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Études politiques et religieuses - Les Mécomptes du libéralisme

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Études politiques et religieuses - Les Mécomptes du libéralisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 69 (p. 421-450).
ÉTUDES
POLITIQUES ET RELIGIEUSES

LES MÉCOMPTES DU LIBÉRALISME.

Nous avons montré récemment les déceptions des catholiques libéraux, des nobles esprits qui avaient rêvé de concilier l’église et la société moderne. Est-ce, nous demandions-nous en terminant, la seule école parée de ce beau nom de libérale qui ait éprouvé de semblables revers[1] ? Les libéraux, sans épithète ni restriction, les libéraux de principes, maîtres de leurs doctrines et de leur actes, ont-ils été beaucoup plus heureux ? N’ont-ils pas, eux aussi, eu leurs désappointemens et leurs déconvenues ? Si les uns ont assisté à la banqueroute de leurs espérances, les autres n’ont-ils pas fait plusieurs fois faillite, et malgré leur vaillante obstination à relever leur fortune, leur crédit n’en reste-t-il pas pour longtemps atteint ? Bien plus, la société moderne, dont le libéralisme était la plus haute expression, cette société, si confiante en sa force, n’a-t-elle pas elle-même eu ses déboires, ses découragemens et ses désenchantemens ? Certes, à mesurer la hauteur des espérances et l’ampleur des ambitions de la première moitié du siècle, peu d’époques ont connu autant de mécomptes et reçu des faits de pareils démentis.

Le XIXe siècle a été, au point de vue politique, le siècle des déceptions, et la France, si prompte à tous les élans, a trop souvent semblé le pays des chutes et des reculs. « Notre temps, disait déjà M. Guizot vers 1860, a été et est encore un temps d’espérances immenses et d’immenses mécomptes. Depuis 1789, voilà déjà trois générations qui passent, se promettant à elles-mêmes et promettant aux sociétés humaines en général une somme de liberté, de prospérité, de facilités et de bonheur dans la vie, infiniment supérieure à ce qu’en ont jamais possédé les hommes[2]. » C’était comme un monde nouveau que le libéralisme prétendait conquérir, ou mieux, il se flattait de rajeunir la face du vieux monde et d’y faire régner à jamais, sous le sceptre de la liberté, la justice, l’abondance et la paix. Plein de foi dans la puissance et la raison de l’homme, il attendait tout des constitutions, des chartes, des lois écrites. Il répétait ingénument aux maîtres passagers du siècle, aux rois, aux assemblées, aux législateurs, ce que le marquis de Posa de Schiller ne craint pas de dire à Philippe II :

Ein Federzug von dieser Hand und neu
Erschaffen wird die Erde…
[3]

Le monde, hélas ! ne se laisse pas si vite remodeler à neuf. Ni les lois, ni les constitutions n’ont la vertu souveraine que notre ignorance leur a longtemps prêtée. Le législateur n’est pas un créateur. L’homme n’est ni si bon, ni si sage, ni si docile aux réformes que nos pères et nous l’avons rêvé depuis la révolution. Il serait assurément injuste de nier tous les progrès accomplis, d’oublier les conquêtes de l’esprit de liberté et d’humanité. Mais, pareils à un voyageur en marche vers les sommets des Alpes, plus nous avons fait de chemin et plus nous avons senti l’éloignement du but, plus nous sommes portés à nous plaindre de l’inanité de nos efforts. Sur ces routes nouvelles de la liberté, où nous nous sommes jetés à tant de reprises avec une si présomptueuse confiance, chaque génération à son tour est tombée de lassitude ou de découragement. Chose peut-être plus triste encore, toutes les fois qu’à travers nos chutes nous avons atteint une des hauteurs que nous apercevions de loin, nous avons eu beau regarder autour de nous, nous n’avons pas découvert les régions enchantées, l’eldorado politique et humanitaire où nous rêvions de nous reposer. L’éden de paix et de justice que nous avions cru entrevoir recule devant nous ; la foi dans cette terre vainement promise faiblit dans nos âmes, et avec elle vacille et diminue la foi dans la liberté qui nous y devait conduire. D’où viennent ces mécomptes que nos pères semblent nous avoir légués en même temps que leurs espérances ? Quelle en est la nature et quelle en est la portée ? Faut-il y voir la condamnation du libéralisme ? Tel est le vaste et douloureux problème que nous osons aborder ici et que nous voulons essayer de sonder sans pessimisme comme sans illusion.


I.

Et d’abord qu’entendons-nous par libéralisme, car, peu de mots, il faut l’avouer, ont plus souvent varié de sens suivant les pays ou les époques ? Notre intention n’est nullement de faire la genèse ou l’histoire ni même la philosophie du libéralisme. Nous ne comptons ni exposer des théories, ni citer des textes ou des noms, ni encore moins suivre les évolutions d’un parti en France ou au dehors. Nous ne voulons parler ici d’aucune école, d’aucun groupe en particulier, mais bien du libéralisme en général, du libéralisme moderne au sens le plus étendu du mot, du libéralisme français et continental surtout.

Quel en est le caractère essentiel, le trait distinctif ? C’est avant tout, nous semble-t-il, la prétention de résoudre toutes les questions d’une manière rationnelle, à l’aide de principes abstraits, conformément à la logique et aux aspirations de la nature humaine, aspirations revêtues du nom de droits du citoyen, ou de droits du peuple. Tel est resté, à travers toutes nos révolutions et sous les formes politiques les plus diverses, le but plus ou moins avoué et plus ou moins conscient de tous les grands apôtres du libéralisme, de Benjamin Constant, par exemple, à M. Laboulaye ou à M. Jules Simon. Tel est à notre sens le caractère fondamental du libéralisme moderne, du libéralisme français notamment : issu de la révolution, il en a gardé la marque. Comme la révolution, bien qu’avec plus de mesure, il est au fond demeuré rationnel, spéculatif, idéaliste, optimiste même ; c’est ce qui a fait sa force d’expansion dans le monde.

À l’état, vivant sur la tradition et la coutume, le libéralisme moderne a prétendu, lui aussi, substituer peu à peu un état fondé sur la raison et la nature. Aux privilèges historiques, aux prérogatives acquises ou héréditaires, aux droits particuliers et personnels du prince, des classes, des communautés, des localités, il a fait succéder les droits généraux, les droits naturels des gouvernés, considérés tantôt individuellement comme citoyens, tantôt collectivement comme nation.

Toutes les questions qui peuvent diviser les peuples, qui les divisent en fait, depuis des siècles, le libéralisme s’est flatté de les trancher conformément à la raison et au droit abstrait, et cela à l’aide de deux idées simples, de deux notions dont il croyait retrouver partout le sentiment ou le besoin : la liberté et l’égalité. Cette double base, ainsi prise au fond du cœur humain, lui semblait assez large et assez solide pour rebâtir dessus tout le monde politique, et l’état et la société. Durant des siècles, l’Europe avait essayé de suffire à tout, de tout trancher avec le double principe d’autorité et de hiérarchie sociale. L’histoire avait dix fois montré l’inanité d’une pareille prétention. Le libéralisme moderne a cru découvrir une solution définitive et infaillible, dans les deux principes opposés, dans les deux idées de liberté et d’égalité, appliquées simultanément ou progressivement à tout le vaste domaine de la politique, au gouvernement, à la religion, au travail, à l’industrie, aux relations internationales, aux rapports sociaux. Liberté à tous et sur toute matière, la liberté de chacun n’ayant d’autre limite que celle d’autrui ; égalité, non pas absolue et matérielle, mais égalité morale, égalité de droits, égalité devant la loi et l’état ; œqua libertas, comme disaient les anciens : telle est la formule qui devait assurer au monde moderne l’ordre, la paix et la prospérité en vain longtemps cherchés dans des principes différens.

Cette solution était-elle rationnelle ? Assurément. Était-elle conforme aux aspirations de la nature humaine ? Oui encore. À ce double titre, elle constituait, nos pères s’en pouvaient vanter, un progrès manifeste sur le passé. Et pourtant ne sommes-nous pas contraints de confesser que, dans la pratique, elle ne s’est pas toujours montrée plus efficace que les vieilles solutions autoritaires, que les hiérarchies surannées, ou les grossiers procédés empiriques de la force ?

D’où vient cette apparente contradiction ? Avant même d’analyser les mécomptes du libéralisme, de chercher en quoi ses espérances ont été déçues, nous sentons aujourd’hui qu’il portait en lui-même, sinon un principe d’erreur, du moins une cause d’illusion et d’insuccès ; qu’il devait se heurter, dans l’application de ses doctrines, à bien des retards et des échecs. L’essence du libéralisme moderne c’est d’être rationnel avant tout, et la première cause de ses déconvenues, c’est précisément la difficulté, pour ne pas dire parfois l’impossibilité, de plier le monde concret, le monde complexe et mobile de la politique, aux déductions absolues de la raison abstraite ou du droit spéculatif. Le libéralisme a beau avoir eu plus ou moins dans ses mains le mécanisme gouvernemental et la machine législative,. si puissans que semblent de pareils instrumens, ils ne suffisent point à changer l’homme et la société. Ce n’est pas assez d’édicter des lois pour modifier les mœurs. Une des erreurs du libéralisme et des modernes en général, c’est leur trop grande confiance dans l’efficacité de la loi, dans la législation écrite, dont ils ont mainte fois abusé, y croyant posséder le remède à tous les maux de l’humanité, à l’ignorance et au vice notamment. Quand le principe nouveau serait entré dans la loi et dans les habitudes des gouvernans, ce qui est plus malaisé que de l’insérer dans les constitutions ; quand il serait déjà incontesté et accepté de tous, quand il eût toujours été appliqué avec bonne foi et persévérance, ce que les passions et les intérêts ne sauraient guère permettre, cette première difficulté expliquerait bien des désappointemens ; mais elle n’est ni la seule, ni peut-être la principale.

