Études sur l’Inde ancienne et moderne/06

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VI.
Krichna, ses aventures et ses adorateurs.




Au moment où des événemens inattendus et terribles s’accomplissent dans l’Inde, nous nous sommes demandé s’il était bien opportun de poursuivre la série de ces études, consacrées jusqu’ici à l’examen des plus anciens monumens de la philosophie et de la littérature brahmaniques. Qu’importent les légendes, dira-t-on peut-être, qu’importent les créations et les rêveries des poètes hindous, quand la barbarie asiatique a fait de nouveau explosion ? À quoi bon revenir complaisamment sur le passé de ces peuples, que des crimes révoltans doivent rendre désormais odieux à l’Europe ? La civilisation a-t-elle jamais existé, même en germe, au sein de ces sociétés corrompues, qui, loin d’avoir abdiqué aucun de leurs vices traditionnels, reparaissent sur la scène du monde avec les préjugés, l’ignorance et le fanatisme sanguinaire d’un autre âge ? Certes il est triste, le spectacle qu’offrent aujourd’hui ces pays célèbres, qui furent le berceau de tant de systèmes philosophiques ; mais doit-il être pour cela moins intéressant de rechercher quelles sont les idées religieuses qui ont traversé ce monde de l’Inde, comment elles se sont modifiées successivement, jusqu’au jour où l’invasion musulmane est venue y jeter, avec la conquête étrangère, un nouvel élément de trouble et de dissolution ? Quant à la civilisation, elle a brillé avec une certaine splendeur sur les deux rives du Gange, — non pas la civilisation comme l’entend le christianisme, qui seul possède le secret de changer les cœurs et de former des nations éclairées, — mais celle qui se révèle dans les travaux de l’esprit, dans les efforts de la pensée pour arriver à la vérité, dans les arts et surtout dans cette apparente grandeur faite de luxe et de richesses qui éblouit les yeux. Il y aurait injustice aussi à nier tout à coup la sagesse antique de l’Inde après l’avoir exaltée outre mesure, comme si elle devait fournir à l’Europe des lumières nouvelles. Hâtons-nous de reconnaître qu’il y a eu sur les bords du Gange et de la Djamouna des penseurs austères, des métaphysiciens profonds, qui ont mérité le nom de grands philosophes ; mais, tandis qu’ils méditaient sur des abstractions, les populations privées d’enseignement s’en tenaient au plus grossier polythéisme. La division des castes, qui crée pour ainsi dire quatre espèces d’hommes, — la première presque divine, la dernière presque brute, — s’opposait au développement de toute philosophie pratique qui eût pris pour objet de ses spéculations les humbles enfans de cette terre arrosée chaque jour de tant de sueurs et de tant de larmes. Le dieu que les écoles philosophiques cherchaient à dégager de la matière ou à confondre avec elle ne pouvait voir d’un même œil, ni aimer d’une même tendresse, les hommes des diverses castes, auxquels il est censé réserver après cette vie des destinées inégales. Or la moralité, qui est le dernier mot de la civilisation, ne peut se répandre parmi les classes ouvertement méprisées et légalement dégradées. Le brahmane le plus hardi dans ses pensées, le moins orthodoxe dans ses doctrines, laissait toujours de côté le dogme politique de la division des castes. En dehors de la race aryenne, qui avait fait sa route à travers l’Inde du nord au sud, chassant devant elle ou subjuguant les tribus indigènes, il n’y avait aux yeux du brahmane le plus éclairé que des barbares condamnés à servir des maîtres. Ces populations ignorantes, ces barbares doués d’aptitude au travail, timides et résignés, le brahmanisme sut les comprimer et les fasciner par le prestige de sa puissance et de son inviolabilité ; il réussit à leur inspirer un respect superstitieux et à les maintenir dans l’obéissance. Ce fut donc une société factice qui se fonda, une société composée d’élémens divers et incohérens, dans laquelle chaque classe était régie par des lois particulières, et à la tête de laquelle trônait une aristocratie religieuse héréditaire, qui se plaçait elle-même au-dessus des lois divines et humaines. Etrange aberration de l’orgueil ! de ces savans, prêtres, philosophes et poètes, qui ont, durant trente siècles, rassemblé des légendes, rédigé des traités de philosophie et commenté cent fois ces mêmes traités, chanté sur tous les tons la gloire de leur race, raisonné et déraisonné sur toute chose, de ces sages si nombreux, qui passèrent leur vie à fonder des écoles ou à méditer dans la forêt, aucun n’a eu la pensée de rédiger un simple catéchisme qui apprît à l’homme, avec les points principaux de sa religion, quels sont ses devoirs envers Dieu et envers ses semblables ! C’est que, dans la société brahmanique, l’homme n’avait de semblables que ceux de sa caste, et pour les choses de la religion il y avait des mystères réservés aux seuls adeptes.

Cependant il arriva un moment où une lueur de fraternité charitable traversa le monde de l’Inde : ce fut lorsque Çâkya-Mouni, — adoré plus tard sous le nom de Bouddha, — enseigna ses doctrines. Il s’opéra alors parmi les populations répandues dans l’immense contrée qui s’étend de l’Indus à l’Himalaya et du Pendjab à Ceylan une révolution extraordinaire et sans précédent ; mais avant que cette réforme s’accomplît, avant que l’Inde entendît prêcher l’égalité des hommes sur la terre et dans le monde futur, les esprits y avaient été préparés, dans une certaine mesure, par le développement considérable d’une secte tout à fait brahmanique malgré ses tendances hétérodoxes : je veux parler de la secte de Vichnou, qui se prit à adorer Krichna avec la plus vive ferveur, aux dépens des autres dieux du panthéon hindou[1]. En examinant avec quelques détails le culte de cette divinité pastorale et guerrière, fort indulgente pour les faiblesses humaines, nous aurons d’abord l’occasion de signaler chez les peuples de l’Hindostan deux traits principaux de leur caractère : un besoin impérieux d’adorer quelque chose, et un entraînement irrésistible vers le sensualisme.


I.

La société la mieux disciplinée ne peut couler éternellement entre ses deux rives, à la manière d’un fleuve canalisé ; il se fait à certains momens des brèches par lesquelles s’échappent et se répandent au dehors les esprits avides de nouveauté. Dès les temps anciens, nous l’avons dit déjà, il se produisit dans l’Inde bon nombre de systèmes philosophiques. Les auteurs de ces systèmes tentaient surtout d’expliquer le dogme de la création, puis les rapports de l’homme avec Dieu et avec les objets extérieurs. La création était-elle directe, avait-elle eu lieu par émanation, Brahma avait-il tiré de sa propre substance ou du néant les choses visibles et invisibles ? Y a-t-il dans chaque homme une âme individuelle, ou seulement une portion de l’âme universelle et infinie ? Toutes ces graves questions s’agitaient dans les écoles et se formulaient en aphorismes. Si les adeptes se passionnaient pour ces problèmes sérieux qui ont de tout temps agité le monde, les populations s’en tenaient aux pratiques d’un culte traditionnel, laissant aux brahmanes le soin d’éclaircir ou d’embrouiller la discussion. L’unité religieuse subsistait toujours, malgré la diversité des sectes philosophiques ; mais lorsque le dogme de la triade fut reconnu, lorsqu’il eut fait son chemin dans le monde de l’Inde, lorsque le dieu bienveillant, ami de|l’humanité, Vichnou, prêt à s’incarner pour sauver les enfans de la terre, se détacha du groupe avec des traits plus nettement accusés, les peuples de l’Inde furent attirés vers cette image souriante, à la fois humaine et divine. C’est que l’idée nouvelle sortait du domaine de la spéculation ; la poésie épique, née avec elle et sous son inspiration, avait montré aux yeux éblouis des nations aryennes la divinité par excellence, Vichnou, qui habitait parmi les hommes sous les "traits du pieux Râma[2]. La grande épopée des fils de Pândou établissait de son côté la même doctrine à travers la longue série de ses épisodes, aussi étendus que des poèmes. De cette manière, la secte vichnaïte avait su donner la vie à son dogme ; elle avait inauguré le culte des héros, qui séduit toujours les peuples à imagination ardente.

