Études sur l’Inde ancienne et moderne/04

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IV.
LES HÉROS PIEUX. — LES PANDAVAS.


I.

Si vous demandez aux habitans de la presqu’île de l’Inde qui a creusé les grottes d’Éléphanta et de Salsette, ils vous répondront : Les fils de Pândou. C’est encore à ces héros des anciens âges que la tradition attribue les magnifiques sculptures des temples souterrains d’Ellora, et tant d’autres débris d’un art puissant et grandiose dont les générations présentes ont depuis longtemps perdu le secret. On essaierait vainement de faire comprendre aux Hindous que les princes fameux dont le Mahâbhârata retrace les malheurs et les vaillantes actions n’ont pu prendre aucune part à l’exécution de ces travaux, puisqu’ils n’ont jamais pénétré jusqu’à la presqu’île. Dans l’imagination de ces peuples naïfs, la vue des grands monumens éveille le souvenir des grands noms de l’antiquité. Il leur semble tout naturel que les héros dont la gloire a rayonné si vivement à travers l’Inde entière y aient laissé partout leur empreinte.

Après Râma en effet, ce sont les Pândavas, ou fils de Pândou, qui tiennent le premier rang dans l’histoire de l’Inde, et leurs noms se retrouvent à toutes les pages de la littérature brahmanique. Ils apparaissent, dans un lointain fort reculé, comme des demi-dieux, comme des guerriers accomplis, amis de la justice, chéris des brahmanes et passés maîtres dans la pratique des armes ; mais ils sont beaucoup plus hommes que Râma. Au moment où ils paraissent sur la terre, on sent que l’âge de fer, — ou l’âge du vice, comme l’appellent les Hindous, — va bientôt commencer. Les Pândavas, tout pieux qu’ils sont, ne sauront point conserver dans leurs cœurs le calme inaltérable qui élève Râma au-dessus des mortels. Entraînés par la fougue des passions, l’amour effréné du jeu les précipite dans toute sorte d’aventures et de malheurs. Sur le champ de bataille, ils se montrent terribles comme Achille, avides de vengeance, loyaux et courtois par momens comme de vrais chevaliers, parfois aussi acharnés à combattre, frappant avec le glaive, avec la massue, avec la hache, et foulant l’ennemi sous les roues de leurs chars. La longue histoire des cinq fils de Pândou et le récit de leurs démêlés avec les cent fils de Dhritarâchtra, leurs cousins, forment le sujet du Mahâbhârata. Une foule de légendes anciennes que les compilateurs y ont rattachées embarrassent l’action et grossissent l’ouvrage au-delà de toute mesure : le poème n’a pas moins de deux cent mille vers. Comment s’orienter dans ce dédale ? Comment suivre à travers cette épopée gigantesque, où tant d’épisodes s’entrecroisent, la marche de tant de guerriers qui se distinguent les uns des autres par des traits essentiels ? Comment surtout donner dans une courte analyse une idée de cette haute poésie, de ces grandes images, de ce style éminemment épique, abondant jusqu’à l’exubérance, toujours animé, toujours soutenu par l’élévation de la pensée ? Un volume ne suffirait point à qui voudrait offrir au lecteur européen une réduction tant soit peu exacte du plus considérable monument littéraire qui existe dans le monde. Je me bornerai donc à étudier la physionomie des fils de Pândou, — comme j’ai essayé de le faire ; pour Râma[1], — au double point de vue de la réalité et de la légende, en cherchant à préciser quel était l’état de la société indienne à cette époque lointaine, et comment le brahmanisme a édifié autour des cinq héros un poème à la fois religieux et militaire.


I. – L’éducation des princes. – Le tournoi

Le Râmâyana est comme une peinture de l’Inde au matin de sa civilisation ; on y respire le calme et la fraîcheur des premières heures du jour. Dans le Mahâbhârata, cette civilisation est arrivée à son midi, elle penche même déjà vers son déclin, et l’on sent que la race aryenne s’est altérée par le contact avec les populations étrangères, comme aussi par l’influence d’un climat violent. Les intérêts humains préoccupent de plus en plus les esprits ; les brahmanes eux-mêmes se trouvent mêlés aux querelles des princes qui se disputent un trône, et comme emportés dans le tourbillon des guerres terribles dont ils sauront encore grandir les proportions en y faisant intervenir les dieux. La poésie épique dans les temps anciens a toujours procédé ainsi. Vyâsa[2], l’auteur présumé du Mahâbhârata, n’a pas agi autrement qu’Homère, seulement, dans l’œuvre du poète hindou, les légendes ont afflué avec tant d’abondance, que le grand fleuve a débordé de manière à former un océan à peu près sans rivage. Pour que le lecteur s’y reconnaisse, il est donc nécessaire de dire quelques mots des principaux personnages de l’épopée et d’établir sommairement leur généalogie.

Après avoir régné longtemps et avec gloire dans la ville d’Hastinapoura[3], le roi Çântanou mourut, laissant la couronne à son fils Bhîchma. Celui-ci épousa Satyavatî, — qui avait été mère de Vyâsa avant son mariage, — et il en eut deux fils qui moururent jeunes et sans postérité. L’aîné, Vitchitravîrya, avait pris pour femme la fille du roi de Bénarès[4] ; leur belle-mère Satyavatî, désolée de voir s’éteindre la famille de Çântanou, dit au sage Vyâsa : « Voilà que ton frère est monté au ciel sans laisser de postérité ; fais en sorte que la race des rois d’Hastinapoura ne périsse pas ! » Vyâsa obéit aux ordres de sa mère. Il était profondément versé dans la connaissance des Védas, dont il est regardé comme le compilateur ; il possédait aussi la science divinatoire, et ses grandes austérités l’élevaient au-dessus de la nature humaine, mais il avait l’aspect étrange des ascètes vivant dans la forêt. Quand la jeune veuve le vit s’approcher d’elle, à la lueur des lampes allumées, avec ses longs cheveux nattés, ses yeux brillans comme l’éclair, ses sourcils épais et sa barbe inculte, elle eut peur et ferma les yeux. Vyâsa lui dit : « Puisque tu as eu peur, tu auras un fils qui naîtra aveugle. » Une seconde fois, le terrible ascète dut céder aux instances de sa mère. La jeune veuve, qui n’osait plus fermer les yeux, devint pâle de frayeur à la vue de Vyâsa. Celui-ci laissa tomber ces paroles prophétiques : « Puisque tu as pâli, tu donneras le jour à un fils qui sera blanc. » Une troisième fois, Vyâsa fut envoyé par sa mère vers la veuve de Vitchitravîrya ; mais celle-ci, ayant revêtu de ses ornemens l’une de ses esclaves, la mit à sa place. Malgré sa science, Vyâsa fut dupe de la supercherie, et il annonça à l’esclave la naissance d’un fils doué des plus hautes vertus[5].

Voilà donc trois enfans qui descendent indirectement de la race de Çântanou, mais aucun des trois n’est apte à régner. Le premier, Dhritarâchtra, est né aveugle ; le second, Pândou, paraît avoir été affecté de la lèpre blanche, comme l’indique son nom, qui signifie pâle, blanc[6] ; le troisième, Vidoura, fils d’esclave par sa mère et appartenant aux castes mêlées, ne peut prendre rang parmi les kchattryas ou guerriers : son rôle sera celui d’un conseiller, d’un sage instruit et clairvoyant que l’on consulte sur les affaires de l’état. Entre l’aveugle et le lépreux, la paix et la concorde se maintiennent sans effort ; mais entre leurs fils sains de corps et ardens d’esprit, les querelles ne tarderont pas à surgir. L’aïeul Bhîchma, qui vivait toujours, envoya demander pour son petit-fils Dhritarâchtra la fille du roi de Gândhâra (Kandahar). Celui-ci hésitait à accorder sa fille au prince aveugle ; maïs ayant bien pesé la haute naissance, la gloire et la fortune des rois d’Hastinapoura, il accepta l’alliance proposée. Et voyez comme le poète, au lieu de plaindre la jeune fiancée, nous la montre résignée à son sort, et dévouée par avance à l’époux que ses parens ont choisi !

« Or Gandhârî (c’est son nom) apprit que Dhritarâchtra était privé de la vue, et qu’elle devait lui être accordée par son père et par sa mère. — Alors, ayant pris une pièce d’étoffe et l’ayant pliée plusieurs fois, elle en fit un bandeau qu’elle appliqua sur ses yeux, tout occupée des devoirs d’une vertueuse épouse. — Que mon mari n’ait rien à m’envier ! — Telle fut la pensée qui lui fit prendre cette résolution[7]. »

Quel touchant exemple d’abnégation, et aussi quelle terrible leçon donnée aux jeunes filles qui seraient tentées de se prévaloir de leurs avantages vis-à-vis d’un époux disgracié par la nature ! Dhritarâchtra aima beaucoup cette épouse fidèle qui se privait de la vue pour être semblable à lui ; il en eut cent fils, ni plus, ni moins, ce qui donnerait à penser que le couple royal vécut plus d’un siècle sans arriver à la vieillesse[8].

Quant à Pândou, il fut choisi pour époux par Kountî, de la famille de Yadou, qui régnait à Mathoura ; il obtint aussi la main de Mâdrî, fille du roi de Madra, pays situé au nord-ouest de l’Hindoustan. Malheureusement Pândou, étant à la chasse, tua par mégarde un brahmane qui le maudit en expirant, et le condamna à n’avoir pas de postérité. Accablé de douleur, ce prince s’exila dans la forêt avec ses deux femmes pour y vivre dans la pratique des austérités. Kounti était inconsolable de n’avoir pas d’enfans ; le dieu du jour (Vivasvat) lui fit connaître une formule magique au moyen de laquelle il lui serait facile d’appeler du haut des cieux celui des dieux qu’elle désirerait en faire descendre[9]. Le dieu de la justice répondit le premier à son appel, et elle en eut Youdhichthira, appelé aussi Dharmarâdja, le roi de la justice ; le dieu du ciel, Indra, vint à son tour, et elle mit au monde Ardjouna, le plus accompli des héros indiens après Rama ; enfin le dieu du vent, Vâyou, la rendit mère du terrible Bhîmasena, surnommé le Ventre-de-Loup (Vrikodara), guerrier brutal, prompt à se mettre en colère et pourtant facile à conduire quand la fureur ne l’aveugle pas. Alors le prince Pândou, qui aimait tendrement Mâdrî, son autre femme, sollicita pour elle la communication de cette formule magique. Madrî invoqua les Açvins, fils du soleil et d’une nymphe, médecins des dieux et les plus beaux d’entre les habitans du ciel. De ces divins jumeaux naquirent Nakoula et Sahadéva, gracieux guerriers aux pieds légers, habiles dans le combat, et qui partagèrent en toute occasion la bonne et la mauvaise fortune de leurs aînés. Peu après la naissance des jumeaux mourut Pândou ; Mâdrî l’accompagna sur le bûcher, et Kountî resta seule avec les cinq jeunes gens que l’histoire a célébrés sous le nom de Pândavas.

