Œuvres complètes (Beaumarchais)/Lettres/Texte entier

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Œuvres complètes (Beaumarchais)/Lettres
Œuvres complètes, Texte établi par Édouard Fournier, Laplace (p. 639-692).


LETTRES


LETTRE PREMIÈRE.
À LA DUCHESSE D***.
Ce 11 juin 1771.
Madame la duchesse,

Une fade adulation que vous mépriseriez sûrement n’est pas le sujet de cette lettre ; il s’agit d’un objet plus important. Votre amour pour les arts, l’étendue de vos connaissances en tout genre, la justesse de vos idées sur le théâtre, les grâces de votre esprit, le charme de votre langage, et surtout le noble zèle que je vous vois pour le rétablissement du spectacle national, ont échauffé en moi l’idée presque éteinte, et plusieurs fois abandonnée, de m’y consacrer entièrement.

Libre sur le choix de mes occupations, j’allais en faveur de mon fils tourner mes vues sur des objets de finances, utiles à la vérité, mais mortels pour un homme de lettres. Vous me rendez à mon attrait : eh ! quel homme y résiste ? J’aime le théâtre français à la folie, et j’adore votre beau zèle, madame la duchesse.

Après vous avoir attentivement écoutée, après avoir bien réfléchi, je vois tous les secours qu’un homme aimant sincèrement le bien peut espérer de votre génie, de vos lumières, et de votre influence naturelle sur les chefs-nés du théâtre : et si votre courage n’est pas l’effet d’une chaleur momentanée, mais un désir réel de soutenir de tout votre pouvoir celui qui brûle de seconder un si noble projet, accordez-moi la faveur d’une courte audience particulière.

J’aurai l’honneur d’y mettre sous vos yeux de quelle importance est le plus profond secret pour la réussite de cet ouvrage. Tant de gens sont intéressés à ce que le désordre actuel subsiste et même s’accroisse, que les cris, les clameurs, les noirceurs, les obstacles de toute nature, étoufferaient avant sa naissance un projet déjà très-difficile, mais qui n’en est que plus digne d’intéresser en sa faveur la protectrice des arts. J’aurai l’honneur de vous communiquer mes idées sur la marche qu’on peut tenir. Vous êtes jeune, j’ai de la patience, l’avenir est à nous : tout dépend aujourd’hui de n’être point pressenti. Si la confiance que vous m’avez inspirée vous-même a le bonheur de ne vous pas déplaire, il ne me restera qu’à vous prouver, par une conduite soutenue, avec quel attachement respectueux et quel parfait dévouement je suis, madame la duchesse,

Votre, etc.

Je n’oublie point que vous voulez effrayer le gibier de nos plaines, et je m’occupe essentiellement du projet de vous le voir mettre en fuite de temps en temps. Heureux si je puis réussir à vous être agréable en quelque chose ! J’attends votre bailli.


LETTRE II.
À NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE.

La bonté, la générosité avec laquelle vous avez daigné entendre tous les détails de ma malheureuse affaire contre M. le duc de Chaulnes m’enhardit à vous présenter cette addition à ma requête, et à la faire précéder de quelques réflexions relatives à la détention inattendue de M. le duc de Chaulnes. Je ne mets à ceci obstination ni cruauté ; mais, outragé de toutes les manières possibles, il vaudrait mieux pour moi que j’eusse été poignardé par le duc de Chaulnes, que de rester sans être jugé par vous.

Dans toutes les discussions entre les hommes, la probité, soumise à la loi, règle à la rigueur ce que chacun doit aux autres ; l’honneur, plus indépendant parce qu’il tient aux mœurs, mais plus rigoureux encore, prescrit ce que chacun se doit à soi-même : ainsi le tribunal de l’intérêt punit, inflige des peines à celui qui, manquant à la probité, n’a pas respecté le droit d’autrui ; et le tribunal de l’honneur se contente de diffamer, de livrer au mépris celui qui s’est manqué à lui-même.

La probité est la moindre vertu exigée de l’homme en société ; l’honneur est la qualité distinctive d’un cœur noble et magnanime, en quelque état que le sort l’ait jeté. L’homme de probité peut donc n’être que juste, et s’arrêter là ; mais l’homme d’honneur va toujours plus loin, il est délicat et généreux.

Ainsi le négociant qui paye exactement ses traites est censé avoir de la probité ; mais son honneur tient à la réputation de désintéressement et de loyauté dans les affaires. La probité d’une femme est d’être fidèle ; la femme d’honneur est plus : elle est chaste et modeste. L’impartialité dans un magistrat est sa probité ; mais il a de l’honneur s’il chérit la justice pour elle-même, et veut la démêler à travers les brouillards de la chicane. Enfin, la probité du militaire l’oblige à garder son poste, quelque dangereux qu’il soit ; mais c’est l’honneur seul qui peut lui faire aimer ou braver ce danger, par un motif généreux et supérieur à sa conservation.

Il suit de ces distinctions délicates, qu’autant l’honneur est au-dessus de la simple probité, autant le tribunal des maréchaux de France est supérieur en ses fonctions à tous ceux où les intérêts pécuniaires se disputent et se jugent ; c’est le tribunal imposant de l’âme, celui qui fixe l’opinion publique sur l’honneur des particuliers : et quel homme est au-dessus de l’opinion publique ?

Chaque état, chaque ordre de citoyens peut former la juste prétention d’être jugé par ses pairs, sur les points d’intérêts, de convenances ou de préséances humaines. Mais quel ordre osera décliner le tribunal de l’honneur auquel tous sont également soumis, quoique tous n’aient pas l’avantage d’y être également admis ? Et, parmi ceux qui jouissent de cet honorable privilége, quel homme n’a pas le droit de se croire égal et pair de tous les autres sur le point délicat de l’honneur ? L’attention même de nos rois à choisir indistinctement les juges de l’honneur entre les plus braves et célèbres militaires, soit qu’ils tiennent aux premiers rangs de l’illustration des cours, soit que la vaillance, la noblesse et la vertu les aient rendus seuls dignes de cette honorable préférence ; cette attention de nos rois, dis-je, n’est-elle pas la marque distinctive de la sublimité de leurs fonctions, et de la généralité du ressort de ce tribunal auguste ?

À ce tribunal, le fond des choses ne peut jamais être sacrifié à de vaines formalités : l’homme d’honneur outragé doit y trouver un refuge certain, et obtenir la vengeance qu’il s’est refusée à lui-même, quelque biais qu’on prenne pour soustraire le coupable au jugement.

Dans les autres tribunaux, les hommes s’accommodent s’ils veulent aux circonstances, parce que chacun est maître de sacrifier son bien ou de modérer sa cupidité ; au tribunal de l’honneur, il n’est point d’accommodement, parce qu’on ne transige point sur l’honneur : ainsi le juge de l’honneur doit fixer l’opinion publique sur les contendants par un prononcé net et sans nuages, puisque le droit de la justice éclatante lui a été remis au défaut de la justice personnelle et sanglante que la loi proscrit.

J’ose appliquer, messeigneurs, ces principes incontestables à ma position actuelle ; et j’ose me croire plus digne de comparaître à votre auguste tribunal, par la prudente fermeté de ma conduite en toute cette affaire, que par aucun autre titre qui m’ait rendu votre justiciable.

J’allais être jugé par vous, messeigneurs, et rétabli dans le rang honorable d’un citoyen prudent et courageux. Un événement peut-être étranger à mon affaire, un ordre supérieur dont les motifs sont restés enfermés dans le cœur du roi, fait mettre le duc de Chaulnes dans une citadelle.

Je demande donc, par une addition à ma première requête, que, sans avoir égard à la détention de M. le duc de Chaulnes, il vous plaise, messeigneurs, ordonner l’information la plus exacte des faits contenus dans madite requête, me soumettant aux peines les plus rigoureuses, si une seule des choses qui y sont énoncées se trouve seulement hasardée : vous savez bien, messeigneurs, que des faits de cette importance, mais seulement appuyés sur des témoignages humains, se dénaturent, s’altèrent, s’atténuent, par le laps de temps.

C’est à vous, messeigneurs, que j’en appelle ; à vous, dont quelques-uns n’ont pas dédaigné de me demander où j’avais puisé le courage, le sang-froid et la fermeté que j’ai conservés dans l’affreuse journée du jeudi 11 février.

Forcé de solliciter aujourd’hui la justice comme une grâce, je vous supplie, messeigneurs, d’ordonner que l’information soit faite, que tous les témoins soient entendus, que tous les faits soient constatés dans tous les lieux et devant tous les gens désignés en ma requête ; et, mes preuves étant faites, je vous supplie de vouloir bien porter au pied du trône l’humble prière que je fais au roi, d’ordonner que le duc de Chaulnes soit remis en lieu d’où il puisse donner librement ses défenses.

Je demande que mes preuves soient discutées : ce sont des témoins à interroger qui peuvent se disperser. Je demande que les défenses de mon adversaire soient entendues, et le procès porté jusqu’à jugement définitif ; j’attends cette justice du tribunal de l’honneur.

Ce considéré, messeigneurs, il vous plaise admettre le suppliant à faire sa déclaration, et à faire preuve des faits qui seront énoncés ; et en outre arrêter que le roi sera très-humblement supplié de permettre au duc de Chaulnes de faire pareillement sa déclaration, de faire entendre pareillement ses témoins s’il y a lieu, et de fournir telles autres défenses qu’il avisera, en sorte que l’affaire puisse être jugée contradictoirement, comme elle était sur le point de l’être, sans l’événement de sa détention.


LETTRE III.
À NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE.
Du For-l’Évêque, à l’instant de ma détention
(26 février 1773).

J’ai l’honneur de vous prévenir que je viens d’être arrêté par ordre du roi, et conduit au For-l’Évêque. J’ignore à quel mal ce nouveau mal peut remédier, et si, en ôtant à l’accusateur la liberté de la poursuite, on espère que l’accusé en paraîtra moins coupable. Mais, messeigneurs, ma détention me semble au moins décider une question qui a suspendu la justice que j’ai droit d’attendre du tribunal. M. le duc de Chaulnes est dans une citadelle ; je suis traîné dans une prison. Aucun des deux contendants n’a d’avantage aujourd’hui sur l’autre, et tous deux ont un égal intérêt à solliciter l’information qui doit amener leur jugement. Le roi, maître en tout temps de la liberté de ses sujets, ne l’est pas de leur honneur ; et l’autorité qui nous enlève au pouvoir de solliciter votre justice ne peut nous enlever le droit de l’espérer et de l’attendre du tribunal saisi de notre affaire.

Si la conduite prudente et modérée que j’ai tenue en cette occasion difficile a pu me mériter d’être écouté de vous dans mes justes plaintes, le malheur qu’elle entraîne aujourd’hui me donne plus de droit encore à votre justice. L’information que je vous supplie d’ordonner promptement est le seul moyen d’instruire la religion du roi sur cet horrible événement ; et moins j’ai mérité mon infortune, plus la vérité mise au grand jour doit la faire cesser promptement. Ma cause intéresse également votre bon cœur et votre équité ; et c’est au double titre d’homme d’honneur offensé et de citoyen persécuté que j’ai recours avec confiance à votre protection.

Je suis, avec le plus profond respect,

Votre, etc.


LETTRE IV.
À M. MENARD DE CHOUZY.
Du For-l’Évêque, le 1er mars 1773.

J’ai l’honneur, monsieur, de vous adresser un mémoire que je désirerais que vous eussiez la bonté de mettre sous les yeux de M. le duc de la Vrillière, après en avoir pris lecture vous-même. Vous y verrez, monsieur, par l’exposé de ma conduite jour par jour, qu’un homme aussi grièvement outragé n’a jamais montré plus de modération et de sagesse. J’entends crier partout que j’ai des ennemis ; je les mets au pire, monsieur, s’ils ne sont pas les plus méchants des hommes : et s’ils le sont, qu’ils laissent aller le cours de la justice ; on ne me fera nulle grâce. Je passe ma vie au sein de ma famille très-nombreuse, dont je suis le père et le soutien. Je me délasse des affaires avec les belles-lettres, la belle musique, et quelquefois les belles femmes. J’ai reçu de la nature un esprit gai, qui m’a souvent consolé de l’injustice des hommes ; à la vérité, les contradictions perpétuelles d’une vie fort traversée ont peut-être donné un peu de roideur à mon âme, qui n’est plus aussi flexible que dans ma jeunesse. Mais un peu de fierté sans hauteur est-elle incompatible avec un cœur honnête et généreux ? Je n’ai jamais couru la carrière de personne : nul homme ne m’a jamais trouvé barrant ses vues ; tous les goûts agréables se sont trop multipliés chez moi, pour que j’aie eu jamais le temps ni le dessein de faire une méchanceté. À l’instant où j’allais donner au théâtre une comédie du genre le plus gai ; à l’instant où je disposais pour le concert des amateurs une foule de beaux morceaux de musique italienne sur lesquels je m’étais plu à façonner de la poésie française, pour répondre par des exemples aux âpres dissertations de M. Rousseau sur la surdité de notre langue, le duc de Chaulnes imagine de choisir l’instant de ma pièce, de ma musique, et surtout celui d’un procès très-important que j’ai déjà gagné deux fois, mais dont mon adversaire, pour dernière ressource, appelle à la grand’chambre ; le duc de Chaulnes imagine, dis-je, de venir me poignarder chez moi.

J’ai tenu mon âme à deux mains ; ma conduite a paru, même à mes juges, un chef-d’œuvre de prudence et de courage. Je suis offensé, plaignant ; je crie justice, et l’on me jette en prison, au grand étonnement de toute la terre, c’est-à-dire de tous les honnêtes gens ; et la maudite phrase, le cruel refrain : « C’est un homme qui a bien des ennemis, » revient sans cesse aux oreilles des gens de qui j’attends justice.

Il n’y a personne qui ne perdit l’esprit de tout ce qui m’arrive ; mais je ne le perdrai pas : je ferai tête avec fermeté, prudence et modestie, à cette bourrasque affreuse ; et vous pouvez, monsieur, acquérir des droits immortels à la reconnaissance d’une âme honnête, qui vous demande pour toute grâce de lui obtenir enfin un peu de justice, sans que cela vous coûte qu’une légère sollicitation.

J’ai l’honneur d’être, avec la reconnaissance la plus vive, monsieur, votre, etc.


LETTRE V.
AU ROI.
Juin 1774.
Sire,

Lorsque j’avais l’air de fuir l’injustice et la persécution, au mois de mars dernier, le feu roi votre aïeul savait seul où j’étais ; il m’avait honoré d’une commission particulière et très-délicate en Angleterre, ce qui m’a fait faire quatre fois le voyage de Londres à Versailles en moins de six semaines.

