Études sur l’Inde ancienne et moderne/02

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ÉTUDES
SUR
L’INDE ANCIENNE ET MODERNE

II.
LES ROIS MAUDITS.


I.

L’allégorie joue un rôle très important dans les récits de l’antiquité indienne. Elle est le voile transparent, et toujours orné d’ingénieuses broderies, sous lequel le brahmanisme a présenté à la postérité ses enseignemens et même sa doctrine. Il s’en est servi avec une habileté merveilleuse pour donner à des fictions intéressées la valeur de vérités historiques. Recueillies par la tradition et mises en ordre par des compilateurs qui savaient les embellir encore, toutes ces légendes primitives, toutes ces fables, racontées avec grâce et très sérieuses quant au fond, sont venues se réunir dans les pourânas. Pareilles aux nuages du soir que l’on voit envelopper la cime des montagnes, elles flottent dans l’air, mais sans cesser pour cela de s’appuyer sur une base solide. Cette base, c’est la pensée philosophique, partout présente dans les créations de la poésie indienne. Ainsi l’une des idées fondamentales de la philosophie pratique des Hindous, c’est que la pensée l’emporte sur l’action ; la méditation s’élève beaucoup au-dessus de l’accomplissement des œuvres, et la possession de soi-même met au front du sage une auréole divine devant laquelle pâlit le bandeau royal. Celui qui médite sur la Divinité soutire en quelque sorte les rayons de la puissance divine, et acquiert une énergie irrésistible, une force surhumaine qui frappe de près et de loin, comme la foudre. De la cet aphorisme qu’on retrouve dans les textes anciens : la méditation austère produit la puissance sur toutes choses. Cependant cet éclat latent, ce feu caché comme celui que recèle un volcan, n’attire point sur l’homme contemplatif les respects de la foule. Eût-il acquis le don des miracles, l’ascète retiré au fond des forêts passe ses jours dans l’oubli, tandis que le roi coule au sein des richesses une existence toujours brillante, toujours radieuse et partant digne d’envie. Suffit-il à l’homme d’avoir le sentiment de sa propre grandeur et de sa supériorité morale pour qu’il se résigne à ne rien chercher, à ne rien désirer de plus sur la terre ? Question d’une haute portée assurément, et que les brahmanes semblent s’être posée eux-mêmes le jour où, contraints d’abandonner aux rois le pouvoir temporel, ils se demandèrent si leur part en ce monde était encore la plus belle. Eh bien ! disons-le à la gloire du brahmanisme, cette question, ils l’ont résolue affirmativement, — par orgueil peut-être ; — toujours est-il qu’ils n’ont pas craint d’exprimer leurs motifs et de conclure au grand jour. Au lieu d’une discussion abstraite, c’est une légende qu’il s’agit d’étudier ; sans avoir à nous appesantir sur des considérations philosophiques, il suffira d’analyser rapidement un petit drame plein de mouvement et tout empreint d’une rêveuse mélancolie.

Le premier ancêtre de la race aryenne, Manou, est-il dit dans le Bhagavat-Pourâna[1], eut deux fils : Pryavrata (celui qui se voue à l’affection d’autrui) et Outtânapâda (celui qui va droit en avant). Celui-ci était roi ; il épousa deux femmes, Sounîtî (la bonne conduite) et Souroutchî (la beauté gracieuse). Le sens de ces noms propres laisse apercevoir l’allégorie qui commence à poindre ; on devine laquelle de ces deux épouses sera la favorite du roi. La première lui a donné un fils, nommé Dhrouva (celui qui est fixe dans ses pensées) ; de la seconde, il a un autre fils, Outtama (le premier parmi ses égaux, optimus), et c’est à l’enfant de la beauté et de la grâce qu’il accorde ses préférences aux dépens de celui qui a pour mère la vertu solide. Cependant Dhrouva, destiné à devenir un sage, n’apportait point en naissant l’égalité d’âme qu’exprimait son nom. Il était jaloux de son frère Outtama, et, l’ayant vu un jour reposer sur les genoux de son père assis sur le trône, il éprouva un vif désir de monter à la même place. Le roi y eût consenti, mais la mère de l’autre enfant, la favorite Souroutchî, étant présente, il eut peur de lui déplaire, et repoussa Dhrouva. De son côté, la belle Souroutchî, irritée des prétentions de l’enfant, lui dit avec dédain : « Pourquoi te livres-tu à une présomptueuse espérance ? Tu n’es pas mon fils pour aspirer à occuper une place qui est réservée à mon enfant. Oui, tu es le fils du roi, mais ce n’est pas moi qui t’ai donné la naissance ; ce trône royal, ce siège du roi des rois, ne convient qu’à mon fils ! Oublies-tu que tu dois le jour à Sounîtî ? »

Repoussé par l’épouse favorite du roi son père, Dhrouva s’éloigne en pleurant ; il court trouver sa mère, et celle-ci, plus sage, plus miséricordieuse que sa rivale, cherche à calmer l’enfant. Elle a ressenti vivement l’injure faite à son fils ; mais, exempte d’envie, résignée à son infériorité, elle lui fait cette réponse : « Souroutchî a dit vrai ! Ceux qui sont nés pour la fortune ne sont point exposés aux insultes de leurs rivaux. Le trône, le parasol de la royauté, les chevaux, les éléphans, appartiennent à ceux qui les ont mérités par leurs vertus. » Pour calmer son fils, l’humble femme lui donne à entendre que la fortune et le malheur dépendent des actions accomplies dans une existence antérieure. Elle craint les emportemens de ce jeune cœur blessé dans son orgueil et dans ses affections, et qui bouillonne sourdement. « Ne souhaite de mal à personne, cher enfant, lui dit-elle encore ; oh ! non, car l’homme souffre lui-même du mal qu’il fait à autrui. Si tu ne peux étouffer en ton cœur le ressentiment des paroles qui t’ont blessé, cherche à augmenter en toi les mérites religieux qui procurent tous les biens. Sois aimable, sois pieux, sois amical, pratique en toute occasion la bienveillance à l’égard des créatures vivantes, car la prospérité descend sur l’homme modeste qui en est digne, comme l’eau coule sur le terrain bas des vallées. »

Ce sont là de belles paroles ; on y trouve comme un écho de la morale biblique, et on les admirerait sans réserve, si on ne voyait clairement où elles tendent. L’homme modeste qui dompte ses sens, ce sera le brahmane renonçant à la royauté qui lui échappe ; mais, s’interposant entre Dieu et les rois comme le nuage entre le soleil et la terre, tantôt il versera ses bénédictions sur le souverain, tantôt il grondera comme la foudre. Voyez plutôt ce qui advint en dépit des conseils de la pieuse reine Sounîtî. Dhrouva quitte le palais de son père, la colère dans le cœur. Décidé à conquérir, par tous les moyens possibles, le rang auquel il a droit, il s’enfonce dans la forêt. Là, il rencontre les saints ascètes voués à la méditation depuis de longues années, et il les interroge sur les pratiques à suivre pour acquérir la puissance surnaturelle. Quand les saints du désert ont entendu de la bouche de l’enfant le récit de ses infortunes, ils s’écrient : « Ô surprenante énergie des kchattryas qui ne laissent pas abaisser leur orgueil ! Celui-ci, tout enfant qu’il est, garde en son cœur les dures paroles d’une belle-mère ! »

Par cette exclamation, qui semble échapper tout naturellement aux vieux ascètes surpris de l’obstination du fils de roi, la race des guerriers se trouve marquée de deux gros péchés : l’orgueil et la rancune. Cependant les sages de la forêt assistent l’enfant dans le projet qu’il a formé d’humilier son frère, à qui semble destiné le trône paternel. Le jeune Dhrouva a trouvé le moyen d’atteindre au rang suprême. Il se livre à des austérités qui épouvantent les habitans du ciel dans leurs éternelles demeures. Vainement les divinités secondaires, qui craignent de se voir détrôner, essaient de le troubler, de l’arracher à ses méditations, de le forcer à interrompre ses rudes pénitences. Vainqueur dans sa lutte contre les habitans du ciel, après avoir résisté à toutes les tentations, Dhrouva, devenu un ascète ferme en ses pensées et que rien ne peut distraire, est favorisé de la visite de Vichnou. Dans un tendre entretien, le dieu suprême lui révèle les secrets de la précédente existence. Né une première fois sous la forme d’un brahmane, Dhrouva, séduit par l’élégance et la grâce d’un fils de roi, a demandé au créateur de renaître dans la caste des kchaltryas. Par la méditation, par la pratique des austérités accomplies loin des villes, dans le calme du désert, il a acquis de nouvelles lumières. Revenant au sentiment de sa propre dignité, il regarde bientôt comme au-dessous de lui le rang qu’il avait désiré, ce trône que tant d’autres envient ! Il redevient brahmane dans l’âme, indifférent aux choses de ce monde, dédaigneux envers la caste guerrière, qu’il surpasse désormais par la puissance de son esprit. Et pour le récompenser d’avoir renoncé aux grandeurs passagères de la royauté, Vichnou l’enlèvera dans les cieux.