La légende, on le voit, a entouré de mystère la naissance des pères et celle des fils. L’intervention de Vyâsa d’abord, et plus tard celle des dieux, sont de ces données indiennes que nous aurions très volontiers omises, si elles ne servaient à faire comprendre la suite du récit. D’ailleurs la fable grecque n’est-elle pas remplie d’histoires semblables, et les dévas qu’adoraient les Aryens ont-ils commis plus de faiblesses que les dieux de l’Olympe ?

Voilà donc une scène bien garnie de personnages tous nés sous des influences surnaturelles. Au premier plan paraissent les fils de Dhritarâchtra, les Kourous[10], beaux jeunes gens pleins de vigueur, instruits, dans la pratique des armes, mais orgueilleux comme des guerriers qui se sentent nés pour le commandement. C’est à l’aîné, à Douryodhana (le mauvais guerrier), que doit appartenir le trône d’Hastinapoura. Pendant que les Kourous grandissent dans la ville, les enfans de Pândou, sous la surveillance de leur mère Kountî, se développent librement au fond des solitudes habitées de loin en loin par d’austères anachorètes. Ceux-ci, qui savaient sans doute à quoi s’en tenir sur la naissance extraordinaire des Pândavas, semblaient les avoir adoptés comme des fils. Nous avons vu, dans l’histoire de Râma, combien l’idée brahmanique aimait à s’abriter sous l’ombre des bois, dans les lointaines solitudes ; elle s’y cantonnait avec une certaine ténacité, abandonnant à la caste guerrière les villes et les forteresses, sans renoncer pour cela à diriger l’esprit des populations. Aussi, lorsque les Pândavas furent arrivés à l’adolescence, les anachorètes qui les avaient vus croître au milieu d’eux s’empressèrent-ils de les conduire à Hastinapoura, où ils achevèrent leurs études sous la direction d’un brahmane non moins versé dans la connaissance de l’art militaire que dans l’étude des textes sacrés : il se nommait Drona, et venait du pays de Pantchâla, situé au nord de l’Hindoustan. Élevé avec le roi de cette contrée (nommé Droupada), le brahmane Drona espérait trouver auprès de ce prince un asile, une position digne de son rang, lorsque ses études seraient achevées.

« Ayant donc abordé Droupada, l’austère Drona dit à ce prince : Sache que me voilà, moi, ton ami ! — Ainsi interpellé par son ancien camarade au nom d’un sentiment affectueux, le prince des hommes, le roi de Pantchâla, ne prit point en bonne part cette parole. — Le sourcil froncé par la colère et l’emportement, les yeux enflammés, ce roi, qu’enivrait l’orgueil de la domination, répondit à Drona : — Elle est bien imparfaite, ton intelligence, ô brahmane ! et elle ne sait point s’exercer à propos, puisque tu me dis sans y regarder de plus près : Me voilà, moi, ton ami ! — Oh ! non, entre les rois si haut placés et les hommes de ton espèce, privés de fortune, dénués de richesses, il n’y eut jamais amitié, ô inintelligent brahmane ! — les amitiés s’effacent avec le temps dans le cœur de celui qui vieillit ; mon ancienne liaison avec toi tenait à l’égalité de notre position. — Non, ici-bas il n’existe d’amitié impérissable dans le cœur de qui que ce soit, car le temps l’emporte, ou la colère la détruit. — … Non, le pauvre n’est pas un ami pour le riche, pas plus que l’ignorant n’en est un pour le savant ; pour le héros, l’homme impuissant n’est pas un ami, et qu’importe l’amitié d’autrefois ? — Entre ceux qui ont la même fortune, comme entre ceux qui possèdent la même instruction, il y a un lien intime, il y a amitié, mais non entre celui qui est devenu considérable et celui qui est resté dans les rangs inférieurs [11]. »

On conçoit la colère et le dépit de Drona à cette réponse hautaine d’un prince dont il avait été le compagnon d’enfance. La puissance temporelle enivrait les rois ; ils en étaient venus à mépriser la pauvreté des brahmanes. Drona se retira donc à Hastinapoura, et bientôt lui fut confiée l’éducation des jeunes princes des deux branches de la famille royale : le poète a soin de noter que le vieux Bhîchma, après avoir reçu le brahmane avec beaucoup d’égards, le combla de richesses. Les élèves de Drona firent de rapides progrès dans le maniement des armes, et le moment ne tarda pas à arriver où il lui parut convenable de les faire paraître tous, Kourous et Pândavas, dans une espèce de tournoi. Le roi aveugle, consulté par le précepteur des jeunes princes, prononça ces paroles empreintes de tristesse et de résignation :

« Choisis le temps qui te semble convenable et aussi dans quel lieu doit se passer la fête, dispose tout comme tu l’entendras, je suis à tes ordres. — Je porte envie, en ce jour, par suite de mon infirmité, aux hommes qui ont des yeux, et qui verront à l’occasion du maniement des armes se déployer la grande énergie de mes fils et de mes neveux[12] ! »

Le théâtre a été bientôt construit ; il est de forme ronde, entouré de gradins, sur lesquels les hommes et les femmes de qualité seront mollement assis. Le souverain aveuglé, accompagné de ses ministres, de sa fidèle épouse Gândhâri et de ses autres femmes, monte les degrés du pavillon royal. Brahmanes et guerriers, marchands et gens du peuple, se précipitent à l’envi dans ce cirque immense ; les instrumens de musique résonnent avec un bruit joyeux : c’est un sourd murmure et une vague clameur pareils au bruissement de la mer retentissante. Tout au milieu de l’arène paraît, seul d’abord, le précepteur Drona, à la blanche chevelure, à la barbe blanche, vêtu de blanc, « semblable à l’astre aux mille rayons qui se lève sur un ciel sans nuages. » Il dirige le sacrifice que les autres brahmanes viennent accomplir ; le jour a été déclaré propice, les prêtres ont inauguré cette grande solennité, et les guerriers peuvent entrer dans l’arène.

Les voilà qui s’avancent comme une escadrilla de toreadores dans un cirque espagnol. Le carquois sur l’épaule[13], l’arc au poing, les Pândavas se présentent ; ils marchent par rang d’âge ; et Youdhichthira tient la tête. D’abord ils lancent des flèches dont le sifflement aigu fait involontairement frissonner les spectateurs. Ceux-ci baissent la tête comme pour éviter le trait ; ceux-là regardent avec admiration, tenant leurs yeux tout grands ouverts. Puis les héros combattent en char : tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt au milieu, allongeant le bras, raccourcissant leurs corps, ils feignent de porter de grands coups avec le long cimeterre. Enfin ils s’arment de la courte épée, et, cachés derrière le bouclier de cuir, ils frappent avec la pointe, ils parent en décrivant un demi-cercle, en tournant la lame dans tous les sens. Ardjouna, le second des fils de Pândou et le premier des archers, a saisi son arc. Dans la gueule d’un sanglier d’airain, auquel une machine imprime un mouvement de rotation, il lance adroitement cinq traits d’un seul coup ; dans une corne de bœuf, suspendue à une corde et qui se balance au souffle de l’air, il fait entrer vingt et une flèches.

Au milieu de ces exercices brillans, et qui excitent les applaudissemens de la foule, on entend la voix lamentable du roi aveugle demandant avec instance ce qui se passe dans l’arène. Vidoura (son plus jeune frère et son conseiller) est à ses côtés, qui lui explique, à lui et à la reine, dont les yeux demeurent voilés par un bandeau, tous les détails du tournoi ; mais les mouvemens des spectateurs lui annoncent de nouvelles péripéties dont il est impatient de connaître la cause. Ainsi, quand Ardjouna a paru, une clameur d’admiration a retenti ; le peuple a salué de ses cris le plus beau, le plus vaillant des cinq Pândavas, de ces princes élevés dans la forêt, qui n’ont ni morgue ni fierté, et que l’affection de la caste brahmanique semble déjà proposer pour rois aux habitans de la capitale. Les spectateurs ont poussé des cris de joie. La mère des Pândavas, Kountî, triomphante et attendrie, verse en silence des larmes de bonheur, et le roi aveugle, que ces clameurs assourdissent, demande à son jeune frère Vidoura : « Quel est donc cet immense retentissement, pareil à celui de la grande mer, qui s’est élevé tout à coup dans l’arène, et qui semble fendre la voûte du ciel[14] ! »

L’infirmité de Dhritarâchtra, chef de la branche aînée, et la joie silencieuse de Kountî, mère des princes de la branche cadette, sont mises en regard par le poète avec autant de finesse que d’habileté. Toute l’épopée se trouve en germe dans cette rencontre au grand jour dies Kourous avec les Pândavas. En y regardant de plus près, on verra dans la cécité de Dhrîtarâchtra un emblème de l’aveuglement de ses fils, peu sympathiques aux brahmanes et durs au pauvre peuple. Tous les honneurs de cette fête militaire reviennent aux Pândavas. Il y a un moment où Douryodhana (le mauvais guerrier, l’aîné des cent Kourous) lutte avec la massue contre Bhîma, le plus robuste des fils de Pândou. Tout aussitôt les spectateurs s’émeuvent, il se forme deux partis dans la foule ; les uns crient : « Bravo ! roi des Kourous ! » les autres : « Bravo ! Bhîma…, » Et les deux champions s’animent de telle sorte que la lutte va dégénérer en un combat acharné. Drona, qui a compris l’effet de ces cris populaires sur les deux princes nés d’un même aïeul et près de devenir ennemis, leur envoie son propre fils pour les arrêter, et alors « ces deux héros, la massue levée, arrêtés subitement par le fils de leur précepteur, demeurèrent comme deux océans aux grandes vagues agités par l’ouragan, au moment de la destruction d’un monde. »

Par cette comparaison exorbitante, hors nature, le poète a cherché à peindre la colère rentrée des deux guerriers, dont la poitrine se soulève, et qui ne se pardonneront jamais d’avoir lutté devant toute la population d’Hastinapoura sans pouvoir se vaincre l’un l’autre. Que l’on applique cette image aux suites de la querelle qui va surgir, que l’on entrevoie la guerre d’extermination que se feront bientôt les deux branches de cette antique dynastie, et l’on trouvera les paroles du poète moins extravagantes. C’est ainsi qu’il faut lire les poèmes indiens : pour les apprécier à leur juste valeur, on doit tenir compte de l’intention en quelque sorte prophétique du narrateur.


