Études sur l’antiquité/01

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Études sur l’antiquité
Revue des Deux Mondes, période initialetome 11 (p. 435-468).
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ETUDES


SUR L'ANTIQUITE.




VARRON ET SES SATIRES MENIPEES.

I. Sentences varroniennes inédites, par M. Vincenzo Devit ; Padoue, 1843.

II. Les Saturoe Menippeoe, par M. Franz OEhleu ; Quedlinbourg, 1844.




I.

Le vieux Varron fut un lettré plus encore qu’un écrivain ; l’idéal pour lui était bien plus dans le savoir que dans le style. Approfondir et inventorier tout ce qu’on avait connu, tout ce qu’on avait fait jusqu’à lui, toucher chaque science et aborder chaque écrit, fut sa vocation véritable. Helluo librorum, gourmand de livres, l’expression pourrait lui être tout aussi bien appliquée qu’elle le fut à Gabriel Naudé ; encyclopédiste et polygraphe comme l’auteur des Coups d’État, il fut comme lui un de ces érudits passionnés à qui la forme importe peu, et qui visent surtout à la variété des sujets, à la curiosité des détails. Certes, à lire le Mascurat de Naudé, on ne se douterait jamais que cet ouvrage a été écrit six ans seulement avant les Provinciales ; la trame du discours est encore bigarrée de toutes les façons de dire propres à l’autre siècle, et à chaque instant les citations des anciens viennent s’entremêler aux tours gaulois de la diction. De même chez Varron vous ne le prendriez guère pour un contemporain des Tusculanes, tant les archaïsmes de la vieille prose de Caton se glissent sous sa plume et s’enlacent volontiers, dans ses Ménippées, à des lambeaux de phrases grecques. Aux époques de vive transition, il y a souvent de ces retardataires de la langue : qui se douterait, à les lire, que Pacuve et Lucile sont postérieurs à Térence ? qui croirait que Retz et Saint-Simon écrivirent après Fléchier ? On le voit, ce style fruste, cette rouille du langage, peuvent donner plus de caractère encore au génie ainsi de l’ombre dans les tableaux de Rembrandt.

C’est par l’universalité de ses goûts d’érudit que Varron me paraît surtout ressembler à Gabriel Naudé. Seulement, comme le bibliothécaire d’Auguste précéda de dix-sept siècles le bibliothécaire du Mazarin, il dut (les écrits n’abondant pas au même degré) s’occuper davantage des choses même ainsi que des hommes, d’où vint qu’il aborda de bien plus près que l’autre la philosophie proprement dite et l’histoire. Plaute a un passage frappant qui marque à merveille la différence qu’il y avait entre l’érudition telle que la comprenaient forcément les anciens, et l’érudition telle que, venus bien après eux, nous sommes conduits à l’entendre. C’est dans la charmante comédie des Ménechmes ; un esclave, fatigué d’errer par le monde, dit à son maître qu’il accompagne : « Il faut retourner chez nous, à moins que nous ne nous préparions à écrire l’histoire, nisi si historiam scripturi sumus. » Le mot est significatif. Les modernes demandent surtout la science aux livres ; dans l’antiquité, on la demandait d’abord aux choses, c’est-à-dire aux voyages et aux conversations. De là, sans compter la diversité même des caractères, une dissemblance profonde qu’il serait puéril de cacher : Varron, dans les écoles, avait pris foi à la philosophie du Portique, tandis que Naudé, dans ses excursions polyglottes à travers tant de milliers de volumes imprimés, ne recueillit que le scepticisme. Comment d’ailleurs un lieutenant de Pompée, contre qui César a marché en personne, ressemblerait-il de tout point à un simple collecteur qui ramassait les curiosités bibliographiques de la foire de Francfort ? Comment confondre le républicain de l’ancienne Rome, retiré dans ses riches villas et se consolant par les lettres de la chute de la liberté, avec le secrétaire domestique d’un cardinal, qui justifiait la Saint-Barthélemy pour distraire la goutte de son maître ? Sans doute quand Naudé, dans sa petite campagne de Gentilly, avait Gassendi à dîner, on devait quelquefois parler d’Épicure tout comme Varron en causait avec Cicéron lorsqu’ils se promenaient de compagnie le long des viviers de Tusculum ; mais quelle distance de ces interlocuteurs consulaires, de ces correspondans patriciens, comme un Hortensius ou un Atticus, à l’enjouement bourgeois d’un Lamothe-le-Vayer ou à la causticité parisienne d’un Guy Patin !

Je m’aperçois qu’en insistant on trouverait toujours plus de contrastes et moins de rapports : c’est un danger que courent souvent les faiseurs de parallèles. Le seul point, du reste, que je tienne à maintenir dans ce rapprochement un peu factice de Varron et de Naudé, c’est que tous deux, avec la même curiosité de tout apprendre et de faire pour ainsi dire le tour de la science, gardèrent dans leur style je ne sais quelle vieille saveur nationale et surent, au lieu de laisser éteindre leur verve sous l’érudition, en faire un utile auxiliaire pour leur humeur moqueuse. Le Mascurat est une satire tout comme ces Ménippées presque inconnues auxquelles le vieux Romain a laissé son nom : telle est pour nous la ressemblance qui importe. Là comme ici l’érudit recouvre le moraliste ; c’est tout ce qu’on voulait dire.

En France, ce procédé d’ironie sous air d’érudition ne saurait surprendre : chez nous, bien souvent, la science et la raillerie ont été sœurs. Ainsi, avant de tracer les pages austères de l’Esprit des Lois, la plume de Montesquieu s’était jouée à plaisir dans les Lettres Persanes ; mais, sans s’appuyer d’un exemple de génie qui pourrait être pris pour une exception, on peut noter comme une marque toute particulière de l’esprit français cette fréquente alliance de la moquerie et du savoir. Voyez plutôt que de fois, dans notre littérature, la veine courante et nationale de la satire s’est glissée chez les érudits ; que de fois les plus malicieux génies ont fait perfidement flèche de l’érudition ! Y a-t-il un seul recoin obscur de l’antiquité où Rabelais et Bayle n’aient fouillé, n’aient trouvé quelque trait piquant ? Notre admirable Ménippée du Catholicon n’est-elle point l’œuvre collective de quelques latinistes en bonne humeur ? La Monnoye n’entremêlait-il pas ses perquisitions bibliographiques de noëls gausseurs ? Et Courier enfin, pour prendre un exemple qui nous touche de près, ne tenait-il pas plus encore à sa réputation d’helléniste qu’à sa gloire de pamphlétaire ? Varron est de cette famille-là.

De plus de quatre cent quatre-vingt-dix livres sur toute espèce de sujets que l’antiquité connaissait de cet infatigable polygraphe, πολυγαφώτατος, comme l’appelait Cicéron [1], il ne nous en est parvenu que deux, dont l’un encore est bien mutilé, son Agriculture et son traité de la Langue latine. De là vient que nous sommes habitués à ne voir exclusivement en lui qu’un sage dissertant sur les charrues et les abeilles, ou un curieux étymologiste destiné à faire quelques siècles plus tard les délices des Priscien, des Nonius, et de tous les plats grammairiens de la décadence. D’ordinaire, on ne se figure le grand Varron que dictant, à quatre-vingts ans, pour sa femme Fundania, des préceptes d’économie rurale ; on ne se le représente qu’avec cet air sérieux que son ami Cicéron lui donne dans les Académiques. En 1794, au sortir des sanglantes épreuves de la terreur, M. Joubert, écrivant à M. de Fontanes, lui conseillait la lecture des livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l’originalité de leur caractère et de leur âge. Varron, entre autres, était recommandé au futur grand-maître, et M. Joubert ajoutait : « Vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans ses mots et dans ses pensées, un esprit vert, quoique ridé, une voix sonore et cassée, l’autorité des cheveux blancs, enfin une tête de vieillard. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet ; il faut qu’un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque. » C’est bien là le savant respecté [2] dont les connaissances universelles édifiaient déjà Quintilien [3], et dont la fécondité merveilleuse faisait dire à saint Augustin, au milieu d’éloges sans bornes, qu’un seul homme eût à peine pu lire ce que seul ce Romain avait écrit [4] ; c’est bien ce personnage vénérable que Pétrarque [5] mettait entre Cicéron et Virgile, et dont il disait en des vers qui sont le plus glorieux éloge

Varrone, il terzo gran lume romano,
Che quanto’l miro più tanto più luce…

« Varron, la troisième grande lumière de Rome, qui brille d’un éclat plus vif à mesure que je la contemple davantage. »

Tel est le Varron en quelque sorte officiel. Ses contemporains déjà le traitaient sur ce ton de solennité respectueuse ; aussi quand Pollion, avec les dépouilles de la guerre, fit construire, à côté du Palais de la Liberté, une galerie magnifique destinée à recevoir les ouvrages et les bustes des écrivains illustres, le vieil ami de Pompée fut-il le seul vivant dont on admit l’image. C’est une gloire qui, dix-sept siècles plus tard, devait se renouveler pour Buffon dans les galeries du Jardin du Roi. Il y a autour du souvenir de Buffon et de Varron je ne sais quoi de majestueux et d’imposant : on dirait que ni l’un ni l’autre n’ont jamais souri. Pour Varron, c’est certainement une erreur, et je tiens à prouver que je n’ai point fait du paradoxe à plaisir en le rapprochant de Naudé. Toute la différence, c’est que Naudé finit par le Mascurat, tandis que Varron commença par ces Ménippées que ses autres ouvrages firent ensuite oublier.

Laissons donc aujourd’hui les traités assez peu avenans de l’Agriculture ou de la Langue latine, et cherchons à surprendre la gaieté sur les lèvres sérieuses du Romain. L’occasion d’ailleurs est propice pour s’occuper des Saturœ Menippeoe. Depuis bientôt trois cents ans que notre Robert Estienne a commencé d’en recueillir les fragmens mutilés, tous épars dans les glossateurs et les grammairiens, jamais la critique française ne s’est demandé ce que c’était que ces curieux monumens de l’hilarité latine, dont l’un des premiers chefs-d’œuvre de notre propre littérature a pour jamais dérobé le nom et consacré en même temps le souvenir. Or il se trouve précisément que d’un côté un jeune érudit allemand, M. Franz OEhler, vient de donner une bonne récension de ces Ménippées [6], et que de l’autre un savant professeur de Padoue, M. Vincenzo Devit, a retrouvé récemment et publié, d’après des manuscrits inédits, un certain nombre de Sentences varroniennes [7]. On le sait, tout vrai satirique doit contenirun moraliste : nous sommes donc autorisé par l’à-propos à chercher dans ces débris divers, le caractère et les proportions véritables de compositions piquantes, et malheureusement perdues, où Varron après Lucile, avait peint la société de son temps. Qu’on nous laisse en passant, recueillir sur la rive quelques-unes de ces planches brisées, quelques morceaux de ces mâtures rompues, qui témoignent du moins des pertes du naufrage ; c’est un devoir pieux, Les littératures comme le globe, ont subi d’épouvantables submersions, et la pense aussi a, si j’ose dire, ses fossiles, que l’obligation de la critique est de classer et de recueillir.


II.

Quelques détails d’abord sur la vie de l’homme ; les œuvres de l’écrivain s’en trouveront sur plus d’un point éclairées [8].