Ainsi se termine par une apothéose cette légende, qui a commencé dans le palais d’un roi ; mais le poète qui l’a racontée revient encore sur les incidens de l’abdication du jeune prince. Dhrouva, qui personnifie le brahmane, a suivi les conseils de sa mère au langage si doux et si charitable ; cependant il n’a pu se résigner au rôle de l’homme modeste sur qui la prospérité descend comme l’eau coule vers les terrains bas des vallées. Bien au contraire, il est monté sur la colline, sur la montagne même, et là, levant les yeux au ciel, il s’est écrié avec un accent d’orgueil et de triomphe : J’ai encore la première place dans le royaume de mon père ! — car le roi de cette parabole, c’est le créateur lui-même, le grand père des êtres, feignant d’écarter de lui son premier-né pour le contraindre à chercher hors des choses de ce monde la gloire et la puissance incontestée qui l’attendent.

On peut conclure de cette légende que la caste royale existait de fait, et exerçait le pouvoir par droit d’hérédité avant que la caste brahmanique fût constituée à l’état de corps enseignant et dominant la société aryenne. Je verrais une preuve de cette assertion dans des stances remarquables qui se rattachent au récit précédent. Lorsque le saint roi Outtânapâda vit revenir son fils aîné Dhrouva, qu’il croyait mort, il célébra son retour par des fêtes magnifiques. « Ayant vu la grandeur merveilleuse de son fils, il fut frappé d’un étonnement extrême ; — s’apercevant que Dhrouva croissait en âge et qu’il était vénéré de ses sujets et aimé du peuple, le roi l’établit maître de la terre. » Tel est le titre que Manou le législateur accorde aux brahmanes, et il ne signifie pas tout à fait roi. Dhrouva, devenu maître de la terre, laisse son frère Outtama gouverner les états de leur père commun, qui a abdiqué pour s’en aller mourir dans la forêt en méditant sur Brahma. Le roi Outtama aimait trop la chasse ; dans une excursion qu’il fait sur les versans de l’Himalaya, il est tué par un yakcha[2], et autant en advient à son orgueilleuse mère. À cette nouvelle, Dhrouva reprend les armes pour aller venger son frère. Le sang du guerrier circule dans les veines du brahmane ; il court au-devant de l’ennemi. L’effet de ses flèches est terrible, il détruit les yakchas, il tue, il fait couler le sang et la colère, qu’il avait vaincue à force d’austérités, rentre dans son cœur. Alors intervient son aïeul, le grand Manou, qui, dans un discours admirable de forme et sublime de pensées, lui fait entendre qu’il doit conserver à tout prix la quiétude du cœur, l’indifférence aux choses de ce monde et le calme de l’âme Dhrouva se recueille ; les paroles prononcées par l’ancêtre de la race aryenne l’ont touché et ému comme l’accent de la vérité., Il abandonne son arc et ses flèches ; le brahmane, dans les siècles à venir, ne portera plus les armes. Il cédera au kchattrya « indomptable dans son énergie et dans ses emportemens » le glaive qui tue, pour se livrer exclusivement à l’étude des textes sacrés et à la célébration des sacrifices. En déposant le glaive, il a renoncé à protéger les peuples, à les gouverner ; il se contentera de les conduire d’en haut, et de leur dicter des lois auxquelles obéiront les premiers ces kchattryas livrés à la fougue de leurs passions.


II.

Dès que l’ascétisme, le renoncement et la retraite dans la forêt sont glorifiés par la tradition, il y a comme un temps d’arrêt ou au moins d’hésitation dans le développement de la race aryenne. Que s’est-il donc passé dans l’esprit des penseurs qui la dirigent ? On dirait qu’ils ont vu leurs espérances s’évanouir et que le découragement s’est emparé d’eux. À leur arrivée sur le sol de l’Inde, les prêtres aryens, les sacrificateurs-poètes, ceux qui chantaient les hymnes devant l’autel, à la face du peuple assemblé, paraissaient remplis d’enthousiasme et pleins de confiance dans les destinées de la nation conduite par eux. Tantôt ils célébraient les victoires de leurs guerriers, tantôt ils imploraient les dieux avec une secrète terreur, quand l’ennemi plus menaçant arrêtait leur marche vers le sud ; toujours ils se montraient au milieu des tribus aryennes, partageant leurs triomphes ou leurs périls. À mesure que le brahmane se cantonne dans ses privilèges de caste et se réfugie dans sa supériorité intellectuelle, il semble plus indifférent aux progrès de la nation qui grandit sous ses yeux. Il la dirige de haut, mais sans l’aimer, sans lui témoigner la sympathie qui relie entre elles les diverses classes d’un peuple et fait disparaître l’intervalle qui les sépare. Est-ce l’influence d’un climat dévorant qu’il faut accuser d’un changement si prompt ? Est-ce la paresse, est-ce le dépit qui pousse le brahmane au fond des forêts, dans ces ermitages décrits avec tant de complaisance par les poètes, comme pour mieux faire éclater le contraste entre la paix qui règne dans la solitude et le tumulte des villes et des palais ?

On peut admettre que ces deux causes agirent en même temps sur l’esprit des brahmanes. Le bonheur de ne rien faire, le loisir, privilège des grands en tout pays, consola sans doute les premiers-nés de Brahma du chagrin qu’ils éprouvaient de se voir exclus de la royauté. Exaltés par une méditation continuelle, surexcités aussi par l’aiguillon de la rancune, ils ne virent plus que le mal et le péché envahissant la société de toutes parts ; mais, si mécontens qu’ils fussent, leurs plaintes revêtaient encore des formes grandioses, et la poésie colorait de ses plus vives images leurs conceptions les plus décourageantes. Cherchant donc à expliquer l’inexplicable lutte du bien et du mal, ils inventèrent, en regard de la généalogie des vertus, celle des vices, qui aboutit à la mort, de même que le monde aboutit à la destruction.

Du créateur étaient sortis, au commencement, des êtres parfaits, au nombre de dix, qui furent les patriarches de la race aryenne, selon toute apparence. On les nomme les maîtres des créatures, pradjâpatis. L’un d’eux, nommé Dakcha, eut pour filles les vertus, la Foi, la Fermeté, la Résignation, l’Intelligence, etc., créatures lumineuses, reflétant l’éclat du créateur ; mais de l’ombre du grand-père des êtres, du sein des ténèbres, naquit une postérité tout opposée, négative en quelque sorte et impuissante dans le bien. Ce fut d’abord la Fausseté, qui, mariée à l’Impiété, donna le jour à un fils, la Fraude, et à une fille, la Tromperie. De ce couple, adopté par le Malheur, qui n’avait pas d’enfant, naquirent la Cupidité et la Méchanceté, Celles-ci produisirent la Colère et le Meurtre, qui eurent pour enfans la Querelle et l’Injure. La Querelle eut de sa sœur l’Injure la Terreur et la Mort, couple maudit qui donna le jour à la Douleur et à l’Enfer. Ces deux races, nées l’une de la lumière, l’autre des ténèbres, ne pouvaient vivre sur cette terre sans s’y rencontrer. Ce fut par une femme que l’impiété s’introduisit dans la famille des élus, des enfans préférés de Brahma. Un prince juste et pieux, descendant de ce même Dhrouva dont nous avons raconté la légende, accepta pour épouse une fille de la Mort. Il en eut un fils qui hérita des mauvais penchans de son aïeul maternel, et cette alliance néfaste troubla la paix qui régnait parmi les Aryens, issus du dieu suprême. Cette femme, nommée Sounithâ, qui comptait parmi ses ancêtres la Mort et l’Impiété, représente, selon toute probabilité, sous une forme allégorique, la fille d’un prince étranger qui ne connaissait pas la religion brahmanique[3]. Mais laissons parler à la légende son naïf langage, et voyons ce qui advint de l’union des deux races.

Le roi qui avait épousé Sounithâ en eut un fils nommé Véna, lequel se montra dès le bas âge enclin à la cruauté. « Passionné pour la chasse, il parcourait les forêts, l’arc bandé, tuant dans sa cruauté les malheureux animaux. À sa vue, le peuple s’écriait en pleurant : Voici Véna ! Cet enfant cruel, enlevant par violence les enfans de son âge dans les lieux où ils jouaient, les faisait mourir sans pitié de la mort des animaux[4]. » La chasse, il ne faut pas l’oublier, est proclamée par le législateur des Hindous le premier des dix vices qui procèdent de l’amour du plaisir[5]. Véna se montre ici comme le type des rois chasseurs, qu’enivre l’irrésistible besoin de parcourir le désert l’arc en main. Ils ne gouvernent plus, ils oublient les peuples confiés à leur garde, et retournent à l’état sauvage. Devenus des hommes de proie, ils tuent les bêtes fauves, puis les animaux inoffensifs, et, incapables de s’arrêter dans cette voie, ils finissent par torturer leurs semblables. Dans ce Véna, il y a quelque chose d’Ésaü, qui perdra son droit d’aînesse pour s’être oublié à la chasse, et aussi de Nemrod, qui fut le premier guerrier et le premier conquérant chez les peuples sémitiques ; bientôt même il se rapproche de Nabuchodonosor II par ses violences et son orgueil.