II. – L’onction royale.

C’est surtout la loi des kchattryas, la règle de conduite des guerriers, qu’il convient d’étudier dans le Mahâbhârata. Elle s’y trouve partout écrite et développée par des exemples. Manou a dit dans son code : « Un kchattrya qui a reçu, suivant la règle, le divin sacrement de l’initiation doit s’appliquer à régner avec justice [15]… » Mais est-ce la naissance exclusivement qui fait le guerrier capable de régner, ou bien est-ce l’onction sainte qui fait le roi ? Cette question, qui a pu se présenter ailleurs que dans le très ancien poème qui nous occupe, se trouve tranchée au milieu même de l’arène dans laquelle luttent les Kourous et les Pândavas. Après un moment de répit, Karna vient d’entrer en scène. Il est fils de Kountî (la mère des Pândavas), qui l’a mis au jour avant son mariage ; il a pour père le Soleil[16], et, fier de cette origine divine, il méprise le précepteur Drona et les cinq héros, ses demi-frères. D’une voix retentissante et qui domine l’agitation causée dans la foule par son apparition subite, il déclare à Ardjouna, au plus vaillant des fils de Pândou, qu’il va accomplir tout ce que ce héros vient de faire avec l’arc et le cimeterre. En effet, il obtient autant de succès qu’Ardjouna ; les spectateurs battent des mains, et ce triomphe, qui excite la jalousie des Pândavas, le jette aussitôt dans le parti contraire. L’aîné des Kourous, Douryodhana, l’embrasse avec effusion, et Karna, gonflé d’orgueil, demande à se mesurer avec Ardjouna lui-même. Toutefois le fils du Soleil n’est qu’un bâtard aux yeux des Pândavas :

« Se regardant comme insulté par ce défi, Ardjouna dit à Karna, qui se tenait au milieu des cent frères Kourous immobile comme une montagne : « Là où vont ceux qui se glissent sans être appelés, ceux qui parlent sans être interrogés, là tu iras après avoir péri de ma main, ô Karna ! » — Celui-ci répondit : « Cette arène est pour tout le monde, et non pour toi, ô Ardjounal Les plus forts sont rois ; le droit suit la force. — À quoi bon m’attaquer par ces insultes, faibles traits émoussés ? Mais moi, à la face du précepteur Drona, je t’enlèverai la tête avec mes flèches[17] !… »

Ces insolentes paroles ont provoqué la colère des fils de Pândou et l’indignation de Drona ; d’une part les cinq frères descendent dans l’arène prêts à combattre a outrance, de l’autre les Kourous se précipitent avec animosité contre les princes protégés par les brahmanes. Le sang va couler, lorsqu’un sage élève la voix et dit : « Eh bien ! soit ; tu peux te mesurer avec les princes, ô Karna, mais auparavant fais connaître ta mère, ton père, et quels sont les guerriers tes aïeux ! » A ces mots, le visage de l’orgueilleux Karna, « incliné par l’effet de la honte, devint pareil à la fleur du lotus qui se penche tout humide de l’eau des pluies. » — « Ô maître, s’écrie aussitôt Douryodhana (l’aîné des Kourous), il y a pour la race des guerriers une triple origine, les livres de la loi l’ont établi : une bonne famille, de grands exploits et le commandement d’une armée. Si cet Ardjouna refuse de se mesurer corps à corps avec un guerrier qui n’est pas de racé royale, eh bien ! voici que je vais faire sacrer celui-ci roi du pays d’Anga[18]. »

La cérémonie s’accomplit à l’instant même ; Karna, assis sur un siège d’or, reçoit l’onction sainte de la main des prêtres ; on lui confère les insignes de la royauté, le parasol et le chasse-mouches ; on répète en son honneur le cri de : Victoire ! victoire ! et le nouveau souverain, élevé au rang de kchattrya de pure race, dans l’élan de sa reconnaissance, jure à Douryodhana une amitié éternelle. Cependant la naissance surnaturelle du nouveau roi était connue seulement de sa mère et de lui ; on le regardait comme le fils d’un cocher, parce que, d’après la loi brahmanique, l’enfant illégitime d’une femme kchattrya a pour fonction spéciale de soigner les chevaux et de conduire les chars. Au moment où Karna vient d’être élevé à la royauté, le cocher, son père putatif, parait aux portes de l’arène. Le guerrier rougira-t-il de la rencontre imprévue ? Va-t-il repousser le vieillard qui vient troubler la fête par l’explosion inopportune de sa joie ? Non, dans les sociétés antiques on n’oubliait jamais le respect dû à la paternité, et le poète hindou sait tirer de cet incident une scène pleine de grandeur :

« Alors, la partie supérieure du vêtement tombée à bas, couvert de sueur, tout tremblant, le cocher entre dans l’arène, suffoqué par la rapidité de sa course et essayant de crier. — À sa vue, abandonnant l’arc qu’il tenait, rappelé comme par un ressort au respect que l’on doit à son père, Karna, la tête encore humide de l’onction sainte, incline son front avec humilité. — Couvrant les deux pieds du héros avec le bout de son vêtement, le cocher, vivement ému, prononça cette parole où se peignait son bonheur : — Mon fils ! Puis, embrassant son front, attendri par l’affection qu’il lui porte, il sacra de nouveau par ses larmes la tête du roi d’Anga, tout humide de l’onction sainte. « Ce n’est qu’un fils de cocher, pensa le fils de Pândou, Bhîmaséna, en voyant cette scène, et il dit avec ironie : — Tu n’es pas digne de mourir dans l’arène de la main du prince Ardjouna, ô fils du cocher ; c’est un aiguillon qui te convient, prends-le vite ! Tu ne mérites pas plus de posséder la souveraineté d’Anga qu’un chien n’est digne de lécher le beurre clarifié qui coule de l’offrande ! — Ainsi interpellé, Karna, la lèvre gonflée par la colère, leva le regard en soupirant vers le dieu du jour, son père, alors au milieu du firmament. Aussitôt Douryodhana, doué d’une grande force, s’élance, par l’effet de la colère, du milieu de ses frères groupés comme une touffe de lotus, pareil à un éléphant furieux, et il dit cette parole au terrible Bhîmaséna, debout devant lui : — Ô Ventre-de-Loup, il n’est pas convenable de parler ainsi… Les héros sont comme les fleuves, leur origine est difficile à connaître[19]… »

Quel singulier mélange de grossières apostrophes, d’injures dignes des héros d’Homère, et de hautes pensées comparables pour la noblesse et la simplicité de l’expression à celles que l’on admire chez le grand poète grec ! Dans cette longue scène, on voit se dessiner la physionomie des personnages, on sent vivre aussi une société agitée que le souffle des passions soulèvera comme une mer orageuse. Le dernier rayon de l’âge d’or qui éclairait la terre au temps de Râma s’est obscurci pour toujours. L’humanité s’est accentuée plus fortement, plus librement aussi ; la force se substitue à la pensée, les castes se mêlent, et des bâtards se glissent à travers les grandes familles des rois. Il y a dans toute l’histoire des Pândavas plus de vérité historique, plus de faits acceptables que dans celle de Râma ; seulement le brahmanisme a montré dans la peinture des personnages sa partialité accoutumée. Les fils de Dhritarâchtra, les princes de la branche aînée, ont un droit incontestable à la couronne ; s’ils deviennent jaloux des Pândavas, c’est qu’ils sont témoins des efforts que font les brahmanes pour exciter en faveur de ceux-ci la population de la capitale. Kountî, la veuve de Pândou, la mère des cinq héros, — tous réputés fils de dieux ! — ressemble un peu à la louve qui allaita Romulus et son frère. Quand elle revient à Hastinapoura suivie de ses lionceaux, elle est déjà soutenue par un parti puissant, celui des solitaires et des rêveurs, au milieu desquels les jeunes princes ont grandi. Elle a tous les caractères d’une mère ambitieuse qui attend beaucoup de ses fils, qui espère en eux et les pousse en avant. Les brahmanes sont là derrière et alentour, ils conspirent et préparent les voies. Le roi aveugle, dont l’infirmité semble avoir affaibli la raison, se laisse entraîner par les conseils de Drona, le précepteur de la jeune famille. Il a consenti à partager la royauté avec Youdhichthira, l’aîné des fils de Pândou ; il lui a conféré le titre de youvarâdja (juvenis rex), ou héritier présomptif. À ce coup terrible qui lui est porté par son père, Douryodhana s’émeut ; il cherche à regagner le terrain que lui a fait perdre une intrigue ourdie dans son propre palais. Il envoie vers le vieux roi un brahmane rusé qui sait faire entendre la vérité sous le voile de l’apologue, et aussi insinuer le mensonge. Dhritarâchtra repousse d’abord les discours calomnieux qui tendent à noircir les fils de Pândou. Peu à peu cependant l’oreille du vieil aveugle s’ouvre au récit d’une fable longuement contée, et dont la moralité se résume en ces quelques mots : « Ne méprisons jamais un ennemi, si petit qu’il soit ; une étincelle peut consumer la forêt tout entière avec ceux qui l’habitent : sachons fermer les yeux quand il le faut et aussi prendre un parti décisif… C’est seulement quand on l’a tué que l’ennemi n’est plus à craindre. » La fable n’agit pas tout d’un coup sur l’esprit de Dhritarâchtra, mais par degrés, et bientôt dans le cœur du roi, dont les yeux sont fermés à la lumière, s’éveille la défiance. Épouvanté des pièges qu’il croit voir tendus autour de lui par les princes objets de sa tendresse, il se trouble, il sent le besoin de s’appuyer sur des dévouemens moins douteux. C’est à ses propres fils qu’il revient, heureux d’échapper par ce brusque retour à des dangers imaginaires. L’exil des enfans de Pândou est aussitôt résolu ; ils iront habiter, loin d’Hastinapoura, une petite ville sans nom, située aux bords du Gange.