De même que Salluste, Varron était né dans la Sabine, probablement à Réaté. Moins âgé de trois ans qu’Hortensias, et de dix ans que Cicéron, il vint jeune à Rome, et, selon la coutume du temps, alla perfectionner ses études à Athènes. Tout ce qu’on sait de ces obscurs commencemens, c’est qu’il reçut les leçons de plusieurs maîtres illustres : en Italie, le savant Élius Stilon [9], Ascalon en Grèce, furent ses professeurs ; quant à la philosophie, elle lui fut enseignée par un disciple célèbre du Portique, Antiochus. Son temps sans doute se passa bientôt entre le barreau et l’étude ; ce qui paraît certain, c’est que les poésies d’Ennius étaient dès-lors sa lecture favorite. Je ne m’en étonne pas, Ennius avait créé la satire : de la part du futur auteur des Ménippées, c’était là une prédilection naturelle. Un peu plus tard, on le trouve investi de fonctions publiques : il est tour à tour édile ou tribun, triumvir ou consul. Lui-même nous a appris que, dans ces magistratures diverses, il s’imposait comme un devoir inviolable de respecter toujours la liberté des personnes.

Jusque-là, l’histoire politique reste à peu près silencieuse sur Varron, dont les Ménippées avaient déjà paru à divers intervalles ; mais, en l’an 67 avant l’ère chrétienne, il servit sous Pompée, dans la guerre contre les pirates. On lui avait donné le commandement de la flotte des auxiliaires grecs : il combattit courageusement et sauta le premier sur un navire ennemi. Une forte somme d’argent et les honneurs de la couronne navale lui furent accordés comme récompense. Toutefois, en devenant soldat, Varron n’oublia point la science, qui, à vrai dire, fut la seule passion de sa vie : ainsi je trouve dans l’Histoire naturelle de Pline que, durant cette expédition même, il faisait des expériences sur l’eau de la mer Caspienne et projetait de jeter un pont sur je ne sais quel détroit de l’Adriatique ; il avait alors quarante-neuf ans. Propréteur et gouverneur de la Cilicie, sa pacifique carrière d’administrateur fut interrompue par la guerre civile. Ami particulier de Pompée, qui usait de lui familièrement, jusqu’à lui commander pour son usage propre une sorte de manuel des rapports du consul avec le sénat, Varron resta fidèle à l’adversaire de César, qui se trouvait représenter d’ailleurs le parti des vieilles libertés républicaines, lequel était le sien. Devenu l’un des trois lieutenans de Pompée en Espagne, il fut chargé de défendre la Citérieure. Quand César eut battu les deux autres généraux, il marcha en personne contre Varron, dont les soldats déjà étaient ou gagnés ou abattus : une des deux légions déserta même sous les yeux de son chef. Voyant, aux environs de Cordoue, que la retraite lui était coupée, le lieutenant de Pompée se rendit à discrétion. Cédait-il ici à la nécessité, ou faisait-il acte de prudence ? S’il en faut croire une phrase épigrammatique des Commentaires de César, Varron se laissa surtout ébranler sous le branle de la fortune [10]. Du reste, le vaincu comme le vainqueur (ils étaient liés d’une amitié ancienne) se conduisirent tous deux avec délicatesse ; César rendit aussitôt la liberté à Varron, et Varron profita de cette liberté pour aller à Dyrrachium et raconter lui-même sa défaite à Pompée.

A partir de ce jour, l’auteur des Satires Ménippées quitta résolument la vie politique, et rien désormais ne l’y put faire rentrer, pas plus les séductions du pouvoir que l’amour de la liberté compromise. Varron appartenait aux lettres ; les vingt-quatre dernières années de sa vie furent exclusivement consacrées à l’étude. Après avoir demandé pendant quelque temps à ses riches villas un refuge contre les troubles civils, il revint à Rome. Quelques amis communs, les Oppius et les Hirtius, lui ménagèrent le pardon complet du dictateur, qui le chargea de rassembler ses livres et de les ranger avec ceux qui déjà appartenaient à la république : c’était un premier essai de bibliothèque nationale. Même aux yeux de César, on le voit, Varron n’était plus qu’un lettré. La vie de l’ancien lieutenant de Pompée se passa dès-lors tout entière entre l’étude, la culture des champs et les soins de l’amitié.

Le plus souvent, il demeurait à la campagne, allant de sa villa des environs de Cumes à sa maison de Tusculum, où la beauté du paysage et l’extrême pureté de l’air le retenaient souvent ; il visitait ses fermes, entretenait ses garennes et ses viviers, surveillait les nombreux troupeaux de moutons et de chevaux qu’il avait en Apulie et dans la Sabine, ou bien encore il se délassait en faisant admirer à ses amis la volière magnifique qui ornait sa terre de Casinum, sur l’ancien territoire des Volsques. En tout cela, Varron restait fidèle à la vieille tradition romaine qu’il aimait, regrettant avec amertume l’heureux temps ou l’on ne donnait que deux jours sur neuf aux choses de la ville, et où les travaux du labour et des vignobles passaient pour chacun avant les affaires du cirque. Homme du passé par ses goûts ruraux et simples, par son attachement au parti de la république, il appartenait pourtant aux temps nouveaux par un amour passionné des arts [11] : aussi s’ingéniait-il à toutes sortes de curiosités et de recherches ; il avait une horloge de son invention [12], des collections de toute espèce, entre autres un riche musée, plein de sculptures et où se trouvait un groupe admirable, taillé dans un seul bloc par le statuaire Archelas, et représentant une lionne autour de laquelle jouaient des Amours. Du reste, dans ces villa, point de lambris précieux, point de pavés de marbre, point de ces incrustations en citronnier qui ruinaient les familles au temps de Martial ; le vermillon et l’azur ne brillaient pas sur les plafonds, on ne marchait point sur la marqueterie et les mosaïques. Ce que Varron aimait le mieux, c’étaient les murailles garnies de livres, literis exornati parietes [13] ; c’était son cabinet de Casinum, situé à la source d’un ruisseau, tout proche de sa belle volière. Là se passaient pour lui les plus douces heures.

Elles devaient être douces aussi, les heures que Varron donnait à Cicéron. Ni l’un ni l’autre n’était jeune quand cette liaison arriva à l’intimité ; mais on comprend qu’au milieu des désastres publics la conformité de leurs opinions modérées et de leurs goûts littéraire aient tout-à-fait rapproché ces deux hommes célèbres. Un certain nombre des lettres écrites par Cicéron à son ami durant la dictature de César est parvenu jusqu’à nous [14]. Leur caractère à tous deux s’y révèle à merveille. Varron, obstinément retiré à la campagne vit dans la solitude avec ses livres, et, comme le sage de Lucrèce, il contemple la tempête du rivage. Cicéron, au contraire, reste dans le tumulte de Rome, tout en enviant cet abri de la retraite, ces loisirs donnés aux muses ; mais son cœur agité est retenu par les regrets de l’ambition, par l’amour inquiet de la chose publique : il hésite, il se reproche de ne pas rejoindre aussi les ombrages des villa, où il ne serait pas obligé de souper avec ses maîtres et de complimenter ses vainqueurs. « Que nos études, écrit-il, nous réunissent et nous consolent ; après avoir fait l’agrément de notre vie, elles en seront aujourd’hui le soutien. » Et toutefois, en avouant que la sagesse est du côté de Varron [15], qu’il a plus de prudence que personne [16], que lui seul a su trouver un port dans la tempête et que les jours qu’il passe à Tusculum valent autant que l’espace entier de la vie [17], Cicéron n’a pas ce courage de s’abstenir qui, au jugement de plusieurs, paraîtra peut-être un simple égoïsme de lettré. Varron, aux yeux de son illustre correspondant, était un vrai grand homme : Te semper, magnum hominem duxi. C’est la gloire qu’un pareil témoignage da une pareille bouche.

Le souvenir de cette amitié persistante honore autant Varron que Cicéron : entre lettrés, il y a presque toujours un petit élément de discorde qui se glisse à la longue, c’est l’amour-propre. On en trouve bien quelques traces dans les relations des deux Romains ; mais leur mutuel attachement n’en fut pas altéré. Les dédicaces alors étaient une aménité fort à la mode. Atticus confia un jour à Cicéron que Varron, leur ami commun, était très désireux d’une douceur de ce genre : Cicéron, qui, avec sa délicate susceptibilité littéraire, nourrissait au fond de l’ame un vœu analogue, fut à la fois charmé l’insinuation et un peu piqué de n’avoir pas été prévenu par Varron ; c’est ce qu’il laisse entrevoir dans quelques billets curieux [18] où sa nature d'homme de lettres se trahit à chaque phrase : « A quoi avez-vous reconnu, écrit-il à Atticus, que Varron souhaite cela de moi, lui qui, parmi tant d’ouvrages qu’il a composés, ne m’en a jamais adressé aucun ? » Cicéron finit pourtant par donner une place à Varron entre les interlocuteurs de ses Académiques, et il lui dédia cet ouvrage au nom de leur ancienne amitié, vetustate amicitioe conjunctus ; mais il ne put s’empêcher de laisser, là même, échapper quelques regrets à son tour sur les retards apportés à la publication d’un autre livre qui devait lui être adressé : — « Les muses de Varron, disait Atticus dans ce dialogue, gardent un silence plus long qu’à l’ordinaire ; je ne crois pas pourtant qu’il demeure oisif, je crois plutôt qu’il ne nous dit rien de ce qu’il écrit. » - Et Varron alors répliquait - « Point du tout ; c’est, je pense, folie de travailler pour n’en rien dire. Mais j’ai entre les mains un grand ouvrage ; j’ai dessein d’adresser à notre ami des recherches importantes et que je prends soin de limer et de polir. » - Et Cicéron à son tour, se donnant la parole, répondait : — « J’attends déjà depuis long-temps ; mais je n’ose vous presser. » - Il s’agissait de ce traité de la Langue latine qui ne nous est parvenu que mutilé et auquel Varron travaillait alors. Les Livres Académiques eurent à peine paru que Cicéron, agité comme un poète le lendemain d’une épopée, s’inquiétait de ce que Varron penserait du livre et de l’offrande ; il épanche à ce propos dans le sein d’Atticus les confidences de sa vanité maladive : « Je ne crains pas ce qu’on en dira ; qu’en dirait-on ? Je crains plutôt que Varron n’en soit pas content ; » et plus loin se flattant doucement lui-même : « Il n’est rien de mieux écrit que ces Livres. Je les adresse à Varron, surtout parce qu’il le souhaite ; mais vous le connaissez comme moi :

Son esprit soupçonneux accuse l’innocent [19]


Dites-moi, avez-vous été bien content de la lettre que je lui écris ? Que je meure si j’ai jamais rien travaillé avec tant de soin ! » On surprend ici l’amour-propre du grand homme en déshabillé. Varron fut-il satisfait ? Je l’ignore. L’auteur des Académiques convient lui-même que l’auteur du de Re rustica n’avait pas beaucoup d’orgueil littéraire [20] ; peut-être pourtant tous ces petits ambages d’auteur, cette précaution surtout que prenait Cicéron de faire savoir au lecteur, dans une sienne dédicace, qu’on lui préparait en revanche un don analogue, blessèrent-ils quelque peu Varron ? Ce qui paraît probable, c’est que, quand le traité de la Langue latine parut, l’envoi ne contenait rien autre chose que le seul nom de Cicéron. Certes c’était là le meilleur éloge ; mais je soupçonne pourtant que le célèbre auteur eût autant aimé une autre louange que cette apologie silencieuse.

