Œuvre de Tchoang-tzeu/Chapitre 24. Simplicité

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Chap. 24. Simplicité.


A.   L’anachorète Su-oukoei ayant été introduit par le lettré Niu-chang auprès du marquis Ou de Wei, celui-ci, lui adressant les paroles d’intérêt exigées par les rites, dit : Vos privations, dans les monts et les bois, vous auront sans doute débilité ; vous n’êtes plus capable de continuer ce genre de vie et cherchez quelque position sociale ; c’est pour cela que vous êtes venu me trouver, n’est-ce pas ? — Nenni ! dit Su-oukoei ; je suis venu pour vous offrir mes condoléances. Si vous continuez à laisser vos passions ravager votre intérieur, votre esprit vital s’usera. Si vous vous décidez à les réprimer, vu l’empire que vous leur avez laissé prendre, vous devrez vous priver beaucoup. Je vous présente mes condoléances, dans l’un et l’autre cas. — Ce discours déplut au marquis, qui regarda Su-oukoei d’un air hautain, et ne lui répondit pas. — Constatant que le marquis n’était pas capable de recevoir l’enseignement taoïste abstrait, Su-oukoei tenta de le lui donner sous forme concrète. Permettez-moi de vous parler d’autre chose, dit-il. Je m’entends à juger des chiens. Je tiens ceux qui ne s’occupent que de satisfaire leur voracité (les sensuels) pour la sorte inférieure. Je considère ceux qui bayent au soleil (les intellectuels) pour la sorte moyenne. Enfin j’estime que ceux qui ont l’air indifférents à tout sont la sorte supérieure ; car, une fois mis sur une piste, aucune distraction ne les en fera dévier. ... Je m’entends aussi à juger des chevaux. Ceux qui décrivent des figures géométriques savantes, je les tiens pour dignes d’appartenir à un prince. Ceux qui chargent à fond sans souci du danger, j’estime qu’ils sont faits pour un empereur. ... Marquis, défaites vous des préoccupations et des distractions d’ordre inférieur ; appliquez-vous à l’essentiel. — Tout heureux d’avoir compris ce discours simple, le marquis Ou rit bruyamment. — Quand Su-oukoei fut sorti, Niu-chang lui dit : Vous êtes le premier qui ait réussi à plaire à notre prince. Moi j’ai beau l’entretenir des Odes, des Annales, des Rits, de la Musique, de la Statistique, de l’Art militaire[1] ; jamais je ne l’ai vu sourire jusqu’à découvrir ses dents. Qu’avez-vous bien pu lui raconter, pour le mettre en si belle humeur ? — Je lui ai parlé, dit Su-oukoei, de ses sujets à lui ; de chiens et de chevaux. — Bah ! fit Niu-chang. — Mais oui ! dit Su-oukoei. Vous savez l’histoire de cet homme du pays de Ue, exilé dans une région lointaine. Après quelques jours, voir un homme de Ue lui fit plaisir. Après quelques mois, voir un objet de Ue lui fit plaisir. Après quelques années, la vue d’un homme ou d’un objet qui ressemblait seulement à ceux de son pays lui fit plaisir. Effet de sa nostalgie croissante. ... Pour l’homme perdu dans les steppes du nord, qui vit parmi les herbes et les bêtes sauvages, entendre le pas d’un homme est un bonheur ; et combien plus, quand cet homme est un ami, un frère, avec lequel il puisse converser cœur à cœur. ... C’est en frère, par la nature, que j’ai parlé à votre prince. Il y a si longtemps que ce pauvre homme, saturé de discours pédantesques, n’avait entendu la parole simple et naturelle d’un autre homme. Aussi, quelle joie quand il l’a entendue. Effet de sa nostalgie soulagée.