Véna, qui s’était montré cruel dans son enfance, devint avec l’âge un tyran impie. À peine installé sur le trône de son père, il proclame que l’on ne célébrera plus de sacrifices, que l’on cessera d’offrir des oblations aux dieux et des présens aux brahmanes. La consternation se répand parmi ceux-ci. Les principaux d’entre eux, les plus recommandables par la vertu et par le savoir, vont trouver le roi. Ils l’abordent respectueusement, et lui disent avec douceur : « Gracieux prince, nous te saluons. Écoute les représentations que nous venons l’adresser. Pour la conservation de ton royaume et de ta vie, permets-nous d’adorer Vichnou ;… une partie des fruits de nos sacrifices retombera sur toi ! » À ces conseils, les brahmanes joignent des sentences d’une haute moralité. La sagesse parle par leur bouche. À peine si la menace se trahit dans ces calmes discours, et pourtant elle y est : « Le devoir, quand les hommes l’accomplissent de cœur, en pensées, en paroles et en actions, conduit les peuples exempts de chagrin à la béatitude même, qui est le partage des sages affranchis de toute passion. — Puisse-t-il ne pas périr parmi tes sujets, ô prince, ce signe de la prospérité des peuples ! Quand il est anéanti, un roi descend du rang suprême. »

Comment le roi qui néglige les devoirs de la piété et de la morale descend-il du rang suprême, les brahmanes ne le disent pas encore, mais ils le feront voir bientôt. Véna répond, « comme l’impie de la Bible : « Qui donc est au-dessus de moi ? Qui, excepté moi, mérite d’être adoré ?… Tous les dieux à qui vous pouvez adresser des prières sont présens dans la personne du roi ; l’essence du souverain est toute divine. Célébrez donc, ô brahmanes, sans jalousie les sacrifices en mon honneur, et apportez-moi le tribut, car est-il un autre dieu que moi qui ait droit à la première offrande ? » Ne semble-t-il pas que le souverain raille ici les brahmanes, qui représentent un roi comme formé des parties les plus subtiles des huit dieux gardiens du monde ? Les pieux officians députés vers lui se lèvent avec indignation en s’écriant : « Que ce misérable impie soit puni de mort ! » Véna était doublement impie aux yeux des brahmanes, des deux-fois-nés : non-seulement il voulait qu’on l’adorât, mais il prétendait recevoir de la caste sacerdotale les présens et les tributs que celle-ci prélève sur toute chose. Voilà donc un exemple d’un roi aux passions déréglées livré au châtiment, à cette force vengeresse cachée dans le sceptre, et que Manou a dit être capable de détruire un souverain avec toute sa famille. Il est curieux de voir comment les deux pourânas auxquels nous empruntons cette légende, — le Vichnou et le Bhagavat, — racontent la mort du prince voué aux dieux infernaux. Répandre le sang, tuer un être quelconque avec une arme, c’est une action violente, contraire au calme d’une âme domptée, et qu’un brahmane ne peut se permettre. L’un des deux textes dit que les grands saints frappèrent le roi « avec des épées faites d’herbe sacrée et consacrées par la prière, » et qu’ainsi ils le mirent à mort. L’autre rapporte que ces sages, dont la colère était arrivée à son comble, étant déterminés à faire périr Véna le tuèrent « au moyen de prières magiques. »

Cet acte de haute justice une fois accompli, l’occasion était belle pour les brahmanes de reprendre l’autorité royale, et de réunir dans leurs mains les deux pouvoirs temporel et spirituel. Ce dernier leur suffisait. La tyrannie de ce Tarquin le Superbe, dont ils avaient su se délivrer avec des brins d’herbe, ne leur inspira point la haine des rois. Au contraire le besoin d’un maître unique, doué de puissance, qui gouvernât sagement et avec fermeté, ne tarda pas à se : faire sentir. À peine Véna avait-il été tué, que la terre apparut telle que la dépeint Manou en l’absence d’un roi, bouleversée : par la crainte et livrée à la violence des méchans. Les brahmanes, ajoutent les légendes, virent s’élever à l’horizon un nuage de poussière : c’étaient les brigands, les barbares, qui se ruaient sur le royaume de Véna pour le saccager. Épouvantés et ne sachant comment résister à l’invasion, les sages résolurent de faire un roi, d’en créer un, de le tirer du néant, — pour qu’il leur dût tout, jusqu’à la vie ! — Et cette opération magique eut d’abord un résultat entièrement inattendu, car il est toujours difficile de faire un roi ! Ils frottèrent la cuisse du roi impie gisant à leurs pieds, et il naquit un nain tout noir hideux, nommé Nichada, « lequel devint le père des races sauvages répandues dans les monts Vindhyas[6]. Ce petit monstre régna-t-il pendant quelques années ou fut-il immédiatement écarté ? La légende ne le dit pas. Mécontens de leur première tentative les brahmanes frottèrent le bras droit du prince défunt, Cette fois il en sortit un personnage doué de toutes les qualités, et qui fut le pieux et illustre Prithou, le monarque par excellence. Ainsi prendre un prince dans une branche collatérale de la famille régnante, cela s’appelle dans l’Inde, en termes légendaires, « frotter la jambe ou le bras » du roi défunt, car il est difficile de donner un autre sens à cette étrange expression[7]. Avec Prithou, né du bras droit d’un prince impie, commença pour l’Inde une ère de calme, de prospérité et de vertus.


III.

La moralité de ce qui précède ressort du récit des faits. Il y a un moment, dans la société indienne, où le brahmane et le roi, nés d’un même père, se séparent tout à fait. Le premier, représenté par Dhrouva, s’enfonce dans les solitudes pour se mettre en communication plus directe avec le dieu créateur, à qui il demande « de lui accorder une position qui l’élève au-dessus de tous les autres hommes. » Outtama, frère du pieux solitaire, et à qui le trône est échu en partage, périt misérablement au versant des montagnes de la main d’un sauvage. Tel sera le sort des rois qui s’abandonnent à la passion de la chasse et qui se plaisent exclusivement dans l’exercice des armes. À ce prince plus malheureux que coupable succède Véna, descendant par sa mère d’une race barbare. Celui-là répudie la tradition aryenne ; le peuple a peur de cet homme cruel, ignorant et orgueilleux, qui repousse à la fois l’idée d’un Dieu suprême et le culte de la nation. Si Véna l’emporte, c’en est fait de la société qui se fonde sur le sol de l’Inde ; l’idée religieuse, la pensée philosophique, la civilisation, tout périra à jamais. La lutte éclate, et le brahmanisme triomphe ; après de longs efforts pour ramener la paix dans le pays, en proie aux révolutions et menacé de l’invasion des barbares, le calme se rétablit. De l’union des deux classes, dont la scission a causé tant de mal, naît un roi qui fera fleurir la justice.

Arrêtons-nous un instant devant l’image de ce roi Prithou, qui apparaît, à travers le voile de la légende, comme le civilisateur de l’Inde. « Il était de haute taille, dit le Bhagavat-Pourâna ; ses bras étaient longs et robustes, son teint blanc ; ses yeux bruns ressemblaient au lotus ; son nez était bien formé, son visage beau et doux, ses épaules étaient rebondies ; son sourire laissait voir de belles dents. » Voilà le portrait d’un héros de pure race aryenne, et il ressemble en tous points aux belles statues que l’on admire encore dans les caves d’Éléphanta, de Salsette et d’Ellora. La blancheur de la peau, célébrée par les poètes, trahit l’origine septentrionale de ce peuple, fier de sa couleur, qui a horreur des hommes au teint noir, qualifiés par lui de fils des ténèbres[8]. Il est grand, élancé, fort et agile comme les guerriers d’Homère ; il porte tous les signes du roi de la création. À son aspect, les Aryens ont reconnu le maître qui les conduira dans la voie désirée, et les brahmanes entonnent un cantique de louanges. Leur allégresse est si grande, qu’ils l’accablent de flatteries capables de lui faire tourner la tête. « Le roi est véridique, s’écrient-ils ; il tient ses promesses ; il est sage, bienveillant, patient, courageux ;… il reconnaît les services rendus, il est compatissant et parle avec douceur ; il respecte ce qui doit être vénéré, il accomplit le sacrifice, il honore les brahmanes… En administrant la justice, il ne fait point de distinction entre l’ami et l’ennemi. »

Il pourrait être dangereux de louer en face un jeune roi, et surtout de le louer avec un pareil enthousiasme. Aussi le poète qui a compilé le Bhagavat-Pourâna a soin de dire que Prithou arrêta les bardes lorsqu’au moment de son sacre ils voulaient par avance exalter ses vertus et ses hauts faits ; il leur adressa modestement ces belles paroles : « Quel est l’homme qui, même capable de réaliser en lui les vertus des grandes âmes, se fait louer par des panégyristes pour des vertus qu’il n’a pas encore[9] ? » Cependant les panégyristes ne tiennent aucun compte des observations du roi. Ils recommencent à chanter en son honneur un hymne de gloire que l’on peut placer parmi les plus brillantes créations de la poésie lyrique des Indiens, et je parle ici de ce lyrisme symbolique qui excelle à rendre les grandes pensées. « Monarque souverain, chef des créatures, il a trait la terre comme on trait une vache, pour assurer la subsistance de son peuple, et semblable à Indra, qui brise en se jouant les montagnes avec le bout de son arc, il a su aplanir la surface de la terre. — Quand, semblable au lion qui redresse sa queue, il parcourut le monde en faisant retentir son arc de corne, invincible dans le combat, les méchans s’enfuirent vers tous les points de l’horizon. »

Les beaux vers récités par les brahmanes étaient comme un chant prophétique, célébrant les futurs exploits de Prithou. Celui-ci se mit donc à chasser les barbares qui menaçaient de reprendre le territoire conquis sur eux par ses ancêtres. — Mais, ajoute la légende, la terre, cachée sous la forme d’une vache, cherchait à fuir jusque dans les régions célestes pour échapper à sa domination, et Prithou, l’arc en main, la flèche posée sur la corde de l’arc, poursuivait toujours la terre stérile, la vache sans lait qui se refusait à nourrir son peuple. Il courait sur ses pas en criant : « Je te briserai, à coups de flèches » en morceaux plus petits que la graine de sésame !… »

