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Évenor et Leucippe/X/2

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Garnier Frères (3p. 69-86).


Le Culte du mal.
(Suite.)


Et, à ce discours, qu’il croyait avoir entendu, Mos ajouta une imposture volontaire pour se préserver des dangers attachés à toute révélation bonne ou mauvaise.

L’Implacable a dit encore :

— Apprends que je suis Esprit, c’est-à-dire que je garde mon apparence et ma volonté quand je veux me dépouiller de mon corps, et que les hommes ne peuvent me détruire. Dis-leur que je t’ai choisi pour leur enseigner ma nature et ma science, et que celui qui te frappera sera frappé par mon invisible main, grande comme le monde et forte comme la mer.

— S’il en est ainsi, répondit la tribu errante, fixons notre séjour non loin de cet autel qui nous est propice ; mais ne bâtissons aucune demeure, car nos ennemis viendraient sans doute nous déposséder. Vivons à l’ombre de cette forêt jusqu’à ce que nous puissions fondre sur eux et, à notre tour, les déposséder de leurs maisons et de leurs femmes.

Le lieu où ils se trouvaient était d’une tristesse navrante. C’était à l’embouchure de ce même fleuve qu’ils avaient traversé pour s’éloigner et se séparer de l’ancienne tribu, et qui, aux approches de la mer, refoulé sur les sables accumulés par ses propres flots, se répandait en marais immenses sur la côte unie et plate comme un lac. Ces marais, sans profondeur, étaient couverts, en beaucoup d’endroits, d’une végétation abondante, mais inféconde pour l’homme. En compensation, de nombreux troupeaux de buffles erraient et se multipliaient dans les îlots de cette maremme. Enfoncés dans la vase jusqu’aux épaules, la tête cachée sous les roseaux, au milieu des arbres morts et des arbres vivants jetés pêle-mêle sur ces terrains sans cesse dévastés et sans cesse renouvelés, ils soutenaient de furieux combats contre les loups que leur présence attirait et parquait pour ainsi dire dans ce désert jusque-là vierge de pas humains.

Les exilés eurent donc à les poursuivre dans des lieux presque inaccessibles, pour s’approprier leur chair, leurs dépouilles, dont ils apprirent, sans le secours des femmes, à se faire des vêtements et des courroies, et leurs cornes dont ils se firent des armes et des outils. Mais, en ce lieu, la chasse devint périlleuse, car les buffles apprirent non-seulement à se défendre, mais à attaquer, et leurs cadavres n’étaient pas plus tôt au pouvoir de l’homme, qu’ils attiraient les animaux carnassiers, et qu’il fallait veiller sans cesse pour préserver non-seulement le butin, mais encore les hommes sans abri pour leur sommeil.

Ces dangers furent d’autant plus grands que l’on s’était dispersé sous l’empire d’un sentiment de farouche égoïsme, chacun voulant garder pour lui seul le rare butin des premiers jours. La crainte de manquer, la difficulté de vivre, la misère, en un mot, avait inauguré le règne du mal, plus encore que le sombre enthousiasme et les rêveries fanatiques de Mos.

Cependant, quelques-uns étaient restés autour de celui-ci, et, partageant sa croyance, ils ne cessaient d’offrir à l’esprit du mal leurs sacrifices et leurs invocations. La fièvre du merveilleux leur fit inventer diverses pratiques d’un culte lugubre. Faisant des instruments de la corne des animaux, ils remplissaient les échos de la forêt du gémissement de ces trompes funèbres, et, tout à coup transportés d’une fureur sans but, enivrés de la puanteur des viandes grillées, ils figuraient, par des bonds sauvages et convulsifs, des danses sacrées autour de leurs bûchers. Ces tristes fêtes attirèrent les autres exilés, et l’on se réunit de nouveau sous l’attrait d’un culte extatique, formé de cérémonies violentes et d’émotions forcenées.