B.   Autre variation sur le même thème. Le marquis Ou, recevant en audience Su-oukoei, lui dit : Maître, vous avez vécu longtemps dans les monts et les bois, vous nourrissant de racines et de châtaignes, d’oignons et d’ail sauvages. Vous voilà vieux, et incapable de continuer ce genre de vie. Le goût du vin et de la viande vous est sans doute revenu. N’est-ce pas pour en avoir votre part que vous êtes venu m’offrir vos conseils, pour le bon gouvernement de mon marquisat[2] ? — Non, dit Su oukoei, ce n’est pas pour cela. Habitué aux privations dès mon enfance, je n’ai aucune envie de votre vin ni de votre viande. Je suis venu pour vous offrir mes condoléances. — Pour quel malheur ? demanda le marquis étonné. — Pour la ruine de votre corps et de votre esprit, dit Su-oukuei. ... Le ciel et la terre étendent à tous les êtres, quels qu’ils soient, une influence uniforme, laquelle va à leur faire atteindre à tous leur perfection naturelle, aux plus élevés comme aux plus humbles. Alors pourquoi vous, seigneur d’un marquisat, faites-vous souffrir votre peuple par vos exactions, pour le plaisir de vos sens qui ruine votre corps ? Votre esprit naturellement conforme à la tendance du ciel et de la terre ne peut pas approuver cela, et souffre donc une violence qui le ruine. C’est sur la double ruine, de votre corps et de votre esprit que je vous offre mes condoléances. — Frappé de ce discours, le marquis Ou dit : Il y a longtemps que je désirais votre visite. Je voudrais pratiquer la bonté envers mon peuple. Je voudrais pratiquer l’équité envers mes voisins. Que dois-je faire pour cela ? — Su-oukoei dit : Cessez vos constructions de forts, vos manœuvres et vos exercices, qui appauvrissent votre peuple et inquiètent vos voisins. Cessez d’acheter des plans de conquête, des devis de stratagèmes. Toute guerre épuise le peuple, l’ennemi, et celui qui la fait, par les anxiétés qu’elle lui cause. A l’instar du ciel et de la terre, soyez bienveillant pour tous, et ne nuisez à personne. Tout le monde s’en trouvera bien, votre peuple, vos voisins, et vous-même.


C.   Hoang-ti allant visiter Ta-wei sur le mont Kiu-ts’eu, Fang-ming conduisait le char, Tch’ang-u faisait contrepoids, Tchang-jao et Si-p’eng marchaient devant, K’ounn-hounn et Hoa-ki suivaient derrière. Dans la plaine de Siang-Tch’eng, les sept Sages perdirent leur chemin. Ayant rencontré un garçon qui paissait des chevaux, ils lui demandèrent s’il savait où était le mont Kiu-ts’eu et où résidait Ta-wei. — Je le sais, dit le garçon. — Se peut-il, dit Hoang-ti, que, sans avoir appris, ce garçon sache où est le mont Kiu-ts’eu et connaisse Ta-wei ? Ne serait-ce pas un être transcendant ?.. Et Hoang-ti de lui demander comment faire pour bien gouverner l’empire. — Comme je fais pour gouverner mes chevaux, repartit le garçon ; j’estime que ce n’est pas plus difficile. ... Jadis je ne me promenais que au dedans des limites de l’espace, et la multitude des êtres particuliers qu’il me fallait regarder faillit user mes yeux. Alors un ancien me donna le conseil de monter dans le char du soleil, et de me promener dans la plaine de Siang-Tch’eng (de m’élever au dessus du monde des individus, de tout voir d’aussi haut que le soleil). J’ai suivi son conseil, et mes yeux ont guéri. Je ne me promène plus qu’en dehors des limites de l’espace réel, dans les universaux, dans l’abstraction. C’est de ce point de vue, qu’il me semble que l’empire peut être gouverné comme je gouverne mes chevaux. — Hoang-ti ayant insisté pour qu’il s’expliquât davantage, le garçon mystérieux lui dit : J’écarte de mes chevaux ce qui pourrait leur nuire ; pour tout le reste, je les laisse faire. Je pense que, dans le gouvernement des hommes, un empereur devrait se borner à cela. — Émerveillé, Hoang-ti se prosterna, toucha la terre de son front, appela le garçon Maître céleste, puis continua son chemin.