Au lieu de la flèche, qui exprime trop visiblement l’idée de guerre et de combats, mettez aux mains de ce roi infatigable le soc d’une charrue ou la pointe d’une houe, et vous aurez le type du roi laboureur, brisant en minces parcelles, broyant, ameublissant la terre, pour la rendre plus apte à produire les moissons. Ce fut donc Prithou qui enseigna le labourage aux Hindous, qui leur apprit à défricher un sol obstrué par les racines des buissons, à faire des efforts pour étendre le domaine de la culture, qui se bornait dans le principe aux terres voisines des fleuves. Là ne s’arrêtèrent pas les travaux de Prithou. Ce prince, « père des hommes et qui avait su les nourrir, » leur construisît en divers lieux des habitations selon qu’il convenait à chaque localité et à chaque profession. Avant lui, on ignorait l’art de bâtir, on ne savait pas se grouper dans des villages : il fonda des villes, éleva des forteresses, dessina des parcs, des jardins, et bientôt parurent dans la campagne couverte de moissons de rians hameaux, des bourgades et des habitations temporaires pour les bergers. Dans ces abris, les hommes s’établirent comme ils l’entendaient, et vécurent en sécurité. La terre vaincue se mit au service du laboureur, lui payant au centuple le fruit de ses sueurs et de ses efforts persévérans, et le bœuf, attaché à la charrue, ajouta sa force plus puissante à celle des bras du maître qui l’avait dompté.

Après avoir soumis toute la terre, — c’est-à-dire repoussé les barbares hors des limites de ce qui fut appelé par les anciens le Madhyadéça, — pays du milieu[10], — Prithou fixa sa résidence entre le Gange et la Djamounâ, dans le plus beau climat de l’Inde. Il semble avoir été aussi le premier souverain à qui fut appliqué le titre solennel de râdja, du radical râdj, briller, parce que, semblable au soleil, dit la légende, il savait répandre à la fois et recueillir les richesses de la terre, qu’échauffait sa puissance. Ainsi l’idée de roi, chez les Hindous, exprime à la fois le rayonnement du soleil, son éclat impossible à soutenir, son action bienfaisante quand elle est tempérée, et enfin la propriété qu’a cet astre de faire mûrir les fruits et les récoltes. On ne peut nier qu’il n’y ait de la grandeur dans cette image, et aussi une véritable poésie dans tout ce qui se rapporte au roi Prithou, civilisateur de son peuple, succédant à une ère de troubles et de misère. Il y a lieu de penser que ce souverain représente toute une dynastie, et que son œuvre, à peine ébauchée, fut continuée par ses successeurs. Toujours est-il que le brahmanisme l’a offert en modèle à la postérité, parce que son gouvernement ramena sur la terre trois biens qui sont la source de tous les autres : la piété, la justice et la paix. Et ces trois biens, ils résulteront toujours de l’union intime des deux premières castes. C’est une vérité fondamentale exprimée par le législateur Manou sous toutes les formes et particulièrement dans une stance célèbre[11] que l’on peut, en s’aidant des commentateurs, développer ainsi, — Sans les brahmanes, les kchattryas ne peuvent prospérer, car, privé du prêtre, le guerrier n’a plus personne qui lui enseigne l’ensemble de ses devoirs ; il lui manque le sacrifice expiatoire, le sacrifice qui nourrit les dieux, la connaissance des lois criminelles. Sans les kchattryas, les brahmanes ne peuvent s’élever, car, privés du guerrier, le prêtre et le sage qui méditent dans la solitude, n’étant plus protégés, ne peuvent accomplir leurs œuvres, qui sont le sacrifice, la contemplation de Brahma, etc. En s’unissant au contraire, la caste sacerdotale et la caste militaire s’accroissent en ce monde et dans l’autre par l’aide mutuelle qu’elles se prêtent pour obtenir les quatre fins qui sont toute la destinée humaine : le devoir approprié à chaque état, à chaque classe ; — l’intérêt, qui signifie les diverses manières de se procurer des moyens d’existence ; — l’amour, qui résume en lui le mariage et la famille, — et la délivrance finale, but suprême de la vie humaine, aspiration incessante de l’âme vers la Divinité créatrice.

Cette harmonie parfaite entre les deux grands pouvoirs de l’état dura dans l’Inde autant que le règne de Prithou, et elle porta les fruits heureux que nous venons de signaler. Après lui, les légendes flétrissent des princes qui tentèrent de déplacer un équilibre toujours difficile à maintenir, et s’efforcèrent de faire pencher la balance du côté de la puissance temporelle. La liste en est nombreuse ; je ne citerai que ceux dont l’histoire peut nous fournir l’occasion de surprendre la pensée brahmanique artistement cachée sous les dehors d’un conte merveilleux.

D’abord c’est le roi Nahoucha, qui s’était rendu célèbre par ses conquêtes. Il avait soumis la terre, et comme on le nomme aussi Deva-Nahoucha, quelques auteurs l’ont identifié avec le Dio-nysus des Grecs. Enivré de sa puissance, il trouva magnifique de faire porter son palanquin par une centaine de brahmanes. Ceux-ci, peu habitués à un semblable métier, marchaient d’un pas inégal et comme à contre-cœur. Pour les faire avancer plus vite, Nahoucha frappa du pied la tête de l’un d’entre eux, le sage Agastya, en lui criant : Sarpa, sarpa, c’est-à-dire, avance, avance ! Et le solitaire, que ses austérités avaient rendu puissant, répondit par ce même mot, qui a aussi la signification de serpent. Tout aussitôt le grand roi, changé en reptile, se mit à ramper vers les monts Himalaya, où il attendit durant bien des siècles la venue du héros divin qui devait lui rendre la forme, humaine et lui ouvrir la porte des cieux.

Qu’il s’agisse encore cette fois d’un prince déposé par les brahmanes pour avoir tenté de s’élever au-dessus d’eux, et qu’il y ait une donnée historique sous ce conte de fée, le plus simple bon sens suffit à le reconnaître ; mais sous cette forme merveilleuse l’Hindou ne saisit qu’une chose : la puissance du grand solitaire, qui par sa malédiction transforma en bête un roi triomphant. Qu’un prince se garde bien de mépriser un brahmane et de lui mettre le pied sur la tête — telle est la moralité de ce récit. Qu’il se garde aussi de lui disputer le haut du pavé, comme nous dirions dans notre langage sans grâce ni poésie, car il lui arriverait ce qui advint au roi Saodâça de honteuse mémoire.

Le roi Saodâça avait acquis, lui aussi, beaucoup de gloire et de renommée. Un jour, étant allé à la chasse, il perça de ses flèches une foule de daims, de gazelles, de sangliers ; il s’oublia dans la forêt, et le temps du sacrifice se passait, si bien que ce prince, tourmenté par la faim et la soif, se hâtait de regagner la ville. Au milieu de la route, fort étroite en cet endroit, il se trouva face à face avec un solitaire du nom de Çaktri. « Retire-toi de ma route, lui dit le roi, » et le solitaire lui répondit pour le calmer avec une voix douce : « La route m’appartient, grand roi ! Telle est la loi éternelle. Un roi, dans toutes les circonstances où il s’agit de devoirs réglés par la loi, doit céder le pas au deux-fois-né. » Ils discutaient ainsi à propos de la route, se répondant l’un à l’autre : « Range-toi, range-toi[12] ! » Il va sans dire que le brahmane refusait obstinément de céder le pas au roi ; celui-ci, de son côté, refusait de se retirer par respect pour le solitaire, car il était fort irrité. Enfin, emporté par la colère, le prince frappa de son fouet le solitaire vénérable, qui, tout furieux aussi, s’écria en le maudissant : « Puisque tu me frappes comme si j’étais un râkchasa (un ogre), ô roi dégradé, moi qui suis un ascète, à cause de cela, à partir d’aujourd’hui, tu deviendras mangeur de chair humaine. »

La malédiction prononcée par le solitaire s’accomplit d’une façon toute naturelle, s’il faut en croire le Bhagavat-Pourâna. Le roi Saodâça ayant tué un jour à la chasse un ogre, le frère du monstre, pour venger celui-ci, prit la forme d’un cuisinier et s’établit dans le palais, où il se mit à cuire de la chair humaine[13]. Ainsi, sans le savoir, Saodâça devant anthropophage. Bien plus, ayant rencontré un pauvre brahmane qui mourait de faim, il ordonna à son cuisinier de lui porter à manger. Celui-ci « alla où sont ceux qui exécutent les gens condamnés à mort, et enleva rapidement de la chair humaine, » et après avoir arrangé convenablement un plat de cette nourriture, il l’offrit au brahmane affamé, qui pratiquait de rudes austérités et jeûnait depuis longtemps. Avec l’œil de la science divine, l’austère pénitent reconnut la vérité, et il maudit une fois de plus le roi Saodâça en disant : « Parce qu’il m’a servi une nourriture qu’il est défendu de manger, ce roi dégradé sera saisi d’un insatiable appétit de cette même chair. » Voilà donc le roi maudit pour la seconde fois. Poussé par une faim que rien ne peut calmer, il erre dans la forêt en proie au vertige ; ses facultés morales finissent par s’éteindre, et durant douze années il parcourt le désert, réduit à l’état de bête de proie. À la fin de sa vie, il est désigné par le surnom de Kalmâchapâda (qui a les pieds de diverses couleurs), ce qui indique sans doute que l’usage d’une nourriture abominable ou d’une chair immonde l’avait rendu lépreux.

