Ô Rêve - Les Eaux douces du songe - Les Premiers Voyages

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Ô Rêve - Les Eaux douces du songe - Les Premiers Voyages
Revue des Deux Mondes5e période, tome 39 (p. 388-401).
Poésies


POÉSIES



O RÊVE…



O rêve étrange et doux, ô cher rêve, mon frère !
Viens ce soir te pencher sur moi pour m’apaiser ;
Sur mon front douloureux où bat mon âme amère
Pose un instant ton aile ainsi qu’un grand baiser.

Je ne t’ai jamais vu, mon rêve, et j’imagine
Une immense douceur à tes yeux inconnus ;
Mystérieux ami, que ta bouche divine
Me murmure des mots par moi seule entendus.

O cher rêve ! pourquoi tant d’espoir inutile
Et ces élans sans but, et ces heurts trop nombreux,
Contre la dure vie et le réel hostile ?
Et toujours ce désir, de vouloir être heureux !

Aucun plaisir pour moi n’est assez beau.
Mon rêve, Je sais tous les secrets des cœurs trop torturés,
Et puisque rien ne dure et puisque tout s’achève,
Je veux m’ensevelir entre tes bras sacrés.

S’il faut que toute joie apporte son désastre,
Je ne veux plus avoir que de mornes matins,
Je n’aurai plus de fleur et je n’aurai plus d’astre,
L’une est trop éphémère, et l’autre est trop lointain.

Je veux vivre impassible, enfin calme, enfin sage.
Et toi, le seul désir, toi, l’irréalisé,
Ne me montre jamais ton trop tendre visage,
Ou bien aveugle, après, mes yeux désabusés.

Mais la voix sans écho du rêve inaccessible
A répondu dans l’ombre à mon obscur sanglot.
Et la voix dit : « Pourquoi vouloir être insensible,
O cœur impatient ! tu le seras trop tôt.

Laisse aux morts l’éternelle et noire indifférence,
Et sans jamais atteindre un bonheur décevant,
Voluptueusement savoure ta souffrance :
O cœur ingrat ! souffrir, c’est être mieux vivant ! »


LES EAUX DOUCES OU SONGE


Aux Eaux Douces d’Asie, en un vert paysage
D’arbres et d’eau,
J’ai deviné souvent plus d’un tendre visage
Sous le réseau

Des voiles transparens qui recouvrent la joue
Et les cheveux,
Mais laissent voir le rêve éternel qui se joue
Au fond des yeux.

Dans vos caïques peints, mystérieuses ombres,
J’aimais vous voir,
Sous les arbres plus frais, et sur les flots plus sombres
Glisser le soir,

A l’heure où quelquefois le jour mourant prolonge
Son bel adieu,
Peut-être au fil de l’eau, peut-être au fil d’un songe
Funèbre ou bleu.

O chers jours disparus ! du fond de ma mémoire
A votre tour
Venez ! dans votre barque irréellement noire,
O charmans jours !

Vous, dont j’ai vu jadis la grâce tout entière,
Momens divins
Qui ne me montrez plus qu’une forme étrangère,
Des gestes vains ;

Aux eaux douces du songe où longuement s’attarde
Notre langueur,
Fantômes incertains, lorsque je vous regarde
Avec douleur,

Ecartez les linceuls qui me cachent votre âme
Sous tant de plis ;
Car le temps, vieux tisseur, a mêlé dans leur trame
Beaucoup d’oublis.

Souvenirs ! souvenirs ! arrachez tous ces voiles
Longs et nombreux,
Ou ne me montrez plus, décevantes étoiles,
Vos tristes yeux !

Mais, sur l’onde où déjà le charme de cette heure
Est effacé,
La rame qu’on relève, et qui s’égoutte, pleure
L’instant passé.


LES PREMIERS VOYAGES



I


LA ROBE BLEUE


Vous en souvenez-vous, mère au si beau visage,
Ma mère aux bras si blancs, vous en souvenez-vous ?
Lorsque j’avais été trop longtemps triste et sage,
Vous me preniez un peu, le soir, sur vos genoux

Quelquefois vous aviez une robe très bleue
En satin d’Orient que brodaient des vols d’or ;
Tout un golfe d’Asie ondoyait dans sa queue
Et mes rêves d’enfant y sont bercés encor.

Vous fumiez… et l’odeur de la pâle fumée
Venait se mélanger à vos divers parfums ;
Et je vous respirais, ô ma mère embaumée,
Avec le front caché dans mes lourds cheveux bruns.