D.   C’est dans l’abstraction qu’il faut chercher le Principe. C’est de l’infini qu’il faut regarder les êtres particuliers. Or la plupart des hommes font tout le contraire. — Les philosophes se perdent dans leurs spéculations, les sophistes dans leurs distinctions, les chercheurs dans leurs investigations. Tous ces hommes sont captifs dans les limites de l’espace, aveuglés par les êtres particuliers. — Item, ceux qui font leur cour aux princes pour obtenir des charges, ceux qui briguent la faveur du peuple, ceux qui s’efforcent d’obtenir des prix. Item, les ascètes qui se macèrent pour devenir célèbres ; les légistes, les cérémoniaires, les musiciens, qui se poussent dans leur partie ; enfin ceux qui font métier d’exercer la bonté et l’équité des Confucéens). Le paysan est absorbé par ses travaux, le négociant par son commerce, l’artisan par son métier, le vulgaire par ses petites affaires de chaque jour. — Plus les circonstances sont favorables, plus ils s’immergent dans leur spécialité. À chaque échec, à chaque déception, ils s’affligent. Ils suivent une idée fixe, sans jamais s’accommoder aux choses. Ils surmènent leur corps et accablent leur esprit. Et cela, toute leur vie. Hélas !


E.   Tchoang-tzeu dit à Hoei-tzeu : Du fait qu’un archer a atteint par hasard un but qu’il n’a pas visé, peut-on conclure que c’est un bon archer ? Et, cette chance pouvant arriver à n’importe qui, peut on dire que tous les hommes sont de bons archers ?.. Oui, dit le sophiste Hoei-tzeu. — Tchoang-tzeu reprit : — Du fait qu’il n’y a pas, en ce monde, de notion du bien reçue de tous, chaque homme appelant bien ce qui lui plaît ; de ce fait, peut on conclure que tous les hommes sont bons ?.. Oui, dit encore Hoei-tzeu. — Alors, dit Tchoang-tzeu, il faudra dire aussi que les cinq écoles actuelles, de Confucius, de Mei-ti, de Yang-tchou, de Koungsounn-loung, et la vôtre, ont toutes raison en même temps. Or il ne se peut pas que, en même temps, la vérité résonne en cinq accords différents. Quelqu’un s’étant vanté devant Lou-kiu de pouvoir produire de la chaleur en hiver et du froid en été, Lou-kiu lui dit : le beau succès, de causer une rupture dans l’équilibre cosmique ! Moi je fais justement le contraire ; je me mets à l’unisson de l’harmonie universelle. Voyez. ... Ayant accordé deux cithares sur le même ton, Lou-kiu plaça l’une dans la salle extérieure, et l’autre dans un appartement intérieur. Quand il toucha sur celle-ci la corde koung, sur celle-là la corde koung vibra. Il en fut de même pour la corde kiao, et les autres. Chaque cithare faisait, à distance, vibrer l’autre à l’unisson. ... Si, conclut Tchoang-tzeu, si Lou-kiu avait mis une corde à un ton discordant, non conforme à la gamme, cette corde ayant été touchée, les vingt-cinq cordes de l’autre cithare auraient toutes, non pas résonné, mais frémi, cette dissonance offensant l’accord établi des cordes. Ainsi en est-il des cinq écoles (cinq cithares ayant chacune son accord différent). Chacune fait frémir les autres. Comment auraient-elles raison, toutes les cinq ? — Qu’on fasse frémir, dit Hoei-tzeu, cela ne prouve pas qu’on a tort. Qui a le dernier mot a raison. Voilà beau temps que les disciples de Confucius, de Mei-ti, de Yang-tchou, de Koungsounn-loung épluchent mes arguments, cherchent à m’étourdir par leurs cris. Jamais ils n’ont pu me faire taire ; donc j’ai raison. — Écoutez cette histoire, dit Tchoang-tzeu. Dans un moment de détresse, un homme de Ts’i vendit son fils unique à ceux de Song, pour en faire un eunuque. Le même conservait avec vénération les vases pour les offrandes aux ancêtres. Il conserva les vases à offrandes, et supprima, par la castration de son fils, les descendants qui auraient fait les offrandes. Vous faites comme ce père, sophiste, vous pour qui un expédient est tout, la vérité ne comptant pour rien. — Écoutez encore l’histoire de ce valet de Tch’ou, que son maître chargea d’une mission importante. Ayant à traverser une rivière, en bac, à minuit, dans un lieu solitaire, il ne sut pas réprimer son humeur querelleuse, et se disputa avec le passeur qui le jeta à l’eau. Vous finirez mal comme cet homme, vous qui cherchez querelle à tout le monde, pour le plaisir de disputer. — Même après que Hoei-tzeu fut mort, Tchoang-tzeu ne cessa pas de le poursuivre de ses quolibets. On avait élevé à Hoei-tzeu une statue en pierre sur sa tombe. Un jour que, suivant un convoi funèbre, Tchoang-tzeu passait par là, il dit soudain, en désignant la statue : Voyez donc le grain de chaux que cet homme a sur le nez !.. Et il ordonna au charpentier Chêu (qui accompagnait le cortège, pour faire les réparations éventuelles à la civière ou au catafalque) de l’enlever. Le charpentier ayant fait le moulinet avec sa hache devant le nez de la statue, le grain de chaux fut emporté par le courant d’air. Le prince Yuan de Song, ayant appris le fait, admira l’adresse du charpentier, et lui dit : Refaites votre tour sur ma personne. Le charpentier se récusa en disant : je n’ose que sur la matière morte. ... Moi, dit Tchoang-tzeu, c’est tout le contraire. Depuis que Hoei-tzeu est mort, je n’ai plus sur qui opérer. ... (La hache figure la doctrine puissante de Tchoang-tzeu, le grain de chaux figure le peu d’esprit de Hoei-tzeu. Quand Tchoang-tzeu argumentait, sans même qu’il touchât Hoei-tzeu, le peu d’esprit de celui-ci s’évanouissait. Glose).