Je me pressais enfin de rapporter au roi les preuves du succès de ma négociation, sur laquelle j’avais été croisé de toutes les manières possibles. À mon arrivée à Versailles, j’ai eu la douleur de trouver le roi mourant, et, quoiqu’il se fût inquiété dix fois de mon retard avant de tomber malade, je n’ai pas pu même avoir la consolation de lui faire savoir que ses ordres secrets avaient eu leur entière exécution.

Cette affaire délicate intéresse Votre Majesté par ses suites, comme elle intéressait le feu roi par son existence. Le compte que je venais lui rendre n’est dû qu’à Votre Majesté : il y a même des choses qui ne peuvent être confiées qu’à elle seule. Je la supplie de vouloir bien honorer de ses ordres à cet égard le plus malheureux, mais le plus soumis et le plus zélé de ses sujets.


LETTRE VI.
À M. ***.
Paris, le 26 juin 1774.

Ah ! sans doute, répondre ; et surtout à mon ami de cœur ! Crois-tu que, si j’avais le temps d’écrire, je ne donnerais pas la préférence à cinq ou six mille étrangers qui m’ont appris les cinq ou six mille manières d’écrire une félicitation, un encouragement, un éloge, et une offre d’amitié ? Toi, que je n’ai pas peur de perdre, je puis te négliger, et c’est ce que je fais bravement tous les courriers. Mais comment conserver tous mes nouveaux amis ? Quatre secrétaires n’y suffiraient pas ; sans compter l’ami Goëzman, qui vient de régaler le public d’une longue requête, dans laquelle non-seulement il ne nie pas d’avoir fait un faux baptismal, mais il prétend en faire l’apologie. Cela me remet le cœur à la plume ; car depuis quelque temps, me dorlotant sur mon blâme, j’avais même un peu laissé dormir mon procès ; j’avais même été jusqu’à refuser respectueusement du feu roi la réhabilitation de ton ami, en le suppliant de ne récompenser mes services que par la grâce de me permettre de solliciter sa justice dans une requête en cassation.

Les choses en étaient là quand le diable, qui berce ma vie, m’a enlevé mon protecteur et mon maître. Revenu de toutes les fausses impressions qu’on lui avait données de moi, il m’avait promis justice et bienveillance : tout est fondu ; et de sept cent quatre-vingts lieues faites en six semaines pour son service, il ne me reste que les jambes enflées et la bourse aplatie. Un autre s’en pendrait : mais comme cette ressource ne me manquera pas, je la garde pour la fin ; et, en attendant que je dise mon dernier mot là-dessus, je m’occupe à voir lequel, du diable ou de moi, mettra le plus d’obstination, lui à me faire choir, et moi à me ramasser : c’est à quoi j’emploie ma tête carrée.

Mais, à ton tour, dis-moi, cœur pointu, ce que tu penserais de moi, si, ayant mis dans cette tête de prouver à Louis XVI qu’il n’a pas un sujet plus zélé que ton ami le blâmé, je t’apprends quelque jour que, le 26 juin 1774, je suis parti pour un nouveau voyage dans un nouveau pays, honoré de la confiance du nouveau maître ; que les difficultés de tous genres, qui ne m’ont jamais arrêté sur rien, ne rendent mon zèle que plus ardent, et que j’ai réussi à prouver en effet que je n’étais pas aussi digne de blâme qu’il a plu au parlement de l’imprimer ? — Mais à quoi m’amusé-je ici ? Mes chevaux de poste sont arrivés ; et si je ne tournais pas le dos à Bayonne, d’honneur je te porterais ma lettre moi-même : j’irais renouveler connaissance avec M. Varnier, dont le caractère, l’esprit et le sens exquis m’avaient frappé à Madrid, au point que j’aurais désiré qu’il voulût bien accepter ma maison et mon amitié ; j’irais embrasser cette madame de Montpellier, qui fait, dit-on, le charme de toute sa société ; j’irais embrasser avec joie mon vieux ami Datilly.

As-tu compris quelque chose à mon amphigouri de destinée ? as-tu senti renaître l’espérance pour ton malheureux proscrit d’ami, en lisant l’obscure annonce que je te fais d’un nouveau champ d’honneur à parcourir ?

Si tu te rappelles notre dernière après-midi, où réellement tu me pressurais (pour user de ton expression), promène ton imagination ; et si tu as trouvé ce que je vous contais alors à tous trois bien extraordinaire, prends ta secousse, et va beaucoup plus loin encore ; et tout ce que tu penseras n’approchera jamais de ce que je ne te dis pas. J’aime, mon ami, la noble confiance que tu as en mon courage. Répète-moi de temps en temps que tu estimes en moi cette qualité : j’ai besoin de recueillir tout ce qui m’en reste, pour m’élever jusqu’à la besogne que j’entreprends ; et l’éloge de mon ami sera ma plus douce récompense, lorsque je pourrai me rendre le témoignage que je ne suis pas resté au-dessous : c’est à quoi je vais travailler. Je serai de retour en France dans un mois ou six semaines au plus tard ; alors je pourrai ouvrir la bouche sur ce que je suis forcé de taire. Adieu.


LETTRE VII.
À M. DE SARTINES.
Calais, ce 26 juillet 1774.

Tout considéré, monsieur, j’ai pris ma route de Hollande par Calais, parce qu’on m’a fait craindre de rester cinq ou six jours en mer dans mon passage d’Harwich à Amsterdam ; je ne perdrai pas autant de temps à faire la course par terre, et je souffrirai moins. Mon passage a été rude, mais beaucoup moins que le dernier.

J’ai appris en rentrant en France les nouvelles commotions relativement au nouveau système ; j’en suis bien affligé, car j’ai bien de l’inquiétude que les moyens de rigueur ne soient pas les meilleurs de tous pour arranger les affaires, et que l’aigreur ne s’empare des esprits : il eût été fort à souhaiter qu’on eût pu les rapprocher.

Il semble qu’en arrivant de chez l’étranger on se sente l’âme plus patriotique de moitié. Notre jeune maître donne de si bonnes espérances, sa réputation est si belle chez l’étranger, que je voudrais, pour tout ce que je possède, que rien n’y pût porter la moindre atteinte !

Je compte être de retour avant quinze jours à Paris, et vous y renouveler de vive voix les assurances du très-respectueux attachement avec lequel j’ai l’honneur, etc.

P. S. On m’a mandé que vous vous plaigniez du peu de fréquence de mes lettres : j’ai pourtant écrit régulièrement ; mais je n’ai pas, il est vrai, confié à la poste des détails aussi nets que ceux que contient cette lettre, qui vous parvient par une voie sûre : car, suivant la maxime qu’on peut faire à autrui ce qu’il nous fait lui-même, le ministre anglais m’a appris qu’on décachetait en Angleterre tout ce qui avait rapport à la France. Et voilà comme les basses ressources de la politique finissent par n’être plus qu’un commerce réciproque de vilenies, qui n’est utile à personne.

J’ai peur de devenir misanthrope, car je me surprends à réfléchir bien austèrement sur tout le mal que j’aperçois.

J’ai eu besoin en Angleterre d’un manège bien délicat pour finir mon opération, car j’y voyais des risques de plus d’un genre. Enfin elle est finie, et tout est en sûreté. Du secret jusqu’à mon retour, je vous prie !

LETTRE X [1].
à m. de sartines.
Paris, le 14 novembre 1774.
Monsieur,

Laissant à part toute espèce de protocole et de préambule, je vais vous dire tout l’effet qu’a produit le grand événement d’avant-hier.

Jamais sensation n’a été plus vive, plus forte ni plus universelle. Le peuple français était devenu fou d’enthousiasme, et je n’en suis point surpris.

Il est inouï qu’un roi de vingt ans, auquel on peut supposer un grand amour pour son autorité naissante, ait assez aimé son peuple pour se porter à lui donner satisfaction sur un objet aussi essentiel.

On ne sait pas encore les conditions de l’édit ; mais on sait que le fond des choses est bon, que le principe fondamental est rétabli ; et cela suffit, quant à présent, aux bons esprits pour être pénétrés de reconnaissance et de joie.

Ce qui étonne le plus, c’est la profonde discrétion avec laquelle le roi a conduit à fin son ouvrage, et ce qui ferait simplement honneur à des ministres expérimentés élève le cœur des Français aux plus hautes espérances sur le caractère d’un jeune prince capable de vouloir aussi fermement le bien, et de se contenir au point qu’un secret de cette importance ne lui soit point échappé avant l’exécution. En mon particulier, cela me donne la plus haute opinion de la tête et du cœur du roi.

On croit que vous aurez de fortes représentations relativement à la cour plénière et autres objets.

En effet, il me semble qu’il pourra sortir un édit enregistré au parlement, qui décidât que la forfaiture serait encourue par le seul fait de la cessation du service. L’autorité du roi ne perdrait rien à cette forme, et le parlement, ayant donné par l’enregistrement la sanction légale à cet édit, se serait jugé d’avance lui-même, et ne pourrait se plaindre qu’étant la cour des pairs, on lui donne un tribunal supérieur à lui : ce qui, en bonne logique, est assez difficile à concevoir. Mais ceci est trop long pour être traité par extrait.

D’ailleurs, mon avis est que tout roi de France vertueux est le plus puissant prince du monde. Les entraves de la forme n’étant instituées que contre les abus de l’autorité, ce mal n’arrive jamais sous les princes qui veulent sincèrement le bien et s’occupent sérieusement de leurs affaires.

Toute la faction des évêques, prêtres et clergé est furieuse de sentir que le roi leur échappe ; mais il vaut mieux qu’ils murmurent d’un acte de justice et de bonté, qui montre un prince libre et maître de ses actions, que s’ils avaient changé sa mâle jeunesse en un esclavage saintement funeste au royaume.

La religion des rois est l’amour de l’ordre et de la justice. Tout ce qui tient au clergé jette feu et flamme. Les laisser dire est un petit mal, les laisser faire serait un des plus grands maux qui puisent affliger ce royaume. Le clergé est un corps en quelque sorte étranger dans l’État, et qui a toujours eu l’ambition de le dominer, en s’emparant de la personne du prince. La France n’a jamais eu de vrais bons ou grands rois que ceux qui ont eu la force de secouer ce joug dangereux.

Quel que soit, monsieur, l’effet de l’acte de justice et de vigueur du roi sur le cœur des Français, il n’est pas moins frappant sur les étrangers. Il n’y a pas un seul Anglais qui doute que les actions ne baissent à Londres, comme elles l’ont déjà fait à l’avènement du roi. Le chagrin de nos ennemis est le thermomètre de la bonté de nos opérations. C’est là l’éloge le plus flatteur que le roi puisse recevoir.

En général, le peuple anglais, calculateur et juste appréciateur du mérite des hommes, a la plus haute opinion de ce règne.

Le courage du roi sur l’inoculation, sa sagesse et sa discrétion sur le rappel des parlements, donnent à tous les étrangers une grande idée du caractère de notre maître ; et il ne faut pas oublier que le jugement des nations rivales est toujours juste et rigoureux comme celui de la postérité.

Vous connaissez le respectueux attachement de votre très-dévoué serviteur.

LETTRE XI.

AU MÊME.

Paris, ce 13 novembre 1771.

Monsieur,

Puisque vous ne m’ordonnez pas de me taire, je juge que vous ne vous offensez point de la liberté de mes remarques. Je continuerai donc jusqu’au dédit. Ce qu’il y a de certain, c’est que quelque grand personnage souffle le feu, car je n’ai guère vu d’acharnement pareil. N’y aurait-il pas ici un peu du d’Aiguillon ? Cela ressemble assez à sa manière de procéder. Il vous manquait d’être calomnié ; vous n’avez plus rien à désirer, vous l’êtes, et vertement. Si c’est à ce prix qu’on doit être ministre, j’aime mieux que vous le soyez que moi.

Je vous ai promis de vous mander ce que pensent les princes : je soupe demain avec M. le duc de Chartres, mais je n’ai encore vu que M. le prince de Conti : comme c’est l’homme qui a montré dans toutes ces querelles le plus de caractère et le moins d’humeur, je vois à sa circonspection même qu’il a deviné le secret du ministère.

Voulez-vous que je vous le dise tout bas, ce secret ? Mais c’est mon opinion que je vous donne, et non celle du prince : les églisiers vont partout rageant et criant qu’il n’y a plus en France qu’un parlement, et point de roi. Et moi je crois fermement qu’il n’y a plus en France qu’un roi, et point de parlement. Messieurs les ministres, rétablisseurs des libertés françaises, je ne vous donnerai pas les miennes à rétablir, si je puis ! Comme vous avez l’art de cacher le venin sous des phrases de miel ! Au vrai, les gens qui étaient les plus opposés au retour du parlement sont aujourd’hui ceux qui crient le plus fort contre vos édits.

Il paraît qu’on cherche à bien aigrir ce corps chancelant contre le jeune roi, pour semer de nouveaux troubles et en profiter ; mais quoiqu’on soit très-affligé au Palais, je vois que tous les esprits se tournent à la modération. Les prêtres disent seulement que le roi est un impie, que Dieu punira ; et vous autres, des monstres qu’on le forcera bientôt de chasser. J’en ris de bon cœur. Cela me rappelle proverbe gaillard des écoliers : Malédictions de… disent-ils, est oraison pour la santé. Pardon ; mais la rage des méchants est sûrement pour les gens honnêtes tout ce que renferme mon polisson de proverbe. Riez-en aussi, je vous prie.

Je vous envoie l’état de mes dépenses et recettes, tant du feu roi que de notre maître actuel. Depuis le mois de mars dernier, j’ai fait plus de dix-huit cents lieues ; c’est bien aller, je pense. J’ai laissé mes affaires au pillage, j’ai couru des dangers de toute espèce : j’ai été trompé, volé, assassiné, empoisonné, ma santé est détruite ; mais qu’est-ce que tout cela fait ? Si le roi est content, faites qu’il me dise seulement : Je suis content ; et je serai le plus content du monde. D’autre récompense, je n’en veux point ; le roi n’est que trop entouré de demandeurs avides. Qu’il sache au moins qu’il a dans un coin de Paris un serviteur désintéressé, c’est toute mon ambition ; je compte sur vos bons offices pour cela.

J’espère encore que vous n’avez pas envie non plus que je reste le blâmé de ce vilain parlement que vous venez d’enterrer sous les décombres de son déshonneur. L’Europe entière m’a bien vengé de cet odieux et absurde jugement ; mais cela ne suffit pas : il faut un arrêt qui détruise le prononcé de celui-là. J’y vais travailler, mais avec la modération d’un homme qui ne craint plus ni l’intrigue ni l’injustice. J’attends vos bons offices pour cet important objet. Votre, etc.

LETTRE XII.

AU MÊME.

Paris, ce 26 novembre 1774.