Comme vous sentiez bon, ô mûre nonchalante !
Vous étiez, ténébreuse et pleine de clarté,
Pareille à quelque vague à la fois sombre et lente,
Qui mire obscurément les astres de l’été.

Vous étiez le voyage et toutes ses merveilles,
Et votre robe bleue, et son or, et ses plis,
Etait une nuit chaude aux splendeurs sans pareilles ;
Et vous, le grand navire et ses calmes roulis.

Vous étiez le voyage à l’espoir nostalgique,
Et vous étiez le port et les tranquilles eaux.
Votre poitrine était la rive aromatique,
El vos manches volaient comme de lents oiseaux.

C’est ainsi que j’ai vu des îles bienheureuses,
L’étrange enchantement de nocturnes pays…
Mères aux douces mains, mères voluptueuses,
Ouvrez à vos enfans les premiers paradis !

Pour que plus tard, déçus par les bonheurs du monde,
Ils sachent que jadis, à votre sein liés,
Ils ont, entre vos bras pleins d’une paix profonde,
Pressenti la grande ombre, où tout est oublié !

II


Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes…
CHARLES BAUDELAIRE.
Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors.
JOSE-MARIA DE HEREDIA.

Quand mon fils est penché sur une mappemonde,
Ou copie en jouant les pages d’un atlas,
Quand il dessine un golfe avec sa main si ronde,
Alors que je lui parle il ne me répond pas.

Mais, d’un air étonné, d’un air lointain, il lève
Sa tête aux cheveux noirs, et je vois que ses yeux,
Ses yeux d’enfant sont pleins des désirs et du rêve
Dont se sont, autrefois enivrés ses aïeux.

Il rêve à des pays étranges, au mystère
Des îles et des lacs, des plages et des monts,
Et, dans l’espoir naïf de posséder la terre,
Savant et très petit, en sait les plus beaux noms.

O mon enfant ! jadis le fondateur de ville,
Barbare conquérant et rude messager,
A quitté Carthagène et son grand port tranquille
Et son Espagne jaune et ses chauds orangers ;

Fils de l’aventurier notre aïeul chimérique,
Boiras-tu l’eau d’un fleuve aux flots lents et dorés,
Et découvriras-tu, dans une autre Amérique,
L’île où sont endormis les bonheurs ignorés ?

Te voici dans mes bras et je suis ton rivage !
Mais pour toi l’avenir ouvre ses vastes mers,
Et je cherche déjà sur ton joyeux visage
Le sel des pleurs futurs et des embruns amers.

Imaginaire et pure et neuve caravelle
Dont l’amour et la joie étaient la cargaison,
Verras-tu ton ardeur, ouvrant sa plus grande aile,
Peu à peu disparaître au fond de l’horizon ?

Tes rêves mourront-ils, comme ces vieux caciques
Dont le front rouge avait la couleur du soleil,
Et verras-tu finir, tel qu’un peuple héroïque,
Tes espoirs, ô mon fils, à mon espoir pareil ?

Sauras-tu conquérir, plus beau qu’un nouveau monde,
L’amour, mystérieux et toujours étranger ?
Ah ! bientôt ton vaisseau va vouloir fendre l’onde
Bientôt tu vas partir, ô charmant passager !

Un favorable vent va chanter dans tes voiles ;
Déjà, tu crois au loin voir un cap inconnu,
Déjà, tes jeunes yeux cherchent d’autres étoiles,
Car tout parait certain au désir ingénu.

O mon fils ! puisses-tu faire un heureux voyage
Et t’enivrer toujours d’un triomphant destin ;
Mais si tu mets le pied sur un âpre rivage
Où le morne soleil attriste le matin,

Si les fruits tentateurs ont le goût de la cendre,
Si l’île est sans abri, si la rive est sans fleur,
Alors, ô mon enfant, qu’il te faudra comprendre
Qu’on n’exauce jamais tout le vœu de son cœur,

Souviens-loi ! Souviens-toi, de la tour solitaire
Dont l’ancêtre guerrier illustra son blason,
Et sache dédaigner ces plaisirs de la terre
Qui portent avec eux toute leur trahison.

Et, fort d’un bel orgueil, détournant les yeux sombres
De tout ce qui nous leurre, et nous fuit, et nous ment,
Vois monter, vois grandir, même sur des décombres,
La noble tour du songe et du renoncement !