Cette page-là peut servir à une histoire déjà bien longue et qui menace de l’être encore plus, car elle a commencé le jour où quelqu’un s’est avisé d’écrire, et elle ne finira qu’avec le dernier auteur, je veux parler de la vanité littéraire.

Varron avait fui la politique ; la politique le poursuivit dans sa solitude ; la tranquillité dont il avait joui pendant la dictature de César fut cruellement troublée quand vint l’omnipotence d’Antoine. Le triumvir trouvait à son gré la villa qu’habitait Varron : un jour qu’il venait de faire la débauche à Capoue, il s’en empara violemment. C’est de cette façon que presque tous les biens de ce septuagénaire illustre qui ne vivait plus que pour les lettres lui furent successivement enlevés. Il faut entendre en quels termes véhémens Cicéron parle de la présence d’Antoine dans cette villa de Casinum : « Quel changement ! s’écrie-t-il dans sa seconde Philippique. Varron en avait fait un lieu de retraite et d’étude, et non le repaire de la prostitution. Tout y respirait la vertu quels entretiens ! quelles méditations ! quels écrits ! C’était là qu’il expliquait les lois du peuple romain, les monumens des anciens, les principes de la philosophie et de tous les genres d’instruction. Mais pendant que vous l’accusiez, indigne usurpateur, tout y retentissait des cris de l’ivresse ; le vin inondait les parquets, il ruisselait le long des murailles ; des enfans de bonnes maisons étaient confondus avec les esclaves achetés pour vos plaisirs, les mères de famille avec les filles perdues [21]. » Telle était cette austère retraite du sage qu’un tyran corrompu lui enleva pour la profaner par ses orgies. On hait volontiers ceux qu’on dépouille : les exactions prennent un air de représailles par l’inimitié. Bientôt Varron fut inscrit par Antoine sur une table de proscription [22] où figuraient certains partisans de Pompée qu’avait épargnés la clémence de César. Heureusement Varron avait des amis, et ce fut à qui se dévouerait pour lui. Si l’on en croit Appien, Calenus eut l’honneur de l’emporter ; il emmena Varron dans une de ses villa, où Antoine, qui y venait souvent, ne s’avisa point de le faire chercher. Mais enfin un édit du consul Plancus le releva de la proscription, lui et Messala Corvinus. Rendu à la liberté, Varron trouva la belle bibliothèque qui ornait l’une de ses maisons de campagne pillée et dispersée par les soldats ; plusieurs de ses propres ouvrages encore inédits avaient disparu [23]. Avec ses goûts, la perte était irréparable : on aime à se figurer que ce fut une attention délicate de la part d’Auguste de charger précisément Varron de mûrir le plan qu’il avait conçu d’une bibliothèque publique. Du reste, Varron, à qui tous ses biens avaient été rendus, continua de se tenir à l’écart de la vie politique, dont son grand âge, de toute manière, l’eût éloigné. Après la bataille d’Actium, on le trouve établi à Rome, et il remplit les dernières années de sa verte vieillesse par la composition de ce beau et sévère traité de l’Agriculture, où il adressait à sa femme Fundania les excellens préceptes ruraux qu’une longue pratique lui avait suggérés : c’était comme un dernier hommage rendu au passé de Rome, à cet art du labour contemporain de tant de fortes vertus, et qui avait dégénéré en même temps que les mœurs publiques. Enfin, dans l’année 27 avant l’ère chrétienne, la mort vint interrompre l’infatigable polygraphe dont la plume ne se reposait point [24] : il comptait quatre-vingt-dix ans. Prévoyant sa fin, Varron avait recommandé qu’on l’ensevelît à la manière pythagoricienne, dans des feuilles de myrte et d’olivier noir [25].

C’est ainsi que disparut enfin de la scène ce vieillard qui, selon le beau mot de Valère Maxime, égala sa vie à la durée d’un siècle, sœculi tempus oequavit. Contemporain de Marius et de Sylla, de Pompée et de César, d’Antoine et d’Octave, c’est-à-dire des plus épouvantables bouleversemens auxquels l’ambition des soldats et la corruption aient jamais soumis un peuple libre, Varron se consola ou du moins sut se distraire de tant d’épreuves par l’étude et par les lettres c’est à lui que l’auteur des Tusculanes pouvait écrire avec vérité que les amis les plus sûrs sont encore les livres. Et cependant ces dures épreuves des dernières années, la mort tragique de Pompée et de Cicéron, la proscription sanglante de tant de compagnons d’armes, la chute définitive des libres institutions qu’il aimait, le pillage de ses villa et de sa bibliothèque, durent lui faire une vieillesse bien triste. Je m’imagine qu’il pouvait s’appliquer à lui-même ce passage de son traité de la Langue latine [26] : « Celui que vous avez connu dans la beauté de ses premiers ans, vous le voyez flétri par l’âge ; trois générations ont passé sur lui et l’ont rendu méconnaissable. » Heureusement je ne sais quel air de vigueur et de ferme jeunesse resta jusqu’au bout à son style : Varron fut de ceux dont la main, même à la veille de mourir, ne tremble pas.


III.

Et cependant il avait beaucoup écrit. Aulu-Gelle cite de lui un passage formel, où ce Romain disait être âgé de quatre-vingt-quatre ans et avoir composé déjà quatre cent quatre-vingt-dix livres, septuaginta hebdomades librorum. Pour que la chose ne paraisse pas trop invraisemblable, il faut se rappeler Lope de Vega et ses dix-huit cents comédies. Les matières traitées par Varron embrassaient toutes les branches des connaissances humaines : critique, il écrivait sur les poètes, sur la rhétorique, sur l’art de l’historien, sur les pièces de Plaute, sur les origines du théâtre ; grammairien et étymologiste, il nous a laissé un traité de la Langue latine ; philosophe, il soutenait de sa plume les doctrines de l’ancienne Académie modifiées par quelques légères atteintes de stoïcisme ; théologien, dans son grand livre sur les Antiquités des Choses divines et humaines [27], il faisait encore au temps de saint Augustin l’admiration des lecteurs chrétiens ; savant, il traitait entre autres choses, dans ses Disciplines, de l’arithmétique et de l’architecture ; antiquaire et historien, dont Plutarque vantait l’érudition [28], il avait composé des Annales, un récit de la seconde guerre punique, des notices sur les images des grands hommes, un traité sur les origines de Rome, bien d’autres livres encore dont le plus regrettable pour nous est cette autobiographie que cite le grammairien Charisius ; agronome enfin, il avait exposé dans son de Re rustica tout ce que son expérience de propriétaire lui avait appris sur la culture des champs, sur les bestiaux et les basse-cours. On le voit, Varron est un encyclopédiste : les lettres, les arts, les sciences, il aborde tout avec la passion profonde d’apprendre lui-même pour faire connaître aux autres. Malheureusement les âges n’ont presque rien épargné de ces travaux sans nombre, et nous ne connaissons de lui que deux ouvrages : son essai sur l’Agriculture, par lequel il prend place entre Caton et Columelle, et son livre de la Langue latine, aujourd’hui bien mutilé. On en est donc réduit, sur l’ensemble et sur les détails de cette œuvre immense, aux conjectures et aux restitutions. Le seul point qui reste acquis à l’histoire des lettres, c’est que Varron fut en tout le père de l’érudition chez les Romains : Romanoe eruditionis parentem, Symmaque le répète au IVe siècle.

Mais ce n’est point l’érudit qui me touche ; je voudrais retrouver le poète. Cicéron, s’adressant à Varron dans ses Académiques, lui dit « Vous avez composé un poème élégant et varié, en vers de presque toutes les mesures. » S’agissait-il ici des Ménippées ?… Peut-être serions-nous à même de répondre, si le traité de Varron sur la Composition des Satires, que le grammairien Nonius avait encore sous les yeux, ne s’était dès long-temps perdu. — Il faut s’en souvenir, c’était alors une chose toute nouvelle que la satire ; on n’était séparé que par Lucile [29] de celui qui l’avait créée, de cet Ennius lu et relu avec tant de charme par Varron durant sa jeunesse. Or, ce poème mêlé de rhythmes divers, c’était bien probablement une satire à la façon d’Ennius, je veux dire un mélange, satura lanx, une corbeille de fruits de toute espèce. Lucile, il est vrai, avait fait de ces compositions quelque chose de plus sérieux, en adoptant les grands vers, en s’imposant des plans réguliers. Venant après ces deux maîtres, Varron voulut à son tour constituer quelque chose d’original : retenant donc de Lucile la régularité des cadres, et d’Ennius l’indépendance absolue de la forme, il appela Menippées des satires dans lesquelles il entremêla (personne ne parait l’avoir fait avant lui) la prose et les vers de là un genre particulier auquel ce nom est resté propre depuis des siècles, et dont quelques spirituels écrivains du temps de la ligue ont pour toujours ravivé la gloire en France. C’était aussi un premier et timide essai de la satire en prose que Lucien porta plus tard à la perfection. Du reste, en alliant la prose au vers, Varron donnait un exemple qui, depuis, a été suivi par des génies bien différens : ce mélange, en effet, se retrouve souvent dans Shakspeare et dans Wieland ; La Fontaine en a usé pour sa Psyché, Chapelle pour son Voyage, et la généalogie des Lettres à Émilie remonte même ainsi jusqu’à l’auteur du de Re rustica ; mais Demoustier, sans aucun doute, ne s’est pas connu ce glorieux antécédent.

D’où vient ce nom de Ménippée, intéressant à plus d’un titre, puisqu’à nos yeux il désigne avant tout l’un des monumens admirés de la langue française ? d’où vient qu’Athénée appelait Varron le Ménippéen ? Aulu-Gelle va nous l’apprendre : « Varron, dit-il, a imité les écrits de Ménippe dans les satires qu’il a appelées ménippées, et que d’autres appellent cyniques. » Mais pourquoi cette dénomination a-t-elle été volontairement choisie par l’auteur latin ? Est-ce parce que le philosophe qui lui servait de modèle avait composé aussi des satires entremêlées de prose et de vers ? En se fiant à la signification actuelle du mot ménippée, qui désigne bien un pareil mélange, on serait tout d’abord disposé à le croire. Il n’en est rien cependant [30] ; Ménippe ne paraît avoir composé ni vers ni satires proprement dites. C’est donc seulement l’humeur en quelque sorte proverbiale, c’est le ton facétieux et sans vergogne du cynique qui semble avoir conduit Varron à se servir de ce nom comme d’une enseigne.

