Études sur l'Histoire diplomatique de l'Italie depuis le commencement du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours

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Études sur l'Histoire diplomatique de l'Italie depuis le commencement du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 22 (p. 297-321).
ÉTUDES
SUR L’HISTOIRE DIPLOMATIQUE
DE L’ITALIE
DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XVIIIe SIECLE JUSQU’A NOS JOURS.

PREMIERE PARTIE.

l. Recueil des Traités, Conventions et Actes diplomatiques concernant l’Autriche et l’Italie, 1703-1859, 1 vol. — II. Histoire générale des Traités de paix, par M. Le comte de Garden, 13 vol. — III. Mémoires et Correspondance politique et militaire du prince Eugènepar A. Du Casse. — IV. Pensées et Réflexions morales et politiques du comte de Ficquelmont, publiées par M. de Barante; 1 vol. 1859.




Je viens de lire le Recueil des Traités, Conventions et Actes diplomatiques concernant l’Autriche et l’Italie depuis 1703 jusqu’en 1859; j’ai complété cette lecture par l’étude que j’ai faite de tout ce qui touche à l’Italie dans l’Histoire générale des Traités de paix de M. Le comte de Garden depuis la paix de Westphalie jusqu’en 1813. Ces recherches m’ont démontré trois points qu’il n’est peut-être pas hors de propos de signaler à l’attention du public :

Premièrement, l’indépendance et la neutralité de l’Italie sont depuis deux siècles le vœu et le travail de la diplomatie, travail souvent interrompu, souvent contrarié, jamais abandonné;

Secondement, la guerre depuis deux siècles, quand elle a été longue et européenne, a toujours nui à l’indépendance de l’Italie, et l’a horriblement sacrifiée;

Troisièmement, l’Italie n’a jamais rien gagné que lorsque la France est intervenue dans sa destinée, d’accord avec l’Angleterre. Le plus grand témoignage de cette vérité est la guerre de 1733, commencée avec la neutralité bienveillante de l’Angleterre, et finie dès 1735 par la médiation offerte, sinon acceptée, de l’Angleterre.

La démonstration que je veux faire devant être un récit plutôt qu’une argumentation, il faudra bien qu’aux divers momens de ce récit je montre la contrariété brutale que la guerre, en se prolongeant, a faite aux vœux et aux expédiens salutaires de la diplomatie. Les guerres, en commençant, sont en général pleines de bons instincts et d’idées justes : elles voient quelle est la difficulté qu’elles sont chargées de résoudre; elles ne la grossissent pas et ne l’exagèrent pas par la passion ou par l’ambition. La guerre enfin, à ce moment, a encore la paix en vue, c’est-à-dire le but qu’elle doit atteindre, et non-seulement elle voit le but et s’y achemine volontiers, elle voit aussi quel est le moyen d’y arriver; elle sait quels sont les principes que la paix doit consacrer, elle respecte ces principes, et n’y substitue pas des intérêts de gloire ou de conquête. Voilà la guerre dans son adolescence, si je puis ainsi parler, belle alors par son enthousiasme et par son courage, belle aussi par l’honnêteté de ses sentimens et la droiture de ses idées. A mesure que la guerre grandit, à mesure qu’elle prend plus d’âge et de force, elle devient moins sincère et moins naïve, elle perd de vue le but, c’est-à-dire la paix; elle oublie aussi les principes qu’elle était chargée de faire vaincre, elle devient ambitieuse, conquérante, usurpatrice. Je prends un exemple ancien, l’histoire de la guerre de la succession d’Espagne. Les puissances alliées contre la France, et surtout les puissances maritimes, c’est-à-dire l’Angleterre et la Hollande, avaient commencé cette guerre pour empêcher la réunion sur la même tête des deux couronnes de France et d’Espagne. C’était là le principe qu’elles avaient proclamé dès les premiers jours de la guerre, et c’est à ce principe qu’elles revinrent à la paix d’Utrecht, c’est-à-dire après douze années employées à verser à flots le sang humain. Pendant ces douze fatales années, les puissances alliées, entraînées par la jalousie et par l’ambition, oublièrent le but qu’elles s’étaient marqué. Il ne s’agissait plus d’empêcher la réunion de la France et de l’Espagne, mais d’humilier et d’abattre la France, de la démembrer, de lui ôter la Flandre, l’Alsace, la Franche-Comté, que sais-je? Le principe de la guerre avait changé pendant sa durée; l’esprit de conquête avait remplacé l’idée de l’équilibre européen. En 1701, il fallait, disait-on, s’opposer à la monarchie universelle qu’allait créer la réunion de la France et de l’Espagne; en 1711, on ne songeait pas que la réunion de l’Espagne et de l’empire sous Charles VI allait créer d’une autre façon la monarchie universelle. Comme c’était contre la France que cette monarchie universelle s’allait ériger, elle ne semblait plus dangereuse ni illégitime; les passions de la guerre en avaient effacé le principe.


I.

J’ai parlé de la guerre de la succession d’Espagne, parce que cette guerre a créé la prépondérance de l’Autriche en Italie. Pendant tout le XVIIe siècle et depuis le traité de Cateau-Cambrésis en 1559, l’Italie avait appartenu à l’Espagne. L’Espagne avait la Sicile, Naples, les ports de la Toscane, le Milanais. Le traité d’Utrecht en 1713, après la guerre de la succession, donna à l’Autriche en Italie tout ce qu’avait l’Espagne, c’est-à-dire le royaume de Naples et le Milanais. On peut sous ce rapport comparer le traité d’Utrecht de 1713 avec le traité de Vienne de 1814. Le traité de Vienne a fondé la prépondérance de l’Autriche en Italie en lui donnant toute l’Italie septentrionale, et par là un immense avantage, la contiguïté avec ses états d’Allemagne. Je ne veux pas abuser des rapprochemens historiques; cependant, de même que le XVIIIe siècle s’est employé depuis 1713 jusqu’en 1748, c’est-à-dire jusqu’au traité d’Aix-la-Chapelle, à réprimer et à diminuer cette prépondérance de l’Autriche en Italie, et à réparer la faute qu’avait faite le traité d’Utrecht, il est possible que le XIXe siècle s’emploie chaque jour davantage à réprimer aussi et à diminuer la prépondérance de l’Autriche en Italie, et à réparer la faute qu’a faite le traité de Vienne. Il y a seulement et il y aura cette différence entre le travail de notre siècle en Italie et celui du XVIIIe siècle, qu’au XVIIIe siècle, il ne s’agissait que de rendre à l’Espagne ou à ses princes quelques-unes des possessions que l’Espagne y avait autrefois, d’opposer par conséquent dans la péninsule la maison de Bourbon à la maison d’Autriche, tandis que de nos jours la lutte en Italie est celle de l’Italie elle-même contre les étrangers. Un principe nouveau s’est manifesté et se trouve en jeu dans la guerre actuelle, celui de la nationalité italienne. C’est aux Italiens qu’il s’agit de confier la défense de l’indépendance italienne au lieu de soutenir cette indépendance par l’opposition militaire et politique de l’Espagne et de l’Autriche, comme au XVIIIe siècle. Notons cependant que, depuis le traité de Naples et de Madrid de 1759 <ref> Je désigne le traité de 1759 sous le nom de traité de Naples et de Madrid, parce que dans le troisième volume de l’Histoire générale des Traités de paix de M. Le comte de Garden, page 375, il est appelé : traité de Madrid du 3 octobre 1759, et, page 589, traité de Naples, également du 3 octobre 1759. </<ref>, les princes espagnols de la maison de Bourbon sont devenus tout à fait italiens, parce que la séparation perpétuelle de l’Espagne et de l’Italie est devenue la règle et la condition de l’établissement des Bourbons d’Espagne en Italie. Si cette règle avait été établie pour la maison d’Autriche, la question italienne ne serait plus qu’une question libérale, comme à Naples et à Rome, question toujours grave et difficile, mais qui existe ailleurs, dans les petits états d’Allemagne et même en France; ce ne serait plus une question européenne.