F.   Koan-tchoung (Koan-tzeu, septième siècle) étant tombé gravement malade, le duc Hoan de Ts’i dont il était le ministre, alla le voir et lui dit : Père Tchoung, votre maladie est grave. Si elle s’aggravait davantage (euphémisme, si vous veniez à mourir), dites-moi, à qui devrai-je confier mon duché ? — Vous êtes le maître, dit Koan-tchoung. — Pao-chou-ya ferait-il l’affaire ? demanda le duc. — Non, dit Koan-tchoung. Cet homme est trop puriste, trop exigeant. Il ne fraye pas avec qui lui est inférieur. Il ne pardonne ses défauts à personne. Si vous le faisiez ministre, il heurterait inévitablement et son maître et ses sujets. Vous seriez réduit à devoir vous défaire de lui avant longtemps. — Alors qui prendrai-je ? demanda le duc. — Puisqu’il me faut parler, dit Koan-tchoung, prenez Cheu-p’eng. Celui là (bon taoïste, est si abstrait, que) son prince ne s’apercevra pas de sa présence, et que personne ne pourra être en désaccord avec lui. Se reprochant sans cesse de n’être pas aussi parfait que le fut Hoang-ti, il n’ose faire de reproches à personne. Les sages du premier ordre sont ceux qui différent du commun par leur transcendance ; les sages du second ordre sont ceux qui en différent par leur talent. Si ces derniers veulent en imposer par leur talent, ils s’aliènent les hommes. Si malgré leur talent, ils se mettent au dessous des hommes, ils les gagnent tous. Cheu-p’eng est un homme de cette sorte. De plus, sa famille et sa personne étant peu connues, il n’a pas d’envieux. Puisqu’il me faut vous conseiller, je le répète, prenez Cheu-p’eng[3].