Qu’était donc ce railleur célèbre dont le seul souvenir alléchait ainsi la curiosité ? Il faut ici s’adresser à ce bon Diogène Laërce, qui enregistre exactement tous les mauvais propos et même toutes les calomnies quand il s’agit d’un philosophe. Phénicien d’origine et esclave, Ménippe [31], à force de quémander et d’épargner, avait fini par acquérir à Thèbes le droit de citoyen. Sa rapacité l’avait tiré de l’esclavage, sa rapacité le perdit. A force de prêter sur gages, à force d’exercer l’usure à la journée et l’usure navale (c’est-à-dire de se faire payer quotidiennement l’intérêt et de doubler le taux pour ceux qui allaient sur mer), il amassa beaucoup de bien ; mais on lui tendit des piéges, et il finit par perdre toutes ces richesses laborieusement dérobées. De désespoir, Ménippe se pendit. On en croira ce qu’on voudra. Il laissait divers ouvrages pleins de bouffonneries, πολλοϋ χαταγελωτος, entre autres des lettres plaisantes et des dialogues grotesques, où il couvrait de ridicule les diverses écoles philosophiques. Cette cynique indépendance de langage et d’opinions rendit Ménippe très célèbre et fit de lui une sorte de type, une espèce de Marforio et de Pasquin, sous le couvert duquel chacun glissa désormais ses hardiesses, tout ce qu’on n’osait pas dire à son propre compte. Qu’on se rappelle le rôle presque permanent qu’a Ménippe dans les satires de Lucien : c’est lui qui est le héros de la Nécyomantie, cette burlesque descente aux enfers ; c’est lui qui donne son nom à l’Icaroménippe, à cette risible ascension dans la lune où les dieux comme les hommes sont bafoués avec une verve impitoyable qui faisait pressentir déjà l’amertume railleuse de Voltaire. Le caractère de ce personnage, chez Lucien, est de s’exprimer librement et jovialement sur toute chose ; en un mot, Ménippe ne cesse pas un instant d’être fidèle au portrait qui est donné de lui dans le premier Dialogue des Morts, et où il est représenté comme un vieillard chauve, au manteau troué et diversifié de guenilles de toutes couleurs ; gausseur qui rit toujours et qui se moque surtout de « ces fanfarons de philosophes. »

On le sait, Varron écrivait près de deux siècles avant Lucien ; la réputation de Ménippe brillait alors de toute la vivacité de son premier éclat [32]. Il était bien naturel que Varron s’emparât de ce nom significatif qui, tant d’années après, était encore le meilleur symbole de raillerie audacieuse aux yeux du maître de la satire grecque ; mais jusqu’à quel degré l’écrivain latin fut-il imitateur ? Athénée cite un livre de Ménippe intitulé les Testamens, et il y a précisément une ménippée de Varron qui s’appelle sur les Testamens. Voilà une pâture pour les faiseurs de dissertations érudites à qui les hypothèses sont plus chères que les preuves ; pour ma part, je ne saurais conclure d’une similitude de titre à un plagiat. Varron, à mon sens, n’a emprunté de Ménippe que le ton, que la liberté des allures ; il faut, sur cette originalité de son œuvre, s’en fier à Quintilien[33], dont les paroles sont décisives. L’ingénieux critique vient de parler d’Horace, et il continue ainsi : « Il y a une autre espèce de satire, et plus ancienne, que Terentius Varron, le plus savant des Romains, a créée, condidit, et qui consiste dans un mélange de vers et de prose. » A le bien prendre, les Ménippées furent donc une création. Si un doute pouvait subsister sur ce point, je citerais les remarquables paroles que Cicéron prête à Varron lui-même dans les Académiques : « Ces ouvrages, lui fait-il dire, où j’ai répandu, il y a bien long-temps, quelque gaieté comme imitateur et non comme traducteur de Ménippe, contiennent plusieurs choses tirées du fond de la philosophie et de la dialectique ; j’ai déterminé les moins instruits à me lire, en mettant ces idées à leur portée. » Outre qu’il a l’avantage de montrer comment Varron visait, dans ses satires, à rendre populaires les plus hautes doctrines, ce texte me parait être sans réplique ; il maintient au Romain sa part d’originalité, la meilleure part.

Nous venons de voir que, dans Cicéron, l’auteur des Ménippées disait lui-même que c’étaient là d’anciens ouvrages, veteribus nostris ; mais il faut observer que Varron, qui a vécu près d’un siècle, était bien vieux déjà quand son ami lui prêtait ce langage. Ce n’est donc point là une raison péremptoire de penser que ces compositions aient été une œuvre de la première jeunesse de Varron. En recueillant soigneusement certaines allusions à des faits dont l’époque peut être déterminée, le jeune et savant éditeur des Ménippées, M. Franz OEhler, arrive à préciser les temps divers où quelques-unes de ces pièces paraissent avoir été écrites. Selon lui, la date la plus ancienne est celle de 675 de Rome, la plus récente est celle de 694. Varron donc, depuis l’âge de trente ans environ jusqu’à celui de cinquante, aurait mis en tout une vingtaine d’années à publier ses satires, qui finalement furent réunies en un seul recueil, lequel était depuis très long-temps connu quand parurent les Académiques de Cicéron. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ces Ménippées ne furent pas de simples essais de jeunesse, mais bien l’œuvre d’un observateur mûri. Elles n’en ont pour nous que plus d’intérêt.

D’après les témoignages divers que nous avons curieusement enregistrés, on a pu se convaincre que les satires de Varron avaient été goûtées chez les anciens ; toutefois, comme elles contenaient beaucoup d’allusions contemporaines, beaucoup de traits d’une érudition raffinée, elles cessèrent de bonne heure d’être lues par le vulgaire et firent exclusivement les délices des lettrés instruits. Moins de deux cents ans après Varron, on trouvait déjà bien des difficultés à tout entendre dans les Ménippées ; les savans seuls s’en piquaient [34]. Cependant les manuscrits de cet ouvrage n’étaient pas encore devenus rares : au IIIe siècle, le grammairien Nonius l’avait encore au complet, et c’est même d’après les très nombreux extraits qu’il en a donnés pour appuyer ses assertions de linguiste, que les Ménippées nous sont surtout connues aujourd’hui ; plus tard même, au Ve siècle, d’autres grammairiens, tels que Charisius et Diomède, ainsi que quelques faiseurs de commentaires qui vivaient à peu près vers ce temps, comme Porphyrion, l’un des annotateurs d’Horace, et Philargyrius, le scholiaste des Géorgiques, paraissent avoir eu entre les mains un certain nombre au moins de ces satires ; mais, dans la barbarie qui survint ensuite, ce livre ne fut plus invoqué, et il ne tarda point à se perdre. Quand, au XIIe siècle, Jean de Salisbury, le premier d’entre les modernes, laissa reparaître sous sa plume ce mot de Ménippée varronienne, ce n’était pas au texte, c’était évidemment aux citations d’écrivains antérieurs qu’il empruntait ses citations propres. Le livre lui-même avait dès long-temps disparu, et sans doute pour toujours.

A dire vrai, les Ménippées, lors de la renaissance des lettres en Europe, n’étaient plus qu’un souvenir, car les courts extraits, les bribes tronquées qu’on en trouvait dans les grammairiens et les glossateurs, semblaient avoir bien peu de prix. J’ai dit pourtant qu’au XVIe siècle un érudit dont le nom sera toujours cité avec honneur, notre grand typographe Robert Estienne, eut avant personne l’idée de glaner laborieusement ces débris épars dans les auteurs anciens, et les joignit à sa précieuse collection des Fragmens des vieux Poètes latins qui parut à Paris, en 1564. C’était justice qu’un pareil travail vit d’abord le jour en France, puisque la France, vingt ans plus tard, devait avoir sa Ménippée du Catholicon. Certainement cette publication ne fut pas sans influence sur les spirituels écrivains qui, par un pamphlet immortel, couvrirent la ligue d’un ridicule que les siècles n’ont pas effacé. Il n’est même pas indifférent de noter que l’un d’eux, le savant et ingénieux Passerat, avait précisément expliqué, dans sa chaire du Collège de France, le recueil de Robert Estienne. J’ai eu entre les mains l’exemplaire [35] surchargé de notes manuscrites dont il se servait.

Supposez un jeu de patience, une de ces lithographies découpées en fragmens de toutes formes que les enfans s’amusent à réunir ; eh bien ! c’est à peu près cela qu’a tenté Robert Estienne pour Varron. Seulement, comme le jeu était dépareillé et incomplet, comme il n’en restait que de petits morceaux isolés, il n’a pu reconstruire que certains coins de l’image d’après lesquels il est bien difficile de deviner l’ensemble. C’est comme un palimpseste trop effacé dont l’écriture ne reparaîtrait que çà et là ; la tentative pourtant était louable et utile. Si les œuvres de Boileau se perdaient demain, on pourrait en restituer quelque chose avec ce qu’ont cité les faiseurs de grammaires et de rhétoriques. Qu’on s’imagine ce que seraient pour nous les comédies de Molière, si on ne les pouvait apprécier que par les passages insérés dans les livres des Le Batteux et des Girault-Duvivier ! Voilà où nous en sommes réduits pour Varron. Disjecti rnembra poetoe, c’est un mot banal qui semble rajeunir pour la circonstance.

Depuis Robert Estienne, le texte incorrect de ces Ménippées n’avait pas subi une révision sévère, et l’édition spéciale donnée en 1590 par Popma avait toujours été servilement réimprimée jusqu’ici. Il était temps que la philologie moderne intervînt après plus de deux siècles d’abandon, et qu’elle soumît enfin à un contrôle intelligent ces fragmens précieux que personne, même les plus érudits, n’osait aborder, et qui n’obtenaient que très exceptionnellement l’honneur d’être invoqués par la science. C’est ce que vient de tenter avec succès le récent éditeur de Quedlinbourg. Mettant à profit les conjectures quelquefois ingénieuses, toujours hardies, de son prédécesseur Popma [36] M. Franz OEhler a fondu dans ce nouveau travail ses recherches personnelles, ses restitutions propres, avec les brèves indications données çà et là par Joseph Scaliger, par notre savant Turnèbe, par Burmann dans son Anthologie latine, et plus récemment même par un estimable érudit hollandais, M. Reuvens [37]. Sans doute M. OEhler est loin d’avoir tout éclairci dans les fragmens lacérés et corrompus que lui-même regarde souvent comme inintelligibles, omni corruptelce foece coinquinata, ainsi qu’il le dit dans un latin qui pourrait être de meilleur goût ; ses corrections ne nous semblent pas toujours heureuses, et quelquefois la leçon reçue, la vulgate, si altérées qu’elles soient, donnent un meilleur sens. Néanmoins l’ouvrage de M. OEhler est très digne d’estime, et prouve une érudition fort patiente ; le texte, dans certains passages importans, est sorti amélioré des mains du savant éditeur : d’autres compléteront cette tâche. Je dois dire aussi que la plupart des questions chronologiques ou d’archéologie qui se rattachent aux Ménippées se trouvent éclaircies, dans la préface étendue de M. OEhler, avec perspicacité et entente. Quant à la valeur morale ou littéraire, quant au sens même des fragmens, M. OEhler s’en préoccupe beaucoup moins que des curiosités grammaticales : il, semble n’adresser son livre qu’aux philologues. Ses Ménippées pourtant, à l’aide de quelques indications sommaires, eussent pu désormais fournir aux lettrés tel renseignement curieux, tel passage piquant, que bien peu auront la patience d’aller tirer du sein de ce fatras de phrases tout-à-fait insignifiantes et de lambeaux sans intérêt. Il y a trente ans que M. Schoell, dans un livre qui jusqu’en ces dernières années a fait autorité chez nous [38], écrivait que le temps n’avait rien conservé des satires de Varron. Essayons rapidement de traduire et d’agencer quelques-uns de ces morceaux ignorés : peut-être est-ce la meilleure manière de donner un démenti à Scheell auprès du public français.