Avant que l’Autriche acquît par le traité d’Utrecht le Milanais et le royaume de Naples, elle convoitait déjà ces possessions. Le duc de Lorraine Charles V, dans son testament politique [1], conseillait à l’empereur Léopold de tâcher de déterminer le dernier roi d’Espagne de la maison d’Autriche, le triste et maladif Charles II, à disposer de ses états d’Italie en faveur de l’archiduc Charles; mais, craignant la résistance que les princes italiens ne manqueraient pas de faire à ce projet, il voulait que l’on fît « couler des Allemands dans le royaume de Naples, en Sicile et dans le Milanais, assez pour pouvoir y prendre pied et s’assurer de n’en pouvoir être chassé par les nationaires. » Il savait bien qu’il y aurait des révoltes contre la domination allemande; mais, et c’est là qu’excelle la prévoyance de ce grand fondateur de la politique autrichienne, « on prendra occasion de ces soulèvemens des nationaires italiens pour les châtier sévèrement et s’affermir plus fortement dans leurs états. » Visant à la possession de l’Italie tout entière, il conseillait à la maison d’Autriche « d’ériger en royaume cette portion de l’empire, de telle sorte que la branche soit divisée, sans être séparée. » Le duc de Lorraine signale l’avantage de cette combinaison. De Madrid à Vienne, les branches de la maison d’Autriche ne pouvaient pas s’entre-secourir. De Milan à Vienne, il y aura contiguïté, l’Adriatique, qui est déjà autrichienne au nord par Trieste, qui le sera au sud par le royaume de Naples, deviendra un lac autrichien. Venise, dépouillée peu à peu de ses états de terre ferme, « sera réduite à ses lagunes, et deviendra tout au plus une république comme Dantzick ou comme Genève, qui n’ont rien du tout hors de l’enceinte de leurs murailles. » Grâce à ces agrandissemens, la maison d’Autriche pourra « attaquer le Turc par mer, s’il remue à contre-temps par terre. » Est-ce tout en Italie selon le plan du fondateur de la politique autrichienne? Non : il faut « réduire le Piémont en province autrichienne et abandonner la Savoie aux Suisses. » Et le pape? Le pape! Ici vraiment je reste ébahi de la hardiesse laïque des dévots de ce temps-là, car Charles V était un grand dévot et fort sincère. Il faut, dit le testament politique, avoir réduit tous « les princes d’Italie au rôle de gouverneurs seulement, avant que d’entreprendre de réduire le pape au seul domaine de la ville de Rome, en unissant par là le royaume de Naples avec le Milanais, bon gré, mal gré, et la force à la main. Il faut avoir des docteurs profonds qui instruisent le peuple de vive voix et par écrit de l’inutilité et de l’illusion des excommunications, quand il s’agit du temporel que Jésus-Christ n’a jamais destiné à l’église. » Une fois le pape en cet état, « il faudra que l’une et l’autre couronne [2] lui marquent tous les respects possibles pour le spirituel, pendant qu’elles le contiendront dans Rome, comme il était autrefois dans Avignon, à la dévotion du souverain régnant. »

En citant ce curieux passage du testament politique, il m’est impossible de ne pas faire une observation. Deux descendans du duc de Lorraine, Joseph II à la fin du XVIIIe siècle et l’empereur François-Joseph aujourd’hui, ont visé par des moyens différens à cet assujettissement du pape à l’Autriche, qui est une des conditions de l’assujettissement de l’Italie, l’un en opposant durement ses prérogatives temporelles aux prérogatives spirituelles de la papauté, l’autre en étendant par le dernier concordat la prérogative spirituelle du pape, non pas sur le pouvoir temporel de l’empereur, mais sur les libertés temporelles des sujets autrichiens, et tâchant d’obtenir par une habile alliance ce que Joseph II voulait obtenir par la lutte : la suprématie ecclésiastique du pape en Autriche était le prix de la suprématie autrichienne en Italie.

J’ai déjà beaucoup cité du testament politique de Charles V; il faut cependant que je signale encore deux points capitaux :

1° On ne pourra rien faire ni en Italie ni en Allemagne pour fonder la vraie monarchie que le duc de Lorraine veut substituer à l’empire, si « on ne redouble pas alors la ferveur des Anglais et des Hollandais contre la France, et si l’on n’entretient pas, sans y rien épargner, l’antipathie et l’animosité des couronnes et des peuples, afin qu’ayant cette épine au pied, la France ne soit pas en état d’amener de grandes forces au secours des complaignans d’Italie, » c’est-à-dire au secours des princes et des peuples italiens opprimés par l’Autriche. Ainsi exciter contre nous l’animosité de l’Angleterre et de la Hollande, afin d’empêcher que la France ne protège l’indépendance de l’Italie, voilà la première maxime d’état du fondateur de la politique autrichienne.

2° « Il faut favoriser les Anglais et les Hollandais, et même les Portugais, pour l’invasion des états du Nouveau-Monde, avec les flottes desquels il faut joindre une escadre équipée en Sardaigne, qui aille ou les installer sur les lieux, ou partager sous leur force et sous leur protection ce qu’il y a à prendre, pendant que les prétendans (à la succession d’Espagne) s’agiteront pour la terre ferme du vieux monde. C’est de ce régal qu’il faut entretenir les alliés de la famille. » Ainsi livrer les Indes aux Anglais et aux Hollandais en récompense de leur utile animosité contre la France et « les entretenir de ce régal, » voilà la seconde maxime d’état qui concourt avec la première, et qui n’en est que le moyen.

Cette convoitise de l’Autriche sur l’Italie n’était un secret ni pour la France ni pour l’Italie. Louis XIV disait en 1697, dans les instructions qu’il donnait au marquis d’Harcourt, ambassadeur de France en Espagne, que « si le roi d’Espagne donnait à l’archiduc Charles le gouvernement perpétuel du Milanais,... il faut que le marquis d’Harcourt demande en ce cas une audience du roi catholique; qu’il déclare à ce prince que l’intention de sa majesté ayant toujours été de maintenir inviolablement la paix dont l’Europe jouit présentement, elle ne peut voir sans une peine extrême que le roi d’Espagne contribue à la troubler en donnant à l’empereur les moyens infaillibles de se rendre maître de l’Italie; que les desseins que ce prince en a depuis longtemps ont éclaté pendant la dernière guerre; que sa majesté, ayant sacrifié ses propres avantages pour les prévenir, veut aussi conserver le repos qu’elle a procuré aux princes d’Italie; que, comme elle en est garante, elle ne pourra s’empêcher de leur donner les secours qu’ils lui demanderont, lorsqu’ils seront attaqués dans leurs droits et dans leur liberté; que la cession du Milanais à l’archiduc ou la nomination de ce prince au gouvernement de cet état ne peut se regarder que comme un premier pas pour attaquer le reste de l’Italie, et que, s’il s’exécute, sa majesté n’a point de temps à perdre à préparer les forces nécessaires à la secourir [3].» Louis XIV connaissait le testament politique du duc de Lorraine. Un de ses espions à Vienne lui en avait transmis une copie; mais, quand même il ne l’aurait pas connu, il était facile de voir que c’était du côté de l’Italie, faible et divisée, que l’Autriche devait chercher à s’agrandir, plutôt que du côté de l’Orient, où le Turc, quoique déjà battu, conservait encore un renom de force et de puissance. D’ailleurs les états ne sont puissans que par les conquêtes qu’ils font sur terre civilisée; celles qu’ils font sur terre barbare ajoutent peu à leur puissance. Je me souviens d’avoir lu, il y a plus de vingt ans, un mémoire de M. Pozzo di Borgo, où l’habile diplomate montrait que la Russie ne pouvait pas renoncer à la Pologne, parce que c’était par la Pologne qu’elle touchait à l’Occident et qu’elle avait prise sur l’Europe. On parlait beaucoup alors de l’avenir qui était réservé à la Russie dans l’Asie orientale: c’était à elle qu’il appartenait, disait-on, de civiliser l’extrême Orient. M. Pozzo ne refusait pas cet avenir; mais il pensait avec raison que la Russie l’aurait, pour ainsi dire, par-dessus le marché, si elle était forte et puissante en Occident. Cette prise que la Russie s’est acquise en Occident par la possession de la Pologne, l’Autriche l’a par l’Italie sur l’Europe méridionale.

A la fin du XVIIe siècle, et avant les entraînemens de la guerre d’Espagne, l’Angleterre et la Hollande ne se souciaient pas plus que la France de livrer l’Italie à l’Autriche. On sait qu’avant que le testament de Charles II donnât toute la monarchie espagnole au petit-fils de Louis XIV, des traités de partage de cette grande succession, toujours près de s’ouvrir, avaient été faits entre la France, l’Angleterre et la Hollande. Ces traités auraient-ils été exécutés paisiblement? Auraient-ils prévenu la grande guerre de la succession d’Espagne, qui mit la France à deux doigts de sa perte? Je ne sais. Quoi qu’il en soit, dans le premier de ces traités (11 octobre 1698) l’Autriche n’avait rien en Italie ni ailleurs. La monarchie espagnole est assurée au prince électoral de Bavière; mais le royaume des Deux-Siciles, avec les ports de Toscane, le marquisat de Final et la province de Guipuscoa, est attribué au dauphin fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Espagne. Le prince de Bavière, dont l’avènement au trône d’Espagne était ainsi préparé par la France, l’Angleterre et la Hollande, c’est-à-dire par les puissances prépondérantes en Europe, et dont la vie semblait le gage de la paix à venir du monde, mourut à Bruxelles le 8 février 1699, âgé de six ans; il fallut tout recommencer. Dans le second traité de partage du 25 mars 1700, l’archiduc Charles d’Autriche, plus tard l’empereur Charles VI est appelé à recueillir l’héritage de la monarchie espagnole, sauf l’Italie méridionale, qui est donnée au dauphin. Quant au duché de Milan, on ne veut ni le donner au dauphin, ni le donner à l’archiduc; il est donné soit au duc de Lorraine, qui doit alors céder la Lorraine à la France, soit au duc de Savoie, qui doit alors céder à la France la Savoie et le comté de Nice. Cet article est remarquable. Il exclut du Milanais la France et l’Autriche, afin d’une part de ne pas établir une quasi-contiguïté entre la France et l’Italie septentrionale à travers le Piémont ou la Suisse, afin d’autre part de ne pas établir une contiguïté complète entre l’Autriche et l’Italie par la possession du Milanais. L’exclusion réciproque en l’Italie de la France et de l’Autriche, voilà la véritable garantie de l’indépendance de l’Italie.