Cette secte, il y a tout lieu de le croire, était en principe une réaction contre les écoles purement philosophiques, contre les systèmes de plus en plus hardis qui tendaient à substituer la métaphysique aux traditions religieuses. Elle voulait ramener les esprits à la croyance en un dieu personnel, dont l’intervention dans les affaires humaines se manifeste d’une manière sensible. Cette pensée, qui anime toute l’épopée de Râma, on la retrouve également, avons-nous dit, dans les principaux épisodes du Mahâbhârata. Toutefois, dans le second de ces deux poèmes, on ne voit pas apparaître au premier rang le héros qui sera proclamé l’une des incarnations de Vichnou. C’est seulement lorsque va se livrer la grande et terrible bataille entre les princes issus d’une même race, c’est au moment décisif, et quand les guerriers, impatiens d’en venir aux mains, font retentir leurs conques à la tête des deux armées, que Krichna, debout sur le char.de son disciple favori Ardjouna, lui expose la doctrine de la secte, et dit : « Moi, je suis Vichnou ! »

On reconnaît à ces simples paroles que le dogme des incarnations a fait un grand pas depuis Râma. La divinité n’est plus sur la terre à l’état latent, elle éclate au grand jour. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de forcé dans cette divinisation subite de Krichna, qui, avant et après sa transfiguration, n’était et ne sera qu’un petit roi à qui le Mahâbhârata lui-même n’attribue qu’un rôle secondaire. Sa vie d’ailleurs, telle que la raconte incidemment la grande épopée, n’offre rien de bien surnaturel. Et pourtant c’est lui-même qui dit : « Je suis Dieu, je suis le seigneur des mondes ; l’âme universelle ! » tandis que le pieux Râma, si noble dans ses souffrances et si humble dans ses triomphes, ignore que Vichnou vit en lui et agit par son bras. Ce qu’il y a de plus remarquable encore, c’est que dans tout son discours, si éloquent, si merveilleux de style et de forme[3], Krichna proclame un panthéisme absolu qui devrait détruire à tout jamais le dogme des incarnations, en supprimant la notion d’un Dieu personnel. N’est-il pas étrange, le langage de cette divinité bienveillante et généreuse, qui semble se manifester au moment le plus solennel, tout exprès pour dire au monde : « Point de liberté ici-bas pour la créature ; elle va où le destin la pousse ? Le bien et le mal sont de vains mots. Le guerrier est destiné par sa naissance à porter les armes, pourquoi hésiterait-il à tuer dans la mêlée, même ses parens ? » Dans ces paroles mélancoliques, empreintes d’un mysticisme désespérant, prononcées par Krichna, perce un accent de tristesse qui n’est pas exempt d’ironie. On y sent en effet un dédain secret pour l’humanité, qui, s’agitant dans le vide, ose s’attribuer à l’égard des œuvres accomplies par elle une responsabilité toute gratuite. Jamais l’homme n’a été plus complètement rabaissé, plus durement traité, et cela en termes si doux et si pleins d’onction, que les sectaires de Vichnou semblent ne s’en être point aperçus.

C’est qu’il y a dans le discours de Krichna un de ces mots que l’humanité n’entend jamais sans en être touchée, un mot qui relève son courage et la soutient dans les luttes de cette vie. « Pour la défense des bons et la destruction des méchans, dit encore Krichna, pour consolider la justice et la piété, je renais d’âge en âge. » Il existe donc un dieu qui protège les bons et confond les méchans, un dieu qui aime ceux qui l’aiment, et qui s’occupe de leurs destinées au point de venir par intervalles habiter la terre sous une forme humaine ! Cette croyance, il est vrai, laisse subsister la division des castes ; qu’importe ? Ce dieu qui s’incarne dans la personne d’un roi fera régner la justice ; il prendra la défense du faible contre l’oppresseur ; il écoutera les prières de quiconque l’implore, sans avoir égard au rang ni à la naissance ; il exaucera les vœux de tous ceux qui lui sont fidèles et de tous ceux qui ont foi en lui. S’il ne peut se dégager nettement de la matière éternelle comme lui, qu’importe à la foule ? Il est le Seigneur, celui qui commande aux choses, et les masses élèvent vers lui leurs cœurs reconnaissans. Il n’est donc pas étonnant que le culte de Vichnou, représenté sous la forme de Krichna, soit devenu particulièrement cher aux classes inférieures. D’ailleurs, dans la vie légendaire du héros divin, refaite après coup et pour l’édification des sectaires, tout contribue à lui donner le caractère de divinité protectrice du peuple, de patron des cultivateurs et des bergers, et sa morale, qui ne pèche point par excès d’austérité, devait lui assurer les sympathies de la jeunesse.

Descendant de la race antique de Yadou et neveu du roi Kans, qui régnait à Mathura[4], Krichna fut élevé dans la forêt de Vrindavan[5]. Sa mère l’y avait conduit pour le soustraire aux persécutions du roi Kans, qui voulait le faire périr, une voix prophétique ayant annoncé au tyran que l’un des fils de sa sœur devait le détrôner. La légende ajoute que Kans s’opposait de toutes ses forces au culte de Vichnou ; ces simples paroles nous font voir les brahmanes de Mathura conspirant déjà contre le roi impie, et inspirant au jeune Krichna les sentimens de haine et de défiance dont ils sont animés. Autour du berceau de l’enfant prédestiné s’accomplissent toute sorte de miracles. De sa petite main, déjà puissante, il terrasse et écrase les ogres et les malins esprits acharnés à sa perte. Le maître de la création se révèle en lui ; il commande aux élémens, et pourtant la tradition, qui le marque du sceau de la divinité, lui conserve la physionomie naïve et mutine qui convient à l’enfance. Krichna n’est point un petit sage, un raisonneur précoce ; loin de là, par ses espiègleries et sa turbulence, il met en émoi les commères du voisinage. Quelque méfait a-t-il été commis dans la forêt de Vrindavan, il n’y a qu’une voix pour accuser Krichna. C’est qu’il entre dans les cabanes des bergers, le petit vaurien ; là il réveille et fait pleurer les enfans qui dormaient ; il renverse les barattes, boit le lait de beurre, et jette partout le désordre. Sa mère a fort à faire de le défendre contre les matrones irritées ; parfois elle se fâche à son tour, et elle va châtier ce fils indocile. Alors Krichna se manifeste à elle sous sa forme divine[6], et la mère du dieu, transportée d’amour et de joie, s’arrête en extase.

Ainsi la divinité de Krichna se trahit et se révèle même à propos de ses malices d’enfant. Dans tous les récits fabuleux qui racontent sa vie, le naturel et le merveilleux se succèdent avec tant d’art, — peut-être avec tant de simplicité, — que la réalité du personnage se détache de la façon la plus vive et la plus saisissante sur le fond mobile et fuyant de la légende. Krichna, on le sent, n’est pas un être fantastique, inventé pour les besoins d’une secte ; il appartient à l’histoire et à l’humanité : seulement ses adorateurs, en écrivant le livre de sa vie, y ont ajouté des vignettes et des enluminures à toutes les pages. Il en est résulté une épopée champêtre tour à tour gracieuse et terrible, touchante et grossière, où l’esprit païen se reflète tout entier avec ses aspirations du spiritualisme et ses entraînemens sensuels.