Monsieur,

Je ne puis trop me hâter de vous supplier de me mettre aux pieds du roi, et de m’excuser auprès de Sa Majesté de l’étourderie que j’ai faite dans le compte que je vous ai envoyé hier. En le vérifiant ce matin, j’ai vu que je m’y étais trompé de deux cents louis à mon avantage. Le roi ne s’en fût peut-être pas aperçu ; mais il est moins honteux pour moi d’avouer que je suis un étourdi, que de rester usurpateur de ces deux cents louis qui ne me sont pas dus.

En comptant mes courses, j’ai calculé, pour l’argent, des lieues comme si c’étaient des postes, ce qui m’a donné à l’article seizième du mémoire, cinq cents louis au lieu de trois cents qu’il faut seulement ; ce que je vous supplie de vouloir bien rétablir en retranchant deux cents guinées de la somme additionnée au bas du mémoire, et de ne faire établir mon payement que sur le pied de cette soustraction.

Le roi est trop volé de toutes parts pour que je veuille augmenter le nombre de ses serviteurs infidèles. Votre, etc.

LETTRE XIII.

AU MÊME.

Ce dimanche matin, 11 décembre 1774

Monsieur,

Vous vous êtes bien attendu que, recueillant tout ce qu’on pensait et disait à Paris sur l’assemblée des princes et pairs au parlement, je vous en ferais part aussitôt. Quoique ma porte soit fermée depuis deux jours, parce que je réponds à un gros mémoire du comte de la Blache, qui vient de paraître contre moi, la curiosité de savoir ce que j’écris m’a amené bien du monde.

Je vois qu’en général on est étonné, affligé, et même effrayé, de l’avis que Monsieur a ouvert au Palais, contenant l’obéissance implicite la plus servile et la plus silencieuse aux édits, sans qu’il y ait lieu, selon lui, de délibérer même sur ces édits quoique les édits en laissent la liberté.

Mais l’affliction générale porte moins sur l’avis en lui-même que sur l’inquiétude de savoir si cet avis tranchant vient de Monsieur ou des ministres, ou, ce qui serait plus affligeant encore, du roi lui-même, qui jusqu’à présent s’est fait connaître par tant de bienfaisance et de bontés.

L’avis de M. le duc d’Orléans a, dit-on, été mou, inutile, et comme nul.

Celui qui a prévalu, motivé fortement, plein de respect pour le roi, d’amour pour le bien public, fort sage et tendant à la paix, à la conciliation des esprits, a fait d’autant plus de plaisir qu’il a été ouvert par M. le prince de Conti, dont beaucoup de gens affectaient de craindre la chaleur, la franchise et la fermeté gauloises.

En mon particulier, je suis fort aise que l’affaire se traite devant les princes frères du roi. D’aussi grands intérêts ne peuvent avoir des opinants trop illustres ; et les petites cabales qui prévalent souvent dans des comités particuliers, dans des examens de commissaires, s’évanouissent toujours dans une assemblée auguste, où chacun, forcé de se respecter, respecte au moins l’opinion publique.

L’archevêque a été hué en entrant et en sortant du Palais ; je n’en suis pas surpris : il court des bruits de refus d’absolutions, de sacrements, qui semblent dévoiler l’intention de fomenter de nouveaux troubles. Mais le parlement est résolu de ne donner dans aucun de ces piéges, et de toujours recourir au roi, pour savoir ses volontés, à chaque nouvelle qu’il recevra d’une hostilité ecclésiastique ou jésuitique.

Un barnabite, avant-hier, vit arriver à son confessionnal une femme inconnue, qui lui dit : « Je viens à vous, parce que mon confesseur, vicaire de telle paroisse, en m’ouvrant sa grille ce matin, m’a demandé pour première question : Vous êtes-vous bien réjouie, madame, du retour du parlement ? — Oui, mon père, comme tous les bons Français. — Je ne puis pas vous entendre, a été la réponse du prêtre, qui m’a refermé sa grille au nez. »

Toutes ces choses montrent une fermentation excessive et dangereuse dans le corps du clergé, relativement à la besogne actuelle. Votre, etc.

LETTRE XIV.

à m. de miroménil, garde des sceaux.

De la loge de votre suisse, ce 15 novembre 1775.

Monseigneur,

Je me suis échappé de mon lit, malgré la fièvre et le médecin, pour venir vous dire : Me voilà. Peu de temps après que je fus tombé de l’état de citoyen, vous êtes monté à celui de garde des sceaux. Mais la même justice qui vous a tiré de l’infortune doit être employée aujourd’hui, dans vos mains, à me rendre au droit que j’avais de revenir contre un arrêt si ridicule, qu’on ne sait quel nom lui donner.

J’ignore, monseigneur, vu les affaires, les procès et la fièvre, si je partirai pour Londres, pour Aix, ou pour l’autre monde : tout ce que je sais, c’est que j’ai bien peu de temps à rester à Paris. Le roi, touché du tort moral que fait à mon existence le retard de ces terribles lettres de relief après lesquelles je cours depuis si longtemps, a bien voulu que vous sussiez enfin que si j’ai perdu le temps de me pourvoir dans les six mois prescrits par la loi, c’est que j’étais hors de France par les ordres exprès de Sa Majesté.

Mon affaire n’étant point d’audience, et ne devant vous occuper que l’instant de raisonner avec M. Dablois, mon rapporteur, sur les moyens d’arranger la justice du fond avec ce que les formes ont d’épineux, je vous supplie, monseigneur, de vouloir bien me donner un ordre précis pour me rendre chez vous. Je sortirai une autre fois de mon lit, et je viendrai avec une reconnaissance anticipée vous assurer du très-profoud respect avec lequel je suis,

Monseigneur,

Votre, etc.

LETTRE XV.

AU MINISTRE DE LA MARINE

M. DE SARTINES

Pour vous seul.

Londres, ce 14 janvier 1776.

Je profite du courrier que j’envoie à M. de Vergennes, pour vous prévenir que, si mes lumières acquises ne me trompent pas aujourd’hui, tout cela a des branches qui vont si haut, qu’il y a peut-être autant de danger d’agir d’un côté qu’il y a d’inconvénients à laisser faire de l’autre.

Cette réflexion de profonde politique est pour vous seul. Je prendrai de telles précautions, que toute idée relative à vous sera écartée à mille lieues ; et même, s’il est possible, toutes celles relatives à moi et aux soins que je me donne. Au reste, si vous n’aviez pas fait approuver l’arrangement de précaution que je viens d’établir pour l’avenir, je ne voudrais pour rien au monde me mêler davantage de cette besogne : ceci me paraît être l’arbre et l’écorce de Platon, entre lesquels l’homme prudent ne doit pas mettre le doigt. Allez dans vos idées aussi loin que vous voudrez, sans craindre d’aller trop loin, et vous approcherez du but.

Au fait, en vérité, l’on ne veut que brouiller, et profiter de la division pour s’emparer du roi ; abus vous seriez certainement perdu. Voilà ce qui a rapport à vous, et me touche infiniment. Quant à moi, je ne suis rien ; mais je m’arrange pour que l’avenir ne soit plus sur mon compte aux yeux des mécontents. Pour le passé, il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les ressentiments qu’on me garde ; ce sera au roi à m’en garantir, et, en vérité, c'est la moindre chose qui me soit due.

En voilà assez pour cet objet : ne faites pas perdre un instant à mon courrier. M. de Vergennes vous communiquera sans doute ma grande dépêche ministérielle.

LETTRE XVI.

au ministre de la marine.

Envoyée le 19 septembre 1777.

Monsieur,

En vous répondant sur le triste désarmement projeté de mon vaisseau de Rochefort, je ne veux ni ne dois rien vous dissimuler, puisque, dans cette affaire, il s’agit autant des intérêts de l’État que des miens.

Lord Stormont s’est plaint, dit-on, qu’un vaisseau que le roi vient de vendre est destiné pour les Américains. D’où le sait-il ? Quelques rapprochements hasardés le lui font seulement présumer. Mais le comble de l’audace n’est-il pas d’oser l’affirmer aux ministres du roi, qui savent tous, par mon aveu secret, que jamais ce vaisseau ne fut destiné pour les Américains ; qu’il est plutôt armé contre eux, puisque je le destine à m’aller chercher promptement et d’autorité des retours que l’indolence ou la pénurie de mes débiteurs me retiennent trop longtemps ? Voici le fait, monsieur, et comment j’ai raisonné.

L’Amérique aujourd’hui me doit cinq millions. Par mes derniers essais, je vois que les seuls retours qui puissent me convenir en ce moment sont le tabac. Or un navire ordinaire ne peut m’en rapporter au plus que trois cents boucauts, lesquels, tous frais d’armement et de désarmement prélevés, me rendraient à peine, en France, cent cinquante mille livres. D’après ce calcul exact, pour parvenir à recouvrer ici la somme de cinq millions en tabac, je devrais armer trente-deux vaisseaux, courir trente-deux fois le danger d’être pris en allant, autant en revenant, et perdre au moins trois ans d’attente, sans compter les mille et une contradictions que j’éprouverais en faisant ces trente-deux périlleux armements.

Il m’a donc fallu chercher un autre moyen de remplir honorablement mes vues. Trop d’ennemis, monsieur, vous le savez, sont conjurés à ma ruine, pour que je n’épuise pas tous les moyens permis d’en sortir à mon honneur : car si le succès attire l'envie, le succès seul peut aussi l’atterrer : c’est ce que je tente aujourd’hui, en armant un vaisseau de mille tonneaux avec lequel je dois, en un voyage, aller chercher et rapporter le cinquième et peut-être le tiers de ce qui m’est dû, sans craindre qu’il soit pris en route ; car ce navire est un bon porte-respect. Or, s'il convient aux vues pacifiques du gouvernement qu’aucun vaisseau français ne cherche noise à personne, ce mèni • : ! pas aussi que les plus importants vaisseaux de son commerce aient si bonne mine, que tout brutal Anglais y regarde à quatre fois avant d’oser les insulter ?

Quant à mes travaux, à mes précautions, les voici. Déjà mon subrécargue est parti puni aller acheter et faire amonceler au port de Williamsbourg ou d’Annay.olis, dans la baie de Chesapeak, autant de tabac que mes vaisseaux en pourront contenir ; déjà l’ordre est donné au cap Français de ne laisser partir aucun de mes navires, qui y sont ou y arriveront, mais d’y attendre mon vaisseau de Rochefort pour charger ensemble et en être convoyés au retour : car, depuis la perte de la S< ine, ils m’ont encore pris l’Anna, parti de Saint-Domingue, et l’ont conduit à la Jamaïque. Si je ne m’en suis pas plaint, c’est que j’ai trouvé tout le monde onsolant sur mes chagrins.

Déjà le rendez-vous de tons mes vaisseaux, notamment du dernier parti de Marseille, el le point de ralliement de ceux qui sont à Charlestown ou dans le nord-est, est fixé à cette même baie de •■’. A l’instant où la mer cessera d’être tenable aux croiseurs anglais, mon vaisseau de Rochefort y entrera pour convoyer tons mes navires, el m’en rapporter les cargaisons. Or me laisser suivre un plan au si savamment combiné depuis six mois, ou le déranger d’un coup de plun différence de ma ruine entière à mon sucer’— le plus brillant.

Si mon vaisseau reste au port, où trouverai-je des secours pour en équiper d’autres ? qui me rendra dix mille louis que celui-ci me coûte ? qui me remboursera de l’achat et des transports des ballots que j’v ai ramenés de tous les pays pour l’aire son chargement ? qui me rendra les quinze mille louis que je paye aujourd’hui pour quinze mille fusils que je viens d’envoyer ? el 1rs Irais de mon dernier armement ? et mes achats de Virginie, qui 3 à teronl sur les ports, raute de les avoir enlevés à temps ? et mes faibles vaisseaux qui seront [iris au retour, parce que, comptant leur donner un foianiilal.il’convoyeur, j’ai négligé de les mettre en état de défense ! Un million, monsieur, oui, un million ne pourrait pas réparer un tel désordre, comme je von— l’écrivis la semaine passée. Est-ce le lord Stormont qui me pavera ce dédommagement ?


Vous voyez bien qu’en tOUl eeei les America i lis ne sent pour rien ; mais moi, qui ne puis envoyer de contre-ordre nulle part, j’y suis tellement r tout, que, si vous arrêtez mon vaisseau, je me vois sur le champ ruiné, di n seulcmeul à pendre ou à noyer : je donne le rlmix pour nue épingle.

Apres vous avnir parlé sans déguisement, comme chargé d’affaires secrètes, je dois, en ma qualité de négociant français, assurer les ministres du roi qu’avant de faire sortir mon vaisseau de Rochefort, ses armateurs connus feront leur soumission, si on l’exige, de rentrer sous six mois dans les ports de France avec des marchandises bien et dûment expédiées de Saint-Domingue, auquel endroit ce vaisseau va porter les troupes qu’on leur a promises. Les rapports secrets de cette opération de haut commerce avec la politique sont si masqués, monsieur, qu’on peut bien les regarder comme nuls, et n’avoir aucun égard aux fausses alarmes du plus indiscret des ambassadeurs. De plus, les armateurs s’engageront à se tenir tellement sur la réserve, que si, dans les traversées, ce navire était obligé d’en venir à bien rosser ceux qui voudraient l’insulter, il le fera si légalement, que ses armateurs se croiront encore le droit de vous demander vengeance, en arrivant, de l’insulte qu’ils auront reçue.

Pareille promesse, un pareil engagement suffit, je crois, pour rassurer le ministère de France, et surtout pour bâillonner l’ambassadeur d’Angleterre.

Maintenant, si les ministres du roi voulaient bien réfléchir qu’il est (tranchons le mot) honteux pour la France que la ferme royale du tabac soit obligée de le payer jusqu’à cent vingt livres le quintal, d’en manquer même, pendant que l’Amérique en regorge ; et que, si la guerre anglaise dure encore deux ans, le roi, pour avoir eu l’honnêteté d’y rester neutre, est dans le cas de voir les trente-deux millions du revenu de sa ferme du tabac compromis, parce qu’il plaît aux Anglais, qui ne peuvent plus fournir cette denrée, de nous en interdire insolemment l’achat dans le seul pays du monde où sa culture est en vigueur ; si, dis-je, les ministres du roi veulent bien y réfléchir, ils conviendront que cette insolente tutelle anglaise nous rejette à mille lieues des priviléges de la neutralité que nous affectons : et cela paraît si bizarre à tout le monde, qu’à Londres même, à Londres, on plaisante hautement de notre mollesse à cet égard.

Peut-être serait-il à propos ici de mieux poser les droits de la neutralité qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour. Permettez-moi, monsieur, cette courte digression ; je la crois d’une importance extrême.