Ce traité de partage du 25 mars 1700 était la plus belle chance de la France, à qui il donnait la Lorraine ou la Savoie; mais qu’il me soit permis de dire que dans l’étude que nous faisons de l’histoire diplomatique de l’Italie, c’est là le petit côté. Les deux principes essentiels de ce traité sont : 1° le maintien de l’équilibre européen par l’interdiction de la réunion de l’Espagne et de l’empire; or le maintien de l’équilibre européen est surtout favorable aux petits états de l’Italie, comme à tous les petits états de l’Europe, qui ne vivent et ne gardent leur indépendance que sous la protection de l’équilibre européen. Le second principe du traité est : point de contiguïté entre l’Autriche et l’Italie. La maison d’Autriche pourra régner en Espagne; mais l’Espagne sous la maison d’Autriche n’aura plus le Milanais, afin qu’il n’y ait aucune contiguïté possible entre l’Autriche et l’Italie, et comme il ne faut pas que la contiguïté refusée à l’Autriche profite, même de loin, à la France, le Milanais sera donné au duc de Lorraine ou au duc de Savoie.

Aucun traité ne témoigne mieux que le traité de partage de 1700 l’intention de la diplomatie occidentale d’assurer ou de rétablir l’indépendance de l’Italie.

On sait comment ce traité manqua son effet. Charles II, roi d’Espagne, faible d’esprit et faible de corps, n’avait qu’une idée, le souvenir de la grandeur de la monarchie espagnole, et il s’indignait que l’Europe voulut démembrer cette monarchie. Spectacle curieux et presque touchant que cette obstination du roi d’Espagne à croire à la grandeur de l’Espagne, et d’aimer mieux pour ainsi dire la décadence en bloc que le démembrement, dût ce démembrement devenir une régénération ! En faisant cette réflexion, je pense malgré moi au sultan Abdul-Medjid, qui, nourri aussi dans l’idée de la grandeur de l’empire ottoman, vit et mourra dans l’adoration personnelle de la grandeur ottomane.

Tel était Charles II d’Espagne, qui, cherchant à prolonger après lui cette grandeur espagnole qu’il n’avait pas pu soutenir, légua son empire au petit-fils de Louis XIV, comme à celui qui pourrait mieux le défendre. Louis XIV eut à choisir entre le testament qui donnait une couronne à sa famille et le traité de partage qui donnait à la France plusieurs belles provinces. Il choisit la couronne. Le choix fut malheureux de plusieurs côtés : malheureux pour la France, qui fut sur le point de perdre toutes les conquêtes qu’elle avait faites au commencement du règne de Louis XIV, et qui n’eut ni la Lorraine ni la Savoie; malheureux pour l’Italie, qui y perdit son indépendance et qui vit le royaume de Naples et le Milanais tomber aux mains de l’Autriche; malheureux enfin pour l’Espagne, qui fut démembrée par la guerre comme elle l’aurait été par le traité de partage.

Que fit l’Italie pendant la guerre de la succession, et comment témoigna-t-elle du désir qu’elle avait de conserver ou de recouvrer son indépendance? Le duc de Savoie tâcha de s’agrandir et s’agrandit en effet en s’alliant tantôt avec la France contre l’Autriche et ses alliés, tantôt contre la France avec l’Autriche et ses alliés. Cependant à la fin de la guerre le roi de Sicile, c’est le titre qu’il prit alors, dut voir avec regret l’Autriche établie dans le Milanais, dans le royaume de Naples, dans la Sardaigne et dans les ports de Toscane. Il avait, il est vrai, la Sicile; mais la Sicile, province éloignée du Piémont et qu’il fallait garder avec une marine que le nouveau roi n’avait pas, la Sicile ne lui donnait pas autant de puissance que le Milanais, devenu autrichien, lui créait de danger. La politique du duc de Savoie pendant la guerre de la succession d’Espagne fut plus savoisienne qu’italienne. Le temps n’était pas encore venu pour la Savoie d’avoir une politique italienne. D’autres princes italiens plus faibles que le duc de Savoie s’opposèrent plus hardiment que lui à l’avènement de la prépondérance de l’Autriche en Italie : le pape par exemple, qui en 1708 déclara la guerre à l’Autriche et réunit une armée dont le commandement fut confié au comte de Marsigli [4]. L’empereur Joseph Ier envoya contre le pape le prince héréditaire de Hesse-Cassel à la tête d’un corps de soldats protestans, qui prit Bologne et força Clément XI à faire la paix et à reconnaître l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Un autre prince italien, le duc de Mantoue, s’étant fait l’adversaire de l’Autriche en 1701, son duché fut confisqué par l’empereur en 1708, et le duc de Mantoue étant mort la même année, ses héritiers, les ducs de Guastalla, issus de la même maison, furent obligés de se contenter des terres de Sabionnette et de Bozzolo; Mantoue resta entre les mains de l’Autriche. Au traité d’Utrecht, en 1713, Louis XIV réclama l’indépendance du duché de Mantoue et du duché de la Mirandole, confisqué aussi par l’Autriche pendant la guerre; mais au traité de Bade, en 1714, il abandonna, je ne sais pourquoi, la cause de ces deux princes italiens.

La maison d’Autriche, qui pendant la guerre de la succession pensa un instant qu’elle aurait à la fois l’empire en Allemagne et toute la monarchie espagnole, crut qu’au traité d’Utrecht et de Bade elle perdait beaucoup. Elle perdit sur son ambition; mais elle acquit une prépondérance décisive en Italie par la réunion entre ses mains du royaume de Naples, du Milanais, de la Sardaigne et des ports de Toscane. Voyons maintenant comment le XVIIIe siècle s’employa à détruire cette prépondérance et à rétablir autant que possible l’indépendance de l’Italie.


II.

Louis XIV mourut à Versailles le 1er septembre 1715. Beaucoup d’historiens disent que la politique de la France a changé à ce moment, et, selon les diverses opinions, ils louent ou ils blâment le régent de ce changement. C’est à lui qu’ils attribuent par exemple l’idée d’avoir fait de l’alliance de la France et de l’Angleterre le principe de la politique française. Je suis grand partisan de l’alliance de la France et de l’Angleterre : je ne demanderais donc pas mieux que d’attribuer au régent, prince qui avait de grands talens qu’il gâtait à plaisir par ses mauvaises mœurs, l’initiative de cette politique; mais je ne peux pas de bonne foi lui laisser cet honneur. Le principe de l’alliance anglaise est tout entier dans le traité d’Utrecht, ce traité qui sauva la France et qui lui déplut aussitôt qu’il l’eut sauvée, ce traité qui fit obtenir à l’Angleterre plus qu’elle n’avait demandé en commençant la guerre, et qui fut le sujet d’une accusation capitale dirigée contre les ministres qui l’avaient fait. Ne nous étonnons point de cette bizarrerie du sort. L’alliance de la France et de l’Angleterre est contraire aux vieux préjugés populaires des deux pays : c’est la politique de l’élite plutôt que de la foule, et comme cette alliance est fondée sur la mutuelle continence que s’impose l’ambition des deux pays, il est tout naturel que les passions en murmurent. Hors de cette alliance pourtant point de salut pour la paix en Europe. Ce qui a compensé les mauvais effets de la guerre de la succession, c’est l’accord de la France et de l’Angleterre au traité d’Utrecht. De là le caractère de ce traité, qui fut une transaction à peu près équitable, sauf en Italie, au lieu d’être l’anéantissement de la France et la suprématie de la maison d’Autriche. Ce qui au contraire, au commencement de notre siècle, a rendu si injustes et si difficultueux les traités de 1815, c’est la lutte entre la France et l’Angleterre. Il n’y a de justice ou d’équilibre en Europe qu’à l’aide de l’alliance de la France et de l’Angleterre. Le traité d’Utrecht contenait cette vérité. Le régent eut le mérite de la comprendre, de la défendre, et de l’appliquer à son temps et à sa situation. On a dit que l’abbé Dubois avait eu l’idée de l’alliance anglaise et l’avait fait adopter par le régent. L’abbé Dubois vit que l’alliance de la France et de l’Angleterre, fondée dans le traité d’Utrecht par les tories, pouvait fort bien se continuer avec les whigs, quoique les whigs attaquassent sans cesse ce traité. Voilà ce qu’on peut attribuer de mérite à l’abbé Dubois. Le traité de triple et de quadruple alliance, loin de répudier la politique de Louis XIV, ne fit que la continuer, non pas la politique ambitieuse et impérieuse de Louis XIV, non pas celle qui lui inspira la guerre de Hollande et l’adoption du testament espagnol, mais sa politique modérée et sensée, la politique du traité de Riswick, des traités de partage, enfin du traité d’Utrecht, quoiqu’on puisse dire que dans le traité d’Utrecht la nécessité a eu autant de part que la sagesse.