L’enfant grandit sous les yeux de sa mère, qui tremble à chaque instant pour ses jours, bien qu’elle ait foi en ses hautes destinées. À dix ans, Krichna va courir la forêt avec ses jeunes compagnons. Dans ces courses vagabondes, où elle ne cherchait que les plaisirs et les jeux de son âge, la bande joyeuse est assaillie par les démons qui conspirent sans relâche contre la vie de Krichna. Pareil au petit Poucet du conte des fées, celui-ci reconnaît toujours l’ogre caché sous la forme d’un cheval, d’un loup, d’un oiseau, et, après l’avoir démasqué, il le met à mort. Peu à peu l’enfant divin va devenir le roi des bergers, qui s’habituent à invoquer son nom dans les périls, et les filles de ces mêmes bergers, fascinées par la beauté du jeune homme, chantent ses louanges à l’envi. Il arrive un moment où toutes les bergères[7] de la forêt de Vrindavan sont folles d’amour pour Krichna ; il les a ensorcelées. Nuit et jour, elles pensent à lui, parlent de lui, et soupirent après lui ; mais de même que le soleil éclaire tous les objets et verse sur chacun d’eux tout l’éclat de sa lumière et tout le feu de ses rayons, de même aussi l’amour d’un dieu peut remplir tous les cœurs sans s’épuiser jamais. Krichna se communique à chacune des jeunes filles qui l’aiment ; il multiplie sa forme humaine pour répondre à la tendresse passionnée de ces mille et mille amantes, et chacune d’elles croit posséder seule le cœur du héros qu’elle adore.

On conçoit que ce dogme de l’amour divin, présenté d’un certain côté par des poètes sensualistes, ait donné lieu à des récits d’une licence extrême. La tradition antique avait raconté ces détails de la vie du dieu avec décence, avec gravité même ; après elle, le récit populaire est venu tout gâter. Ainsi, au retour de la saison pluvieuse, qui redonne la vie aux campagnes brûlées, lorsque le coucou noir anime les bois de sa voix joyeuse, et que le paon danse sur les branches des arbres au bruit de la foudre[8], la légende nous montre Krichna qui se livre à des ébats folâtres au milieu des filles de Vrindavan. Le jeune dieu ne peut se dérober aux poursuites de ses amantes ; quand il veut partir pour Mathura, elles s’accrochent aux roues du char qui va l’emporter, et font retentir l’air de leurs sanglots. Tout cela, il faut l’avouer, ressemble trop à l’amour terrestre. Cependant, si l’esprit grossier des populations s’est arrêté complaisamment sur les tableaux érotiques tracés par les poètes, des intelligences plus délicates et plus élevées semblent avoir entrevu sous ces allégories le mystère de l’union mystique des âmes avec la Divinité. Comme homme, Krichna, — le vrai et réel Krichna de l’histoire, — a toutes les faiblesses des beaux et vaillans héros de l’antiquité païenne. Comme dieu, il aime d’un amour égal, d’un amour complet et absolu, toute créature qui se donne à lui. Aux femmes, il demande la tendresse du cœur, aux hommes le dévouement qui prend sa source dans la foi. Il y a plus : Krichna, qui veut sauver les enfans de la terre, se plaît à les attirer à son culte. Il parle dans le silence de la méditation aux esprits sincères et aux cœurs droits, se manifestant de préférence aux pacifiques et aux humbles. Le plus grand péché, selon les sectaires, c’est l’orgueil, qui résiste aux inspirations divines ; aussi la plus grande vertu sera-t-elle l’humilité, qui- dispose l’âme à recevoir la grâce d’en haut.

Ce point fondamental de la croyance vichnaïte, on le trouve clairement exposé dans deux courtes légendes que la tradition place, avec une certaine habileté, au moment même où Krichna va commencer sa carrière politique, je veux dire lorsque le jeune berger va monter sur le trône de Mathura, après avoir tué le roi Rans, son oncle. Il y a lieu d’insister sur ces deux passages de la vie de Krichna, parce qu’ils renferment tout l’esprit de la doctrine qui s’est abritée sous son nom.

Rans, roi de Mathura, devait périr de la main de Krichna ; des voix prophétiques le lui avaient annoncé depuis longtemps. Peut-être le seul crime de ce prince était-il de protéger exclusivement l’ancien culte de Civa contre la secte nouvelle ; la vérité sur ce point est difficile à connaître, parce que les circonstances de sa vie et de sa mort ne nous ont été transmises que par ses ennemis. Toujours est-il que les partisans de Krichna, voués au culte de Vichnou, exagérant les crimes de Kans en même temps qu’ils exaltaient leur héros, ont représenté le vieux roi de Mathura comme un géant, comme le chef des ogres et des démons ; la terre, disent-ils, gémissait sous le poids de ses crimes. C’est lui qui a suscité contre son neveu Krichna les monstres acharnés autour de son berceau et les bêtes hideuses qui l’ont mainte fois assailli dans la forêt. Résolu enfin à faire périr par trahison le jeune héros, qui a triomphé de tous les obstacles et déjoué tous les pièges, il l’envoie inviter à se rendre dans sa capitale, où de grands jeux seront célébrés.

Jusqu’ici Krichna n’a été connu, aimé et adoré que par les simples habitans de la forêt Vrindavan ; son culte, inauguré dans la campagne, va bientôt pénétrer dans les villes. Le héraut chargé de convier le jeune prince et les bergers, ses compagnons, aux fêtes royales, se nomme Akroura (non cruel). Il est parent de Krichna à un proche degré, mais dévoué aux intérêts du roi Kans. Sans être pervers par nature, — son nom l’indique, — Akroura suit les mauvaises doctrines, et vit au milieu des ténèbres de l’erreur sans même se douter que la vérité brille si près de lui. Le voilà qui marche vers le petit pays de Vrindavan, tout occupé du message dont il est porteur, rêvant avec distraction à celui qu’il va chercher pour le conduire à Mathura. Cependant il a reçu bon accueil des chefs des bergers et de Krichna. Celui-ci l’accompagne, et pendant qu’ils font route sur le même char, la rêverie d’Akroura, devenue plus profonde, le conduit bientôt à la méditation. Les passions s’apaisent dans son âme, l’orgueil se retire de son esprit ; il redevient pareil à l’enfant docile qui ne sait qu’obéir à la voix paternelle. Toujours plongé dans une méditation intense, Akroura s’arrête sur les bords de la Djamouna pour y faire des ablutions, car il est pieux et fidèle aux pratiques religieuses. Après avoir lavé ses pieds et ses mains, il entre dans l’eau en fermant les yeux, et c’est alors qu’il voit avec les yeux de l’intelligence l’image divine de Krichna sous les traits du Seigneur de l’univers. Subitement éclairé par cette apparition merveilleuse, Akroura chante les louanges du dieu qu’il avait trop longtemps, méconnu ; il a vu, il a compris, il croit !

Avant d’arriver à Mathura, Krichna a converti l’un des grands personnages de la cour qui l’avait abordé avec des sentimens hostiles. À peine entré dans les murs de la ville, il manifestera sa divinité par un miracle d’un autre ordre. Une femme horriblement contrefaite, esclave du roi Kans, s’avance au-devant du jeune héros ; elle répand des parfums sur son corps, en le suppliant de daigner visiter son humble demeure : « J’irai, répond Krichna, j’irai, je vous le promets, dès que j’aurai brisé l’arc de Civa[9]. » En parlant ainsi, il prend la main de la pauvre bossue, pieusement agenouillée à ses pieds, et lui dit avec une autorité souveraine : « Relève-toi, droite dans ta taille, belle dans tous tes traits, gracieuse dans toute ta personne !… » Ainsi fut récompensé, par le don de la beauté, le plus précieux pour une femme, le premier témoignage d’amour et de respect que Krichna recevait des habitantes de Mathura.


