des yeux corporels, mais clairrogant des yeux de l’esprit, comparait du haut de la chaire la république de Genève à un royaume de grenouilles. Bref, l’irritation vint à son comble lorsque Calvin et Farel eurent refusé de distribuer la cène à ce peuple qui n’en était pas digne. Le 23 avril 1538, ils furent bannis de Genève. Farel se réfugia à Neuchâtel, Calvin à Strasbourg.

Mais cet exil devait servir au triomphe définitif de Calvin. Quand les Genevois eurent secoué le joug des réformateurs, ils se jetèrent dans la licence.

On releva les baptistères, dit Michel Rosat, on dansa, joua, ivrogna, paillarda, sous ombre des cérémonies bernoises ; on alla nud par les rues avec tamboureux et fifres.

Le culte même cessa. Deux ministres qui s’étaient montrés plus faciles sur la question des cérémonies, et qui étaient restés en fonctions après le départ de Calvin, quittèrent la ville, ne pouvant plus supporter une si honteuse dissolution. En même temps, par une réaction bien naturelle, les catholiques retrouvèrent quelque crédit. Le cardinal Sadolet jugeant le moment favorable pour arracher Genève à la réforme, écrivit au conseil et au peuple une lettre habile et caressante. Il n’y procédait point par subtiles, ardues et épineuses disputations, il parlait de la splendeur de l’église, du respect qui lui est dû, de l’humilité qui sied aux croyants, et rendait responsables ceux qui avaient trompé Genève par une fausse usurpation du nom de doctrine et sapience, de tous les malheurs de cette ville et du schisme de l’église :

Vérité est toujours une, dit-il, et mensonge est variable et divisé : La chose droite est simple, mais la tortue se fend en plusieurs parties.

C’est déjà la thèse que Bossuet renouvellera plus tard par son génie et son éloquence. — Mais, du fond de son exil, Calvin veillait sur Genève. Il écrivait à ses bien-aimés frères en notre Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de l’Église de Genève : « Ne vous déconfortez point », leur dit-il avec un accent énergique dont la vigueur est relevée par le pittoresque de notre vieux langage, « ne vous déconfortez point en ce qu’il a plu à notre Seigneur de vous abaisser pour un temps, vu qu’il n’est pas autre que l’Ecriture testifie être ; c’est qu’il exalte l’humble et contemptible de la poussière, le pauvre de la fiente ; qu’il donne la couronne de joie à ceux qui sont en pleurs et larmes, qu’il rend la lumière à ceux qui sont en ténèbres, et même qu’il suscite en vie ceux qui sont en l’ombre de la mort ». Dans le même temps il répondait au cardinal Sadolet par un de ses écrits les plus remarquables, et de telle façon que le cardinal jugea prudent de garder le silence.

Les ennemis de Calvin se perdirent eux-mêmes. Ils furent par leurs excès les premiers artisans du triomphe définitif de Calvin. Quand le désordre ne connut plus de bornes, quand les intérêts mêmes de Genève eurent été sacrifiés par les syndics à l’ambition des Bernois, les partisans des ministres exilés reprirent violemment le dessus, et Calvin fut rappelé. Ainsi triomphent tous les partis, bien moins par la force qui leur est propre que par les fautes de leurs adversaires.

Calvin hésita longtemps avant de retourner à Genève. Il savait quelle tâche l’y attendait. Ce fut un nouveau sacrifice pour lui. Il ne se résigna qu’avec déplaisir, larmes et travail d’esprit, seulement parce qu’il était à Dieu et non pas à lui-même ; mais une fois le fardeau repris, il ne l’en portera pas moins avec cette persévérance que peut seul donner le sentiment du devoir.

Mais le regard du réformateur dépassait l’étroit horizon de Genève. Sans oublier sa paroisse, sans rien négliger des soins les plus minutieux de son ministère, il aspirait dès longtemps à étendre son influence sur toute l’Europe protestante.

La Réformation était dans une époque de crise. Comme toute révolution politique, sociale ou religieuse, elle avait deux choses à faire : renverser l’édifice vermoulu de la papauté, puis élever à son tour un édifice nouveau. Luther avait été l’homme de la première partie de cette œuvre. Travailleur infatigable, il était monté à la brèche, il avait abattu, il avait foulé aux pieds toutes les vieilles idoles ; il avait démembré le patrimoine de St-Pierre ; il avait, sous mille coups répétés, entassé des ruines immenses. Sans doute, il n’avait songé à détruire que pour rebâtir aussitôt. Homme de conviction et de foi, il ne voulait point plonger le monde dans l’anarchie ; il voulait au contraire remplacer une religion corrompue par une religion épurée. Mais devant courir au plus pressé, il n’avait eu que le temps de poser quelques-unes des colonnes du temple nouveau. Il avait ébranlé jusqu’aux fondements la religion catholique, plutôt que solidement constitué la religion réformée. — Or, comme il arrive toujours dans ces époques où la société se transforme, les idées les plus hardies, les doctrines les plus étranges s’étaient fait jour de toutes parts. Certains docteurs qui n’avaient de commun avec Luther que leur haine contre Rome, cherchaient à profiter de la fermentation générale pour propager leurs théories. Partout se renouvelaient d’anciennes hérésies ; partout se divisait la phalange protestante. Il y avait guerre entre les chefs eux-mêmes, entre ceux qui par un élan spontané, avaient presque dans le même temps, commencé la lutte sur des points divers, entre ceux devant lesquels tous s’inclinaient et qui, par le droit du génie, étaient devenus les oracles de la réformation : il y avait guerre entre Zwingle et Luther. En vain Luther, par la véhémence de sa parole, cherchait à subjuguer les rebelles ; en vain Mélanchton interposait sa douceur et sa charité ; en vain Bucer s’ingéniait à combiner des formules ambiguës pour satisfaire ou pour tromper tous les partis : le protestantisme était déchiré. Terrible dans l’attaque, il semblait impuissant à se constituer. — Calvin eut l’instinct de la situation. S’emparant du flot révolutionnaire lancé par Luther, il entreprit d’en régler la marche, de le contenir, de lui dire comme le Créateur au flot de l’Océan : « Tu n’iras pas plus loin. »

C’est là l’originalité de Calvin. Luther avait renversé, Calvin releva ; Luther avait soufflé sur l’Europe l’orage de la révolution, Calvin le maîtrisa ; Luther avait été le missionnaire de la Réforme, Calvin en fut le législateur.

Il ne faudrait point sans doute, sous peine de tomber dans l’absurde, pousser cette distinction à l’extrême. Nos divisions régulières, nos abstractions logiques ne concordent jamais parfaitement avec les faits de l’histoire. En voulant donner à chacun sa place, nous la faisons toujours ou trop grande ou trop petite. Il est certain, par exemple, que Luther commença l’œuvre de Calvin, ne fût-ce qu’en traduisant la Bible, et que Calvin, de son côté continua celle de Luther. Les yeux toujours tournés vers la France, il travailla sans cesse à y propager la réforme, soit par ses lettres, soit par ses conseils, soit par ses ouvrages, soit par les nombreux ministres qu’il avait formés lui-même, et qu’il y envoya prêcher l’Evangile sous sa haute direction. Mais ce n’est là cependant que la moindre partie de son œuvre, celle qui a le moins duré, puisque la France presque entière est retournée au catholicisme. Sa mission spéciale, son grand travail fut de discipliner la Réforme.

Pour mener à bien cette tâche aussi difficile qu’importante, il fallait régler les mœurs et fixer les dogmes ; il fallait assujettir à une loi sévère non seulement la conduite, mais aussi les idées de tous les adeptes de la Réformation. C’est à quoi tendirent sans cesse tous les efforts de Calvin.

Calvin travailla à discipliner les mœurs des églises réformées en façonnant à la servitude tout d’abord celles de l’église ou de la cité genevoise : on sait que ces deux choses n’en étaient qu’une à ses yeux. Il voulut que Genève devînt la ville modèle parmi toutes les villes protestantes ; aussi profita-t-il hardiment des avantages que lui donnait son rappel. Il fixa une discipline ; il promulga de véritables lois somptuaires ; il établit un consistoire ; il lui fit donner le pouvoir de réprimer toutes les offenses à la morale chrétienne, d’abord par des peines ecclésiastiques, puis en livrant les coupables au bras séculier ; il lui fit donner en outre une espèce de pouvoir inquisitorial, pour aller de maison en maison s’assurer si la table était frugale, si les vêtements étaient modestes, si les mœurs étaient pures, en un mot, si toutes les règles étaient religieusement observées. Il affranchit l’autorité ecclésiastique de toute espèce de tutelle ; il ne laissa à l’autorité civile aucun autre droit en matière religieuse, que celui de poursuivre quiconque lui était dénoncé par le consistoire. Ainsi un désordre moral devint un crime d’état. Ainsi Genève fut une ville mise à part, une ville consacrée à Dieu et gouvernée par ses ministres ; elle porta le sceau de l’élection divine ; au milieu de ce siècle de désordre, ce fut comme une victime purifiée qu’on immolait sur l’autel du devoir. Calvin n’y rentra qu’à ce prix. Un banni de sa race ne pouvait quitter l’exil que pour régner.

Il fit plus, il chercha à établir ailleurs des institutions analogues ; il usa de toute son influence pour les faire accepter par les églises de Suisse et de France. Il réussit sur plusieurs points. La plupart des églises françaises se constituèrent, autant que le permettait la persécution, sur le modèle de l’église de Genève.

Calvin travailla à fixer les croyances des églises réformées en en faisant ressortir l’enchaînement logique. Les dogmes nouveaux qui jusqu’alors étaient restés en quelque sorte isolés, ou qui avaient été simplement rapprochés, plutôt que rigoureusement enchaînés les uns aux autres, formèrent enfin un ensemble imposant, une doctrine, un système. Sur les questions litigieuses, sur celle de la Sainte-Cène par exemple, Calvin suivit entre Luther et Zwingle une voie moyenne, non point par accommodement, mais par une conséquence assez naturelle de ses principes. Il ne fut excessif que sur un point ; mais c’était le nerf de tout son système, c’en était le principe et la conséquence, l’anéantissement absolu de la liberté humaine. C’est dans le livre de l’Institution que les dogmes du protestantisme sont ainsi rassemblés en un corps de doctrine dont toutes les parties sont dans la plus étroite liaison. Calvin se plut à perfectionner cet ouvrage célèbre. Il en donna luimême de nombreuses éditions. Il n’est aucun écrit auquel il ait travaillé avec une constance plus opiniâtre. Jusqu’à ses derniers jours, il y revint sans cesse, corrigeant, ajoutant, et comme convaincu que dans ce livre était renfermé le secret de son empire. [6] Il y était renfermé, en effet. Cet ouvrage est le vrai centre de toute son œuvre : tous les autres s’y rapportent : ses opuscules servirent à le défendre ; ses sermons à l’expliquer ; ses Commentaires à l’appuyer sur l’interprétation des livres saints. C’est aussi le monument le plus considérable de la foi et de la science chrétiennes au XVIe siècle. Ce fut à cette époque le livre par excellence, la Bible du protestantisme ; j’entends du protestantisme positif, non de celui qui se bornait à protester, mais de celui qui aspirait, comme toute religion sérieuse, à fonder sur la terre un royaume de Dieu.

Mais Calvin rencontra de toutes parts des obstacles et des adversaires. C’étaient les gouvernements des villes suisses, celui de Berne surtout, qui repoussa constamment toute discipline ecclésiastique ; c’étaient d’anciens patriotes genevois qui ne pouvaient permettre que Genève se peuplât d’étrangers et perdît sa nationalité ; c’étaient ceux que l’histoire a flétris du nom de Libertins, et dont le crime est surtout d’avoir trop aimé le plaisir pour porter patiemment le joug du plus rigide des réformateurs ; c’étaient enfin ceux qui repoussaient sa doctrine, les catholiques d’abord, mais surtout ceux qui, dans quelque heu que ce fût du monde protestant, allaient semant l’hérésie. La plupart de ses opuscules, ainsi que l’a remarqué M. Guizot, sont dirigés non point contre les papistes, mais contre les erreurs détestables de Michel Servet, espagnol, contre les calomnies de Joachim Westphal, contre les fumées de Heshusius, contre un certain hélistre nommée Antoine Catelan, tous propagateurs de doctrines suspectes ou franchement hérétiques. Ce fait seul suffirait à marquer la différence des rôles de Luther et de Calvin.

En homme qui avait mesuré d’avance toutes les difficultés de sa tâche, et que la multiplicité des obstacles ne pouvait ni embarrasser ni décourager, Calvin fit face à tous ses ennemis à la fois. Sa vie entière fut un combat. Gardien jaloux de la discipline et de l’orthodoxie, il fit jour et nuit sentinelle, veillant à la pureté des mœurs et à la pureté de la doctrine. Aussi, tant qu’il vécut, jamais loup déguisé n’enti’a dans la bergerie sans être promptement découvert et dénoncé.

Nous ne saurions entrer dans les détails de cette guerre longue et variée. Nous n’en raconterons qu’un épisode, mais le plus marquant de tous, celui qui révèle le mieux le caractère de Calvin.

Vers la fin de juillet 1553, Michel Servet entrait furtivement à Genève et descendait à l’hôtellerie de la Rose. C’était un homme d’esprit, savant, et dont le génie indépendant n’était pas fait pour un siècle d’intolérance. C’était un de ces fous dont parle le chansonnier, que la société repousse parce qu’ils ne savent pas s’aligner au cordeau, mais qui n’en découvrent pas moins tantôt un nouveau monde comme Colomb, tantôt la forme de notre globe comme Galilée, tantôt la circulation du sang comme Servet. Si on ne le connaît que par la réputation que lui a faite Calvin, on ne le connaît pas du tout. Ses idées ne sont ni d’un ignorant, ni d’un fanatique. Elles témoignent d’un esprit supérieur, qu’égare parfois une imagination inquiète et ardente, mais dont les libres aspirations dépassent le cercle étroit de Genève et de Rome. Servet était depuis longtemps connu de Calvin. Ils s’étaient déjà rencontrés à Paris ; plus tard une correspondance s’était établie entre eux. En 1546, Servet avait envoyé à Calvin un volume de ses Rêveries, comme les appelle le réformateur, et lui avait en même temps demandé la permission de s’établir à Genève. Calvin s’y montra peu disposé : « Je ne veux pas y engager ma parole, écrivait-il à Viret, car s’il venait, je ne souffrirais pas, pour peu que mon autorité eût d’influencé, qu’il s’en allât vivant. » Vœu qu’il accomplit huit ans plus tard.

Genève était donc pour Servet une ville ennemie. Que venait-il y faire ? S’il faut l’en croire, il y passait par hasard et en grand secret, fuyant la condamnation qui le frappait en France ; mais peut-être y étaitil attiré par l’espoir de combattre avec succès son adversaire dans la ville même où celui-ci régnait.[7]

Genève, en effet, supportait impatiemment la tyrannie religieuse de ses pasteurs. Le parti des libertins ou des méchants, selon Th. de Bèze, recruté de tous les amis de la liberté et de tous les amis de la licence, avait audacieusement relevé la tête. Amy Perrin, après avoir longtemps recherché l’amitié du réformateur, sans doute parce qu’elle pouvait servir à ses projets ambitieux, lui avait voué une haine éternelle, depuis que le consistoire, à la demande de Calvin, avait frappé sa femme et son beau-père. Premier syndic et capitaine-général, fort de son autorité, de sa popularité, de sa fortune, il faisait à Calvin une guerre de jour en jour plus ouverte. Déjà le peuple s’était prononcé en faveur de Perrin. Plusieurs de ses ennemis avaient été exclus du Petit conseil. Les réfugiés, dont le nombre était considérable, et qui tous étaient dévoués à Calvin, avaient été désarmés. Mais Calvin ne plia pas devant l’orage ; il frappa les plus grands coups au moment où chancelait son pouvoir. Il répondit aux menées de ses adversaires en faisant excommunier Philippe Berthelier, le fils du martyr, le chef aimé de la libre jeunesse genevoise, et son adversaire le plus redoutable après Perrin. Ce coup d’audace fit grand bruit. Perrin voulut en profiter. Il songea à faire casser par le conseil la décision du consistoire, et à priver celui-ci du droit d’excommunication. C’était enlever à l’autorité religieuse la plus importante de ses prérogatives ; c’était abaisser l’Eglise devant l’état ; c’était renverser l’œuvre de Calvin. La position de Calvin devenait ainsi de jour en jour plus difficile.

Depuis quatre ans, écrivait-il en 1553, les méchants ont tout fait pour amener peu à peu le renversement de cette Église, déjà bien imparfaite. Dès l’origine, j’ai pénétré leurs trames. Mais Dieu a voulu nous punir, né pouvant nous corriger. Voici deux ans que notre vie se passe comme si nous étions au milieu des ennemis les plus déclarés de l’Evangile.

Dans de telles circonstances, l’arrivée de Servet à Genève fut pour le réformateur une nouvelle entrave et l’occasion d’une nouvelle victoire.