Le principe de l’alliance entre la France et l’Angleterre fut hautement avoué et proclamé dans les traités de triple et quadruple alliance : aussi ces traités, qui avaient toute sorte d’avantages, qui assuraient la paix, qui commençaient à restreindre la prépondérance de l’Autriche en Italie, ne furent point populaires, malgré leur sagesse et leur utilité, j’allais presque dire à cause de leur sagesse et de leur utilité. La doctrine de l’alliance entre la France et l’Angleterre avait de la peine à s’établir. Lord Stanhope disait, il est vrai, à l’abbé Dubois dans les négociations de la triple alliance : « Tous les Anglais sages sont convaincus qu’il y a tout à perdre et rien à gagner dans une guerre contre la France. Quand nous parviendrions à renouer une ligue contre ce royaume avec tous nos anciens alliés, après avoir fait quatre ou cinq campagnes avec tout le succès possible et avoir prodigué dans cette guerre l’argent que nous pourrions employer à acquitter nos dettes, qu’en reviendrait-il à l’Angleterre? Si on lui offrait une partie des conquêtes qu’on aurait faites sur la France, elle les refuserait, et la nation ne permettrait jamais qu’on les acceptât. Enfin la France et l’Angleterre, unies ensemble, n’auraient rien à craindre de toutes les autres jouissances; elles pourraient maintenir la tranquillité de l’Europe et même la gouverner [5]. » Mais en même temps lord Stanhope ne dissimulait pas à Dubois les préjugés qu’il y avait en Angleterre contre l’alliance française, et Dubois aurait pu répondre à lord Stanhope qu’en France les préjugés d’une bonne partie de la cour et de la ville n’étaient pas moins grands. Cette alliance cependant triompha et commença à rendre à l’Italie un peu d’indépendance. Je me trompe, ces idées de l’indépendance et de la nationalité de l’Italie n’étaient point alors de mise, et l’on aurait fort étonné le public et la diplomatie, si l’on avait parlé de la nationalité italienne. Cependant la chose existait à défaut du mot : on voulait restreindre la prépondérance de l’Autriche en Italie, on voulait même que ni l’Autriche ni l’Espagne ne prévalussent en Italie; cela était bien près de l’indépendance italienne. Seulement, comme le maintien de l’équilibre européen était alors l’idée dominante dans la diplomatie, et comme on savait bien que l’Italie entre les mains d’une puissance étrangère donne à cette puissance une prépondérance extrême dans l’Europe centrale, on travaillait à exclure les étrangers de l’Italie. Ainsi le traité de quadruple alliance (2 août 1718) assure à l’infant don Carlos, second fils de Philippe II, la succession du grand-duché de Toscane et des duchés de Parme et de Plaisance, qui allait s’ouvrir par l’extinction des descendans mâles des maisons de Médicis et de Farnèse; il oppose en Italie la maison de Bourbon à la maison d’Autriche, mais le traité déclare en même temps que jamais la Toscane ni Parme et Plaisance ne pourront être réunis à l’Espagne dans les mains du même prince. Je trouve le même principe dans les articles de ce traité relatifs au duc de Savoie. Le droit de succession du duc de Savoie à la couronne d’Espagne, en cas d’extinction des descendans de Philippe V, est confirmé à la condition que, la chose arrivant, les états d’Italie du duc de Savoie passeront à un cadet de sa maison, sans pouvoir être réunis à la monarchie d’Espagne.

Voilà les principes favorables à l’indépendance de l’Italie que firent triompher dans le traité de quadruple alliance la France et l’Angleterre unies. Philippe V, malgré les avantages assurés à sa famille en Italie, ne voulut point accepter le traité de quadruple alliance. Inspiré alors par Alberoni, il rêvait le rétablissement de la monarchie espagnole de Charles-Quint. Il fallut lui faire la guerre. Le manifeste de la France, en déclarant la guerre (10 janvier 1719), est très curieux et très habile. « La France ne prend point une politique nouvelle : elle suit la politique du traité d’Utrecht. » Et à ce propos le manifeste proclame hautement le principe de l’alliance entre la France et l’Angleterre. La coalition de l’Europe contre la France menaçait de se renouer; les passions de la guerre de la succession n’étaient point apaisées; les traités d’Utrecht et de Bade n’allaient plus être qu’une trêve au lieu d’être une paix. « Quel moyen plus sûr pour dissiper cet orage que de s’unir avec la puissance qui, de concert avec nous, avait rappelé la paix par les traités d’Utrecht? Le roi ne négligea rien pour réussir dans cette vue. La confiance se rétablit par ses soins entre les deux puissances, et elles pensèrent aussitôt que rien ne contribuerait davantage à confirmer une paix encore mal assurée qu’une alliance défensive entre la France, l’Angleterre et la république des Provinces-Unies, pour maintenir les traités d’Utrecht et de Bade. »

La guerre obtint de Philippe V ce que la négociation n’avait pas pu obtenir. Les armées espagnoles, ressuscitées un instant par Alberoni, avaient conquis la Sicile et la Sardaigne; mais les flottes anglaises avaient bientôt vaincu et détruit la marine renaissante de l’Espagne, la France avait conquis la province de Guipuscoa et attaquait la Catalogne. Philippe V céda, destitua Alberoni, évacua la Sicile, qui fut donnée à l’empereur Charles VI, et la Sardaigne, qui fut donnée au duc de Savoie en échange de la Sicile. Enfin Philippe V accepta pour son fils don Carlos l’investiture de la Toscane et de Parme et Plaisance. La maison de Bourbon rentra ainsi en Italie pour faire contre-poids à la maison d’Autriche, et le traité de quadruple alliance, dans le soin qu’il prend d’assurer l’équilibre italien, va jusqu’à dire (art. 3) : « Il a été stipulé que jamais, ni en aucun cas, l’empereur, ni aucun prince de la maison d’Autriche qui possédera des royaumes, provinces et états d’Italie, ne pourra s’approprier les états de Toscane et de Parme. »

L’intention des traités de triple et quadruple alliance, ou plutôt la politique de l’alliance entre la France et l’Angleterre est, je crois, manifeste : confirmer le traité d’Utrecht pour maintenir la paix en Europe, corriger le traité d’Utrecht en Italie pour y restreindre la prépondérance de l’Autriche, en substituant à deux dynasties italiennes qui s’éteignent, celle de Médicis et celle de Farnèse, une dynastie qui devient aussitôt italienne, qui ne pourra pas redevenir espagnole, et qui fera contre-poids à la maison d’Autriche.

Qu’on ne croie pas que cette idée de l’équilibre italien soit une idée d’aujourd’hui que j’introduis à plaisir dans l’interprétation du traité de quadruple alliance : l’équilibre italien fut une des questions débattues dans les négociations de ce traité. L’Espagne, qui avait conquis la Sicile sur le duc de Savoie, et à qui on demandait de la rendre à l’empereur en échange de la Sardaigne, qu’il céderait au duc de Savoie, l’Espagne se refusait à cette combinaison, qui, donnant la Sicile à l’empereur, maître aussi en ce moment du royaume de Naples, le rendait plus puissant que jamais en Italie, et détruisait de fond en comble l’équilibre italien. Le manifeste français essaie de réfuter cette objection, qui est grave. Il ne fait pas fi de l’équilibre italien; il essaie de montrer que le traité le met ailleurs. « Tantôt, dit-il, parlant des objections de l’Espagne [6], c’était le prétexte d’un équilibre absolument nécessaire en Italie, et qu’on allait renverser en ajoutant la Sicile aux autres états que l’empereur y possède; mais le désir d’un équilibre plus parfait méritait-il qu’on replongeât les peuples dans les horreurs d’une guerre dont ils ont tant de peine à se remettre? Cet équilibre même, qu’on regrette en apparence, n’est-il pas assuré suffisamment, et plus parfaitement peut-être que si la Sicile était demeurée dans la maison de Savoie? L’établissement d’un prince de la maison d’Espagne au milieu des états d’Italie, les bornes que l’empereur s’est prescrites par le traité, la garantie de tant de puissances, l’intérêt invariable de la France, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne, soutenues de leurs forces maritimes, tant de sûretés laissent-elles regretter un autre équilibre? »

Tout le monde en 1719 reconnaissait donc la nécessité de l’équilibre italien, quoiqu’on l’appliquât différemment; tout le monde faisait effort pour le rétablir en Italie, et l’Autriche elle-même consentait à créer un contre-poids à sa puissance en y faisant rentrer un prince de la maison d’Espagne, qui n’y entrait qu’à la condition de devenir Italien et de ne plus pouvoir être Espagnol.