À travers cette légende, peu gracieuse assurément, mais qui a son importance, se croise et se mêle un autre récit relatif à la lutte de deux célèbres brahmanes de l’antiquité, qui se disputaient avec acharnement l’office de sacrificateur à la cour du roi Saodâça. Celui qui l’avait emporté, Viçvâmitra, est représenté comme assistant le malheureux roi dans sa folie et profitant de son autorité pour faire dévorer par un tigre les cent fils de son rival Vacichtha[14]. Privé de ses fils, ce dernier s’abandonne au désespoir, il veut se tuer sans même songer à se venger de son ennemi ; mais voilà que la nature entière semble conspirer pour l’arrêter dans son dessein et lui conserver la vie. « Il se précipita du sommet du mont Mérou[15], mais il tomba sur un rocher de cette montagne comme s’il fût tombé sur un amas de coton. Et comme il n’était point mort de cette chute, il entra dans un feu allumé au milieu de la grande forêt, le bienheureux ! Mais quoiqu’il fût bien enflammé, ce feu, il ne consuma point le solitaire ; tout aussitôt ce feu si resplendissant devint froid. Puis, apercevant l’océan, le grand solitaire, en proie à la douleur, s’attacha une pierre au cou ; devenu plus pesant, il tomba donc au milieu des eaux, mais par le mouvement rapide des flots de l’océan il fut déposé sur un endroit solide, ce grand solitaire, et alors il s’en alla vers son ermitage désolé. Or, ayant vu l’ermitage que n’animait plus la présence de ses enfans, le solitaire en sortit aussitôt, poursuivi par le chagrin. Il aperçut une rivière remplie à la saison des pluies d’une eau nouvelle, et qui emportait des arbres de bien des espèces, nés sur ses rives, en grand nombre. Et de nouveau lui vint cette pensée : Que je me plonge dans cette onde ! Ainsi pensait-il, tant il était accablé de douleur. Alors, avec des cordes, il se lia fortement, le grand solitaire : dans l’eau de la rivière profonde, il se plongea, en proie à la douleur ; mais la rivière, ayant coupé ses liens et mis à sec le solitaire, le rejeta dégagé des cordes qui l’attachaient. Dégagé de ses liens, le grand sage prononça ce mot : Vipâça (sans lien), et il appela de ce nom la rivière, le grand ascète[16] ! Il pensait de nouveau à son chagrin et ne restait en paix nulle part ; il s’en alla donc à travers les montagnes, les rivières et les étangs. Et de nouveau, ayant aperçu une rivière, fille de l’Himalaya, terrible, et qui nourrit de redoutables alligators, il se jeta dans son courant. L’excellente rivière remarquant que ce brahmane avait l’éclat du feu, se sépara en cent rameaux ; c’est pourquoi on la connaît sous le nom de Çatadrou, c’est-à-dire qui a cent branches[17]. S’étant vu rejeté sur la rive une fois encore : Je ne puis pas mourir ! dit-il, et il s’en retourna dans son ermitage. »

Comme la nature a bien reconnu son maître dans ce brahmane, et comme elle craint d’attirer sur elle les malédictions en l’aidant à s’ôter la vie ! Il y a un grand fonds de mélancolie dans ces quinze strophes du Mahâbhârata que nous venons de traduire : la douleur ne fait donc pas mourir ! Il en ressort aussi cette grande et profonde pensée, que l’homme n’a pas le droit de disposer de l’existence que Dieu lui a donnée. Après avoir erré longtemps à l’aventure, Vacichtha, le grand solitaire, s’approchait de son ermitage, le cœur navré. Tout à coup une voix frappe son oreille, une voix pareille à celle de son fils aîné, récitant sur le même ton et avec le même accent les prières du Véda. Le vieillard se trouble. — Qui donc me suit ainsi ? demande-t-il avec surprise, et la veuve de ce fils tant pleuré, jadis dévoré par un tigre, lui apprend que c’est son petit-fils qui étudie dans la solitude les textes sacrés. « Ah ! s’écrie alors le solitaire, j’ai donc une postérité, je ne veux plus mourir ! » La tendresse paternelle, l’amour extraordinaire que les Hindous portent à leurs enfans se résume dans ces simples paroles qui sortent du cœur. Tout à coup le roi qui parcourait ces lieux déserts, en proie à la plus horrible folie (Saodâça le Maudit), parut auprès de l’ermitage. Chacun fuyait sa présence. Au moment où il s’élançait comme pour dévorer la bru et le petit-fils du sage Vacichtha, celui-ci marcha droit à sa rencontre et l’arrêta court rien qu’en prononçant le monosyllabe Om[18]. Puis, l’ayant aspergé avec une eau rendue efficace par la vertu d’une formule magique, il délivra le prince de la malédiction qui pesait sur lui. « Alors, dit en terminant la légende, le roi illumina de sa splendeur la forêt ; comme le soleil teint de ses rayons les nuages du crépuscule. »

Cette scène d’exorcisme, racontée avec simplicité et avec une foi parfaite, nous rejette en plein moyen âge. Saodâça, roi ensorcelé, prince changé en loup-garou, devenu la terreur du pays par suite d’un gros péché, s’arrête dompté par la voix d’un ermite qui le rappelle à son premier état en l’aspergeant d’eau sainte. C’est par ces côtés à la fois surnaturels et humains, par ce merveilleux où domine toujours l’idée religieuse, que la poésie indienne nous touche de plus près qu’aucune autre. L’Europe a longtemps pris goût à des récits de ce genre, et pour les lui faire oublier, il a fallu qu’une antiquité moins lointaine, plus parfaite dans ses productions littéraires, plus païenne aussi dans ses tendances, lui fût remise sous les yeux. Les poètes grecs ont parlé à des hommes qui avaient au suprême degré le sentiment du beau, à des intelligences d’élite, devenues délicates à force de culture. Les brahmanes, qui dogmatisaient toujours, adressaient leurs enseignemens à un peuple d’enfans condamné à rester en tutelle, avide d’entendre et de connaître, mais facile à séduire par le prestige des images et ne demandant jamais le mot de l’énigme. Les premiers aimaient à peindre la vie sous ses plus brillans aspects, à montrer l’homme luttant contré la destinée pour atteindre à la renommée et à la gloire, pour être appelé grand dans les siècles à venir. Les seconds, accablés par le sentiment des peines de l’existence, dominés par une nature trop forte, trop difficile à dompter, contractaient le dégoût des choses de ce monde : de là l’idée du renoncement, le besoin de se dépouiller par avarice des biens qui doivent nous quitter un jour, sans prendre soin de la postérité. Il y a donc dans les enseignemens du brahmanisme de l’ennui mêlé à de l’irritation, un parti-pris de dédaigner et de mépriser ce qui est grand en apparence, d’abaisser les rois au profit des ascètes et des solitaires ; il y a enfin ce fonds de mélancolie insurmontable que tous les rêveurs trouvent dans leur âme, et qui se trahit dans leurs discours. Et à l’appui de cette assertion, citons en passant des stances curieuses qui prouvent combien la vieillesse, si en honneur chez les Grecs, paraît aux sages de l’Inde peu digne d’envie et pleine de tristesse, même dans l’âge d’or !

« Quand fut terminé le terrible combat des dieux contre les titans, Indra[19] devint le roi suprême des trois mondes. — Le nuage verse partout la pluie, les grains excellens poussent en abondance, les créatures pleines de santé et très attentives à leurs devoirs pratiquent soigneusement la justice. — Tous les hommes sont dans la joie, et solidement établis dans la pratique de leurs devoirs. Or, voyant toutes les créatures dans la joie, il fut rempli d’allégresse, lui aussi, le roi des dieux, et, monté sur son éléphant, il se met à considérer toutes ces créatures. — Il regarde les ermitages semés en divers lieux, les diverses rivières qui fécondent les pays, les villes qui s’accroissent, les villages et les pays semés d’habitans, — les rois habiles à protéger leurs sujets et voués à la justice, les puits, les fontaines publiques, les étangs, les lacs, les réservoirs, — fréquentés par de nombreux deux-fois-nés pieux et purs comme Brahma. S’abattant sur cette terre souriante, Indra arrive en un pays charmant, fortuné, tout ombragé d’une foule d’arbres, dans la région de l’est, gracieuse et voisine de l’océan. — Là est un ravissant ermitage où vivent en paix les gazelles et les brahmanes, et dans ce charmant ermitage le roi des dieux aperçoit un solitaire nommé Vaka[20]. — Grande fut la joie de Vaka lorsqu’il aperçut le dieu, et il lui témoigne son respect en lui offrant de l’eau pour laver ses pieds et un siège pour s’asseoir, ainsi que des fruits et des racines. — Tranquillement assis, le dieu qui accorde les dons, le dieu des trois mondes, adressa cette question au solitaire : Tu as vécu déjà plus de cent mille ans, ô toi qui es pur ! Dis-moi, brahmane, quel est le chagrin de ceux qui vivent longtemps ? — Le solitaire répondit : Vivre avec ceux qui ne nous aiment pas et demeurer privé de ceux qui nous aiment, être en contact avec les méchans, voilà le chagrin de ceux qui vivent longtemps. — Perdre ici-bas ses fils, ses femmes, ses parens et ses amis, être à la merci des autres, cela n’est-il pas un chagrin plus cruel encore ? — Non, je ne vois rien de plus navrant dans les trois mondes que l’homme privé de ses biens et devenu un objet de mépris pour les autres ! Dans une bonne famille naissent des gens méprisables, la race des gens de bien se détruit, le mal pénètre et le bien s’éloigne : voilà ce que voient ceux qui vivent longtemps. Et toi-même, ô dieu, qui en es témoin, tu vois comment les mauvaises races qui s’augmentent se substituent aux bonnes races. Ceux qui sont nés dans une bonne famille s’affligent d’être à la suite et sous la dépendance des gens infimes et dépravés, et par les riches les pauvres sont méprisés ; qu’y a-t-il de plus cruel ? Et dans le monde on voit cet état de choses contraire à la justice s’étendre partout ; les ignorans se montrent, et ceux-là s’affligent qui sont clairvoyans ! Il apparaît tout plein de misère et de chagrin, ce monde des hommes où je suis[21] ! »