II.

Ces deux légendes ne sont-elles pas empreintes d’un caractère vraiment religieux et d’un sentiment élevé de la puissance et de la bonté divines ? Le dieu qui a rendu la beauté à une pauvre femme difforme n’est plus la divinité sévère, inaccessible, qui a imposé aux peuples hindous la domination des brahmanes. Incarné une première fois dans la personne de Râma, qui devait accomplir dans la presqu’île indienne une mission héroïque et civilisatrice, Vichnou s’est montré jadis sous la forme d’un dieu protecteur de la race aryenne en général. S’il a consenti à descendre sur la terre, c’était pour détruire les monstres qui résistaient encore aux nouveaux habitans de l’Inde. Sous les traits et dans la personne de Krichna, le même dieu se manifeste sans voiles ; compatissant envers chaque homme en particulier, il daigne relever même la femme que les lois brahmaniques condamnent à un état constant d’infériorité. N’y a-t-il pas là un grand pas de fait vers le dogme de l’égalité des créatures devant le créateur ? On dirait aussi que le brahmanisme a abdiqué ses préjugés et sa prétention à occuper le premier rang dans la société indienne. La vie de Krichna offre une foule de légendes gracieuses qui semblent faire croire que l’esprit de caste tend à s’effacer, et qu’il suffit de croire pour être sauvé, n’eût-on jamais étudié sous la direction des docteurs une seule ligne des textes sacrés. Au fond cependant, ce sont toujours des brahmanes qui parlent ; seulement ceux qui tiennent pour la secte de Vichnou ont fait appel aux sentimens plus doux qui peuvent leur concilier l’affection du plus grand nombre, afin de mieux combattre leurs adversaires. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à suivre les détails de la vie de Krichna dans ce qu’elle a de purement humain.

Dès qu’il entre en lutte contre Kans, le doux et tendre héros se trouve réduit aux proportions d’un personnage brutal, passionné, violent. Il commettra bien de vilaines actions ; qu’importe ? il sera l’ennemi des civaïtes, et la postérité reconnaissante devra poser sur son front la divine auréole. Le bien et le mal se réduisent à ceci : haïr les méchans, aimer les bons ! Ceci posé, les sectaires racontent avec une égale édification tout ce qu’a accompli durant sa longue vie le héros capricieux dont ils ont fait un dieu. Après avoir été un enfant espiègle et mutin, Krichna est devenu un vigoureux garçon, aux allures à demi sauvages. Habitué à assommer les ogres qui lui ont fait la guerre pendant si longtemps, il tue d’un coup de poing certain lutteur envoyé par Kans pour l’écraser. À peine arrivé sous les murs de Mathura, où il campe avec les bergers, ses compagnons, il cherche querelle au blanchisseur en chef du palais et le tue, comme il a tué les bêtes de la forêt, d’un coup de poing. Cette agression violente devient tout aussitôt le signal du pillage général des effets précieux appartenant à sa majesté le roi Kans par ces mêmes bergers, qui se comportent en vrais brigands. Enfin commencent les jeux royaux ; Krichna se précipite vers le prince son oncle, le saisit aux cheveux et le met à mort sans pitié, sur quoi la secte se met à proclamer que « l’arc de Civa a été brisé. » Du haut des cieux, les dieux et les demi-dieux applaudissent au triomphe du jeune berger ; on entend au milieu des airs une musique céleste, et sur la terre règne une joie immense. Ne dirait-on pas qu’un nouveau David a terrassé un autre Goliath ? Et pourtant vainqueurs et vaincus appartiennent à la même race, à la même famille ! C’est donc tout simplement l’esprit de secte qui se trahit ici avec son égoïsme sauvage. On pourrait raconter la mort de Kans d’une manière beaucoup plus naturelle et dire : Le roi de Mathura, qui protégeait avec obstination le culte de Civa, fut assassiné dans une fête publique, au sein de sa capitale, par son neveu Krichna, que soutenaient ouvertement les brahmanes sectateurs de Vichnou.

Dans tous les détails de sa vie politique, Krichna, devenu roi, manque de grandeur et d’élévation de caractère. Il n’égale en héroïsme ni Râma, ni les fils de Pândou. À ses meilleurs momens, il rappelle Achille par sa valeur bouillante, comme aussi par sa violence et son emportement ; il aime à se venger et à faire sentir aux vaincus le poids de sa colère. Ses états furent attaqués à plusieurs reprises par les rois de l’Inde centrale, et même envahis par les barbares étrangers à la race aryenne. Krichna fut souvent victorieux dans ces combats ; mais une ligue formidable s’étant formée contre lui, il dut abandonner Mathura et se retirer dans une île du golfe de Kutch, où il fonda une ville nommée Dvârakâ, qui devint sa capitale. Ces événemens, embellis de récits merveilleux par les poètes, n’ont rien au fond que de très vraisemblable ; on peut donc les accepter comme réels et historiques. En les étudiant avec quelque attention, on reconnaît que Krichna n’est point de la famille brillante des conquérans, puisqu’il a fort à faire de se défendre chez lui, ni à celle des pieux héros toujours prêts à honorer les dieux et les brahmanes. Il ne peut être classé non plus parmi les kchattryas accomplis, vrais modèles de chevalerie et de loyauté ; le Mahâbhârata raconte, — sans l’en blâmer il est vrai, — que le divin Krichna s’est abaissé jusqu’ à mentir !

On peut donc affirmer que le berger de Vrindavan, considéré comme la divinité suprême, comme le seigneur des mondes, depuis sa naissance jusqu’à sa mort et dans tous les actes de sa vie, a beaucoup moins de noblesse comme homme que comme dieu. La doctrine qui lui a emprunté son nom se recommande par de fort belles pensées, supérieures à celles qui avaient eu cours dans l’Inde jusqu’alors, tandis que, dans ses actions comme prince et comme guerrier, il n’y a rien qui l’élève au-dessus de la nature humaine. Sans doute, en mettant à mort de sa propre main des rois odieux à la secte de Vichnou, il mérita bien de la faction brahmanique vouée à la doctrine nouvelle ; mais il ne prêcha jamais cette doctrine autrement que par des miracles. En sa qualité de kchattrya, il ne pouvait enseigner, et les brahmanes, qui lui refusent ce droit dont ils sont si jaloux, lui accordent sans hésiter celui beaucoup plus considérable de commander aux élémens et aux créatures. Et pourtant ce maître des mondes se laisse dominer par ses passions et battre par ses ennemis ! Son histoire, fort amusante à lire et faite pour plaire à des peuples enfans, n’a point ce caractère de grandeur, cette autorité imposante qui commande le respect et inspire la confiance.

On est donc tenté de se demander comment il se fait que Krichna ait été accepté comme dieu par la tradition, comment il est arrivé que ce petit roi d’un état secondaire qui passa la première partie de sa vie à faire danser au son de sa flûte les filles de Vrindavan, et la seconde à défendre son royaume envahi, ait obtenu les honneurs de l’apothéose. Sa mort même n’eut rien d’extraordinaire, rien de merveilleux. Parvenu à l’extrême vieillesse, il périt dans la forêt par la flèche d’un chasseur qui le prit pour un antilope, ou plus vraisemblablement de caducité. Tous les passages du Mahâbhârata ou Krichna est représenté sous les traits d’un dieu semblent être des interpolations ; on peut les retrancher sans que le récit en souffre. Il y a plus ; on serait en droit de douter que Krichna appartînt à la pure race des Aryens[10]. Son nom signifie noir, et les poètes célèbrent à l’envi la couleur foncée de son visage, qu’ils comparent au reflet bleuâtre de l’aile du corbeau ; Les peintres et les sculpteurs, qui ont représenté si souvent son image sur les manuscrits et dans les temples, lui prêtent toujours la physionomie fortement accentuée qui distingue les tribus de caste inférieure adonnées au travail des campagnes.