Cependant l’empereur se repentit bientôt de cette concession, dont le roi d’Espagne lui-même ne se contentait pas. Il y avait toujours entre Charles VI et Philippe V l’idée de la grande monarchie espagnole qu’ils ne pouvaient pas se consoler l’un et l’autre de n’avoir pas recueillie tout entière. L’empereur pensait qu’en mettant un Bourbon à Parme et Plaisance et en Toscane, il avait séparé et compromis ses états d’Italie, le Milanais et le royaume de Naples. Philippe V de son côté, poursuivant ses réclamations en faveur de l’équilibre italien, demandait que les états de Mantoue, de la Mirandole et du Montferrat fussent rendus à ceux qui les avaient possédés, et que l’Italie fut remise dans son ancienne situation.

On peut supposer que les réclamations de Philippe V en faveur des petits états d’Italie qu’avait détruits l’Autriche n’étaient pas tout à fait sincères, et que si l’Espagne avait encore eu en Italie la prépondérance qu’elle avait pendant la dernière moitié du XVIe siècle et tout le XVIIe, elle se serait fort peu souciée de l’indépendance des petits états italiens; mais il ne s’agit pas en politique de sonder la conscience de ceux qui défendent les bons principes. Il faut considérer les causes et non les avocats. On peut même, si l’on a l’esprit disposé à l’optimisme, croire que les intérêts ne changent dans le monde qu’afin que les principes rencontrent toujours un appui quelque part. Il y a cinquante ans, l’Autriche, luttant contre la France, proclamait hautement l’indépendance de l’Italie, et l’archiduc Jean disait aux Italiens en 1809, les encourageant à secouer le joug de la France : « L’Italie reprendra une vie nouvelle; elle reprendra un rang parmi les grandes puissances de l’Europe, comme elle en avait un autrefois, comme elle doit l’avoir un jour ou l’autre. » En 1859, c’est la France qui défend contre l’Autriche l’indépendance de l’Italie. Je sais des gens d’esprit sceptique qui diront qu’une indépendance que ne défendent que ceux qui ne peuvent pas l’opprimer est bien près d’être une chimère. Je ne suis pas de cet avis, et je pense au contraire qu’une indépendance que défendent tous ceux qui sont impartiaux par nature ou par nécessité est un principe sacré et éternellement vivace. J’aime donc que Philippe V, au congrès de Cambrai, qui s’assembla après le traité de quadruple alliance pour en confirmer les résultats, j’aime que Philippe V, quels que fussent ses motifs, ait défendu l’indépendance des petits états italiens. Si l’Europe aime véritablement l’indépendance de l’Italie, elle doit y aimer et y défendre les petits états. Ç’a été la grande faute du traité de Campo-Formio d’avoir supprimé la république de Venise. Venise était un des centres de la vie et de l’indépendance italienne. A qui en définitive a profité la suppression de Venise? à la France, qui l’a faite? Non, à l’Autriche, qui en 1814 a pris Venise sans avoir à en demander la suppression au congrès de Vienne. J’ose dire que si la conquête française n’avait pas, sous l’empire, nivelé l’Europe et détruit je ne sais combien de petits états indépendans, le congrès de Vienne n’aurait pas osé sacrifier comme il l’a fait le principe de la nationalité en Europe; il n’aurait pas osé faire les destructions dont il a hérité.

Croyez-vous donc, me dira-t-on, à la possibilité des petits états? Peuvent-ils vivre de nos jours? — Oui, ils peuvent vivre tant que durera la grande paix européenne, tant que la guerre universelle ne sera pas redevenue l’histoire quotidienne de l’Europe. Et les petits états ont à mes yeux cet avantage, que, ne pouvant vivre que par la paix, ils emploient leur influence à la maintenir. Chaque fois que la diplomatie crée un petit état, elle crée un vote pour la paix. Sont-ils moins favorables que les grands états aux progrès de la civilisation? Non certes. Ils ont moins de luxe et autant de civilisation, ce qui est excellent. Munich est aussi civilisé que Vienne, Bruxelles que Paris, La Haye que Londres, Dresde que Berlin. J’ajoute que les individus y ont plus d’importance et de relief. L’homme y est moins nivelé et moins effacé que dans les grands états, surtout quand les grands états n’ont pas de liberté, car la liberté excite l’individu et lui fait prendre le rang qu’il mérite : la liberté crée l’inégalité, et par conséquent la vie morale des états. Otez la liberté et étendez les états, vous avez les grandes monarchies de l’Asie, au lieu d’avoir les cités de la Grèce, Babylone et Suse au lieu d’Athènes et de Sparte, des sujets au lieu de citoyens, des esclaves au lieu d’hommes.

Il faut remarquer en même temps que les petits états ont plus de chances de liberté que les grands. La force centrale y est moins grande; l’individu y est quelque chose à côté de l’état. Il y a tel ministre intelligent et éloquent de tel petit état de l’Allemagne qui à Vienne n’aurait été qu’un chef de bureau. — Eh bien! le grand mal! dira le despote : qu’importe qu’on soit chef de bureau ou ministre? — Mais comprenez donc, majesté, que je veux que l’homme ait toute la dignité qu’il peut avoir, afin que le despotisme ne soit pas possible. — Le grand mal! dira peut-être aussi la foule. — Mais comprenez donc que je veux que l’individu ait son prix et son rang dans ce monde, afin que les peuples ne soient pas une foule, mais une cité libre et intelligente, odi profanum vulgus et arceo. — Vous aurez beau faire, continue-t-on; dans la condition actuelle de l’Europe, avec la ressemblance chaque jour plus grande des mœurs et des habitudes, avec la rapide circulation des chemins de fer, l’Europe tend chaque jour davantage à l’unité, et les petits états deviennent chaque jour plus impossibles. — Nous tendons à l’unité morale, oui, et j’en suis heureux, car l’unité morale de l’Europe est une cause et un moyen de paix; mais pourquoi tendrions-nous à l’unité politique? Où en est le besoin? Est-ce que la frontière interrompt le rail du chemin de fer? Il y a beaucoup de choses qui ne comportent pas de limites, les chemins de fer, les télégraphes, la poste, les monnaies, les poids et mesures. Mettez l’uniformité là où elle est bonne, là où les choses l’appellent. Ne la mettez point ailleurs. Si l’on écoutait les partisans fanatiques de l’uniformité, on décréterait pour l’Europe une seule loi, un seul culte, une seule langue : ce serait l’anéantissement de toute liberté, de toute conscience, de toute littérature. La diversité des langues et des institutions a créé les nations, c’est-à-dire a fait vivre l’humanité en l’individualisant. L’homme et les nations ne vivent que depuis le jour où ils ont quitté la tour de Babel, emportant chacun leur langue et leur destinée. Babel était l’humanité en bloc; le jour où nous reviendrons à Babel, sacrifiant chacun pour y rentrer le moi de sa patrie, de sa loi, de sa foi, de sa langue, ce jour-là c’en sera fait de l’humanité.

Non-seulement l’humanité comporte des différences et les réclame ; les nationalités, qui sont les différences vitales de l’humanité, comportent et réclament aussi leurs différences et leurs nuances. Il y a des nationalités qui tendent à l’unité : telle est la nationalité française. Il y en a d’autres qui tendent seulement à l’indépendance, sans avoir besoin d’aller jusqu’à l’unité : telle est la nationalité suisse; telle est celle des Pays-Bas belges et hollandais; telle est encore celle de l’Allemagne. Quand la nationalité allemande a revendiqué son indépendance en 1813, elle a été invincible. Quand elle a voulu arriver jusqu’à l’unité politique en 1848, elle a échoué contre les diversités qu’elle contient. 1813 lui a révélé ce qu’elle a de commun, 1848 ce qu’elle a de divers. On peut croire que la nationalité italienne tend plus aussi à l’indépendance qu’à l’unité, et qu’elle n’a pas besoin de s’uniformiser pour s’affranchir.