Servet habitait déjà depuis plus de quinze jours l’hôtellerie de la Rose, lorsqu’il lui prit fantaisie, dit-on, d’aller au temple écouter une prédication. Il y fut reconnu. Calvin qui en fut aussitôt informé, réclama énergiquement auprès de l’un des syndics pour qu’il fit arrêter ce grand sematteur d’hérésies. Sa requête fut accueillie. Le jour même, le 13 août 1553, Servet fut conduit en prison. Cette démarche multipliait les difficultés déjà nombreuses qui entouraient Calvin ; mais il n’hésita pas un instant. Il comprit que supporter la présence de Servet à Genève, c’était signer sa propre abdication, en renonçant à son rôle de grand-maître de l’orthodoxie protestante ; tout comme plier devant le Petit conseil ou devant la faveur populaire qui protégeait Berthelier, c’eût été signer son abdication en renonçant à son rôle de grand-maître de la discipline morale. Or, Calvin, le représentant de Dieu, ne pouvait pas abdiquer. Il résolut de mener les deux luttes de front.

Les lois de Genève statuaient que dans toute cause criminelle, l’accusateur devait se constituer prisonnier avec le prévenu, pour subir la peine qu’aurait méritée celui-ci, si la fausseté de l’accusation venait à être démontrée. Calvin ne pouvant abandonner ses fonctions pour s’enfermer avec Servet, engagea un de ses disciples qui lui servait de secrétaire intime, Nicolas de la Fontaine, à se porter officiellement partie criminelle contre l’hérétique. Nicolas de la Fontaine y consentit, et dans un acte d’accusation rédigé par Calvin, il demanda que Servet fût examiné sur divers points de doctrine, sur le dogme de la Trinité, sur la nature de l’âme, sur l’impeccabilité des enfants et sur le baptême. Après les griefs théologiques, il s’en trouvait un d’une autre sorte :

Item, porte le factum de de la Fontaine, qu’en la personne de M. Calvin, ministre de la parole de Dieu en cette Église de Genève, il a diffamé par livre imprimé la doctrine qui s’y prêche, prononçant toutes les injures et blasphèmes qu’il est possible d’inventer.

Dans une enquête préliminaire, Servet répondit en désavouant quelques-unes des opinions qui lui étaient imputées, en acceptant la responsabilité de quelques autres, et en accusant à son tour Calvin d’errer « en beaucoup de passages ».

Après quelques séances dans lesquelles parut Berthelier en qualité de substitut du seigneur lieutenant, et qui furent employées soit à interroger le prévenu, soit à constater l’exactitude des passages de ses livres sur lesquels portait l’accusation, soit même à discuter quelques points de doctrine, Calvin, voyant que le procès risquait de ne pas aboutir et que Berthelier poussait l’audace jusqu’à soutenir en plein tribunal quelques-unes des hérésies de Servet, se fit autoriser à assister aux interrogatoires du prisonnier, afin que mieux lui puissent être remontrées ses erreurs. Les deux vrais adversaires se trouvant ainsi en face l’un de l’autre, il s’engagea entre eux une violente discussion. Elle roula tantôt sur le dogme de la Trinité, que Servet appela nettement une invention du diable, tantôt sur la création, qu’il comprenait d’une manière tout à fait panthéiste :

Toutes créatures, disait-il, sont de la substance de Dieu. — Moi, dit Calvin, étant fâché d’une absurdité si lourde, répliquai à l’encontre : Comment ? pauvre homme, si quelqu’un frappait ce pavé ici avec le pied, et qu’il dit qu’il foule ton Dieu, n’aurais-tu point horreur d’avoir assujetti la majesté de Dieu à tel opprobre ? — Alors il dit : Je ne fais nul doute que ce banc et ce buffet et tout ce qu’on pourra montrer ne soit la substance de Dieu. — De rechef, quand il lui fut objecté que donc à son compte le diable serait substantiellement Dieu, en riant il répondit bien hardiment : En doutez-vous ? Quant à moi, je tiens ceci pour une maxime générale, que toutes choses sont une partie et portion de Dieu, et que toute nature est son esprit substantiel.

La discussion porta encore sur d’autres questions à nos yeux moins importantes, mais qui ne l’étaient pas aux yeux de Calvin. Servet avait publié avec des notes la géographie de Ptolémée, et l’une de ces notes exprimait sur la fertilité de la Palestine des doutes que Calvin regardait comme injurieux pour Moïse. Interrogé sur ce point, Servet répondit que cette note n’était pas de lui ; mais qu’elle ne contenait rien de répréhensible. Calvin indigné démontra à grands renforts d’arguments qu’un doute semblable était un grand outrage du Saint-Esprit ; mais Servet ne parut pas convaincu : « Ce vilain chien, dit Calvin, étant ainsi abattu par si vives raisons, ne fit que torcher son museau en disant : « Passons outre ; il n’y a point là de mal ».

Cette séance orageuse nuisit à Servet. L’audace de ses opinions ébranla plusieurs juges qui auraient penché pour l’indulgence. Il leur parut clair que ce n’était pas Calvin seulement, mais le christianisme qui était attaqué. La ferme contenance du réformateur, qui ne descendait jamais inutilement dans l’arène, déconcerta les amis de Servet. Ils se tinrent quelque temps à l’écart, et l’accusé lui-même, craignant d’avoir gâté sa cause, mit plus de modération dans sa défense.

Sur ces entrefaites, le conseil décida d’écrire à Vienne en Dauphiné, pour avoir des renseignements précis sur l’accusation qui y avait été intentée à Servet. La réponse ne se fit pas attendre. Les magistrats de Vienne requirent que le prisonnier leur fût envoyé pour l’exécution de la sentence de mort qu’ils avaient prononcée contre lui, exécution qui le châliera, disaient-ils, de telle sorte qu’il n’y aura pas besoin de chercher d’autres charges. Les magistrats de Genève répondirent par une lettre gracieuse qu’ils ne pouvaient le rendre, mais qu’ils en feraient bonne justice. Ainsi, pour dresser le bûcher de Servet, se piquaient d’émulation le tribunal catholique de Vienne et le tribunal protestant de Genève.

Calvin de son côté ne perdait pas un instant. Il sollicitait les juges ; il dirigeait tous les actes de l’accusation ; il inspirait et peut-être rédigeait lui-même quelques-uns des réquisitoires du procureur-général ; il assistait aux séances du tribunal, toujours prêt à harceler le coupable et à lui remontrer ses erreurs ; il l’accusait enfin du haut de la chaire ; devant un nombreux auditoire il faisait le détail de tous ses blasphèmes, et il foudroyait comme un crime tout sentiment de pitié pour un si grand criminel.

Pendant ce temps Servet adressait d’humbles requêtes au conseil. Il demandait en première ligne qu’on le libérât de toute accusation criminelle, attendu que c’était une invention entièrement inconnue des apôtres et de l’Église primitive, d’intenter une action semblable sur des questions de foi et de doctrine ; en seconde ligne il demandait un avocat connaissant les lois et la procédure du pays. À cette requête, le procureur-général qui peut-être ici n’est autre que Calvin lui-même, opposa un véhément réquisitoire, démontrant que rien n’est plus légitime que de poursuivre en justice et de brûler les hérétiques, et que si Servet contestait ce droit, c’était que sa conscience le condamnait. Quand à la demande d’un avocat, le ministère public s’exprimait ainsi :

Item, vu qu’il sait tant bien mentir, n’y a raison à ce qu’il demande un procureur ; car qui est celui qui lui pût ou voulût assister en telles imprudentes menteries et horribles propos. Joint aussi qu’il est défendu par le droit et ne fut jamais vu, que tels séducteurs parlassent par conseil et interposition de procureur. Et davantage n’y a un seul grain d’apparence d’innocence qui requière un procureur. Par quoi doit sur-le-champ être débouté de telle requête tant inepte et impertinente.

Il en fut effectivement débouté. La cause fut poursuivie avec plus de vivacité que jamais, et Servet n’eut pas d’avocat.

Servet put dès ce moment entrevoir le sort qui le menaçait ; mais de graves événements vinrent tout à coup lui rendre la franche hardiesse d’allures qu’il avait déployée dans l’origine du procès. Calvin n’était pas également heureux sur tous les points. Si la lutte contre l’hérétique marchait au gré de ses désirs, il n’en était pas de même de la lutte contre les libertins. Si d’un côté il paraissait sûr de la victoire, de l’autre il était menacé d’un grave échec.

Bertheher s’était présenté devant le conseil, sollicitant la révocation de l’arrêté qui lui interdisait la cène. Calvin s’y opposa vainement ; le Petit conseil autorisa Berthelier à s’approcher de la table sacrée, s’il se sentait net en sa conscience. Cette décision fut prise le vendredi ler septembre ; or, le dimanche suivant, c’est-à-dire le surlendemain, devait se célébrer la sainte cène. Berthelier comptait user du privilège que venait de lui accorder le Petit conseil ; il devait se rendre au temple, et là recevoir de la main de Calvin cette coupe dont Calvin le déclarait indigne. Quel outrage pour le réformateur ! quelle humiliation pour l’autorité religieuse ! Si le coup n’est pas détourné, c’en est fait de la discipline ecclésiastique et de la réforme des mœurs. Dans une conjoncture aussi critique, Calvin ne perd pas de temps en vaines délibérations ; il se rend auprès des syndics, et obtient avec peine que le Petit conseil s’assemble de nouveau pour entendre ses réclamations. Il épuise toutes les ressources de son éloquence pour engager le conseil à revenir de sa décision. Tour à tour modéré et véhément, il conjure, il menace, il proteste. — Tout fut inutile. Le lendemain Calvin se rendit au temple, où se pressait une foule immense. Le sort de Genève allait se décider. Calvin ne plia pas.

Quant à moi, dit-il, pendant que Dieu me laissera ici, puisqu’il m’a donné la constance et que je l’ai prise de lui, j’en userai, quelque chose qu’il y ait, et ne me gouvernerai point, sinon suivant la règle de mon Maître, laquelle m’est toute claire et notoire.

Puis, élevant sa main vers le ciel : « Que je meure, a s’écria-t-il, plutôt que de donner de cette main à ceux qui ont méprisé les lois de Dieu, la sainte comniunion du Seigneur ! » A Fouie de ces foudroyantes paroles, il y eut un moment de religieuse terreur, comme si l’Esprit saint eût remph le temple de sa présence. Perrin lui-même fut effrayé ; Berthelier recula, et la cérémonie put se terminer dans un pieux silence.

Cependant, tout en faisant face à l’excommunié, Calvin n’oubliait point l’hérétique. Servet, informé des événements, crut l’autorité de Calvin beaucoup plus ébranlée qu’elle ne l’était en réalité ; il se crut de nouveau hautement protégé ; aussi reprit-il son ancien système de défense, celui de l’énergie et de l’audace.

Le jour même où le conseil relevait Berthelier de l’excommunication, Calvin avait encore été confronté avec Servet ; mais dès l’entrée de la séance, Servet demanda que les débats oraux fussent remplacés par une discussion écrite. Le tribunal y consentit, et Calvin produisit aussitôt trente-huit propositions tirées des livres de Servet, qu’il déclarait blasphématoires et répugnantes à la parole de Dieu et au consentement de toute l’Église. Servet ne tarda pas à répondre d’une manière hardie, ne déguisant en rien sa doctrine, et accusant Calvin d’être disciple de Simon-le-Magicien :

Tu es un misérable, s’écrie Servet, si tu poursuis à condamner les choses que tu n’entends point. Penses-tu étourdir les oreilles des juges par ton seul aboi de chien ? Tu as l’entendement confus, en sorte que tu ne peux entendre la vérité. Misérable, tu ignores les principes des choses ; étant abusé de Simon-le-Magicien, tu nous fais troncs de bois et pierres en établissant le serf arbitre.

Calvin répliqua par un long mémoire, qui fut signé par tous les pasteurs de Genève. Il concluait ainsi :

Quiconque pèsera bien les choses et les considérera prudemment, pourra clairement voir que Servet n’a eu autre but, sinon d’éteindre la clarté que nous avons par la Parole de Dieu, afin d’abolir toute religion.

Cette pièce fut remise à Servet, qui y fit quelques annotations marginales :

Vous avez tous assez crié jusqu’ici, disait-il, et vous êtes une grande foule de signataires ; mais quels passages avez-vous cités pour établir ce Fils invisible et réellement distinct ? Aucun. Ainsi ma doctrine n’est repoussée que par vos clameurs ; on ne lui oppose ni arguments, ni autorités. Michel Servet a signé, seul il est vrai, mais ayant Christ pour très assuré protecteur.

Calvin ne crut pas devoir répondre. La cause était suffisamment instruite. La procédure fut terminée.

Cependant le conseil n’était pas encore prêt à prononcer la sentence. Il voulut, avant de se décider, consulter les églises de Suisse. Cette mesure était provoquée soit par Perrin et les protecteurs secrets de Servet, qui savaient les églises de Berne et de Bâle à demi brouillées avec le réformateur, et qui les supposaient disposées à l’indulgence, soit par un certain nombre de juges qui n’étaient liés à aucun parti et qui ne cherchaient qu’à s’éclairer. Calvin seul la désapprouvait en secret ; il en redoutait le résultat, et il y voyait une espèce de vote de défiance blessant pour son amour-propre. Il n’en prit pas moins les devants. Avant que le messager chargé de porter les pièces du procès fût sorti des murs de Genève, il avait écrit déjà à Bullinger, pasteur de Zurich, pour agir par son intermédiaire sur l’église de Zurich elle-même et sur celle de Schaffhouse. Cette lettre de Calvin dépeint sa situation :

Sous peu, dit-il, le conseil vous enverra les opinions de Servet, pour en avoir votre avis. C’est malgré nous qu’ils vous causent cet ennui ; mais ils en sont venus à ce point de démence et de fureur, qu’ils tiennent pour suspect tout ce que nous disons. Aussi, quand je prétendrais qu’il fait jour en plein midi, ils commenceraient tout aussitôt a en douter.

En même temps il écrivait à Sulzer, pasteur de l’église bâloise, insistant avec force sur l’impiété de Servet. Cette lettre fut portée par le trésorier DuPan, homme très bien disposé dans cette affaire, disait Calvin, et qui ne reculera pas devant l’issue que nous souhaitons.

Les réponses des églises dépassèrent l’attente de Calvin. Elles furent unanimes à voir dans ce grand procès une cause qui intéressait la chrétienté tout e ntière, et à conseiller des mesures énergiques :

Nous prions le Seigneur, dirent les pasteurs de Berne, qu’il vous donne un esprit de prudence, de conseil et de force, afin que vous mettiez votre église et les autres à l’abri de cette peste. — S’il se montre incurablement ancré dans ses conceptions perverses, disaient ceux de Bâle, réprimez-le selon votre charge et le pouvoir que vous tenez de Dieu, de telle sorte qu’il ne puisse plus dorénavant inquiéter l’Église du Christ, et que la suite ne devienne pire que le commencement.

Ces réponses décidèrent du sort de Servet. Aucune ne prononçait les mots de condamnation à mort, mais toutes les sous-entendaient. Les magistrats indécis, entraînés par ces conseils unanimes, s’unirent aux adversaires décidés de l’hérétique, et formèrent dans le conseil une majorité contre lui.

Le prisonnier cependant ne se doutait pas encore du sort qui le menaçait. Il croyait toujours Calvin près d’être détrôné. Dans la solitude de la prison, son imagination avait si bien travaillé qu’il en était venu, avant même que la procédure écrite fût terminée, à ne pas douter de son triomphe et à adresser au conseil une requête ainsi conçue :

Je vous supplie très humblement que vous plaise abréger ces grandes dilations, ou me mettre hors de la criminalité. Vous voyez que Calvin est au bout de son rôle, ne sachant ce qu’il doit dire, et pour son plaisir me veut ici faire pourrir en prison. Les poux me mangent tout vif ; mes chaussures sont déchirées, et n’ai de quoi changer, ni pourpoint, ni chemise, que une méchante. Je vous avais présenté une autre requête, laquelle était selon Dieu, [8] et pour l’empêcher Calvin vous a allégué Justinien. Certes, il est malheureux d’alléguer contre moi ce que lui-même ne croit pas… C’est grand honte à lui, encore plus grande qu’il y a cinq semaines que me tient ici si fort enfermé, et n’a jamais allégué contre moi un seul passage.

Quelques jours plus tard il osait aller plus loin : il intervertissait les rôles ; il se poilait du sein de sa prison partie criminelle, et dressait les articles sur lesquels il demandait, lui Michel Servet, que Jean Calvin fût interrogé. — Mais, au bout de trois semaines, voyant sa captivité se prolonger, ne recevant aucune réponse, accablé d’ailleurs de souffrances physiques, il tomba dans le plus grand abattement et écrivit au conseil sur un tout autre ton :

Il y a bien trois semaines que je désire et demande avoir audience et n’ai jamais pu l’avoir. Je vous supplie pour l’amour de Jésus-Christ ne me refuser ce que vous ne refuseriez à un Turc, en vous demandant justice. J’ai à vous dire choses d’importance et bien nécessaires. — Quant à ce que vous aviez commandé qu’on me fit quelque chose pour me tenir net, n’en a rien été fait et suis plus piètre que jamais. Et davantage le froid me tourmente grandement à cause de ma colique et rompure, laquelle m’engendre d’autres pauvretés que j’ai honte à vous écrire. C’est grande cruauté que je n’aie congé de parler seulement pour remédier à mes nécessités. Pour l’amour de Dieu, messeigneurs, donnez-y ordre, ou pour pitié ou pour le devoir.