Le secret de l’engouement des Hindous pour le berger de Vrindavan, il faut le chercher hors du sentiment national et patriotique. L’idée religieuse pactisant avec les faiblesses humaines, voilà ce qui a fait la fortune du culte de Krichna. Dans les chants populaires composés en son honneur, soit en sanscrit, soit en langue moderne, ce n’est point le héros, le roi de Mathura que l’on invoque, mais bien le jeune pâtre qui se livre à des jeux folâtres, durant la saison des pluies, avec les filles de la forêt. Ce sont ses amours que représentent les bayadères par les pantomimes qui accompagnent leurs danses passionnées. Sur les piliers et sur les frises des pagodes dédiées à Vichnou, c’est encore Krichna chef des bergers que l’on voit paraître, tantôt sous les traits d’un joueur de flûte, coiffé de la tiare, dont les bêtes sauvages viennent lécher les pieds, tantôt souriant et revêtu des attributs de la Divinité, tel qu’il aimait à se révéler à ses adorateurs. Krichna n’est pas le dieu terrible devant lequel on tremble ; il est le dieu bienveillant et débonnaire, — tel que le rêvent les libertins et les paresseux, — le dieu que l’on aime, en qui l’on espère, parce qu’il a dit : « Quels que soient les crimes dont vous vous êtes souillés, brahmane, guerrier, marchand ou simple cultivateur, invoquez mon nom à l’article de la mort, et vous serez sauvés. »

Un dieu qui ouvrait les portes du paradis si facilement et à tous les mortels, sans acception de naissance, n’avait pas besoin d’être Aryen pour devenir populaire dans l’Inde. On peut dire qu’il ne l’était pas par le fond même de sa doctrine. Eût-il été de la race altière et égoïste des conquérans, il ne pouvait apparaître aux yeux des castes inférieures autrement que sous les traits d’un héros de la race indigène, car il l’émancipait de la tutelle brahmanique. La doctrine de Krichna diminuait de droit la puissance des deux fois nés. Entre la divinité bienveillante et l’homme de la plus humble condition ne s’interposait plus le brahmane avec sa morgue héréditaire, son pédantisme philosophique et les mystères de son rituel. Le sacrifice et l’offrande, quoique toujours recommandés, cessaient d’être absolument nécessaires au salut du vrai croyant. Enfin Krichna n’était pas exclusivement le dieu du brahmanisme et des Aryens, devenus maîtres du pays par droit de conquête. Il était plutôt le dieu des bergers, des habitans de la campagne, des manans au milieu desquels il avait passé la première et la meilleure partie de sa vie. Les pasteurs n’avaient-ils pas eu l’honneur de le voir sous ses traits divins avant que les riches et les grands se doutassent de sa véritable nature ? Chose étrange, tandis que des philosophes imbus des idées brahmaniques expliquaient dogmatiquement la doctrine panthéistique de la divinité répandue partout et s’incarnant de loin en loin pour remettre en ordre la machine terrestre, tandis que ces mêmes rêveurs désignaient sans hésiter à quels personnages réels et historiques revenait l’honneur d’avoir été investis des attributs de la divinité incarnée, l’imagination des peuples s’enflammait tout simplement pour les héros divinisés dont on racontait les légendes merveilleuses. Si les brahmanes, reconnaissans envers les rois qui avaient protégé leur secte, décernaient à ceux-ci les honneurs de l’apothéose, les populations, moins intéressées à rechercher la vérité, adoraient avec ferveur les dieux qu’on leur faisait toucher au doigt. Les femmes de toutes les conditions se prenaient d’un amour passionné pour le tendre Krichna ; la jeunesse l’acceptait comme sa divinité favorite. Les populations, naturellement insouciantes, mais portées à la dévotion, trouvaient dans le culte nouveau un charme d’autant plus grand qu’il les délivrait des menaces terribles et des capricieuses colères du dieu Civa, symbole d’un naturalisme aveugle et inintelligent. Elle ne pouvait manquer d’attirer à elle les cœurs faibles, cette divinité affectueuse qui pardonnait tous les écarts des sens et promettait des récompenses éternelles à tous les hommes de bonne volonté, sans même les obliger au repentir de leurs fautes. Ainsi les savans et les ignorans, les chefs de secte et les gens du peuple se prêtaient un mutuel secours pour fortifié une doctrine sur laquelle ils ne s’entendaient qu’en apparence. De là le développement rapide du culte de Krichna, qui se répandait dans l’Inde comme un double courant, sous l’influence duquel le sensualisme s’exaltait au moins autant que le mysticisme.

C’est que l’idée cachée sous l’allégorie était comprise d’un petit nombre de brahmanes. Le reste de la population s’en tenait à la légende, aux faits romanesques, sans se préoccuper du symbole, ni de la morale. D’ailleurs, celle que l’on pourrait dégager de l’histoire même de Krichna se trouve trop souvent démentie par les actes du héros divin. Le râdja qui prendrait pour modèle le roi de Mathura avant et après son avènement au trône laisserait un nom que l’Asie glorifierait peut-être, mais l’Europe le jugerait sévèrement. Les poètes qui ont choisi la jeunesse de Krichna pour texte de leurs chants ont pu produire des œuvres de talent où abondent les comparaisons gracieuses et les images saisissantes ; mais notre civilisation chrétienne repousse ces compositions érotiques qui font la joie et même l’édification des peuples païens. L’histoire nous apprend qu’il y eut dans le petit pays de Mathura, avant l’invasion de l’islamisme, comme l’efflorescence d’une civilisation très raffinée qui avait sa source dans les pratiques d’une religion facile et adoucie. Le culte de Krichna portait les esprits à la rêverie, les âmes à la quiétude, mais il énervait les cœurs. Les jeux et les danses n’ont jamais éveillé chez les peuples l’amour d’aucune sorte de vertus. Toutefois la preuve que cette religion sensuelle était en harmonie avec la corruption des sociétés indiennes, c’est que le nom de Krichna avait valu, dès les temps anciens, une immense célébrité au pays de Mathura et à la forêt de Vrindavân. On y venait en pèlerinage de toutes les provinces de l’Inde. En 1018, Mahmoud le Gaznévide, emporté par cette haine terrible que les mahométans ont vouée au paganisme, tourna ses armes de ce côté et détruisit tous les temples consacrés à Krichna. Ce premier orage passé, un pieux râdja d’Ourtcha, dans la province d’Allahabad, rebâtit les pagodes ruinées, au prix de sommes fabuleuses. La destruction des nouveaux monumens élevés à de si grands frais fut consommée par Aurang-Zeb. Ce puissant Mogol, le plus irréconciliable ennemi du polythéisme indien, fit même construire une mosquée sur l’emplacement des édifices rasés. Après la dissolution de l’empire mogol, l’Afghan Ahmed-Schah-Abdalli, — il y a de cela juste un siècle, — se passa l’horrible fantaisie de massacrer tous les habitans de Mathura. On ne sait vraiment ce que l’on doit le plus admirer, de la persistance des gens du pays à relever les décombres de leurs temples ou de l’acharnement des musulmans à châtier ces peuples de leur fidélité au culte traditionnel. Enfin, dans les dernières années du XVIIIe siècle, le district de Mathura rentra sous la domination des princes hindous ; mais le général en chef des armées de Sindia, le Français Perron, en ayant fait une place de guerre, y installa une fonderie de canons. Que de désastres, que de sang répandu, que de bruit et de tapage autour du berceau de Krichna ! Après l’occupation anglaise, qui eut lieu en 1803, le calme se rétablit dans cette contrée inféodée au culte du berger de Vrindavan. Les pagodes couvrirent de nouveau les lieux consacrés par la tradition. Les perroquets criards, les taureaux bossus aux fines cornes, les paons à l’étincelant plumage, les singes grotesques et pillards pullulèrent une fois encore sous les portiques, autour des étangs et dans les jardins : le paganisme indien a une irrésistible tendance à adorer les bêtes. Des nichées d’anachorètes se sont cantonnés aussi dans tous les environs ; ils vivent des aumônes que leur distribuent les pèlerins. Occupés à méditer sur l’union de l’âme individuelle avec l’âme universelle, ces austères personnages, au regard hébété, ne sortent de leur extase que pour chanter à la louange de Krichna et de son amante Radhâ[11] des poèmes licencieux. Il ne faut pas en être surpris ; à force de s’abstraire et d’oublier ce pauvre corps, ils en sont venus à réhabiliter la chair, comme on a dit ailleurs. Mais n’allez pas croire qu’ils aient abdiqué tout sentiment de colère, et que les habitudes contemplatives les aient rendus moins sensibles aux profanations que les Européens peuvent commettre par inadvertance. Il y a cinquante ans, deux jeunes officiers anglais blessèrent d’un coup de feu un vieux singe boiteux, particulièrement vénéré des gens de Mathura. Sans doute la respectable bête s’était imprudemment écartée du temple où elle recevait les hommages des dévots. Attirés par ses cris, les adorateurs de Krichna accourent en foule et attaquent vigoureusement les deux Forengis. Ceux-ci, contraints de fuir devant le nombre des agresseurs, remontent en hâte sur leur éléphant et essaient de traverser la Djamouna ; mais les eaux étaient hautes, ils périrent au milieu du courant. Ce fait, qui s’est passé il y a un demi-siècle, se reproduirait encore aujourd’hui et dans cent années. Les siècles ne sont rien pour un vieux pays comme l’Inde. Les événemens d’hier l’ont assez prouvé : ces populations, qui semblent sommeiller et s’absorber dans le passé, ont des réveils terribles quand le fanatisme les arrache à leur torpeur.