Philippe V, en demandant au congrès de Cambrai, en 1724, la restauration des duchés de Mantoue et de la Mirandole, défendait l’indépendance de l’Italie sans viser à l’unité : il se conformait au génie de la nationalité italienne, sans s’y intéresser beaucoup au fond, car il abandonna bientôt ses réclamations. Laissant le congrès de Cambrai, il traita directement avec l’empereur Charles VI. Par le traité de Vienne du 30 avril 1725, il obtint de l’empereur l’investiture des duchés de Parme et Plaisance et de la Toscane; il consentit en retour à laisser l’empereur en possession de tous ses états d’Italie, c’est-à-dire du Milanais et du royaume des Deux-Siciles, sans plus songer à Mantoue et à la Mirandole. Le traité de Vienne a cela de curieux qu’il est exactement conforme au traité de quadruple alliance, sauf qu’il n’est plus fait sous la médiation de la France et de l’Angleterre. Qu’est-ce donc qui avait pu réconcilier tout à coup Philippe V et Charles VI c’est-à-dire les deux anciens rivaux, et les amener à faire entre eux de bon accord ce qu’ils n’avaient accepté qu’à grand’peine des mains de la quadruple alliance? En France, M. Le duc premier ministre et Mme de Prie, sa maîtresse et sa conseillère, avaient renvoyé l’infante d’Espagne, fille de Philippe V, qui devait épouser Louis XV. Philippe V, justement irrité de cette impertinence, qui était en même temps une faute politique, avait rompu tous ses rapports avec la France et la quadruple alliance. Il s’était rapproché de l’empereur, et celui-ci, qui voulait faire reconnaître par l’Europe sa pragmatique sanction, c’est-à-dire la dévolution de tous ses états à sa fille Marie-Thérèse, s’était prêté à ce rapprochement, à la condition que Philippe V garantirait la pragmatique sanction. Le traité de Vienne du 30 avril 1725 est un acte d’amour paternel de la part de Philippe V, qui veut venger sa fille refusée par la France, et de la part de Charles VI qui veut assurer ses états à la sienne; mais ce traité n’ôtait à l’Italie rien de ce que lui avait donné le traité de quadruple alliance, c’est-à-dire l’assurance que jamais Parme et Plaisance et la Toscane ne seraient réunis aux états allemands de la maison d’Autriche. Cette assurance est le premier pas fait par la diplomatie du XVIIIe siècle vers l’indépendance de l’Italie.

Il fallut encore plusieurs traités pour assurer à don Carlos la possession de Parme et de la Toscane. L’Espagne en 1729, par le traité de Séville, revint à la France et à l’Angleterre, puis en 1731 elle revint à l’Autriche, unie alors à l’Angleterre; mais ces variations des hommes ne changèrent rien au principe, et l’Italie ne fut pas rendue à la prépondérance exclusive de l’Autriche, telle que l’avait constituée le traité d’Utrecht : c’est là le point important de nos recherches.


III.

Nous venons de voir les efforts faits par la diplomatie depuis 1713 jusqu’en 1731 pour restreindre en Italie la prépondérance de l’Autriche et corriger les mauvais effets du traité d’Utrecht. En 1733, une nouvelle phase commence avec l’ouverture de la succession de Pologne. Toutes les fois que l’Italie s’agite, l’Europe est inquiétée et troublée; mais toutes les fois aussi que l’Europe est troublée quelque part, l’Italie est en jeu. C’est le destin de la société européenne que, faisant vraiment corps, la secousse que ressent un membre se communique à tous les autres. Les guerres se localisent quand elles commencent; elles s’étendent dès qu’elles durent.

Auguste II, roi de Pologne, venait de mourir. La France favorisait l’élection de Stanislas Leczinsky, que Charles XII avait déjà fait nommer roi de Pologne, qui avait perdu sa couronne quand Charles XII avait été vaincu, mais qui depuis était devenu, par un des plus singuliers hasards du sort, beau-père de Louis XV. La Russie et l’empereur Charles VI soutenaient l’électeur de Saxe, Frédéric-Auguste, fils d’Auguste II. La Pologne semblait tendre à ce moment à devenir un royaume héréditaire dans la maison de Saxe, sans pour cela cesser d’être électif et par conséquent dépendant de ses voisins. Stanislas Leczinsky fut élu par la diète de Pologne; l’électeur de Saxe fut élu, de son côté, par quelques palatins : une armée autrichienne et une armée russe vinrent soutenir cette élection illégale, et Stanislas Leczinsky, après mille dangers courageusement bravés, fut forcé de quitter la Pologne. Louis XV, irrité de l’affront fait à son beau-père, déclara la guerre à l’Autriche. L’Espagne alors, qui songeait toujours à reprendre en Italie ce qu’elle avait perdu au traité d’Utrecht, et le roi de Sardaigne, qui songeait toujours aussi à obtenir en Italie ce qu’il n’avait pas pu gagner à ce même traité d’Utrecht, l’Espagne et la Sardaigne s’unirent à la France, et alors commença la guerre de 1733.

Cette guerre de 1733 est fort curieuse à étudier par la ressemblance de ses causes avec celles de la guerre actuelle. De plus, elle peut d’autant mieux être proposée à l’imitation qu’elle fut glorieuse, qu’elle fut courte, et que, chose rare dans l’histoire des guerres, elle atteignit à peu près le but qu’elle s’était marqué.

Voyons d’abord le traité conclu entre la Sardaigne et la France, et notons-en quelques points importans. « Il est connu à l’univers, dit le préambule de ce traité du 26 septembre 1733, que la maison d’Autriche abuse depuis longtemps du degré exorbitant de puissance auquel elle est montée, et qu’elle ne cherche qu’à s’agrandir encore aux dépens des autres... Après avoir essayé des voies de douceur et des négociations, les choses sont parvenues à ce point que toute l’Europe doit être justement effrayée d’un pouvoir si énorme et de l’usage que l’empereur en fait, en sorte que c’est le temps où la sagesse des principales puissances demande qu’elles prennent de promptes mesures, en convenant entre elles tant pour leur sûreté et l’intérêt de leurs états que pour former enfin un juste équilibre, qui seul peut établir le repos universel et tirer particulièrement les princes d’Italie de la dangereuse situation où ils sont. » — En quoi, dira-t-on, la part décisive que l’Autriche prenait à l’élection du roi de Pologne compromettait-elle les princes d’Italie? — L’Autriche, devenue prépondérante au nord, en Pologne, était plus à son aise pour l’être au midi, en Italie. De même de nos jours, sans vouloir abuser des rapprochemens, la prépondérance que l’Autriche affectait en Orient, et particulièrement en Servie, dans les principautés et à Constantinople, la rendait plus redoutable en Italie et plus suspecte en Europe.

L’article 2 du traité de 1733 déclare que la France et la Sardaigne attaqueront le Milanais; mais la France promet de ne point attaquer l’Autriche dans les Pays-Bas. C’est le territoire réservé, comme aujourd’hui le territoire de la confédération germanique. La guerre de 1733 a aussi la prétention de se localiser dans l’Italie; elle y resta en effet. La France fit la guerre à l’Autriche sans l’attaquer dans les Pays-Bas, qui étaient alors autrichiens, mais qui étaient surveillés par la jalousie de la Hollande et de l’Angleterre, toujours disposées, depuis Louis XIV, à soupçonner l’ambition de la France. Cette habile réserve fit le succès de la guerre et le prompt retour de la paix.

La France, par l’article 3, promet au roi de Sardaigne de lui procurer la possession du Milanais tout entier, et elle promet en même temps, dans l’article 6, de ne faire et de ne garder aucune conquête en Italie. Cet engagement est remarquable. L’exclusion de l’Autriche et de la France, c’est-à-dire l’affranchissement de l’Italie de la domination étrangère, est le principe de la guerre de 1733 comme de la guerre de 1859. De nos jours aussi, le gouvernement français a promis de ne faire aucune conquête en Italie, de ne chercher aucun agrandissement.

Les articles secrets du traité de 1733 expliquent encore mieux le projet d’exclure l’Autriche de l’Italie. « Le roi très chrétien et le roi de Sardaigne, dit le premier article du traité secret, ont considéré qu’on assurerait mieux la tranquillité publique et le repos de l’Italie, si l’on excluait la maison d’Autriche non-seulement du duché de Milan, mais aussi des royaumes de Naples et de Sicile et des ports de Toscane... » En conséquence ils s’adressent à l’Espagne et lui proposent de s’emparer du royaume des Deux-Siciles. L’Espagne à ce moment était toujours prête à reconquérir tout ce qu’elle pouvait de l’ancienne monarchie espagnole, et à faire des établissemens pour les fils de la reine Elisabeth Farnèse. Elisabeth avait déjà obtenu Parme et Plaisance pour son fils don Carlos ; elle ne demandait pas mieux que de conquérir pour lui le royaume des Deux-Siciles. L’Espagne s’unit donc avec la France et la Sardaigne. Au mois de novembre 1733, le maréchal de Villars entra dans le Milanais, et s’empara de Pavie et de Milan. En 173A, api es la mort de Villars, qui mourut à Turin à quatre-vingt-trois ans, la bataille de Guastalla acheva la conquête de la Lombardie. Pendant ce temps-là, les Espagnols, sous la conduite du duc de Mortemar, s’emparaient du royaume de Naples et remportaient à Bitonto une victoire qui assurait leur conquête. L’infant don Carlos passa ensuite en Sicile, et fut couronné roi des Deux-Siciles à Palerme le 3 juillet 1735.