SOIR DE PRINTEMPS


Bonsoir divin Printemps ! Ah que ton soir est doux !
………..
Comme un petit enfant viens là, sur mes genoux,
Et parfume mon rêve avec tes cheveux pâles.
Tes yeux ont l’azur frais de tes plus bleus pétales ;
Jamais je n’ai senti ton souffle sur un cœur
Rempli d’une plus tendre et plus triste langueur.
Ote, ô cher vagabond, tes sandales errantes !
Reste un peu. Dans mes mains, mets tes mains odorantes ;
Ne reprends pas si tôt ce que tu m’as donné…
Impatient ! tu pars ! Mais je t’ai pardonné !
Oui. Tout. Regrets, tourmens, espoirs, désirs et leurres,
Pour un de tes jours verts, pour une de tes heures
Chaloyantes, qu’emplit un sourd roucoulement.
Je ne t’ai jamais vu si pur et si charmant,
Et pourtant tu n’es plus, ô Printemps, pour mon âme
L’adolescent songeur qui plaît aux jeunes femmes ;
C’est un capricieux enfant que je revois
En toi-même ; et qui sait ? pour la dernière fois
Peut-être… O doux Printemps ! tourne la tête. Écoute.
Si quand tu reviendras, l’an prochain, sur la route,
Je ne suis qu’une morte étendue au tombeau,
Penche sur ma dépouille un front pieux et beau ;
Si le mouvant manteau des herbes embaumées
Recouvre en ondoyant ma forme inanimée,
O Printemps ! fais-moi don d’une suprême fleur :
Sans doute un iris noir, moins sombre que mon cœur.


CELLE QUI PASSE


(Bas-relief du Parthénon)


O toi, qui, près de nous, du fond lointain de l’âge,
T’arrêtes pour croiser les lacets sur ton pied,
Quel peut être ton nom ? Tu n’as plus de visage.

Était-il doux, hautain, calme, tendre, effrayé ?
Nous ne saurons jamais si sa splendeur égale
Ton buste qui se penche, et ton bras replié.

De ton geste éternel renouant ta sandale,
Levant ta jambe haute et ton genou divin,
Fugitive à jamais liée au marbre pâle,

D’où viens-tu donc ? quel dieu t’attend sans doute en vain ?
Tu ne peux plus presser ta marche impatiente,
Et tu n’atteindras pas le vieux bonheur humain.

La volupté de ton attitude me hante.
Alerte est ton repos, rapide est ton arrêt ;
Ta tunique de pierre est toute transparente.

Mais, va ! laisse le nœud inutile et secret.
On arrive toujours trop tôt dans l’ombre noire ;
Partout la tombe s’ouvre, et le sépulcre est prêt.

O passante ! A quoi bon, marchant vers sa victoire,
Hâter ton féminin et délicat effort ?
Tes genoux entr’ouverts enchantent ma mémoire.

Entends-moi. Reste ainsi… La vieillesse et la mort,
Plus loin, guettent ta force et ta jeunesse lasse ;
Déjoue, en t’arrêtant, la traîtrise du sort,

Tu ne dois pas me fuir… Tu te nommes la Grâce !


L’ESCALE


Le clair paysage d’Asie
S’étend, mol, paisible et boisé.
Arrête notre fantaisie
Par ce crépuscule irisé,

Arrête-nous sur la mer pâle,
Dans le golfe, où le flot soyeux
Berce les méduses d’opale,
Comme des fleurs aux reflets bleus ;

Beau navire a la coque verte,
Arrête-nous, arrête-nous !
La plage allongée et déserte
Est un grand tapis jaune et doux.

Arrête ! la douceur qui passe
Jamais peut-être ne renaît…
Ecoutons dans le tiède espace
Le vol strident du martinet ;

Il tourbillonne, il tourne, il crie,
Et semble tracer dans le soir,
Lorsque la voix du muezzin prie,
Sur le ciel blanc, un verset noir.

Mais déjà tout se meurt dans l’ombre,
Et la lune turque, songeant
Aux morts, allonge sur l’eau sombre
Un lumineux cyprès d’argent.


LA MAISON DE DAMAS


Avez-vous comme moi, ô chère voyageuse,
Marqué dans votre cœur le soir de ce beau jour
Où nous avons rêvé dans la demeure heureuse
Sous les verts orangers qui fleurissaient la cour ?

J’aurais voulu rester dans la maison charmante
Et voir, en m’étirant parmi les coussins chauds,
Quand j’aurais soulevé mes paupières dormantes,
Les plafonds précieux protéger mon repos.

Ma fumée odorante en spirale bleuâtre
Aurait rejoint, au sein du cèdre et du santal,
L’arabesque d’ivoire et les dessins de nacre
Qui font un ciel d’hiver au sage oriental.