Milord Abington, l’un des hommes les plus éclairés d’Angleterre, vient de publier un ouvrage qu’il signe de son nom, et qu’il scellerait, dit-il, de son sang avec la même alacrité : dans cet ouvrage, il établit fort bien que les Anglais, et non les Américains, sont les seuls vrais rebelles à la constitution commune ; et c’est ce que je crois avoir prouvé moi-même sans réplique, il y a dix mois, à Paris, aux deux orateurs anglais Fox et Littleton, comme j’eus l’honneur de vous le dire alors.

Milord Abington, plus hardi que moi, finit son travail par proposer ouvertement à toute l’opposition de se retirer du parlement, en écrivant sur les registres, pour cause de leur sécession (mot nouveau qu’il a fait exprès pour exprimer cette insurrection nationale), que le parlement et le prince ont de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre ; que le parlement, uniquement composé de représentants du peuple anglais, n’a pas dû jouer la farce des Valets-maîtres, et sacrifier les intérêts de ceux qui les emploient à l’ambition du prince ou de ses ministres ; que, dans le cas d’un pareil abus, le peuple a droit de retirer un pouvoir aussi mal administré ; qu’à lui seul appartient la décision de la guerre d’Amérique, comme législateur suprême et premier fondateur de la constitution anglaise. En cet écrit, lord Abington ne ménage personne : mais venons à l’application qu’on en doit faire à notre état actuel.

Si, même en Angleterre, il n’est pas décidé lequel est rebelle à la constitution, de l’Anglais ou de l’Américain, à plus forte raison un prince étranger, comme le roi de France, indifférent et neutre en tout cela, peut-il bien ne pas se donner le soin de juger la question entre ces deux peuples, pas même de l’examiner. C’est aussi le terme auquel il se tient.

D’après ce principe d’indifférence et de neutralité, le roi de France a dû faire écrire aux chambres de son commerce, ainsi qu’il l’a fait par vous-même, monsieur, que ses ports étant ouverts à toutes les nations pour le commerce, les vaisseaux marchands de l’Amérique septentrionale continueront d’y être admis avec leurs cargaisons, et qu’ils pourront charger, en retour, des denrées dont la sortie est permise.

Ainsi, par indifférence pour des querelles étrangères, vous avez justement ouvert vos ports aux vaisseaux américains comme à ceux de toutes les nations. Mais, en s’attachant à ce principe incontestable, on ne peut s’empêcher de raisonner ainsi :

Comme il y aurait contradiction, quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais, danois, hollandais, suédois, etc., d’interdire aux négociants français la liberté d’aller commercer à Londres, à la Baltique, au Zuyderzée, etc. ; de même, en recevant les vaisseaux marchands américains sur le pied de toutes ces notions dans ses ports, la France ne peut, sans contradiction, refuser aux armateur français la liberté d’aller commercer à Boston, Charlestown, Williamsbourg ou Philadelphie. Car tout ici doit être égal.

Tel est, monsieur, le principe de la neutralité de la France, et telles sont les conséquences qu’elle en doit tirer relativement à son commerce ; tout ce qui s’en écarte est hors de discussion, et ne présenterait qu’un tissu de contradictions et d’absurdités.

Si, par respect pour vos traités, ou par égard pour vos voisins en guerre, vous voulez bien prohiber les armes et les munitions des vaisseaux qui vont de vos ports en Amérique ; si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d’être les précepteurs des négociants qu’ils prendront en faute à cet égard, il ne me convient point d’entrer dans les motifs de cette condescendance inimitable : mais le riz, le tabac et l’indigo ne sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principes ose-t-on vous forcer de les confondre en une même prohibition avec elles ? Et comment votre état de puissance libre et neutre, le besoin que vous avez de ces denrées, et le droit reconnu de les acheter partout où vous les trouvez à vendre, ne sont-ils pas l’unique réponse à toutes les objections de l’Angleterre contre les armements de vos négociants ? Je n’ose, en vérité, répéter ici tout ce qu’on débite à ce sujet à Londres ; ce qu’on y dit des prétendues dernières négociations de l’honnête Parkerforth en France, et ce qu’il en publie lui-même. Il faudrait rougir seulement d’y penser, si tout cela était vrai. Mais ces vains discours n’en existent pas moins ; et leur misérable succès de Ticondérago, qu’ils font sonner bien haut, les a tellement rendus insolents, qu’ils dédaignent aujourd’hui de mettre aucun mystère à leurs menaces, à leur mépris pour nous. Le moindre pas, disent-ils, que les Français feront vers les Américains, nous saurons bien les en punir par une guerre subite ; mais ils n’oseront plus s’y jouer, ajoutent-ils, car nous le leur avons bel et bien fait signifier. Voilà ce qu’on m’écrit de Londres ; aussi je me mange les bras quand on me parle de désarmer un vaisseau marchand qui n’a nulle munition de guerre, aucun rapport avec la politique, uniquement parce que les Anglais présument qu’il pourra bien aller chercher du tabac en Amérique. Ô France ! où est ta dignité ?

Que conclure de tout cela, monsieur ? Que le roi de France a le droit incontestable, en qualité de puissance neutre, de commercer librement d’Amérique en France et de France en Amérique ; que recevoir les Américains dans nos ports, en renonçant au droit d’aller dans les leurs, serait tomber dans une contradiction puérile et ruineuse ; que si le roi se relâchait du droit d’acheter en Amérique, il courrait bientôt le risque de perdre sa meilleure ferme par une condescendance pour les Anglais d’autant plus blâmable qu'ils ne lui en sauront jamais nul gré ; que, pour éviter toute agitation future à l’égard de mon vaisseau marchand, ses armateurs connus se soumettront à rentrer dans six mois en France avec des retours dûment expédiés du cap Français ; qu’enfin je serais ruiné de fond en comble si, malgré mes raisons, on forçait le désarmement de ce vaisseau, lequel n’a jamais été destiné pour les Américains, quoi qu’en ait pensé l’ambassadeur anglais. Je n’ai plus rien à dire ; car je sais bien que le roi reste maître de tout, même de me réduire au désespoir


aussi élémentaire, aussi fortement posé, aussi bien prouvé qu’il me le semble, et si malheureusement on n’aperçoit pas la connexion immédiate el —ee n le entre ce navire et les plus grand— eeneineiiis dont la politique actuelle pui--e être occupée.

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plus profond respect,

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LETTRE XVII.

À M. PAULZE.

Paris, le 17 janvier 1779.

Une foule de lettres, monsieur, que j’ai reçues de différents ports de l’Océan, m’engagent à faire encore une démarche auprès de vous : à répondre à votre dernière, qui n’exigeait point d’autre importunité de ma part. Mais les armateurs français, qui me font la justice et l’honneur de me regarder c e mille leurs plus zélés défenseurs auprès des ministres, s’adressent tous à moi pour savoir s’ils doivent abandonner absolument le commerce de l’Amérique, ou si l’on peut espérer que la ferme générale, seul acheteur des tabacs pour le royaume, cessera d’opposer à ce que vous nommez dans votre lettre la ruse mercantile ce qu’ils appellent, eux, la ruse fiscale, et qui ne devrait exister de part ni d’autre en ce moment.

De toutes ces ruses, la plus étrange et la plus funeste sans doute est celle par laquelle les fermiers généraux achèteraient sourdement les tabacs que les Anglais nous enlèvent sur mer. J’eus l’honneur de vous mander qu’on me l’avait écrit de Londres. Vous m’avez répondu que c’était un faux avis, que ce marche n’existait pas ; qu’il était même impossible, puisque les Anglais n’avaient pas chez eux de quoi suffire à leur consommation. À la rigueur cela se peut ; mais, au témoignage d’un Anglais, rejeté par M. Paulze, je pouvais en ajouter un que M. Paulze n’eût pas récusé : c’est une Ici Ire de la main de M. l’a ni /.e lui-même, écrite à l’un des préposés de la ferme pour les achats du tabac ; et celle lettre, je l’ai vue à Bordeaux, el j’y ai lu en substance : Ne payez pas les tabacs plus de quatre-vingts livres, parce que j’en attends quatre mille bov.eau.ts d’Angleterre, venantde 2V< w-Yorh avec h premier convoi, et qui les Anglais m’en font offrir ou espérer) dix mille boucauts d’ici à un an, à meilleur prix que les Français ne les peuvent donner. D’un pareil fait à la possibilité du contrat, mois savez, monsieur, si la conséquence est bonne ou vicieuse.

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neurrence anglaise, ils doivent rester chez eux, ne plus aller chercher à grands frais en Amérique du tabac qu’on ne peut vendre en France au seul acheteur, qui s’en pourvoit ailleurs : alors le système politique, absolument fondé sur l’agrandissement et la prospérité du commerce, est détruit. Si le marché n’existe pas, l’espoir et le but de son annonce étant d’alarmer le commerçant pour le forcer, dans sa détresse, à baisser ses prix, à perdre gros sur une denrée qui lui coûte aussi cher, il en résultera le même découragement, le même abandon du commerce, et la destruction aussi certaine du système politique.

Or est-il raisonnable qu’une compagnie puissante, et qui de temps immémorial a le bonheur de décimer en paix au sein de l’État, sur tous les trésors qu’on y amène, écrase et sacrifie à l’intérêt d’un moment les utiles citoyens qui vont chercher au loin ces trésors avec des périls sans nombre ? Est-il juste que ce fermier, qui, sans aucun danger, remet au roi d’une main portion de ce qu’il exige de l’autre, avec des bénéfices immenses, accroisse encore ses gains aux dépens du négociant, qui seul est chargé de rendre à ses périls la vigueur à ce corps d’où le fisc a toujours pompé la substance de ses richesses ? Laissons donc de côté, monsieur, les ruses mercantile ou fiscale, pour traiter simplement la plus importante question qu’on puisse agiter devant les ministres.

Vous avez bien voulu, dans votre lettre, entrer en discussion, et me dire que si les fermiers du roi ont le patriotisme de faire des sacrifices à l’État sur le tabac, le commerce à son tour peut bien se contenter d’un bénéfice de vingt-cinq pour cent sur ses spéculations d’Amérique.

Que parlez-vous, monsieur, de bénéfice et de vingt-cinq pour cent ? Eh ! que vous êtes loin de la question ! L’objet de la justice que je demande à la ferme au nom du commerce n’est pas d’obtenir plus de gain sur les tabacs qu’il importe, mais de ne pas supporter des pertes énormes sur les capitaux qu’il exporte.

Avant que d’agiter la question des sacrifices mutuels, j’ai voulu m’instruire à fond de tout ce qui pouvait me mettre en état de la traiter avec fruit. Ce qui regardait le commerce ne m’embarrassait déjà plus. J’ai eu depuis quatre ans de trop grands motifs de l’étudier, pour me tromper aujourd’hui sur son état en plaidant sa cause. Mais n’ayant pas eu le même intérêt à défricher les sentiers épineux de la ferme générale, il m’a fallu beaucoup travailler, monsieur, depuis votre lettre, pour parvenir à connaître à fond les vraies dépenses des fermiers du roi pour le tabac, les frais d’achat, de transport, de fabrication, de régie, de manutention, de surveillance, etc., que cette denrée exige.

J’ai dû savoir quelle était, avant la guerre, la différence du prix d’achat entre les tabacs étrangers et ceux du cru du royaume hors la ferme ; ce qui résultait pour les uns et les autres d’un impôt de trente sous par livre assis (aux termes de l’édit de 1749) sur les tabacs étrangers seulement, puis étendu bientôt par convenance tacite sur la totalité de la vente au public, sous prétexte qu’il n’y avait plus de tabacs intérieurs, quoiqu’on eût eu grand soin d’en augmenter la culture.

J’ai dû m’instruire à quoi s’élevaient la consommation totale de cette denrée en France, le prix du bail au roi, celui de la vente au public ; le produit net des tabacs du Brésil ; celui des taxes sur les tabacs et sons d’Espagne, et de la différence de leur poids ; celui du double emploi sur les ficelages (aux termes de l’arrêt du conseil de 1730) ; celui du fort-denier abandonné aux débitants ; ce qu’il sortait de tout cela en pertes ou bénéfices pour la ferme avant l’augmentation du prix du tabac continental, causée par la guerre ; enfin la comparaison des anciens bénéfices avec le gain actuel, en faisant entrer dans celui-ci la diminution des contrebandes, occasionnée par la rareté de la denrée ; les bénéfices des nouveaux marchés des côtes de feuille qu’on brûlait, et qu’on ne brûle plus ; la livraison du tabac aux distributeurs faite en poudre, au lieu de la faire en carottes ; les différences données par l’analyse chimique de ces tabacs altérés, avec les excellents tabacs du Maryland et de Virginie, que nous vous proposons ; les plaintes qui s’en élèvent de toutes parts dans le royaume, etc., etc., etc.

En vain dirait-on que, la ferme ayant un marché fait avec le roi, nul ne peut y porter atteinte aussi longtemps qu’il subsiste. Ce n’est point à ce marché que je réponds ; c’est à votre lettre, monsieur, où vous voulez bien me dire que tout le poids du sacrifice de l’encouragement ne doit pas tomber sur le fermier acheteur, et que si le patriotisme veut qu’il paye plus cher, il n’exige pas que le négociant vendeur fasse des bénéfices trop considérables.

D’après votre lettre et mes travaux, monsieur, tenant comme vous pour principe certain que celui des deux qui gagne le plus entre le négociant et le fermier doit en effet offrir un sacrifice honorable à son pays, je me crois en état d’éclaircir la question au gré des connaisseurs.

Nous n’épuiserons point les lieux communs de ces reproches éternels qui, toujours trop généralisés, ne portent sur aucun objet fixe, et sont facilement éludés par les défenseurs de chaque ordre. Réduisant la question à des faits très-exacts, nous prendrons, si vous voulez, pour exemple des gains excessifs du commerce l’expédition du Fier-Rodrigue, dont la cargaison a été vendue à quatre cents pour cent de bénéfice en Virginie ; ou celle de la Pallas, qui a été vendue en North-Caroline de huit à neuf pour un, mais dont les tabacs en retour ont été achetés à un prix beaucoup plus fort que ceux du Fier-Rodrigue : et pour le plus haut terme des pertes du fermier nous choisirons le bail courant de David, et le temps actuel de la guerre : c’est traiter la ferme assez favorablement. Mais, au tableau que vous m’avez fait des prétendus gains du commerce, j’aperçois d’avance que vous êtes moins instruit de nos affaires que nous ne voyons clair dans les vôtres, et que vous connaissez bien moins nos pertes que nous ne pouvons prouver vos bénéfices.

Je n’approuve pas plus que vous les petites ruses par lesquelles certains vendeurs américains vous ont frustré des tabacs que vous leur avez payés d’avance.

