Études morales : L’eau-de-vie

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

L’Artiste, 1er août 1861 (Nouvelle série, T. XII, pp. 64-66)

Étienne Eggis


Études morales :
L’eau-de-vie




ÉTUDES MORALES.







L’EAU-DE-VIE.




Mettez la main dans un brasier, la brûlure se guérira ; jetez votre cœur et votre esprit dans l’eau-de-vie, ils mourront sans mourir. L’eau-de-vie est le suicide qui ne tue pas. Savez-vous ce que c’est que Satan ? Satan, c’est le mal, c’est-à-dire la volonté annihilée, la lâcheté, la paresse, l’abrutissement, l’égoïsme, l’oubli, l’indifférence, la nostalgie de la mort. C’est, comme dit un proverbe que j’ai entendu dans l’Inde, l’âme noire dans un corps blanc, l’esprit carbonisé dans la matière ; et l’eau-de-vie, c’est Satan. J’ai beaucoup voyagé. Il est des pays où l’on ne boit pas de vin ; il est des peuples qui ignorent la bière ; il n’en est pas qui n’aient pas d’eau-de-vie. Les anciens, grands soldats et amants vigoureux, buvaient le vin, ce sang du soleil ; les hommes du Nord, aux temps héroïques de la chevalerie, buvaient la bière, ce suc des forêts ; de ces derniers, la Suède a gardé l’eau-de-vie de frêne et de bouleau ; l’eau-de-vie, l’eau de feu, disent les Indiens, l’eau de mort, devrait-on dire.

Si l’eau-de-vie n’est pas Satan, qu’est-ce donc que Satan ? Dieu est partout : — dans le tumulte des mers, dans le susurre des arbrisseaux ; dans le livre du savant et dans la lèvre de la femme ; dans la musique, âme de la poésie ; dans la poésie de l’âme, qui est l’amour ; dans les cantilènes des nuits, aux mers du Midi, comme dans les ghâzels arabes ou les santons chinois ; dans la religion, la foi, l’amour, l’ardeur, l’enthousiasme ; — dans le vin. Satan, lui aussi, est partout : dans la fièvre, les révolutions menteuses ; dans les compréhensions fausses des faits sociaux ; dans le vice, dans l’oisiveté, l’envie ; dans les monstres ; dans la fille publique, qui vend l’âme ; dans le comédien, qui vend le cœur ; dans le lâche, le voleur, le menteur ; dans le peuple du peuple, dans la lacenaire populace des faubourgs ; là-bas, où l’on boit l’eau-de-vie. Oh ! l’eau-de-vie, c’est Satan ; elle est le mal, partout où est Dieu, le bien.

Allez !

Faites le tour du monde immense. Ici, c’est avec du vin, — ô profanation ! là, avec des betteraves, des grains, du seigle, de l’orge, des pommes de terre, des mélasses provenant de la purgation des sucres qui donnent le rhum : partout on fait de l’eau-de-vie. Le mal est partout.

Les Normands en font avec du cidre, les Persans avec des pêches, les Allemands avec des cerises, les Arabes avec des dattes, les Suédois avec du bouleau et du frêne, etc., etc.

Partout !

Raymond Lulle, le célèbre alchimiste du treizième siècle, est le premier qui parle de l’alcool inflammable. Il appelle l’eau-de-vie quinta essentiel, quintessence.

Ah ! que j’aime mieux la quintessence du curé de Meudon !

Quelques hommes ont osé défendre l’eau-de-vie ; ils l’ont voulue antispasmodique, tonique, fébrifuge.

Entrez en Italie, en France, en Espagne, en Suisse, où j’écris ces lignes, dans un débit de liqueurs spiritueuses.

Regardez.

Ils sont assis autour d’une table, chacun a son petit verre.

Voyez ce jeune homme ; il a l’œil intelligent encore. Son front, dans le nerf de l’œil bien accusé et la largeur des tempes, décèle une disposition rare aux arts lumineux, aux sciences sublimes ; deux plis se sont formés autour de la lèvre supérieure ; la patte d’oie fait grimacer son œil, qui devrait être splendide d’enthousiaste adolescence ; il ne travaille pas, il végète, il mendie ; il ne peut se l’avouer à lui-même que c’est l’eau-de-vie qui le tue ; il lutte encore ; par instants, il se relève, — pour retomber ; il accuse la société, il maudit Dieu ; il eût été utile ou charmant, ce qui est aussi être utile ; il est nul. Il boit de l’eau-de-vie !