Il en est une autre plus grave que nous allons retrouver dans toutes les branches de la politique, c’est l’avènement de la démocratie, avènement qui sera le trait le plus saillant de l’histoire du XIXe siècle et auquel le libéralisme a lui-même largement contribué. La démocratie était la seule souveraine dont le libéralisme pût préparer le règne. Il ne s’est pas toujours aperçu qu’il travaillait pour elle. Après lui avoir frayé les voies du trône, il s’en est parfois repenti, il a refusé de la reconnaître, il a essayé de lui disputer l’empire sans autre succès que de se rendre suspect. Quelque défiance qu’elle lui inspire, la démocratie est sortie du sein du libéralisme, c’est le fruit de ses entrailles, et il n’en pouvait naître autre chose. Il aurait beau la renier, c’est l’enfant de sa chair et de son sang, mais un enfant qui, tout en gardant l’empreinte de ses traits, ne lui ressemble guère. Fille indisciplinée, passionnée, remuante, impatiente de toute règle, présomptueuse et arrogante, elle est loin d’écouter docilement les froides leçons de son père ; elle ne se fait pas scrupule d’être rebelle à ses maximes ; elle est portée, en grandissant, à ne voir en lui qu’un mentor gênant. Le libéralisme a découvert peu à peu que, tout en se réclamant à l’occasion du nom de liberté, la démocratie était d’instinct autoritaire, et que, ne pouvant toujours mettre son tempérament d’accord avec le principe de liberté, elle préférait plier ce dernier à son tempérament. Une fois émancipée et investie de la souveraineté, la démocratie s’est presque partout montrée prompte à faire bon marché des solutions libérales, chaque fois qu’elle en croyait apercevoir de plus conformes à ses appétits ou à ses ambitions. Rien de plus simple. Les intérêts ou les penchans, qui avaient d’abord espéré tout gagner à la ruine du principe d’autorité, se sont plus ou moins insurgés contre le principe de liberté, dès qu’ils ne se sont plus flattés d’y trouver leur profit.

Ce n’est pas qu’en grandissant la démocratie ait repoussé les principes théoriques et les solutions rationnelles dont son enfance avait été nourrie. Loin de là ; en digne fille du libéralisme, en digne héritière de la révolution, la démocratie est, conformément au génie paternel, demeurée, à travers tous ses emportemens, éprise des maximes abstraites et absolues du rationalisme politique. Avec le manque de mesure de la jeunesse, elle a même, à cet égard, renchéri sur le libéralisme ; mais, des deux idées fondamentales sur lesquelles reposait ce dernier, elle a tendu à faire prévaloir l’une aux dépens de l’autre. Toute la théorie du libéralisme moderne se résumait dans les deux mots de liberté et d’égalité : la démocratie s’est fait gloire de la conserver ; mais, sans bien s’en rendre compte, elle a renversé l’ordre des deux termes de la formule et s’est attachée de préférence au second. La notion de liberté est pour elle passée au deuxième rang, ou, ce qui revient au même, elle l’a entendue d’une tout autre manière, dans un sens grossièrement positif, réaliste, matériel, dans un sens plus économique que politique, comme l’affranchissement du joug de la pauvreté et du travail. Il s’est trouvé que, dans les masses, le besoin de liberté, qui répond aux plus nobles instincts de l’esprit, était moins fort que le goût d’égalité qui flatte les moins nobles. Il s’est trouvé que ces deux idées, qui de loin paraissaient connexes, que ces deux sœurs jumelles, qui semblaient se devoir prêter un mutuel appui, ne faisaient pas toujours bon ménage et que, lorsqu’il fallait faire un choix entre elles, le peuple ne se portait pas du côté de la liberté. Il s’est trouvé, en un mot, que, dans le programme du libéralisme moderne, comme dans la révolution française, il y avait une sorte d’antinomie qu’ont fait apparaître les bouleversemens du siècle, si bien que le nom même de libéralisme, conservé par les partis comme une devise ou une enseigne, a souvent pris dans la langue courante un sens équivoque : la notion de liberté s’étant affaiblie ou défigurée, libéral n’a pas toujours signifié ami de la liberté.

Par rapport au libéralisme, la démocratie peut être envisagée comme une force perturbatrice. Elle a été pour lui une cause de perversion, un principe de déformation ; elle l’a détourné ou fait dévier de sa route ; elle en a simultanément outré et mutilé les doctrines ; elle en a altéré et dénaturé les résultats. Or, plus les états se sont engagés dans les voies du libéralisme et plus la démocratie a pris chez eux d’ascendant, plus par là même les maximes du libéralisme théorique sont exposées à être corrompues et défigurées. Le libéralisme aboutissait en quelque sorte à s’user ou à s’affaiblir par ses victoires, à se fausser, à s’altérer lui-même en grandissant, sous l’action dissolvante des forces populaires, qu’il mettait fatalement en jeu. Cette évolution, cette espèce de déformation ou de péjoration a d’autant plus d’importance que le développement de l’Europe et de la civilisation moderne dans le sens démocratique semble désormais une loi de l’histoire, et que, en dehors même du libéralisme, tout y pousse simultanément, et les progrès de l’industrie, et la facilité des communications, et la diffusion des connaissances. La démocratie a mérité d’être comparée aux agens géologiques qui, en la bouleversant, ont renouvelé la face du globe terrestre ; elle en a la puissance, la continuité, l’universalité. Tous les peuples civilisés sont en train de se transformer dans le même sens ; mais naturellement cela ne se fait pas sans oscillations ni secousses. Notre planète est définitivement entrée dans l’âge démocratique ; c’est pour l’humanité comme un nouveau climat moral auquel les peuples se doivent faire, et ce qui ne pourra s’y acclimater est condamné à disparaître, tout comme ont péri les plus anciens contemporains de l’homme dans notre hémisphère : le mammouth, le mastodonte et les grands animaux de l’époque géologique antérieure à l’âge actuel.

Que l’on examine les différens problèmes soulevés dans les états civilisés, on verra que la plupart des agitations, des incertitudes, des souffrances des peuples modernes proviennent du laborieux enfantement de la démocratie. Partout, à travers le chaos apparent de la politique quotidienne, se retrouvent les mêmes luttes, les mêmes efforts, les mêmes tâtonnemens, et presque partout, avec l’ascendant croissant de la démocratie, se montrent les déviations, les altérations, et, par suite, les déconvenues qu’elle impose au libéralisme.

Les questions politiques agitées chez les peuples modernes peuvent, nous semble-t-il, se ramener à quatre chefs principaux, se classer sous quatre rubriques générales, embrassant tout le champ si complexe de la politique contemporaine. Ce sont d’abord les questions politiques proprement dites, qui touchent à l’organisation de l’état et des pouvoirs publics. Ce sont ensuite les questions nationales, ou, ce qui revient au même, internationales, concernant les rapports des différens états ou des différens peuples entre eux. Ce sont enfin les questions religieuses, puis les questions économiques et sociales, dont les unes touchent à la conscience et à la vie spirituelle de l’homme, les autres à son bien-être et à sa vie matérielle. Ces quatre séries de questions sont posées presque partout à la fois ; elles constituent le fond, la trame variée de la politique, mais elles ne se présentent pas chez tous les peuples sous le même aspect ou dans le même ordre, et ce sont ces différences de forme ou de rang qui font la diversité de la politique des divers états.

Considérons successivement ces quatre classes de questions et nous verrons qu’à chacun de ces domaines si différens le libéralisme a prétendu appliquer les mêmes maximes, les mêmes solutions rationnelles, résumées dans les deux termes de liberté et d’égalité. Nous verrons que presque partout ces principes ont donné des résultats incomplets et souvent tout autres que ceux promis par la théorie. Nous verrons que, dans toutes ces sphères si diverses, le libéralisme s’est heurté aux mêmes écueils, aux mêmes résistances des choses et des hommes, aux mêmes prétentions et exigences de la démocratie. Dans le gouvernement intérieur des états, dans les relations des peuples entre eux, dans les luttes confessionnelles, jusque dans les rapports sociaux et le vaste domaine économique, nous aurons à constater une évolution analogue, les mêmes espérances, la même foi dans la notion du droit et dans la liberté, puis les mêmes déceptions, les mêmes doutes, le même désenchantement, les mêmes découragemens et souvent les mêmes révoltes, les mêmes volte-face.


II.

Dans l’ordre politique, la prétention du libéralisme était de transporter l’axe du gouvernement des anciens pouvoirs traditionnels à la nation représentée par ses élus. Au vieux principe de la souveraineté personnelle d’un chef héréditaire il tendait à substituer, sinon toujours en droit, du moins en fait, la souveraineté nationale, pratiquée à l’aide d’une sorte de sélection. Si l’on différait sur la manière d’entendre et d’appliquer le nouveau principe, sur la forme à donner aux institutions nouvelles, république ou monarchie, sur le mode de recrutement des élus du peuple et l’extension du droit de suffrage, on était d’accord sur la supériorité, ou mieux sur l’excellence du régime représentatif. Vers 1830, par exemple, ce dogme essentiel du libéralisme comptait, dans toute l’Europe cultivée, bien peu d’incrédules. Ce régime représentatif, on ne le croyait pas seulement préférable à tout autre, on était porté à lui prêter, sinon toutes les perfections, du moins des vertus incompatibles avec les passions humaines.