Le malheur a le privilège d’exciter la sympathie : une fois poursuivis par la haine de Douryodhana, les Pândavas se transforment en chevaliers errans, voués à la destruction des monstres de toute sorte qui infestent le sol de l’Inde ; ils se rapprochent des dieux en s’éloignant des hommes, et leur nom ne périra jamais. La retraite préparée pour eux par les soins de l’aîné des Kourous avait été construite exprès pour devenir leur tombeau ou plutôt leur bûcher. Le feu est mis à des matières inflammables qui y ont été amassées ; les cinq héros et leur mère Kounti échappent comme par miracle à l’incendie au moyen d’un souterrain creusé sous la maison, et qui le conduit au milieu de la forêt. Le bruit se répand que les Pândavas ont péri dans les flammes ; le haineux Douryodhana et ses frères font éclater leur joie, et le vieux roi aveugle s’attriste à cette nouvelle : il soupçonne qu’un grand crime a été commis. Et tandis que l’on s’entretient dans la ville et dans les ermitages de la mort présumée des héros, tandis que l’on pleure leur trépas presque partout, ils s’éloignent sans bruit, à la faveur des ténèbres, fuyant la persécution qui se déchaîne contre eux. Les voilà donc qui errent, sans asile, souffrant de la soif, suivant de l’œil le vol des grues qui leur signalent de loin les étangs et les lacs ; leur mère a peine à marcher à travers les lianes et les broussailles. Au soir, accablés de fatigue, ils s’étendent sur la terre dure et s’endorment, calmes comme des exilés dont la conscience est tranquille. Bhîmaséna, celui qu’on nomme le Ventre-de-Loup, fait la garde auprès d’eux. Il déplore l’infortune de sa mère Kountî et de ses nobles frères, dignes de reposer sous les voûtes dorées d’un palais ; dans sa colère impuissante, il menace Douryodhana, l’auteur de tous leurs maux.

« Puis, ce héros aux grands bras, l’esprit enflammé de fureur, frottant ses deux mains l’une contre l’autre, soupira dans l’excès de son infortune. — Et dans son abattement, devenu pareil à un feu dont la flamme va s’éteindre, le Ventre-de-Loup regarda ses frères étendus sur la terre à ses pieds, — confians, dormant sans crainte, profondément assoupis, et pareils à des gens de basse caste[20]… »

Ne dirait-on pas le dernier reflet d’un soleil brûlant qui s’abaisse derrière les montagnes, se dépouille peu à peu de ses rayons, et disparaît pour faire place à une nuit calme et sereine, mais encore tiède ? La poésie indienne a le secret de ces grandes images prises dans la nature, qui demeurent éternellement vraies.


III. – L’amour dans la forêt.

L’odyssée des fils de Pândou commence avec leur premier exil. Rentrés dans les forêts profondes où s’est écoulée leur enfance, ils abordent franchement la carrière des aventures dans laquelle Râma s’est engagé avant eux. Là, ils auront à traverser les épreuves que doivent subir tous les héros prédestinés, et l’occasion leur sera offerte de bien mériter de la race aryenne. À peine ont-ils fait quelques jours de marche dans les solitudes inhabitées, que le rakchasa se rencontre, l’ogre hideux, tout semblable à celui de nos contes de fées :

« Or, comme ils dormaient en ce lieu, ils furent aperçus par un rakchasa nommé Hidimba, venu de la forêt, non loin, et qui avait pris position sur un arbre. — Cet être cruel, mangeur de chair humaine, très puissant, doué d’une force immense, noir comme la nuée en la saison des pluies, à l’œil fauve, à la forme horrible, — à la bouche armée de longues dents, avide de chair humaine et tourmenté par la faim, aux hanches pendantes, au ventre pendant, à la barbe et aux cheveux rouges, — au cou et aux épaules fortes comme un gros arbre, aux oreilles en pointe, et hideux à voir, — regardait à loisir ces fils de Pândou, héros aux grands chars. — Les doigts levés, grattant et secouant sa rude chevelure à plusieurs reprises, il ouvre sa bouche avec un bâillement, le rakchasa à la grande gueule, après avoir regardé en bas, — et, tout joyeux, l’être au grand corps, doué d’une grande force, qui vient de flairer la chair humaine, dit à sa sœur : — La voilà trouvée enfin, la nourriture que je préfère ! Ma langue s’humecte de la graisse qui en découle ; elle lèche ma bouche tout à l’entour ; — mes huit dents aux pointes aiguës, dont l’étreinte est difficile à supporter, enfin je les plongerai dans ces corps bien gras et bien tendres[21]… »

La gloutonnerie du monstre cannibale est décrite ici avec une vérité révoltante ; c’est du réalisme dans toute son horreur. Les Pândavas avec leur mère ressemblent à une compagnie de perdreaux menacés par un vautour qui aiguise son bec et ses serres crochus ; mais la sœur du rakchasa, celle à qui il vient de montrer cette nichée de petits poucets endormis à ses pieds, ne peut contempler les princes magnanimes sans être touchée de leur beauté. Ce n’est pas la majesté d’Youdhichthira, de celui qui a été un instant associé à la royauté d’Hastinapoura, qui a fait impression sur l’ogresse, ni la grâce presque divine du pieux Ardjouna, le plus beau des guerriers dont l’Inde ait gardé le souvenir, celui qui unit la bouillante ardeur d’Achille à la magnanimité d’Hector. Elle s’éprend du puissant Bhîmaséna, qui faisait la garde auprès de sa mère et de ses frères endormis, de ce jeune homme « pareil à un jeune arbre qui se dresse, au teint noir, aux grands bras, à la poitrine de lion. » Au lieu d’aider son frère à dévorer les Pândavas, elle veut les sauver tous et épouser celui pour qui elle ressent une flamme subite. Désireuse de plaire à Bhîmaséna, elle change de forme tout aussitôt ; revêtue d’un corps humain parfaitement beau, elle s’approche doucement du guerrier qu’elle aime, et, le front rouge de pudeur, elle l’invite à fuir avec elle loin de ces lieux que hante nuit et jour un ogre redoutable, ce même Hidimba dont elle se garde de dire qu’elle est la propre sœur. Et elle ajoute :

« L’amour s’est emparé de mon cœur et de mon corps ; je me livre à toi, possède-moi. — Je te sauverai, ô héros ! de ce rakchasa mangeur d’hommes ; nous habiterons tous les deux dans les cavernes des montagnes, sois mon époux !… — Car je sais voler dans les airs, je vais où il me plaît ; jouis d’une affection sans égale, ici, là, partout… avec moi ! »

À ce langage passionné de l’ogresse, qui se transforme en fée, Bhîmaséna répond avec indifférence. Il aurait honte d’abandonner lâchement ses frères pour fuir avec une femme, et le rakchasa ne lui cause nulle frayeur. Que le monstre vienne, il l’attendra de pied ferme. Le rakchasa descend en effet du haut de son arbre, et l’ogresse effrayée insiste auprès de Bhîmaséna pour qu’il prenne la fuite ; elle emportera en lieu sûr, à travers les airs, les frères et la mère du héros. « Ne crains rien pour moi, réplique Bhîmaséna ;

« Vois mes deux bras bien tournés, pareils à des trompes d’éléphans, mes deux cuisses que l’on prendrait pour deux massues, et ma poitrine osseuse, bien ouverte… — Ne me fais pas l’injure de croire que je suis un homme, et rien de plus[22]… »

On reconnaît à ces paroles naïves le héros antique, fier de sa force, montrant son corps vigoureux et bien pris, ses membres d’athlète, comme un moderne montrerait ses armes perfectionnées. Le monstre, irrité contre sa sœur qui le trahit et plus encore contre le mortel qui le brave, s’élance d’un bond le bras tendu. Une lutte terrible, un combat corps à corps, s’engage entre les deux adversaires ; l’ogre rugit, et Bhîmaséna lui crie de se taire de peur que ses frères ne soient troublés dans leur repos. Ces guerriers de grande race l’emportent sur les autres hommes même par l’intensité de leur sommeil ; ils n’entendent rien de ce qui se passe auprès d’eux. Cependant le combat se prolonge, au bruit des arbres brisés et des lianes arrachées dans cette lutte effroyable, les fils de Pândou et leur mère ouvrent les yeux. La sœur du monstre est là debout à leurs côtés ; Kountî l’interroge discrètement, car à une femme seulement il appartient d’adresser la parole à une autre femme en ces pays d’Orient. Les quatre frères qui dormaient assistent d’abord tranquillement à cette scène de pugilat. Enfin Ardjouna, qui a mesuré d’un regard la force du monstre, dit à Bhîmaséna :

« Ne crains pas, guerrier aux grands bras ! Nous ne savions pas que tu étais aux prises avec un rakchasa redoutable… Me voilà prêt à te secourir… Je terrasserai ce monstre, tandis que notre mère restera sous la garde des deux jumeaux, nos plus jeunes frères. — Demeuré spectateur de la lutte, répond Bhîmaséna, ne te trouble pas. C’en est fait de ce rakchasa que je tiens entre mes bras. — Pourquoi donc, reprend Ardjouna, vit-il si longtemps, ce monstre pervers ? Il nous faut partir, nous ne pouvons demeurer ici plus longtemps… — Déjà se colore l’orient, déjà brille le crépuscule du matin, moment néfaste où les rakchasas deviennent plus puissans. — Hâte-toi…, ne t’amuse point à ce jeu. Triomphe vite de ce terrible monstre avant qu’il n’emploie contre toi l’arme de la magie ; fais un effort suprême avec tes deux bras. — À ces mots… Bhîmaséna rassemble toutes ses forces. — Et dans sa rage enlevant le corps du rakchasa, pareil à un nuage noir, il le fit tourner rapidement jusqu’à cent fois. »

Tant que Bhîmaséna n’invoque pas le secours de ses frères, ceux-ci s’abstiennent de prendre part à la lutte ; ainsi le veut la loi des kchattryas, même quand ils combattent les enchanteurs et les monstres. Cependant l’intrépide Ardjouna ne peut s’affranchir d’une certaine crainte superstitieuse ; il croit que les rakchasas, participant à la fois de la nuit et du jour, des ténèbres et de la lumière, deviennent plus puissans au crépuscule. Déjà le monstre a lutté cent fois contre Bhîmaséna sans être vaincu, et Ardjouna, pressé de partir, dit encore à son frère :

« Si tu trouves ce monstre trop dur à vaincre, je te prêterai mon aide, afin qu’il soit bien vite mis à mort, ou bien moi-même je le tuerai. Ô Ventre-de-Loup, tu en as fait assez, tu es las, c’est bien, va te reposer ! — À ces paroles prononcées par son frère, encore plus enflammé de colère, Bhîmaséna foula aux pieds son ennemi sur la terre et le fit périr de la mort d’une bête fauve. Celui-ci, immolé de la sorte par Bhîmaséna, poussa un grand cri qui remplit toute la forêt, — et le puissant fils de Pândou, l’ayant pris tout d’une pièce dans ses bras, le brisa par le milieu, réjouissant ainsi tous ses frères, les Pândavas[23]. »