Le vieillard qui parle ainsi n’est pas précisément le laudator temporis acti du poète latin ; il parle au nom de la caste brahmanique découragée et qui désespère de l’humanité. La perfectibilité humaine ne lui apparaît point comme un espoir consolant, comme un doux rêve. Le temps arrive où la race indienne, plus civilisée, cédant à l’amour du luxe, méprisera cette science de soi-même, cette richesse que le sage emporte avec lui, et d’autres richesses seront à tout prix recherchées par les hommes. Mais enfin quelle joie reste au vieillard qui survit à son siècle et n’attend plus rien de l’avenir ? C’est Indra qui adresse cette question au solitaire, et celui-ci répond : « Celui qui, à la huitième ou à la douzième heure, fait cuire l’herbe sauvage en sa demeure, sans le secours de faux amis, ne goûte-t-il pas une grande joie ? Là où les jours passent dans la joie sans qu’on les compte, on n’appelle pas cela un grand repas ; il y a pourtant de la joie, ô Indra, à préparer dans sa cabane l’herbe des champs. Cueillis de ses propres mains et sans avoir recours à personne, le fruit, l’herbe des champs, cela est bon et ne sent point la misère, mangé dans sa propre maison. — Mais pour celui qui le prend chez autrui, et toujours sous le poids du mépris, le repas le mieux accommodé ne vaut rien ; ainsi en ont jugé les sages. — Qu’il soit changé en un esprit impur, celui qui souhaite manger la nourriture d’autrui ; malheur à lui, pour avoir mangé ce qu’un cœur dur lui accorde à regret ! Mais l’excellent brahmane qui, après avoir offert de la nourriture à des hôtes et aux mânes des ancêtres, en mange les restes, ne goûte-t-il pas une grande joie ? »

Je supprime la conclusion, qui est tout-à-fait inattendue, et sans aucune connexion avec ce qui précède, Car elle proclame qu’il faut toujours donner au brahmane, à celui qui n’a besoin de rien ! Cette misanthropie, cet amour de la pauvreté, un peu affecté, et qui sent son Diogène, cet ennui de la vie et ce dédain des hommes, qui auraient convenu à Héraclite et aussi à Jean-Jacques, ce n’est point dans un livre de morale que j’en trouve la glorification, mais bien dans une épopée héroïque. Doit-on s’étonner, après cela, que les Grecs, amis de la gloire, aient si rapidement pénétré au cœur de l’Inde ? Alexandre s’inspirait d’Homère ; Porus, s’il lisait quelque chose, ne pouvait étudier que des histoires qui toutes tendaient à rabaisser le héros pour élever bien haut le solitaire contemplatif. Veut-on savoir au juste ce que vaut, ce que pèse un roi dans la balance des brahmanes ? Une légende puisée à la même source, — le Mahâbhârata, — nous l’apprendra sous la forme d’un apologue touchant et gracieux.

Agni, dieu du feu, et Indra, dieu de l’éther, désirait savoir ce que valait un certain roi nommé Civi, descendirent sur la terre. Le premier avait pris la forme d’une colombe, le second celle d’un faucon. La colombe, comme pour échapper aux serres de l’oiseau de proie, s’alla réfugier dans le giron du roi Civi, alors assis sur son trône. Le prêtre officiant qui se tenait auprès du prince dit à celui-ci : « C’est pour sauver sa vie et par crainte du faucon qu’elle est arrivée vers vous ; elle demande à vivre, accordez-lui ce qu’elle veut, et faites qu’elle échappe, car la mort d’une colombe est un grand crime, ont dit les sages. » À son tour, la colombe apprend au roi qu’elle est un étudiant brahmane, versé dans la connaissance des saintes écritures, un novice chaste et sans péché qui est venu se jeter dans les bras du prince pour échapper aux poursuites de l’ennemi ; « Ne me livre pas, n’abandonne pas au faucon le deux-fois-né caché sous l’apparence d’un oiseau timide. » Là-dessus, le faucon prit la parole : « Je suis dans mon droit, j’agis conformément à ma nature. Dans l’ordre des naissances et dans la classe des êtres, j’ai la priorité sur cette colombe. Puisqu’elle est entre tes mains, tu ne dois pas me faire obstacle. » Le roi éprouvait un grand embarras, car les deux oiseaux avaient parlé fort raisonnablement l’un et l’autre. Cependant il se mit à dire tout à coup : « Non, il ne pleut point en la saison des pluies, non, la semence confiée à la terre ne pousse pas en son temps, pour celui qui livre à son ennemi, un être frappé de crainte et réfugié près de lui, et il n’obtiendra pas d’échapper à son tour à l’heure du danger. La créature née sous une forme chétive est toujours molestée, car ses parens ne suffisent pas à la protéger. Celui qui livre à son ennemi un être frappé de crainte et réfugié près de lui, non, il ne verra point son offrande agréée par les dieux ! Il se nourrit de folie, et il tombera bien vite du monde des deux, celui qui livre à son ennemi un être frappé de crainte et réfugié près de lui, car les dieux, et Indra le premier, le frapperont avec la foudre. De la chair de buffle cuite avec du riz, voilà ce que je vais te faire servir au lieu de la colombe. Dans le lieu qui te plaira, ô faucon, cette viande te sera portée par ceux qui l’auront préparée.

« — Non, réplique l’oiseau de proie, ce n’est point du buffle que je veux ; je demande la chair de cette colombe, ni plus ni moins. Les dieux me l’ont livrée en pâture aujourd’hui. En l’absence de tout autre oiseau, livre-la-moi !

« — Ce sera la chair de buffle, et nulle autre, que mes gens vont t’apporter, reprit le roi. Ils verront comme je suis miséricordieux envers celui qui est en proie à la crainte, et ils te conduiront près de moi, de peur que tu ne fasses du mal à cette colombe. J’abandonnerais la vie plutôt que de livrer la colombe, car elle est inoffensive, je le sais bien, ô faucon ! Et toi, n’agis pas selon tes instincts pervers, ô doux oiseau, car d’aucune façon je ne te livrerai la colombe ! Mais afin que les êtres qui vivent de chair soient satisfaits de ma manière d’agir, et qu’ils me célèbrent par leurs louanges, afin que je puisse aussi te contenter, parle, dis-moi ce que tu veux, et je le ferai !

« — De ta cuisse droite, ô roi, enlève un morceau de chair égal en poids à la chair de la colombe, dit le faucon ; de cette façon, celle-ci sera sauvée ; les êtres qui vivent de proie célébreront tes louanges, et je serai satisfait. » — Le roi, ayant enlevé de sa cuisse droite un morceau de sa chair, le plaça dans une balance ; mais la colombe pesait davantage. Il ôta un second morceau de sa chair, et la colombe pesait encore davantage ; puis, ajoutant toujours, il finit par mettre son corps tout entier dans la balance, et la colombe pesait encore davantage. Ainsi le roi monta de sa personne sur le plateau, et il agit sans détour. Le faucon, qui était Indra, ayant vu ce qui se passait, s’écria : Il est sauvé !… et il se perdit dans l’espace[22]. »

Parce qu’il est inoffensif, chaste et instruit dans la connaissance des textes sacrés, l’étudiant brahmane l’emporte sur le roi juste, fidèle à sa parole, voué à la protection des opprimés. Les dieux ont pris la peine de se métamorphoser en oiseaux et de descendre sur la terre pour faire éclater cette vérité dans tout son jour. Dans cet apologue, l’enseignement est direct, mais tempéré par la douceur et la simplicité du langage. Rarement le brahmanisme condescend à modérer l’âpreté de sa doctrine. On le voit d’ordinaire s’emparer hardiment des plus vieilles traditions qui se rapportent aux cataclysmes anciens ou aux grands phénomènes de la nature et les faire servir à sa cause. Ainsi les grands sages, les saints des premiers temps, aïeux des brahmanes répandus par toute l’Inde, ont commandé aux élémens, avalé la mer d’une seule gorgée, abaissé des montagnes, changé en bêtes les rois orgueilleux ; ils ont fini par se loger dans les constellations, demeures privilégiées des grandes âmes, et que la Grèce, avec ses instincts de gloire, réservait à ses héros et à ses héroïnes. Or cette puissance surnaturelle dont ils étaient remplis, c’était par la méditation accompagnée des plus rudes austérités que les sages parvenaient à l’acquérir, c’était par cette foi qui transporté les montagnes, selon le mot de l’Écriture, mais avec cette différence qu’ils travaillaient à l’acquérir dans le dessein de se venger, de nuire à leurs semblables et de faire trembler les créatures devant eux.


IV.