Un jour qu’ils étaient ainsi rassemblés, Mos qui s’était institué, avec l’assentiment de ses partisans, sacrificateur suprême et oracle inspiré, leur parla ainsi :

— Le moment est venu où votre haine, votre audace et vos forces sont mûres pour le combat. C’est assez lutter contre les bêtes sauvages, contre la faim, l’horreur des bois et l’isolement. C’est contre nos frères ingrats qu’il faut lutter maintenant. Ils nous croient sans doute dévorés par la mer ou anéantis par la souffrance. Ils ne se méfient plus de nous, car ils n’ont point songé à nous poursuivre, et, depuis que nous sommes ici, les vents du ciel ont effacé la trace de nos pas. Soyons donc prêts à partir à l’aube prochaine. Armons-nous d’épieux et de massues. Nous marcherons tout le jour en nous tenant cachés dans cette zone de forêts dont le village des Libres marque la limite à la première élévation du plateau. Nous y arriverons à l’heure de la nuit où leur sommeil, appesanti par la nourriture et la volupté, nous en livrera plusieurs sans défense. Les autres, surpris et éperdus, se défendront mal. Cependant, soyons préparés à la résistance désespérée de quelques-uns. Je me charge, moi, du terrible Sath, car l’implacable esprit m’a parlé dans mon sommeil et il m’a dit : Marche, je te donne sa vie !

Des clameurs d’une joie furieuse accueillirent cette espérance. On se prépara, et, après avoir pris du repos, on se réunit au bord de la plus large bouche du fleuve, dont le cours traçait la route que l’on devait suivre. Mais aux approches du jour, ces hommes sans noble passion et sans véritable courage se sentirent faibles et demandèrent à leur chef le gage de ses promesses de victoires. Mos n’en avait pas d’autre à invoquer que l’exaltation soutenue qui faisait de lui un fanatique plus persévérant et plus dangereux que les autres. Pressé et menacé de nouveau, et ne sachant trouver de refuge contre le péril que dans sa croyance au mal, il rendit un oracle monstrueux :

— Offrez à l’esprit, dit-il, un sacrifice plus précieux que le sang des brutes ; donnez-lui du sang humain. C’est pour répandre celui de vos méchants frères que vous vous êtes armés, et l’esprit doute que vous ne reculiez pas devant une puérile horreur du sang fraternel. Répandez donc ici une offrande du vôtre pour vous aguerrir contre la lâcheté de votre nature et pour cimenter votre alliance avec l’esprit sans pitié.

En parlant ainsi, Mos se frappa lui-même légèrement de son arme, et quelques gouttes de sang rougirent sa poitrine.

Ce spectacle étonna et apaisa ses compagnons, et le préserva des coups qui le menaçaient. Ils hésitaient à suivre son exemple, lorsque le plus jeune de tous, qui s’appelait Ops, entraîné par un enthousiasme étrange, s’avança au milieu d’eux et dit :

— Ces jours sont ceux des choses nouvelles, et Mos nous a appris que ce que l’on voit et ce que l’on touche n’est pas tout ce qui est. Je le crois, car je sens en moi des transports de douleur et de joie qui ne me viennent pas de moi-même, ni d’aucun homme que je connaisse, ni d’aucune chose qui me trouble ou me charme. Je sens qu’il y a un esprit qui parle à quelque chose de moi qui n’est pas mon corps tout seul. Peut-être sommes-nous tous des esprits inférieurs, commandés par un esprit plus grand et plus fort que nous.

— Tu l’as dit, s’écria Mos, surpris d’une révélation qui ne lui était pas venue, ou qu’il n’eût pas su formuler. Nous avons tous un esprit inférieur qui entre et sort de notre corps, selon que l’esprit supérieur l’envoie ou le rappelle.

— Je ne sais rien de ce que tu expliques maintenant, reprit Ops avec candeur, car il me semblait que j’étais à la fois le corps et l’esprit tourmenté ou ranimé par le grand Esprit sans nom à toutes les heures de ma vie. Quoi qu’il en soit, cet esprit n’est pas ce que tu nous as dit. Il est bon et ne demande pas de sang, car sa forme est agréable à voir ; sa figure est celle d’une belle fille, et sa voix est une musique plus douce que le chant des oiseaux. Moi aussi, je l’ai vu en rêve, et il m’a dit :

« Donne-moi ton amour et ta volonté ; je ne veux pas d’autre sacrifice. »