On se flattait d’avoir ainsi un gouvernement plus national et à la fois plus compétent, un gouvernement réunissant toutes les capacités politiques du pays et ne servant d’autres intérêts que les intérêts du pays. Tandis qu’un prince, isolé sur son trône, semblait hors d’état de découvrir, sur la vaste surface du territoire, les hommes les plus aptes à la vie publique, il semblait que la nation, directement consultée, dût sans peine les mettre d’elle-même en lumière. Tandis qu’un monarque, imbu de préjugés dynastiques, ou cédant à des influences de cour, paraissait exposé à foire prévaloir une politique de famille ou de caste, un pouvoir issu des entrailles de la nation semblait ne devoir s’inspirer, au dedans comme au dehors, que du bien public. L’événement a, sur ces deux points, démenti les promesses du libéralisme, et ce ne sont pas les seuls sur lesquels la théorie ait été trouvée en défaut. Le gouvernement représentatif a, par le jeu même de ses ressorts, si bien trompé les calculs de ses premiers fauteurs, que le libéralisme a fini par lui demander tout autre chose que ce qu’il en attendait à l’origine : il s’est parfois résigné à regarder comme un bien ce qu’il eût de prime-abord condamné comme un mal. Ainsi en est-il notamment du gouvernement des partis.

A quoi, là où il a le champ libre, aboutit le régime représentatif, le gouvernement fondé sur la volonté nationale ? Au règne des majorités, ce qui revient à dire au règne des partis, — et que de vices de toute sorte implique ce seul mot : « gouvernement de parti ! » Tel est pourtant, en monarchie comme en république, le terme fatal de l’évolution constitutionnelle arrivée à son plein développement. Sur ce point essentiel, le régime représentatif a donné de tout autres fruits que ceux qu’on se croyait en droit d’en attendre. Il semblait de loin qu’en remettant le pouvoir aux délégués de la nation, on aurait un gouvernement plus dégagé de vues particulières, plus libre de l’esprit de coterie, plus ménager de la fortune publique ou n’en disposant qu’au profit de tous, un gouvernement, en un mot, uniquement préoccupé de l’intérêt général. Naïve erreur dont l’expérience a partout fait justice ! Le gouvernement de tous, ou mieux le gouvernement au bénéfice de tous, est une chimère dont le régime représentatif éloigne plutôt qu’il n’en rapproche. La nation, être impersonnel et multiple, n’a pas une volonté ; elle en a d’ordinaire plusieurs en contradiction entre elles sur le même objet. La nation ne pense point, n’agit point, ne vote point en bloc ; elle est partagée en opinions diverses, en factions opposées qui ont chacune leurs tendances, leurs passions, leurs préjugés, leurs intérêts distincts. Dès qu’il est libre, un pays se trouve coupé en partis, sorte d’armées civiles sans cesse en campagne, qui, toutes, ont le même objectif, la conquête du pouvoir : victorieuses, elles s’y enferment et s’y retranchent comme dans une forteresse, en barrant les avenues et en murant les portes ; vaincues, elles ne reculent devant aucune violence ou aucun stratagème pour en reprendre possession. De loin, le régime représentatif apparaissait comme une ère de paix et de concorde ; de près, il aboutit plutôt à un état de guerre permanent ; et plus ouverte est l’arène politique, plus nombreux sont les combattans qui s’y pressent, et plus acharnées et tumultueuses sont leurs batailles, plus vaste est le champ de leurs opérations, qui, avec l’extension de la franchise électorale, finissent par embrasser tout le territoire, de la capitale aux plus obscurs villages.

Ces luttes perpétuelles, tous les peuples libres ont dû s’y résigner. Ils ont dû, en monarchie non moins qu’en république, s’habituer au gouvernement des partis, gouvernement partial s’il en fut, mais le seul qui pût sortir du régime représentatif. Déçus de ce côté, les philosophes politiques ont tiré de leurs mécomptes mêmes une nouvelle théorie. Ils se sont avisés que ce gouvernement de partis, lequel les eût effrayés (i priori, était le plus favorable au progrès de même qu’à la liberté des peuples. Ils ont montré les partis obligés de rivaliser d’habileté et de talent, contraints, pour ne pas se discréditer au profit de leurs adversaires, d’éviter les fautes et les abus, se contrôlant et se contenant réciproquement. On a savamment exposé la double fonction du parti au pouvoir et de l’opposition qui, dans un état bien équilibré, se complètent en se faisant contrepoids. Et cette théorie a une grande part de vérité. Avec tous ses défauts, le gouvernement des partis porte en lui-même le remède à beaucoup de ses maux. Heureux les peuples qui possèdent deux grands partis compacts, également légaux, en état de se succéder régulièrement au pouvoir ! mais ce bonheur n’est pas donné à tous. Tantôt les partis sont trop forts, trop dominans ; tantôt trop fractionnés, trop indisciplinés, trop peu homogènes. Parfois ils n’ont pas de terrain commun, pas de base constitutionnelle sur laquelle ils puissent se rencontrer ; ils représentent des factions plutôt que des opinions légales. C’est là, sous une forme ou une autre, une des difficultés dont souffrent beaucoup d’états, l’un des obstacles à la marche régulière du gouvernement parlementaire et, par suite, un des motifs du discrédit où il tend à tomber. Cette difficulté est d’autant plus sérieuse qu’elle menace de s’aggraver avec les progrès de la démocratie et la participation d’un plus grand nombre d’électeurs aux luttes politiques. Dans une démocratie, en effet, les courans d’opinions sont plus puissans, plus soudains, plus violens, ils ont une impétuosité torrentueuse à laquelle souvent rien ne résiste. C’est alors surtout qu’au nom de la liberté et des droits du peuple, une moitié de la nation est exposée à être foulée par l’autre, c’est alors que le gouvernement des partis se montre le plus inique.

Si par sa constitution même le gouvernement représentatif engendre le plus souvent un gouvernement partial et parfois un gouvernement oppressif, a-t-il au moins réussi à mettre le pouvoir aux mains des plus instruits et des plus probes, des plus intelligens et des plus dignes par l’esprit et le caractère ? De ce côté encore, le libéralisme a éprouvé de fréquentes déconvenues ; et ses mécomptes n’ont fait que grandir à mesure qu’est passée de la théorie dans la pratique l’une de ses maximes favorites, l’égal accès de tous à toutes les fonctions. Plus s’est élargi le cercle où se recrutaient les hommes politiques et les fonctionnaires de toute sorte, plus leur niveau intellectuel semble avoir baissé. Cette détérioration du personnel gouvernemental a été plus fréquente et plus frappante encore au point de vue moral. Au lieu d’aller toujours en se purifiant, la politique a de nouveau tendu à se corrompre, à s’avilir, à souiller les mains qui y prennent part et les hommes qui en vivent. Les luttes en sont devenues trop âpres et trop grossières pour ne point répugner par leurs violences ou leurs artifices aux natures les plus élevées ou les plus droites. Loin de s’y sentir de plus en plus attirée, l’élite de la nation, chez plus d’un peuple déjà, tend manifestement à s’en écarter. La politique devient peu à peu un métier sur lequel se rejettent les hommes qui n’ont pas de quoi réussir dans les autres, ou les aventuriers qui veulent faire une fortune rapide. C’est une industrie où, pour prospérer, il faut moins d’intelligence ou de connaissances que d’intrigue et d’audace. Aussi de toutes les carrières est-ce déjà, en certains états, l’une des plus décriées. Pour la plupart de ceux qui s’y livrent, la politique n’est que l’art de faire ses affaires aux dépens du public. Un écrivain non moins clairvoyant que spirituel remarquait récemment que les partis étaient des sociétés d’exploitation auxquelles la nation était obligée d’abandonner la gestion de l’état[4]. Cela est vrai, et plus loin s’étend la sphère de la vie politique, plus bas se recrute le personnel des partis, et plus leur exploitation se montre éhontée.

Avec l’extension du suffrage et l’envahissement de la scène politique par la démocratie, l’Europe est menacée de voir se renouveler la plupart des abus que le libéralisme se flattait d’avoir supprimés à jamais. On risque de voir renaître, sous le manteau de la démocratie et le couvert de la liberté, les pires défauts de l’ancien régime, la favoritisme, le népotisme, la vénalité, l’agiotage, la mendicité officielle, le pillage de la fortune publique, le trafic des places et des faveurs, en un mot, tout l’écœurant cortège des monarchies absolues. La grande différence, c’est qu’au lieu de nourrir les aristocraties d’antichambre et les gens de cour, les abus repaissent des appétits plébéiens et engraissent les courtisans du peuple.

Le peuple, investi théoriquement de la souveraineté, a, en effet, tout comme le monarque de droit divin, ses courtisans, ses favoris, ses parasites de toute sorte. Ces flatteurs du nouveau souverain sont d’autant plus outrés dans leurs adulations et impudens dans leurs mensonges, que plus naïf et plus grossièrement crédule, plus ignorant et plus facile à duper est le maître du jour. Ils se montrent d’autant plus exigeans, d’autant plus cupides et rapaces qu’ils se trouvent plus nombreux et plus besogneux, que plus impérieux et voraces sont leurs appétits, que plus prodigue et insouciante est la main dont ils mendient les grâces. Parmi tous les rois fainéans et les princes de triste mémoire dont l’histoire est remplie, il serait difficile d’en trouver de moins clairvoyans et, en même temps, de plus infatués, de plus capricieux et de plus entêtés tour à tour que ces souverains à millions de têtes auxquels la civilisation démocratique tend de plus en plus à remettre le pouvoir. Incapables de gouverner par eux-mêmes, ils ressemblent à ces princes de quinze ans officiellement proclamés majeurs. Incompétens pour toutes les affaires, sachant rarement distinguer leurs vrais serviteurs, ils sont exposés à devenir la proie des charlatans beaux parleurs. C’est ainsi que, chez les peuples en apparence les plus éclairés, le suffrage, universel ou censitaire, aboutit parfois au scandale de choix navrans ou ridicules, c’est ainsi qu’une capitale comme Paris met au monde un conseil municipal comme le sien, où l’on ne rencontre peut-être pas un des noms qui font honneur à la France. Après de pareils exemples, il y aurait de l’ironie à dire qu’élection est synonyme de sélection.