En réponse à cette requête, le conseil envoya deux de ses membres prendre connaissance des communications de Servet, et décida qu’il lui serait fait les vêtements nécessaires. Quinze jours plus tard, le 26 octobre 1553, le conseil était assemblé pour décider définitivement du sort de Servet. Amy Perrin fit un dernier effort pour le sauver. Il demanda ouvertement que Servet fût déclaré innocent et absous. Cette proposition fut écartée. Il demanda ensuite que la cause fût portée au conseil des Deux-Cents, qu’il savait plus hostile à Calvin ; mais ici encore son éloquence et son crédit échouèrent. La partie flottante du Petit conseil, entraînée par les sévères avis des églises suisses, fit cause commune avec les disciples déclarés de Calvin. Servet fut condamné à être brûlé le lendemain sur la colline de Champel. Calvin fit une démarche inutile pour que le supplice du feu fût remplacé par le supplice du glaive.

Alors survint le plus impétueux de tous les ennemis de Servet, Farel, qui ne voyait qu’une admirable dispensation de la Providence dans l’arrivée de l’hérétique à Genève :

J’espère, écrivait-il dès le 8 septembre à Calvin, que Dieu inspirera à ceux qui savent si bien punir les voleurs et les sacrilèges, une conduite qui leur vaille dans cette affaire de justes éloges, et qu’ils feront mourir l’homme qui a persévéré avec tant d’obstination dans ses hérésies, et qui a perdu un si grand nombre d’âmes. Ton désir d’adoucir la rigueur du supplice est un service d’ami rendu à celui qui est ton plus mortel adversaire ; mais je te prie d’agir de manière à ce que personne ne songe plus à publier de nouvelles doctrines et à tout ébranler impunément, comme l’a fait Servet.

Farel aspirait à l’honneur d’accompagner Servet au supplice. Il était auprès de lui, le 27 octobre au matin, quand la sentence lui fut notifiée. A l’ouïe de cette irrévocable condamnation, Servet se frappa la poitrine en criant : Misericordia ! misericordia ! Puis, s’interrompant tout à coup pour s’adresser à Farel, qui cherchait à le convertir à la vraie doctrine, il le défia de citer un seul passage convaincant. Une dernière entrevue entre Calvin et Servet n’eut aucun résultat. Le condamné s’humilia devant le réformateur ; il lui demanda pardon, comme un mourant peut le faire envers tous ceux qu’il a offensés ; mais il ne renonça à aucune de ses opinions. Calvin se détourna de l’hérétique.

Farel, qui ne se rebutait pas si promptement, renouvela ses tentatives de conversion, quand Servet, conduit devant l’hôtel de ville, eut entendu la lecture solennelle et publique de la sentence de mort. Servet protesta contre le jugement du tribunal, en priant Dieu de pardonner à ses accusateurs. Farel, indigné d’une opiniâtreté si coupable, le menaça de l’abandonner dans ce moment suprême. Servet ne répondit que par le silence.

Mais le fougueux pasteur n’entendait pas lâcher prise de sitôt. Il voulait à tout prix un désaveu. Pendant que le cortège lugubre s’acheminait vers la colline de Champel, il s’efforça encore d’obtenir de Servet une confession de son crime ; mais Servet ne songeait qu’à la mort ; il demandait simplement que ses fautes lui fussent pardonnées, il ne rétractait rien :

Il ne fit, dit Calvin, nulle confession ni d’un côté, ni d’autre, non plus qu’une souche de bois.

Au moment de livrer sa victime au bourreau, Farel l’invita à se recommander aux prières des fidèles. Servet obéit, puis il monta silencieusement sur le bûcher. Le bourreau l’enchaîna au pieu fatal ; il lui attacha au flanc son livre abominable ; il lui posa sur la tête une couronne de feuillage et de soufre. Quelques minutes après, Servet n’était plus.

Ainsi triompha Calvin dans sa grande lutte contre l’hérésie. Les libertins lui disputèrent encore quelque temps la victoire. Bertheher, sans doute, ne s’était pas approché de la table sainte ; mais le Petit conseil s’était attribué le droit exorbitant d’annuler une sentence d’excommunication prononcée par le consistoire. Le conseil des Deux-Cents, en grande partie dévoué à Perrin, légitima par un arrêté cette usurpation du pouvoir civil. Il fut décidé que le consistoire ne pourrait interdire la cène à personne sans le consentement du Petit conseil. Ainsi l’autorité religieuse était asservie.

Mais Calvin et les ministres tinrent ferme. Ils protestèrent hautement ; ils déclarèrent que Jésus-Christ avait accordé le pouvoir de lier et de délier à saint Pierre, et non à César, et qu’il était impossible que ce pouvoir fût exercé par le magistrat, tout comme il serait absurde que le consistoire se mêlât du gouvernement civil. Ainsi Calvin et ses collègues entrèrent hardiment en révolte contre les conseils. Leur résistance dura plus d’un an. Amy Perrin essaya vainement de la vaincre. Il ne fut assez fort ni pour faire obéir les pasteurs, ni pour les bannir de nouveau. Ce fut aux conseils à céder. Le 26 janvier 1555, quinze mois après la mort de Servet, ils en revinrent aux premiers édits. Un mois après cette première victoire, le parti calviniste l’emporta aux élections des syndics ; puis, pour assurer son triomphe, il fit recevoir, comme bourgeois de Genève, un grand nombre de réfugiés. Perrin se voyant battu, eut recours aux armes. Le 15 mai, à la tête des pécheurs, des navetiers et d’une nombreuse foule ameutée, il tenta de renverser par un coup de main le gouvernement établi ; mais il échoua et se vit réduit à prendre la fuite avec trente des siens. Tous furent condamnés à mort par contumace.

Dès cet instant l’autorité de Calvin fut acceptée de tous : aucun hérétique n’osa se mesurer en face avec lui ; le parti des Libertins disparut. La mort de Servet et la condamnation de Perrin furent pour le réformateur deux succès décisifs. — Quinze ans d’efforts lui avaient suffi pour faire disparaître l’ancienne Genève. Genève n’était plus que la cité calviniste.


II


Calvin n’était pas un de ces hommes extraordinaires envers qui la nature est prodigue de ses faveurs les plus brillantes. Il n’avait aucun de ces dons qui font que du premier coup le génie subjugue ou séduit. Sa force fut dans le travail. Dans ce glorieux siècle de la Renaissance, où toutes les études refleurirent, personne ne travailla autant que Calvin. Ses œuvres en font foi. Ce sont neuf volumes in-folio, qui ne renferment ni la plus grande partie de ses lettres, ni la plus grande partie de ses sermons, restés manuscrits au nombre de plus de deux mille. Mort dans la force de l’âge, avant d’avoir atteint sa 54e année, Calvin avait eu le temps de développer et de fixer dans un ouvrage unique les doctrines de la Réformation, de les défendre par un très grand nombre d’opuscules, dont plusieurs sont considérables, et de commenter longuement presque tous les livres des Saintes-Ecritures.

C’est vraiment un prodige que l’activité de Calvin. « Il était, dit Pasquier, d’une nature remuante le « possible pour l’avancement de sa secte. » Jamais homme ne sut racheter le temps comme lui. Le dénombrement de ses travaux suffit à confondre l’imagination : sans compter sa prédication du dimanche, il prêchait chaque jour de deux semaines l’une ; le vendredi, dans rassemblée de la congrégation des pasteurs, il donnait comme une leçon entièré ; en outre, il faisait trois leçons de théologie par semaine, et il dirigeait toutes les opérations du consistoire, dont il était le membre le plus actif et le plus influent. Il y aurait là, sans doute, de quoi fatiguer un homme doué d’une grande promptitude d’esprit. Ce n’était pourtant que la moindre partie des occupations de Calvin ; c’étaient les devoirs ordinaires de sa charge, qu’il ne sacrifia jamais, sauf en cas d’extrême maladie. Il devait encore se mêler des affaires du gouvernement : en sa qualité de jurisconsulte, il était nommé membre de la commission qui devait préparer pour Genève de nouvelles lois ; il entrait dans des négociations délicates ; il dictait nombre de pièces difficiles ; il était consulté par les Conseils dans la plupart des questions importantes. Puis, comme si tout cela n’était qu’un jeu pour lui, il poursuivait de vastes travaux d’organisation : il créait, entre autres, l’académie de Genève, et il en rédigeait lui-même les règlements. Il trouvait d’ailleurs le loisir d’être le premier au courant de toutes les publications sérieuses ; il revoyait et augmentait sans cesse son Institution chrétienne ; il surveillait tous les hérétiques, les réfutait par ses opuscules, les poursuivait devant les tribunaux ; il écrivait ses volumineux commentaires ; il informait les réformateurs de Suisse et d’Allemagne de ses succès, de ses espérances, de ses mécomptes ; il dirigeait, de Genève, les démarches des protestants au colloque de Poissy ; il entourait de ses conseils la duchesse de Ferrare, Coligny, d’Andelot, le prince de Condé, le roi de Navarre et mille autres ; il apaisait les querelles qui s’élevaient entre les églises ; il exhortait les victimes de la persécution, et sollicitait pour elles les gouvernements de Suisse ou les princes d’Allemagne ; il entreprenait dans l’intérêt des églises des voyages que sa santé lui rendait pénibles ; enfin, pour rendre service à ses amis, il ne dédaignait pas d’entrer dans des détails dont ce grand homme semblerait ne s’être jamais occupé, comme de chercher une femme pour son collègue Pierre Viret, de se mettre en quête d’un appartement pour M. de Falais, et de lui apprêter du verjus, pour la provisin d’un an.

Il faudrait être étrangement aveuglé pour refuser à cette activité régulière et dévorante le tribut d’une juste admiration. Elle est d’autant plus remarquable que ce grand travailleur avait, au dire de Th. de Bèze, un corps si débile de nature, tant attéiué de veilles et de sobriété par trop grande, et qui plus est sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyait n’eût pu penser qu’il eût pu vivre tant soit peu.

Celui qui soutenait de pareils travaux, dit M. Guizot, était un homme d’une taille médiocre, pâle, maigre. Dans ses regards, à la fois graves et passionnés, se révélaient cette conviction qui ne tient nul compte de la vie et cette ardeur qui la consume ; poursuivi par de fréquents accès de fièvre quarte, tourmenté de la migraine, de la goutte, de la pierre, de coliques violentes, sujet à des crachements de sang, d’un estomac si débile que les aliments les plus légers le fatiguaient, il marchait le corps un peu courbé, mais la tête haute, avec cette vivacité où la fatigue est empreinte en même temps que la force, et, à peine assis, il reposait habituellement sa tête sur sa main, comme s’il eût eu besoin de la soutenir, mais sans que rien, dans sa physionomie, annonçât quelque lassitude de la pensée.

Calvin travailla ainsi jusqu’au bout. Accablé de toutes les maladies à la fois, il ranimait son corps débile par la seule puissance de son invincible volonté. Chaque jour gagné était un jour de plus consacré à l’œuvre de Dieu. En 1559, au plus fort d’une longue fièvre quarte, il commença et parachera sa dernière Institution chrétienne ; sur son lit de mort, il revit la traduction de la Genèse, et composa le commentaire sur Josué. En vain ses amis le suppliaient de prendre quelque repos ; il les suppliait à son tour, de permettre que Dieu le trouvât veillant et travaillant, comme il pourrait, jusqu’au dernier soupir. Il ne cessa de prêcher que lorsqu’il eut été vaincu par la fatigue dans la chaire même ; il ne cessa de dicter que huit jours avant sa fin, lorsque la voix lui manqua. Ainsi succomba ce grand homme, après avoir disputé le terrain pas à pas, dans la lutte toujours inégale de la volonté contre la nature.

Si l’on pouvait séparer les hommes de génie en deux camps, mettre d’un côté ceux qui doivent tout à ces dons merveilleux que le travail ne procure pas, et de l’autre, ceux qui doublent leur puissance par une opiniâtre activité, Calvin prendrait place en tête de ceux-ci. A cet égard, il se distingue de Luther qui régna par l’entraînement de l’éloquence, par la fougue de la passion et par l’héroïsme de la foi. Bossuet en a déjà fait la remarque :

Encore que Luther, dit-il, eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie, semble l’avoir emporté par l’étude.

Mais la volonté ne peut pas tout : il est des terres ingrates sur lesquelles la charrue passe, en vain, et qu’on arrose sans succès. Or, j’ai hâte de le dire, le réformateur de Genève avait plus qu’un autre tout ce qui peut faire fructifier le travail. Il ne faut pas comparer son génie à ces riches terrains qui se revêtent sans culture d’abondantes moissons, mais à ces terrains, meilleurs peut-être, qui répondent aux efforts du cultivateur, et tiennent en automne au-delà des promesses du printemps ; intelligence sûre et vive, esprit clair et méthodique, mémoire imperturbable, il avait tout ce qui peut assurer le succès d’un labeur soutenu.

On parle parfois de la mémoire avec une espèce de dédain, comme d’une faculté vulgaire qui ne sied qu’aux esprits faibles. A elle seule, sans doute, elle n’est pas d’un grand prix. Si l’on n’a guère que de la mémoire, on peut être un bon écolier, jamais un homme supérieur. Mais, en revanche, elle rend d’incalculables services aux talents vigoureux. C’est la meilleure servante du génie.

Il faut, a dit an philosophe d’un sens exquis, il faut avoir de la mémoire dans la proportion de son esprit.

C’est peut-être en lisant Bossuet que Vauvenargués eut cette pensée ; mais elle aurait pu, tout aussi bien, lui être inspirée par l’étude de Calvin. Le réformateur de Genève et le père de l’église gallicane avaient, en effet, l’un et l’autre une mémoire vaste et sûre. S’ils descendirent toujours dans l’arène armés de toutes pièces, s’ils se trouvèrent toujours prêts, alors même qu’ils étaient surpris à l’improviste, ils le durent en partie à cette arme précieuse.

Calvin eut donc de la mémoire dans la proportion de son esprit. C’est dire beaucoup, car personne, au XVIe siècle, n’eut un esprit plus solide, ni plus prompt. A peine eut-il abandonné le catholicisme qu’il entrevit le point faible de la révolution religieuse qui venait de triompher en Allemagne, et qui menaçait de triompher en France. Un édifice ne tombe que du côté où il penche. Calvin sut reconnaître de bonne heure de quel côté penchait la réforme. En voyant toutes les opinions ébranlées, toutes les règles incertaines ; en voyant les nouveaux convertis errer sans conducteurs, les hérésies les plus audacieuses renaître de toutes parts, et les meilleurs esprits s’y laisser séduire ; en voyant les adversaires de la Réformation diriger sur ce point, leurs plus vives attaques, lui reprocher de n’avoir point de loi assurée, et la rendre responsable de la confusion générale, Calvin comprit qu’il n’y a de foi durable que celle qui peut se résumer dans un symbole clair et fixe ; il osa tenter d’enlever aux croyances des protestants tout ce qu’elles avaient de vague ou d’indéterminé, et d’élever entre la Réformation et l’hérésie une barrière plus haute encore qu’entre la Réformation et le catholicisme. Telle est la marche nécessaire de toute grande idée destinée à changer la face d’une société : elle germe dans les esprits longtemps avant qu’un homme supérieur s’en empare et l’exprime clairement ; ce n’est d’abord qu’un vague pressentiment ; puis c’est un désir plus décidé ; bientôt c’est une puissance qui soulève les masses et éclate parfois par de terribles révolutions ; mais elle ne se fixe qu’après avoir vaincu, et c’est là sa dernière victoire. Calvin, qui eut pour mission de fixer l’idée de la réforme, déploya un génie merveilleusement propre à mener à bien cette grande tâche. Dans un siècle où la pensée humaine flottait indécise, il donna le plus grand exemple de fermeté dans l’esprit. Á l’âge de vingt-cinq ans, appelé par une secrête vocation, sans protecteur, sans guide, il ose parler à l’Europe au nom de tous ses frères, et, dans un ouvrage immortel, il explique, il entoure de preuves sans nombre, il arrête d’une main sûre leurs croyances encore chancelantes.

Presque tous les historiens répètent que Calvin, en écrivant son Institution, ne songea qu’à protester contre les calomnies du roi de France. Pour être libre de frapper à son aise les réformés de son royaume sans perdre l’alliance des réformés d’Allemagne, François Ier les accusait d’être d’incorrigibles anabaptistes, ennemis de tout pouvoir social, sectaires turbulents, rebelles fanatiques, menant une conduite honteuse et digne de tous les supplices. Ainsi l’ouvrage qui devint la Summa theologiæ du protestantisme, n’aurait été d’abord que le cri d’une conscience outragée. C’est une erreur. Il est vrai qu’à l’ouïe des accusations mensongères dont un roi chargeait la partie la plus éclairée de son peuple, Calvin, qui les sentait retomber sur lui-même, crut que de sa part le silence serait une lâcheté ; il fut révolté de ce scandale public, et voulut à la fois justifier ses frères et convaincre François Ier, qu’on pouvait, à la rigueur, supposer sincère. Mais il n’en est pas moins vrai que l’idée de faille une apologie ne vint au jeune réformateur qu’assez tard, l’ouvrage étant déjà commencé, et que son premier but, Calvin l’affirme, fut d’amener à la droite connaissance de Jésus-Christ ceux des Français qui en avaient faim et soif. Ainsi ce devait être un ouvrage didactique et non un plaidoyer. Si plus tard il a servi d’apologie, ce n’est que par accident. Le témoignage de Calvin ne laisse pas de doutes à cet égard :

Mon propos, dit-il, était d’enseigner quelques rudiments, par lesquels ceux qui seraient touchés d’aucune bonne affection de Dieu, fussent instruits à la vraie piété. Et principalement je voulais par ce mien labeur servir à nos Français, desquels j’en voyais plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ, et bien peu qui en eussent reçu droite connaissance.