L’empereur Charles VI avait espéré que l’Angleterre et la Hollande prendraient son parti. La neutralité que la France assura aux Pays-Bas, et qu’elle observa scrupuleusement, décida l’Angleterre et la Hollande à rester neutres. Elles se firent médiatrices, et dès 1735 elles proposèrent plusieurs projets d’arrangement. L’Autriche aima mieux traiter particulièrement avec la France que d’accepter la médiation des puissances qu’elle accusait presque de trahison, parce qu’elle n’avait pas pu en obtenir l’alliance. Le 3 octobre 1735, un traité fut signé à Vienne entre la France et l’Autriche. Le royaume des Deux-Siciles et les ports de Toscane furent cédés à don Carlos; mais l’infant céda à la maison de Lorraine le grand-duché de Toscane, dont il devait avoir l’investiture après la mort du dernier Médicis, et il céda à l’empereur le duché de Parme et de Plaisance. Le duc de Lorraine céda la Lorraine à Stanislas Leczinsky, qui abdiqua la couronne de Pologne, et il fut stipulé qu’après la mort du roi Stanislas la Lorraine serait réunie à la France. Au lieu de tout le Milanais, qu’il avait espéré, le roi de Sardaigne n’en eut que deux provinces, le Novarais et le Tortonais. Le roi de Sardaigne se plaignit que la France l’eût abandonné; l’Espagne se plaignit aussi. La reine Elisabeth Farnèse avait espéré que, son fils aîné don Carlos devenant roi des Deux-Siciles, son fils puîné, l’infant don Philippe, deviendrait duc de Parme et Plaisance.

Nous avons indiqué les principales stipulations du traité de Vienne en 1735. Ce traité ne devint définitif qu’en 1738. Qu’y gagna la nationalité italienne? L’Autriche ne fut pas complètement expulsée de l’Italie; mais elle y perdit la prépondérance que lui avait donnée le traité d’Utrecht. Exclue de l’Italie méridionale, elle y fut remplacée par une dynastie qui devait bientôt devenir italienne. La Sardaigne, puissance tout italienne, fut agrandie et continua ses empiétemens sur le Milanais. La France, fidèle à sa promesse, ne prit rien en Italie; mais en faisant céder la Toscane à la maison de Lorraine, qui allait devenir la tige d’une nouvelle maison d’Autriche, la France acquit la Lorraine, et, par une bizarre combinaison de circonstances, la reine la plus pauvre et de plus petite naissance qu’ait jamais épousée un roi de France fut celle qui apporta en dot à la France la Lorraine, c’est-à-dire une de nos plus belles provinces. « Depuis la paix de Vienne, dit le grand Frédéric dans l’histoire de son temps, la France était l’arbitre de l’Europe. Ses armées avaient triomphé en Italie comme en Allemagne; son ministre à Constantinople, le comte de Villeneuve, avait conclu la paix de Belgrade entre l’Autriche et la Turquie. Par cette paix, l’empereur Charles VI cédait à l’empire ottoman le royaume de Servie, une partie de la Moldavie et la ville de Belgrade. » L’Autriche alors reculait partout, en Italie et sur le Danube.

Une seule chose avait pu décider l’empereur Charles VI à signer ces traités de Vienne et de Belgrade, désastreux pour l’Autriche : c’était l’espoir de faire reconnaître sa pragmatique sanction par les diverses puissances de l’Europe et d’assurer ainsi la succession de ses états à sa fille Marie-Thérèse. Il cédait des provinces et obtenait des promesses. Il mourut; l’Europe sembla s’unir tout entière pour dépouiller Marie-Thérèse. Nous ne nous occuperons de la guerre de la succession d’Autriche que dans ce qui touche à l’Italie. L’Espagne voulait prendre la Lombardie et en faire une principauté pour l’infant don Philippe : le roi de Sardaigne s’opposa à cette prétention et s’arma pour défendre le Milanais autrichien contre les Espagnols, ne voulant point avoir près de lui une dynastie espagnole, réservant pourtant toujours ses projets sur le Milanais, et stipulant même, dans la convention qu’il fit le 1er février 1742 avec Marie-Thérèse, que, s’il défendait l’Autriche dans le Milanais, l’Autriche ne pourrait tirer aucune conséquence de cette défense contre les droits que le roi de Sardaigne avait, disait-il, sur le Milanais. En même temps que le roi de Sardaigne réservait ses droits à venir sur le Milanais, il demandait à Marie-Thérèse la récompense du service qu’il lui rendait en défendant ses états d’Italie contre l’Espagne, et comme on ne savait où prendre la récompense qu’il réclamait, Marie-Thérèse lui céda le marquisat de Final, qui appartenait aux Génois. Je dois faire ici une observation qui a peut-être son à-propos.

En lisant l’Histoire des Traités de paix de M. Le comte de Garden, j’ai remarqué que dans tous les traités la question des dédommagemens est une question très importante. On appelle dédommagemens les cessions de territoire qu’obtient le vainqueur, et qui ne se prennent pas toujours sur les possessions du vaincu. Souvent même, dans les traités de paix, il n’y a pas absolument parlant de vainqueur et de vaincu : il va deux ou plusieurs puissances également épuisées par la guerre et qui veulent en finir; mais comme l’ambition survit ordinairement à la lassitude, on cherche de quoi satisfaire cette ambition, et, ne pouvant pas prendre la satisfaction ou le dédommagement sur les parties belligérantes, on la prend sur le voisin. Ainsi, au traité de Westphalie, les dédommagemens se prirent sur les états ecclésiastiques de l’Allemagne, qui furent sécularisés. Ainsi, dans les traités de paix du XVIIIe siècle que nous venons de voir, quand la diplomatie, pour restreindre la prépondérance de l’Autriche en Italie, essayait d’y faire rentrer la maison de Bourbon, les dédommagemens se prenaient sur Parme et Plaisance d’une part, sur la Toscane de l’autre, c’est-à-dire sur la maison de Farnèse et sur la maison de Médicis, qui allaient s’éteindre, et dont les héritages étaient distribués avant la mort même des possesseurs. Ainsi le dédommagement du roi de Sardaigne, défenseur accidentel du Milanais autrichien, se prenait sur la république de Gènes, trop faible pour se défendre contre la Sardaigne et l’Autriche réunies. Ces réflexions historiques amèneront peut-être le lecteur à se demander où se prendront les dédommagemens dans la guerre actuelle, si l’Europe, voulant exclure l’Autriche de l’Italie septentrionale, ne veut cependant pas la laisser sans dédommagemens. Je ne veux pas, quant à moi, faire d’almanachs; je dirai seulement que, si j’étais le grand Turc, je m’inquiéterais fort de cette question des dédommagemens futurs.

Contre la Sardaigne et l’Autriche réunies pour exclure l’Espagne du Milanais, quitte à se disputer ensuite cette province, la France et l’Espagne, c’est-à-dire les deux branches de la maison de Bourbon, s’allièrent en Italie, et une armée française et espagnole, sous le commandement du prince de Conti, entra en Piémont et prit Nice et Villefranche. Bientôt Gènes, qui se plaignait qu’on lui enlevât le marquisat de Final, s’unit à la France et à l’Espagne. Milan tomba au pouvoir des alliés, et l’infant don Philippe y fit son entrée. Les succès de la France et de l’Espagne firent réfléchir le roi de Sardaigne; il commençait déjà même à traiter avec la France; il allait partager le Milanais avec l’infant don Philippe, au lieu de le défendre pour l’Autriche. L’Espagne ou plutôt la reine Elisabeth Farnèse hésita, voulant avoir le Milanais tout entier. Pendant ce temps-là, la fortune de la guerre changea; les Autrichiens reprirent la supériorité en Italie, ils s’emparèrent même de Gênes, et le roi de Sardaigne, changeant avec le sort des armes, redevint l’allié fidèle de l’Autriche. La glorieuse insurrection du 5 décembre 1746 arracha Gênes aux Autrichiens, et les succès de la France en 1747 dans les Pays-Bas décidèrent la paix. Un congrès s’assembla à Aix-la-Chapelle. La France rendit toutes ses conquêtes, les Pays-Bas, Berg-op-Zoom et Maëstricht, la Savoie et le comté de Nice. En considération des restitutions faites par la France, les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla sont cédés à l’infant don Philippe. Ainsi l’Espagne rentrait peu à peu par ses princes en possession de l’Italie : don Carlos régnait à Naples, et don Philippe allait régner à Parme; mais ces dynasties espagnoles se faisaient italiennes par l’interdiction que les traités de Madrid et de Naples de 1759 imposèrent aux Bourbons d’Italie de ne jamais réunir sur leur tête l’Espagne et les états d’Italie. L’Autriche garda la Lombardie, et un archiduc autrichien régna à Florence. Tel est l’état de choses fixé en Italie par le traité d’Aix-la-Chapelle en 1748, et jusqu’aux grandes guerres de la révolution et de l’empire cet état de choses ne changea pas. En 1795, avant le traité de Campo-Formio (1797), la carte de l’Italie avait encore tous les états que le traité d’Aix-la-Chapelle y avait reconnus ou établis : au nord le Piémont, le duché de Milan, la république de Venise; au nord encore, mais en se rapprochant de la Méditerranée, la république de Gênes, le duché de Parme et Plaisance, le duché de Modène, la république de Lucques; au centre, le grand-duché de Toscane, les Etats-Romains ; au midi, le royaume des Deux-Siciles. Voilà l’Italie telle que le XVIIIe siècle nous l’a léguée ; il nous reste à voir ce que le XIXe siècle en a fait et est en train d’en faire. Mais avant d’aborder cette seconde partie de nos recherches, je dois comparer rapidement les événemens que nous venons de voir passer sous nos yeux avec les principes que j’ai indiqués au commencement de cette étude.