Mais comme aucun Français, que je sache, n’a obtenu de vous cette faveur, aucun aussi ne doit partager le reproche de ces tours de gibecière, ni d’avoir abusé de vos avances : or c’est des Français seulement que je parle, et pour les Français que je plaiderai.

Je vous demande encore pardon, monsieur, si je ne pense pas comme vous que ce soit le haut prix des denrées d’Europe qui ait fait monter excessivement celles d’Amérique. Selon moi, l’abondance ou la rareté met seule en tout pays de la différence dans le prix des denrées : or l’excessive rareté des envois d’Europe en Virginie n’y a pas rendu le tabac moins commun, au contraire. Ce n’est donc point le prix des marchandises européennes qui a fait monter le tabac à plus de cent livres le quintal : avouons, monsieur, que c’est le discrédit où est tombé le papier-monnaie, seul représentatif des denrées au continent, et l’intermédiaire de tous les marchés de ce pays-là.

Si ce papier-monnaie éprouve un tel discrédit d’opinion, s’il est tellement déprécié par sa vicieuse abondance, que l’on redoute d’en acquérir ou d’en conserver, alors il en faut beaucoup pour représenter peu de denrées ; elles paraissent vendues plus cher, non qu’elles soient montées de prix, mais parce que le signe de la vente ou la matière du payement a baissé de valeur.

Voilà, monsieur, ce qui est arrivé dans le continent, où l’on doit regarder aujourd’hui le papier comme un signe idéal, variable et trompeur ; et s’en tenir uniquement, pour compter avec soi-même, à ce que produisent en Europe les denrées d’Amérique apportées en retour d’une cargaison d’Europe, en y comprenant les frais d’armement, mises hors, assurances, voyages, relâches, désarmements, frais de vente, etc. C’est le seul moyen de connaître le résultat net d’une n Ile opération : tout autre compte est chimérique, un rêve de gens abusés, à qui le réveil est toujours funeste.

Or, à cette manière exacte et sévère de régler les comptes de retour, il s’en faut beaucoup, monsieur, que les négociants français aient du bénéfice, aux prix même où ils vous abandonnent leurs tabacs en France : et cela est si certain, que les propriétaires du tabac arrivé par 'la Pallas, quoiqu’ils aient vendu en Amérique à près de dix pour un, vous ont offert de vous remettre toute leur cargaison de retour pour rien, si vous vouliez les rembourser des frais de celle qu’ils ont portée d’Europe. Il n’y a peut-être pas un négociant français qui n’en fît autant. Si vous ne l’avez pas accepté, c’est que vous savez aussi bien qu’eux qu’ils sont loin de bénéficier sur les retours. On peut espérer des temps moins orageux, mais c’est de celui-ci qu’il s’agit. Dans ces premiers moments d’une alliance aussi disputée, où la guerre et le commerce doivent réunir leurs plus grands efforts, et semer laborieusement pour recueillir en des temps plus heureux, il faut le dire hautement, et mon devoir est de le répéter : tous les capitaux sont tellement compromis dans les spéculations du continent, et le dégoût devient si général en tous nos ports, que personne ne doit plus, ne peut plus, n’ira plus chercher à sa perte du tabac en Amérique, s’il faut encore le tenir en France à la disposition arbitraire et ruineuse du fermier, seul acheteur, seul vendeur, et seul maître, en cette partie.

Alors, par une contradiction exclusivement propre à ce royaume, on pourra voir la sage administration soutenir au loin une guerre dispendieuse, encourager ses armateurs à chercher les ports d’Amérique, employer tous les moyens possibles pour augmenter l’émulation et la prospérité de son commerce ; et dans le même temps, le monopole et la gêne s’établir, arrêter, garrotter les négociants français au retour, et s’armer intérieurement contre la faveur et la liberté que le gouvernement leur avait promises.

C'est ainsi que du tabac arrivé d’Amérique à Bordeaux, n’osant en sortir par mer pour aller à Gênes et Livourne, à cause de l’extrême danger des corsaires, ne peut obtenir aujourd’hui de la ferme une permission de traverser le royaume par le canal de Languedoc pour se rendre à Marseille et passer en Italie, sous prétexte du très-petit danger des versements intérieurs, qu’il lui est si aisé d’empêcher ; mai — en rit’, t pour forcer le propriétaire d’abandonner son tabac à perte aux fermiers du roi. par l’impossibilité reconnue de l’exportation.

C’est ainsi que dans tous les ports de France on a soin de prescrire aux possesseurs de tabac qu’ils aient à prévenir la ferme des offres que les étrangers leur en feront, sous prétexte qu’elle a le droit de préférence e ces mêmes prix ; mais en effet r i étranger de faire aucun

1 certain qu’ils établiraient un prix pour la ferme, et nullement pour eux.

C’est ainsi qu’en tous ces mêmes ports les permissions de sortie se font tellement attendre et sont chargées de tant d’obstacles, que toujours les instants favorables se perdent ; et qu’il faut en venir à céder le tabac au fermier au prix qu’il en veut donner, faute d’avoir pu l’exporter à temps avec avantage.

C’est ainsi qu’au Havre les fermiers ont ordonné le dépôt dans leurs magasins de tabacs arrivant d’Amérique, et que, voyant enfin qu’on ne voulait pas les céder à leur offre, ils ont signifié à l’armateur de les sortir sous quinze jours, sous prétexte qu’ils avaient besoin de leurs magasins ; mais en effet pour forcer le possesseur à les livrer à leur prix, par les difficultés, la gêne et le coût d’un pareil déplacement.

Surtout on ne peut lire tranquillement les objections de la ferme contre le transport du tabac demandé par MM. Baignoux et compagnie, de Bordeaux pour Marseille, par le canal ; et j’en suis d’autant plus affecté, que ces objections ont arraché contre le commerce un refus net à M. le directeur général des finances, qui avait consulté les fermiers du roi.

Je les ai sous les yeux, monsieur, vos objections. Comment une ordonnance faite il y a cent ans, et couverte cent fois ; comment un dispositif établi sur un commerce tranquille en temps de paix, en 1681, peuvent-ils être cités en 1779, et servir de réponse à des facilités demandées quand la mer est couverte de corsaires en pleine guerre, et lorsque les vaisseaux neutres n’offrent eux-mêmes aucune sûreté pour les transports ; quand enfin le tabac encombrés dans les magasins de Nantes et de Bordeaux n’en peuvent sortir par aucune voie extérieure ? N’est-il pas clair que le fermier n’obstrue ainsi tous les débouchés internes que pour forcer le négociant de lui livrer le tabac à bas prix, par l’impossibilité de le porter ailleurs ?

Et la Ferme générale ose avancer, dans son mémoire à M. Necker, que le transport de Bordeaux à Marseille par le canal de Languedoc n’est d’aucun avantage au commerce, quand toutes les autres voies sont fermées ! Est-il rien de plus insidieux, de plus dérisoire, que d’invoquer le prétendu système de la balance générale de l’avantage de chacun des ports de la France, à l’instant où la guerre et ses effets accumulent vicieusement les tabacs dans les ports de l’Océan, sans qu’ils en puissent sortir, et où ceux de la Méditerranée, qui, par leur position, en sont absolument privés, n’en peuvent envoyer aucun en Italie ? N’est-ce pas ajouter l’ironie à la ruine, que d’accabler d’empêchements réels le port surchargé de tabacs, sous le prétexte vain de favoriser celui qui n’en a point, et ne peut s’en procurer en ce moment ? Et n’est-ce pas surtout se jouer de la confiance que le directeur général des finances montre à la ferme en la consultant, que d’abuser d’une déclaration du roi du siècle passé, faite sur un commerce paisible et en vigueur ; de la rapporter à ces temps difficiles, aux commencements d’un commerce ruineux, d’une guerre écrasante ; et d’étouffer ainsi dans sa naissance l’émulation des négociants français, que le gouvernement a tant d’intérêt et de désir d’augmenter ?

Qui ne connaîtrait pas les précautions multipliées du code fermier contre la fraude, et l’armée de commis que la ferme soudoie, pourrait croire en effet qu’il est difficile à cette compagnie d’empêcher des versements dans les passages intérieurs d’un port à l’autre. Mais, je l’avoue avec douleur, à la lecture du mémoire envoyé à M. Necker par la ferme générale, sur la demande des sieurs Baignoux de Bordeaux, pour le transport des tabacs par le canal ; à ces insinuations d’un contrat avec l’ennemi, semées sourdement dans un lieu, désavouées dans un autre ; à ce plan constamment suivi de détruire le tabac en France et d’en aller acheter en Amérique, quand notre sol en pourrait fournir abondamment, puis de préférer le tabac d’Europe à l’instant où l’intérêt de l’État commence à exiger faveur pour celui d’Amérique : ; à toutes les ruses que je vois employer dans nos ports pour décourager le commerce et nuire à la vente, au transport de ces tabacs, seul retour qu’on puisse apporter du continent ; à l’examen de cette foule d’avantages secrets si savamment combinés par la ferme, et qu’elle a su tirer des édits ou déclarations de 1681, de 1721, de 1730, de 1749, etc., dans la seule partie du tabac ; en les rapprochant surtout de ses procédés actuels avec les négociants, il est démontré pour moi qu’un bail de six ans est le plus dévorant ennemi d’un règne de cent ans dans ce royaume, et qu’à moins d’un nouvel ordre ou dans la ferme, ou dans les spéculations d’outre-mer, la France, après avoir fait une guerre ruineuse, recueillera nul fruit de son système actuel, perdra l’Amérique, que son commerce pouvait seul conquérir, et verra l’Angleterre, son éternelle ennemie, se relever bientôt de ses pertes, et reprendre sur nous tous ses avantages, par cela seul que l’intérêt de la ferme générale en France est toujours contraire à celui de l’État.

Il est temps de me résumer.

J’ai donc l’honneur, monsieur ou messieurs (car je désire que ma lettre soit lue au comité de la ferme générale), j’ai donc l’honneur de vous réitérer ma demande au nom de tous les armateurs, ou de nous traiter honorablement sur le prix des tabacs, et fraternellement sur les facilités du transport, que l’intérêt de l’État et le nôtre exigent, ou de soumettre au jugement des sages qui gouvernent l’État nos différentes assertions appuyées de preuves ; moi sur les gains et procédés de la ferme, et vous sur les gains et prétentions du commerce.

Ceci n’étant point une querelle de particuliers seulement individuelle, mais une question devenue nationale, et d’une importance extrême, à cause des suites, j’ai cru devoir travailler sans relâche à composer un mémoire instructif en forme de requête, que je me propose de présenter au roi sur cette matière intéressante, au nom du commerce, et dont cette lettre sera l’introduction.

Et j’ai l’honneur de vous en prévenir, afin que, si nulle voie de conciliation ne peut ramener la ferme générale à tendre une main équitable au commerce de France, écrasé par cette guerre, et prêt à succomber entre les Anglais et les fermiers, vous soyez instruit qu’un négociant français, qu’un citoyen s’est chargé du triste emploi de montrer au gouvernement, à la nation, à sa patrie enfin, d’où vient et à qui l’on doit imputer tout le mal qui va résulter de cet étrange ordre de choses. Et puisse encore, après mes preuves données, ma prédiction n’avoir aucun effet ! C’est le vœu le plus ardent de celui qui a l’honneur d’être, avec une grande considération,

Monsieur, votre, etc.

P. S. Depuis ma lettre écrite, j’apprends qu’un navire à moi, le Ferragus, a été pris et conduit à Glascow ; qu’une frégate aussi à moi, de vingt-deux canons, le Duc du Châtelet, a sauté malheureusement à sa sortie de Nantes ; enfin j’apprends que le Lyon, venant de Virginie, et sur lequel je crois avoir à fret trois cents boucauts de tabacs, a été pris et conduit à New-York. Je laisse à part les réflexions comparatives des gains du fermier du commerçant que tout ceci suggère. Mais tant de pertes connues, et dont chaque armateur citerait à peu près les pareilles, pouvant donner à ma lettre un ton d’humeur personnelle qui lui ôterait de sa force, je me crois obligé de vous assurer, monsieur, qu’en aucune affaire qui me fût propre je n’aurais mis la fermeté dont cette lettre est remplie. Mais je parle an nom du commerce, qui souffre, et à qui ses perles accumulées rendent le système ci les procédés de la ferme encore plus in support a files, (.’.’esl pour lui. non pour moi, que j’écris, que je veille, que je voyage, que j’étudie, que je travaille enfin depuis quatre ans, bien assuré que la franco ayant en elle tous les autres genres de supériorité, celle du commerce maritime, que la fortune lui offrait aujourd liui de si bonne grâce, allait achever de lui donner sur tous les intérêts du momie une prépondérance unis ■ ; •selle, si nul obstacle intérieur n’avait enchaîné l’essor de ses armateurs.

Le prix des tabacs en Hollande est coté, du l « r janvier, de cent vingt à cent trente livres, il y a bien loin de là à quatre-vingts livres, et quinze livres pour cent de tare. C’est le prix mitoyen que le commerce demande, cent livres. LETTRE XVIII.

AU MINISTRE DE LA MARINE.

Ce IJ février 1779.

Monsieur de Sartines est supplié de vouloir bien donner de ordi e pour que l’on cherche parmi les prisonniers anglais un nommé Nehemiah Hollond, qui a été pris sur le Saint-Pt U r ou Samt-Pù m el d’accorder sa liberté à Beaumarchais, qui désire de tout cœur acquitter l’engagement pris par M. Mulliers, officier de la brigade irlandaise, envers mi capitaine corsaire anglais qui non-seulement l’a remis en liberté sur un navire neutre, après l’avoir pris dans son passage, | M continent en Europe, mais lui a généreusement offert sa bourse, en lui demandant pour toute reconnaissance de lâcher d’obtenir l’élargissement de son ami Nehemiah Hollond, prisonnier en france.

Dans l’horrible métier de la guerre, il semble qu’on ne peut trop encourager tout ce qui tient à la générosité, et s’écarte un peu de la férocité anglaise.

Le trait du capitaine anglais et la récompense qu’y attachera le ministre français seront tous deux consignés dans le Courrier de l'Europe.

LETTRE XIX.

À M. SW.

Ce 11 avril 1779.

Puisque vous me faites l’honneur, mon cher Sw…, de me consulter sur le grand objet qui vous attire en France, je dois à l’estime que je fais de vous de penser tout haut avec vous sur cette affaire : écoutez-moi donc.

Laissez là, mon ami, toute espèce d’intrigues et de dépenses qui ne vous mèneraient à rien et pourraient vous nuire, et retenez bien ce que je vous communique.

