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Évenor et Leucippe/VIII/1

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Garnier Frères (2p. 211-231).


VIII

L’Hyménée.


De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquiétude les chastes amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit à Évenor en lui montrant l’Éden : « Je te confie ta fiancée. Elle ne peut être ta femme sans qu’une prière suprême unisse notre triple amour en un seul. Construis ta demeure, et j’irai la consacrer par ma bénédiction, symbole de Dieu sur la terre. »

Téleïa savait que, dès lors, les transports de la nature seraient vaincus par l’esprit. Elle avait donné la vie céleste à ces deux êtres. Le trouble des sens ne pouvait plus les surprendre. La volonté était éclose en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destinée et de la majesté de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience d’elle-même ne menaçait donc plus d’appesantir leurs esprits et de dominer leurs résolutions. Ils avaient pleuré, ils étaient baptisés par ces larmes pieuses. Ils s’aimaient enfin, et par le cœur et par l’intelligence encore plus que par les sens. Ils étaient homme et femme, c’est-à-dire un désir plein de respect et une promesse pleine de fierté.

D’ailleurs la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarité avec leur race et de l’avenir qu’ils devaient consacrer à l’enseignement de leurs frères. Sans limiter le temps qu’ils devaient passer dans l’Éden, elle ne leur montra les délices de leur isolement que comme une préparation religieuse à l’accomplissement d’une mission plus étendue, et la construction de la maison flottante destinée au pèlerinage fut considérée comme la conséquence de celle de la tente plantée au désert en vue de l’hyménée.

Quand elle les eut fiancés par une première bénédiction, elle se retira mystérieusement dans les rochers du Ténare, ayant là quelque rite sacré à accomplir, et voulant aussi accoutumer Leucippe à son absence.

Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus sérieuse avec son fiancé. Le premier soin d’Évenor avait été d’entailler avec le pic des degrés égaux dans le bloc de roches qui rendaient l’accès de l’Éden difficile à sa compagne et périlleux pour lui-même. Les premiers pas du beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie, et d’abord ils s’y élancèrent en se tenant par la main et en témoignant leur naïve admiration par une course ardente et rapide. Évenor ne donnait pas à Leucippe le temps de voir et de comprendre. Il l’entraînait de la vallée des fleurs aux arbres des collines et des rives du lac aux rochers de l’enceinte. « Ah ! que ton jardin est beau, s’écriait Leucippe ; comme on y oublie les secousses et les ravages du volcan ! On dirait qu’ici la terre n’a jamais produit que des fleurs, et que la sauvage mer n’a jamais osé y pénétrer. Vois comme le sol est doux et l’air tranquille ! On marcherait ici toute la vie sans se lasser ! » Et Leucippe, détachant ses chaussures d’écorce, les jetait loin d’elle, joyeuse de sentir sous ses pieds délicats, au lieu des cendres vitrifiées et des rudes lichens de la solfatare, les sables fins et les mousses veloutées de l’Éden.

Mais quand, à force d’errer et d’explorer, elle se sentit vaincue par la fatigue, elle s’assit à l’ombre d’un épais berceau de myrtes, et dit à Évenor qui venait se reposer à ses côtés, de bénir Dieu avec elle et de lui parler de l’endroit où ils bâtiraient leur demeure. Un instinct de pudeur l’avertissait de distraire les regards et la pensée de son fiancé de l’ardente contemplation de sa beauté enivrante.

Alors, ils cherchèrent des yeux le site le plus attrayant pour l’établissement de cette villa primitive qui s’élevait dans leurs imaginations comme un temple, chef-d’œuvre de l’art relatif à l’aurore de la vie. Ils en eurent pour tout un jour à choisir l’emplacement de leur sanctuaire. Leucippe se faisait déjà l’idée d’une cabane, car, dans ses jeux enfantins, Évenor en avait bâti bon nombre avec de petites branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imitées. Ils tracèrent donc sur le sable les proportions de celle qu’ils rêvaient ensemble, et ce fut à mi-côte de la colline qu’ils décidèrent de la commencer, en vue du lac, et à l’abri des rochers qui pouvaient se détacher des montagnes en cas d’un nouveau tremblement de terre.