G.   Le roi de Ou, naviguant sur le Fleuve Bleu, descendit dans l’île des singes. Ces animaux, le voyant venir, s’enfuirent et se cachèrent dans les taillis. Un seul resta, s’ébattant comme pour le narguer. Le roi lui décocha une flèche. Le singe la happa au vol. Piqué, le roi ordonna à toute sa suite de donner la chasse à ce singe impertinent, lequel succomba sous le nombre. Devant son cadavre, le roi fit la leçon suivante à son favori Yen-pou-i : Ce singe a péri pour m’avoir provoqué par l’ostentation de son savoir-faire. Prends garde à toi ! Ne l’imite pas ! Ne m’agace pas par tes bravades ! — Effrayé, Yen-pou-i demanda à Tong-ou de le former à la simplicité. Au bout de trois ans, tout le monde disait du bien de lui à qui mieux mieux.


H.   Nan-pai-tzeu K’i était assis, regardant le ciel et soupirant. Yen-Tch’eng-tzeu l’ayant trouvé dans cet état, lui dit : Vous étiez en extase[4]. — Tzeu-k’i dit : Jadis je vivais en ermite dans les grottes des montagnes. Le prince de Ts’i m’en tira, pour me faire ministre, et le peuple de Ts’i l’en félicita. Il faut que je me sois trahi, pour qu’il m’ait trouvé ainsi. Il faut que je me sois vendu, pour qu’il m’ait acquis ainsi. Hélas ! c’en est fait de ma liberté. Je plains ceux qui se perdent en acceptant des charges. Je plains ceux qui se plaignent de n’avoir pas de charge. Je ne puis pas fuir. Il ne me reste plus qu’à me retirer dans l’extase.


I.   Confucius s’étant rendu dans le royaume de Tch’ou, le roi de Tch’ou lui fit offrir le vin de bienvenue. Sounn-chou-nao présenta la coupe, Cheunan I-leao fit la libation préalable, puis dit : C’est à ce moment, que les anciens faisaient un discours — Confucius dit : J’appliquerai aujourd’hui la méthode du discours sans paroles, dont vous, mes maîtres, avez su si bien tirer parti. Vous, I-leao, avez prévenu une bataille et procuré la paix entre Tch’ou et Song, en jonglant avec des grelots. Vous, Sounn-chou-nao, avez amadoué les brigands de Ts’inn-k’iou et les avez amenés à déposer les armes, en dansant la pantomime devant eux. Si j’osais, devant vous, parler autrement que par mon silence, qu’il me pousse une bouche longue de trois pieds (que je sois muet pour la vie) ! — Au lieu de tant chercher, s’en tenir à l’unité du Principe ; se taire, devant l’ineffable ; voilà la perfection. Ceux qui font autrement, ce sont des hommes néfastes. — Ce qui fait la grandeur de la mer, c’est qu’elle unit dans son sein tous les cours d’eau du versant oriental. Ainsi fait le Sage, qui embrassant le ciel et la terre, fait du bien à tous, sans vouloir être connu. Celui qui a passé ainsi, sans charge durant sa vie, sans titre après sa mort, sans faire fortune, sans devenir fameux, celui-là est un grand homme. — Un chien n’est pas un bon chien parce qu’il aboie beaucoup, un homme n’est pas un Sage parce qu’il parle beaucoup. Pour être un grand homme, il ne suffit pas de croire qu’on l’est, il ne suffit pas de vouloir faire croire qu’on l’est. Etre grand, veut dire être complet, comme le ciel et la terre. On ne devient grand qu’en imitant le mode d’être et d’agir du ciel et de la terre. Tendre à cela sans s’empresser, mais aussi sans démordre ; ne se laisser influencer par rien ; rentrer en soi sans se fatiguer, étudier l’antiquité sans s’attrister ; voilà ce qui fait le grand homme.