III.

Une fois que le sentiment religieux est exalté chez lui, l’Hindou ne tient pas plus à sa propre vie qu’il ne respecte la vie des autres. Ces peuples naturellement doux, timides, et qui ont horreur du sang versé, au point de ne jamais porter la main sur la plupart des animaux sauvages et domestiques, se dévouent à la mort sans hésiter, et même avec empressement, pour plaire à leurs divinités. Il y a toujours dans le polythéisme des traces de sacrifices humains, et on peut appeler de ce nom les immolations volontaires qui s’accomplissent autour de l’idole de Djaggernauth[12], sur la côte d’Orissa. Cette image est pourtant celle du bienveillant Krichna sous sa forme la plus auguste. Parée d’une tête énorme, mais privée de jambes, l’idole abominable reçoit aux jours de fête seulement quatre bras d’or que lui ajustent les brahmanes. La tradition rapporte que ce buste informe est l’ouvrage de l’architecte des dieux, qui le tailla pour renfermer les os du berger de Vrindavan, lorsque son corps, abandonné dans la forêt par le chasseur qui l’avait tué d’un coup de flèche, eut été réduit en putréfaction. On sait avec quel enthousiasme les dévots se sont précipités pendant des siècles sous les seize roues du char gigantesque destiné à promener l’idole aux jours solennels. Traîné par une foule nombreuse dont les clameurs retentissent au loin, l’immense véhicule dresse à une grande hauteur son dôme pointu que soutiennent des rangs circulaires de figurines artistement sculptées, mais d’une obscénité révoltante. Demandez aux dévots pourquoi des fanatiques enivrés de la fumée du chanvre se font briser le crâne sous les regards de ces images licencieuses ? pourquoi ces cris frénétiques à la vue de la lourde machine qui s’ébranle avec un horrible craquement ? Ils vous répondront en montrant deux petits chevaux de bois et un cocher de même matière placés sur le devant du char : a Nous célébrons les promenades que Krichna aimait à faire avec ses femmes dans la forêt de Vrindavan. »

La dépravation et le suicide, tel serait donc le dernier moi du culte de Krichna, le plus effrontément païen qui ait jamais existé ! Toutefois ces immolations volontaires ne sont pas prescrites par le rituel ; ceux qui se dévouent à la mort pendant la procession du char sont le plus souvent des gens de très basse caste impatiens de passer dans un monde meilleur ou curieux de savoir ce qu’il y a au-delà de cette vie. D’autres fêtes sont célébrées en l’honneur de Krichna, dans lesquelles la décence n’est pas mieux respectée, mais qui n’ont assurément rien de terrible. De ce nombre est la fête de l’escarpolette. Le dieu de Vrindavan prenait grand plaisir à se faire balancer par les filles des bergers, passe-temps fort agréable sous le climat brûlant des tropiques, durant les premières heures de la nuit, quand un vent plus frais fait frissonner les larges feuilles du cocotier. La commémoration de cet acte important de la vie de Krichna tombe le onzième jour de la lune du mois çrâvana (juillet-août). Au plancher d’une pagode est tendue une corde à laquelle on suspend un fauteuil en forme de trône ; sur ce trône, on place la divine poupée vêtue de ses plus riches habits. Un brahmane imprime à l’escarpolette un mouvement d’oscillation, et quand l’image du dieu a été suffisamment balancée dans les airs, on la reporte dans le sanctuaire, où la foule s’empresse de l’adorer en lui offrant des fleurs, des fruits, des parfums et des confitures. Jusque-là, rien que de puéril et de fort innocent ; mais voici que, hors des portes du temple, retentit une musique assourdissante : on croirait entendre un concert infernal exécuté par tous les animaux de la forêt. C’est la foule qui danse et se livre à d’affreuses bacchanales. Il ne faut pas oublier que ces cérémonies extravagantes commencent toujours après le coucher du soleil, et quelquefois elles se renouvellent durant cinq nuits consécutives. Vers deux heures du matin, après que les brahmanes ont été régalés dans un banquet splendide par le riche personnage qui fait les frais de la fête, des jeunes gens portant le costume de Krichna et celui de Radhâ, sa maîtresse, se mettent à danser deux à deux, et avec un tel emportement, qu’on les croirait animés de l’esprit du dieu dont ils célèbrent les folles aventures. Au mois de décembre, nouvelles cérémonies du même genre ; ce sont encore les jeux de Krichna avec les filles des pasteurs qu’il s’agit de retracer. Les divertissemens durent trois nuits au milieu du vacarme, des danses éternelles et du plus tumultueux désordre.