Un homme d’esprit, causant du procédé tout littéral de la moderne philologie, la comparait malignement aux hôtelleries espagnoles : vous arrivez affamé dans une auberge d’Aragon, on vous accueille à merveille, on vous offre aussitôt une place au feu et tous les ustensiles imaginables ; mais, si vous voulez manger, il vous faut d’abord courir par la ville et acheter en personne le menu de votre dîner. C’est un peu notre cas à l’égard de l’excellent livre de M. OEhler : tout en nous faisant son hôte, force nous est bien de le quitter souvent, et de ne revenir à lui que muni de nos provisions. Le jeu, avec Varron, n’est pas toujours aisé, et il serait même assez excusable de faillir, car déjà au second siècle les Ménippées fournissaient ample matière aux conjectures. Aulu-Gelle raconte même, à ce propos, une anecdote plaisante sur je ne sais quel pédant qui, dans la boutique d’un libraire de home, se vantait hautement de comprendre toutes les satires de Varron, et, une fois mis à l’épreuve, ne put se tirer de ce mauvais pas qu’en simulant un mal d’yeux : avec les lecteurs, on ne saurait user de la même ressource. Glanons donc modestement et rapidement notre humble gerbe.


IV.

Aucune des satires de Varron n’ayant survécu intégralement, on serait fort embarrassé de dire ce qu’était au juste une ménippée, si, dans son Apolokyntose, Sénèque ne nous en avait laissé une imitation qui suffit à montrer dans quelle espèce de cadre animé et pittoresque se jouait le caprice de l’écrivain. Ce n’est pas le moment de marquer la différence profonde qu’il y a entre l’honnête Varron déguisant à dessein ses leçons morales sous la forme enjouée du badinage et le lâche rhéteur qui, pour flatter une reine meurtrière dont il devint sans doute l’amant, ne trouvait rien de mieux que d’inventer une odieuse plaisanterie sur la mort d’un prince empoisonné de la veille on n’est pas forcé d’avoir sur Sénèque les illusions enthousiastes de Diderot. Tout le monde connaît l’Apolokyntose, c’est-à-dire les piteuses aventures du malheureux Claude dans l’autre monde, sa grotesque comparution devant le conseil des dieux, ainsi que sa descente, plus bouffonne encore, aux enfers, où on le condamne solennellement à jeter les dés dans un cornet percé, à l’imitation des Danaïdes. Cette composition, tristement spirituelle, suffit, avec les Césars de Julien, à faire deviner par analogie ce qu’était la ménippée de Varron. Évidemment, une petite action dramatique y servait le plus souvent à concentrer l’intérêt, à ramener vers un centre commun l’ironie, laquelle de sa nature est courante et discursive. Dialogues, récits, épisodes, s’entremêlaient habilement ; partout la variété de la forme correspondait à la variété du fonds. Varron touchait tous les sujets dans tous les rhythmes, depuis le trimètre iambique jusqu’au galliambe, depuis l’anapeste jusqu’au vers élégiaque ; il mêlait le latin au grec, la citation au trait original, la parodie à l’imitation, le vers à la prose ; en un mot, ses Ménippées étaient un assaisonnement piquant de toutes choses, de raillerie comme d’érudition, de maximes graves comme de libres propos, de haute inspiration poétique comme de crudités moqueuses. Dans l’emportement de sa verve, le grave écrivain bravait toutes les difficultés de la mesure : « La lourdeur des pieds du vers, s’écrie-t-il avec un enthousiasme lyrique, ne saurait m’arrêter, car le bouquet du rhythme est lent à se flétrir. » Prévision vraie du poète ! Oui, quoiqu’elle se soit dénouée et peu à peu perdue sur le chemin des âges, il reste encore de cette tresse odorante quelques brins fleuris qui ont gardé leur senteur. Tâchons de la respirer à notre tour.

En général, les fragmens des Ménippées sont extrêmement courts ; cités le plus souvent par les grammairiens pour servir d’exemples à leur interprétation de quelque mot peu usuel, ils ne concordent guère entre eux et n’offrent que très rarement un sens suivi. Le hasard pourtant a voulu qu’en rapprochant quelques vers, isolément insérés par Nonius, on se trouve avoir deux passages un peu complets qui, par leur caractère sévère, font contraste avec le ton ordinairement railleur ou dogmatique de ces satires. Je les détacherai tout de suite, pour donner une idée de la poésie sobre et nerveuse de Varron. En essayant de traduire ces textes formés de lambeaux épars, qui se trouvent donner un beau sens, je citerai d’abord l’original ; tout le monde m’en saura gré, car ces deux remarquables fragmens peuvent passer pour inconnus. Le premier est une description de tempête :

Repente noctis circiter meridie,
Cum pictus aer fervidis late ignibus
Caeli chorvan astricen ostenderet,
Nubes aquales, frigido velo leves
Caeli cavernas aureas subduxerant,
Aquam vomentes inferam mortalibus ;
Ventique frigido se ab axe eruperant,
Phrenetici Septemtrionum filii,
Secum ferentes tegulas, ramos, syros.
At nos caduci, naufragi ut ciconiae,
Quarum bipinnis fulminis plumas vapor
Perussit alte, maesti in terrain cecidimus.

« Tout à coup, vers le milieu de la nuit, lorsque l’air émaillé au loin de feux brûlans laissait voir au ciel le chœur des astres, les nuées orageuses avaient replié rapidement leur voile humide sur les voûtes dorées du firmament et répandu en bas leur pluie sur les mortels ; les vents s’étaient échappés des glaces du pôle, fils indomptés du Septentrion, emportant après eux toitures, rameaux, poignées de branchage. Et nous, pliés, courbés sous la tempête et pareils à la cicogne dont le feu de la foudre ailée a brûlé les plumes, nous tombâmes accablés sur le sol. »

Sans doute l’harmonie virgilienne manque à ce style ; mais il y a là en revanche je ne sais quelle couleur forte et primitive dont seront charmés tous ceux qui gardent fidèlement le culte de la poésie.

Le second passage n’est pas indigne de celui qu’on vient de lire ; on y reconnaîtra les plaintes de Prométhée dans la solitude. Peut-être M. OEhler a-t-il admis un peu légèrement cette pièce entre les satires ; mais que nous importe ? c’est le poète avant tout que nous cherchons.

Sum ut supernus cortex, aut cacumina
Morientum in querqueto arborum aritudine.
Mortalis nemo exaudit, sed late incolens
Scytharum inhospitalis campis vastitas.
Levis mens nunquam somnurnas imagines
Adfatur, non umbrantur somno pupulae.

« Je suis comme l’écorce du haut des arbres, comme les sommets des chênes morts de sécheresse dans la chénaie ; je ne suis entendu d’aucun mortel, mais seulement de ces champs inhospitaliers de la Scythie dont les plaines au loin s’étendent immenses. Jamais mon ame inquiète ne converse avec les apparitions des songes, jamais l’ombre du sommeil ne descend sur mes paupières. »

Il y a dans ces vers un sentiment vrai et poétique : la Muse s’était doucement penchée sur le grave Romain. Pour tous ceux qui se rappellent le délicieux chapitre où l’auteur du de Re rustica a su, à quatre-vingts ans, parler des abeilles avec une grace de diction dont Virgile s’est depuis inspiré, ce ne sera pas chose nouvelle de rencontrer chez lui cette fleur charmante de poésie éparse à travers un style trop souvent inculte et négligé. Dans un fragment de ses satires, Varron a dit : « Tu fais oublier à l’ame l’amertume de ses chagrins par la douceur de tes chants et de ta poésie, dimittis acres pectore curas canto castaque poesi. » C’est ce que ses contemporains durent plus d’une fois lui répéter ; mais revenons aux ménippées.

Trouver un titre piquant est un art que les modernes ont poussé si loin, que l’étiquette souvent vaut mieux que la chose. Vous entrez par une façade superbe, mais vous ne trouvez qu’une maison vide. Dans la préface de son Histoire naturelle, Pline prétend que les Grecs excellaient à bien intituler leurs livres ; les Romains, au contraire, lui paraissaient plus maladroits, moins alertes à saisir la devise qui frappe et attire, nostri crassiores. On remarquera que Varron avait démenti à l’avance ce jugement de Pline, car rien n’est plus varié, plus inattendu que les mots qu’il jette en tête de ses satires, pour aiguiser, pour dépister en même temps la curiosité. Sur les quatre-vingt-seize titres qui nous restent des Ménippées, presque aucun n’est banal ; souvent même une intention très mordante se trouve tapie sous ces enseignes mi-partie grecques, mi-partie latines. Quelquefois, il est vrai, ce n’est qu’un nom mythologique, les Euménides, Méléagre, un autre Hercule, ou bien un ressouvenir de l’amour platonicien, comme Agathon, ou bien une maxime philosophique : λνωθι σεαυτόν ou encore un détail de mœurs romaines, les Fêtes de Vénus ; mais plus ordinairement Varron préfère une expression proverbiale, comme tu ignores ce que le soir amènera, et la marmite a trouvé son couvercle, ou du Mlariage.

Cependant, il faut dire que les philosophes font presque seuls les frais des titres bouffons : en cela, Varron imitait Ménippe. Ainsi, l’une de ses satires contre les cyniques s’appelait le Tonneau ou les Choses sérieuses, une autre, Gare au chien ; le Combat de Chèvres était dirigé contre la secte épicurienne, et les ridicules opinions des stoïciens sur la destruction du monde étaient vivement raillées dans la Cuiller à pot de l’Univers, χοσμοτύνη. Quant aux éternelles disputes des écoles entre elles, Varron s’en moquait dans le Jugement des armes, parodie de deux tragédies d’Attius et de Pacuvius sur la lutte d’Achille ; il s’en moquait dans les Andabates, mot proverbial emprunté de ces gladiateurs qui, combattant à cheval et les yeux bandés, faisaient rire l’auditoire romain. Je m’imagine aussi qu’il s’agissait des flatteries de disciples à maîtres dans la pièce nommée les Mulets se grattent l’un l’autre. Le peu de fragmens qui nous restent prouvent que toutes ces ménippées correspondaient parfaitement à leurs titres par la vivacité des railleries. Le malin érudit tombait sans pitié sur toutes les sectes sans exception : « Aucun malade, s’écrie-t-il, n’a fait de rêve si extravagant qui ne se retrouve dans la doctrine de quelque philosophe. »

J’ai dit que les excès de chaque école recevaient en passant un horion. A un endroit, par exemple, il s’agissait de la folle croyance des pythagoriciens à la métempsycose : « Comment ! vous doutez que vous soyez maintenant des singes à longue queue, ou des couleuvres, ou des bêtes d’entre les porcs d’Albucius [39] l’Athénien ! » Si mutilée que soit presque toujours la pensée de Varron, on voit cependant qu’il est encore possible d’en saisir la portée profondément ironique. Plus loin, l’auteur des Ménippées tombait sur les stoïciens ; c’est certainement à leur pratique de l’orgueil olympien et solitaire que s’attaquait cette phrase : « Seul maître, seul éloquent, seul beau, courageux, juste même à la mesure du boisseau des édiles, candide, pur… » Ce stoïcien si amusant dans Horace, ce Damasippe, qui croyait à l’extravagance des autres sans croire à la sienne, semble aussi montrer à l’avance sa silhouette chez Varron : « Comme à ceux qui ont la jaunisse ce qui est jaune et ce qui ne l’est point paraît jaune, ainsi, pour les fous, sages et fous sont des fous. » Je suppose encore que c’était à la manie du suicide, autorisée par le stoïcisme, qu’il était spirituellement fait allusion dans ce fragment : « Il se tua avec un coutelas de cuisine ; on n’avait pas encore mis en faveur les petits couteaux importés de Bithynie. » Voilà un double trait contre la mode du temps et contre les philosophes. Du reste, Varron en tout n’attaquait que l’abus ; ainsi je trouve qu’il défendait la sobriété d’Épicure contre la gourmandise de ses disciples : « Il ne ressemblait pas, dit-il, à nos débauchés, pour lesquels la cuisine est la mesure de la vie.. » On devine quel vif et piquant intérêt devaient avoir pour la société élégante des César et des Catulle ces expositions comiques de doctrines qu’ils entendaient enseigner chaque jour, ces plaisanteries allusives à des disputes qui passionnaient tous les esprits. Sans doute, le peu que nous pouvons recueillir ici n’est guère que de la poussière d’érudition ; mais heureusement on se souviendra qu’un rayon tombant dans l’obscurité suffit pour découvrir à l’œil tout un monde d’atomes en mouvement. C’est le néant de la mort qui revient un moment à la vie : or nous vivons, et il doit toujours y avoir en nous un peu de tendresse et de curiosité pour ce qui a vécu.