Voyez ce vieillard qui tend son verre à son petit-fils, un enfant ! Huit ans a cet enfant, il boit de l’eau-de-vie. Le vieillard est hideux. L’enfant a encore la rose pâlie des printemps d’innocence sur ses joues, et déjà le ver du démon de l’alcool laisse voir ses anneaux verdâtres dans ses traits prématurément énervés. Ah ! je les ai vus les buveurs d’eau-de-vie, ici, là-bas, en de lointains pays, sur mer et sur terre.

Ils tremblent, ils ont froid, ils n’aiment rien. Les plus belles intelligences s’annihilent à cette boisson horrible. Toutes les joies des sentiments s’éteignent ; le cœur ne bat plus, l’âme n’a plus d’aile, l’esprit se carbonise. Une profonde torpeur envahit leur organisme. Ils ont des tremblements nerveux continuels, des frissons, des froids subits, toujours faim sans appétit, le supplice de Tantale, auquel ils échappent en buvant encore ; ils ont des vertiges incessants, et ne prolongent leur misérable existence que par une demi-ivresse permanente. J’ai connu en Italie un fourrier de régiment étranger qui, chaque matin, était forcé de boire un demi-litre d’eau-de-vie avec de l’éther pour pouvoir se lever sans convulsions.

Et les femmes !

Le crime de l’eau-de-vie est très fréquent en Suisse, dans les campagnes ; et ce sont les femmes qui le commettent surtout. Vous voyez dans les cantons allemands, par exemple, des jeunes filles venir boire dans des pintes, ou estaminets, leur litre d’eau-de-vie. Mais aussi quelles créatures ! Ce qu’il y a de satanique dans l’eau-de-vie, c’est qu’elle possède l’affreuse attraction des abîmes. Dans les hautes montagnes, quand on jette un regard dans les profondeurs d’un précipice, il vous semble qu’un aimant étrange, un être invisible, vous invite à vous laisser tomber dans le gouffre. Il m’est arrivé de vouloir jouer avec cette émotion âpre et vague. J’ai passé des heures à me tenir cramponné à une arête du rocher, haletant, effaré, hagard, heureux encore de trouver une prière à Dieu pour que l’abîme ne m’envahît pas dans le vertige d’une volonté sans force contre cette impression étrange. Tel est l’effet de l’eau-de-vie.

L’eau-de-vie vous attire, vous fascine, vous aimante, vous enivre, avant qu’on ait mis les lèvres à sa coupe de l’enfer. On commence par un petit verre ; on est damné. Le vertige des géhennes noie l’idée de Dieu et de la vie en vous, qui n’êtes plus ; la vision des puissances malfaisantes de la nature sonne à vos oreilles le glas de toutes les espérances et de toutes les joies des amours ; le brouillard s’étend, monte, pèse ; ce n’est pas l’ivresse, c’est la mort qui vit. Celui qui est ivre de vin ou de bière s’endort, ou chante, ou querelle ; mais il vit, et le lendemain il vivra encore. Le buveur d’eau-de-vie agonise et ne meurt pas. Quelquefois il s’endort pour ne plus se réveiller ; il meurt en cinq minutes. Il pose son verre sur la table, laisse tomber la tête ; il est mort. Ces cas pourtant, sont rares. D’ordinaire, au moins dans certains pays, les buveurs d’eau-de-vie deviennent vieux. J’en ai connu qui n’avaient bu que de l’eau de feu toute leur vie et qui avaient atteint soixante-dix-huit et quatre-vingts ans.

Mais quelle existence !… — L’eau-de-vie est devenue en tous pays d’un usage général, qu’on l’appelle arack, rack, rhum, gentiane, genièvre, tafia, eau de seigle, de dattes, kirsch wasser, eau de pommes, cognac, etc., partout c’est le poison des poisons. Les Allemands l’appellent schnaps, un mot hideux qui sent le cadavre galvanisé ; un mot horrible qui a des odeurs de bagne, des exhalaisons de putrides lupanars dans les ruelles boueuses des ports de mer ; il y a dans ce mot schnaps, tel que les Allemands le prononcent, l’accord parfait de toutes les dégradations du vice en ses plus turpides bassesses.