Certes, le régime représentatif, même avec le suffrage universel, est loin d’être partout aussi dévoyé. De pareilles défaillances se rencontrent surtout dans les grandes villes où s’amasse, comme dans un abcès, ce qu’il y a de moins sain dans le sang du pays. Contre de semblables aberrations on se flatte de se prémunir avec l’instruction. Une partie des erreurs ou des maux qu’on est tenté d’attribuer à la démocratie provient sans conteste de ce que les droits politiques ont été plus vite étendus que la capacité de les exercer. Par suite, l’instruction nationale est le premier besoin des peuples modernes, de ceux surtout qui vivent sous le régime du suffrage universel ; mais, sur ce point encore, à combien de mécomptes le libéralisme ne s’est-il pas déjà heurté ! Mainte fois déçu par les classes supérieures ou moyennes, comment peut-il se flatter de réussir en une ou deux générations avec les masses ? L’éducation des princes a de tout temps fait le désespoir des politiques et des philosophes. Or, quel souverain plus difficile à instruire que le peuple, plus malaisé à dresser à l’art de régner ? Il n’a pour cela ni aptitude, ni temps, ni maîtres. L’éducation politique est essentiellement différente de l’enseignement que peut donner l’école, lequel risque parfois d’aggraver, au lieu de le corriger, l’un des principaux défauts du populaire, la présomption. L’éducation politique est bien plutôt le fruit des mœurs, des traditions, de l’expérience, que d’études tronquées et de vagues leçons de pédagogues, en cela non moins ignorans que leurs élèves. Tant que cette éducation, qui ne s’acquiert que par les épreuves, ne sera pas faite, ce qu’on peut encore espérer de mieux pour les démocraties modernes, c’est le règne de la médiocrité.

Si, nous sommes heureux de le reconnaître, le libéralisme a, çà et là, réussi à éviter les plus durs de ces mécomptes, s’il a eu plus d’une fois l’honneur de procurer aux peuples un gouvernement probe et éclairé, l’invasion continue de la démocratie lui rend partout cette tâche de moins en moins aisée. Alors même, il est vrai, qu’il serait contraint de s’avouer hors d’état de justifier sa devise : « Le pouvoir aux plus dignes, » le libéralisme n’aurait pas pour cela perdu tous ses avantages. Il serait encore en droit de revendiquer un mérite qui n’est pas mince : la limitation avec la division des pouvoirs. Tel est peut-être son principal titre, mais cet avantage, est-il réellement parvenu à se l’assurer et n’est-il pas depuis longtemps en train de le perdre ?

La théorie de la séparation des pouvoirs a longtemps possédé la faveur des libéraux. Ils comprenaient que, si la puissance publique était tout entière aux mains d’un seul corps, fût-il électif, la liberté n’aurait guère plus de garantie que sous le gouvernement d’un seul. Aussi, tout en s’efforçant de placer l’axe du pouvoir dans les assemblées électives, cherchaient-ils à le partager entre des chambres diversement recrutées et prétendaient-ils réserver au pouvoir exécutif une sphère d’action distincte. Beaucoup même se fondaient sur ce motif pour maintenir au-dessus des délégués du pays et en face du parlement une autorité héréditaire. Cette séparation des pouvoirs semblait même aux théoriciens le caractère propre du gouvernement constitutionnel. L’événement devait montrer combien, en réalité, le régime représentatif s’y prêtait peu. Partout où il s’est librement développé, le gouvernement constitutionnel s’est transformé en gouvernement parlementaire, et ce dernier, au lieu d’équilibrer et de balancer les pouvoirs entre eux, a rétabli l’unité, avec l’omnipotence de la puissance publique, au profit des élus directs de la nation. On est ainsi retombé dans le vice ou le péril qu’on croyait avoir évité : la confusion ou la subordination des pouvoirs. L’on s’est aperçu qu’on n’avait fait qu’en déplacer le moteur. Loin de se contenter de légiférer et de contrôler l’administration, les assemblées électives ont étendu la main sur tous les rouages du gouvernement. Là même où l’autorité royale semble offrir un contrepoids aux assemblées délibérantes, la couronne, dans son impartialité théorique, est le plus souvent contrainte de s’effacer pour laisser le champ libre aux majorités. En tout pays parvenu à l’apogée du régime représentatif, le parlement, la chambre des députés notamment, tend à s’ériger en convention omnipotente réglant souverainement toutes les affaires de l’état. À cette absorption parlementaire, que l’incompétence technique des chambres rend doublement nuisible, il n’y a guère d’obstacle que là où le chef de l’état est l’élu direct du peuple, et alors l’unification du pouvoir risque de se faire au profit de l’exécutif ; au lieu d’une convention, on est menacé d’un César.

Cette concentration des pouvoirs aux mains d’une assemblée ou d’un homme, à laquelle aboutit involontairement-le régime représentatif, l’avènement de la démocratie vient la rendre plus facile et plus redoutable. Moins étroit est le cercle des franchises électorales, moins restreint le nombre des citoyens admis à choisir les délégués du peuple, et plus les représentans de la nation, s’autorisant de leur origine, tendent à se confondre avec elle, à s’approprier sa souveraineté, à tout se croire permis au nom de ce peuple, qu’ils prétendent incarner. Erigeant à leur profit les volontés supposées de la nation en loi absolue et en vérité infaillible, ils ne tolèrent aucune résistance aux caprices passagers de majorités omnipotentes. Sous l’aveugle impulsion de la démagogie radicale, on peut voir ainsi le régime représentatif dégénérer pratiquement en absolutisme impersonnel d’autant plus impérieux qu’il s’exerce au nom de la nation entière, d’autant plus dangereux et difficile à secouer qu’il conserve les formes extérieures des institutions libres et que, sous ce déguisement, il peut faire illusion aux yeux grossiers, se couvrir devant le peuple du masque du bien public et des intérêts mêmes de la liberté. « Quand une fois, dit Bossuet, on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seulement le nom. » Trop souvent, en effet, l’apparence lui en suffit. Elle se vante de la posséder quand elle n’en garde que l’ombre. Elle ne la comprend même pas toujours. Elle identifie la liberté avec le pouvoir, et s’imaginant être libre dès qu’elle peut tout, elle traite en ennemis de la liberté les hommes assez osés pour braver sa puissance.

Contre ce despotisme du nouveau souverain collectif, contre cette menaçante absorption des pouvoirs publics, les pays les mieux prémunis sont naturellement les états à constitution fédérative ou à forte vie locale. Ceux-là puisent dans les institutions ou dans les mœurs de quoi résister au joug niveleur des maîtres changeans que se donne la faveur populaire. J’oserai donc dire que, sous le gouvernement représentatif, tout comme dans les monarchies d’ancien régime, avec la démocratie non moins que dans les sociétés hiérarchiques, la première condition de la liberté, ou mieux l’unique garantie quelque peu efficace des institutions libres, c’est encore la décentralisation et le renforcement de la vie locale. Or, cette vie locale, là même où elle a le plus de racines dans les traditions, la démocratie et son complaisant auxiliaire, le pseudo-libéralisme bureaucratique, semblent travailler d’instinct à l’affaiblir, à l’énerver, à l’étouffer, comme si leur idéal, aussi bien que celui de nos anciens rois, était de tout abattre et de tout uniformiser pour être mieux à même de tout régenter.

Il est vrai que, dans la démocratie contemporaine, on peut à cet égard distinguer deux courans en sens contraire, deux forces opposées qui en s’équilibrant semblent devoir assurer la liberté. En face ou au-dessous de la force centralisatrice et unitaire, de la force centripète, si l’on peut ainsi parler, qui pousse à l’exagération des droits de l’état et du pouvoir central, se manifeste chez la démocratie, dans ses couches inférieures notamment, une force centrifuge, parfois non moins énergique, qui réagit contre le pouvoir central et pousse à l’affaiblissement de l’autorité publique, non pas d’ordinaire au profit de l’individu et des droits individuels, — la démocratie agit par masses et ne se soucie que des masses, — mais au profit de groupes sociaux, naturels ou conventionnels, au profit des villes, des communes, des cantons, des corps de métiers, des associations ouvrières qui tendent à s’ériger en autant de petits états et d’états souverains, réclamant vis-à-vis de leurs membres, c’est-à-dire vis-à-vis de l’individu, les mêmes droits que l’état, et souvent même les droits qu’ils dénient à l’état. C’est là un phénomène qui se produit presque partout où prévaut l’extrême démocratie. Les grandes communes et les agglomérations ouvrières, dans leurs appels à l’autonomie, cherchent inconsciemment à renouveler la cité antique, comme si une ville indépendante, avec une ceinture de banlieue ou de faubourgs, était le cadre naturel d’une démocratie souveraine ! Et cela se comprend ; une fois arrivée à son dernier terme, la démocratie trouve le régime représentatif insuffisant et tend à s’en affranchir. Non contente d’avoir dans ses représentans des commis dociles, elle est portée à revenir peu à peu au gouvernement direct du peuple par le peuple, et les petites agglomérations à territoire restreint se prêtent bien plus facilement à un pareil régime que nos grands états unitaires. C’est ainsi qu’en plusieurs des états les plus anciennement et les plus fortement constitués, on voit la démocratie ultraradicale incliner au sectionnement de la patrie en unités autonomes, en molécules sociales plus ou moins indépendantes du pouvoir central. Après s’être proclamée une et indivisible, la souveraineté du peuple, se retournant contre l’unité et reniant son ancien credo, menace de se déchirer de ses propres mains, de se mettre elle-même en pièces.