L’Angleterre, accablée sous le poids de la faute qu’elle a faite en s’aliénant l’Amérique, doit extrêmement redouter d’aggraver son mal, en continuant une guerre avec la France, qui ne lui rendra point l’Amérique, et qui, par la réunion prochaine des forces de la maison de Bourbon, et la tournure que prennent les choses en Hollande, peut la jeter dans des embarras dont rien ne pourrait plus la tirer.

La France, absolument sans ambition sur l’accroissement de sa puissance, n’a aucun intérêt à faire la guerre. Le seul qu’elle eût d’abord à la querelle entre l’Angleterre et l’Amérique était de voir son ennemie tellement occupée par le soulèvement de ses colonies, qu’elle n’eût rien à redouter de cette rivale, toujours injuste envers nous, comme on sait, quand elle peut l’être impunément.

L’Angleterre n’a pas même le droit de nous reprocher notre traité avec l’Amérique, quoiqu’il soit l’unique prétexte de ses hostilités :

1o Parce que ce traité n’a été conclu qu’à l’instant même où l’Angleterre en allait proposer un semblable à l’Amérique, et nous exposer au ressentiment de cette république, qui depuis trois ans ne cessait de solliciter notre alliance : forcés de traiter avec les Anglais, dont les Américains avaient tant à se plaindre, notre refus obstiné les aurait enfin réunis avec l’Angleterre pour tomber sur nous, et nous punir, s’ils avaient pu, d’avoir refusé leur alliance ;

2o Parce que ce traité, le plus modéré de tous, n’est pas exclusif, et n’empêche pas même que l’Angleterre n’en fasse un pareil avec les Américains en faveur de son commerce, le jour qu’elle reconnaîtra les treize États-Unis pour une puissance indépendante.

Voilà, si je ne me trompe, le véritable état des choses. Maintenant vous désirez savoir à quel prix vous pouvez espérer la paix : voici ce que j’en pense ; et, sans être dans le secret de l’administration, j’en connais assez le bon esprit pour croire ne pas me tromper dans mes conjectures :

Si l’Angleterre exige, pour base de la paix, que la France abandonne les intérêts de l’Amérique, je ne connais aucun avantage qui pût balancer dans tous les esprits, en commençant par notre jeune roi, l’horreur d’une pareille lâcheté.

Mais si l’Angleterre, désirant sincèrement la paix, met à part cette condition à jamais inacceptable, je ne crois pas qu’elle rencontre beaucoup d’obstacles sur les autres conditions : car ce n’est ni par ambition, ni par amour de la guerre ou des conquêtes, que nous guerroyons, mais par le juste ressentiment des procédés affreux des Anglais à notre égard.

En deux mots, le traité avec l’Amérique, qui ne portait d’abord que sur un intérêt de convenance, est devenu pour nous une affaire d’honneur au premier chef : respectez ce traité, vous nous trouverez beaucoup plus accommodants que vous n’osez l’espérer.

Que si vous croyez que vos offres puissent recevoir des modifications, n’oubliez pas que l’Espagne s’est rendue en quelque façon médiatrice entre nous ; qu’en cette qualité elle a droit aux égards que sa bonne volonté mérite, et que c’est peut-être la seule voie décente aujourd’hui par laquelle on doive nous faire des ouvertures de paix.

Votre mission, mon cher ami, me paraît donc ou tout à fait impossible, ou d’une extrême facilité : impossible, si les droits des Américains ne sont pas à couvert ; très-facile, si le ministère peut trouver un milieu pour sauver l’honneur de la couronne d’Angleterre, en laissant à l’Amérique la liberté qu’elle a si bien gagnée ; Et surtout si elle nous fait passer des propositions honorables par la cour de Madrid, dont les procédés nous engagent à ne rien écouter ni recevoir que par son canal.

Je crois franchement, mon bon ami, que tout le succès, que toute la politique de votre affaire est renfermée dans cette courte instruction, que je vous consacre de bon cœur,

° Parce que je la crois juste,

■_’" Parce que l’opinion d’un particulier comm moi m— tire pas à conséquence.

Parlez avec cela, pour qu’on ne vous accuse pas de taire iia des choses que je sais aussi éloignées de vos principes que contraires au bien même que vous voulez procurer aux deux puissances. LETTRE XX.

M. LE COMTE DE VERGENNES.

MONSIEUR LE COMTE,

Personne ne sait mieux que vous combien la méchanceté est ingénieuse pour nuire. Je ne vous écris pas pour vous demander justice d’une horreur qu’on me fait, parce que cela est impossible ; mais pour me garantir du mal que celle horreur me ferait, si elle allait jusqu’au roi sans que Sa Majesté lui prévenue, ainsi que M. le comte de Maurepas et vous-même.

À mon arrivée de Bordeaux, j’ai trouvé deux lettres chez moi : elles sont sans signatures ; mais le motif qui les a fait écrire m’ayant paru louable, sans autre examen j’ai repondu sur-le-champ, selon que mon esprit et mon cœur étaient affectés, comme je fais toujours. Un article sur les prisonniers français, que j’ai mis dans le Courrier de l'Europe avant mon départ de Paris, était le premier texte sur lequel l’anonyme avait exercé sa plume : il paraissait indigné contre led Anglais ; il énumérait ensuite nos désavantages, et semblait attendre mon avis pour fixer le sien.

Tout rempli que j’étais des cris odieux que j’ai entendu faire partout, et contre notre marine et contre les ministres, je broche une réponse rapide, et je l’envoie à l’adresse indiquée. Pardonnez, monsieur le comte, et que le roi me pardonne s’il désapprouve ma chaleur et ma vraie lettre, dont je vous adresse une copie littérale, en vous envoyant l’original de celle qui y a donné lieu. Il court aujourd’hui une lettre de moi défigurée, dénaturée, et pleine de libertés cyniques.

Je vois bien qu’on m’a tendu un piége ; je vois qu’on veut encore une fois me nuire en faisant parvenir au roi cette prétendue lettre, comme on l’a déjà fait une fois sur de prétendus propos tenus, disait-on, à ma table.

Le profond mépris que j’ai pour les méchants ne doit pas m’empêcher de me prémunir contre eux. J’ose donc vous supplier de mettre sous les yeux de M. le comte de Maurepas et du roi ma véritable lettre, dont heureusement j’ai gardé minute. Je la certifie véritable, et je défie les méchants d’oser en montrer une différente, armée de ma signature.

Je n’ajoute pas un mot : je connais votre équité, votre bonté. Les clameurs indiscrètes m’indignent ; et je deviens doublement Français, quand je trouve des gens qui affectent de ne pas l’être. Voilà ce qui me fait parler quelquefois fortement, et ce qui m'a fait répondre à un anonyme qui me semblait honnête.

S'il vous est possible, monsieur le comte, de m’accorder une demi-heure cette semaine, je désire mettre sous vos yeux des objets importants, et relatifs aux Américains. Je recevrai votre ordre, à cet égard, avec la reconnaissance respectueuse et la foule de sentiments qui m’attachent à vous.

Je suis, monsieur le comte, votre, etc.

LETTRE XXI.

VÉRITABLE T

l-juiu 1779.

J’ai trouvé, monsieur, à mon arrivée de Bordeaux et Rochefort, les deux lettres dont vous m’avez honoré, l’une de Metz et l’autre de Paris. Votre patriotisme mérite beaucoup d’éloges, mais il vous fait peindre avec trop de frayeur la situation de nos armes.

lais, monsieur, n’ont aucun avantage militaire sur nous : ils ont pillé notr à peu près comme les voleurs attaquent ! grands chemins, en attendant la maré- ■ haussi e : peul être eût-il fallu qu’elle arrivai plus tôt. Mais la plus grande partie de nos navires étaient assurés à Londres, et nous avons sur eux quatre mille prisonniers de plus qu’ils n’eu ont à nous.

Notre escadre d’Estaing estdansleplusbelctatet ne manque de rien, pendanl que Byron, ayant fait la faute d’établir de terre sur le de l’Amérique, j périt visiblem ml tous les jours, sans oser rien tenter, avec d supérieures aux nôtres.

La prise de Pondichérj n’est pas non plus un avantage donl 1rs Anglais puissi nt s.’ glorifier. Depuis un an une frégate frai 1 : 1 : .)ii partie a :c ordre de donner à M. de Bellecom d’évacuer la place au premier mouvement des Anglais, et de se retirer à l’île de France, où le gouvernement avait depuis longtemps résolu de rassembler ton 1 3, un peu trop dispersées dans l’Inde. La frégate n’est arrivée qu’après de ! imbe, qui ne l’eût

pas faite inutilement, n’étant pas assez forl pour tenir, s il eût reçu plus tôt des 01 dres de retraite ; ce qui n’ôte rien au mérite de M. de Bellecombe.

U liant aux mauvais traitements que les Anglais prodiguent à nos prisonniers, rien ne pouvant les excuser de c< tte 1 xécrable cruauté, j’ai cru devoir la publier en punition de leur crime : c’est tout ce qu un particulier pouvait faire, en atlcndanl que le gouvernement s’en rc sentit lu : ri c’est ce qu’on doit attendre de sa sagesse. que la

France n’a jamais été dans une position plus avan-


pas donné la paix a l’Allema -Pi ’ ia Russie l à la Turquie .’ □ isolé l’An toute 1 spèce d’alliés en Ëurope ?

et ne tient-elle pas cette puis 

dans son pays même, par les mouvements .j le

' Notre alliance avec

n’a-t-elle pas consolidé «’"lie indépendance ; qui enlevé tout le continent du Nord à la couronne anglaise ? Et notre cabinel politique, le plus habile et le premier de l’Europe, n’a-t-il pas acquis uni- influence universelle sur les actions de toutes les puissances militantes.’ 1e ai me,’ esl prèle a tonner ; la Hollande, résolue à défendre et maintenir son comi sa liberté maritimes ; la Suéde, le Danemark et la Ru sie ntreut dans ce plan honorable : que restet-il à l’Angli terre.’ l u isolement funeste, un épuisement total d’hommes et d’argent, d - déchirements intestins , la perle de l’Amériqu [ieidieiTilaude.il est vrai qu’en revanche de la Dominique elle nous a pris le rocher infect de Sainte-Lucie ; mais, eu feignant de menacer nos possessions du golfe, ne voyez-vous pas que les Anglais tâchent de masquer la frayeur qu’ils ont pour les leurs .’

Voilà l’i tat respectif de leurs avantages et des Qotl . I lin <iui 11 1 —.-lit pas l’extrême SU] de’ notre position lit mal dans le grand livre des événements du siècle.

Laissons de côté les prétendues fautes de M. d’Estaing et les cris des envieux ; et ne jugeons pas légèrement un homme assez grand pour dédaigner l’outrage, en faisant imprimer tout ce qu’on lui adresse d’injures anonymes : voyons uniquement le bon état de sa flotte après une si laborieuse campagne, sa vigilance infatigable, et le concert de louanges de tous les soldats et matelots ; voyons surtout l’acharnement de ses ennemis à le dénigrer : on ne s’enroue pas à dire autant de mal d’un homme dont il n’y aurait rien à penser ; une pitié méprisante est ce qu’on accorde aux gens médiocres, et la colère des rivaux d’un brave ii nie est un hommage peut-être plus 11 a plus sûr que l’éloge de ses amis.

Je m'arrête court sur ce sujet, parce que mon opinion ne fait rien à la chose, et que j'ai beaucoup d’affaires qui demandent mon temps.

Si je me suis fait un plaisir de rassurer un honnête homme, qui me paraît très-bon Français c’est qu’emporté par ce torrent de critiques amers qui passent leur vie à diminuer nos avantages, pendant que nos ennemie ne perdent pas une occasion de boursoufler les leurs, il craint pour nous, et m’a demandé mon sentiment ; je me suis hâté de le lui dire en deux mots, en l’assurant de tous les sentiments que sa lettre inspire à

Son très-humble, etc.

LETTRE XXII

À M. DES ENTELLES, INTENDANT DES MENUS,

En lui envoyant un exemplaire du Barbier de Séville et des Deux Amis.

Paris, ce 2 août 1779.

Monsieur,

J’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré, en date du 29 juillet, par laquelle vous m’invitez, comme auteur dramatique, à concourir de mes faibles ouvrages à la formation de la bibliothèque des Menus-Plaisirs. J’ai l’honneur de vous envoyer un exemplaire des Deux Amis et un du Barbier de Séville, en attendant que la nouvelle édition qu’on fait d’Eugénie, mon troisième ouvrage, me permette de le joindre aux deux autres. Je ne doute pas que chaque auteur ne soit dans les mêmes dispositions, et c’est ce dont je m’assurerai plus positivement à la prochaine assemblée que je vais convoquer. Alors, monsieur, j’aurai l’honneur de vous communiquer le vœu géneral, en ma qualité de commissaire de la littérature. Il eût été bien à désirer que MM. les gentilshommes de la chambre, accueillant plus sérieusement les travaux que l’ordre des auteurs avait faits d’accord avec eux pour le nouveau règlement si nécessaire au théâtre, eussent daigné s’occuper, comme ils l’avaient promis, du plus noble objet de leur département. Vous savez, monsieur, si je les en ai invités, comment je les ai pressés, et comment, avec cet art de la cour qui fait tout éluder en promettant sans cesse, on a rendu depuis deux ans nos justes réclamations l’objet des moqueries de la comédie. Outré d’une pareille conduite, je viens de prier M. le maréchal de Duras de vouloir bien me rendre la parole que je lui donnai, il y a deux ans et demi, de me réunir à ses vues, qu’il appelait conciliatrices. Comme elles n’ont eu aucun succès, et que je suis sans espoir à cet égard, je vais reprendre la voie juridique, que j’avais abandonnée à sa prière.

Tant que la Comédie, monsieur, sera gouvernée sur les principes actuels, il est bien sûr qu’il n’y aura ni acteurs, ni auteurs ; et je me flatte de prouver avant peu, dans un ouvrage sérieux, que l’art du théâtre est prêt à retomber dans la barbarie en France, et qu’il est impossible que cela n’arrive point. MM. les gentilshommes de la chambre, ou sont trop grands seigneurs pour donner à ce premier des arts une attention dont ils ne le croient pas digne, ou s’ils s’en occupent, c’est pour l'envisager sous un point de vue absolument opposé à ses progrès, sous un point de vue destructeur de toute émulation ; c’est pour contribuer eux-mêmes à sa dégradation par leur négligence : d’où il résulte qu’au lieu d’êli nobles chefs de la littérature dramatique de l’Europe entière, comme ils le pourraient, ils sonl à peine aujourd’hui regardés ou comme lessultaus ind sérail ou comme les magisti foyer indocile, et le tribunal indo râbles tracasseries d’acteurs qu’ils i. même arranger. En vérité, cela fa ceux qui aiment véritablement le tin rer ; et moi, qui vois la

fermentation de plus près que personn relire, en me contentant di i^cat des pauvres à la suite rigoureuse de m teur, que je leur donne. Vous m’obligerez infiniment, m M. le maréchal

Duras à m’honorer d’un mot de ré] suis présenté plusieurs fois à sa porte : niais, depuis longtemps, il n’est plus chez lui ; commissaires des auteurs dramatiques. J’ai l’honneur d’être, avec tous les sen que votre lettre m’inspire,

sieur,

Votre très-humble, etc.