Les Pândavas célèbrent le triomphe de leur frère, puis ils songent à s’éloigner, à pousser plus loin dans le désert, redoutant la vengeance du prince Douryodhana, qui pourrait envoyer à leur poursuite. Les voilà donc qui partent, accompagnés de la rakchasa, de l’ogresse, qui s’attache à leurs pas. Bhîmaséna, nous venons de le voir, ressemble plus à un Mohican qu’à un chevalier du moyen âgé. La présence de cette femme, qui a sacrifié son propre frère à la passion qu’elle ressent pour le héros à la poitrine de lion, n’a point touché ce rude guerrier : « Les rakchasas ont de la rancune, dit-il à la pauvre femme. Ils ont recours à la fascination ; retourne dans la voie qu’a suivie ton frère. » Mais l’aîné des cinq frères, Youdhichthira, surnommé le roi de la justice, lui adresse ces nobles paroles :

« Même dans ta colère, ô héros, ô Bhîmaséna, garde-toi de maltraiter une femme ; observe toujours la justice, qui passe avant le soin de sa propre conservation. — Tu as mis à mort le très puissant ennemi qui venait à nous pour nous tuer ; mais la sœur de ce monstre, que pourrait-elle contre nous dans sa colère ? »

Et la sœur du monstre, saluant d’abord le héros qui vient de prendre sa défense, s’adresse à sa mère Kountî et revient à la passion qui l’agite :

« Ô femme respectable, tu sais combien l’amour tourmente les femmes ici-bas ; ce tourment s’est emparé de moi à cause de Bhîmaséna. — J’ai dû d’abord souffrir ce tourment, dans l’attente d’un temps meilleur, et il est arrivé, ce temps qui doit réaliser mon bonheur ! — car, ayant abandonné amis et parens, et jusqu’à mes devoirs, j’ai choisi ce héros, ton fils, pour mon époux !… — Et si par ce héros ou bien si par toi-même, ô femme glorieuse, je me vois rebutée, je ne vivrai pas, je te le dis en vérité. — Tu dois donc avoir pitié de moi… Et quand tu dirais : Elle est folle, — que je sois ta servante ou ta suivante, — unis-moi à ton fils, ô bienheureuse. Que je l’emmène avec moi là où je veux, ce guerrier beau comme un dieu, et je te le ramènerai ; tu peux te fier à ma parole. — Par le cœur et par la pensée, je vous suivrai tous et toujours ; je vous tirerai de la misère dans les passes difficiles et dans les rudes épreuves. »

Youdhichthira fait avec la fée un arrangement par lequel celle-ci s’engage à rendre dans un court délai son héros préféré, et le rude guerrier Bhîmaséna, souscrivant aux conditions proposées par son frère aîné, se laisse emporter par son amante. Celle-ci l’emmène vers de lointaines contrées, dans des jardins d’Armide, délicieuses retraites qui se cachent entre les montagnes. Au temps fixé, la fée lâcha celui qu’elle retenait dans les liens d’une douce captivité. Bhîmaséna, comme s’il sortait d’un songe, reparut au milieu de ses frères et continua avec eux la vie de chevalier errant. Ainsi se termina par un mariage cette aventure qui s’annonçait d’une façon si tragique. Que l’on mette de côté le merveilleux que la poésie a répandu largement sur cette histoire, il restera une femme sauvage de la race des cannibales qui s’éprend d’un guerrier aryen, robuste, colossal, plus vigoureux qu’élégant dans ses formes, et mieux fait pour plaire à la sœur d’un ogre qu’à la fille d’un roi. Dans le cœur de cette rude enfant de la forêt s’allume une passion subite, irrésistible comme celle d’une Médée, et les guerriers aryens en ont pitié : celui qu’elle aime sera son époux, au moins pour un temps. Elle l’entraînera dans les lointaines solitudes, comme la lionne qui fuit avec son terrible époux dans des grottes inaccessibles même aux regards des hommes, et il se laissera aller aux douceurs de cet amour passager. De ces rencontres fortuites sortira, on le pressent, et l’histoire l’affirme, une race mêlée qui deviendra nombreuse un jour ; celle des Aryens s’altérera de plus en plus. Le teint foncé des métis l’emportera même dans les familles souveraines sur la blancheur distinctive des premiers rois. Enfin dans la société indienne, envahie par des élémens étrangers, se montreront peu à peu les vices du sauvage, la colère, la violence, l’amour du jeu, la férocité, toutes ces grossières passions dont on ne soupçonne pas même le germe dans l’âme si pure de Râma, et qui se développent au grand jour au temps des héros du Mahâbhârata. Ceux-ci n’ont plus qu’une grandeur et une vertu relatives ; la légende a beau les élever au rang de fils de dieux, — pour voiler par une agréable fiction la faiblesse de leurs mères, — ils ne sont que des hommes, supérieurs au reste des mortels par quelques côtés seulement.


IV. – La femme des cinq Pândavas.

Les cinq héros, accompagnés de leur mère, continuent de marcher en avant à travers la forêt. Ils s’arrêtent dans les ermitages, toujours bien accueillis des anachorètes et des brahmanes chefs de famille qu’ils délivrent de la tyrannie des rakchasas. Leur intelligence s’éclaire par la fréquentation des pieux et savans personnages dont ils deviennent les hôtes, et leur courage se trempe dans ces rencontres multipliées avec des êtres menaçans et doués d’une grande force. Sur ces entrefaites, le roi des Pântchâliens, Droupada (celui-là même qui avait si mal répondu aux paroles amicales du brahmane Drona), voyant sa fille en âge de se marier, fit proclamer que les rois et les guerriers eussent à se rendre dans sa capitale : celui qui viendrait à bout de tendre un arc solide, fabriqué tout exprès pour la circonstance, serait choisi pour époux par la jeune princesse. Les brahmanes en grand nombre s’acheminent vers la capitale de Droupada pour assister à la fête, et aussi pour recevoir les abondantes aumônes que le roi ne manquera pas de leur distribuer. L’occasion paraît excellente aux Pândavas de prendre un peu l’air des villes ; ils partent donc avec leur mère, vêtus comme des novices qui poursuivent leurs études. Chemin faisant, ils causent avec les brahmanes : « Ah ! la belle fête ! disaient ceux-ci, il y aura là des princes de tous les pays, et, pour se rendre les dieux propices, ils distribueront de l’or, de l’argent, des vaches et des mets excellens, préparés avec soin. Des mimes, des bardes, des danseurs, des chanteurs aussi, viendront embellir la solennité. Venez donc, jeunes gens, venez avec nous. Et qui sait si votre bonne mine ne fera pas impression sur le cœur de la jeune Draopadî[24] ? » Et les cinq frères arrivèrent ainsi dans la ville, sans se faire connaître. Ils s’établirent, non loin de la résidence royale, chez un potier, vivant d’aumônes, comme il convenait à des novices.

Au jour fixé, les cinq héros entrent dans le cirque, mêlés à la foule des brahmanes. Ce théâtre ressemble à celui dans lequel s’est faite la passe d’armes dont il a été parlé plus haut ; seulement le public est entièrement formé de brahmanes et de rois. Ceux-ci descendent dans l’arène avec impétuosité, à l’envi les uns des autres, empresses de tendre l’arc qu’ils croient courber sans effort ; mais aucun d’eux n’y peut parvenir. Un seul parmi tous ces kchattryas a pu ajuster la corde et y poser la flèche, c’est Karna ; mais Draopadî s’est écriée en le voyant : « Je n’accepte pas le fils du cocher !… » Et Karna, humilié une fois encore, laisse tomber l’arc en levant les yeux vers le soleil, qu’il appelle son père. Les fils de Dhritarâchtra se trouvaient présens, ainsi que des princes du Bengale, du Bérar et de la côte de Coromandel. Toute la noblesse aryenne s’était donné rendez-vous dans ce cirque, où la belle Draopadî, richement vêtue, se proposait elle-même en prix au plus fort et au plus adroit.

« Mais tous ces rois ornés de tiares, de colliers, de bracelets et de ceintures, héros aux gros bras, doués d’énergie et de vertu, fiers de leur force et de leur vigueur, essayant l’un après l’autre, — ne purent, même par la pensée, tendre cet arc qui résiste toujours. Ces rois énergiques, honteusement déjoués par cet arc trop gros et trop dur, — épuisés par tant d’efforts, restaient là sur le sol, sans éclat, dépouillés de leurs tiares et de leurs colliers, hors d’haleine et incapables de rien entreprendre[25]… »

Les rois ayant été mis hors de combat, à son tour Ardjouna se décide à entrer en lice. Trompés par son costume de novice, les brahmanes, qui le prennent pour l’un d’eux, poussent des cris de joie et agitent en l’air les peaux d’antilope qui leur servent de siège. Quelques spectateurs, choqués de la présomption du jeune homme, expriment tout haut la crainte qu’il ne compromette par une vaine tentative la dignité de la caste sacerdotale. Si on allait se moquer des brahmanes !… Et du milieu de l’assemblée il s’élève un chœur de voix qui fait entendre ces paroles :

« Non, nous ne serons pas l’objet de la risée ; non, nous n’agissons pas étourdiment ; non, nous ne devons pas rencontrer dans ce monde l’animadversion des rois ! — … Ce jeune homme florissant, aux robustes épaules, aux cuisses et aux bras solides, ferme comme une montagne de l’Himalaya, frémissant dans sa marche comme le lion, puissant comme le roi des éléphans animé par la passion,… il est à la hauteur de l’entreprise et proportionné à l’effort qu’elle réclame !… — … S’il était incapable, il ne se présenterait pas, et d’ailleurs il n’y a pas une œuvre dans les mondes, quelle qu’elle soit, qui puisse être au-dessus des forces d’un brahmane… Qu’ils jeûnent sans cesse, qu’ils se nourrissent d’air ou de racines, liés par des vœux austères, les deux-fois-nés, quoique faibles, sont puissans par l’éclat de leurs austérités. — Un brahmane ne doit jamais être méprisé, qu’il pratique le bien ou le mal, qu’elle soit agréable ou fâcheuse, grande ou minime, l’œuvre à laquelle il s’applique[26]. »