L’existence des feux sous-marins, qui sortent du fond de l’océan, et celle des volcans, plus facile à constater, sont des phénomènes qui n’ont point échappé à l’observation des Hindous. La flamme qui couve sous la neige des monts et celle qui éclate tout à coup du sein des eaux leur ont paru exprimer à merveille le feu de la colère qui jaillit de l’âme du sage au cœur froid, aux passions calmées. Ils y ont vu aussi quelque chose qui ressemblait à la lutte des deux élémens opposés ; mais, au lieu de chercher à expliquer le phénomène par des causes naturelles, ils l’ont pris pour texte de l’une de ces légendes terribles qui ont consacré pour toujours la puissance surnaturelle des brahmanes. Cette légende a pour héros un sage des temps fabuleux nommé Aorva (le feu sous-marin) ; je la cite en abrégeant.

Jadis vivait un roi nommé Kritavîrya, qui avait pour sacrificateurs des brahmanes de la race de Bhrigou, à qui il donnait de l’argent et des richesses en abondance. Le roi étant mort, ses parens héritèrent de ce qu’il possédait ; mais ils apprirent qu’il y avait chez les descendans de Bhrigou beaucoup de richesses, et voilà toute cette famille royale qui va vers les brahmanes sacrificateurs pour leur réclamer ce qu’ils ont. Quelques-uns des fils de Bhrigou cachèrent dans la terre leur trésor ; d’autres le confièrent à des brahmanes comme eux, craignant qu’il ne leur fût enlevé par les fils de rois ; d’autres encore donnèrent quelque argent aux princes, selon qu’ils le demandaient, et comme pour montrer qu’il ne leur restait plus rien. Cependant, l’un des guerriers s’étant mis à fouiller le sol sans façon dans la demeure d’un de ces brahmanes, le trésor fut découvert, et les princes en colère tuèrent à coups de flèches ces excellens fils de Bhrigou qu’ils auraient dû protéger. Or, ceux-ci étant mis à mort, leurs femmes se réfugièrent dans une inaccessible montagne de l’Himalaya. L’une d’elles, tout effarée, cacha dans une de ses cuisses un enfant qu’elle portait en son sein. Avertis par l’une de ces femmes, les guerriers revinrent pour tuer cet embryon ; mais à peine avaient-ils aperçu la brahmanie toute resplendissante de son propre éclat, que l’embryon brisa la cuisse de celle-ci et parut au jour, aveuglant les guerriers comme le soleil l’eût fait en plein midi. Alors, privés de la vue, ils errèrent dans les cavernes des montagnes ; alors, en proie au trouble et ne voyant plus, ces rois, qui voulaient recouvrer la vue, implorèrent l’irréprochable veuve du brahmane. Et à cette bienheureuse ils dirent, ces rois qui perdaient l’esprit, ces rois éclipsés, abattus par le chagrin, pareils à des feux dont la flamme est éteinte : « Par ta faveur, ô bienheureuse ! que la race des guerriers rouvre les yeux, et nous irons loin d’ici, tous ensemble, renonçant à nos œuvres perverses[23] !… »

Si le poète qui a recueilli cette légende avait pris soin de bien marquer le lieu où se trouvent cette montagne et ces cavernes, il ne serait pas impossible qu’on y découvrît la trace de quelque mine anciennement exploitée. Le mot bhrigou signifie précipice, et aussi le sommet aplati d’une montagne. Ce fœtus caché dans la cuisse de la brahmanie ressemble fort à un beau diamant que la fugitive emportait en fuyant la colère des rois. Ceux-ci pourraient bien être aussi quelques princes aventuriers et pillards qui, après avoir enlevé de grandes richesses accumulées par des brahmanes habiles dans l’art de découvrir les pierres précieuses, s’égarent dans les cavernes dont ils ne peuvent retrouver l’issue ; mais ce que nous poursuivons nous-mêmes, ce n’est pas le mot de l’énigme, enfoui sous la poussière des siècles comme le trésor caché dans la demeure d’un descendant de Bhrigou, et qui excita la cupidité des fils de rois : contentons-nous de suivre l’idée brahmanique qui se montre au grand jour, et reprenons la légende.

« Ce n’est point moi qui vous ai volé vos yeux, répliqua la brahmanie ; je ne suis point en colère : c’est cet enfant. Ce fils de Bhrigou s’irrite contre vous aujourd’hui… C’est lui en vérité qui, furieux de la mort de son père, veut vous tuer à son tour ; c’est lui qui par son éclat divin vous a tous aveuglés. Adorez-le, adorez mon fils Aorva, et, satisfait de vos hommages, il vous délivrera de la cécité. — Et les rois lui dirent : Calme-toi (prasîda) ! Et Aorva leur accorda la faveur de se calmer. De là vient qu’on l’a nommé dans les mondes Prâsada (calme et faveur). Son vrai nom était Aorva (feu sous-marin). » Quand les rois furent partis après avoir recouvré la vue, le jeune solitaire descendant de Bhrigou songea à détruire les mondes pour se venger. Le voilà qui se livre à des austérités terribles, par lesquelles il consume les mondes, et avec eux les dieux, les titans et les hommes, cherchant ainsi à réjouir ses ancêtres ; mais les ancêtres du solitaire descendent vers lui et disent : « Nous avons vu la puissance de ton éclat terrible, ô Aorva, notre fils ! Calme-le, restreins cette colère qui t’anime contre les mondes. Au temps où nous étions tous sans maîtres, occupés de cette pensée, nous autres, fils de Bhrigou, nous ne perdions pas de vue la destruction de ces guerriers qui pratiquent le meurtre. Lorsque par la suite des âges le malheur nous a atteints, c’est nous qui l’avons reçue, cette mort que nous voulions donner aux guerriers. Ce trésor que l’un d’eux a déterré dans la demeure d’un Bhrigou est devenu un gage d’inimitié entre nous et les guerriers : il n’a servi qu’à exciter leur colère ; mais que nous importent les trésors, à nous qui ne cherchons que le ciel, puisque d’ailleurs nous avons le contrôle absolu sur tous ces biens, la puissance qui procure les richesses ? La mort même ne peut pas tout nous prendre, et voilà le conseil que nous te donnons : celui qui détruit les créatures émanées du créateur n’obtient pas les mondes célestes… Et ce que tu fais ne nous est pas agréable. Renonce à ce dessein criminel de détruire les mondes ; ne cause pas la mort des guerriers, nos ennemis ; renonce à cette colère qui ternit et efface l’éclat de tes austérités et ta propre splendeur. »

« — Et moi, je vous réponds, ô mes ancêtres, reprit Aorva, que le vœu fait par moi, dans ma colère, de détruire les mondes, ne peut rester sans effet. Cette promesse faite dans ma colère, je ne puis, je n’ose l’annuler. D’ailleurs cette fureur, même concentrée, brûlera les mondes comme le feu consume la forêt. Celui qui veut retenir les effets d’une colère légitime, ce mortel-là n’a plus la force d’en garantir la triple classe des êtres. Celui qui dompte les êtres indisciplinés peut cependant sauver ceux qui restent dociles. Donc que ma fureur, appliquée dans ses justes limites, se tourne seulement contre les rois qui veulent tout subjuguer !… Voyant que mes ancêtres n’avaient pu se délivrer du joug de ces rois, maîtres absolus et puissans, j’ai cru qu’il était bon de pratiquer ces rudes austérités ; de là cette colère qui m’anime, car je suis le maître des mondes… »

« — Ce feu né de la colère qui veut sortir de toi pour ruiner les mondes, répondirent les ancêtres, lâche-le dans les eaux, car les mondes reposent sur les eaux. Tous les sucs de la terre sont faits avec les eaux, et tout le monde est composé d’eau ; qu’il réside, si tu y consens, au milieu de la grande mer, ce feu de ta colère, consumant les eaux, car les mondes sont faits d’eau. » — « Et ce feu de sa colère, Aorva le lâcha dans la demeure du dieu des eaux, et celui-ci l’appliqua au grand Océan. Changé en une grande tête de cheval, — ceux qui connaissent le Véda savent bien cela, — le dieu vomit de sa bouche ce feu, et boit les eaux au milieu du grand Océan. »