Là, sans doute imprégné d’une essence de rose,
Dans cette cour de marbre où luisait un bassin,
Un ravissant vieillard vêtu de satin rose,
Assis sur un divan, lisait le livre saint.

Sous son turban, pareil aux dômes des mosquées
Que la neige ou la lune auraient rendus plus blancs,
Se balançant un peu sur ses jambes croisées,
Il tournait les feuillets avec ses doigts tremblans.

Avez-vous, comme moi, cru qu’il allait nous dire :
« C’est ici le repos. Vous n’irez pas plus loin.
Le désir du retour à mon seuil tiède expire ;
C’est moi qui, désormais, de vos jours prendrai soin.

Vous allez rafraîchir vos pieds dans mes fontaines.
Tout ce qui vous est cher vous rejoindra demain ;
Et l’infini trésor des voluptés certaines,
C’est moi qui l’ai gardé pour vos petites mains.

Ici l’on est heureux. C’est ici qu’on oublie.
C’est ici que l’amour habite et vous attend ;
Ici que, sans regret, sans douleur, sans envie,
L’âme se sent joyeuse en un beau corps content.

Femmes aux tendres yeux pleins de choses trop brèves,
Je cacherai vos fronts sous un tissu divin,
Et je vous donnerai l’éternité du rêve,
Que vos cœurs dévoilés n’avaient cherché qu’en vain. »

— Mais, sur son beau divan aux couleurs éclatantes,
Le vieillard inclina son turban blanc, deux fois,
Et nous fit simplement donner par les servantes
Quelques brins de jasmin pour parfumer nos doigts.


LA FONTAINE TURQUE


Fontaine ! on a voilé votre si frais visage
Sous le fer ajouré d’un sombre et lourd grillage ;
Ainsi la dame turque au bel œil étonné
Sous un grand-voile noir se cache jusqu’au nez.
Fontaine, est-ce qu’un soir, votre maîtresse brune
S’est, tout au fond de l’eau, vue auprès de la lune ?
Garde-t-on cette image en vous, cruellement,
Pour que vous ne puissiez la rendre à leur amant ?
Ou, les sages ont-ils trouvé, douce fontaine,
Votre onde trop pareille à la femme incertaine ?
Car brillante et limpide ainsi que de beaux yeux,
Ondoyante aussi bien qu’un corps voluptueux,
Aussi douce à toucher qu’une peau froide et lisse,
Et de fraîcheur remplie, et d’ombre et de délice,

Vous êtes infidèle et pleine de danger !
Parfois, désaltérant le plus vil étranger,
Perfide à qui vous hait, peu sûre à qui vous aime,
Vous changez, et toujours vous paraissez la même.
Ce qui demeure ou fuit, par vous est reflété ;
Vous aimez tour à tour la nuit ou la clarté,
Mais, de tout ce qui vit source profonde et vive,
Comme la femme, il sied que vous soyez captive,
Et que pour vous garder, subtils, prudens ou fous,
O belle eau, qui semblez dormir ! les Turcs jaloux,
Sous le voile de fer ajouré d’un grillage,
Dérobent la fraîcheur de votre clair visage.


LE MONT ATHOS


O beaux lieux sans amour, remplis d’un frais silence,
Vous plaisiez à mon âme et m’étiez défendus !
Et le couvent, sa cour d’ombreuse somnolence,
Les cèdres, les cyprès, je ne les ai pas vus !

Je n’ai pas débarqué sur la petite grève,
Ni gravi le sentier jusqu’au pied de ces murs
D’où s’exhale toujours le même et très vieux rêve
Qui parfume les cœurs solitaires et purs.

Je n’ai pas vu briller au soleil les eaux vives,
Je n’ai pas vu flotter dans l’air les longs cheveux
Des moines simples qui vont presser les olives
Ou qui fauchent les foins au fil des aciers bleus.

On ne m’a pas montré cet herbier séculaire
Où survivent les fleurs qu’ont vu fleurir les morts,
Ni les nouvelles fleurs qui germent de la terre
Que ces morts, maintenant, fécondent de leurs corps.

On ne m’a pas donné de naïves images,
La confiture douce et l’eau froide à la fois ;
Mais j’ai goûté le vent plein d’arômes sauvages
Qui m’apportait l’odeur des herbes et des bois.

J’entendis vos chansons, rossignols invisibles !
J’ai vu la mer pâlir sous le ciel rose et vert
Et le mont tout entier devenir si paisible
Que rien ne semblait vivre à son sommet désert.