Ainsi le brahmanisme se glorifie et chante ses propres louanges au moment où la royauté s’éclipse. Il en eût sans doute été tout autrement si la caste militaire avait tenu la plume. Au milieu de ce tumulte, Ardjouna s’est approché de l’arc, dont il fait respectueusement le tour en le saluant, car il comprend que cette arme est enchantée. Par la pensée, il adore le maître des dieux, puis il invoque Krichna, son protecteur et son ami. Ainsi préparé par le recueillement et la prière, il fait ployer l’arc sans effort, et les flèches frappent le but. La belle Draopadî accueille le vainqueur avec un sourire, et celui-ci prend la main de sa fiancée aux applaudissemens réitérés de tous les brahmanes. Exaspérés par les cris de triomphe qui insultent à leur défaite, les rois s’attaquent aux fils de Pândou, au souverain dont ils sont les hôtes, à Draopadî elle-même. Il s’ensuit une terrible mêlée dans laquelle les cinq frères remportent encore la victoire, après avoir rudement battu les Kourous, leurs ennemis, qui ne les ont pas reconnus et demandent en vain quels sont ces héros auxquels les dieux mêmes ne sauraient résister. Peu à peu l’arène se vide ; les princes humiliés se retirent, persuadés que les brahmanes ont eu les honneurs de cette journée. Ardjouna songe alors à retourner vers sa mère, inquiète d’une si longue absence. Le bruit de la lutte est arrivé jusqu’à elle. Le soir vient, ses fils n’ont pas reparu à l’heure accoutumée ; elle croit qu’il leur est arrivé malheur :

« Dominée par l’amour de ses enfans, Kountî se livrait à ses pensées ; mais comme en un jour pluvieux, enveloppé de sombres nuages, à l’heure où tout monde sommeille, a une heure avancée de la nuit se montrerait le soleil au milieu des nuées, ainsi parut au milieu des brahmanes Ardjouna, qui entrait dans sa demeure. »

Ardjouna, qui ramenait aussi ses frères avec lui, dit en revoyant sa mère Kountî : « Mère, voici l’aumône du jour. » Celle-ci, habituée à recevoir chaque soir le riz apporté par ses fils, qui vivaient à la manière des ascètes mendians, répondit sans tourner la tête : « Partagez ! » Or cette aumône, ce gain du jour, c’était la belle Draopadî, qui devint, par l’effet de cette parole prononcée avec trop de précipitation, la femme des cinq frères Pândavas[27]. La fille de roi accepta cette condition, comme elle sut aussi se montrer respectueuse et soumise envers les cinq guerriers dont elle ignorait le rang et le nom. Ils vivaient là, aux portes de la capitale de son père, comme des brahmanes pauvres, dans une maison écartée. Pour lit, les jeunes princes avaient un peu d’herbe sur laquelle ils étendaient des peaux de bêtes ; Draopadî dormait aussi sur la dure, la tête appuyée sur leurs pieds. Durant la nuit, les héros racontaient de grandes histoires ; ils parlaient de massues, d’épées, de boucliers ; il y avait dans leurs discours comme un cliquetis d’armes qui trahissait leur haute naissance. Aussi le frère de Draopadî, qui faisait le guet à la porte, soupçonna-t-il que les époux de sa sœur appartenaient à la race royale d’Hastinapoura. Il revint annoncer cette nouvelle au roi Droupada, qui s’affligeait au fond de son palais, ignorant encore si cette alliance insolite apportait à sa maison du déshonneur ou de l’illustration.

Cependant les Pândavas, si étroitement unis à un roi puissant, relèvent la tête ; un lien de parenté les rattachait également à Krichna, souverain de Mathoura[28], qui passait pour le prince le plus sage, le plus brave, le plus intelligent de son époque. Le vieux Dhritarâchtra n’apprit point non plus sans une satisfaction sincère que ses neveux reparaissaient sur la scène avec le rang qui leur convenait. En dépit des efforts que fit l’aîné de ses fils, Douryodhana, pour exciter de nouveau sa défiance, le roi aveugle se décida à rappeler dans ses états les princes fugitifs. Il fit plus encore, il partagea le royaume avec eux, résolution imprudente assurément, et qui devait amener la destruction des deux branches rivales. Ainsi le roi infirme, obsédé tour à tour par les brahmanes du parti des Pândavas et par les amis de ses propres enfans, changeait de ligne de conduite, montrant à tous son indécision et sa faiblesse. Les fils de Pândou, établis sur les bords de la Djamouna, y fondèrent une ville qui fut nommée Indra-prastha. Soutenus par Krichna, ils n’eurent pas de peine à vaincre, quelques rois voisins qui avaient eu l’imprudence de leur déclarer la guerre, ou de s’opposer à la célébration du sacrifice royal, par lequel l’aîné des Pândavas voulait absolument constater son indépendance[29]. Le petit royaume dont Indraprastha était le centre prospérait sous le gouvernement juste et ferme des fils de Pândou. De pareils succès devaient accroître à bon droit la jalousie de Douryodhana, l’aîné des Kourous, et lui porter ombrage. Ses conseillers avaient bien de la peine à l’empêcher de faire la guerre aux Pândavas ; l’envie le dévorait ; il en était devenu « tout pâle, malheureux, jaune et maigre. » Les richesses accumulées à Indraprastha, le bonheur dont jouissent les cinq héros et le renom qu’ils se sont fait dans toute l’Inde centrale empêchent Douryodhana de dormir ; il les voit déjà étendre leur domination d’une mer à l’autre. Parlant de la cérémonie du couronnement à son ami Çakouni et des deux cent mille brahmanes qui se groupaient autour du trône, il s’écrie :

« La conque y résonnait sans cesse. Le son de cette conque encore, encore retentissante, toujours frappait mon oreille, et mes cheveux se dressaient sur ma tête. — L’assemblée fourmillait de princes avides de voir,… et les rois, qui avaient pris sur eux tous leurs joyaux, dans ce sacrifice du prudent fils de Pândou, étaient, comme des gens de basse caste, rangés humblement autour dès brahmanes, eux, les maîtres de la terre ! — Et depuis que j’ai vu cette fortune du fils de Pândou, égale à celle du roi des dieux, souveraine, je ne puis plus trouver de repos, tant j’ai l’esprit en feu ! »

C’est bien là le langage de l’envie, cette honteuse passion qui se figure l’ennemi plus heureux, plus brillant qu’il n’est peut-être, afin de le haïr davantage, et comme pour mieux alimenter son propre feu. Le conseiller Çakouni, à qui s’adressait Douryodhana, et qui partage lui-même ses mauvais sentimens, répond à peu près comme Méphistophélès au docteur Faust :

« Cette incomparable fortune que tu leur as vue, apprends de moi un moyen de t’en rendre maître, ô héros incomparable. — Je suis, au jeu des dés, d’une habileté connue sur la terre ; je connais les cœurs, je saisi les règles et les hasards du jeu. — Il aime à jouer, Youdhichthira, mais il n’y entend rien ; si tu le provoques, il viendra certainement pour jouer, comme il serait venu pour combattre. — Quand il sera tout au jeu, je le gagnerai en usant de fraude ; je lui enlèverai cette richesse plus qu’humaine, toi, provoque-le donc[30]. »

En dépit des sages objections que présentent alternativement Dhritarâchtra, l’intelligent Vidoura, son frère, et d’autres vieillards, les Pândavas seront invités à une partie de jeu. Cette longue et magnifique scène, amplement développée, forme à elle seule tout un poème, et c’est à peine si nous pouvons ici en marquer les principaux traits. L’aîné des Pândavas, le juste et pieux Youdhichthira, se précipite au jeu avec frénésie ; un démon s’est emparé de lui. À chaque coup de dé, son adversaire, — ce même Çakouni, qui a parlé tout à l’heure, — s’écrie vivement : Gagné ! Et à chaque fois que ce mot tombe, le héros perd quelque brillant en jeu. Ce sont d’abord les bracelets, les anneaux, tous les joyaux qui décorent un prince aux jours de fête ; puis il joue ses demi-frères, Nakoula et Sahadéva, qu’il a sacrifiés, et les voilà devenus esclaves du gagnant. Il joue toujours, le Pândava ; il joue ses autres frères, il se joue lui-même, et à chaque nouvel enjeu retentit le mot fatal : Gagné ! Tout a été gagné en effet ; il ne lui reste plus rien, il ne s’appartient plus à lui-même, sa liberté a été perdue par un coup de dé. « Il te reste encore un enjeu, dit tranquillement Çakouni, c’est la fille du roi des Pântchâliens, la belle Draopadî. » Youdhichthira, qui ne peut plus s’arrêter, accepte avec empressement l’offre qui lui est faite, et alors les vieillards, épouvantés d’un pareil scandale, se lèvent avec des cris d’indignation. Il se fait dans l’assemblée un mouvement tumultueux ; les plus respectés parmi les anciens se prennent la tête avec désespoir, soupirent et soufflent comme des serpens ; des larmes coulent de leurs yeux, tandis que les Kourous et leurs partisans se livrent a une joie bruyante.

— Gagné ! s’écrie encore Çakouni, et pour la dernière fois ! — La belle Draopadî appartient, elle aussi, à Douryodhana, qui l’envoie chercher par son cocher. À demi vêtue, le visage baigné de larmes, la belle Draopadî est amenée de force et comme traînée au milieu de la salle où sont assemblés les princes.

« Les cheveux épars, la moitié de son vêtement tombée à terre, et rudement secouée par Douçâsàna[31], couverte de confusion et bouillante d’indignation, Draopadî prononça lentement cette parole : « Dans cette assemblée siègent les vieillards et les brahmanes versés dans la connaissance des livres de la loi, tous occupés à des œuvres religieuses,… et devant eux je n’ose paraître ainsi ! — Oh ! pervers, ce serait un acte indigne d’un homme respectable, ne me dépouille pas de mon dernier vêtement, ne l’arrache pas[32] !… »

Aux lamentations de Draopadî, le brutal guerrier répond par d’odieuses insultes. Il tire toujours à lui le vêtement qui va céder, le dernier voile qui reste à la pauvre fille du roi des Pântchâliens. L’épouse des Pândavas n’est plus une princesse, ni même une femme, ni même une esclave : elle est une chose gagnée au jeu, dont on s’amuse, que l’on outrage à plaisir. La poésie hindoue, il est vrai, ne permet jamais que la vertu soit gratuitement offensée. De cette situation désespérée jaillira une de ces grandes et belles scènes qui seront lues avec admiration en tous lieux et dans tous les temps. Le vêtement va tomber, lorsque