Calvin se propose donc d’enseigner la vraie doctrine chrétienne. Aussi ne s’arrête-t-il pas à opposer aux allégations de ses adversaires des démentis inutiles, et à démontrer par des faits que les chrétiens réformés sont de bons citoyens, fidèles à leur roi, fidèles à Dieu, et innocents des forfaits dont ce roi les accuse. Il fait mieux que cela : il expose leurs croyances d’une manière exacte et lumineuse ; puis il adresse à François Ier, par une préface digne de l’ouvrage, cette belle confession de foi. Evidemment, en suivant un pareil système de défense, Calvin songeait moins à réfuter un prince catholique, qu’à lever un étendard qui ralliât toutes les églises réformées, et à faire une seule bergerie des nombreux troupeaux qui suivaient au hasard les routes encore incertaines de la foi nouvelle. Il n’appartenait qu’à un homme de génie de concevoir et d’exécuter si jeune une si grande pensée.

On n’objectera pas, sans doute, que l’Institution chrétienne de 1535 est un ouvrage tout autre que l’Institution chrétienne achevée en 1559. L’œuvre complète existe déjà dans l’ébauche. Calvin, à mesure que sa pensée se développait, et que les églises se groupaient autour de lui, a enrichi son Institution de preuves nouvelles et d’explications surabondantes ; il y a traité des sujets qu’il avait dû négliger d’abord ; mais c’est toujours la même doctrine, toujours la même foi. Qu’on n’essaie pas de chercher quelque contradiction sérieuse dans ces développements successifs : Bossuet lui-même y a perdu son temps. Calvin est de tous les hommes celui qui s’est le moins contredit. Il faut d’ailleurs être pauvre d’arguments pour reprocher ces progrès au réformateur de Genève comme autant de variations : c’est lui reprocher d’avoir grandi. Si Bossuet avait toujours eu la main aussi malheureuse, son livre si remarquable n’aurait pas fait tant dé bruit, et n’aurait pas valu au catholicisme tant de conquêtes.

Il est donc hors de doute que l’intention véritable de Calvin fut de travailler à fixer les doctrines de la Réformation, ou, pour nous en tenir aux termes qu’il emploie, à répandre la droite connaismnce de Jésus-Christ. Il est hors de doute aussi qu’il n’a point varié. Peut-être n’a-t-il pas compris dès l’abord qu’il commençait l’œuvre de toute sa vie, et qu’il était prédestiné à devenir le législateur de la Réformation. Mais il n’importe. Il suffit que dès l’abord il ait vu ce qu’il y avait à faire, et qu’il l’ait fait sans varier. Ce double fait caractérisa à la fois son œuvre et son génie. Pour connaître de si bonne heure où était le mal, il lui fallut une promptitude de coup d’œil qui, dans tous les partis, assure une haute position ; pour frapper si juste du premier coup, il lui fallut une fermeté d’esprit qui, dans tous les partis, assure l’empire.

Á cet égard encore, il y a autant de différence entre le génie de Calvin et celui de Luther, qu’entre la tâche de l’un et celle de l’autre. Luther, venu le premier, devait soulever une grande nation. Il lui fallait pour cela ce qui seul entraîne la foule, la puissance de l’enthousiasme. Il n’importait guère qu’il fût si prompt à voir où devaient porter ses coups, pourvu que, dans le combat, la passion multipliât ses forces, pourvu que son audace allât croissant, et que chacune de ses paroles, comme une torche enflammée, redoublât la violence de l’incendie. Il fallait qu’il eût le secret de cette impétueuse éloquence qui électrise les peuples et donne du courage aux plus faibles. Il le trouva, ce secret, dans le noviciat terrible qui faillit lui coûter la vie. Ses progrès furent lents ; mais ils se firent comme au travers du feu. Il sortit enfin de l’épreuve, non point avec une de ces intelligences rapides et sûres qui voient tout d’un regard, mais avec une de ces âmes ardentes que remplit cette foi qui transporte les montagnes. Calvin, venu plus tard, quand déjà la victoire était assurée sur plusieurs points et l’ébranlement donné partout, Calvin, qui devait songer à constituer la réforme plus encore qu’à combattre l’église romaine, n’eut ni la fougueuse éloquence, ni l’enthousiasme de Luther. Il eut moins d’élan, mais plus de suite ; un regard moins profond, mais un coup d’œil plus sûr ; un bras moins puissant pour frapper, mais une main plus ferme pour contenir ; un courage moins héroïque, mais une énergie plus égale. Luther sut conduire l’attaque et lancer le flot populaire ; Calvin sut l’arrêter dans son cours. Luther trouva sa force dans l’indomptable puissance de son âme ; Calvin dans l’inébranlable fermeté de son esprit. Mais Luther et Calvin furent également convaincus, également propres à leur mission, également nécessaires à la réforme.

Pour réussir dans une tâche aussi délicate, pour arrêter la révolution commencée en l’enchaînant à une doctrine précise, il fallait à Calvin plus de méthode que d’inspiration, un esprit systématique plus que créateur. Aussi fut-il un logicien consommé : il connut à merveille l’art d’enchaîner ses idées, de les fortifier les unes par les autres, et d’agir sur les intelligences par la dialectique. Sa logique est une verge de fer. Il ne réfute pas ; selon son expression favorite, il rembarre ses adversaires.

Au milieu de la cohorte innonibrable des théologiens qui ont essayé de réduire en système les doctrines de l’Evangile, c’est par la rigueur des déductions que se distingue Calvin. D’autres docteurs moins illustres, peut-être, ont eu un esprit plus inventif. Calvin n’a rien créé. Il n’avait ni cette flamme intérieure, ni ces soudaines inspirations qui font les génies créateurs. Dans l’enfantement laborieux de quelque pensée grande et nouvelle, il y a des crises, des heures de lumière et des retours d’obscurité, bien connus de Saint-Augustin, de Pascal et de Luther, mais étrangers au génie toujours également lucide de Calvin.

Aucune idée importante ne lui appartient en propre : presque tous les dogmes du calvinisme se retrouvent, soit dans les écrits des premiers réformateurs, soit dans ceux des pères de l’Église, dans Saint-Augustin surtout. Mais ce qui est bien à Calvin, c’est la logique qui a relié tous ces dogmes, qui a fait de toutes ces pensées une seule et même pensée. Le calvinisme est original parce qu’il est conséquent.

C’est ici le lieu de rappeler en quelques mots les principaux traits de cette doctrine célèbre. Ce sera la meilleure manière de faire connaître Calvin ; car, à tout prendre, on ne connaît un homme que par ses œuvres. Le premier soin de Calvin est d’établir l’insuffisance de la raison humaine. Il ne nie pas absolument la valeur de nos lumières naturelles ; mais il pense qu’elles ne peuvent nous procurer aucune certitude parfaite. Il nous faut donc un autre guide, celui de la révélation divine, la Parole de Dieu.

Calvin laisse dans l’ombre les questions difficiles que soulèveraient de nos jours ces seuls mots, rêvélation divine. Il est convaincu que Dieu a parlé, que sa parole est certaine, et que cette parole est exactement contenue dans les livres dont le recueil compose la Bible. Ce sont pour lui trois articles de foi.

Calvin ne veut savoir que ce que la Parole de Dieu lui enseigne. Son Institution n’est à ses yeux qu’un exposé de la doctrine biblique ; mais il tombe, sans s’en douter, dans une illusion trop commune : il a beau lire la Bible avec une vraie candeur ; il a beau n’admettre aucun dogme qui ne soit fondé sur les Saintes Ecritures ; malgré lui, il les comprend à sa manière ; il les explique comme il les a comprises, et nous donne, dans le fait, son système, sous le nom de doctrine de la Bible. C’est ce système que nous voulons essayer de dégager.

Calvin pose avec beaucoup de netteté le dogme d’un Dieu personnel qui a créé le monde, et qui le gouverne par sa providence. Il ia horreur du panthéisme. Il le poursuit sous quelque forme qu’il se présente. C’est le premier des deux grands ennemis qu’il a le plus souvent en vue, et auxquels il porte les coups les plus nombreux. A ses yeux, le panthéisme revient toujours à ceci, assavoir que le monde soit lui-même son créateur, ce qui est une spéculation maigre et fade. Il faut à l’intelligence de Calvin un Dieu distinct du monde et dont le monde soit l’ouvrage. Ce Dieu s’occupe sans cesse de son œuvre ; il ne l’abandonne point à elle-même ; il la continue. Par sa providence, il est comme un patron de navire qui tient le gouvernail pour diriger tous les événements. Cette providence n’est pas seulement générale ; elle n’agit pas seulement par le maintien de certaines lois universelles ; elle entre dans le détail de toutes les affaires particulières ; elle fait elle-même tout ce qui se fait dans l’univers.

Que l’homme ne s’abuse point par une fausse idée de sa liberté. Il n’est pas libre. Il a une volonté sans doute ; mais ce n’est qu’une faculté naturelle, une force dont la direction est à Dieu. La volonté et la liberté sont deux choses essentiellement différentes, qui peuvent exister l’une sans l’autre. La volonté n’est qu’une certaine puissance d’action ; la liberté consiste dans le gouvernement de la volonté. La volonté appartient à l’homme, la liberté appartient à Dieu. A cette distinction s’en ajoute une autre qu’on aura plus de peine à comprendre, quoiqu’elle en découle assez naturellement. La contrainte et la nécessité sont aussi pour Calvin deux choses tout à fait différentes. Où il y a nécessité, il n’y a pas toujours contrainte. Les actions de l’homme, par exemple, sont nécessaires sans être contraintes. Elles sont nécessaires, parce que la direction de sa volonté ne lui appartient pas ; elles ne sont pas contraintes, parce que, en définitive, il veut toujours ce qu’il fait. Il n’y aurait de contrainte possible que pour un être libre, lorsqu’une force supérieure l’obligerait à agir contrairement aux déterminations de sa liberté. Dieu pourrait être contraint, s’il existait un être plus puissant que lui ; mais l’homme ne peut pas l’être, parce qu’il ii’est pas libre. Ses actions sont à la fois nécessaires et volontaires.

Ces deux distinctions comprises, on a la clef de la dogmatique calviniste. Les rapports qui existent entre Dieu et le monde se réduisent à ceci : l’homme agit. Dieu le fait agir ; ou, pour mieux dire : la créature agit, le créateur la fait agir. Calvin, en effet, ne conçoit pas les rapports de Dieu avec les anges et les démons autrement que ses rapports avec l’homme. Les démons et les anges sont nécessairement les ministres de celui qui les a créés, les uns pour manifester sa justice, les auties sa bonté.

Ce grand principe explique tout. Il ne reste plus qu’une chose à savoir : comment Dieu fait-il agir l’homme ? Ce problème appartient à l’histoire. Les livres historiques de la Bible nous répondront pour le passé, les livres prophétiques pour l’avenir.

Tout ce que Dieu nous a révélé démontre qu’il n’agit pas au hasard, mais d’après un vaste plan, déterminé de toute éternité, et dont les diverses parties sont étroitement liées. En voici les traits généraux :

Dieu a créé le monde pour servir à l’homme de demeure ; puis il a créé l’homme et l’a aussitôt soumis à une loi fixe, la loi morale, la loi du bien et du mal. Le bien et le mal ne sont pas quelque chose d’absolu ; ils ne dépendent que de la liberté de Dieu. Le bien n’est bien que parce que Dieu l’a voulu ; il en est de même pour le mal. La loi morale n’est donc que l’expression d’une volonté divine, dont l’homme n’a pas à demander compte.

Mais il était écrit dans les conseils du Dieu fort que l’homme ferait le mal. Dieu a voulu qu’il le fît ; il ne l’a pas permis seulement. Calvin repousse avec force cette distinction frivole, derrière laquelle tant de théologiens ont voulu s’abriter. Dieu ne permet pas, il veut. Rien ne se fait que par lui. Cette première violation de la loi morale a porté le désordre dans le monde, si toutefois l’on peut appeler désordre ce qui était ordonné de Dieu. L’espèce humaine tout entière a été corrompue par la corruption d’Adam : la maladie a passé du germe dans l’arbre et l'a infecté jusque dans ses deiniers rameaux ; elle s’est développée avec lui. Dès lors l’homme a perdu ses lumières naturelles et le bonheur dont il jouissait auparavant.[9] Il est devenu la proie des ténèbres et de la souffrance, qui sont les résultats nécessaires du mal, tout comme le bonheur et la connaissance de Dieu sont les fruits glorieux du bien.

Cependant il entrait aussi dans le plan divin que ce malheur fût en partie réparé. De toute éternité, Dieu avait élu son fils unique, Jésus-Christ, homme et Dieu, pour être médiateur entre lui et la créature pécheresse.

Par ce médiateur, s’il en accepte l’œuvre, l’homme peut rentrer dans son premier état de félicité. S’il en accepte l’œuvre ! je me trompe ; ce n’est pas l'homme qui accepte, c’est Dieu qui accepte pour lui. Dès avant la création du monde, le sort de chaque créature a été irrévocablement fixé. Dieu a élu un peuple particulier pour avoir longtemps avant les autres connaissance du mystère de la rédemption. Dans ce peuple, et dans ceux qui sont venus plus tard partager l’héritage d’Israël, il a élu un certain nombre d’hommes pour accepter cette médiation suprême, et pour jouir de toutes ses grâces, tandis qu’il a prédestiné les autres à la rejeter, c’est-à-dire qu’il les a prédestinés au péché et à la mort. Dans ce choix, il n’a eu de règle que son bon plaisir. Son choix était libre ; il n’a pas à en rendre compte.

Il résulte de cette doctrine que l’homme ne peut avoir aucun mérite quelconque, et que les œuvres n’ont aucune valeur. Le pélagianismé, franc ou mitigé, peu importe, est le second grand ennemi que Calvin ne cesse de combattre. Il revient constamment à la charge ; il ne croit jamais avoir assez fait pour écraser un si dangereux adversaire. Il prouve de mille et mille manières que les œuvres ne sont rien et que la grâce est tout. C’est la grâce qui nous incline vers Dieu ; c’est elle qui nourrit et renouvelle ces mouvements salutaires ; c’est elle qui produit la conversion ; c’est elle enfin qui donne au fidèle la persévérance. Ne dites point avec Chrysostôme que la grâce ne peut rien sans la volonté, comme la volonté ne peut rien sans la grâce, car la volonté même est engendrée par la grâce.

C’est sur ce point-là qu’on a le plus souvent attaqué Calvin. On a condamné comme immorales les conséquences de sa doctrine. Si l’élection est assurée, les hommes, dit-on, peuvent pécher à loisir et s’écrier : « Buvons et mangeons, puisqu’il ne dépend pas de nous d’être sauvés. » Cet argument n’a peut-être pas toute la force qu’on lui prête. Il faut, pour raisonner ainsi, n’avoir guère compris la dogmatique calviniste, et, pour combattre efficacement un système, il est urgent de le comprendre, Calvin réplique d’une manière qui nous paraît tout à fait victorieuse. La grâce, en effet, précède les œuvres et les engendre : l’élection à salut ramène l’homme à l’observation de la loi morale et produit de bonnes œuvres ; c’en est le résultat naturel ; au contraire, la prédestination au mal et à la mort maintient l’homme dans son hostilité à la loi morale et produit des œuvres de perdition ; c’en est aussi la conséquence inévitable. Un homme peut donc pailer ainsi : « Péchons, puisque notre salut ne dépend pas de nous » ; mais il ne fait pas le mal à cause de ce faux raisonnement : il fait, à la fois, le mal et ce faux raisonnement, qui est lui-même un mal, à cause de son élection.

Si l’on objecte que dans ces cas les prières, les exhortations, sont choses inutiles, on n’est guère plus heureux. Calvin répond aussitôt que ce sont là des moyens ordonnés par Dieu, des causes secondes disposées par la cause première pour l’accomplissement de ses desseins immuables. Ces moyens sont inutiles, sans doute, en ce sens que Dieu en aurait pu choisir d’autres ; mais il a choisi ceux-là en vertu de sa liberté. Ils ont toute l’efficacité qu’il leur a donnée, et ce n’est pas à nous à lui demander pour-quoi il a voulu que la prière et l’exhortation fussent les leviers dont dispose sa puissance.

Si l’on objecte encore que dans ce système toute responsabilité morale disparaît, ou qu’il est injuste de punir des êtres qui ne sont que de misérables instruments et ne font rien par eux-mêmes, Calvin rappelle aussitôt la distinction dont nous avons parlé entre la contrainte et la nécessité. Les œuvres de l’homme sont nécessaires, sans doute ; mais il n’est pas contraint. Il n’agit que par sa volonté. S’il fait le mal, il veut le faire, et c’est pour cela qu’il est puni. Au reste, Calvin reconnaît qu’il y a ici un profond mystère ; mais ce mystère se retrouve d’un bout à l’autre de sa doctrine ; c’est celui auquel tous les autres se rattachent, celui qui les explique et les comprend. Si au fond de son système il reste une énigme, c’est le cas de tous les systèmes ; c’est la limite de la science humaine.

Que si enfin on demande pourquoi Dieu a choisi ce plan singulier ; pourquoi il a voulu que l’histoire de l’humanité aboutît à ce triste dénouement, Calvin s’étonne qu’on demande le pourquoi des volontés de Dieu. C’est une curiosité coupable. Est-ce à l’homme à sonder les décrets du Maître ? Est-ce au vase de terre à s’insurger contre le potier ?