J.   Tzeu-k’i avait huit fils. Il les aligna tous devant le physiognomoniste Kiou-fang-yen, et lui dit : Veuillez examiner ces garçons, et me dire lequel présente des signes d’heureux présage. — Le devin dit : celui-ci, K’ounn. — Étonné et joyeux, le père demanda : Que lui prédisez-vous ? — Il mangera des aliments d’un prince jusqu’à la fin de ses jours, dit le devin. — À ces mots la joie de Tzeu K’i fit place à la tristesse. Il dit en pleurant : Quel mal mon fils a-t-il fait, pour avoir pareil destin ? — Comment ? dit le devin ; quand quelqu’un mange de la table d’un prince, cet honneur remonte jusqu’à la troisième génération de ses ascendants. Vous aurez donc votre part de la bonne fortune de votre fils. Et vous pleurez, comme si vous craigniez ce bonheur ? Se peut-il que ce qui est faste pour votre fils, serait néfaste pour vous ? — Hélas ! dit Tzeu-k’i, est-il bien sûr que vous interprétez correctement le destin de mon fils ? Qu’il ait toute sa vie à discrétion du vin, et de la viande, c’est du bien être sans doute, mais à quel prix mon fils l’obtiendra-t-il, c’est ce que vous n’avez peut être pas vu clairement. Je me défie de ce présage, parce qu’il n’arrive chez moi que des choses extraordinaires. Alors que je n’élève pas de troupeaux, une brebis est venue mettre bas dans ma maison. Alors que je ne chasse pas, une caille y a installé son nid. Ne sont-ce pas là des faits étranges ? J’ai bien peur que mon fils n’ait aussi un étrange avenir. Je lui aurais souhaité de vivre comme moi libre entre le ciel et la terre, se réjouissant comme moi des bienfaits du ciel et se nourrissant des fruits de la terre. Je ne lui souhaite pas plus qu’à moi d’avoir des affaires, des soucis, des aventures. Je lui souhaite, comme à moi, de monter si haut dans la simplicité naturelle qu’aucune chose terrestre ne puisse plus lui faire impression. J’aurais voulu que, comme moi, il s’absorbât dans l’indifférence, non dans l’intérêt. Et voilà que vous lui prédites une rétribution des plus vulgaires. Cela suppose qu’il aura rendu des services très vulgaires. Le présage est donc néfaste. Fatalité inévitable, probablement, car, ni mon fils ni moi n’ayant péché, ce doit être un décret du destin. Voilà pourquoi je pleure. — Plus tard, et la prédiction du devin, et les appréhensions du père, se réalisèrent, en cette manière : Tzeu-k’i ayant envoyé son fils Kounn dans le pays de Yen, des brigands le prirent sur la route. Comme il leur eût été difficile de le vendre comme esclave étant entier, ils lui coupèrent un pied, puis le vendirent dans la principauté Ts’i, où il devint inspecteur de la voirie dans la capitale. Jusqu’à la fin de sa vie, il mangea sa part de la desserte du prince de Ts’i, comme le devin l’avait prédit ; en proie aux plus vils soucis, comme son père l’avait prévu.