IV.

1° L’indépendance et la neutralité de l’Italie sont depuis deux siècles le vœu et le travail de la diplomatie européenne.

C’est à ce vœu et à ce travail qu’il faut rapporter les efforts faits par la diplomatie du XVIIIe siècle pour réprimer la prépondérance que le traité d’Utrecht avait donnée à l’Autriche en Italie. Au traité d’Aix-la-Chapelle, cette prépondérance n’existe plus. La maison de Bourbon à Parme et à Naples fait contre-poids à la maison d’Autriche à Milan et à Florence. Il y a trois puissances en Italie, l’Autriche, l’Espagne devenue italienne, le roi de Sardaigne, et ces trois puissances se font équilibre; les républiques de Venise et de Gênes, les états pontificaux sont protégés et garantis par cet équilibre. L’Italie n’a pas encore une indépendance complète, et par conséquent sa neutralité n’est pas encore possible, car il n’y a et il ne peut y avoir de pays neutres que ceux qui sont indépendans. Tant qu’il y aura en Italie un état étranger, sa neutralité n’est pas praticable. Supposez en Italie un état appartenant à la France, quiconque aura la guerre avec la France attaquera la France en Italie. Si la Lombardie continue à être autrichienne, il est impossible que quiconque aura la guerre avec l’Autriche ne cherche pas à attaquer l’Autriche en Italie. Comme le traité d’Aix-la-Chapelle n’avait pas exclu tout à fait l’Autriche de l’Italie, il n’avait pas pu faire de l’Italie un état neutre; mais en attendant l’indépendance et la neutralité, ce traité donnait à l’Italie l’équilibre, qui est un acheminement à l’indépendance. De plus, dans cet équilibre, les puissances italiennes dominaient par le nombre et l’importance des territoires. Naples était un état italien, quoique ayant une dynastie espagnole. Il en était de même de Parme. Florence avait une dynastie autrichienne; mais cette dynastie devenait aussi italienne. Le pape, la république de Venise, de Lucques et de Gênes, Modène et la Sardaigne, toutes puissances italiennes. L’Italie avait donc la majorité et la prépondérance en Italie avec le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748; elle avait regagné ce qu’elle avait perdu au traité d’Utrecht.

2° La guerre depuis deux siècles, quand elle a été longue et européenne, a toujours nui à l’indépendance de l’Italie et l’a sacrifiée.

Les guerres longues perdent l’Italie, les guerres courtes la sauvent. Rien ne prouve mieux cette vérité que la comparaison entre la guerre de la succession d’Espagne, qui finit, après douze ans, par le traité d’Utrecht, et la guerre de 1733, qui finit en 1735 et aboutit au traité de Vienne en 1738. Au commencement de la guerre de la succession, la Hollande et l’Angleterre proclamaient la nécessité d’empêcher la réunion des deux couronnes de France et d’Espagne, afin de maintenir l’équilibre européen, et elles proclamaient aussi la nécessité d’empêcher la réunion de l’Italie avec l’Espagne ou avec l’Autriche, afin de maintenir l’équilibre italien. Aussi dans tous les projets de partage qui précédèrent la guerre, toutes les fois que l’Espagne était donnée à la maison de Bavière ou à la maison d’Autriche, l’Italie méridionale était donnée à la maison de Bourbon, et le Milanais au duc de Savoie. On voulait à toute force éviter la contiguïté, soit de la France, soit de l’Autriche avec l’Italie; on cherchait donc à assurer autant que possible l’équilibre italien, et ce que nous appelons aujourd’hui l’indépendance de la péninsule. Voilà les maximes de la première année de la guerre de la succession, maximes excellentes et favorables à l’Italie. Je ne doute pas que, si la guerre avait été courte, ces maximes de bonne politique n’eussent prévalu dans le traité de paix; mais la guerre ayant duré douze ans, et pendant ce temps les passions de la guerre s’étant excitées et enflammées chaque jour davantage, on ne songea plus au maintien ni de l’équilibre européen ni de l’équilibre italien, on ne songea plus qu’à l’abaissement de la France. Qu’arriva-t-il pour l’Italie de cette prédominance des passions de la guerre sur les maximes de la politique? L’Italie fut sacrifiée, et le traité d’Utrecht y établit la domination de l’Autriche au nord et au midi, à Milan et à Naples, de telle sorte que l’Autriche put espérer qu’avec le temps le reste de l’Italie, cédant à la force ou à l’intérêt, subirait son joug. Prenez au contraire la guerre de 1733 : elle est commencée avec le dessein hautement annoncé de restreindre en Italie la prépondérance de l’Autriche, et comme elle est courte, puisqu’elle finit au bout de deux ans, en 1735, la guerre n’a pas le temps de faire oublier la politique. La paix de 1735, et plus tard de 1738, attribue l’Italie méridionale à la maison de Bourbon, rétablit l’équilibre italien par le contre-poids d’une dynastie nouvelle devenue italienne, et au traité d’Aix-la-Chapelle, en 1748, cette politique, aussi italienne qu’elle pouvait l’être alors, prévaut de nouveau. Le contre-poids n’est plus seulement, comme en 1738, entre l’Italie méridionale et l’Italie septentrionale : il est dans l’Italie septentrionale elle-même, entre Milan et Parme, puisque Parme est assigné à la maison espagnole de Bourbon. Voilà pour l’Italie la différence entre les guerres longues et les guerres courtes : elle perd aux unes et gagne aux autres. Au XIXe siècle, en 1814, après les longues guerres de l’empire, le traité de Vienne a fait comme le traité d’Utrecht en 1713 : il a sacrifié aussi l’Italie, et y a établi la prépondérance exclusive de l’Autriche.

3° L’Italie n’a jamais rien gagné que lorsque la France est intervenue dans sa destinée, d’accord avec l’Angleterre.

Ce n’est pas seulement la guerre de 1733, c’est toute l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle depuis le traité d’Utrecht qui vient à l’appui de cette conclusion. Depuis les traités de triple et quadruple alliance, la France et l’Angleterre unies s’emploient avec zèle et avec succès à rétablir l’équilibre italien, et lors même qu’elles ne sont pas unies par les armes dans l’accomplissement de ce dessein, comme dans la guerre de 1733, la France ne prend les armes, pour ainsi dire, que sous la garantie de la neutralité de l’Angleterre. C’est cette neutralité, changée bientôt en médiation, qui amène la paix de 1738, quoique le premier traité de 1735 se fasse directement entre la France et l’Autriche. C’est grâce à cet accord de la France et de l’Angleterre que l’Italie n’est plus sacrifiée à l’Autriche, mais s’achemine à l’indépendance par le rétablissement de l’équilibre italien. Pendant la guerre de la succession, la lutte entre la France et l’Angleterre a montré d’où venaient les malheurs de l’Italie. Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, l’alliance de la France et de l’Angleterre a montré d’où pouvait venir à l’Italie l’espérance de sa régénération nationale.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. M. d’Haussonville, dans le troisième volume de son excellente Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, a prouvé l’authenticité de ce testament, et il a montré que ce document était devenu le programme de la politique autrichienne depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Tout ce que conseillait le duc de Lorraine à l’empereur Léopold et à ses descendans, l’Autriche l’a accompli ou a tenté et tente encore de l’accomplir. Comme le petit-fils de Charles V devint le chef de la nouvelle maison d’Autriche en épousant Marie-Thérèse, il s’est trouvé que le testament du grand-père a été exécuté par les petits-fils.
  2. La couronne d’Allemagne et la couronne d’Italie.
  3. Histoire générale des Traités de paix, par le comte de Garden, t. II, p. 206.
  4. Le comte de Marsigli était de Bologne; il avait servi en Autriche. C’était un savant autant qu’un militaire. Nous avons de lui un ouvrage très curieux intitulé : Danubius Pannonico-mysicus, observationibus geographicis, astronomicis, hydrographicis, historicis, physicis perlustratus. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt tout ce qui dans cet ouvrage concerne l’histoire du Danube. Le comte de Marsigli a fait de plus un ouvrage intitulé Etat militaire de l’empire ottoman, ses Progrès et sa Décadence. Ce livre est terminé par une invitation aux princes chrétiens de se réunir contre un ennemi qui n’a d’imposant que son ancienne révolution, mais qui ne résisterait pas aux armées disciplinées de l’Europe. Marsigli est un des ancêtres de la question d’Orient.
  5. Mémoires et Correspondance du cardinal Dubois.
  6. J’ai oublié, jusqu’ici de dire que ce manifeste de 1719 fut rédigé par Fontenelle et par Lamothe-Houdard sur les notes de l’abbé Dubois : nouveau témoignage de l’intervention immémoriale de la littérature dans la politique, ou, si vous le voulez, signe du nouvel esprit, de l’esprit du XVIIIe siècle, et de l’ascendant que la littérature est en train de prendre dans la société.