Cependant la curiosité humaine ne se laisse pas si facilement rabattre. Ce même Calvin, qui la poursuit à outrance, en a bien sa petite part. Par devers lui, il s’est posé et il a tranché cette question indiscrète. Il a beau renvoyer rudement tous ceux qui osent dire à Dieu, pourquoi fais-tu cela ? par une singulière inconséquence il s’attaque lui-même à ce mystère, il répond à ce pourquoi, et c’est dans cette réponse qu’il faut chercher un des dogmes essentiels du calvinisme, la clef de voûte de l’édifice. S’il faut en croire Calvin, Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire. Les hommes en sont les spectateurs ordonnés par lui. Il en a élu quelques-uns à salut pour que sa gloire éclatât par leur félicité ; il a condamné les autres pour que sa gloire éclatât par leurs tourments. On dirait un vaste tableau, où il faut des ombres pour faire ressortir la lumière. On dirait la splendeur du soleil dont témoignent également la clarté du jour et les ténèbres de la nuit. Calvin revient sans cesse à cette idée ; elle s’insinue à chaque page. C’est bien là, si on y regarde de près, le dernier mot du calvinisme.

Il reste encore un point que Calvin ne laisse pas indécis. Ce décret divin qui date de toute éternité, est-ce aussi pour l’éternité qu’il condamne les uns aux tortures de l’enfer, et qu’il convie les autres aux béatitudes du ciel ? Appuyé sur la Bible, Calvin répond nettement : « C’est pour l’éternité. » Ainsi la dogmatique calviniste peut au fond se ramener à deux principes dont tout le reste découle : le principe de la nécessité, qui explique les rapports de la créature avec son créateur, et le pnncipe de la gloire de Dieu, qui explique le plan divin.

Voilà les traits distinctifs du Calvinisme, tel du moins que nous l’avons compris ; heureux si nous n’interprétons pas l’Institution chrétienne comme Calvin a interprété la Bible ! Nous ne voulons point ici faire une critique complète de cette doctrine fameuse, qui n’a plus que des adeptes timides ; mais nous ne pouvons pas nous empêcher de présenter quelques observations, qui serviront à notre but, l’étude du génie de Calvin. Ce n’est pas en théologien que nous examinerons les vues du réformateur de Genève. Nous resterons strictement attaché au point de vue philosophique, ou, pour mieux dire, au point de vue humain, le seul qui puisse être commun au théologien et au philosophe. Calvin définit l’art de disputer, la manière de parler avec raison ; il s’agit de savoir si ce grand maître a toujours été fidèle à cet art.

Il est un point, et c’est peut-être le seul, sur lequel nous sommes pleinement d’accord avec Calvin. Nous croyons avec lui que la science humaine ne peut pas et ne doit pas se poser cette insondable question : Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ? ou en laissant de côté ce terme de création que toutes les philosophies n’adoptent pas, et en cherchant à formuler le problème de la manière la plus générale possible, nous croyons qu’il n’appartient pas à l’homme de se demander pourquoi l’être fini existe en face de l’être infini.

Il est clair, en effet, que l’être fini n’existe pas par lui-même, et qu’on ne peut chercher la cause d’où il émane que dans l’être infini, ou, pour l’appeler d’un seul mot, heureusement assez vague pour ne pas en préciser la nature, en Dieu. Pour savoir pourquoi l’être fini est sorti de Dieu, il faudrait donc connaître d’abord l’essence de l’être divin, car c’est dans les profondeurs de l’absolu que se cache la cause de tout ce qui existe. Ainsi ces deux problèmes sont indissolublement unis. Jamais homme ne nous dira pourquoi l’homme existe, s’il ne nous dit pas auparavant ce que Dieu est.

Or, il n’appartient pas à l’homme de savoir ce que Dieu est. Tout ce que les philosophes en ont dit revient à une sublime parole qui a été prononcée longtemps avant qu’il y eût des philosophes au monde : Il est celui qui est. Cette définition est la seule juste, parce qu’elle n’impose à l’être divin aucune limite, parce qu’elle comprend toute la série des possibles. A vrai dire, ce n’est pas une définition ; c’est le cri de la faiblesse humaine, qui renonce à comprendre l’infini ! Définir l’infini ! Il y a contradiction entre ces deux termes : définir, c’est déjà poser une limite ; il n’y a que le fini qui puisse être défini.

L’intelligence humaine, quelque puissante qu’on la suppose, a cependant ses bornes : elle ne peut rien connaître de ce qui n’a aucun rapport avec elle ; elle ne saisit que ce qui rentre dans le champ de sa portée, parce que c’est à cela seulement qu’elle peut appliquer sa mesure. Comprendre, c’est embrasser ; il n’y a qu’une intelligence infinie qui puisse embrasser l’iniîni. L’homme n’a point de faculté pour en juger. Tout ce qu’il sait, c’est que la sphère de son existence est peu de chose. Par delà s’ouvre un espace illimité, où il n’y a pour lui que ténèbres. On l’appelle l’infini par opposition à ce que nous pou-vons connaître.

Cela est si vrai qu’aucune langue humaine n’a de paroles qui puissent s’appliquer à la divinité conçue en elle-même et dans l’intimité de son être. On ne peut en parler qu’à condition de tomber de non-sens en non-sens, de contradiction en contradiction. Que dirons-nous de l’absolu ? Dirons-nous qu’il est grand ? mais il n’est ni grand ni petit, parce qu’il n’a pas de mesure. Dirons-nous qu’il est bon ? mais il n’est ni bon ni méchant, parce qu’il n’est soumis à aucune loi. Tous les noms qu’on peut lui donner, l’infini, l’absolu, la substance. Dieu même, peu importe, tous ces noms ne sont justes que parce qu’ils impliquent la négation de notre faiblesse, ou laissent tout supposer.

Et qu’on n’espère pas trouver dans une révélation quelconque des lumières sur l’essence divine. Il n’y a pas sur ce point de révélation possible. Un révélateur, quel qu’il soit, doit parler le langage de ceux auxquels il s’adresse ; il ne peut leur révéler que ce qu’ils peuvent comprendre. On ne révélera jamais à une intelligence bornée le secret de l’être absolu, car ce secret est écrit dans une langue dont elle ne saurait déchiffrer le premier mot.

Mais peut-être pensera-t-on que nous dépouillons l’homme du noble privilège de connaître son Dieu. Ce serait mal nous comprendre. Le Dieu de l’homme, notre Dieu, ce n’est pas Dieu en soi, ce n’est pas l’absolu ; c’est un Dieu qui est entré en rapport avec le monde, et qui s’est limité lui-même en nous appelant à exister à côté de lui ; c’est un Dieu qui, par ce seul fait, appartient au domaine du fini, et que par conséquent notre intelligence peut atteindre. On dira de ce Dieu là qu’il est grand, parce que son être étant borné par le nôtre, il y a entre lui et nous une mesure commune ; on dira qu’il est bon, parce que, dans ses rapports avec nous, il peut s’être soumis à une loi. Mais entre Dieu le créateur et Dieu l’être absolu, antérieur à toute création, il reste un abîme que l’esprit hum^n ne peut pas franchir, le même abîme qu’entre le fini et l’infini.

C’est donc folie à l’homme de vouloir pénétrer la nature intime de Dieu ; dès lors il est également insensé de se demander pourquoi ce qui passe existe à côté de ce qui est éternel, ou, pour employer les expressions de Calvin, pourquoi Dieu a créé le monde. Ces deux problèmes, nous l’avons dit, n’en font qu’un. On ne peut répondre à cette dernière question qu’en refusant d’y répondre, et c’est ce que fait le philosophe, quand il dit : « Dieu a créé le monde, parce qu’il l’a voulu. » — Cette réponse ressemble à celle que font parfois les enfants, et qui a l’avantage d’être plus courte, parce que. Mais son mérite est de ne rien signifier, car si elle précisait en quoi que ce fût, elle serait sûrement fausse. C’est la meilleure de toutes, parce que ce n’en est pas une, tout comme la seule définition de Dieu qui ait quel-que valeur est celle qui ne le définit pas.

La science humaine ne saurait aller plus loin que ne vont les facultés de l’homme ; il faut donc que le savant aussi bien que l’ignorant renonce à pénétrer ce mystère ; il faut que la philosophie se dépouille du titre orgueilleux de science de l’absolu, car il n’y a pas pour un être borné de science de l’absolu. Il faut que, sans en chercher le pourquoi, elle accepte comme un fait l'existence simultanée du fini et de l’infini. Sa tâche ne va pas au-delà de ce mystère ; elle commence à partir de ce fait. Ce fait étant le plus simple, le plus élémentaire et en même temps le plus universel de tous, celui qu’on retrouve dans tous les autres, la philosophie en le reconnaissant, pose son premier principe, celui autour duquel tout doit se grouper. Un système philosophique ou dogmatique, peu importe, devra, pour rester dans les conditions du vrai, commencer par là ; il devra accepter le fait central de l’univers comme le principe central de la science, et, travaillant sur cette base large et solide, ramener à ce seul principe tous les principes ultérieurs, à ce seul mystère tous les mystères subséquents. Voilà, si nous ne nous trompons, quelle est la vraie mission de la science ; quand elle aura achevé ce travail, elle aura terminé son œuvre ; mais si elle veut remonter plus haut, elle perdra son temps et sa peine. Un système qui reposera sur une solution quelconque de ce premier problème, l’existence du fini à côté de l’infini, ne reposera jamais que sur une confusion et sur un abus du langage.

On doit comprendre maintenant pour quelles raisons nous estimons Calvin dans son droit, quand il blâme la curiosité de ceux qui s’informent du pourquoi de la création. C’était plus que son droit, c’était son devoir. Mais si nous avons essayé de mettre ce principe en évidence, c’est pour le retourner contre Calvin lui-même. Ce même Calvin qui traite si sévèrement les curieux, tombe à son tour dans la faute qu’il leur reproche. Il fait mieux que de soulever le problème ; il le résout. Plus coupable que ses adversaires, il ne se borne pas à demander pourquoi Dieu a créé le monde ; il soutient que Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire. Ainsi, à la base de la dogmatique calviniste, se cache une contradiction, et l’on peut réfuter Calvin par Calvin lui-même.

Calvin n’a point évité d’ailleurs le sort commun de ceux qui ont essayé de remonter jusque-là : il fait naufrage en voulant attacher son ancre à cette rive inaccessible. J’en demande pardon aux disciples de Calvin, s’il en est encore ; mais je suis contraint d’avouer que ces mots : Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire, n’ont jamais présenté à mon esprit qu’une idée confuse, et parfaitement impossible à saisir. Or, je suis de l’avis de Descartes : je n’accepte comme vraies que les idées claires ; d’où il résulte que je repousse sans réserve le principe dominant de la théologie calviniste. Les livres sacrés parlent souvent de la gloire de Dieu. C’est une image qui ne manque pas de grandeur, quoiqu’elle renferme, comme tant d’autres, ce que les savants appellent un anthropomorphisme, c’est-à-dire qu’elle applique à Dieu ce qui, à proprement parler, ne peut s’appliquer qu’à l’homme. Je conçois, par exemple, comment on peut dire que les cieux racontent la gloire de Dieu. Cela signifie simplement que les cieux témoignent de la puissance de celui qui les a créés et peuplés d’étoiles sans nombre. Mais dire que Dieu a créé le monde pour manifester sa gloire, donner à ces mots une valeur philosophique, en faire une des propositions fondamentales d’un vaste système, cela me passe entièrement. Je ne puis croire que ce soit parler avec raison.

Il n’y a de gloire que pour les êtres faibles, pour ceux en qui l'on reconnaît du plus et du moins. Appliquée à Dieu, dans sa nature intime, la notion de gloire ne présente qu’un non-sens, et ne saurait résister à l’analyse la plus rapide. Quoi donc ! Celui qu’on appelle Dieu et qui réside dans l’infini, ne se suffirait pas à lui-même ! Je conçois que de petites créatures, comme nous, se glorifient d’œuvres qui semblent dépasser la mesure de leurs forces. Je conçois que les montagnes percées, les mers traversées au gré de ses désirs, la terre assujettie à ses lois, manifestent la gloire de l’homme. Mais que Dieu dans son repos soit moins grand que dans son activité, qu’il ait besoin d’agir, comme pour se prouver à lui-même que rien ne résiste à sa volonté ; que celui qui est, ait besoin de ce qui passe pour montrer tout ce qu’il est ; que l’infini se glorifie du fini ; que l’être absolu se trouve à l’étroit dans les profondeurs de son immensité ; que la gloire divine ne brille de toute sa splendeur que par le reflet de nos misères et de notre poussière en vérité, est-ce assez de confusions accumulées ? est-ce la plus orgueilleuse ou la plus insensée de toutes les rêveries humaines ?

Au reste, de quelque manière que Calvin eût répondu à une si redoutable question, il serait tombé d’aussi singulières erreurs. Nous lui reprochons bien moins d’y avoir répondu de telle ou telle manière, que d’avoir voulu y répondre.

On s’étonnera peut-être que Calvin, avec son génie clair et lumineux, n’ait pas aperçu sur quel abus du langage reposait toute sa dogmatique. Mais qu’on se rappelle ce qu’étaient au moyen-âge, et ce que furent jusque bien après le XVIe siècle, la philosophie et la théologie. Il n’y a pas fort longtemps que l’étude critique des facultés de l’esprit humain a renouvelé la science, en la ramenant sur son terrain véritable, et fait évanouir toutes ces vastes théories métaphysiques qui occupent une si grande place dans l’histoire de la pensée. Auparavant théologiens et philosophes de toutes les sectes et de toutes les écoles, hérétiques et orthodoxes, croyaient à la science de l’absolu, et prétendaient pénétrer par la métaphysique dans les mystères de l’infini. Et qui sait si les penseurs modernes eux-mêmes sont guéris de cette fabuleuse prétention ? N’a-t-on pas vu, même après la Renaissance, d’illustres philosophes vouloir emprisonner dans deux attributs la substance éternelle ? N’a-t-on pas vu, même après Kant, des penseurs non moins célèbres revenir par un détour à de semblables errements ? Calvin, qui était un grand logicien, mais dont le génie n’avait rien de créateur, a compris la science comme les hommes de son temps, et, comme eux, l’a fondée sur des notions que tout le monde croyait comprendre, parce que personne ne s’était encore avisé de s’en rendre compte.

Nous nous arrêterons moins sur les principes fatalistes de Calvin. Ils reposent sur une conception étroite du dogme de la Providence, et ils n’en sont que le rigoureux développement. L’homme agit et Dieu le fait agir. Par conséquent la liberté humaine n’est qu’une vaine imagination, les œuvres ne sont qu’un effet nécessaire de la grâce, la grâce seule subsiste.

Toute cette partie de la doctrine calviniste est admirable d’enchaînement. Ce n’est pas une doctrine faite de pièces rapportées, à laquelle on puisse appliquer le procédé commode de l’éclectisme ; c’est un système parfaitement simple, construit d’une seule pièce, qu’il faut accepter ou rejeter en bloc. Armé d’une théorie semblable, un dialecticien quelque peu exercé, habile à prendre l’offensive, est presque invincible dans la discussion. Si vous lui cédez sur un point, il vous force à le suivre ou vous réduit à l’absurde. Or, il est bien difficile de ne pas lui céder sur un point ; car enfin, il y a dans l’idée de la Providence une vérité dont tout homme a le sentiment. Mais jusqu’où va cette vérité ? quel est le point où s’arrête la Providence et où commence la liberté ? C’est ce qu’il est difficile de dire. Une fois sur la pente, Calvin, qui ne recule devant, rien, vous entraîne après lui. Il ne faut qu’un point d’appui au levier de sa logique, et il est sûr de la victoire. Il eut le secret de ce procédé simple et tout particulièrement propre à frapper les espiits indécis. Servet en fit l’expérience ; il ne sut pas toujours échapper aux tenailles de la logique de Calvin.

A tout prendre, nous préférons cette audace dans la logique, ce système effrayant, mais conséquent, à ces termes-moyens qui ne servent qu’à multiplier les questions sans en résoudre aucune, pauvres oreillers de sécurité, sur lesquels les esprits faibles aiment à dormir en paix. Nous aimons à voir avec quelle vigueur et quel succès Calvin réfute ceux qui se retranchent derrière l’idée d’une permission divine, et ceux qui affectent d’atténuer la providence de Dieu pour la réduire à n’être qu’une simple prescience.

Cependant ce n’est pas assez qu’un système soit conséquent ; il faut encore, si possible, qu’il soit vrai, c’est-à-dire qu’il tienne compte de tout et rende raison de tout. Or, il est clair que le calvinisme ne tient pas compte de tout ; dès lors il ne peut rendre raison de rien. Calvin a beau faire ; il n’effacera jamais, au fond de la conscience humaine, le sentiment de la liberté. Je me lève et je marche ; c’est assurément parce que j’ai voulu me lever et marcher. Si je m’arrête, c’est encore parce que j’ai voulu m’arrêter. Nul ne me persuadera que je n’aie pas fait ces choses par la puissance qui m’estpropre, et que ce soit une volonté étrangère qui me les ait fait vouloir à mon insu. Le sentiment de la liberté est aussi profondément enraciné dans le cœur de l’homme que le simple sentiment de l’existence. On les anéantira l’un et l’autre, ou l’un et l’autre ils subsisteront.