K.   Nie-k’ue ayant rencontré Hu-pou, lui demanda : où allez-vous ainsi ? — Je déserte, dit celui-ci, le service de l’empereur Yao. — Pourquoi cela ? demanda Nie-k’ue. — Parce que cet homme se rend ridicule avec sa bonté affectée. Il croit faire merveille en attirant les hommes. Quoi de plus banal que cela ? Montrez de l’affection aux hommes, et ils vous aimeront ; faites leur du bien, et ils accourront ; flattez les, et ils vous exalteront ; puis, au moindre déplaisir, ils vous planteront là. Certes la bonté attire ; mais les attirés viennent pour l’avantage qui leur en revient, non pour l’amour de celui qui les traite bien. La bonté est une machine à prendre les hommes, analogue aux pièges à oiseaux. On ne peut pas, avec un même procédé, faire du bien à tous les hommes, dont les natures sont si diverses. Yao croit, avec sa bonté, faire du bien à l’empire, alors qu’il le ruine. C’est qu’il voit, lui, de l’intérieur, et s’illusionne. Les Sages qui considèrent de l’extérieur ont vu juste dans son cas. — Notons, parmi les natures diverses des hommes, les trois classes suivantes, les veules, les collants, les liants. ... Les veules apprennent les sentences d’un maître, se les assimilent, les répètent, croyant dire quelque chose, alors que, simples perroquets, ils ne font que réciter. ... Les collants s’attachent à qui les fait vivre, comme ces poux qui vivent sur les porcs. Un jour vient où le boucher, ayant tué le porc, le flambe. Il en arrive parfois autant aux parasites d’un patron. ... Le type des liants, fut Chounn. Il attirait par je ne sais quel attrait, comme le suint attire les fourmis par son odeur rance. Le peuple aimait l’odeur de Chounn. Chaque fois qu’il changea de résidence, le peuple le suivit. Il en résulta que Chounn ne connut jamais la paix. — Eh bien, l’homme transcendant n’est ni veule, ni collant, ni liant. Il déteste la popularité par dessus tout. Il n’est pas familier. Il ne se livre pas. Tout à ses principes supérieurs abstraits, il est bien avec tous, il n’est l’ami de personne. Pour lui, les fourmis ne sont pas assez simples. Il est simple, comme les moutons, comme les poissons. Il tient pour vrai ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il pense. Quand il agit spontanément, son action est droite comme une ligne tirée au cordeau. Quand il est mené par les événements, il s’adapte à leur cours.


L.   Les hommes vrais des temps anciens, se conformaient à l’évolution, et n’intervenaient jamais, par un effort artificiel, dans le cours naturel des choses. Vivants, ils préféraient la vie à la mort ; morts, ils préféraient la mort à la vie. Tout en son temps, comme quand on prend médecine. — Lutter contre le cours des choses, c’est vouloir sa ruine. Ainsi le ministre Wenn-tchoung, en sauvant le royaume de Ue qui devait périr, causa sa propre perte. — Il ne faut pas vouloir donner au hibou meilleur œil, et à la grue des jambes plus courtes. Son lot naturel est ce qui convient le mieux à chacun. — Qui sait tirer parti de ses ressources naturelles s’en tire toujours. Ainsi, quoique le vent et le soleil font évaporer l’eau des fleuves, ceux-ci coulent toujours, parce que les sources, leurs réserves naturelles, alimentent leur cours. — Rien de plus constant, de plus fidèle, que les lois naturelles, comme celle qui veut que l’eau découle des pentes, comme celle qui fait que les corps opaques projettent une ombre. — Que l’homme se garde d’user ce que la nature lui a donné par un usage immodéré excessif. La vue use les yeux, l’ouïe use les oreilles, la pensée use l’esprit, toute activité use l’agent. Et dire que certains sont fiers des abus qu’ils ont commis en cette matière. N’est-ce pas là une illusion funeste ? !


M.   L’homme, dont le corps n’occupe qu’une si petite place sur la terre, atteint par son esprit à travers l’espace jusqu’au ciel. Il connaît la grande unité, son état premier de concentration, la multiplication des êtres, l’évolution universelle, l’immensité du monde, la réalité de tout ce qu’il contient, la fermeté des lois qui le régissent. Au fond de tout est la nature. Dans les profondeurs de la nature est le pivot de tout (le Principe), qui paraît double (yinn et yang) sans l’être réellement, qui est connaissable mais non adéquatement. L’homme arriva à le connaître, à force de le chercher. S’étendant au delà des limites du monde, son esprit atteignit (le Principe) la réalité insaisissable, toujours la même, toujours sans défaut. C’est là son plus grand succès. Il l’obtint en raisonnant, d’après les certitudes déjà acquises, sur les choses encore incertaines, qui devinrent peu à peu certaines à leur tour, la connaissance du Principe étant la certitude finale suprême.


  1. Les dadas confucéens, mortellemenl ennuyeux.
  2. Coup de patte aux politiciens a gages du temps.
  3. Comparer Lie-tzeu chap 6 C.
  4. Comparer chapitre 2 A.