Varron tout à l’heure parlait de gourmandise ; c’est un sujet sur lequel, ainsi que tous les anciens satiriques et comiques, il revient avec une verve intarissable. L’appétit des Romains restera toujours un problème pour les estomacs des érudits modernes. Lucile [40] déjà s’était écrié : « Vivez, gloutons, mangeurs ! vivez, ventres ! » L’auteur des Ménippées reprend ce thème et raille « les grands gosiers des gloutons » et « ces cohortes de cuisiniers, de pêcheurs à la ligne et d’oiseleurs » qui encombraient les rues. Hélas ! qu’était devenu le temps où Caton ne mangeait à son premier repas que du pain avec de l’eau vinaigrée, ce temps regretté de Lucile, où l’oseille était le mets en faveur, et où les plus raffinés n’avaient que deux plats à leur dîner [41] ! Peu à peu les enfans eux-mêmes avaient pris les vices de leurs pères, et Varron les montre même « trébuchant dans la maison en regardant les jambons qui se balancent au croc. » On approchait de cet âge de corruption où les anciens cuisiniers de louage, qui figurent si souvent dans le théâtre de Plaute, avaient été remplacés par des esclaves savans, par de vrais artistes culinaires, qui, selon le mot énergique de Pline, devaient finir par commander aux maîtres de l’univers, imperatoribus quo que imperaverunt. Le pain même était fait avec raffinement ; quoiqu’il y eût alors des boulangers publics, les riches préféraient l’ancienne coutume et avaient un four dans leur maison ; c’est à cet usage que Varron fait allusion quand il dit à un gourmet ignorant : « Si tu avais consacré à la philosophie le douzième du temps que tu passes à surveiller ton boulanger pour qu’il te fasse de bon pain, depuis déjà long-temps tu serais homme de bien ; ceux qui connaissent ton boulanger en donneraient cent mille as, qui te connaît n’en donnerait pas cent de toi. » La somme pourra ne point paraître trop exagérée si l’on songe qu’au dire de Tite-Live un habile cuisinier fut payé jusqu’à vingt mille sesterces. Varron, on le voit, est édifiant sur la gourmandise ; personne n’a jamais retracé le parasite avec de plus vives couleurs que ne le fait l’imitateur de Ménippe, quand il le montre, en termes expressifs, « son repas servi devant lui, couché au haut bout de la table d’autrui, ne regardant pas derrière, ne regardant pas devant, et jetant un regard oblique sur le chemin de la cuisine. » Varron ici a la palette de Plaute.

Ce n’était pas du reste par étalage de sobriété que l’auteur des Ménippées parlait de la sorte ; lui-même, avec cette modération de vrai sage qui sait tout apprécier et tout sentir, il avait, dans sa satire intitulée Il est une borne au pot, chanté les mérites du vin, tout en ridiculisant l’ivrognerie. C’était à un ivrogne sans doute qu’il faisait dire comme excuse : « Ne voyez-vous pas les dieux aussi, quand l’idée leur prend de goûter du vin, descendre dans les temples des mortels et menacer Bacchus lui-même de la coupe aux libations ! » Mais j’aime à me figurer que c’était au lendemain de quelque dîner de Tusculum, où Cicéron avait assisté peut-être, que furent écrits ces vers charmans dont M. Sainte-Beuve eût pu profiter l’autre jour dans son aimable énumération des bachiques. Il faut citer le texte :

Vino nihil jucundius quisquam bibit ;
Roc aegritudinem ad medendam invenerunt,
Hoc hilaritatis dulce seminarium,
Hoc continet coagulum convivia.

« Le vin ! personne n’a rien bu de plus exquis. Il est le remède trouvé contre le chagrin, il est la douce source de la gaieté, il est le lien des festins. »

Avec sa douceur de mœurs et son aménité de caractère, Varron était l’homme des dîners de l’amitié, des libres conversations du dessert. Une de ses satires, lepidissimus liber, dit Aulu-Gelle, était consacré à la théorie de ces repas discrets et choisis ; il y traitait de la physionomie du festin et du nombre des convives qu’il faut réunir ; ce nombre, selon lui, devait commencer au chiffre des Graces et finir au nombre des Muses. « Le festin, disait-il, doit réunir quatre conditions ; il sera parfait si les convives sont bien élevés, le lieu convenable, le temps bien choisi, et si le repas a été préparé avec soin. Que les invités ne soient ni bavards, ni muets ; que l’éloquence règne au forum et au sénat, le silence dans le cabinet. » Et plus loin il ajoute encore : « Le maître du festin peut n’être pas magnifique, il suffit qu’il soit exempt d’avarice. Tout ne doit pas être lu indifféremment dans un repas, on doit préférer les lectures qui sont à la fois utiles et agréables. » Brillat-Savarin et Berchoux n’ont jamais aussi bien dit. Varron entrait, sur ces matières, dans les plus grands détails, et Macrobe combat même la répulsion qu’il montrait pour les mets raffinés du second service. On sait aussi, par Aulu-Gelle, que, dans une satire spéciale sur les Alimens, pleine de traits ingénieux et piquans, il énumérait en vers iambiques la plupart des productions vantées que les diverses parties du monde envoyaient sur la table des gastronomes romains. Tous les mets recherchés, tous les morceaux exquis, huîtres de Tarente et dattes d’Égypte, chevreaux d’Ambracie et murènes de Tartesse, étaient curieusement énumérés. Vous voyez quels progrès les conquérans du monde avaient faits en peu d’années, et combien ils étaient loin déjà de ces pauvres gourmets du temps de Plaute, qui se contentaient de lard et de congre froid ! Au résumé, je m’imagine que Varron ne prenait le rôle d’Apicius qu’afin d’étaler sa science. Curieux de toute chose, ce ne fut là pour lui qu’une forme de l’érudition.

On devine bien que, dans ses satires, Varron ne perdait pas une occasion d’enchâsser les faits sous la plaisanterie, de glisser l’enseignement, sous le couvert du rire ; bien des sujets de mythologie, d’histoire, de grammaire même se trouvaient de la sorte éclaircis à la rencontre. Instruire en amusant, corriger en se moquant, c’était là sa secrète intention : la satire fut dans ses mains l’arme d’un sage. Jamais il n’oublie le but pratique et moral ; pas un vice, pas un ridicule ne lui échappe. En voulez-vous aux avares, voici une phrase qui servirait au besoin d’épigraphe à la Marmite de Plaute : « Quel ladre est raisonnable ? Qu’on lui livre la terre, l’univers, la même maladie de prendre l’aiguillonnera si bien qu’il se retranchera à lui-même quelque chose et fera sur soi des économies. » Désirez-vous voir un pédant ? romain, il vous le montrera « dissertant avec son museau velu et mesurant chaque mot avec un trébuchet à peser l’or. » Peut-être vous plairait-il d’assister à une consultation plaisante de médecins : déjà l’auteur des Ménechmes, ce précurseur de Molière, nous en avait montré un qui se vantait d’avoir remis une jambe cassée à Esculape ; mais ici, tant les fragmens sont insuffisans, nous en sommes réduits aux conjectures, et nous ne savons pas si c’était à un Argan guéri de ses maladies imaginaires que Varron faisait dire : Quid medico mihi est opus ? On trouvera au surplus dans les Ménippées plus d’un détail de mœurs fait pour consoler de ces pertes. Sans doute quand Varron assure que de son temps presque tous les fils de famille étaient prêts dès l’âge de dix ans à empoisonner leur père, il est poète, il exagère, il fait ce que fera plus tard Juvénal en disant qu’il n’y avait plus un honnête homme à Rome ; mais toujours est-il qu’un pareil propose marque les progrès effrayans de la perversion au sein de cette jeunesse qui s’élevait dans la honte, comme pour mieux supporter les hontes prochaines des Néron et des Tibère. Je conçois que, tout en admirant le progrès de la civilisation littéraire, un si grand esprit se tournât avec regret vers ces dures vertus du passé auxquelles il rendait hommage en disant : « Nos aïeux et nos arrière-aïeux, quoique leurs paroles sentissent l’ognon et l’ail, avaient la noblesse du cœur. » Le secret de la perte de Rome, Varron devait le connaître, c’était cette ambition effrénée que lui-même a peinte dans un hexamètre admirable :

Et petere imperium populi et contendere honores.

Le propre de la satire est de frapper de droite et de gauche, de fustiger sans distinction les grands comme les petits. L’auteur des Ménippées paraît être resté fidèle à ces devoirs du censeur littéraire. Lucile avait représenté les dieux délibérant dans une assemblée grotesque ; à en croire Arnobe et Tertullien, Varron n’aurait guère été plus respectueux pour les divinités de l’Olympe. Dans une de ses satires, il mettait en scène trois cents Jupiters sans tête ; dans une autre, il montrait Apollon dépouillé par des pirates et laissé en costume de statue. Plus d’une hardiesse de ce genre trouvait sa place, sous prétexte d’érudition : ainsi, à un endroit, les divinités égyptiennes, récemment transportées à Rome, étaient l’objet d’un sarcasme acerbe ; Lucile aussi avait parlé en termes courageux de l’esprit de superstition. Aux yeux de ces nobles poètes, la poésie était une leçon. – Puisque les Ménippées ne ménageaient pas les dieux, pouvaient-elles épargner les contemporains ? La satire sur le Triumvirat s’est malheureusement perdue en entier ; il eût été bien curieux pourtant de voir comment Varron y maniait l’ironie politique, comment il parlait de Pompée, son chef, de César, son futur vainqueur. Esclaves qui mangeaient leurs maîtres à la façon des chiens [42], méchans auteurs qui bâclaient des comédies en l’absence des muses, sine alla Musa ; campagnards des anciennes tribus rustiques qui ne se rasaient qu’aux Nondines, c’est-à-dire tous les neuf jours [43], tout le monde attrapait sa chiquenaude : le poète était sans merci.

Les femmes aussi, vierges et matrones, comparaissaient devant le juge satirique. Ce n’est pas que Varron fût sévère au sexe des graces « Jeunes filles, disait-il en termes charmans, hâtez-vous de jouir de la vie, vous à qui la folle jeunesse permet de jouer, d’être à table, d’aimer, et de tenir les rênes de Vénus. » C’étaient là de vrais conseil de poète égayé, quoique cette fois Varron écrivît en prose ; lui-même disait plus vraiment ailleurs : « La jeune fille est exclue du banquet, attendu que nos ancêtres n’ont pas voulu que les oreilles de la vierge nubile fussent abreuvées du langage de Vénus. » Cette coutume romaine était empruntée à la Grèce, car, au rapport de Cornelius Nepos, les filles honnêtes d’Athènes ne mangeaient jamais qu’avec leurs parens. Varron avait sur les femmes les idées des anciens Romains [44] ; lanam fecit, à ses yeux aussi c’était la meilleure épitaphe pour une matrone. « Des mains filer la laine, disait-il dans une ménippée, et des yeux observer que la purée ne brûle pas ; » il prévenait du coup le grief de Chrysale dans les Femmes savantes :

On ne sait comme va mon pot dont j’ai besoin.


