Études sur les Tragiques grecs, par M. Patin

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Études sur les Tragiques grecs, par M. Patin
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 65 (p. 254-256).

ÉTUDES SUR LES TRAGIQUES GRECS, PAR M. PATIN [1].


La troisième édition vient de paraître de ce livre excellent, devenu classique parmi nous, et qui a exercé sur l’éducation littéraire de notre temps une douce et pénétrante influence. Le triple monument d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, de toutes les œuvres de l’antiquité qui nous ont été conservées, est peut-être la plus étonnante et la plus parfaite. Comment ce peuple grec, sans nul devancier, sans préceptes, sans exemples, presque sans nulle précédente tentative, est-il arrivé tout d’un coup, de plaln-pied, dans un genre aussi complexe que la poésie dramatique, à une hauteur qui n’a pas été dépassée depuis ? Pourquoi cependant la critique moderne ne s’est-elle que de nos jours élevée jusqu’à la pleine intelligence de ces simples et fortes beautés ? Euripide seul trouvait grâce aux yeux de notre XVIIe et de notre XVIIIe siècle, pour qui Eschyle, comme Pindare, — M. Vitet l’a rappelé ici même en des pages excellentes, — restait absolument incompris. Il a fallu attendre le grand renouvellement de la critique littéraire, un des honneurs de notre propre temps. C’est de cette œuvre féconde que le livre de M. Patin est un durable et vivant souvenir. Quels aspects nouveaux le théâtre des anciens Grecs devait-il offrir à la critique agrandie ? Quelles beautés jusqu’alors inaperçues la mâle antiquité livrerait-elle à un sentiment d’admiration devenu à la fois plus exigeant et plus compréhensif ? À toutes ces questions, le livre de M. Patin donne la réponse, en offrant réunies d’une main à la fois délicate et sûre toutes les applications du nouveau goût littéraire à des œuvres d’un ordre supérieur qui jusqu’alors, en certaines parties du moins, avaient été à peine dignement appréciées. Par là, ce livre a versé dans l’éducation de notre temps de justes et fines notions sur la plus belle époque de l’antiquité grecque, et il a fait circuler parmi nous de saines idées littéraires, qui ont fait leur chemin et semblent aujourd’hui être devenues le domaine et la possession de tous. Dans sa nouvelle édition, l’auteur a suivi, par une série de notes curieuses, le progrès, chaque jour croissant, de l’imitation des tragiques grecs par nos poètes contemporains ; M. Patin n’a voulu par là que rendre un nouvel hommage aux brillans génies qu’il avait étudiés, mais il se trouve que cette faveur incessante tourne à la récompense et à l’éloge de l’homme de goût qui, un des premiers, a contribué à la susciter.

En faisant si bien œuvre de critique, l’auteur a fait œuvre d’historien. Eschyle, Sophocle, Euripide, ne nous apparaissent plus dans ses pages comme des génies isolés ; ils font partie de tout un grand siècle dont ils nous offrent les différens aspects. Il y a encore du prêtre dans le vieil Eschyle. Né à Eleusis, d’une ancienne famille en possession de fonctions religieuses, il a été élevé dans le temple ; il a sans cesse présente à la pensée l’inexorable puissance des dieux qui s’appesantit fatalement sur l’homme. Comment l’âme humaine sortirait-elle victorieuse de cette lutte inégale ? Son Oreste, obsédé, n’a de refuge que dans le délire. Toutefois, si c’était là l’unique inspiration du poète, il n’aurait pas franchi sans doute la limite qui sépare la poésie lyrique et le théâtre : il y a dans Eschyle, outre le prêtre, le patriote ; il a combattu, ainsi que ses deux frères, dans la guerre médique. Son patriotisme n’est pas purement athénien, il est hellénique. Autant de traits qui nous révèlent une première et grande époque, non encore affranchie d’une antique influence sacerdotale, mais qui a vu cependant l’héroïque combat de la Grèce entière contre la barbarie de l’Orient. — Sophocle, de trente ans plus jeune, est fils d’un armurier que la guerre médique a enrichi ; il est né dans le bourg de Colone, au milieu de l’Attique, à l’ombre des oliviers sacrés. Du haut de ses collines, il a vu se développer la ville démocratique du Pirée. À l’âge de quinze ans, sa fortune et sa beauté l’ont fait choisir pour conduire la danse sacrée en l’honneur de la victoire tout athénienne de Salamine. Aussi son patriotisme sera-t-il purement athénien. Nul plus bel hommage au climat et au sol de l’Attique que le célèbre chœur d’Œdipe à Colone. Sophocle a vu naître la grande époque péricléenne, et il a grandi avec elle. Citoyen dévoué, chargé de missions diplomatiques ou militaires, il a été selon le cœur de Périclès. Son patriotisme local se trahit jusque dans le choix de ses héros : il choisit de préférence ceux qui ont été les amis d’Athènes ; les autres, il les néglige ou les maltraite. De même, s’il admet l’antique tradition, c’est à la condition de montrer la conscience de l’homme réagissant contre la fatalité ou contre l’exclusive domination des dieux. La passion luttant avec l’intelligence, l’une et l’autre en un libre essor, voilà un de ses fréquens moyens pour exciter l’émotion dramatique. Dans cette lutte digne de toutes nos sympathies, et qui est après tout notre histoire psychologique et morale, il sait garder un équilibre qui sauvegarde noblement la dignité humaine, et c’est de là que vient l’incomparable sérénité de son théâtre : le seul Phidias s’est inspiré d’un pareil idéal ; l’œuvre du poète et celle de l’artiste ont reproduit une égale beauté. Sophocle, en un mot, est le sincère témoin du plus beau moment dans le grand siècle de la Grèce. — L’art d’Euripide, plein de charmes encore, offre des ombres savantes qui décèlent une troisième phase de la période péricléenne. Relisez une de ses pages les plus célèbres, l’invocation à Diane au commencement de l’Hippolyte : « Salut, ô Diane ! la plus belle des vierges qui habitent l’Olympe. O ma souveraine ! je t’offre cette couronne tressée par mes mains dans une fraîche prairie que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n’ont osé violer, et où l’abeille seule voltige au printemps. La pudeur l’arrose d’une eau pure pour ceux qui ne doivent rien à l’étude, et à qui la nature inspire la sagesse ; ceux-là seuls ont droit d’en cueillir les fleurs, interdites aux méchans… » Voilà encore, il est vrai, une grande fraîcheur de poésie ; cependant pourquoi médire de l’étude, si l’on n’en connaissait déjà les subtils dangers ? Euripide accepte encore les traditions légendaires, mais surtout pour ce qu’elles offrent de séduisant à son imagination, et comme des cadres où les complications dramatiques puissent trouver place. Il a d’ailleurs peu d’illusions et reproche sans façon aux dieux de l’antique Olympe leurs nombreux méfaits sur la terre. Ses personnages reflètent les idées et les caractères de son temps, et reproduisent, en leur langage souvent sentencieux, un fidèle écho du progrès philosophique et social.

Ainsi tous trois, Eschyle, Sophocle, Euripide, par cela même qu’ils ont été de grands poètes, ont eu en commun avec leur siècle de principaux traits que leur physionomie, mieux étudiée et comprise, montre en une éclatante lumière. C’est le mérite du livre de M. Patin d’avoir, avec un esprit libre et désintéressé, par une critique à la fois délicate et pénétrante, restitué sans fracas toute une belle page d’histoire littéraire et morale.

A. Geffroy.

  1. 4 volumes in-12 ; Paris, chez Hachette, 1866.