Mais, qu’on ne l’oublie point, ce penchant au fractionnement de la puissance publique et au morcellement de l’état, ce néo-fédéralisme démocratique, la liberté et les droits individuels, dont le respect est la mesure de toute vraie liberté, n’ont, contrairement à de spécieuses illusions, rien à en espérer. Comme la cité antique, la nouvelle commune autonome a une tendance marquée à confondre tous les pouvoirs et à se les arroger tous. Elle s’ingénierait à tout courber sous l’autorité publique, et dans les murs d’une ville, dans l’étroit périmètre d’une commune ou d’un canton, un pareil joug serait d’autant plus tyrannique que plus mince serait le territoire et plus voisin le souverain. A regarder aux réalités et non aux apparences, ce que l’extrême démocratie revendique sous le nom de franchises communales, ce n’est, le plus souvent que la faculté d’établir à son profit une autorité absolue dans les localités qu’elle se flatte de dominer.

Les deux forces opposées en lutte dans la démocratie, la tendance centraliste et la tendance autonomiste, sont donc loin d’être aussi divergentes qu’elles semblent l’être au premier abord. Elles diffèrent moins par le but que par les voies et moyens. Toutes deux en somme tendent presque également à l’accroissement de la puissance publique, à la restriction des droits individuels, par suite à la diminution des libertés effectives. Despotisme de l’état unitaire ou fédéral, nation ou commune, tel est l’écueil sur lequel l’un et l’autre de ces courans en apparence contraires poussent sous nos yeux les peuples modernes. La liberté est en danger d’un côté comme de l’autre. Les deux penchans qui se disputent en son nom la démocratie ne peuvent la servir qu’en se combattant et se faisant contrepoids.

Triste contradiction des choses humaines ! A quoi menace d’aboutir la démocratie, une fois parvenue à l’extrémité de son développement logique ? A la tyrannie au nom des droits de l’état et des intérêts généraux ; à l’anarchie au nom des droits de la commune, au nom des intérêts locaux ou des intérêts de classes. Après un siècle d’orgueilleuses promesses et de périlleuses expériences, le libéralisme se retrouve en face de l’antinomie apparue dès la révolution et si fortement signalée par l’impitoyable logique de M. Taine. Despotisme et anarchie se succédant tour à tour ou parlois coexistant simultanément, despotisme sans autorité dirigeante, et anarchie sans liberté, tel serait, si l’extrême démocratie était abandonnée à ses instincts, le terme suprême de révolution politique du monde moderne.

Heureusement pour nos sociétés qu’aucune force, si puissante qu’elle semble, n’agit seule, comme dans le vide, et n’a le champ entièrement libre. Heureusement qu’en dépit des philosophes, l’histoire n’est pas un théorème qui se déroule conformément aux lois de la logique, l’humanité ayant toujours la ressource de l’inconséquence. Laissons donc ces perspectives trop sombres ; ne prétendons pas déterminer de loin la courbe inconnue des révolutions de la démocratie moderne. Aussi bien les élémens nous en feraient défaut. Contentons-nous de voir quel aspect ont pris les données de ce vieux problème politique, dont la solution semblait autrefois si facile. — Un fait frappant, c’est que l’irruption de la démocratie a ébranlé la plupart des conquêtes du libéralisme, jusqu’aux droits et aux axiomes qui paraissaient le mieux acquis. Combien de questions, que nos pères de 1830 eussent crues à jamais tranchées, sont de nouveau retombées, en théorie ou en pratique, au rang d’obscurs problèmes ! Dans l’état à base élargie du suffrage universel, tout se trouve remis en question, et la forme, et le fond, et la matière, et le moule du gouvernement ; non-seulement la monarchie ou la république, choses après tout d’importance secondaire, mais le parlementarisme, mais le régime représentatif, mais les droits, les fonctions et l’existence même de l’état.

Le libéralisme se flattait de posséder un type de gouvernement capable de se prêter au développement indéfini des institutions libres, et ce type, le parlementarisme, faussé par l’inique prépotence des partis, déconsidéré auprès des gens paisibles par ses agitations trop souvent stériles, suspect à la démocratie pour ses lenteurs et ses complications, semble à bien des esprits de tendances diverses, vieilli et usé avant d’avoir eu le temps de s’adapter au continent. Le nouvel édifice politique, élevé aux applaudissemens de nos pères sur la base des principes rationnels, est à peine construit, qu’avant d’être achevé, il est sourdement miné par les forces sur lesquelles il repose. Le scepticisme se fait jour chez les plus confians jadis. Dans leur désarroi, plusieurs en viennent à regretter l’ancienne société hiérarchique dont ils avaient célébré la chute et se montrent disposés à prêter la main à sa reconstruction. De tous côtés, les penseurs se demandent avec inquiétude sous quel refuge abriter les destinées de la société nouvelle, sur quel plan rebâtir pour elle une demeure qui dure. On a conscience d’être dans une période de transition, de transformation dont on n’ose prévoir le terme. On sent vaguement que les peuples contemporains n’ont pas encore trouvé leur assiette ni l’état moderne sa forme définitive ; et les hommes qui ont voué leur foi à la liberté se demandent avec anxiété ce que deviendront dans la refonte des institutions au creuset démocratique, l’état, la nation, la religion, la société, car tout cela est en cause à la fois.


III.

Après la patrie et l’état, le monde et l’humanité ; après la politique intérieure, la politique étrangère et les relations des peuples entre eux. Suivons-y un instant le libéralisme ou, si l’on aime mieux, l’esprit moderne : il s’y montre avec les mêmes caractères, les mêmes ambitions, les mêmes présomptueuses espérances, et, finalement, les mêmes déceptions. Ici encore, à travers toute la diversité des états et des peuples, apparaît l’unité morale de l’Europe et avec elle l’ascendant croissant de la démocratie. Ici encore nous rencontrons des notions idéales à l’aide desquelles le libéralisme s’était flatté de résoudre d’une manière rationnelle les problèmes jusque-là livrés à la force et tranchés par l’épée. Ici encore le monde moderne a éprouvé la difficulté d’assujettir aux idées abstraites et au droit spéculatif le mobile domaine de la réalité. Ici encore l’application des nouveaux principes s’est heurtée aux intérêts qu’elle prétendait concilier et aux passions qu’elle espérait pacifier. De la mise en pratique des maximes nouvelles, sont sorties de nouvelles luttes, de nouvelles questions qui en ont entravé l’application, de nouvelles convoitises qui en ont dénaturé et altéré l’esprit. Ici encore l’extrême démocratie a fini par renier les principes qu’elle avait acclamés et par abjurer les dogmes proclamés en son nom.

L’ambition du libéralisme, en ses heures de virile jeunesse, ne se confinait pas à l’arène étroite de la politique intérieure, elle débordait hardiment au-delà des frontières, sur le vaste champ de la politique internationale, qu’il prétendait également renouveler. Il se flattait de changer de fond en comble la base des relations des états ; il ne désespérait pas de leur donner pour règle les mêmes principes de droit, les mêmes notions d’égalité et de liberté qu’il s’était promis de faire régner au dedans de chaque nation. Les vieilles et toujours renaissantes querelles de peuple à peuple, si longtemps et si vainement abandonnées à l’arbitraire jugement des armes dont chaque génération appelle à son tour, il s’était flatté de les soumettre à la raison, au droit, à la liberté, dont la sentence serait spontanément acceptée de tous. En sa généreuse présomption, il avait entrepris de purifier le champ ensanglanté des rivalités nationales. Le XIXe siècle avait refait à sa façon le vieux rêve des philosophes couronnés et des politiques humanitaires, le rêve de la paix universelle ; mais il l’avait fait d’une manière nouvelle qui semblait devoir lui permettre, sinon d’atteindre l’antique chimère, du moins de s’en rapprocher.

Aux recettes enfantines ou surannées des philanthropes du passé le libéralisme était fier de substituer une méthode rationnelle, inspirée d’un principe qui lui paraissait résoudre toutes les difficultés en conciliant tous les droits, le principe de nationalité. Rarement idée abstraite a été aussi puissante dans le monde concret, rarement notion théorique a autant remué le sol de l’Europe. On peut dire qu’elle a opéré des prodiges, rendu la parole aux muets, le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts. Depuis les traités de Vienne fondés sur l’ancien droit dynastique, depuis la résurrection de la Grèce au son de la lyre des poètes, elle a transformé la face de l’Europe, enfanté la Belgique, ressuscité l’Italie, unifié l’Allemagne ; elle a rajeuni la Hongrie et infusé à l’Autriche un sang nouveau ; elle a ranimé l’Irlande expirante ; elle a, sur la Vistule, dressé le spectre de la Pologne, et, en Orient, elle a fait sortir de leur sépulcre des peuples ensevelis depuis des siècles. Ce concept politique a créé et détruit des états, dissolvant les uns, recomposant les autres à la manière des agens chimiques qui décomposent les corps en en formant de nouveaux.

S’il a opéré de pareilles révolutions, c’est que le principe de nationalité n’était pas une pure théorie de cabinet, que derrière lui il y avait une force vivante et vivace, jusque-là plus ou moins inconsciente, à laquelle les idées en vogue dans le monde politique devaient donner au XIXe siècle un élan sans précédens.

Qu’est-ce, au fond, que ce principe de nationalité, salué avec tant de confiance par les générations libérales, et, depuis, si souvent renié par ceux qui le proclamaient naguère ? C’est, en réalité, un enfant de la révolution et du libéralisme, qui, au vieux droit dynastique, ont prétendu partout substituer le droit des peuples et, aux gouvernemens fondés sur la légitimité et l’hérédité, les gouvernemens fondés sur la volonté nationale. C’est l’application aux rapports des états et aux nations, considérés comme des individualités vivantes, des principes préconisés dans les relations des citoyens entre eux ; l’application des deux idées de liberté et d’égalité à tous les peuples regardés comme ayant un égal droit à l’existence, un égal droit à l’indépendance.