LETTRE XXIII.

À M. LE COMTE DE MAUREPAS.

Paris, ce 11 novembre 1779.

Monsieur le comte,

Si je n'ai pas encore assez de force pour sauter du lit et vous aller remercier, il n’y a pas non plus de faiblesse qui puisse m’empêcher de vous parler de ma reconnaissance.

On veut me voler trente-trois mille livres, et joignant l’intérêt d’un silence de vingt ans, on double la somme : cela fait soixante-six mille livres. On y ajoute pour douze mille livres de frais, et me voilà forcé de payer quatre-vingt mille livres à des gens qui, depuis vingt ans, m’en doivent quarante-six mille, et dont le seul titre est que je les ai laissés tranquilles par horreur des procès.

Vous avez entendu mon ami avec bonté. Je demande à consigner et à compter : je n’ai jamais eu que ce mot. On s’y refuse, en m’opposant des arrêts obtenus par défaut dans mes absences : et la forme, la forme, ce terrible patrimoine de la justice, sert de couverture à l’iniquité d’une demande atroce.

Consigner et compter, voilà ma requête ; payer comptant, si je dois, voilà quelle grâce je sollicite.

Vous m’avez promis vos bontés ; j’y compte : il n’y a jamais de détours en vos paroles. Vous faites le bien sans faste, et quand vous le pouvez : c’est ce que j’adore en vous.

Si mon pauvre prince de Conti vivait, comme je le ferais rougir de ses injustices à votre égard ! Craignez, mon ami, sur toutes choses, me disait-il, de vous attacher à M. de Maurepas. Comme la passion aveugle les hommes ! Il ne se doutait non plus de votre âme douce et gaie, que s’il ne vous eût jamais vu. Il m’a empêché pendant deux ans de me présenter devant vous. Et vous, monsieur le comte, quoique vous sussiez très-bien que j’étais un de ses plus chers affiliés, vous ne m’avez jamais montré que bonté, loyauté, douce protection et franche adjudance. Et moi, plus touché que je ne puis le dire, je regrette bien que cet obstiné, cet injuste ennemi n’existe plus : la grande confiance qu’il avait en mon caractère l’eût enfin converti, et le plus reconnaissant de tous vos serviteurs vous eût certainement ramené ce cœur, aveuglé sur votre compte.

Pardon, monsieur le comte : j’aime à parler de lui, parce qu’il m’avait voué un attachement paternel ; et j’aime à en parler devant vous, parce que, sans l’avoir mérité, je retrouve sans cesse en vos procédés pour moi tout ce qui lui avait enchaîné mes affections.

Je prends la liberté de joindre à cette lettre un court mémoire instructif sur la requête qui sera rapportée samedi par M. Amelot au conseil des dépêches.

Je viens d’envoyer à M. de Vergennes un travail faiblement composé, parce que je suis souffrant, mais au moins propre, par la vérité de tous les faits qu’il contient, à repousser victorieusement les insidieux reproches du cabinet de Saint-James sur nos prétendues perfidies.

Ma reconnaissance et mon respect pour vous sont deux sentiments aussi doux à mon cœur qu’ils sont inaltérables.

Votre, etc.

LETTRE XXIV.

AU MÊME.

I.o 21 mars 1780.

Monsieur le comte,

De quelque part que sorte une fausse imputation, il me semble qu’on ne peut trop tôt la détruire. M le maréchal de Duras, ce matin, m’a dit qu’on lui a dit que vous avez dit que je vous ai dit que c’est mal fait d’asseoir le parterre à la Comédie.

Si vous avez pu me suivre à travers ce tourbillon de paroles, et repêcher le fait noyé dans tous ces on dit, vous savez très-bien, monsieur le comte, que tout cela n’est qu’une grosse calomnie qui circule à Paris comme tant d’autres, et qu’on a fait arriver jusqu’à l’hôtel de Duras pour me faire une tracasserie. Loin d’oser ouvrir un avis contraire à l’idée la plus raisonnable, qui est d’asseoir le parterre au spectacle, je vous supplie de vous rappeler que cette demande est un des premiers articles du projet de règlement théâtral que j’ai eu l’honneur de vous soumettre cet été, au nom et comme commissaire de toute la littérature française.

Mais, pour qu’il ne reste aucun doute sur mes principes à cet égard, daignez encore, monsieur le comte, recevoir ma profession de foi sur ce point débattu devant vous.

Aucune autre nation que la française n’a la barbarie de supplicier les auditeurs d’un spectacle établi pour leur délassement, en les tenant debout, froissés, étouffés et serrés à disloquer les corps les plus robustes, on est assis en Italie, en Espagne, en Angleterre et partout. Les seuls gens à Paris qui aient à se louer de notre pénible façon d’exister au spectacle sont les cabaleurs et les filous, qui, n’étant là que pour faire le mal ou prendre le bien d’autrui, rempliraient bien plus difficilement ces deux objets dans un parquet assis, qu’au parterre incommode et indécent de Paris, tel qu’il existe aujourd’hui : ce qui est, selon moi, d’une grande considération.

Mais plus je sens l’utilité de cette sage et désirable réforme, plus je crains qu’en manquant de prendre une précaution essentielle, un essai légèrement combiné et précipitamment exécuté ne ruine, dans l’opinion publique, le désir et l’estime d’un plan aussi salutaire, avant qu’on en ait senti le bon effet.

Votre, etc.

LETTRE XXV.

À M. NECKER.

Paris, le 18 juillet 1780.

Monsieur,

Vous avez fait à mon égard un acte de justice, et vous l’avez fait avec grâce : ce qui m’a plus touché que la chose même. Je vous en remercie. Je puis vous devoir des remercîments plus importants sur l’indemnité que le roi a bien voulu me faire offrir pour les pertes énormes que m’a causées la campagne d’Estaing. Di quelques éclaircissements peuvent hâter l’effet de la justice du roi, parlez, monsieur ; mes affaires exigent que je supplie S. M. de m’accorder promptement un à-compte que j’ai refusé il y a un an, parce que je n’en avais pas besoin. Le retard inouï de mes vaisseaux, et peut-être leur perte entière, rend ma sollicitation plus pressante. Je suis, de tous les sujets du roi, le moins à charge de l’État ; je n’ai demandé ni fortune, ni honneurs, ni emploi, ni traitement, et je n’ai jamais désiré d’autre récompense de mes travaux que de n’être jugé sur rien sans être entendu : jusqu’à présent j’ai obtenu des ministres du roi ce premier des biens pour celui qui marche à travers une foule d’ennemis, et je me trouve heureux que leur justice m’ait toujours mis à portée de me défendre quand on m’a calomnié. Mais ce n’est point une grâce que je demande aujourd’hui, quoique je sois disposé à recevoir à ce titre la justice rigoureuse que le roi a reconnu qui m’était due. Quel qui— soit l’ei. ii de. finances du royau, l’acompte que je sollicite ne peut on diminuer l’aisance ni eu accroître la gène ; car de ce que mes vaisseaux ont fait à mes dépens, on en eût payé à leur place qui eussent coûté au roi plus que je ne lui demande.

Je vous porterai l’état de la mise hors de cette flotte aujourd’hui presque anéantie, et je prendrai tous 1rs tempéraments qui conviendront à S. M. si je le puis sans périr. Je vous remercie de nouveau des cent mille francs Nassau que vous m’avez remis avant l’époque ; et je suis, en attendant le rendez-vous, avec une reconnaissance aussi franche que respectueuse,

Monsieur, etc.

LETTRE XXVI.

À M. LE COMTE DE MAUREPAS.

Paris, le 21 juillet 1780.

Monsieur le comte,

En faisant monter la fortune de Marmontel à quinze mille livres de rentes, on vous en impose de plus de moitié : personne ne la connaît mieux que moi. L’état juste est entre les mains de M. le cardinal de Rohan ; et il y a tout mis, jusqu’à une rente viagère de cinq cent quarante livres sur M. le duc d’Orléans. Sa fortune ne se monte en tout qu’à six mille sept cents livres, dans lesquelles sont compris deux produits très-précaires : seize cents livres sur la Comédie italienne, qui vont se réduire à rien, parce que ses pièces sont usées ; et trois mille livres sur le Mercure, qui a déjà fait banqueroute il y a deux ans. D’ailleurs, quand sa fortune serait égale à celle de son concurrent, ses titres littéraires sont bien plus forts ; et quand ses titres seraient égaux à ceux de l’autre, sa médiocre fortune et son état de père méritent d’être mis en balance, et peut-être de l’emporter. Mais il y a ici une considération qui mérite plus encore de vous être offerte. Pour quelque demandeur que votre bienveillance se tourne, n’oubliez pas, je vous en conjure, que si messieurs les premiers gentilsbommes de la chambre se mettent à la tête de la sollicitation, et que si le brevet est remis à aucun d’eux pour le transmettre au plus heureux, de ce moment se regardant comme les protecteurs des académiciens, ils vont asservir l’Académie, comme ils ont asservi la Comédie. Alors tout deviendra bas, servile, rampant dans un corps qui ne peut conserver un peu de dignité que par sa dépendance immédiate du roi et des ministres. Faites que le favorisé reçoive la grâce du roi sans intermédiaire.

Personne ne sait mieux que vous qu’on se fait des droits de tout à la cour, et que la Comédie est trop mal administrée pour qu’on étende l’influence de ses chefs jusque sur l’Académie. La première partie de ma lettre est offerte à l’homme généreux ; la seconde au ministre éclairé, pour lequel je porte le plus vif sentiment jusqu’où le plus profond respect me permet de l’étendre.

LETTRE XXVII.

AU MÊME.

Paris, le 16 septembre 1780.

Monsieur le comte,

J’ai l’honneur de vous adresser le mémoire qui doit nous aider à sanctifier les caresses de deux tourtereaux qui courent le monde. Vous jugez si cela presse. Le dégoût suit souvent de si près cette espèce de bonheur, que je crains pour le divorce avant l’hymen, si l’hymen ne se hâte pas d’arriver avant le divorce.

J’ai eu hier la plus satisfaisante des conversations avec M. Le Noir, au sujet du spectacle français. Il vous certifiera demain qu’il est parfaitement de l’avis des génies sages qui croient qu’un second théâtre décent serait très-utile à la capitale. Il est bien loin de prendre aucun intérêt à la foule de tréteaux dont les boulevards se remplissent. On vous dira peut-être que je vais séduisant tout le monde, parce que le maréchal de Richelieu, qui s’y opposait, se trouve aujourd’hui de mon avis. Mais, monsieur le comte, ne faudrait-il pas renoncer à la raison, qui est toujours si froide et souvent si sévère, si elle ne servait pas quelquefois à faire adopter des idées et des plans utiles ? Je tâche d’avoir raison, et de bien simplifier mes idées en les offrant ; voilà tout mon secret. Il arrive que sur cent personnes j’en acquiers quatre ou cinq. Il n’y a pas là de quoi se vanter. Puissiez-vous être du petit nombre de ceux qui pensent comme nous ! Le théâtre français vous devra sa restauration entière.

Après vous avoir parlé comme auteur dramatique, permettez-moi de prendre ma casaque de porteur d’eau, pour vous demander une nouvelle grâce.

Je suis, ainsi que M. Le Noir, un des actionnaires de la pompe à feu de Perrier, qui doit donner tant d’eau à la ville, qui en a si peu ; plus cet établissement est utile, plus vous sentez qu’il est traversé.

M. Le Noir vous dira demain que le plus misérable incident peut retarder de plus d’un an le premier effet de cette salutaire machine ignée-aquatique.

La faveur dont nous avons besoin en ce moment serait que M. le garde des sceaux voulût bien écrire à M. le président de vacation de ne rien prononcer sur l’affaire des entrepreneurs de la machine à feu contre la commune de Chaillot, jusqu’à ce qu’il lui en ait parlé lui-même. Cela donnera le temps de remettre un mémoire à M. le garde des sceaux et à vous, monsieur le comte, qui, en vous instruisant de la contestation, excitera votre bienveillance en faveur d’un si utile établissement, qui ne coûte pas un sou à l’État.

Mon respectueux dévouement est inaltérable.

Le petit mot de M. le garde des sceaux, s’il l’accorde, doit parvenir au président de vacation avant mercredi matin ; M. Le Noir vous en expliquera toute l’importance.

Monsieur le comte,

Votre, etc.

LETTRE XXVIII.

À M. LE COMTE DE VERGENNES.

Bordeaux, le 6 octobre 1782.

Monsieur le comte,

Le désir de me rappeler à vos bontés cède souvent à mon respect pour vos grands travaux : le ministre chargé du fardeau de l’État sans doute a peu de temps à donner aux inutilités ; mais l’hommage d’un serviteur attaché peut quelquefois servir à lui montrer que son estime et sa bienveillance ne sont pas toujours semées en terre ingrate ; et, dans le pays où vous vivez, les meilleurs cœurs ont peut-être besoin de ce doux encouragement pour ne pas se dégoûter de faire du bien aux hommes.

Depuis trois mois que je parcours nos villes de commerce maritime, pour envoyer trois frégates à nos îles, et une en Virginie, j’ai vu mourir deux de mes bons amis, hommes de mérite, et qui vous aimaient et respectaient ainsi que moi : le marquis de Voyer, aux Ormes, et Clonard le père, à Rochefort. À mesure que le jeu de la vie s’avance, le tapis reste, il est vrai ; mais les joueurs changent, et ce n’est pas une des moindres afflictions de la vieillesse que d’être obligé de toujours achever la partie avec d’autres que ceux qui la commencèrent avec nous.

En parcourant cette province, j’y vois au moins avec joie combien on est heureux de la savoir sous la protection immédiate de M. le comte de Vergennes : c’est un nom que je n’entends prononcer nulle part sans respect, éloge et bénédiction ; et ce qui ne serait rien à Paris, où l’espérance ouvre et ferme toutes les bouches à la louange, est un garant certain de l’opinion publique au fond des provinces éloignées.

J’ai vu les Bayonnais touchés aux larmes de la bonté que vous avez d’améliorer leur sort, qui certes n'est pas heureux. Mais que peut la volonté même d'un ministre vertueux contre l’inquiète avidité de la ferme générale ? C’est ici surtout que se vérifie cette cruelle remarque échappée à votre patriotisme en ma présence : que le régne de six ans est le plus grand ennemi du régne de cent ans.

Oui, le bail des fermiers est le seul roi de France.