C’est en vain que l’on voudrait distinguer avec Calvin entre la volonté et la liberté. Il ne faut pas, en matière si grave, jouer sur les mots. La volonté et la liberté ne sont pas une seule et même chose, j’en conviens ; mais ce sont deux choses inséparables. Une volonté qui n’est pas libre, n’est pas une volonté. La distinction correspondante établie par Calvin entre contrainte et nécessité n’est guère plus heureuse. Il importe peu que j’agisse par contrainte ou par nécessité ; je ne suis dans les deux cas qu’un esclave ou un instrument. Dès l’instant que ma volonté n’est pas libre, je n’ai plus lien à perdre. La servitude est la même dans les deux cas.

Ce n’est pas à dire que l’homme soit toujours libre de faire ce qu’il veut. Il peut vouloir l’impossible ; mais il faut qu’il soit libre de le vouloir. C’est dans le for intérieur de la volonté, et non dans le déploiement de l’action, qu’est le siège de la liberté. Jetez un homme dans les fers, gardez-le dans le plus sombre cachot, il sera libre encore, libre d’aimer et de haïr, libre de maudire ses chaînes et ses geôliers, ou de mépriser les biens qu’on lui enlève ; il sera libre au fond de son cœur. Placez-le sur un trône, entouré de courtisans qui obéissent au moindre signe de sa main ; mais donnez à une puissance invisible le gouvernement de sa volonté ; que cette puissance dirige ses désirs, ses affections, tous les mouvements de son âme ; il ne sera qu’un esclave, et le plus ridicule de tous. La doctrine de Calvin établit la plus complète des servitudes.

Je refuse de suivre Calvin dans l’abîme où il s’est élancé avec tant d’audace, et je me crois en droit de le faire sans nier la Providence, sans marquer le point où s’arrête la liberté, et sans adopter aucuri palliatif dérisoire. Je ne sais si le mystérieux concours de la grâce et de la liberté ne pourrait pas se rattacher au fait plus mystérieux encore et plus fondamental de l’existence simultanée du fini et de l’infini ; mais il a tourmenté de trop grands esprits pour qu’il nous appartienne de vouloir l’expliquer. Toutefois nous savons d’une manière certaine que si la Providence existe, la liberté existe aussi ; et c’est en vain que les plus puissants docteurs, emportés par l’esprit de système, voudront anéantir l’un des deux termes de cette éternelle opposition. La conscience humaine, qui est plus forte que toutes les philosophies, proteste aussitôt, et les maintient l’un et l’autre. Si quelque saint Augustin veut nier la liberté, il survient quelque Pélage pour balancer par ses erreurs une erreur opposée, et l’humanité ne tarde pas à condamner à la fois Pelage et saint Augustin.

Comment Calvin a-t-il été conduit à une croyance aussi absolue ? Par deux causes, ce nous semble, deux causes très différentes, mais d’une égale importance. La première est morale, et se trouve dans le sentiment qui, au XVIe siècle, a fait naître presque partout à la fois la Réforme ; la seconde est dans la tournure particulière du génie de Calvin.

Oui, ce système qu’on accuse d’être immoral, repose sur un sentiment moral, et c’est dans la conscience qu’il faut en chercher l’origine. Le catholicisme avait fait à l’homme la grande part. Il l’avait convaincu du mérite de ses œuvres ; il avait divinisé une femme ; il avait établi une hiérarchie telle que le pécheur le plus obscur, par l’intermédiaire d’un prêtre, d’un évêque et d’un pontife, tendait la main à son Dieu, et comptait avec lui. Aussi longtemps qu’il resta quelque chose de la foi des premiers croyants, que les évêques et les papes furent de vrais chrétiens, cet échafaudage grandiose servit à la majesté de l’Église ; mais quand le flambeau de la foi s’éteignit, quand la tiare romaine eut été assez déshonorée par des fronts indignes, cette échelle de Jacob dressée par le moyen-âge entre la terre et le ciel servit à des ambitions vulgaires ; ce fut, entre les mains de prêtres avides, une machine gigantesque pour une exploitation sacrilège. On sait les abus qui en résultèrent : la doctrine chrétienne dénaturée, la morale rendue facile, le trafic des indulgences, les richesses et les vices du clergé, les superstitions populaires, l’Église tout entière en proie à la simonie. Mais le remède se trouva dans l’excès même du mal : les progrès de la corruption réveillèrent la conscience endormie, et de ce réveil naquit la Réforme, réaction violente de la conscience contre des doctrines immorales et des mœurs impures. Le catholicisme avait abandonné l’austère doctrine de la grâce, et s’était, petit à petit, rapproché de l’antique hérésie de Pélage ; la Réforme prit saint Augustin pour patron. Le catholicisme avait beaucoup parlé des œuvres ; la Réforme ne parla plus que de la foi. Le catholicisme avait glorifié l’homme ; la Réforme glorifia Dieu. Le calvinisme est tout simplement le dernier terme de cette réaction de la conscience.

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire quelques pages des réformateurs et surtout de l’Institution chrétienne. Sur quel sujet Calvin revient-il avec le plus d’insistance ? Sur notre misère et sur la grandeur de Dieu. S’il hait le catholicisme, c’est qu’il l’accuse d’avoir flatté l’orgueil des hommes, en leur prêchant leur force et leurs mérites, et qu’il attribue à ce mensonge la décadence de l’Église et la corruption des mœurs. Pour ramener le monde à l’austérité de la loi chrétienne, il suit la route opposée ; il donne tout à Dieu. Qu’est-ce que cette élection gratuite, ce salut que nos œuvres n’ont pas gagné, cette miséricorde sans conditions, cette Providence sans bornes ? qu’est-ce, sinon, comme l’a dit un écrivain modeste et distingué,[10] une profonde humilité de la créature devant son Dieu, le plus immense sacrifice qu’elle pût lui faire ? Il importe peu que l’orgueil soit assez habile pour tourner à son profit une doctrine qui devait l’écraser ; il n’en est pas moins vrai qu’elle est née d’un réveil du sentiment moral.

C’est en vain d’ailleurs qu’on voudrait faire passer le calvinisme pour un système immoral. Il ne l’est que lorsqu’on en abuse, et l’on peut abuser des meilleures choses, même de l’Evangile. Calvin porte, sans doute, une grave atteinte au principe de la responsabilité de l’homme, et ce n’est pas sans raison qu’on lui a reproché de faire de Dieu l’auteur du mal ; mais il est le constant défenseur, il est le champion de la conscience et de la loi du devoir. Au lieu de fonder la morale sur la liberté, il la fonde sur le décret divin. Il ne l’anéantit pas ; il la fait découler de la dogmatique, comme un corollaire de son théorème. C’est le contraste que présentent plusieurs doctrines fatalistes ; elles n’affaiblissent le principe de la liberté que pour renforcer l’idée de la loi, et aboutir ainsi à la morale la plus austère.

La réaction religieuse du seizième siècle devait donc conduire naturellement aux dogmes du calvinisme ; mais peut-être ne les aurait-elle jamais formulés avec franchise, sans l’inflexible logique de Calvin. Calvin, préoccupé comme tous les réformateurs du besoin de dépouiller l’homme pour glorifier Dieu, fait reposer son système sur cet unique principe, et, seul entre ses émules, il a le courage de n’en dissimuler aucune conséquence. Calvin est allé jusqu’au bout, tandis que Luther, Zwingle et Mélanchton hésitaient. Calvin est un réformateur conséquent. Ainsi pour comprendre l’origine de sa dogmatique, il suffit de rapprocher ces deux choses, sa rigoureuse dialectique, et la révolution morale qui a suscité la Réforme.

Mais la logique, ce levier favori de Calvin, est un instrument aussi perfide qu’il est puissant. Elle suppose un premier principe, et elle se charge d’en faire sortir tout ce qu’il renferme. Si ce principe est faux, un esprit logique l’approfondit jusqu’à ce qu’il rencontre l’absurde, qui n’est que l’erreur conséquente avec elle-même ; s’il est vrai, mais limité par un principe supérieur, un esprit logique ne tarde pas, en le creusant, à dépasser cette limite, et à tomber dans l’exclusisme, qui n’est qu’une forme particulière de l’erreur, l’abus d’un principe vrai, mais restreint. La logique est un instrument nécessaire au développement de la pensée ; mais elle peut servir à développer autre chose que la vérité. Les systèmes les plus faux peuvent être admirables d’enchaînement : preuves en soient la dogmatique de Calvin et la philosophie de Spinosa.

Les esprits exclusifs sont ceux qui ont la confiance la plus entière aux procédés de la logique. C’est que la logique est souverainement exclusive. En rapprochant d’une idée première ses conséquences nécessaires, elle en éloigne tout le reste. Ainsi, serrant de près son point de départ, elle finit par faire une sorte de triage de toutes les idées possibles. Elle met à part celles que renferme l’axiome qui lui sert de base, et ce sont autant de vérités. Elle rejette dédaigneusement toutes les autres, et ce sont autant d’erreurs. Elle n’admet point de terme-moyen. Une logique qui tergiverse n’est plus de la logique.

Calvin était un de ces esprits extrêmes que la logique entraîne dans d’extrêmes erreurs. Il n’a pas vu que le principe de la faiblesse humaine n’est juste que dans une certaine mesure, et il a raisonné sur ce principe comme sur la vérité absolue. Il a abaissé l’homme pour l’humilier devant son Dieu, oubliant que la vraie humilité n’est pas la vertu d’un esclave, mais bien plutôt d’un roi déchu. Il n’a pas compris que notre grandeur est aussi réelle que notre faiblesse, et que, pour être juste, il faut concilier ces deux principes contraires. Il n’en a vu qu’un seul et il en a cruellement abusé. Voilà pourquoi il a nié tout ce qui pouvait tourner à l’honneur de la nature humaine, et avant tout la liberté ; voilà pourquoi, sous les noms de prédestination et de grâce, la fatalité règne dans les tristes royaumes du Dieu de Calvin : les justes n’y sont point heureux pour avoir recherché la justice, mais pour avoir été choisis par le bon plaisir divin ; les méchants n’y souffrent point pour avoir aimé l’iniquité, mais pour avoir été repoussés par la colère du ciel ; toutes les fautes y sont d’avance répai’ées, ou sont d’avance irréparables ; la mort y siège éternellement à côté de la vie ; l’harmonie n’y règne qu’aux dépens de la grandeur humaine et de la grandeur divine.

Je ne sais s’il est de plus grand exemple des séductions de la logique. Grâce au ciel, l’homme a rarement le courage d’être bon logicien. Quand il approche de l’absurde, un secret instinct l’avertit et il recule ; Calvin a manqué de cet instinct précieux ; il n’a pas su reculer. Il est resté prisonnier dans un certain cercle de pensées ; le reste lui a paru rêveries et fumées. Il n’a pas eu cette étendue d’esprit qui fait voir au philosophe les diverses faces d’un problème, qui lui permet de peser le pour et le contre, parce qu’elle lui permet de comprendre l’un et l’autre, et sans laquelle on poursuit en vain la vérité, car la vérité réunit les contraires et n’est jamais dans les extrêmes. Hélas ! c’est le sort commun des hommes de génie ; ils paient par de grands défauts leurs plus grandes qualités : tantôt, comme Montaigne, ils n’ont l’esprit large et ouvert à tout qu’à condition de vaciller sans cesse ; tantôt, comme Calvin, ils ne sont fermes qu’à condition d’être étroits.

Calvin fut si convaincu de la vérité de sa doctrine, qu’il ne comprit jamais les oppositions qu’il rencontra. Il n’imaginait pas qu’on pût demander quelque chose de plus clair pour l’intelligence, ni de plus satisfaisant pour le cœur. Il en aurait dit volontiers ce qu’on a dit de la République française : « Elle est comme le soleil, tant pis pour les aveugles qui ne la veulent pas voir. » Il croyait de bonne foi tenir dans ses mains la vérité absolue, et il la trouvait si évidente qu’il était prompt à chercher le motif de toute opposition dans quelque mauvais vouloir ou dans quelque penchant vicieux. Il savait que l’erreur est proche parente du péché, et, comme ses adversaires étaient à ses yeux plongés dans les ténèbres de l’erreur, il les supposait aussitôt enchaînés dans les liens du vice. Calvin ne connut pas le doute pour son propre compte, et ne le comprit jamais chez les autres. Voilà le point faible de ce grand esprit. Le doute, cet heureux contrepoids des convictions trop entières, lui manqua complètement. La faute n’en est pas à l’esprit de son époque ; mais bien à la nature de son génie, à lui et à lui seul.

Le doute, en effet, n’était pas chose rare au siècle d’Erasme, de Rabelais et de Montaigne. À côté des novateurs religieux, qui ne voulaient savoir davantage que pour mieux croire, se pressaient de nombreux penseurs, animés du même besoin de progrès, mais plus avides de connaissances que soucieux des intérêts de la foi. Dégagés des chaînes de la tradition, ils se nourrissaient de l’étude des philosophes anciens ; ils essayaient les forces de leur jeune intelligence. C’était l’esprit philosophique moderne qui faisait ses premières armes. Mais Calvin ne se laissa pas séduire à cet esprit nouveau. Nul parmi les croyants du seizième siècle n’eut une foi plus sûre d’elle-même, plus impérieuse dans son expression, plus invulnérable dans sa certitude. Calvin, par l’énergie et par l’immobilité de sa foi, devint le rempart du protestantisme. Ce fut une muraille d’airain, contre laquelle le scepticisme brisa ses traits les plus acérés.


III

Il y a des rapports étroits entre le génie de Calvin et son caractère. Calvin n’est pas un de ces hommes dont la nature offre de nombreux et de singuliers contrastes. Tous les traits de cette individualité forte et simple sont dans une parfaite harmonie. À la promptitude de son esprit répond la vivacité de son caractère, et la fermeté de sa pensée n’a d’égale que la fermeté de sa conduite.

Cette concordance parfaite achève d’expliquer la grandeur et les fautes de Calvin. Comme il ne sut pas douter, il ne sut pas non plus hésiter. Il marcha toujours à son but, n’écoutant que sa conviction, et ne ménageant ni les intérêts des autres ni les siens. Est-il inspiré par ce qu’il y a de plus noble dans ses sentiments, il devient étonnant d’héroïsme. Il est grand lorsque, au moment où chancelle son empire, il ose excommunier Berthelier ; lorsqu’il refuse de lui donner la coupe, et préfère un second exil au sacrifice d’un seul principe ; lorsque, pendant deux années de lutte ouverte, il réclame sans cesse les droits inaliénables du consistoire, et ne se repose qu’après avoir vaincu. Il est grand surtout, lorsqu’il exprime, avec l’énergique accent de la foi, les convictions chrétiennes dans lesquelles il puise sa force. Peu lui importent les revers. Il a confiance en son Maître et il sait que cette confiance ne le trahira pas :

Je sais bien, écrit-il aux églises du Languedoc, au plus fort de la guerre civile, je sais bien, quand tout sera ruiné et perdu, que Dieu a des moyens incompréhensibles de remettre son église au-dessus, comme s’il la ressuscitait des morts, et c’est là où il nous faut attendre et reposer, que, quand nous serions abolis, encore, tout au pis-aller il saura bien créer de nos cendres un peuple nouveau.

Celui qui parle ainsi est un homme qu’aucune difficulté n’étonnera. Plus le monde s’agitera autour de lui ; plus, comme il le dit dans un langage digne d’un apôtre, il fichera profond son ancre au ciel. Mais, en revanche, est-il dominé par ce qu’il y a de plus étroit dans ses idées ; veut-il, avec sa logique habituelle, les appliquer jusqu’au bout ; alors son héroïsme dégénère, c’est de l’intolérance, de l’obstination, de la hauteur. Calvin s’abaisse lorsqu’il ne rougit pas, en écrivant aux martyrs de Lyon prêts à monter sur le bûcher, de leur demander, dans ce moment suprême, une dénonciation. Il s’abaisse, lorsqu’il écrit à propos d’un inconnu :

J’eusse voulu qu’il fût pourri en quelque fosse, si c’eût été à mon souhait… Et je vous assure, s’il ne fût sitôt échappé, que, pour m’acquitter de mon devoir, il n’eût pas tenu à moi qu’il ne fût passé par le feu.

Il s’abaisse lorsqu’il traîne devant les tribunaux l’infortuné Servet, lorsqu’il lui refuse un défenseur, lorsqu’il sollicite sa condamnation avec l’acharnement d’un ennemi personnel, lorsqu’il ose porter dans la chaire une cause qui est entre les mains d’un tribunal, et violer ainsi le droit le plus inviolable des accusés, celui d’être jugés par la justice, et non pas condamnés par la haine. Il s’abaisse enfin à un rôle presque digne d’un calomniateur vulgaire, lorsqu’il poursuit son adversaire jusqu’au-delà du tombeau. Calvin fût-il resté à l’écart, n’eût-il voulu tremper en rien dans ce honteux procès, n’eût-il fait autre chose que de le raconter comme il l’a raconté, c’en serait assez pour entacher sa gloire d’une souillure indélébile. Avec quelle hauteur il insulte à sa victime ! Avec quel zèle amer, il attaque sa mémoire, comme si ce n’était pas assez de l’avoir fait passer par le feu ! Avec quelle haine aveugle, il juge les derniers moments de l’hérétique, ces derniers moments enlevés à des querelles irritantes, pour n’être consacrés qu’à la prière et à Dieu ! Ici Calvin devient petit. Les préjugés du siècle ne peuvent plus justifier sa conduite : il y a là autre chose qu’une erreur. Servet ne voulant mourir qu’après avoir obtenu le pardon de son ennemi, et montant sur le bûcher en prononçant le nom de Jésus, est un chrétien qui s’est peut-être trompé et qui en est trop puni ; je crains que Calvin continuant ses vengeances jusque sur les cendres déjà refroidies du malheureux Servet, ne soit qu’un théologien blessé et implacable.