Pourquoi les peuples, ou mieux pourquoi les états se font-ils la guerre ? Pour étendre leurs frontières, pour s’enlever des provinces, pour s’assujettir les uns les autres. Comment les détourner de ces luttes séculaires et couper court à ces ambitions réciproques ? En mettant fin aux empiétemens de peuple à peuple ; en cessant de considérer les territoires comme une propriété dynastique et une matière à trafic ; en faisant partout coïncider les états avec les peuples et calquant les frontières des uns sur l’étendue des autres ; en proclamant pour chaque nation la faculté de se régir à sa guise ; en reconnaissant aux petits comme aux grands le droit à l’autonomie et à l’intégrité nationale. De l’égale liberté des nations devait, semblait-il, sortir la fraternité des peuples.

Quelle est la valeur pratique de ce principe nouveau ou de cette récente formule ? Question compliquée et délicate que nous n’avons pas à trancher ici. Il nous suffira de remarquer qu’en proclamant le droit national, l’on avait omis de le définir. On avait oublié de s’entendre sur ce qu’est une nation, sur les caractères et les élémens constitutifs de la nationalité. De là une première raison des déceptions apportées au monde par un principe qui lui apparaissait comme essentiellement libérateur, essentiellement pacificateur[5].

La nationalité, suivant les intérêts des divers peuples ou des divers gouvernemens, a été comprise d’une manière diverse : les uns la faisant consister dans la race, les autres dans la communauté des traditions, ceux-ci dans la langue, ceux-là dans les frontières dites naturelles, en sorte qu’oubliant le droit des peuples et le véritable point de départ du nouveau principe, négligeant le libre consentement des intéressés qui en faisait la valeur morale, on en a concurremment appelé, pour décider du sort des populations et des limites des états, à l’ethnographie, à la philologie, à l’histoire, à la géographie. Entre les différens facteurs qui peuvent contribuer à former une nation, chacun a choisi le plus favorable à ses ambitions. L’on a vu des peuples rivaux réclamer simultanément les mêmes contrées au nom du même principe, chacun invoquant, pour soutenir ses droits nationaux, une science suspecte, et au besoin une érudition non moins pédante et non moins complaisante que celle des anciens généalogistes chargés de procurer des titres aux convoitises des princes. Ainsi entendu, ainsi faussé, le droit de nationalité, fondé arbitrairement sur la langue, la géographie ou l’histoire, sans se préoccuper de la conscience nationale, s’est pour ainsi dire retourné contre lui-même. Le principe d’où l’on attendait la réconciliation des peuples est devenu un nouveau ferment de guerre et un nouvel agent d’oppression. Il a ramené hypocritement l’Europe au vieux droit de conquête, en colorant les entreprises du vainqueur de prétextes comparables aux anciennes prétentions dynastiques, appuyées sur de confuses généalogies ou des chartes obscures. On l’a vu, dans le Slesvig du nord comme dans l’Alsace-Lorraine, fournir aux héritiers de Frédéric II des titres en réalité analogues à ceux que l’ancien droit avait fournis à la Prusse sur la Silésie. La grande différence, c’est qu’au lieu d’invoquer les titres des princes, on invoque les droits des peuples. Au lieu de guerres dynastiques on a des guerres nationales, plus rares il est vrai, mais plus acharnées et plus opiniâtres. L’ère de la paix universelle et du désarmement général n’est pas encore ouverte. Aux vieilles milices monarchiques ont seulement succédé les énormes armées nationales avec tout leur ruineux appareil.

En dehors même de la manière dont il a été dénaturé par les convoitises des gouvernemens ou des peuples, le principe de nationalité ne pouvait donner tout ce qu’il promettait en théorie. Il eût été maître de refaire à son gré la carte des états de l’Europe, qu’il n’eût souvent pu offrir de solution rationnelle. Dans la presqu’île des Balkans, dans l’Autriche-Hongrie, dans les vastes oukraines russes, il ne saurait suffire, pour former des peu{)les, d’abandonner les élémens nationaux à une sorte de cristallisation naturelle. Dans tous ces pays où les différentes nationalités restent mêlées ou superposées les unes aux autres, il est fréquemment impossible d’isoler les divers matériaux ethniques, ou ce qui revient au même, impossible de les grouper d’après leurs affinités nationales.

Les mécomptes apportés à certains peuples par le principe de nationalité, les violences ou les convoitises dont il a été la cause ou le prétexte, l’ont fait contester des deux bords opposés. Rejeté par les partisans de l’ancien droit dynastique et par les politiques, avant tout préoccupés de l’équilibre, il s’est vu renier par l’extrême démocratie qui y avait applaudi à l’origine, et qui, sur ce point encore, en est venue à brûler ce qu’elle avait adoré. Elle a fini par aboutir à la négation de la nation comme à la négation de l’état. Au principe national, qu’elle accuse d’isoler les peuples les uns des autres, la démocratie révolutionnaire a prétendu substituer l’internationalisme, qui prétend les pacifier en les confondant, et le communalisme ou le cantonalisme, qui, sous prétexte de progrès, ramèneraient les sociétés occidentales à l’émiettement antérieur à la constitution des états modernes.


IV.

Une des choses qui étonneraient le plus aujourd’hui les hommes du XVIIIe siècle et de la révolution, c’est l’importance reprise de notre temps par les questions religieuses. On les rencontre dans presque tous les états, non-seulement dans les pays musulmans, chez lesquels la religion tient lieu de nationalité ou se confond avec elle, mais dans la plupart des pays chrétiens, particulièrement dans ceux qui comptent une nombreuse population catholique. En beaucoup d’états, en Allemagne, en Italie, en Belgique, en Suisse, en France même, elles demeurent au premier rang. Le seul fait que de pareilles questions persistent à encombrer l’arène de la politique est un échec pour le libéralisme, qui s’était flatté de les en éliminer. Aucune tâche, en effet, ne lui avait paru plus urgente ni plus aisée.

Les querelles religieuses ont beau avoir longtemps déchiré l’humanité ; elles ont beau avoir engendré des guerres civiles et des guerres internationales, les questions de religion semblaient de celles que l’esprit moderne pouvait, sans trop de présomption, se promettre de résoudre politiquement à l’aide de ses maximes favorites, à l’aide des deux idées de liberté et d’égalité. Le rôle de pacificateur, vainement attribué dans les relations de peuple à peuple au principe de nationalité, un principe au fond analogue, le principe de tolérance, semblait appelé à le jouer entre les différens cultes. Pour amener les diverses religions et confessions à vivre en paix côte à côte, ne devait-il pas suffire de les admettre toutes à une égale liberté ? Telle était la théorie, et il faut reconnaître que, si elle n’a point partout réussi, c’est qu’elle est loin d’avoir été partout sincèrement pratiquée. Si, à cet égard, les espérances du libéralisme n’ont pas encore été réalisées sur le continent comme en Angleterre ou en Amérique, les deux pays les plus épris de controverses religieuses, c’est en grande partie que, sur le continent, le libéralisme s’est souvent montré infidèle à son propre principe, ou, ce qui revient au même, qu’il l’a outré en passant de la neutralité entre tous les cultes à l’aversion pour certains d’entre eux ou pour la religion même.

Les luttes religieuses du passé ayant été provoquées par l’intolérance des sectes ou par l’ingérence de l’état dans leurs disputes, on était en droit de croire que, pour enlever à ces querelles tout caractère politique, il n’y avait qu’à en désintéresser l’état, qu’à dénouer les liens qui unissaient le pouvoir civil aux diverses églises, qu’à faire cesser l’ancienne solidarité du temporel et du spirituel en proclamant l’état incompétent en matière religieuse. C’est ce qu’ont fait successivement, avec plus ou moins de décision, la plupart des états contemporains. En aucun domaine, le courant des idées modernes ne s’est manifesté avec plus de force et d’unité. S’il reste encore des religions d’état, elles n’ont plus les mêmes privilèges qu’autrefois. Les églises ont perdu leur ancien monopole ; aucun clergé, en dehors de la Russie et de l’Espagne, ne demeure à l’abri de la concurrence ; aucun ne peut compter sur l’appui du bras séculier. Des Pyrénées aux Carpathes, il y a une tendance générale à la sécularisation ou, comme l’on dit chez nous, à la laïcisation de l’état et de la société.

Par malheur, si, en théorie, il est facile à l’état de se désintéresser des affaires religieuses, les faits ont prouvé que cela ne l’était pas autant dans la pratique. L’état laïque, l’état neutre ou, comme disent ses adversaires, l’état athée, provoque d’abord l’opposition de tous ceux qui prétendent que la religion doit continuer à inspirer les gouvernemens. Mais, contrairement à toutes les prévisions, ce n’est pas là le seul obstacle à l’accomplissement des rêves de pacification religieuse. Heureux les pays où le nouveau dogme de l’incompétence de l’état en matière de foi ne rencontre pas d’autres résistances que le zèle des croyans et les prétentions des divers clergés ! En maintes contrées, il a fallu compter avec une intolérance d’un nouvelle sorte, avec le fanatisme inattendu des incrédules, qui, sous le couvert de la libre pensée, poursuivent la destruction de toute religion. A ceux-là l’incompétence et la neutralité de l’état ne suffisent point. L’autorité publique, dont les religions ont si longtemps usé à leur profit, ils l’exploiteraient volontiers à leur tour contre les doctrines religieuses ; s’ils n’osent le faire ouvertement, ils le tentent par des voies détournées, employant les influences gouvernementales à la ruine ou à l’affaiblissement des cultes qu’ils ont en aversion, retournant hypocritement le mot de liberté contre la première de toutes les libertés : celle de la conscience.