Malgré cette sévérité de principes, Varron dut faire le meilleur mari du monde, du moins si l’on en juge par le précepte conjugal que voici : « Défaut d’épouse doit être corrigé ou supporté. Qui corrige sa femme l’améliore ; qui la supporte s’améliore lui-même. » L’histoire ne dit pas lequel de Fundania ou de Varron eut à s’améliorer. Le poète des Ménippées n’a pas trop médit des dames romaines ; il est vrai que l’on trouve dans sa Xe satire une accusation bien crue : « Non-seulement, écrit-il, les jeunes filles sont au premier venu, mais les vieilles font les jeunes, et beaucoup de garçons s’efféminent. » Cela ne dit rien, car le fragment fait partie d’une pièce qui portait pour titre le nom d’une ville célèbre par ses bains et par sa corruption, de cette Baies que le mari de Fundania visitait quelquefois [45], cité voluptueuse que Properce voulait faire quitter à Cynthie, corruptas desere Baias [46] ; lieu perfide que Sénèque proclamait l’auberge des vices, diversorium vitiorum [47], et où l’on n’entendait partout que les clameurs de l’orgie, le bruit des concerts sur l’eau ou les obscènes chansons des courtisanes passant sur leurs barques de toutes couleurs. Évidemment il s’agissait ici des femmes de Baies.

Voilà les quelques traits de mœurs ou de caractère que j’ai pu à grand’peine extraire de ce volume de fragmens, où tout ce qui a de l’intérêt est malheureusement enfoui au milieu d’une foule de lambeaux sans signification dont le prix n’est appréciable qu’aux lexicographes ; je les offre pour ce qu’ils valent. Dans cette étude, la nature de l’écrivain et les penchans du satirique se sont du moins laissé suffisamment entrevoir. On a pu reconnaître que chez Varron le style, s’il manque de souplesse et d’éclat, s’il est même parfois un peu sec et dur, a du caractère, des touches fortes, je ne sais quelle rudesse un peu surannée qui n’est pas sans charme ; on a pu aussi remarquer que les préoccupations de l’auteur sont toujours d’un moraliste, que son but est essentiellement pratique. A en juger par ce qui nous reste, les déductions au tour sentencieux, les vues, les réflexions inspirées par l’expérience et le bon sens devaient se rencontrer à chaque instant dans ces satires ; Varron avait trop le sincère amour du vrai pour qu’il n’en fût pas ainsi : « Et voilà, dit-il quelque part, que tout à coup s’approche de nous la blanche Vérité, fille de la philosophie attique. » Comment en effet ne serait-elle pas venue vers lui, vers lui, l’homme modéré par excellence, qui, sans en tirer stoïquement orgueil, avait quitté les honneurs pour l’étude ? N’était-ce pas lui qui avait le droit de dire : « Celui que l’or, la noblesse, la variété de sa science, rendent bouffi, ne cherche pas les traces de Socrate ? » Varron poursuivait vraiment la sagesse. Il me semble que j’entends le bon La Fontaine s’écrier que

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux…


quand je rencontre dans les Ménippées cette belle pensée à laquelle la traduction fait perdre son mâle accent : « Ni l’or, ni les trésors ne donnent le calme du cœur. Elles n’enlèvent pas à l’ame ses angoisses et ses superstitions, les montagnes d’or des Perses, les riches habitations des Crassus ! » On le voit, la conclusion morale, toutes les formules du précepte se glissent volontiers sous la plume de Varron. Tantôt c’est un proverbe emprunté à la sagesse du vulgaire : « Il n’est si bonne moisson qui n’ait quelque mauvais épi, si méchante qui n’en ait quelque bon ; » tantôt c’est une simple réflexion sur le bon usage de la vie : « Avoir bien vécu, ce n’est pas avoir vécu le plus long-temps, mais le plus sagement. » Sans doute Varron ne donne pas à ces diverses pensées le vif relief, le tour précis et savant qui fut le secret de La Rochefoucauld ; il n’enchâsse point énergiquement la maxime dans un vers concis comme le faisait admirablement Syrus pour ses mimes, et pourtant les principes de vertu, d’équité, de modération dont il parle dans ses brèves remarques, ont un caractère propre, un air de fierté indéfinissable, je ne sais quoi enfin d’austère et de sérieux qui touche à la grandeur : c’est tout ce qu’il faut pour durer.

Le recueil de Sentences qu’on vient d’imprimer à Padoue, d’après un manuscrit inédit du XIIIe siècle, est bien fait pour confirmer au vieux Romain sa réputation de moraliste ; en publiant ces précieux débris de la sagesse antique [48], M. le professeur Devit s’est montré le digne disciple de la savante école padouane, dont la tradition, depuis Forcellini, ne s’est pas éteinte. Arrivé à l’âge mûr, Pétrarque se rappelait avoir eu entre les mains, dans sa jeunesse, certains ouvrages de Varron qui depuis disparurent et qu’il essaya vainement de retrouver ; ce souvenir lui déchirait le cœur, recordatione torqueor, et il se plaignait amèrement de n’avoir pu goûter que du bout des lèvres ces antiques douceurs, summis labiis gustatœ dulcedinis. Sans être tout-à-fait pour la critique moderne le sujet d’un pareil désespoir, la disparition presque complète de l’œuvre de Varron doit inspirer de vifs regrets, et tout ce qui viendra les adoucir ne peut manquer d’être bien accueilli.

Les Romains avaient la coutume de choisir dans les écrivains célèbres certaines pensées détachées, certaines maximes qui réunies formaient une sorte de manuel dont se servaient ensuite les écoles : c’est ainsi, par exemple, que s’est formé le beau recueil qui donne à Syrus, le faiseur de mimes obscènes, une place éminente entre les moralistes anciens. Tira-t-on un pareil manuel des œuvres de Varron ? La chose semble assez vraisemblable ; ce qui est positif, c’est qu’au XIIIe siècle Vincent de Beauvais en donnait de nombreuses citations, comme d’un livre accrédité et dès long-temps connu. On savait donc qu’il existait des sentences de Varron dans Vincent de Beauvais : Schneider, après d’autres critiques [49], les avait précieusement reproduites, en tête du traité de l’Agriculture, comme la fleur de la vraie sagesse, flores prudentiœ civilis, et M. Conrad Orelli, dans sa collection des Vers sentencieux des Latins, avait à son tour ajouté quelques nouveaux extraits aux extraits antérieurs. Je citerai d’abord quelques-unes de ces maximes anciennes qu’on n’a jamais traduites, et qui, enfouies dans des collections peu populaires, ne sont connues que des latinistes de profession. Nous y retrouverons notre Varron des Ménippées :

- Parlez comme tous, sentez comme le petit nombre.
- En beaucoup de choses, c’est folie d’être sage contre tous [50].
- C’est donner une fois que de donner quand on vous demande ; c’est donner deux fois que de donner sans qu’on vous demande.
- Où qu’il aille, l’homme de cœur porte sa patrie après lui ; tout ce qui est sien, son ame l’enferme.
- Il y en a beaucoup qui goûtent les doctrines, comme les convives font des friandises du dessert.

— Il y a certaines croyances qu’il faut arracher de l’esprit de celui qui sait, parce qu’elles usurpent la place du vrai qu’il faut savoir.- Prenez la parole le dernier, taisez-vous le premier.
- Beaucoup perdent leurs droits à l’éloge parce qu’ils se vantent eux-mêmes ; le sage se loue en louant dans les autres ce qu’il y a de bon en lui.

Les sentences qui viennent d’être retrouvées dans le manuscrit de Padoue ressemblent par le ton et par le style à celles qu’on vient de lire ; elles faisaient évidemment partie, elles étaient extraites de ce recueil beaucoup plus volumineux dont un écrivain du moyen-âge avait pu citer le septième livre, ce qui suppose une collection étendue. Plusieurs de ces pensées nouvelles sont incompréhensibles ; quelques-unes ont subi des altérations évidentes, et l’on voit que la main d’un compilateur grossier a passé par là [51]. Mais qu’importent ces leçons corrompues ? Le caractère de l’antiquité est là empreint à toutes les lignes. Pour qu’on en juge mieux, nous détacherons, en les traduisant, quelques-unes de ces belles maximes : quand il s’agit d’un monument inédit, citer et faire connaître est le premier devoir de la critique. On ne classe point les sentences : le désordre est là un art de plus, comme dans un atelier. Je transcris au hasard :


 - La mort paraît nouvelle, mais elle ne l’est pour personne ; elle embrasse la vie des deux côtés [52].
- C’est une grande force dans la vie de se réunir au plus grand nombre.
- Larmes d’héritier et de jeune mariée, rire déguisé.
- A qui sait peu, ce peu même est un ennui.
- L’ennui n’existe pas pour celui devant qui s’ouvrent les voies vastes et variées de la recherche [53].
- Les maîtres disent : On ne peut être surpris en flagrant délit de mensonge dans les matières que personne ne connaît.
- Dépasser la science ordinaire de tous ou du grand nombre est une belle chose, à la condition de n’être pas fou.
- Si la force de la vérité brille à mes yeux, l’agrément que donne la diction n’est rien.
- Nous mangeons le miel des abeilles, nous ne le faisons pas.

— C’est à la mémoire qu’il faut faire honneur de ce qu’on répète, à l’esprit de ce qu’on invente.
- Le diadème souverain rêvé par le sage, c’est la philosophie qui, contenue dans l’esprit, promet une récompense à l’esprit.
- Qui sait également toute chose ne sait rien.
- Veux-tu être riche ? ne t’ajoute rien en pensée, mais retranche aux autres.
- Le sage sait beaucoup de choses dont il n’a conversé avec personne.
- Apprendre est un héritage, inventer est un gain.
- Vous ne donnerez pas le nom de bon spéculateur à qui n’a pas augmenté son avoir ; je n’appellerai pas philosophe celui qui n’a rien découvert.
- Se faire gloire de ce qu’on a appris et non de ce qu’on a découvert est tout aussi insensé que le serait de tirer personnellement vanité d’un cerf qu’on aurait reçu d’un chasseur.
- On ne sait rien parfaitement.
- Il n’est pas pire de naître que de mourir.


Je m’arrête ; finir par des moralités, c’est rester fidèle à l’inspiration de Varron. Les Sentences inédites du manuscrit de Padoue ne font que marquer d’un trait de plus le caractère de cette physionomie de vieillard, à la fois souriante et sévère, qui déjà nous était connue. Ces mots sur la fortune qui sentent un vieux nocher fait aux tempêtes, cette passion pour la science qui semble toujours avivée par la jeunesse, ces sages conseils de l’expérience où se glisse de temps en temps une pointe de malice sans amertume, tout cela est bien de l’ami de Cicéron, de l’auteur à la fois aimable et grave du traité de l’Agriculture. Le buste de Varron est sous nos yeux, tel qu’on le voyait dans la galerie de Pollion.