On excuse, en général, l’intolérance de Calvin en en rejetant la faute sur son temps. À cette époque, en effet, Michel de l’Hôpital avait presque seul compris que deux hommes de religion différente peuvent vivre sous le même ciel, sans se déchirer l’un l’autre. Ce ne fut que plus tard que cette idée si simple et si nouvelle fît quelques progrès en France avec le parti des politiques et Henri IV. Il fallut, pour qu’elle germât dans les esprits, que le fanatisme eût déployé toute sa rage, et que la France, dévastée par la guerre, tombât de fatigue et d’épuisement. Du temps de Calvin, elle n’était pas même acceptée par les victimes de la persécution. C’est à peine si quelques hommes remuants, également honnis des réformés et des catholiques, en avaient eu parfois un vague pressentiment. Un jour on avait entendu Servet déclarer, en présence de ses juges, que les accusations criminelles pour cause d’hérésie étaient une nouveauté inconnue de l’Église primitive ; puis, peu de temps après, sans se douter de son inconséquence, il s’était porté lui-même partie criminelle contre Calvin. Castaliou, un autre esprit remuant, avait osé aussi mettre en doute la légitimité du châtiment des hérétiques ; mais, effrayé lui-même de sa hardiesse, il ne l’avait fait que sous le voile de l’anonyme ; et il faut voir comment Calvin et Th. de Bèze le combattent à l’envi. Si l’on en croit le réformateur de Genève, c’est pour avoir licence de dégager tout ce que bon lui semblera, que Castahou réclame contre les bûchers :

Telles gens, dit-il, seraient contents qu’il n’y eût ni loi ni bride au monde. Voilà pourquoi ils oQt bâti ce beau livre, de non comburendis hœreticis.

Les pasteurs de Berne enfin, grâce peut-être à leur hostilité permanente contre Calvin, entrevirent un instant ce noble principe de la tolérance. Consultés sur un cas assez semblable à celui de Servet, ils avaient répondu :

Prenons garde à notre conduite, de peur qu’en revendiquant avec trop peu de modération la pureté du dogme, nous ne nous éloignions de la règle de l’esprit de Christ, c’est-à-dire que nous ne manquious à la charité par laquelle seule nous sommes ses disciples.

Mais ce ne fut là qu’un éclair passager. Ces mêmes pasteurs n’hésitèrent pas à opiner, comme nous l’avons vu, dans la triste affaire de Servet. Les martyrs du seizième siècle ne contestaient point à l’autorité le droit de venger par le glaive la religion outragée ; mais ils accusaient leurs ennemis d’en faire une fausse application, d’en user au profit de l’erreur et au préjudice de la vérité. Cette idée se retrouve dans la célèbre préface de l’Institution chrétienne. Calvin ne cherche point à démontrer à François Ier qu’il a tort de poursuivre des hommes dont le seul crime est de penser autrement que lui ; il lui démontre qu’il persécute la vérité divine, tandis que son devoir est de la soutenir par la puissance qu’il tient de Dieu.

Il est donc vrai que du temps de Calvin la tolérance était chose inconnue. Mais c’est cela même qui a donné à la persécution par lui dirigée une si triste célébrité. S’il en était seul coupable, ce serait un crime qui ne compromettrait que sa gloire et dont seul aussi il aurait à rendre compte devant le tribunal de l’histoire et devant le tribunal de Dieu. Mais le sang de Servet retombe sur toute l’Europe protestante. Il retombe sur les églises de Suisse, qui, par leurs unanimes conseils, stimulèrent à l’envi l’ardeur des juges ; il retombe sur les chefs les plus éminents de la Réforme, qui accueillirent par leurs félicitations unanimes la sentence de mort. Il retombe sur Mélanchton lui-même ; sur le doux et aimable Mélanchton :

J’affirme, écrivait-il à Calvin, j’affirme que vos magistrats ont agi justement en mettant à mort un tel blasphémateur, après un procès régulier.

Je ne conçois pas, je l’avoue, comme l’on peut passer légèrement sur ce drame lugubre, et se borner à dire, comme le font tant d’historiens réformés : « C’est une tache dans la vie de Calvin ; mais c’était l’esprit du temps. » L’esprit du temps ! Mais les réformateurs, qui s’étaient abreuvés aux sources pures de l’Evangile, qui avaient rompu courageusement avec le passé, pourquoi donc ne s’étaient-ils pas dégagés de l’esprit du temps ? Qu’on ait vu jusqu’au milieu du siècle passé quelques moines fanatiques ou quelques prélats intéressés attiser la flamme des bûchers, cela n’a rien d’étonnant ; mais des réformateurs !… Calvin, qui fait brûler Servet ; Farel, qui accourt, jaloux de l’honneur de souiller ses cheveux blancs en harcelant la victime jusqu’au bout ; Mélanchton, qui applaudit : voilà ce qui passe l’intelligence, et ce que l’histoire répétera de siècle en siècle, à la honte de la Réformation, et plus encore à la honte de l’humanité ! Comment ces hommes, les plus éclairés de leur époque, ont-ils pu envier l’opprobre de leurs adversaires, et devenir intolérants à leur tour ? Comment avec tant de lumières nouvelles ont-ils gardé tant d’aveuglement ? Comment les réformés du seizième siècle ont-ils pu aspirer en même temps à la gloire des maityrs et à l’ignominie des bourreaux ?

La victime de l’inquisition protestante est devenue plus célèbre que toutes les victimes de l’inquisition catholique ; aucun nom de martyr n’est plus populaire que celui de Servet ; son bûcher a soulevé plus de réprobation que tous ceux que Rome a dressés : eh bien, ce n’est que justice. La persécution catholique a suffisamment montré jusqu’à quel degré de barbarie peut atteindre le fanatisme. La persécution protestante a montré de plus jusqu’où peut aller l’aveuglement des hommes, même des meilleurs. L’une témoigne d’un orgueil impitoyable ; l’autre témoigne du même orgueil, joint à la plus effrayante inconséquence. Dans tous les temps et dans tous les lieux, le supplice de ceux qui osent penser est une chose navrante ; à Genève et sous la haute direction de Calvin, c’est une chose odieuse. Grâce à la condamnation de Servet, les disciples de Rome ont acquis le droit de se réjouir de l’intolérance de leurs adversaires, et les protestants ont perdu celui de flétrir l’intolérance romaine. Il y a plus ; le nom de Servet reste associé comme une honte éternelle à celui des plus nobles martyrs du seizième siècle. On frissonne en songeant qu’ils ne sont montés sur les bûchers que parce qu’ils étaient les plus faibles, et qu’ils les auraient allumés s’ils avaient été les plus forts.

En présence de faits semblables, c’est faire preuve de courage que de ne pas mépriser l’humanité. Si jamais spectacle a fait voir à nu cette misère de l’homme dont parle Calvin, c’est bien celui qu’il nous donne lui-même. Qui dira ce qu’il nous faut de labeurs, d’efforts inutiles, de rudes leçons de l’expérience, pour nous débarrasser des plus cruels préjugés ? Nous nous vantons de nos progi’ès, et nous ne faisons un pas en avant que pour faire aussitôt un pas en arrière. Nous n’entrevoyons un principe fécond que pour nous hâter d’en nier les applications les plus heureuses. Nous ne nous affranchissons d’un joug que pour mieux nous courber sous un autre. Nous ne marchons que d’inconséquence en inconséquence, et de rechute en rechute. Consultez le passé. La Révolution française ne traîne-t-elle pas à sa suite la plus sanglante des tyrannies ? La philosophie du dix-huitième siècle ne s’est-elle pas éteinte dans le cynisme le plus impur ? La réformation n’a-t-elle pas eu honte d’avoir affranchi l’esprit humain ? n’a-t-elle pas relevé le drapeau de l’intolérance ? Ah ! si je pouvais à mon gré effacer de l’histoire une de ses pages les plus honteuses, je choisirais le supplice de Servet, plutôt que la Saint-Barthélémy !

Les préjugés du temps ne suffisent pas d’ailleurs pour expliquer la conduite de Calvin. Ils peuvent justifier Mélanchton d’avoir approuvé la condamnation de Servet ; ils ne sauraient justifier Calvin de l’avoir poursuivi avec tant d’acharnement et de hauteur, ni de l’avoir, après sa mort, gratuitement outragé. Tout cela ne peut provenir que du caractère même de Calvin, caractère irascible et entier, qui ne sut guère se plier à la plus sublime des vertus chrétiennes, la charité qui pardonne ! S’il faut en croire M. Vinet, il est des hommes que la logique rend féroces. Ne pourrait-on pas jusqu’à un certain point appliquer cette parole à Calvin ? Il fut intolérant par nature ; il le fut autant que son siècle le lui permit ; il le serait encore aujourd’hui, autant que le permettent nos mœurs et notre civilisation modernes.

Calvin a au moins le mérite de s’être bien connu : « Je n’ai pas, disait-il, de plus grand combat contre mes vices qui sont très grands et en très grand nombre, que celui que j’ai contre mon impatience ; mes efforts ne sont pas absolument inutiles ; cependant je n’ai pu encore vaincre cette bête féroce. » Cette bête féroce, s’il est permis d’emprunter au réformateur son énergique expression, résista malgré lui et malgré la grâce. Sa susceptibilité augmenta dans la lutte. À côté des beaux traits de son caractère, elle se montra jusque dans ses derniers adieux. C’était au milieu de scènes touchantes :

Voyant, dit M. Th. de Bèze, que la courte haleine le pressait de plus en plus, il pria Messieurs les quatre Syndics, et tout le petit conseil ordinaire, de le venir voir tous ensemble. Etant venus, il leur fit une remontrance excellente des singulières grâces qu’ils avaient reçues de Dieu, et des grands et extrêmes dangers desquels ils avaient été préservés, ce qu’il pouvait bien leur réciter de point en point, comme celui qui savait le tout à meilleures enseignes qu’homme du monde ; et les admonesta de plusieurs choses nécessaires, selon Dieu, au gouvernement de la Seigneurie. Bref, il fit l’office de vrai prophète et serviteur de Dieu, protestant de la sincérité de la doctrine qu’il leur avait annoncée, les assurant contre les tempêtes prochaines, pourvu qu’ils suivissent un même train de bien et mieux. Et sur cela, les ayant priés en général et en particulier lui pardonner tous ses défauts, lesquels nul n’a jamais trouvés si grands que lui, il leur tendit la main.

Les paroles prononcées par Calvin dans cette circonstance solennelle nous ont été conservées. Elles sont graves et fortes, comme il convenait. Elles sont empreintes d’une haute beauté morale. On peut dire avec un historien célèbre que dans cette circonstance, il parla avec cette sagesse affectueuse et modérée que la mort imprime aux plus énergiques caractères, comme si le calme de la vie future, déjà répandu dans tout l’homme, avait chassé les faiblesses humaines, et dépouillait les sentiments et les paroles de leur ancienne âpreté. [11] Le lendemain ce fut le tour des ministres ses collègues. Il les fit venir dans sa chambre, et, repassant devant eux les principaux événements de sa vie, il protesta qu’il avait toujours eu pour but la gloire de Dieu, qu’il avait toujours enseigné aussi fidèlement qu’il lui avait été possible, que jamais, à son escient, il n’avait corrompu un seul passage des Saintes-Ecritures. Mais ici, malgré toutes ces protestations, dont je ne suspecte pas la sincérité, je retrouve Calvin, à son lit de mort, tel qu’il fut pendant sa vie. C’est toujours la même foi, et la même énergie du sentiment moral ; mais ce sont toujours aussi les mêmes convictions absolues, la même âpreté du caractère :

L’église de Berne, dit-il, a trahi celle-ci, et ils m’ont toujours plus craint qu’aimé, et je veux bien qu’ils sachent que je suis mort en cette opinion d’eux qu’ils m’ont plus craint qu’aimé, et encore me craignent plus qu’ils ne m’aiment, et ont toujours eu peur que je ne les troublasse en leur eucharistie.

Ainsi les dernières paroles de Calvin, au milieu de disciples qui le respectaient comme un père, gardèrent l’accent de la menace ; les dernières paroles du Christ à une foule ameutée ne furent que des paroles de pardon.

La grandeur de Calvin est dans la fermeté de sa foi. Aucune considération humaine ne l’eût fait céder d’un pas. Il eût vu périr Genève plutôt que de sacrifier un seul principe. Quelques passages de ses lettres, choisis au hasard au milieu de mille autres, suffiront à montrer comment il comprenait sa vocation :

Un chien aboie, s’il voit qu’on assaille son maître, écrit-il à la reine de Navarre ; je serais bien lâche, si, en voyant la vérité de Dieu ainsi assaillie, je faisais du muet, sans sonner mot.

Ailleurs il s’écrie :

J’aimerais mieux être confondu en abîme que de détourner la vérité de Dieu pour la faire servir à haine en faveur de créature quelconque… Quand j’aperçois quelqu’un, par sa mauvaise conscience, renverser la parole du Seigneur et éteindre la lumière de vérité, je ne lui pourrais nullement pardonner, et fût-il cent fois mon propre pére !

Toute la vie de Calvin est un commentaiire de ces mâles paroles.

Sa faute est d’avoir voulu sonder les consciences et faire de sa main la séparation des boucs et des brebis. Il ne distingua jamais entre la vérité elle-même, et ce qu’il croyait être la vérité. Ces deux choses n’en furent qu’une à ses yeux, et, à la faveur de cette effrayante confusion, il étendit son empire sur la moitié du monde protestant. Il est des hommes généreux qui disent en combattant pour leurs croyances : « Périsse le monde plutôt qu’un principe ! » Ils ont raison. Un principe c’est une vérité, et le monde peut s’anéantir, mais non pas la vérité. Calvin allait plus loin. Il aurait dit : « Périsse le monde plutôt que mes principes ! » c’est-à-dire : « Périsse le monde plutôt que mon orgueil ! » — Il osa penser et agir comme si, en sa personne, Dieu était méprisé par ses ennemis ; avec la naïveté de son audacieuse franchise, il ne craignit pas de le déclarer publiquement :

Castaliou, écrit-il à l’église de Poitiers, appelle baiser ma pantouffle qu’on ne s’élève point contre moi et la doctrine que je porte, pour despiter Dieu en ma personne et quasi le fouler aux pieds.

Quel langage est ceci ? Despiter Dieu en sa personne ! — Il y a autre chose dans ces paroles que l’expression d’une foi qui ne doute pas d’elle-même ; elles témoignent d’une foi plus impérieuse encore qu’inébranlable, d’une foi qui ne se résigne pas à n’être qu’une croyance humaine et qui fait du doute un sacrilège. Or, il ne faut pas l’oublier, ce n’est pas l’énergie des convictions qui les rend impérieuses ; grâce au ciel, elles peuvent être fortes sans être tyranniques. Pour croire avec énergie, il suffit de quelque fermeté dans l’esprit et dans l’âme ; mais les convictions impérieuses appartiennent à ces hommes entiers, qu’offense la contradiction et qui ne se consolent pas de n’être pas à la place de Dieu. Le langage de Calvin à l’église de Poitiers est celui d’un homme qui s’érige en pape. Peu importe qu’il n’ait ni tiare ni sacré collège, il usurpe le même pouvoir et la même inviolabilité que les successeurs de saint Pierre.

Voilà les deux faces de ce vigoureux caractère. Il eut de grandes et rares qualités ; mais il en eut tous les défauts. Il fut ferme jusqu’à la dureté ; il fut prompt jusqu’à l’emportement ; il poussa la haine du mal jusqu’à la haine des malfaiteurs, et le respect de ses convictions jusqu’au mépris de toute autre croyance. C’est bien, comme on l’a dit, un des héros de l’espèce humaine, mais un de ces héros qui se jettent dans les extrêmes, un de ces violents que l’humanité admire et redoute, et qui ravissent les royaumes de la terre aussi bien que le royaume des cieux. — Au reste, ses défauts ne lui furent pas inutiles. Il fallait un homme comme lui, un homme de fer, inflexible dans ses principes, impitoyable dans sa conduite, pour contenir le flot débordé de la révolution religieuse.