L’état, ainsi poussé en sens contraire par les partisans et les adversaires de la religion, éprouve une difficulté croissante à demeurer enfermé dans ce désintéressement théorique, dans cette sereine neutralité du haut de laquelle il devait planer au-dessus de toutes les querelles théologiques. A la séparation, presque partout effectuée, de la vie religieuse et de la vie civile, on prétend en vain substituer l’entière séparation de l’église et de l’état. La séparation ne supprimerait pas tout contact, elle ne trancherait pas toutes les difficultés. Alors même qu’entre l’état et les différens cultes il n’y aurait plus de rapports officiels, l’état ne saurait ignorer la religion, ignorer la constitution et le fonctionnement des divers églises, le recrutement de leur clergé, les assemblées des fidèles, la police de leurs temples, l’origine, l’emploi, la transmission de leurs biens, — autant de matières délicates sur lesquelles il ne peut toujours s’interdire d’édicter des lois ou des règlemens. Aussi, pour ceux qui la réclament avec le plus d’insistance, la séparation absolue de l’état et des églises n’est qu’un moyen détourné d’enlever à ces dernières toute existence légale, de les priver de leurs organes essentiels, de les frustrer de leurs ressources matérielles, de leur rendre, en un mot, la vie impossible.

La sécularisation ou mieux la laïcisation, telle que la comprennent ou la pratiquent certains partis, ne tend à rien moins qu’à étouffer sourdement la religion en l’enfermant dans un cercle de plus en plus étroit, en lui interdisant tout mouvement, en lui retranchant les alimens qui la sustentent, en bouchant toutes les ouvertures par où elle peut respirer. Laïcisation finit par devenir synonyme de déchristianisation. Aux anciennes religions d’état menace de succéder l’irréligion d’état. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités et tout en les réprouvant avec une sincère indignation, le libéralisme, emporté par l’ardeur de la lutte contre les résistances du passé, en vient parfois, pour briser ces résistances, à s’en prendre à leur principe, aux clergés, aux églises, à l’esprit religieux même, au risque d’aller à l’encontre de ses maximes les plus chères. On en arrive à se montrer intolérant au nom de la tolérance. On voit des libéraux mettre de côté la liberté pour la mieux sauver, et ce qu’on s’est permis aux heures de péril, dans l’inévitable entraînement de la bataille, on le maintient ensuite dans un intérêt de parti et de domination.

Ces inconséquences du libéralisme sont d’autant plus fréquentes et d’autant plus graves, qu’il cède en ce point aux excitations de la démocratie. C’est là, en effet, une des sphères où la démocratie européenne agit sur les libertés modernes comme une force perturbatrice, où elle tend à mettre la puissance publique au service de ses instincts ou de ses passions. Se trouvant en guerre plus ou moins ouverte avec l’église et la religion, elle est peu disposée à laisser l’état se confiner vis-à-vis de l’église dans la neutralité ; aussi l’église et le christianisme sont-ils, en réalité, plus attaqués comme adversaires de la démocratie que comme ennemis de la liberté. Le fait mérite d’être noté d’autant que profondes et durables sont les causes de ce conflit. Il ne tient pas uniquement à l’espèce de duel engagé entre le néo-ultramontanisme et la révolution qui, dans leurs outrances en sens contraire, sont comme la contre-partie l’un de l’autre, tant, avec leurs thèses également excessives et absolues, ils se correspondent et se reproduisent presque dans leurs divergences, chacun offrant en quelque sorte l’image renversée de l’autre et tous deux semblant se réfléchir en se déformant. Entre la démocratie et le christianisme, il y a une mutuelle défiance, une antipathie réciproque fondée sur des aspirations inverses, sur une manière opposée de concevoir la vie humaine. Non-seulement l’église et la religion ont aux yeux des démocraties le tort de personnifier le principe d’autorité, mais en enseignant aux peuples que le but de leur existence n’est pas sur cette terre, le christianisme a pour l’extrême démocratie le défaut de leur apprendre à supporter les souffrances et les iniquités de ce monde, et par là même de les détourner des novateurs qui leur promettent la félicité ici-bas avec le règne terrestre de l’égalité et de la justice. Aux yeux de la démocratie radicale, la religion est une rivale dont elle ne veut pas tolérer la concurrence. L’extrême démocratie aboutit ainsi à la ruine de la religion aussi bien qu’à la destruction de l’état et de la nation. La révolution ne prétend à rien moins qu’à remplacer les vieux cultes et à en tenir lieu. A plus d’un égard, c’est bien une guerre de religion, une guerre de doctrines qu’elle fait au christianisme, et cette guerre au christianisme, elle la poursuit avec les procédés tour à tour violens et hypocrites de toutes les luttes de ce genre.

Grâce à l’un des contre-courans si fréquens dans le monde moral, les attaques de la démocratie ont, en plus d’un pays, rendu à la religion et à l’église la sympathie ou le respect des esprits, des classes, des pouvoirs qu’effraient les prétentions et les envahissemens de la démocratie. Considérée par les uns comme un joug détesté, par les autres comme un frein nécessaire, la religion, loin de disparaître des luttes de partis, y a pris une place de plus en plus large. Assaillie comme une barrière et défendue comme un rempart, elle est devenue, en plusieurs états, la position maîtresse et comme la clé des champs de bataille politiques. Cela est si vrai qu’en maintes contrées, chez tous les peuples catholiques notamment, on tend à classer les partis moins d’après leurs sentimens politiques que d’après leur attitude vis-à-vis de l’église. L’on fait de ce qu’on appelle le cléricalisme la pierre de touche des opinions.

Cette propension, si contraire à l’esprit et aux espérances du vrai libéralisme, s’expliquerait mal si la sphère des intérêts religieux n’était beaucoup plus vaste qu’elle ne le semble au premier abord. Les préoccupations religieuses, on l’a vu maintes fois dans les dernières années, compliquent et passionnent bien des questions diverses. C’est dans le champ de l’enseignement surtout que les partis politiques sont exposés à des conflits avec les églises ; c’est sur ce terrain glissant que l’état est le plus souvent poussé à entrer en lutte avec elles au nom de la raison, de la science ou de l’intérêt national. Oubliant son incompétence en matière de doctrines, il se laisse parfois entraîner à faire contre les idées religieuses ce qu’il a longtemps pratiqué à leur profit ; il se laisse investir du rôle et des fonctions de la religion ; il a ses dogmes philosophiques ou scientifiques qu’il lait prêcher au peuple, et jusqu’à ses catéchismes qu’enseigne une sorte de sacerdoce laïque ; il tend à s’arroger le droit qu’il dénie à l’église, le droit de façonner les générations à sa ressemblance et de couler les âmes dans un moule de son choix, en sorte que, si les prétentions de certains croyans nous ramèneraient au moyen âge, celles de certains démocrates nous feraient reculer jusqu’à l’antiquité, jusqu’à cette espèce de communisme moral où l’enfant, regardé comme chose publique, était la propriété de la cité. Quelle déconvenue pour les libéraux, qui avaient proclamé le principe de l’incompétence de l’état et qui en attendaient la pacification religieuse ! L’idée de liberté, obscurcie par les passions d’un fanatisme à rebours et les instincts autoritaires de la démocratie, semblait rayée du programme du libéralisme, qui, de déviation en déviation, finissait par aboutir à l’opposé de son point de départ, à la négation de son propre principe.


V.

Du domaine religieux au domaine économique, il y a, semble-t-il, tout l’intervalle du ciel à la terre, et cependant, entre ces-deux ordres de questions si dissemblables, se manifeste, au point de vue politique, un singulier parallélisme. Les solutions préconisées pour les unes, le libéralisme a prétendu les appliquer également aux autres. Là aussi, à l’inverse des anciens erremens, il avait cru tout résoudre en proclamant l’incompétence de l’état, en s’en remettant pour les besoins matériels des peuples, comme pour leurs besoins moraux, à l’initiative privée. Là aussi il s’était vanté de suffire à tout avec un principe, et toujours le même principe, résumé dans les deux mots de liberté et d’égalité. Tel était le vœu des économistes, qui ne faisaient, en réalité, qu’appliquer à la sphère des intérêts les maximes et les solutions du libéralisme. Tel était le sens de la fameuse devise : « Laissez faire, laissez passer, » à l’aide de laquelle les initiateurs de la science s’étaient promis de féconder toutes les régions de cet immense domaine économique, tant agrandi de nos jours par l’industrie et le commerce. Liberté du travail, liberté de la propriété, liberté des échanges entre les peuples aussi bien qu’entre les individus, suppression des privilèges et des monopoles, renversement des barrières de classes, égalité devant la loi, égalité devant l’impôt : c’est avec ces formules, toujours inspirées d’une seule et même idée, que le libéralisme économique s’était fait fort de trancher toutes les questions sociales.

Ici encore on sait que de déceptions devaient éprouver les apôtres des doctrines libérales ; mais, ici encore, beaucoup des mécomptes qu’on leur reproche viennent moins de l’application de leurs principes que des hésitations et des contradictions avec lesquelles ces principes ont été mis en pratique. La grande erreur là comme dans les questions religieuses, ou les questions nationales, c’est de n’avoir pas assez compté avec les préjugés ou les passions, c’est de s’être imaginé que les hommes étaient assez éclairés ou assez conséquens pour obéir docilement aux conseils de la science et de la raison. Les intérêts nationaux, les intérêts de classes, les intérêts industriels, les uns et les autres toujours égoïstes et souvent aveugles, devaient tour à tour s’insurger contre les doctrines de liberté. Dans ce domaine encore, la démocratie devait bientôt trouver insuffisantes ses premières conquêtes, se laisser séduire par les fallacieuses promesses de nouveaux prophètes, traiter en imposteurs et en ennemis les hommes de science et de liberté qui s’étaient présentés à elle en émancipateurs. Non moins que les anciennes oligarchies, aristocratiques ou bourgeoises, elle a, elle aussi, ses passions, ses illusions, ses ambitions, et c’est à leur service qu’elle est tentée de mettre son pouvoir. Après avoir acclamé la liberté du travail et l’égalité civile, elle devait finir par les prendre en dégoût, par se persuader que pour elle ce n’était qu’un leurre, par réclamer à son profit des exemptions, des privilèges, des faveurs. Mécontente du jeu inflexible des lois naturelles, elle devait invoquer l’intervention de l’état comme d’une sorte de providence terrestre, et, à son tour, implorer de cette vieille idole des grâces et des miracles, lui demander de refaire la société au gré de ses rêves ou de ses appétits, et, comme elle est plus jeune, plus ignorante, plus inexpérimentée, apporter dans ses revendications plus de naïveté et d’emportement.