En Suisse, le buveur d’eau-de-vie l’appelle arsenic.

On devrait l’appeler aqua tofana, car l’horrible poison de la Sicilienne de Palerme, la Tofatina, en 1650, n’était peut-être que de l’eau-de-vie ; l’aqua tofana ne déterminait aucun symptôme violent, si ce n’est une soif ardente. « Il n’y avait point de vomissement, dit A. Marceau, point de douleur, point d’inflammation, point de fièvre ; la victime éprouvait un sentiment de malaise qu’elle ne pouvait définir : elle tombait plus ou moins vite dans un état de langueur qu’accompagnait une répugnance générale pour toute espèce de nourriture, et auquel succédait un dégoût prononcé de la vie. »

Un des effets les plus désastreux, sans parler du tremblement nerveux auquel sont sujets le matin ceux qui font usage de cette boisson, c’est la répugnance pour toute espèce de nourriture. Le buveur d’eau-de-vie mange peu : du pain, de la charcuterie ; un poison contient l’autre ; des fruits, du lard cru : « Bon pour l’estomac, » disent-ils ; j’en ai vu qui avalaient des morceaux de fer ; d’autres vivaient avec un œuf dur et leur litre d’eau-de-vie par jour. Enfin, l’eau-de-vie est l’astre mauvais qui luit sur notre monde ; c’est la négation, l’immobilisme. Écoutez !

Un père de famille avait bu toute la journée de l’eau-de-vie. Le soir arrivé, sa femme vint le chercher à la taverne, son enfant d’un an dans les bras. Le mari, au lieu d’obéir aux prières de sa femme, s’élança sur la pauvre créature et fouilla dans ses poches. La femme, son enfant dans les bras, se défendit. Le mari sentit deux sous dans le tablier de la mère de son enfant ; la mère fut assez habile pour se saisir de ces deux sous, et, par une de ces inspirations comme en ont les mères, elle mit les deux sous dans la main de l’enfant. L’homme voulut les prendre, l’enfant serrait les deux sous de sa petite main nerveuse. L’homme allait forcer la main de l’enfant.

La femme cria :

« Joseph ! c’est pour du lait pour l’enfant ! »

L’homme prit les deux sous, en faisant mal à l’enfant. L’enfant pleura. La mère s’en alla en pleurant aussi. L’homme but tranquillement sa roquille, petite bouteille qui contient, en Suisse, le demi-quart d’un litre. Il lui fallait de l’eau-de-vie.

Autre.

Une mère mourait. C’était en Italie. Le fils rentre, ivre presque d’alcool. Il demande de l’argent pour aller boire encore.

On avait faim à la maison, et la mère se mourait.

Une vieille femme, qui était là, dit au buveur d’eau-de-vie :

« Votre mère se meurt.

— Je veux deux baïoques pour boire de l’eau-de-vie. »

Et apercevant au doigt de sa mère mourante l’anneau du mariage avec le père, mort depuis longtemps, anneau que la veuve voulait emporter au tombeau, le buveur d’eau-de-vie saisit le poignet de la mère agonisante et arracha l’anneau. Il alla boire de l’eau-de-vie.

Le lendemain, quand on enterra sa mère, il était ivre.

Et dire que dans un — Résumé de la science universelle — par deux professeurs de l’Université, que je nommerai quand on voudra, l’eau de mort est recommandée aux jeunes soldats et aux jeunes marins, avec approbation !

Ah ! les matelots ! j’ai peur d’écrire des vies de matelots morts-vivants d’eau-de-vie, et ces vies ! je les ai presque vécu, tellement dans ces longues journées sur mer, quand on va dans l’Inde, elles m’ont fait souffrir. Je voudrais faire frissonner le lecteur, car un jour que je parlais à un vieux médecin des terribles effets de l’eau-de-vie, en voyant des matelots boire cela comme de l’eau, on me répondit :

« Vous êtes un enfant ! »

Mais, hélas ! comprenne qui pourra la réponse du vieux docteur. L’eau-de-vie restera, car le mal restera.


ÉTIENNE EGGIS.