Puis, les lointaines voix des oiseaux se sont tues ;
Et, ramant lentement sur le flot dépourpré,
Un moine nous offrit un panier de laitues
El des poissons d’or clair au fond d’un seau cuivré.

Et tout s’est effacé ; les sentiers et les plages,
Et l’ombre même du Mont Athos respecté
Où, loin du décevant amour, vivent des sages
Dans la mélancolie et la sérénité.


LE CIMETIÈRE DES POÈTES


Dans Brousse la Sainte, parmi
L’orge d’argent et ses aigrettes,
Le cimetière des poètes
Dans ses pavois semble endormi.

Sous leurs pierres enturbannées
Sont à jamais silencieux
Les poètes jeunes ou vieux
Morts pleins de force ou lourds d’années.

Ceux qui célébrèrent la mort
Et ceux qui chantèrent la vie
Ont tous la main sèche et roidie
Quand leurs strophes vivent encor.

Car ayant déployé leurs ailes
Hors des plumes ou des pinceaux,
Elles planent sur les tombeaux
Mieux que les noires hirondelles.

Ils sont tous là, sages ou fous,
Amans des mots et des images,
Ils sont tous là, les fous, les sages,
Les poètes ardens et doux !

Ils sont là, les dormeurs moroses,
Qui toujours furent paresseux,
Mais qui, vivans, fermaient les yeux
Pour mieux sentir l’odeur des roses !

Ils sont là sans leur narghilé,
Sans café qui passe à la ronde…
Le grand oubli, maître du monde,
Leur a pris le désir ailé.

Ils n’ont ni rêves, ni chimères,
Regrets ou remords superflus,
Ils ignorent qu’ils ne sont plus
Même des êtres éphémères !

Et ce bienfait tant souhaité,
Ce silence enfin ! ce silence
Où lourd et sombre se balance
Un pavot pourpre et velouté,

Ce silence sans intermède
Qui pour leurs ombres et leurs os
Déroule un tapis de repos,
Aucun ne sait qu’il le possède.

… Mais toujours, un souffle immortel
Anime les pierres disjointes,
Et les cyprès, taillés en pointes,
Ecrivent des vers sur le ciel !


LE PAPILLON


Lorsque, par ces jours purs dont se pare septembre,
Dans quelque bois, doré d’un suprême rayon,
Tu vois, dans l’air plus frais, couleur de rose et d’ambre,
Etinceler le vol d’un dernier papillon,

Il est plus précieux à ton âme attendrie
Que tous les papillons de la chaude saison ;
Il est prince d’automne et de mélancolie,
Comme l’atteste à tous l’émail de son blason

Ah ! s’il se pose, il faut le courber sans le prendre
Sur ce livre entrouvert, céleste et décevant ;
Chaque aile est une page impossible à comprendre,
Un grimoire secret que feuillette le vent.

Apprendras-tu le sens des divins caractères
Qui composent les mots les plus mystérieux
Et qui furent sèches avec cette poussière
Qui teindrait d’un or brun tes doigts audacieux ?

Ne salis pas ta main de la vivante cendre
Du rêve, ou de l’amour plus fugitif encor ;
N’abîme pas son aile. Il ne faut pas étendre
Au cercueil de cristal son immobile essor.

Et pour récompenser, ô sage, ton attente,
Devant ce papillon que lu pouvais saisir,
Déjà, d’une aile d’ombre et de parfums l’évente,
Le grand sphinx ténébreux de l’éternel désir.


CONSOLATION


Ne vous plaignez pas trop d’avoir un cœur très sombre,
Vos yeux seront plus beaux quand vous aurez pleuré.
Il naîtra de vos pleurs, il va croître à voire ombre
Quelque lys inconnu qu’on n’a pas respiré.

Ne vous plaignez pas trop d’avoir été crédule
Et d’avoir cru sans fin ce qui ne vit qu’un jour,
Car vous comprendrez mieux le grave crépuscule
Qui saigne comme un cœur qu’a déchiré l’amour.

Ne vous plaignez pas trop de la douleur divine ;
Ceux-là qui sont heureux n’ont pas bien écouté
Le battement sacré dont s’enfle leur poitrine ;
Ceux-là qui sont heureux, ils n’ont pas existé !

Ne vous plaignez pas trop de cette amère élude,
Vous contemplerez mieux ce qui passe et se perd…
Et vous saurez enfin, sœur de sa solitude,
Goûter le soir qui meurt dans un jardin désert !


GERARD D’HOUVILLE.