De même qu’elle tend à en changer la forme, la démocratie tend à modifier le rôle de l’état, à en élargir les attributions. Cette extension des fonctions de l’état a beau se couvrir parfois du nom usurpé de liberté, elle est en opposition manifeste avec l’esprit et les doctrines du libéralisme. Tandis que ce dernier prétendait restreindre au minimum, et, parfois, jusqu’à l’excès, l’ingérence de l’état, les nouvelles tendances démocratiques sont portées à l’étendre démesurément. Le libéralisme cherchait à agrandir le champ où les citoyens se pouvaient mouvoir librement, la démocratie travaille à le rétrécir. Plus soucieuse des intérêts de la communauté que des droits de l’individu, elle menace de sacrifier l’individu et la famille à la collectivité, état ou commune, elle ne se fait pas scrupule de recourir à la contrainte, d’imposer l’obligation légale là où le libéralisme se faisait honneur de s’en remettre à l’initiative privée. C’est ce qu’un penseur anglais dénonçait récemment comme la servitude prochaine ; the coming slavery[6].

L’état, de son côté, devait, dans les questions économiques plus encore que dans les questions religieuses, s’apercevoir qu’il ne lui est pas toujours facile de se désintéresser de ce qui ne semble pas rentrer directement dans sa sphère d’action. Ce désintéressement devait lui devenir d’autant moins aisé que, sous le règne de la bourgeoisie et plus encore avec l’avènement de la démocratie, les questions économiques allaient prendre une importance croissante, importance qui est elle-même un signe des progrès de la démocratie, soucieuse avant tout des intérêts matériels, et cela plus que jamais aujourd’hui que l’irréligion ou le grossier positivisme des masses les laisse insensibles à tout intérêt spirituel. L’état, du reste, sauf peut-être dans les pays anglo-saxons (et là même il cède de plus en plus à la pression de la démocratie), l’état n’a jamais été grand partisan des maximes du laisser-faire et du laisser-passer, qui semblent restreindre sa puissance en même temps que sa sphère d’action. Aussi l’avons-nous vu, dans les dernières années, incliner en maint pays à se servir des nouveaux penchans démocratiques pour agrandir son pouvoir avec son domaine. Ainsi s’explique comment le socialisme révolutionnaire de l’extrême démocratie a rencontré chez ses adversaires naturels un auxiliaire et un émule dans ce qu’on a nommé le socialisme d’état. Et ce qu’ont fait les gouvernemens, obéissant à l’instinct envahissant du pouvoir, les partis fondés sur les traditions politiques ou religieuses inclinent à le tenter à leur profit, se leurrant de l’espoir de faire servir les aspirations ouvrières à la restauration des influences traditionnelles et de l’ancien ordre social. Chaque groupe, chaque parti politique ou religieux a ainsi son plan de refonte de la société. En face des différentes formes du socialisme démagogique, du communisme, du mutualisme, du collectivisme, surgissent le socialisme conservateur, le socialisme de la chaire, le socialisme protestant, le socialisme catholique, tous ligués contre le dogme de la liberté et de la libre concurrence. Le libéralisme politique et économique se croyait si sûr d’une entière victoire qu’il avait déjà entonné les funérailles du socialisme, et voilà que, dans les pays les plus éclairés, ce mort importun ressuscite sous des noms et des aspects nouveaux.


VI.

Ainsi, de quelque côté qu’il se tourne, le libéralisme est en butte à des mécomptes répétés. Dans aucun domaine, il ne l’a définitivement emporté. Nulle part il n’a échappé aux palinodies et aux revers. N’est-ce pas là, pour les doctrines libérales, une condamnation d’autant plus grave qu’elle est pour ainsi dire portée par le temps et sanctionnée par les faits ? On pourrait le croire si le libéralisme avait été seul à passer par les déboires et les échecs ; mais M. Guizot le remarquait il y a déjà un quart de siècle[7], si le libéralisme a eu ses mécomptes, l’absolutisme et les doctrines autoritaires ont eu les leurs, et plus fréquens et plus graves encore, non-seulement en France, mais en Italie, mais en Espagne, mais en Autriche-Hongrie, mais en Russie, d’un bout à l’autre de l’Europe. C’est pourquoi les adversaires du libéralisme nous semblent mal venus à s’armer contre lui de ses déceptions ; il serait trop facile de leur répondre par leurs propres déconvenues. Tout au plus pourrait-on conclure de ces expériences alternatives et de ces mécomptes mutuels que l’événement a démontré, aux conservateurs comme aux libéraux, la vanité de leurs prétentions extrêmes, qu’aucune école ne possède de recette infaillible, que ni la liberté ni l’autorité n’ont de formule pour résoudre tous les problèmes de la société moderne.

La vérité, pour en revenir à notre point de départ, c’est qu’en politique il n’y a pas d’ordinaire de solution définitive ; c’est que les doctrines absolues ne peuvent s’appliquer dans toute leur intégrité au monde mobile des faits. La vérité, c’est que, pour opérer un changement durable dans les mœurs et dans l’esprit public, il faut plus de temps, plus d’efforts, plus de luttes que ne l’imaginaient nos pères ; c’est que la fondation d’un gouvernement libre est une œuvre singulièrement plus longue et plus compliquée qu’ils ne l’avaient rêvé. La vérité enfin, c’est que le libéralisme, non moins que l’ancien dogmatisme autoritaire, a eu lui aussi des prétentions démesurées ; c’est qu’il a eu trop de foi dans les formes et les formules, qu’il a montré trop de dédain pour les droits historiques et les institutions traditionnelles, qu’il a trop cru à la facilité d’édifier un gouvernement sur des notions abstraites, oubliant la fragilité des constructions élevées sur de pareilles bases ; c’est, en un mot, ainsi que nous le disions en commençant, qu’il a trop présumé de l’homme et de la raison et peut-être aussi de la liberté, qui en somme n’est qu’un moyen et non un but, car, si elle favorise le développement intellectuel et matériel des sociétés, elle ne saurait suppléer aux doctrines morales, les seules dont une civilisation se nourrisse et vive.

La faute ou mieux l’erreur du libéralisme, c’est en résumé, de s’être montré trop spéculatif, trop dogmatique, trop optimiste. Cette noble erreur, qui tenait à l’époque où il est né, aux parens dont il est sorti, il l’a durement expiée ; l’événement l’en a d’habitude assez corrigé. Pour avoir dans sa jeunesse donné sur un écueil, le siècle vieillissant serait mal inspiré de s’aller jeter sur l’écueil opposé. Après avoir eu trop de foi dans la force des idées et dans l’ascendant de la raison, il serait triste de se laisser choir par découragement dans le scepticisme, dans le pessimisme, dans l’empirisme, où trop de libéraux désabusés sont enclins à se précipiter. Tout n’a pas été illusion dans les espérances du libéralisme ni désappointement dans sa carrière ; sur plus d’un point, il a fait des conquêtes que l’avenir ne fera que consolider. Beaucoup de ses revers viennent de ce qu’il n’a pas assez tenu compte de la démocratie, des appétits, des prétentions, des ignorances, des susceptibilités, des jalousies de cette vaniteuse parvenue ; tantôt la regardant avec trop de complaisance ou de naïf abandon, comme s’il en dût toujours rester le maître et le tuteur ; tantôt lui témoignant une malveillance imprudente, la rebutant par des hauteurs blessantes et une mauvaise humeur dédaigneuse, au risque de s’en faire une ennemie. L’avènement de la démocratie, tel est le fait capital qui a dérangé les calculs du libéralisme, et ce fait qu’il a été trop lent à reconnaître, il lui faut désormais s’y résigner et s’y accommoder sous peine de nouvelles déceptions et de nouveaux échecs. Les libéraux qui ne le sentent point se condamnent à l’impuissance, car, quels qu’en soient les dangers ou les fautes, rien sur le sol français ne saurait longtemps prévaloir contre la démocratie.

Le grand problème des temps nouveaux, c’est en Europe, non moins qu’en Amérique, la conciliation de ces deux termes, démocratie et liberté. Hors de là il ne saurait y avoir qu’agitations et révolutions successives. Telle sera la tâche du siècle prochain, car le nôtre, à son déclin, est déjà trop vieux pour se flatter de l’accomplir. C’est là manifestement une œuvre de longue haleine, au-dessus des forces d’une seule génération. Elle a beau paraître malaisée, en désespérer, ce serait désespérer de la civilisation. Le triomphe même de la démocratie rend le libéralisme plus nécessaire, car, si elle n’était pas conquise à la liberté, comme autrefois les barbares l’ont été au christianisme, la démocratie nous vaudrait le despotisme le plus ignorant et le plus brutal qu’ait jamais vu le monde.


Anatole Leroy-Beaulieu.
  1. Voyez la Revue du 1er septembre et du 15 décembre 1884.
  2. Guizot, l’Église et la Société chrétiennes en 1861, p. 199.
  3. « Un trait de plume de cette main et la terre est créée à nouveau. » (Schiller, Don Carlos.)
  4. M. de Molinari, l’Évolution politique et la Révolution, 1884.
  5. Voyez, un Empereur, un Roi, un Pape ; Napoléon III et la Politique du second empire, ch. II.
  6. Herbert Spencer ; articles de la Contemporary Review (1884), traduits en français sous le titre : l’Individu contre l’état.
  7. L’Église et la Société chrétiennes en 1861.