Leucippe chérissait les fleurs, et celles de l’Éden étaient si belles qu’elle regrettait de les voir foulées et broutées en quelques endroits par les sauvages troupeaux de la vallée. Ces troupeaux s’étaient beaucoup multipliés depuis l’encombrement du défilé, et Évenor, à qui la dive avait enseigné la chasse en lui confiant un arc et des flèches, résolut d’en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle voulait seulement qu’une palissade fût élevée autour de la partie du jardin où l’on placerait la cabane, pour préserver les plus belles plantes. Mais Évenor lui rappela les leçons de la dive.

— Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de l’animalité. Les animaux enfermés ici sont trop nombreux, et tu vois qu’ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Téleïa nous racontait la création terrestre, elle nous montrait chaque être apparaissant aussitôt que l’être, destiné à devenir l’aliment de son existence, commençait à tout envahir. À la plante ont succédé l’animal qui broute l’herbe et la feuille, et l’insecte qui suce la poussière fécondante des fleurs. D’autres animaux dévorent ceux-ci, et l’homme est sans doute destiné à manger les animaux quand sa race se sera multipliée au point de ne pouvoir plus leur laisser un trop grand parcours sur la terre. Les coquillages de la mer, les œufs des oiseaux, les grains et les fruits même que nous mangeons sont des êtres vivants ou destinés à vivre, que nous ne saurions nous reprocher de détruire, car nous avons droit sur la nature entière ; et si la chair et le sang nous inspirent encore une vive répugnance, Téleïa l’a dit, et je le crois, il n’en sera pas toujours ainsi.

« Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont devenus trop nombreux dans notre Éden, nous sera utile. Nous respecterons les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides augmente jusqu’à dépouiller tous les arbres. »

Leucippe devenait triste à l’idée des futurs besoins de l’humanité et de la persécution que les innocentes créatures de l’air et des bois devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les existences de ce monde, celle de l’homme étant la plus précieuse, toutes celles qui pouvaient lui devenir nuisibles, devaient être sacrifiées ; mais elle pleura lorsqu’elle vit tomber la première biche sous la flèche d’Évenor, et le jeune homme lui-même ne put accomplir cette sorte de meurtre sans une émotion profonde.

Pourtant il regarda comme un devoir de préserver l’Éden d’une dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles ou furieuses ; et quand il en eut diminué le nombre, il s’attacha à préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt, par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de Téleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans l’Éden, Évenor et Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.

La cabane s’éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante qu’aucune de celles dont Évenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans l’assemblage des pièces, et le choix des matériaux bien plus précieux. Il fit tous les montants en tige de jeunes cèdres déjà vigoureux, et, au lieu d’un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de fronton revêtu d’écorce et de palmes, qui facilitait l’écoulement des pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans une tanière, mais qu’elle pût y marcher et y respirer comme dans la vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain aux alentours et de réserver de longues vignes qui, enlacées au chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les parois extérieures et sur le toit de la cabane. Il inventa même des siéges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par Évenor, fut recouvert par elle d’une fine puzzolane qu’elle alla recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte firent un canal d’irrigation au milieu du palais rustique. Évenor y avait ménagé le passage d’un limpide ruisseau dont le continuel murmure résonnait à son oreille comme un chant d’hyménée.

Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur naïve. Quelquefois Évenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop longtemps. Et pourtant, chaque fois qu’elle insistait sur la perfection d’un détail, il s’y prêtait avec docilité, et l’achevait avec conscience. Négliger quelque chose dans l’embellissement du nid sacré, lui eût semblé injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour. Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée, mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur la pureté de ses préoccupations et eût craint de l’outrager par un doute.