Ainsi se perpétue parmi ces peuples idolâtres le souvenir de tous les détails de la vie intime de Krichna, vie fort peu édifiante assurément, et qui ne peut laisser dans le cœur des fidèles que de honteux enseignemens. En somme, ce sont les plaisirs, les joies grossières que rappellent sans cesse aux adeptes les cérémonies de ce culte dans lequel la Divinité semble n’avoir revêtu la forme humaine que pour faire perdre à l’humanité tout sentiment de sa dignité. Il y avait dans la doctrine de l’amour divin, tel que le proclame la secte de Krichna, une donnée mystique, profonde et délicate ; mais la légende a étouffé l’idée philosophique et religieuse : dans l’imagination des Hindous, il n’est plus resté que la croyance en un héros divinisé qui offre à l’homme sur la terre l’exemple trop facile à suivre des plus extravagantes folies. Pour se faire une juste idée de ces fêtes du paganisme et de l’influence qu’elles exercent sur l’esprit des populations, il faut se transporter aux lieux où elles se célèbrent. La tiédeur des nuits d’été, la fraîche sérénité des nuits d’hiver, la molle clarté de la lune sur un ciel profond et illuminé d’étoiles, l’étrange aspect des pagodes peuplées de statues monstrueuses et bizarres qui font cortège à l’idole, le bruit aigu et strident des instrumens de musique auxquels semble répondre de loin le glapissement du chacal, tout contribue à produire sur les spectateurs l’illusion d’un rêve. Rien de précis dans les contours des objets ; partout un contraste d’ombre et de lumière qui trouble la vue, un murmure de voix graves et des clameurs joyeuses qui étourdissent les oreilles. Le dôme doré des pagodes reflète au milieu des ténèbres la lueur bleuâtre des feux d’artifice et la clarté vacillante des illuminations. Au milieu de la foule qui s’agite et pousse en avant dans son désir de voir, l’idole se dresse immobile avec ses gros yeux mornes et sérieux qui font peur à regarder. Jeunes gens et vieillards s’arrêtent à ses pieds, se prosternent et l’adorent. Puis, à mesure que se redressent les têtes noires et les têtes blanches qui ont touché la poussière, il semble qu’un courant électrique les ait frappées successivement. Une animation extraordinaire s’empare de la foule ; ceux chez qui les passions germent à peine et ceux chez qui l’âge les avait engourdies, emportés par une extase voisine de l’ivresse, s’abandonnent aux impressions toutes sensuelles qu’éveillent en eux la douceur infinie des nuits tropicales et le vivant souvenir du tendre Krichna. Quelle âme païenne résisterait à de pareils entraînemens, lorsque climat, religion, excitation du dehors, tout jusqu’à l’élan d’une piété dérisoire la convie à s’abîmer dans des pensées grossières ? Les danses achèvent d’exalter jusqu’au délire ces imaginations enivrées. Les chants répondent à la danse ; c’est toujours la même idée qu’expriment les mouvemens des danseurs, les vers des chanteurs, les cris frénétiques des femmes et des enfans, le son des instrumens à cordes, le roulement des tambourins ; cette idée, on peut la traduire en deux mots : gloire au sensualisme. Et quand le jour vient mettre un terme à la cérémonie, quand la musique a fait silence, la foule se disperse ; ces familles indiennes s’en vont dormir, ahuries et hébétées du sabbat de la nuit regrettant ces fêtes passées et déjà rêvant à celles que doit ramener la saison prochaine. Cependant, comme l’idée de la mortification est inséparable de l’idée de culte divin chez tous les peuples et dans toutes les religions, les pieux fidèles ont du se préparer par le jeûne à ces bacchanales honteuses. Ainsi procède le paganisme ; il entrevoit la vérité, mais à travers une brume si épaisse, qu’il s’égare en chemin et roule dans l’abîme.

Il est à remarquer qu’on ne compte qu’un petit nombre de brahmanes voués au culte de Krichna. En général les deux fois nés préfèrent celui des énergies femelles (çakties)[13] ; ils ne sont guère autre chose désormais que des matérialistes superstitieux, épris des abstractions et attachés aux pratiques traditionnelles qui les font vivre. Dans les autres classes de la société au contraire, les adorateurs du berger de Vrindavan forment plus de la moitié de la population ; dans toutes les provinces de l’Inde, parmi les radjas comme parmi les gens du peuple, on trouve fréquemment quelqu’un de ses noms[14] adoptés par des familles. Les poèmes en l’honneur de Krichna se sont multipliés à l’infini ; les uns, considérés comme des livres canoniques, appartiennent à la classe des grands monumens de la littérature brahmanique : ils sont écrits en pur sanscrit. Les autres, rédigés plus tard dans les dialectes modernes, tant en prose qu’en vers, s’attachent plutôt à retracer les épisodes de la vie de Krichna qu’à établir sa doctrine : ils racontent et ne discutent pas, parce qu’ils s’adressent surtout à ceux qui ont la foi. D’autres livres, plus courts, chants ou fragmens de poésie à la louange de Krichna, se rencontrent encore, à l’état de manuscrits, entre les mains des petits marchands, des serviteurs et même des porteurs de palanquin. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : les ouvrages de ce genre renferment tout ce qui peut le mieux convenir aux imaginations populaires, légendes merveilleuses, histoires peu morales et contes de fées. Enfin les pauvres artisans qui ne savent pas lire s’en tiennent à l’invocation réitérée du nom de Krichna, et pour avoir le plaisir de l’entendre plus souvent résonner à leurs oreilles, ils apprennent à leurs perroquets l’art de le répéter correctement.

Il y a pourtant quelque chose de touchant dans cette prière bien courte, mais continuelle, qui s’échappe de la bouche de l’Hindou pauvre et laborieux. Le plus rude travail ne lui fait point oublier le nom de la divinité qu’il aime, et ; dont il porte au front le signe consacré[15]. L’habitant de l’Inde a besoin de croire, il a besoin aussi de pratiquer une religion ; les voleurs et les étrangleurs ont bien leur déesse protectrice ! Subjugué par une nature puissante, l’indigène de ces brûlantes contrées craint Dieu et l’admire dans la splendeur de ses œuvres. Malheureusement tant de fables extravagantes, tant de récits mensongers ont ; troublé son esprit, et son cœur a été perverti par tant d’histoires licencieuses dont les dieux sont les héros, qu’il flotte au hasard des plus folles imaginations. Le niveau de sa moralité baissé donc avec celui de son intelligence. La faute en est au brahmanisme, qui n’a su, ni par ses vertus ni par ses enseignemens, élever l’esprit humain en assignant à l’homme sa vraie place dans la création. Par le dogme des naissances successives, l’homme se trouve abaissé au-dessous de certains animaux, de la vache par exemple, qui occupe parmi les êtres privés de raison la même place que les brahmanes eux-mêmes parmi les mortels. De plus, la notion d’un dieu rémunérateur, accessible à la bienveillance et prêt à tout pardonner à ceux qui l’adorent, n’exclut point en principe la croyance dans la pérennité de la matière. Les mondes sortis du Créateur, dont ils sont une expansion, rentreront dans son sein à certaines époques de destruction pour se produire de nouveau ; ils ne sont, à vrai dire, qu’une illusion trompeuse, une image, comme un reflet de la divinité impersonnelle qui affecte toutes sortes de formes. Quand elle se nomme Vichnou et quand elle se présente à l’adoration des hommes sous les traits de Krichna, cette divinité devient plus précise et plus personnelle. Elle, parle directement aux enfans de la terre ; elle leur enseigne même par quels moyens ils peuvent être sauvés et s’élever jusqu’au monde des dieux secondaires sans avoir à subir de nouvelles épreuves ici-bas ; mais cet enseignement purement dogmatique ne tient aucun compte des idées morales les plus vulgaires. De là ce singulier spectacle d’une religion basée sur l’union des âmes avec Dieu, et dont les cérémonies se composent de fêtes désordonnées et grossières ; de là aussi ces ascètes voués à la pauvreté et à la répression des sens, qui chantent avec enthousiasme les vulgaires amours de Krichna.