Calvin était né pour l’apostolat. Jamais affection terrestre ne vint le détourner de son œuvre. Il est des personnages dont la vie publique et la vie privée semblent souvent en désaccord. Les uns portent un masque et jouent un rôle ; d’autres, doués d’une riche nature, ont besoin de tous les genres d’émotion : il leur faut une existence double, les mâles plaisirs du combat et les joies simples de la famille ou de l’amitié. Aussi peuvent-ils devenir célèbres par la religieuse éloquence de leurs sermons et par la gaîté de leurs propos de table. Chez Calvin, rien de pareil. En lui l’homme s’efface, et, sauf quelques rares occasions, la critique la plus minutieuse ne rencontre que l’apôtre, l’apôtre infatigable, toujours ceint et chaussé. Même dans sa correspondance particulière, il n’est préoccupé que de sa mission ; ce n’est pas l’homme qui parle, c’est le réformateur sérieux, le gardien jaloux de la discipline et de l’orthodoxie. A peine, dans la volumineuse collection de ses lettres, peut-on en surprendre une, comme celle qu’il écrivit à Farel en 1549, et que nous allons transcrire. Encore ne fallut-il rien moins que la mort de sa femme pour qu’il montrât son cœur à découvert ;

Je fais ce que je puis pour contenir ma douleur. Mes amis m’aident dans cette tâche ; mais, eux et moi, nous gagnons bien peu de choses… J’ai perdu l’excellente compagne de ma vie, celle qui ne m’eût jamais quitté ni dans l’exil, ni dans la misère, qui n’eût pas voulu me survivre. Tant qu’elle a vécu, elle m’a fidèlement aidé à remplir mon devoir. Jamais elle n’a été pour moi une peine ni un obstacle. Et, comme elle ne s’occupait jamais d’elle-même, elle n’a point voulu, dans tout le cours de sa maladie, me tourmenter pour ses enfants.[12] Craignant qu’elle ne renfermât ce souci au fond de son cœur, je lui en ai parlé moi-même, trois jours avant sa mort et lui ai promis que je ne leur manquerais point. Je les ai déjà recommandés à Dieu, me répondit-elle ; mais cela n’empêche pas, lui dis-je, que moi aussi je n’en prenne soin. Je sais bien, reprit-elle, que tu ne négligeras point ce que tu sais que j’ai recommandé à Dieu. J’ai appris hier qu’une femme de ses amies l’ayant engagée à m’en parler, elle lui avait répondu : Ce qui m’importe, c’est qu’ils vivent dans la vertu et dans la piété ; je n’ai pas besoin de presser mon mari pour qu’il les élève dans la crainte de Dieu. S’ils sont vertueux, je suis bien sûre qu’il sera leur père ; s’ils ne l’étaient pas, pourquoi les lui aurais-je recommandés ? De tels sentiments peuvent tout sur moi. Adieu, que le Seigneur te conserve toi et ta femme.

Voilà un des rares moments où l’on voie Calvin occupé d’autre chose que de sa mission. Son deuil est grave et touchant. En écrivant ces lignes il a versé une larme sur celle qui l’aurait suivi dans l’exil et dans la misère. On y sent battre le cœur d’un homme. Et pourtant, voyez comme dans cette page même se trahissent encore les constantes préoccupations du réformateur ; voyez comme elles ont réagi jusque sur ses sentiments les plus intimes. S’il regrette sa compagne, c’est non seulement parce qu’il l’aimait et qu’il en était aimé ; c’est encore parce qu’elle s’associait à son œuvre, et surtout parce qu’elle n’a jamais été pour lui une peine ni un obstacle. Voilà un de ces mots révélateurs qui trahissent le fond de l’âme. Les liens sacrés de la famille, les affections les plus vives et les plus naturelles à notre cœur n’ont donc jamais distrait Calvin ; il n’y a jamais eu de conflit entre ses sentiments d’homme et ses devoirs d’apôtre ; tout a été si bien réglé dans son âme que les passions terrestres n’y ont occupé d’autre place que celle que leur abandonnait une passion plus haute. Ce n’est ni saint Augustin, ni Luther qui en auraient pu dire autant.

Calvin n’envisageait pas les biens et les plaisirs de ce monde comme valant quelque chose par euxmêmes. Cette vie n’était pour lui qu’un temps d’épreuve, un combat, une préparation à la vie véritable, dans laquelle le chrétien pourra se reposer à loisir :

Puisque nous sommes au temps du combat, disait-il, il n’y a rien de meilleur que de nous retirer à l’enseigne, où nous prenions courage de batailler constamment jusqu’à la mort.

Sombre et forte pensée qu’il ne perdit pas de vue un seul instant. Batailler jusqu’à la mort, voilà sa devise et son plaisir. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qu’aiment les esprits contemplateurs, tout ce qui émeut les âmes passionnées, tout ce qui touche les cœurs simples et tendres, poésie, gloire, amitié, tout cela n’eut que peu de prise sur lui. Il se revêtit d’une triple cuirasse contre ces séductions importunes. Il ne vécut que pour le triomphe de ses convictions ; il concentra sur ce seul objet toutes les forces de son âme ; il s’absorba dans son œuvre : l’homme disparut et il ne resta que le héros de la Réforme.

C’est là un fait unique qui distingue éminemment Calvin de tous les réformateurs ses émules. Aucun autre ne se dévoua jusque-là. Zwingle et surtout Mélanchton n’oublièrent jamais l’étude des lettres profanes ; ils y revinrent avec amour et l’associèrent heureusement à celle des lettres sacrées. Luther aimait à se reposer des fatigues du combat dans la compagnie de quelques francs amis, et à s’abandonner avec eux à toutes les saillies de sa bonne humeur allemande. Calvin ne cultiva les lettres que pour les services qu’elles pouvaient rendre à la Réforme ; il ne connut de patrie que l’église ; il ne se reposa d’une lutte que par une lutte nouvelle. Je ne pense pas que l’on trouve dans l’histoire un seul homme qui ait aussi strictement consacré toute sa vie à un seul but. C’est là un genre d’héroïsme qui en vaut bien un autre.

Il reste à savoir ce qui lui donna la force de se sacrifier ainsi. Pour un juge impartial, la question n’est pas douteuse. Ce fut le sentiment du devoir.

Mais on a mis en doute la pureté des intentions de Calvin. Ses adversaires l’ont accusé de ne travailler que pour lui-même, pour sa fortune ou pour sa puissance. Tantôt ils ont fait le compte des deniers qu’il reçut de la République de Genève ; tantôt ils ont cru découvrir dans toutes ses actions le mobile de l’ambition personnelle. Ils en ont fait une âme vulgaire. Je ne relève pas d’autres calomnies dont la honte ne rejaillit que sur ceux qui les ont débitées et sur ceux qui les ont accueillies : il est des hommes d’un cœur et d’un esprit si mal faits que tout ce qui est grand les offense, et qu’ils se donnent pour mission de ramener dans la boue tout ce qui les dépasse.

Il faut être prévenu pour parler d’avarice à propos d’un homme qui, pour prix de son labeur, recevait par an 500 florins genevois sans compter 12 coupes de blé et deux tonneaux de vin, gage considérable, disent les registres du conseil, accordé à Calvin parce qu’il est très savant et que les passants lui coûtent beaucoup. Après avoir régné dans Genève, après avoir été l’ami et le conseiller des plus grands seigneurs, après avoir par sa seule parole ému l’Europe entière, Calvin mourut en laissant une fortune de 225 écus. Certes, on peut bien s’écrier avec Bayle :

C’est une des plus rares victoires que la vertu et la grandeur d’âme puissent remporter sur la nature, dans ceux même qui exercent le ministère évangélique.

Il y a plus d’habileté, il n’y a pas plus de justice à accuser Calvin d’ambition. Pour nous qui nous efforçons d’apporter dans cette étude la plus scrupuleuse impartialité, et qui sommes peut-être mieux placés que d’autres pour y réussir, parce que rien ne nous lie ni aux amis, ni aux ennemis de Calvin, nous déclarons hautement que l’ambition personnelle ne saurait, à nos yeux, expliquer, en aucune manière, sa conduite. Pourquoi, s’il était ambitieux, refusa-t-il si longtemps de se fixer à Genève ? Pourquoi fallut-il pour l’y décider les foudres de Farel ? Pourquoi se fit-il exiler de Genève par la fermeté de sa résistance ? Pourquoi n’y revint-il que vaincu par les prières de ses amis ? Pourquoi se contenta-t-il toute sa vie du titre modeste de pasteur, ne recherchant ni les honneurs, ni les dignités ? Pourquoi remplit-il les plus humbles devoirs de sa charge avec autant d’exactitude que ceux qui pouvaient le faire briller ? Pourquoi fut-il aussi assidu auprès des pauvres et des malades qu’auprès des princes qui recherchaient ses conseils ? Pourquoi enfin n’y a-t-il pas une ligne dans ses œuvres, pas un jour dans sa vie, où on le voie composer avec sa conscience, flatter les giands, s’écarter en quoi que ce soit d’une seule et même ligne de conduite ? Les ambitieux sont souples et tendent à leurs fins non par la voie la plus franche, mais par la plus sûre. Ils rampent s’il faut ramper, ils dissimulent s’il est utile de dissi muler. Ils épient les occasions ; ils attendent et préparent par des menées secrètes les moments favorables. Mais le réformateur de Genève ne marcha qu’au grand jour. Jamais homme ne fut moins souple. Il parla en temps et hors de temps ; il ne sut ni ramper ni dissimuler ; il étonna le monde par l’inflexibilité de son caractère. Un homme si droit n’est pas un ambitieux. Lisez quelques pages de Calvin, au hasard, et jugez-en sans parti pris ; vous n’y reconnaîtrez nutte part que l’accent de la conviction et de la conscience. S’il fut un ambitieux, il dut être un hypocrite assez habile pour ne pas se démentir un seul instant. Calvin hypocrite ! Ces deux mots ne s’associeront jamais. Calvin, cet homme véritablement austère, ne connut aucun genre d’hypocrisie.

Calvin fut ambitieux, dit-on ; soit ; mais il le fut pour Dieu. Noble et sainte ambition du serviteur qui s’oublie pour son maître, et n’aspire qu’à une seule gloire, celle du dévouement. Voilà le secret de cette grande vie d’apôtre, de cette vie dépouillée de toutes les joies dont nous sommes avides, et qui ne fut qu’un long sacrifice. Repoussons les doctrines de Calvin, haïssons son intolérance, blâmons nettement ses brusques colères et la hauteur de ses dédains, disons qu’il n’eut ni l’étendue d’esprit d’un vrai philosophe, ni la charité d’un chrétien parfait ; mais reconnaissons, à sa gloire, qu’il nous offre un des plus grands exemples de la puissance du sentiment moral. S’il est vrai, comme le veut un philosophe, que nous ne manquions pas à nos devoirs par faiblesse, mais par lâcheté, et que cette lâcheté soit naturelle à l’homme, Calvin a sur ce point triomphé de la nature. Il ne mourut pas pour sa foi ; il fit mieux, il vécut pour elle. Redevable à Dieu de tous ses instants, on ne le vit jamais en dérober un seul à cette sainte destination. Si dans ce siècle de travail, personne ne travailla plus que lui, c’est que personne ne sut se dévouer comme lui : sa passion, ce fut la passion du devoir.

Cependant il reste une tache au sacrifice de Calvin. Les dévouements humains, même les plus beaux, ne sont jamais parfaits, et Calvin n’était qu’un homme. Il donna plus que d’autres, peut-être ; mais, comme les autres, il retint encore quelque chose. Il renonça pour Dieu à de légitimes désirs ; il changea pour lui tous ses projets, toute sa vie ; il ne sut pas changer son caractère. Il vainquit toutes les tentations du dehors ; mais non toutes les tentations du dedans. Malgré l’influence de la’grâce divine, malgré les efforts avoués de Calvin, son caractère resta toujours ce qu’il était par nature. Même à son lit de mort, il nous donne la preuve de sa faiblesse, en même temps que la preuve de son repentir, et il ne demande pardon de ses anciens errements que pour y retomber aussitôt. C’est que le caractère est de toutes les choses humaines ce qui peut le moins se changer. S’il y a quelque part une fatalité, c’est là qu’on la trouvera. La grâce, dit-on, opère parfois ce miracle ; mais cela est rare assurément, et plus facile à prouver par des paroles que par des exemples. Il arrive plutôt, comme le veut un ancien proverbe, que le naturel chassé d’une manière, revient d’une autre, en sorte que les chrétiens, même les plus sincères, ne sont pas, après leur conversion, d’autres hommes qu’avant. Ils ont, sans doute, d’autres idées ; leurs désirs n’ont plus le même objet, ni leurs actions le même but ; mais leur caractère demeure. Sur une autre route, ils gardent les mêmes allures ; ils marchent, comme auparavant, avec fougue ou avec lenteur, d’un pas brusque et violent, ou d’un pas doux et moelleux.

C’est là ce qui est arrivé à Calvin comme à d’autres ; mais, par malheur, les tendances naturelles de son caractère n’étaient pas en parfaite harmonie avec la foi qu’il embrassa. Ce désaccord que l’on voudrait en vain nier, ne s’effaça jamais, et c’est ce qui gâte la grande figure de Calvin. Il trouva pour flétrir le mal des paroles aussi sévères que celles de son divin maître ; mais il n’en eut ni la sainte compassion, ni la profonde tendresse, ni la sublime charité. Il fut chrétien et il resta dur de cœur. Ah ! qu’il est loin de cette touchante sympathie du Sauveur des hommes, pleurant sur les malheurs du genre humain ! Calvin n’eut pas de larmes, même pour ces millions de réprouvés qu’il condamnait à gémir éternellement pour la plus grande gloire de Dieu. J’ai cherché dans ses ouvrages l’expression d’un regret, et je n’ai pas su la trouver. Il crut donc que la moitié de l’humanité est prédestinée à des souffrances sans fin dans le séjour des remords inutiles ; il crut que ses parents, ses amis, peut-être, le quitteraient pour aller prendre leur rang parmi les réprouvés ; il crut qu’il pourrait goûter loin d’eux des félicités inaltérables ; il crut à une lutte éternelle du mal et du bien, du ciel et de l’enfer ; il crut que Dieu n’a fait multiplier les enfants d’Adam que pour multiplier aussi les légions de Satan, et il le crut sans en souffrir ! Je conçois que l’on veuille voir dans l’Evangile cette lugubre doctrine ; je conçois que des âmes douces et tendres fassent effort pour l’accepter ; mais l’embrasser sans se faire violence à soi-même, sans une sorte de révolte intérieure, s’habituer à ce triste dénouement de tout ce qui se commence sur la terre, comme à la chose du monde la plus naturelle, que dis-je ? trouver à cette doctrine je ne sais quel cruel plaisir, l’estimer douce et savoureuse, voilà, j’en appelle à quiconque a un cœur d’homme, voilà ce qui n’est pas humain ; voilà ce que le cœur et la conscience reppussent également ! Calvin s’en est montré capable ; aussi n’est-il pas étonnant que le nom de ce grand homme excite l’admiration sans éveiller la sympathie.

1857.
  1. On nous pardonnera de rajeunir, dans nos citations, l’orthographe de Calvin.
  2. Th. de Bèze. Vit. Calv.
  3. L’évêque déléguait au vidomne sa juridiction civile et son pouvoir militaire. — « Comes fidelis advocatus sub episcopo esse débet » — dit une ancienne pièce, datée de 1155, citée par Spon. — Hist. de Genève. II, 9.
  4. Variante des chroniques de Bonnivard. Manuscrit nº 139 de la Bibl. de Genève.
  5. Mignet, Mémoire sur l’établissement de la Réforme à Genève, p. 49. — Ces quelques mots sur l’histoire de Genève ne sont guère qu’un résumé de la première partie de cet excellent travail.
  6. Guizot. — Musée des Protestants célèbres, article Calvin.
  7. Cette opinion a été soutenue avec beaucoup d’habileté par M. Rilliet de Gandolle dans le savant mémoire qu’il a publié sur le procès de Servet. Elle a été attaquée dans la Revue des Deux-Mondes par M. Emile Saisset. (Voir les livraisons de février et de mars 1848.) — M Emile Saisset cherche en outre à établir que le procès intenté en France à Servet fut le résultat de démarches secrètes de Calvin, démarches qui auraient été conduites avec autant de perfidie que d’habileté. Aux allégations de M. Saisset, il est facile d’opposer le démenti formel de Calvin. Il faudrait, ce nous semble, des preuves directes et convaincantes pour l’emporter sur une déclaration aussi expresse ; il faudrait au moins qu’il n’y eût aucune autre manière possible d’expliquer les faits. Or ce n’est pas le cas : l’ingénieux échafaudage de M. Saisset risquerait fort d’être renversé, si l’on s’avisait simplement de discuter la supposition gratuite qui lui sert de base, et qui fait du dénonciateur officiel de Servet un homme nul, incapable d’écrire les lettres signées de son nom, un instrument aveugle du Réformateur. L’éclaircissement de ce fait exigerait une longue discussion, à laquelle nous ne pouvons pas nous livrer. Ajoutons seulement qu’en matière si grave, il ne nous parait pas digne d’un historien philosophe d’élever de vagues indices à la dignité de preuves suffisantes. — Au reste, nous renvoyons au mémoire de M. Rilliet de Candolle les personnes qui voudraient connaître à fond le procès qui fut instruit à Genève contre Servet et la part que Calvin y prit. C’est le travail le plus complet et le plus consciencieux qui existe sur ce sujet. Nous ne faisons guère autre chose dans les pages qui suivent que d’en donner un résumé.
  8. Voir page 44.
  9. Calvin parle aussi quelque part (Inst. Chrét., Genève 1562, p. 168) d’un libre arbitre perdu par la chute. Il n’est pas facile d’entendre ce qu’il veut dire par là. Nombre de déclarations expresses prouvent qu’aux yeux de Calvin l’homme n’était pas plus libre avant sa chute qu’après. C’est d’ailleurs le fondement nécessaire de tout le système. L’homme, d’après la dogmatique calviniste, pourrait avoir perdu, par la faute d’Adam, une certaine puissance de volonté plus grande que celle qui lui reste, mais non pas une liberté qu’il n’a jamais eue. Est-ce ainsi qu’il faut entendre ce passage singulier ?
  10. M. Sayous. Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformation, sec. édit., 1, 133.
  11. Guizot. Vie de Calvin, dans le Musée des protestants célèbres, t. II.
  12. Enfants d’un premier lit.