« Draopadî invoque par la pensée Vichnou. « Ô toi qui, sous la forme de Krichna, es aimé des filles des bergers, — les Kourous m’insultent ; ne le vois-tu donc pas, ô dieu à l’abondante chevelure ?… Moi qui vais m’abîmer dans l’océan de leurs insultes, soutiens-moi, ô toi qu’adorent les mortels ! Oh ! Krichna, Krichna ! ô toi le grand ascète, ô toi l’âme du monde, sauve-moi, voici que je vais périr au milieu des Kourous ! » — Et comme elle eut ainsi invoqué par la pensée Vichnou, qui est Krichna, le maître des trois mondes, elle se prit à pleurer dans sa douleur en se voilait la face… — Or, quand il entendit la voix de la fille du roi des Pântchâliens, Krichna fut troublé. Abandonnant sa couche, il accourut de ses deux pieds avec compassion, le dieu de miséricorde ! — Elle invoque Krichna, Vichnou, Hari, Nara, elle appelle à grands cris le dieu par tous ses noms ; c’en est donc fait de la justice ! Et le magnanime Krichna l’enveloppa de plusieurs vêtemens, — et tandis que l’on tentait d’arracher le dernier voile de la Draopadî, cet incomparable vêtement la couvrait toujours, faisant plusieurs fois le tour de son corps, — et ces vêtemens, de couleurs variées, faits pour protéger sa pudeur, se montrèrent renouvelés jusqu’à cent fois, parce que le dieu venait au secours de la justice et de la vertu. — Alors s’éleva dans l’assemblée un terrible cri d’admiration. À la vue de ce miracle accompli dans le monde, tous les rois célébrèrent les louanges de Draopadî, et jetèrent aussi le blâme à la face du fils de Dhritarâchtra. — À cette occasion, Bhîmaséna à la grande voix maudit le coupable au milieu des rois. Les lèvres gonflées par la colère, et frottant avec violence ses mains l’une contre l’autre : « Retenez bien la parole que je vais prononcer, ô guerriers qui habitez la terre, parole qui n’a jamais été dite par d’autres hommes, et qu’aucun autre ne fera entendre ! — Et si, après l’avoir dite, je ne l’accomplissais pas, ô maîtres de la terre, que je n’obtienne jamais d’aller là où sont allés mes aïeux ! — De ce pécheur, de ce pervers insensé qui déshonore la famille, je jure de boire le sang, après lui avoir brisé la poitrine dans le combat. »

La haute antiquité n’a guère de ces accens d’une férocité sauvage ; Bhîmaséna rappelle plutôt ici quelque guerrier hun de la race d’Attila que le Grec Ajax, à qui il ressemble le plus souvent. À côté de la scène si délicate où le poète a représenté une divinité miséricordieuse enveloppant la chaste femme d’un vêtement sans fin, qui ne se déroule jamais jusqu’au bout, la colère frénétique de Bhîmaséna nous ramène brusquement à la réalité. C’est l’histoire qui parle plus haut que la fiction. Le brahmanisme cherche encore à maintenir les principes de la vertu, de la justice et de la modération sur la terre ; mais l’humanité, moins docile à ses enseignemens, se laisse entraîner à la fougue de ses passions : la voix des vieillards ne prévaut plus qu’à grand’peine dans les assemblées. Sur tout ce long récit pèse une fatalité inexorable ; dans ce ciel troublé par de fréquens orages, il n’y a plus de sérénité, et la confiance dans l’avenir semble manquer à tous ces rois qui se gênent et se portent mutuellement ombrage. Le vieux Dhritarâchtra comprend enfin qu’il lui reste à réparer un grand crime dont il a été le témoin et presque le complice. Les malédictions prononcées par Bhîmaséna l’ont fait frissonner, il prévoit de grands maux. Rappelant en sa présence Draopadî, encore frémissante des insultes qui lui ont été prodiguées, il lui permet de demander ce qu’elle veut. Elle réclame la liberté des frères Pândavas avec la sienne. Que les cinq héros puissent retourner chez eux avec leurs armes et leurs chars, et elle sera contente. Ainsi revient à flot cette royauté qui avait un instant disparu dans l’abîme. Une seconde fois les Pândavas viennent jouer aux dés dans l’espoir de prendre leur revanche. Vaincus encore dans ce genre de combat, auquel ils sont d’autant plus inhabiles que leurs adversaires emploient la fraude, les héros sont condamnés à douze années d’exil. Durant ces douze années, ils devront vivre dans la forêt, ne point combattre et disparaître de ce pays d’où la haine et la jalousie de leurs cousins, les fils de Dhritarâchtra, voudraient les expulser pour toujours.


V. – La razzia.

Suivre les Pândavas dans leur second exil, ce serait entreprendre un long voyage à travers les contrées de l’Inde les plus célèbres et visiter tous les lieux de pèlerinages consacrés par les légendes. Le poème devient ici d’une élasticité extrême ; les récits les plus divers s’y entassent sans beaucoup d’ordre, et les héros n’ont souvent d’autre rôle que d’entendre raconter dans la forêt, par les solitaires et aussi par des êtres surhumains, de grandes histoires, magnifiquement écrites, mais étrangères à l’action principale. Cependant les cinq fils de roi, redevenus errans et cachés de nouveau sous l’habit de novices, ne s’éclipsent jamais complètement ; comme le soleil voilé par la brume, ils se font jour par endroits et dardent leurs rayons éblouissans. Cette clarté ne se montre nulle part plus vive que dans un épisode guerrier, plein d’animation, qui a pour titre l’Enlèvement des vaches.

Depuis près de douze ans déjà, les fils de Pândou vivent dans la retraite. Leur ennemi Douryodhana, qui voit avec inquiétude arriver le terme de l’exil qu’il leur a imposé après les avoir vaincus au jeu, envoie partout des espions pour découvrir leurs traces. Les recherches sont vaines ; on ne peut recueillir aucun indice sur la route qu’ils ont suivie. Les cinq frères n’étaient pourtant ni très loin d’Hastinapoura, ni réfugiés dans une impénétrable forêt. Ils demeuraient dans le propre palais de Virata, roi de Matsya[33], où ils occupaient, sous des noms supposés, divers emplois inférieurs : Ardjouna, déguisé en eunuque, vit au milieu des femmes, et dans le palais on l’appelle Vrihahnala. Sur ces entrefaites, les Kourous, et Douryodhana à leur tête, s’entendent avec les chefs des Trigartiens[34] pour enlever les riches troupeaux du roi de Matsya. Les Trigartiens ont été repoussés et battus ; mais les troupeaux restent au pouvoir des Kourous. Le chef des bergers est accouru dans la ville pour annoncer au roi que la victoire demeure incomplète, et à peine entré dans le palais, il rencontre Bhoûmimdjaya, fils du roi, Il qui il raconte les détails de la journée.

« Soixante mille vaches te sont enlevées par les Kourous, lève-toi pour aller reconquérir tes troupeaux qui sont ta richesse, ô prince glorieux ! — Ô fils de roi, si tes intérêts te sont chers, marche au plus vite, pars toi-même, car le roi des Matsyens, ton père, n’a rien confié ici à ta garde, — car le roi ton père fait ton éloge au milieu de l’assemblée ; il dit : Mon fils est en tout mon égal ; courageux, espoir de ma race, habile à lancer les flèches, mon fils est un vaillant guerrier ; qu’elle soit donc véridique cette parole prononcée par ce souverain. — Fais revenir les troupeaux après avoir défait les Kourous, consume leurs armées par le feu terrible de tes flèches. — Avec tes traits au talon d’or, à la pointe recourbée, lancés par ton arc, perce les rangs des ennemis, comme le conducteur d’une troupe d’éléphans pique la troupe qu’il pousse devant lui[35]. »

Ainsi parle le chef des bergers ; il voudrait que Bhoûmimdjaya attelât à son char de guerre ses chevaux blancs, et qu’il déployât sa bannière, sur laquelle brille un lion d’or. Le jeune prince, qui est poltron, fait le faux brave. Il irait au plus vite prendre part au combat, il mettrait l’ennemi en déroute ; malheureusement son cocher a péri dans une rencontre avec les Trigartiens, et il est forcé de rester parmi ses femmes. Quel dommage ! En le voyant paraître, terrible et triomphant dans la mêlée, les Kourous épouvantés fuiraient au plus vite en s’écriant : C’est Ardjouna en personne ! Or Ardjouna, caché sous le déguisement d’un eunuque danseur, a entendu ces bravades ; il envoie la Draopadî dire au jeune prince que l’eunuque Vrihannala (c’est le nom qu’il a emprunté) a été jadis le propre cocher d’Ardjouna, et qu’il s’offre à conduire le char au milieu de la mêlée. L’offre est acceptée ; le faux eunuque attelle les chevaux, et les lance au grand galop contre les hordes des Kourous. La vengeance l’anime ; il brûle de prendre sa revanche, car voici que les douze années s’achèvent, et il est relevé de son serment. Bientôt paraissent à l’horizon les troupes ennemies qui s’agitent comme de grandes vagues, la poussière qui s’élève sous les pieds des chevaux et des éléphans monte en serpentant vers le ciel.

À cette vue, le fils du roi, Bhoumimdjaya, est saisi de crainte : « Je n’ose attaquer les Kourous, dit-il d’une voix dolente ; je sens un frisson par tout mon corps ! » Et dans son effroi il répète les noms des redoutables combattans qui commandent l’armée ennemie sous les ordres de Douryodhana et de ses cent frères. Il se plaint de ce que son père a emmené avec lui tous ses soldats ; il n’a pas même ses gardes. Faible enfant, peu habitué aux fatigues de la guerre, que peut-il faire seul contre tant de héros illustres ?