C’est ainsi que l’humaine sagesse touche de près à la folie. Dans ce monde de l’Inde, où de belles pensées et d’ingénieux systèmes ont été enseignés durant une longue période de siècles, la pratique n’a jamais pu être en harmonie avec les enseignemens religieux. Le panthéisme a conduit les peuples à un polythéisme monstrueux ; ceux qui ont voulu réagir contre le polythéisme et aussi contre les systèmes athées ont choisi pour type de leur dieu suprême un personnage trop humain, et qu’ils n’ont pas su orner de vertus dignes d’être offertes en exemple. Il se rencontre dans la vie de Krichna, nous l’avons dit déjà, de remarquables légendes que l’on peut appeler des allégories ou des paraboles, et qui sont véritablement édifiantes ; mais ce ne sont pas celles qui font le plus d’impression sur les peuples, et les gens plus éclairés s’inquiètent peu de les expliquer aux ignorans. Les fervens adorateurs de Krichna, les prétendus ascètes que l’on nomme gosaïns, se distinguent par leur peu de savoir autant que par leur cynisme. Quel voyageur dans l’Inde n’a été choqué des allures effrontées de ces vagabonds qui courent en tous lieux à peu près nus, la tête vide et l’esprit gonflé d’orgueil ? Il suffit de les regarder avec quelque attention pour se convaincre qu’il n’y a dans leurs idées rien que du désordre et de la confusion.

Qu’il me soit permis de joindre mon témoignage personnel à celui de tant d’écrivains recommandables qui ont vu de près la société indienne. Un jour, voyageant sur la côte de Coromandel, je me reposais sous des manguiers touffus pendant la chaleur du jour. Près de là se trouvait une pagode assez ancienne, et dont les sculptures représentaient les épisodes les plus connus de la jeunesse de Krichna. Les brahmanes dormaient ; le seul être animé qui donnât signe de vie dans le temple païen était un grand singe familièrement accroupi sur l’épaule d’une idole. Il y avait une harmonie secrète entre le quadrumane — parodie de l’homme doué de raison et les idoles grotesques — parodie honteuse des images de la divinité. Tandis que j’essayais de dessiner les figures symboliques qui couvraient les piliers massifs placés à l’entrée de la pagode, le singe se mit à pousser un cri de surprise, et je vis un gosaïn aux cheveux hérissés qui bâillait sous le portique, et s’étirait comme un dormeur réveillé en sursaut. Le gosaïn m’aperçut, fixa sur moi ses regards hébétés, et vint s’asseoir à mes côtés sans plus de façons ; puis, ayant vu ce qui m’occupait, il me fit signe de le suivre. Nous entrâmes tous les deux dans la cour de la pagode ; derrière le lourd édifice reposait le char destiné à traîner, aux jours de processions solennelles, la statue de Djagan-Nâtha. Devant ce char, le gosaïn s’arrêta, me montrant du doigt, avec de grands éclats de rire, les figurines obscènes qu’une main habile y avait sculptées avec un certain art. Ce grossier personnage, qui faisait profession de sainteté, continua de se livrer aux manifestations d’une joie bruyante en face de ces objets qu’un Européen ne pouvait regarder sans rougir ; puis il s’élança en gambadant comme un fou hors de l’enceinte, et en répétant avec des cris sauvages des vers qui devaient être le texte de ces inconcevables illustrations. En vérité, le singe occupé alors à croquer paisiblement une banane sur le dôme de la pagode ne me parut pas plus privé de raison que le gosaïn.


La transformation de Krichna en divinité suprême n’est donc qu’une invention brahmanique postérieure à la première rédaction du Mahâbhârata, et assez mal conçue dans son ensemble. D’une part, le personnage n’est pas à la hauteur du rôle que la secte veut lui prêter ; de l’autre, il se met en rapport si directement et si visiblement avec les hommes et les femmes de toutes les classes, il agit avec une liberté si complète vis-à-vis du culte ancien, que l’autorité brahmanique en est affaiblie. L’idée de l’égalité des créatures devant la Divinité se trouvait en germe dans la doctrine de l’union mystique de l’âme fidèle avec Dieu. Cette idée, à peine saisie par la plupart des sectaires et dénaturée par les ignorans, dut faire impression cependant sur certains esprits portés à réfléchir. Les prétentions ridicules des brahmanes, comme aussi la dissolution des mœurs, devenue générale, irritèrent et émurent des hommes sérieux qui savaient entendre le cri de la conscience au fond de leur âme. La nécessité d’une réforme se fit sentir à plusieurs, il est consolant de le penser ; toutefois cette réforme ne paraît pas avoir été entreprise avant le jour où Çâkya, fils de roi, se mit à la prêcher résolument, mais avec calme, sans aigreur, comme il convenait à un sage qui a plus à cœur de répandre ce qu’il croit être la vérité que d’attirer la haine et les persécutions sur ceux dont il combat les principes et les doctrines. Les enseignemens de Çâkya-Mouni ont eu une si grande influence sur la société indienne pendant douze siècles, qu’il est impossible de ne pas nous y arrêter. Ce ne seront pas les dogmes ni la partie philosophique de la doctrine bouddhique que nous étudierons après tant de philologues habiles et d’éminens écrivains, mais bien la naissance et les développemens extraordinaires de cette doctrine, et surtout son action profonde sur les populations qui n’avaient cessé d’obéir, durant une longue série de siècles, à la voix du brahmanisme.

  1. Le culte de Krichna, tel qu’il se pratique encore, est postérieur au bouddhisme ; c’est un fait admis par deux indianistes éminens, MM. Colebrooke et E. Burnouf ; mais Krichna vécut avant Bouddha, et le djoguisme, ou l’union de l’ame avec la Divinité par la méditation, est un dogme indieu de la plus haute antiquité, reconnu par le brahmanisme avant la venue de Çakya-Mouni.
  2. Voyez l’étude sur le Râmâyana, livraison du 1er janvier 1857.
  3. La Bhagavad-Guitâ, voyez la livraison du 1er juin 1857.
  4. Ou Mathra, province d’Agra.
  5. On écrit aussi Brindaban et Bindroban ; cette forêt est située à trois milles de Mathura.
  6. C’est-à-dire sous les traits du dieu Vichnou, coiffé de la tiare, portant quatre bras qui tiennent le lotus, le disque, la conque et la massue, et montrant les trois mondes dans sa bouche ouverte.
  7. Il serait plus correct de les appeler des laitières, milk-maids, comme on dit en anglais. Les troupeaux des anciens Hindous consistaient en gros bétail ; c’était leur principale richesse, de là leur tendresse pour les vaches et les veaux, et leur respect pour les bœufs.
  8. Les Hindous croient que le paon danse de joie quand il entend le bruit du tonnerre.
  9. Ce qui signifie en réalité : lorsque j’aurai tué le roi Kans, qui protège la secte de Civa et lui donne sa force.
  10. Il était de race royale et fils de kchattrya par son père Vasoudéva ; mais ayant été élevé dans la maison du vaïcya Nanda, on le nomme souvent le fils du vaïcya.
  11. Krichna avait deux femmes légitimes, mais c’est toujours son amante Radhâ que glorifient les poètes et que représentent les sculpteurs.
  12. Ou plus correctement Djagan-Nâtha, seigneur du monde.
  13. L’énergie ou le pouvoir actif d’une divinité personnifiée dans la déesse épouse de tel ou tel dieu, et aussi la contre-partie du lingam (phallus), (personnification de Civa. Les brahmanes sectateurs de Civa sont nommés linganistes par les missionnaires catholiques.
  14. Ces noms très nombreux formeraient de longues litanies ; les principaux sont : Krichna, Krichn, Kichen, le noir ; Gopâla, le berger ; Gopinâtha, le seigneur des bergères ; Mohan, celui qui fascine ; Mourdri, l’ennemi du démon Moura ; Djagan-Nâtha, le seigneur de l’univers ; Radhâkanta, l’amant de Radhâ, etc.
  15. Le signe de Krichna (ou de Vichnou) consiste en une double ligne qui part de la naissance du nez et se prolonge jusque derrière la tête.