Un cicéronien de la renaissance disait, dans son exclusive admiration d’érudit, que l’antiquité est pour nous autres modernes ce qu’étaient pour Lazare les débris de la table du riche. Certes, nous n’en sommes plus là ; mais pourtant on éprouve je ne sais quelle douce satisfaction à recueillir précieusement ces miettes éparses, et c’est un charme pour les plus délicats d’en goûter la saveur. Je voudrais être sûr, pour ma part, d’avoir fait sentir tout ce que Varron savait jeter de verve dans ses Ménippées, tout ce qu’il savait mettre de gravité forte dans ses Sentences.


CHARLES LABITTE.

  1. Ad Attic., XIII, 18.
  2. Aussi, lorsqu’un certain grammairien nommé Palémon, ancien tisserand qui s’était fait professeur, et auquel on pardonnait sa grossièreté en considération de son éloquence, s’avisa un jour de traiter Varron de porc, le trait fut-il cité comme la plus grande marque d’arrogance qu’un homme pût donner. (Voyez l’anecdote dans Suétone, de Gramm. ill., 23.)
  3. Quam multa, immo paene omnia tradidit Varro ! (Orat. Inst., XII, 11.)
  4. Tam multa legisse, ut aliquid ei scribere vacasse miremur ; tam multa scripsisse, quam malta vix quemquem legere potuisse credamus. (De Civ.Inst. VI, 1)
  5. Trionfo della Fama, III, terz. 13.
  6. M. Terentii Varronis Saturarum Menippearum reliquioe, Quedlinbour, 1844, in-8° ; Paris, Klincksieck, rue de Lille, 11.
  7. Sententioe M. Terentii Varronis majori ex parte ineditoe, Padoue, 1843, in-8° ; Paris, chez Firmin Didot.
  8. La plupart des textes relatifs à la biographie de Varron ont été savamment discutés par Schneider, au tome Ier de ses Scriptores rei rusticœ, page 217 à 240.
  9. Cicéron dit d’Elius : « C’est de lui que notre ami Varron reçut les élémens de cette science qu’il a si fort agrandie, et à laquelle son vaste génie et son savoir universel ont élevé de si beaux monumens. » (Brut., 16.)
  10. Se poque ad motum fortunae movere coepit. (De Bell. aiv., II, 17-20.)
  11. Pline l’ancien rapporte que Varron, pendant son édilité, avait fait venir de Lacédémone une peinture à fresque dont on orna les Comices, et dont la beauté fut long-temps un sujet d’admiration. (Hist. nat., XXXV, 49.)
  12. C’était un cadran sur lequel une main mesurait le temps au moyen d’un mécanisme ingénieux. Peut-être fut-ce la première horloge connue chez les Romains, qui, au temps de Plaute, n’usaient que tout récemment du soleil pour mesurer les heures. On en peut juger par un court et curieux fragment qui nous est resté de la Bis Compressa ; c’est un gourmand, probablement un parasite qui parle : « Que les dieux exterminent le premier qui inventa la division des heures, le premier qui plaça dans cette ville un cadran solaire ! Le traître qui nous a coupé le jour en morceaux pour notre malheur ! Dans mon enfance, il n’y avait pas d’autre horloge que l’estomac, bien meilleure, bien plus exacte que toutes les leurs pour vous avertir à propos, à moins qu’il n’y eût rien à manger. Mais maintenant, quoi qu’il y ait, il n’y a rien que quand il plaît au soleil. A présent que la ville est remplie de cadrans solaires, on voit presque tout le monde se traîner desséché, affamé. » (Voir le Plaute de M. Naudet, t. IX, p. 360.)
  13. De Re rust., III, 1.
  14. Ad Fam., L. IX, 1-8.
  15. Saplentiorem quam me. (Ibid., 1.)
  16. Et me, et alios prudentia vincis. (Ibid., 2.)
  17. His tempestatibus, es prope solus in porto… Hos tuos tusculanenses dies instar esse vitae puto. (Ibid., 6.)
  18. Ad Attic.,XIII, 13, 16, 18, 25 ; édit. De M. Victor Le Clerc.
  19. C’est un vers de l’Iliade, XI, 653
  20. Nihil magnopere meorum miror lui fait-il dire (Acad. 1, 2).
  21. Cic., Philippic., II, 41 ; édition de M. Le Clerc. — Plin., Hist.nat., vu, 30.
  22. Schneider met ce fait en doute ; selon lui, Appien (IV, 47), venant cent cinquante ans après les événemens, aurait confondu l’auteur du de Re rustica avec un autre Varron dont il est parlé dans Dion Cassius et dans Velleius Paterculus, en sorte que cet homonyme seul aurait été proscrit. Les argumens subtils de Schneider ne m’ont pas convaincu : je préfère tout simplement la tradition à laquelle Aulu-Gelle a cru après Appien.
  23. Aul. Gell., XII, 10.
  24. C’est ce que dit Valère Maxime : « Eodem momento, et spiritus ejus et egregiorum operum cursus extinctus est. » (VIII, 3.)
  25. Plin., Hist. nat., XXXV, 46. — Cette pensée des funérailles semble avoir préoccupé de bonne heure Varron : dans sa 17e satire (éd. d’OEbler, p. 107), il dit qu’il vaut mieux brûler les corps, selon le précepte d’Héraclide, que de les conserver dans le miel, comme le voulait Démocrite.
  26. v, 5.
  27. C’était l’ouvrage le plus vanté de Varron ; M. Merkel en a recueilli avec soin les fragmens dans la grande préface de son édition des Fastes d’Ovide ; Berlin, 1841, in-8°, p. CVI et suiv. — On tirera moins de profit d’une dissertation antérieure de M. Krahner, publiée à Halle, en 1834.
  28. Vie de Romulus.- Niebuhr tient peu de cas de Varron comme historien. (Trad. franç., t, I, p. 16.)
  29. Je ne compte pas Albutius, qui avait imité Lucile, à ce que nous apprend Varron lui-même : « Homo apprime doctus, cujus Luciliano charactere sunt libelli… » (De Re rustic., III, 2.)
  30. Un grammairien du second siècle, Probus, dans son commentaire sur la ne églogue de Virgile, a dit, il est vrai : « Varron le ménippéen, ainsi nommé, non parce qu’il aurait été l’élève de Ménippe, lequel était venu bien avant lui, mais à cause de l’analogie d’esprit et parce que ce philosophe aussi avait composé des satires dans tous les rhythmes. » (Voir le Servius de M. Lion ; Goettingue, 1826, in-8°, t. II, p. 352.) C’est une erreur que M. OEhler a bien fait ressortir ; Casaubon avait déjà décliné sur ce point l’autorité de Probus. (De Poesi satirica, édit de Rambach, p. 206.)
  31. J’ai sous les yeux une récente et curieuse monographie de M. Ley sur Ménippe : de Vita scriptisque Menippi cynici, Cologne, 1843, in-4°.
  32. On est fort peu d’accord sur l’époque où vécut Ménippe, et il y a sur ce point une controverse qui, recueillie, ferait tout un volume. M. OEhler, par des conjectures ingénieuses, arrive à montrer que ce philosophe dut florir six olympiades environ avant la naissance de Varron.
  33. X, 1. — Quintilien ajoute : « Cet écrivain, qui avait une connaissance approfondie de la langue latine et de toutes les antiquités grecques et romaines, a composé plusieurs autres ouvrages pleins d’érudition, mais dont la lecture est plus profitable à la science qu’à l’éloquence, plus scientiœ collaturus quam elogentioe. » C’est ce manque d’art et de raffinement qui fit négliger de bonne heure Varron : bientôt on exécuta peu de copies nouvelles de ses livres, qui se perdirent.
  34. A. Gell, XIII, 30.
  35. Bibliothèque royale ; Y, 1531.
  36. Elles sont réimprimées dans le IIe volume du Varron des Deux-Ponts.
  37. Dans ses Collectanea litteraria, Leyde, 1815, in-8°, p. 118 et suiv.
  38. Hist. De la littér. romaine, 1815, in-8°, t. 1, p. 281.
  39. Il est plus d’une fois question dans les lettres de Cicéron de ce personnage : exilé à Athènes ; Albucius était surtout connu à Rome par ses manies d’helléniste Lucile (Fr. inc., 3) s’est spirituellement moqué de lui à ce propos ; on peut consulter les Lucilii Fragmenta de M. Corpet, qui nous fourniront bientôt, ainsi que d’autres publications sur le même sujet, une occasion naturelle de reprendre et de compléter cette étude sur l’ancienne satire latine.
  40. II, 26 ; éd. Corpet.
  41. Duobus ferculis epulabantur. (Servius, ad AEneid, 1, 726.)
  42. C’est ainsi qu’Ennius disait dans une comédie : « Maîtres de leurs maîtres, les esclaves audacieux ravagent les champs. » (Ambracia, fr. 2 ; éd. Bothe). Varron du reste, est un de ceux qui les premiers ont réclamé la famille pour les esclaves il suffit de comparer la douceur de ses préceptes à leur égard dans son Agriculture : avec la dureté de Caton, qui recommandait de se défaire de tous les instrumens hors de service, charrues usées, chevaux vieillis, esclaves âgés. Peut-être le mot de la ménippée qui vient d’être cité était-il mis dans la bouche d’un interlocuteur.
  43. De même pour les ongles, à ce que dit Pline l’ancien ; mais cela avait un motif religieux. En était-il ainsi de la barbe ? Varron assure que les premiers barbiers (un siècle plus tard on les retrouve à chaque instant dans Plaute) vinrent en Italie en 454. — De Re rust., II, 11,
  44. On voit dans son traité de l’Agriculture qu’il aimait chez les femmes l’énergie et le travail ; « Que vous semble, dit-il, de nos languissantes accouchées, étendues sur des lits de repos pendant plusieurs jours ? N’est-ce pas une pitié ? » (De Re rust., II, 10.)
  45. Cic., Ad Fam., IX, 2.
  46. I, XI, 27.
  47. Epist. ad Lucil., 51.
  48. Voir sur ce sujet le travail de M. Klotz (Jahrb. der Philologie, supp. IX, p. 582 et suiv.) et la toute récente édition de l’excellent livre de M. Bnehr, Gesch. der Römischen Literatur, Carlsruhe, t. II, p. 562.)
  49. C’est dans le de Moribus hominum de Jacques de Cessole, imprimé à Milan en 1479, qu’on trouve les premières citations des sentences varroniennes tirées de Vincent de Beauvais, au nombre de dix-huit ; en 1624, Gaspar de Barth en donna de nouvelles dans ses Adversaria, de sorte que Schneider en put recueillir quarante-sept. Avec celles que vient de trouver M. Devit, on arrive maintenant au chiffre de cent soixante-cinq.
  50. Cela rappelle la pensée d’Eschyle dans le dialogue de Prométhée avec l’Océan : « Paraître fou est un heureux secret du sage. »
  51. Les Sententitoe ineditœ offrent quelques expressions nouvelles : c’est aux lexicographes de voir s’ils doivent leur donner sanction. Je remarque surtout les mots suivans qu’on ne trouve dans aucun glossaire de l’ancienne langue latine : subditio, alieniloquium, incontingens, canale (neutre), disquisitor.
  52. Il est difficile de rendre la concision de l’original : « Mors nulli nova sed credita, vitam utrinque complectitur. »
  53. Le texte a cette précision forte qui est la marque du style de Varron : « Nihil illi taedio, cui multae vel amplae inquirendorum patent viae. »