« La frayeur te donne un air misérable et capable d’augmenter la joie de l’ennemi, répond Ardjouna, et pourtant les Kourous n’ont encore accompli aucun exploit sur le champ de bataille. — Tu m’as dit toi-même : Conduis-moi contre les Kourous, et moi je te mènerai là où flottent leurs nombreuses bannières ; — au milieu de ces vautours voraces, de ces Kourous pillards, qui sont venus combattre sur la terre, je te lancerai, ô guerrier ! — Après avoir promis aux femmes, aux hommes aussi, de te conduire en héros, et cela avec jactance, arrivé sur le champ de bataille, tu ne voudrais plus combattre ! Et moi, appelé à l’office de cocher sur les recommandations d’une femme du palais, je ne puis, sans avoir repris le butin, rentrer dans la ville… — Que les nombreux Kourous enlèvent, si bon leur semble, nos troupeaux ! répond le jeune prince ; que les femmes, que les hommes aussi se rient de moi, ô Vrihannala ! — Combattre n’est pas mon affaire ; que les vaches s’en aillent… J’ai peur ! — Ayant dit ainsi, il se sauva tout effrayé, après avoir sauté à bas du char, le prince aux pendans d’oreilles, perdant avec la fierté tout sentiment d’honneur, emportant son arc et ses flèches. — Non, s’écria Ardjouna, le devoir que les héros ont transmis aux kchattryas, ce n’est pas de fuir ; il vaut mieux mourir dans le combat que de fuir épouvanté. »

Est-il possible de peindre mieux le misérable état d’un esprit égaré par la peur ? Bhoûmimdjaya fuit même avant d’avoir entendu siffler une flèche. Ardjouna s’élance à la poursuite du jeune prince, et ses cheveux, qu’il a laissés croître pour se mieux déguiser, se délient par la rapidité de sa course. Dans l’armée ennemie, on a remarqué cette étrange figure de l’eunuque conduisant un char de guerre et ramenant au combat le fils du roi des Matsyens, Les uns sourient, les autres s’inquiètent et se demandent : « Quel est cet être caché sous un déguisement, comme le feu sous la cendre ? Il y a en lui de la femme et de l’homme aussi… » Mais la bataille ne commence point encore. Le jeune Bhoûmimdjaya, saisi par celui qu’il croit être un eunuque, lui promet toutes sortes de bijoux, bracelets, anneaux et de riches étoffes, s’il veut le laisser fuir. Ardjouna répond par un sourire, et offre de combattre à la place du fils du roi, pourvu que celui-ci change de rôle et devienne son cocher. Bon gré, mal gré, Bhoûmimdjaya accepte, et bientôt la main vigoureuse du Pândava l’a replacé sur le char. Il s’agit alors pour Ardjouna de retrouver ses armes, qu’il avait cachées dans le tronc d’un acacia et enveloppées de feuilles ; il leur a donné ainsi l’apparence d’un cadavre, afin que personne n’osât les toucher[36]. Déjà la présence du terrible Pândava se trahit par des présages menaçans qui effraient l’armée ennemie. Les Kourous, victorieux naguère, se laissent aller à l’abattement, à une vague terreur, et tandis qu’où croit les entendre dans le lointain se communiquer à voix basse leurs appréhensions de quelque malheur prochain, Ardjouna tire de leur étui ses armes et celles de ses frères. À mesure qu’elles sortent de la cachette qui les recèle, le poète les décrit à grands traits, en quelques vers pleins et sonores. En les revoyant, Ardjouna s’incline et les adore ; son arc gigantesque, qui a un nom, comme l’épée du Cid, est presque un dieu pour lui, car il a appartenu à toutes les divinités du ciel avant de passer dans les mains de Vichnou, de qui il l’a reçu lui-même. « Je vois bien les armes des Pândavas, dit enfin le jeune fils du roi des Matsyens, mais où sont donc ces princes ? Que sont-ils devenus ?… — Moi, je suis Ardjouna, » répond le héros ; puis il raconte rapidement son histoire. Et le royal enfant, qui tremblait tout à l’heure comme une femme, a repris courage ; il est prêt à lancer le char là où le guerrier incomparable le lui ordonnera. Il est prêt à attaquer les dieux eux-mêmes avec un pareil compagnon, il brûle de combattre. Aussitôt, jetant ses bracelets, relevant en nattes ses longs cheveux, Ardjouna ceint la cuirasse. Les armes, qu’il contemple avec amour, lui répondent : « Nous sommes des serviteurs dévoués en tout à ta personne, ô fils de Pândou ! » Et il leur dit, les serrant entre ses bras : « Vous êtes à jamais l’objet de mes pensées en ce monde ! » On devine que l’ennemi fut mis en fuite ; Ulysse décochant ses traits contre les prétendans qui assiégeaient Pénélope ne leur causa pas plus de terreur que n’en répandit Ardjouna parmi les Kourous éperdus.

De quoi s’agissait-il cependant ? De reconquérir des troupeaux enlevés par une attaque subite, et la poésie a donné à ce combat d’escarmouche un caractère grandiose. En y regardant de près, on voit que ces rois si pompeusement célébrés dans le Mahâbhârata faisaient volontiers, comme ceux dont parle Homère, le métier de brigand, et qu’ils régnaient en réalité sur de tout petits peuples. L’Inde, partagée en une foule de royaumes peu importans, obéissait à des souverains d’humeur belliqueuse, toujours prêts à se piller les uns les autres, à des barons cantonnés, ceux-ci sur des pics de montagnes, ceux-là dans des forteresses défendues par des fossés, des escarpemens ou des bois épars. Il avait fallu la réunion des fils de Dhritarâchtra avec les Trigartiens pour accomplir une razzia de bestiaux ; un coup de dé, on l’a vu, avait suffi pour réduire à néant la royauté fondée par les Pândavas. Les princes passaient tour à tour de la richesse à la misère ; dans les temps malheureux, ils couraient le pays en aventuriers, et savaient reconquérir par la force de leur bras la position qu’ils avaient perdue. Il existait déjà dans l’Inde une espèce de féodalité fort préjudiciable aux véritables intérêts des peuples. La valeur personnelle était d’un grand prix, et la profession des armes semblait en grand honneur. Les récits de batailles, les descriptions d’armes, de bannières, — j’allais dire d’armoiries, — abondent dans le Mahâbhârata. L’époque des guerriers est donc arrivée après celle des sages, et l’épopée qui est née avec Râma se développe plus vaste, plus guerrière, plus retentissante. Le poème marche par grands épisodes qui se succèdent comme autant de drames complets formés de plusieurs tableaux, et dans lesquels les poètes dramatiques tailleront un jour leurs pièces de théâtre. Mais on ne peut parvenir d’une traite au terme de ce long récit ; il est indispensable de faire halte au milieu de la course, avant de suivre les héros Pândavas jusqu’au sommet des pics neigeux de l’Himalaya, où ils montent ensemble pour aller au-devant de cette libération finale que nous appelons tristement la mort !

Th. Pavie.
  1. Voyez sur Râma et le Râmâyana la livraison du 1er janvier 1857. Les autres articles de cette série ont paru dans les livraisons du 1er mai et du 1er juillet 1856.
  2. Ce nom signifie l’ordonnateur, celui qui étend et arrange ; c’est le même personnage dont il est question quelques lignes plus bas. Mahâbhârata veut dire la grande famille de Bhârata ; celui-ci était le jeune frère de Rama.
  3. Cette ville, ainsi appelée du nom de son fondateur, le roi Hastina, était située à une vingtaine de lieues au nord-est de Dehli.
  4. On appelait alors cette ville Kâci ; Bénarès est une corruption du mot sanskrit Varânasi, eau excellente, eau sainte. La légende dit que Vitchitravîrya avait épousé les deux filles de ce roi ; mais une seule est mise en scène.
  5. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lectures 104 et suivantes. Il est dit dans le code des lois de Manou que « lorsqu’il n’y a pas d’enfans dans une famille, la progéniture que l’on désire peut être obtenue par l’union, de l’épouse, dûment autorisée, avec un frère ou un autre parent. » Liv. ix, st 59.
  6. Si on n’admet pas cette supposition, les paroles prononcées avec menace et d’un accent de colère par Vyâsa n’ont plus le sens d’une malédiction.
  7. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lecture 110, vers 4,375.
  8. La légende, il est vrai, prétend que Gandhâri mit au monde, après une gestation de deux années, une masse informe. Vyâsa, s’étant présenté à elle, lui demanda ce qu’elle désirait, et elle répondit : « Qu’il sorte cent fils de cette masse dure et compacte qui m’a tant fait souffrir… » Ibid., lect. 115.
  9. Voir le chant du Vanaparva, lect. 305.
  10. Ou Kaoravas, descendans de Kourou. Ce nom, qui est celui de la race à laquelle appartiennent Dhritarâchtra et Pândou, peut s’appliquer aussi aux fils de ce dernier, mais il sert à désigner plus spécialement les princes de la branche aînée.
  11. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lect. 130, vers 5,134 et suiv.
  12. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lect. 134, vers, 5,316.
  13. Ou plutôt les deux carquois ; les Aryens portaient deux carquois, sans doute parce qu’ils employaient deux principales espèces de flèches, les unes terminées par une pointe de fer, les autres armées d’un croissant.
  14. Chant de l’Adiparva, lectures, 134,135.
  15. Manou, liv. VII, st. 2e.
  16. La naissance de Karna ne devait pas nuire à l’honneur de Kountî, le dieu son époux lui ayant accordé de redevenir fille comme devant.
  17. Chant de l’Adiparva, lect. 136, vers 5,395.
  18. Ibid., vers 5,413. Le pays d’Anga correspond au Bengale actuel.
  19. Chant de l’Adiparva, lect. 187, vers 5,420 et suiv.
  20. Chant de l’Adiparva, lect. 151, vers 5,922.
  21. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lect. 152, vers 5,927 et suiv.
  22. Mahâbhârata, chant de l’Adiparva, lect. 152, vers 5,970. — Dans les divers passages dont je donne ici la traduction, d’après le texte sanskrit, je suis forcé quelquefois de m’écarter d’une littéralité trop rigoureuse et d’omettre quelques mots, afin d’être plus intelligible et de présenter un sens plus net.
  23. Hercule n’eut besoin de terrasser Antée que trois fois ; Bhîmaséna recommence la lutte avec le monstre jusqu’à cent fois : ce rapprochement suffit à faire ressortir la mesure et la juste proportion du génie grec et l’abondance extravagante, déréglée du génie indien.
  24. C’est la fille du roi Droupada ; on l’appelle aussi Krichnâ, la noire.
  25. Chant de l’Adiparva, lect. 187, vers 7,022 et suiv.
  26. Chant de l’Adiparva, lect. 188, vers 6, 041 et suiv.
  27. Quelques auteurs modernes ont dit que, les cinq frères ne représentant en réalité qu’un seul personnage, ce mariage n’avait rien de monstrueux. Une pareille explication ne peut être acceptée. Ce fait de polyandrie est un reste des vieilles mœurs schytiques, dont on trouve encore des exemples dans les monts Himalayas. Camoens faisait allusion à cette coutume, suivie par les Naïrs du Malabar, quand il a dit : Gérues saô as mulheres ; mas somente, — Para os da géraçaô de seus maridos. (Canto vii, st. 41.) — « Les femmes sont communes, mais seulement pour ceux de la famille de leurs maris. »
  28. Il y aura lieu de revenir sur Krichna considéré comme dieu.
  29. Et même sa souveraineté sur les princes voisins qui devaient remplir des emplois secondaires dans la grande cérémonie appelée râdjasoûya, et par conséquent faire acte de vassalité.
  30. Chant du Sabhâparva, section du Dyoutaparva, lect. 47, vers 1,741.
  31. Le second des cent frères Kourous.
  32. Chant du Sabhâparva, lect. 65, vers 2, 381.
  33. Les provinces actuelles de Dinadjpour et de Rangpour.
  34. Pays du nord-ouest de l’Inde, que l’on suppose être le Lahore de nos jours.
  35. Goharanaparva, lect. 35, vers 1,158 et suiv.
  36. De peur d’être souillé et déchu de sa caste.