La vengeance du solitaire qui ne peut pardonner aux rois le meurtre de ses aïeux et maudit les guerriers avides de conquêtes, insatiables dans leur soif du pouvoir, cette flamme de la puissance brahmanique prête à tout consumer, voilà donc qu’elle change de forme tout à coup. Le terrible solitaire disparaît après avoir lâché le feu de sa colère, et il ne reste plus que la bouche d’un volcan dont les laves brûlantes menacent de détruire la terre entière. Si l’on veut, c’est la terre elle-même toute chaude encore au sortir des cataclysmes d’une époque lointaine et sans histoire. La mer, la grande mer s’avance, qui refroidit les continens, éteint les laves, et, pénétrant jusqu’au cœur de la terre, engloutit ces foyers incandescens ; elle ne s’émeut point de ces feux sous-marins, de ces chevaux aux bouches béantes qui lancent çà et là par momens leurs jets de flammes. Telle est au fond l’idée de cette légende, et si je m’y suis arrêté un peu longuement, c’est qu’elle m’a paru fournir un exemple remarquable de ces traditions cosmiques semées dans les poèmes épiques de l’Inde, sans motif apparent et comme des hors-d’œuvre. Ainsi jetés à travers le récit, ces épisodes rendent intraduisibles les grandes épopées qu’ils surchargent et embarrassent ; ils arrêtent la marche de l’action principale et déroutent le lecteur, malgré l’intérêt qu’ils présentent à un autre point de vue. On ne peut dire pourtant qu’ils soient inutiles ou indignes d’être étudiés. Indépendamment des beautés du style et de la grandeur des images, ces récits ont le mérite de donner beaucoup à penser : ils s’élèvent fort au-dessus, de la fable proprement dite par leurs qualités, et même par leurs défauts. Leur défaut le plus ordinaire, ce serait cette exubérance de fantaisie et d’imagination à laquelle obéissent les poètes indiens, et qui les porte à placer un drame, à faire agir des personnages à travers le temps et l’espace, sans aucun souci de la réalité, dès qu’un cadre se présente à leurs yeux. Ainsi la lutte des brahmanes contre les guerriers ne peut être d’aucune manière contemporaine de la lutte des deux élémens, l’eau et le feu ; tout au plus en serait-elle l’image et comme la suite. Prenons-la sous la forme où elle se présente ici, et nous y trouverons une allusion à un fait historique. Le mystérieux personnage nommé Bhrigou, aïeul des brahmanes pillés et tués par les rois, passe pour avoir été le premier législateur des Indiens. Il enseigna aussi aux hommes le véda de l’arc, c’est-à-dire l’art de combattre selon la mode du temps. Cette science, les guerriers la pratiquèrent avec ardeur, avec une supériorité qui les rendit fiers, orgueilleux, et finalement plus forts que les brahmanes, fils de Bhrigou. Ceux-ci en vinrent à regretter le don fatal de la science des armes, que leur aïeul avait enseignée au monde, et qui était devenue l’héritage exclusif des rois. Ils s’en vengèrent par la malédiction lancée contre les guerriers, par des conspirations contre les princes rebelles à leurs enseignemens, par la poésie même, dont ils se firent une arme terrible, car ils surent s’en servir toujours pour exalter leur puissance aux dépens de celle de leurs rivaux.

Ainsi s’altéra et s’obscurcit dans l’Inde l’histoire des choses et celle des hommes. La fable, traitée avec un art admirable, fut comme un grand fleuve où l’on vit rouler confusément ce que les Aryens savaient touchant la création, les premiers âges du monde, et les faits les plus importans de leurs annales. L’action demeura subordonnée à la pensée ; l’homme, le roi, le héros, s’absorbèrent dans l’humanité, à peine distincte de la collection des êtres organisés qui peuplent la terre, le ciel et les eaux, presque identifiée avec ce monde mobile et immobile qui est sorti de Brahma au jour de la création, et qui doit rentrer en lui au jour de la destruction universelle. Le génie indien s’égara dans la rêverie ; au lieu d’horizons réels, aux contours bien arrêtés, les descendans des Aryens n’eurent devant eux et derrière eux que des perspectives fuyantes, troublées par le mirage. Le brahmanisme, après avoir protégé contre la barbarie, qui la pressait de toutes parts à son arrivée sur ce sol de l’Inde, la jeune et vive nation confiée à ses soins, ne s’occupa plus que de l’établir dans des lois immuables et de se constituer lui-même dans son indépendance et dans son inviolabilité. Les regards tournés vers le passé, il tira de tout ce qu’il savait les élémens de sa propre histoire, — histoire fantastique, pleine de symboles, d’allusions obscures, de faits dénaturés ou présentés sous un faux jour. Le peuple ébloui regarda avec une admiration mêlée de terreur ces figures lumineuses des anciens sages que l’on faisait briller à ses yeux. Peu à peu la caste des brahmanes, qui allait en se multipliant, berça dans les doux rêves de son imagination tous les peuples soumis à la tradition védique ; elle les engourdit dans un sommeil léthargique. La société indienne ne connut point ces élans, ces ardeurs subites, ces réveils soudains, qui font sortir les nations de leurs frontières et les portent à se mêler au moins pour un temps au reste du monde. Les brahmanes façonnèrent à leur image et selon leur convenance ce monde à part qui s’appelle l’Inde et qui occupe la plus belle partie de l’Asie. Pareille aux lianes qui envahissent l’un après l’autre tous les arbres d’une forêt tropicale, la caste des prêtres, qui était aussi celle des penseurs et des poètes, étendit partout ses rameaux, enveloppant à la fois les arbustes chétifs et les plus hauts palmiers, dominant les rois et les gens des basses classes. La forêt parait verte encore, on la dirait pleine de sève ; regardez de plus près : ce feuillage qui la couvre de son réseau, c’est celui de la liane, qui balance au vent du soir ses rameaux sans fruits, mais tout chargés de fleurs aux mille nuances dont le parfum pénétrant donne le vertige.

Théodore Pavie. xxxxxxx
  1. Vol. II, liv. IV, chap. 8 de la traduction de M. Eugène Burnouf ; voir aussi le Vichnou-Pourâna de M. Wilson, p. 54 et suiv.
  2. Gnome, esprit malin qui garde les jardins et les trésors du dieu des richesses, Kouvera. Selon toute apparence, les Aryens donnèrent ce nom et celui de râkchasa, ogre, à des montagnards de l’Inde dont la férocité les épouvantait. La légende raconta que ces deux races malfaisantes descendaient de Khaça, et il se trouve que ce nom est celui d’une contrée montagneuse du nord de l’Inde. Remarquons en passant que le mot ogre dérive du sanscrit ougra, terrible, et comme il nous est venu avec les contes de fées, on est moins surpris de rencontrer dans les monts Himalaya le premier type du monstre qui se nourrit de chair fraîche.
  3. Au lieu d’un mariage, il vaut peut-être mieux entendre une alliance entre les deux races, et l’adoption par les Aryens de quelques pratiques d’un culte étranger.
  4. Bhagavat-Pourâna, trad. de M. Eugène Burnouf, vol. II, liv. iv, chap. 17.
  5. Manou, liv. vii, stance 47.
  6. Dans la carte de l’Inde ancienne publiée par M. Ch. Lassen à la suite de son Indische Alterthumskunde, les Nichadas sont placés aux lieux qui sont devenus la province de Mâlwa. Dans cette province en effet, il existe encore beaucoup de Bheels nommés aussi Nichadas, tribus sauvages, qui affirment avoir de tout temps possédé la partie montagneuse du pays. « C’est, une race de petite taille et de misérable apparence (diminutive, wretched — looking race), mais capable de supporter de grandes fatigues. — Hamilton’s East India Gazetteer.
  7. La même chose arriva à la mort de Nimi, roi de la race solaire, que le terrible brahmane Vacihtha avait fait périr par ses malédictions. Quand il eut cessé de vivre, les sages agitèrent son corps, et ainsi fut produit un prince que l’on nomma Djanaka (progenitor), parce qu’il était né sans père (Vichnou-Pourâna, traduct. de M. Wilson). Il s’agit probablement ici d’une élection de roi. Djanaka, beau-père de Râma, fut un chef de dynastie, un roi choisi dans une nouvelle famille. Ce Nimi est, ainsi que Véna, cité parmi les cinq rois qui se perdirent par leur manque de sagesse, selon Manou (livre vii, stance 41).
  8. La longueur du bras est le symbole de l’adresse dans le maniement des armes, comme la longueur des jambes est le signe de la rapidité à la course. Ce double caractère se remarque chez les races les plus belles de l’Asie et de l’Europe et même aussi chez les Indiens à peau rouge de l’Amérique, qu’il ne faut pas confondre avec les Indiens olivâtres, trapus, dont la face ressemble a celle des Mongols. Les Hindous estiment qu’un nez est bien formé lorsqu’il s’élance du visage pareil à une mangue, c’est-à-dire également fort dans toute sa longueur, et non pas épaté et trop ouvert, comme celui du Chinois, du nègre, etc.
  9. Bhagavat-Pourâna, vol. II, livre iv, chap. 16.
  10. C’est le pays compris entre l’Himalaya, les monts Vindhyas, qui séparent l’Inde centrale du Dekkan, le confluent du Gange et de la Djamounâ, et les sables au nord-ouest de Delhy. Voir Manou, livre ii.
  11. La stance 322 du livre ix.
  12. Mahâbhârata, vol. Ier, Adiparva, lect. 176, p. 243.
  13. Bhagavat-Pourâna, vol. III, liv. ix.
  14. Ce qui signifie sans doute qu’il lança contre les enfans de son rival une horde, sauvage ou des barbares de la forêt qui les mirent à mort, et non un tigre, qui aurait eu quelque peine à dévorer cent personnes.
  15. Montagne sacrée qui forme le centre du monde, selon les Hindous, et au sommet de laquelle réside Brahma.
  16. Rivière du Pendjab, dans le Lahore, l’Hypasys des historiens d’Alexandre, aujourd’hui Beyah.
  17. Le Zaradras des Grecs, le Héridrus de Pline, la Sutledge de nos jours, l’une des cinq rivières du Pendjab.
  18. Nom mystique de Dieu exprimant l’idée de la triade, ou de trois en un. Ce mot en sanscrit contient trois lettres, a, u (prononcé ou) et m.
  19. Indra est ici le Jupiter tonnant, le dieu de l’atmosphère.
  20. Ce mot désigne aussi le petit héron blanc (ardea nivea), qui aime à se poser, dans l’attitude de la méditation, sur le bord des étangs sacrés.
  21. Mahâbhârata, vol. Ier, chant du Vanaparva, page 680.
  22. Mahâbhârata, chant du Vanaparva, page 683.
  23. Mahâbhârata. — Adiparva, lect. 178, p. 247.