Dans l’affaire actuelle de la franchise de Bayonne, ils ont eu si grand soin de r ■- rrer el re treindre à un seul défilé le bien que vous pro ince, qu enfin la ■■■ ographic du fisc lli de la faveur en défaut. La franchise de Bayonne sera de nul effet, ou à peu de chose prés, pour le pays de labour.

irtie absolument en friche, surtoutesnos côtes maritimes, esl celle qui regarde nos matelots. Toul j est, toul s’y fail au rebours du bon sec 1 1 manière de s’en procurer, de les garder, de les payer, de les renvoyer, d’en recevoir du commerce et de lui en rendre, est un chef-d’œuvre d’ineptie : aussi tout va... Mais je m’an n ’ -I pas pour critiquer que j’écris à M. de Vergennes : c’esl pour lui parler seulement du bien qu’il fait, de celui qu’il peut faire, et surtout pour rappeler à votre souvenir le désin l’inviolable et très-respectueux attachement avec lequel je suis

Votre, etc.

LETTRE XXIX.

AU MÊME.

Bordeaux, le 19 novembre 1782.

Monsieur le comte,

Un moment de votre attention sur le détail qui suit ne sera pas toul à fait perdu. J’aime à marcher devant vous comme David allait devant le Seigneur, avec un esprit droit et un cœur pur. Je vous dois donc un compte exact et simpl qui s’est passé depuis dix jours à Bon M. le comte d’Estaing a cru faire sa cour à votre circonspection, en s’en remettant à M. de Castries du soin de vous communiquer son détar fais un devoir de vous adresser le mien pour vous seul, si vous le permettez.

Averti du passage de M. le comte d’Estaing par lui-même, j’ai couru de l’autre côtéde laDordogne à sa rencontre lui offrir mes faibles services, et le prévenir que, malgré mes efforts constai rendre les Bordelais moins bruyants dansl’enthousiasme qu’ils lui portent, sa modestie aurait beaucoup à souffrir de la manière éclatante dont ils entendaient l’exprimer. Son premier soi alors de s’arrêter à Cubzac, pour n’arrivi deaux qu’à nuit close ; et sa seconde précaution de ne point aller loger au gouvernement où ou l’attendait, et de venir s’enfermer dans ui vilaine chambre de l’auberge où j’en oci autre depuis trois mois. Son troisième soin a été de refuser toute espèce d’invitations el de fêtes dont on voulait l’accabler, et de se priver même d’aller au spectacle dans la plus belle salle du monde, pour échapper aux vaines acclamations dont il n’a que trop été poursuivi dans tontes les rues que sa voiture a parcourues. Il m’a fait l’honneur de me confier une partie de ses vues, et celui de me demander nui pour le succès de sa mission relative à la ville de Bordeaux. La seule annonce d’un nouvel établissement maritime aussi avantageux au commerce était sans doute un motif assez puissanf | citer l’émulation générale ; mais, sans I siasmequeje voyais pour M. le comte d’1 il n’y aurait eu, selon moi, nul succès à pri mais cet enthousiasme, bien que fragile, ; i assez bon instrument dans les mains de c iu.x qui savent en tirer parti.

Au lieu donc de le laisser s’user eu violons, petits pâtés, bouteilles de vin, pétards et girandoles allumées, comme on le prétendait, j’ai pensé que, profitaat de la première chaleur, on pourrait la diriger vers un objet plus utile à la chose publique ; et, passant subitement de cette idée à son exécution rapide, j’ai proposé, à tous les négociants que j’ai pu rassembler chez moi, d’ouvrir une souscription d’un million , [et d’offrir cette somme en crédits généreuxà M. le comte d’Estaing pour hâter le succès de sa grande réforme, en le laissant maître de régler avec le ministre du roi et le terme du remboursement.

J’ai libellé l’hommage qui précédait les signatures ; et pour que tous les gens aisés y pussent concourir sans se gêner, et que la souscription se remplit avec facilité, je n’ai osé signer moi-même que pour une somme de douze mille livres. Tous ceux que je tenais sous ma main ont suii cet exemple à peu près, et la souscription a commencé à trotter par la ville avec nossiguatures. Pendant ce temps M. le comte d’Estaing assemblait, non la chambre du commerce, mais le commerce entier ; car une fatalité barbare et théologique éloigne les plus fortes maisons et les négociants les plus éclairés de l’accès de la chambre : elle ne représente réellement à Bordeaux que quelques maisons catholiques ; et l’opération de M. le comte d’Estaing exigeait le concours d’un patriotisme universel. Il a donc très-bien senti la différence qu’il y avait entre parler à la pince du commerce (comme la lettre du roi le porte), et ne s’adresser qu’à la seule chambre du commerce, qui lui eûtsoufflé plusdes trois quartsde la bonne volonté générale, ainsi qu’on l’a vu lorsqu’il s’est agi de la souscription du don gratuit d’un simple vaisseau de ligne, lequel s’est réduit, par les tripotages de la chambre, à un impôt dont chaque négociant supporte le moins qu’il peut, et qui pèse uniquement sur les propriétaires et consommateurs.

M. le comte d’Estaing s’est donc appliqué à bien faire sentir aux négociants assemblés l’honneur que le commerce recevait de la lettre du roi, et l’avantage immense qu’il tirerait de la formation du nouveau corps maritime. Il a demandé six députés pour dresser aec lui les préliminaires de l’établissement d’un comité permanent, qui fût chargé de l’examen et de la présentation de tous les capitaines qui s’offriraient pour entrer dans le nouveau corps.

A ce premier travail il a fallu débattre longtemps la question de former le comité d’autant de membres étrangers à la chambre du commerce que l’on en tirerait de son sein. Messieurs de la chambre voulaient être seuls nommés, ou ne pas être du comité, ou qu’on en fit deux séparés : c’était ramener la division, les questions oiseuses et théologiques, ou bien prononcer l’exclusion des deux tiers du commerce : bref, c’était ne rien faire. M. h" comte d’Estaing a forcé les répugnances, en nommant lui-même trois négociants protestants, en exigeant leur réunion absolue ;m comité à trois membres de la chambre : Ion- le- six ont choisi un septième pour les départager en i as de fmisitt d avii Ce n’a pas et sani pa n _equece point si important au bien du commerce a été enlevé.

La forme de l’examen, la teneur du certificat, les avantages offerts aux nouveaux officiers, l’uniforme même, ont été réglés sur-le-champ. Les sept commissaires ont tous signé conjointement avec M. le comte d’Estaing ; et, pressé qu’il était de partir, il n’en a pas moins emporté avec lui l’état de la souscription d’un crédit ouvert seulement depuis douze heures, et qui montait déjà à cent mille écus. On y a joint l’état d’une autre souscription gratuite en faveui des matelots dont M. d’Estaing sera content, laquelle a été tuée, par un autre petit moyeu de persuasion, aux fêtes que le commerce voulaitdonnerà rai. A >on départ, cette seconde souscription montait à plus de soixante mille livres. M. le comte d’Estaing est parti, en daignant me prier de veillera la suite de tout ce qui n’a pu ’Mri’ qu’ébauché en aussi peu de temps : mais quand le feu central s’éloigne, que le soleil se couche, quelle chaleur peut communiquer une faible planète ? Tout s’est refroidi au d général : les réflexions, les observations, les divisions, les critiques, les haines et les del venus en foule ; et j’ai beaucoup à souffrir, à cause de la part que je semblais avoir prise à la formation d’un comité mixte, et surtout à la marche brusque et rapide des souscripi Mais moi, qui sais bien qu’il ne se fait rien do bon qu’en osant marcher à travers les épines, et qu’on ne franchirait aucun marais si l’on craignait les cris des grenouilles, je continue de travailler sans relâche, assistant à tous les comités, expliquant tout ce qui peut être obscur dans les premiers travaux, faisant faire les modèles d’uniforme, les mettant sous les yeux de mon le comte d’Artois, à son passage, et engageant ce prince à réchauffer le commerce par des éloges publics, que je voudrais qu’il* méritât réellement. Tel est l’état des choses.

En général, le zèle des protestants a tout fait ; l.i basse jalousie des autres a tout ’gâté, tout divisé. Mais si tout n’est pas bien, monsieur le comte, tout n’est pas mal non plus ; et, en mettant du coton dans mes oreilles, je ne désespère pas de porter la souscription du crédit à six cent mille livres, et d’envoyer à M. d’Estaing ivanl son départ de Cadix) seize ou dix huit excellents sujets.

Pour récompense, à la vérité, je partirai de Bordeaux avec le joli renom d’être arrivé en cette ville pour m’emparer des esprits, y forcer les vo660

LETTRES.

lontés ; i ■ ii homme à qui la cour fournit tout l’argent qu’il prodigue aux souscriptions qu’il ouvre : un charlatan enfin, qui, bien que catholique, est l’ami secret des protestants, et voudrait gâter l’orthodoxie de la chambre en y introduisant des hérétiques, etc., etc., quatre pages d’etc. et de bêtises ! Je vous sauve l’ennui du reste.

Agréez seulement, monsieur le comte, l’hommage de mon zèle pour le bien public ; il vous est dû à vousqui en êtes dévoré, qui le servez sans relâche à travers l’intrigue et 1rs obstacles, et qui vous occupez d’une bonne paix au milieu de la plus mauvaise guerre.

agréez aussi l’assurance de l’inviolable et très- I respectueux dévouement avec lequel je suis, Monsieur le comte,

Votre, etc.

LETTRE XXX

AU ROI.

.

L’auteur du Mariage de Figaro, désolé des impressions qu’on a cherché à donner à Votre Majesté contre un ouvrage qu’il avait destiné à l’amusement de la reine et au vôtre, Sire, a demandé touj s de nouveaux censeurs à M. Le Noir, chaque foisqu il s’est agi de mettre cet ouvrage au théâtre, afin d’opposer plusieurs approbations successives a toutes les imputations calomnieuses qu’on taisait à sa pièce : trois censeurs l’ont approuvée, et la réclament pour le théâtre.

Voulant justifier de plus en plus un ouvrage aussi injustement attaqué, l’auteur a supplié M. le baron do liretcuil de vouloir bien former une espèce de tribunal composé ’I académiciens français, de censeurs, de gens de lettres, d’hommes «lu monde, et de personnes de la cour aussi justes qu’éclairées, qui discuteraient en présence de ce ministre le principe, le fond, la forme et la diction de celte pièce, scène par scène, phrase par phrase, et mol par mot. M. le baron de Breteuil, quiadai--iii assister à ce dernier examen rigoureux, peut rendre compte a Votre Majesté de la docilité avec laquelle l’auteur, après avoir subi, sans se plaindre, toutes les corrections qu’il avait plu aux trois censeurs faire à sa pièce avant de l’approuver, a retranché de nouveau jusqu’aux moindres mots dont ce tribunal de décence el de goût a cru devoir exiger la suppression.

L’auteur a, de plus, prouvé à l’assemblée que sa pièce était tellement dans les grands et vrais principes du théâtre comique, qu’il faudrait aujourd’hui proscrire du spectacle plus de soixante pièces qui en font la gloire et le plaisir, si l’on s’opposait aux représentations de la sienne, plus remplie de saine critique et de vraie moralité qu’aucune de celles de ce genre qui se jouent aux Français.

L’ouvrage étant en cet état, l’auteur se joint aux acteurs pour supplier Votre Majesté d’en permettre la représentation.

Depuis longtemps les comédiens français sont privés d’ouvrages qui leur donnent de grandes recettes ; ils souffrent : et l’excessive curiosité du public sur le Mariage de Figaro semble leur promettre un heureux succès. Cependant l’auteur désire que la première représentation de cet ouvrage, qui attirera un grand concours, soit donnée au profit des pauvres de la capitale.

De Votre Majesté,

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

AUX PERSONNES TROMPÉES SUR MA PIÈCE, ET QUI N’ONT PAS VOULU LA VOIR.

Ô vous, que je ne nommerai point, cœurs généreux, esprits justes, à qui l’on a donné des préventions contre un ouvrage réfléchi, beaucoup plus gai qu’il n’est frivole ; soit que vous l’acceptiez ou non, je vous en fais l’hommage, et c’est tromper l’envie dans une de ses mesures. Si le hasard vous le fait lire, il la trompera dans une autre, en vous montrant quelle confiance est due à tant de rapports qu’on vous fait !

Un objet de pur agrément peut s’élever encore à l’honneur d’un plus grand mérite ; c’est de vous rappeler cette vérité de tous les temps : Qu'on connaît mal les hommes et les ouvrages, quand on les juge sur la foi d’autrui ; que les personnes surtout dont l’opinion est d’un grand poids s’exposent à glacer, sans le vouloir, ce qu’il fallait encourager, lorsqu’elles négligent de prendre pour base de leur jugement le seul conseil qui soit bien pur, celui de leurs propres lumières.

Ma résignation égale mon profond respect.

l’Auteur.

LETTRE XXXI

À MADAME MONTANSIER

Paris, le 10 mai 1784.

Je retrouve en vous, madame, ce que j’ai toujours remarqué chez les directeurs de troupes, ou dans les républiques de comédiens, qu’ils aiment leurs intérêts et ne les entendent guère.

Est-ce bien sérieusement que vous me demandez les moyens de faire jouer promptement le Mariage de Figaro sur le théâtre de Versailles ? Des personnes de très-bonne famille, dites-vous, désirent l’y voir au plus tôt. Mais comment ignorez-vous que des dames, de meilleure famille encore que celles que vous voudriez satisfaire, ont proscrit ce misérable ouvrage, et que, cédant à des insinuations trompeuses, elles ont donné des marques d’une disgrâce ouverte au Théâtre-Français, en refusant d’y voir représenter ma pièce ?

Je me garderai donc, moi qui suis bien instruit, de porter le manque de respect au point de laisser étendre et s’établir jusqu’au pied de leur palais les éclats insensés d’un succès que je désavoue, puisqu’il a le malheur de déplaire. C’est déjà trop pour moi d’avoir privé le Théâtre-Français de leur présence.iulii-Ic sans que j’aille écraser votre spectacle en les éloignant d’un théâtre dont elles se sont montrées protectrices.

Je dois trop, d’ailleurs, au zèle des comédiens de la reine et du roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne l’a été depuis trente ans, et je les vois trop affectés de la disgrâce que je leur cause, pour que j’abandonne à d’autres comédiens l’honneur de détruire un jour une prévention aussi l fâcheuse.

Ils ne sont que trop découragés. La cour entière est contre vous, répètent-ils avec chagrin. — Heureusement, leur dis-je, mes bons amis, le roi n’est pas de cette cour-là. La reine elle-même est trop juste pour être arrêtée longtemps par des clameurs aussi frivoles. Les courtisans, ayant vu quelquefois les citadins punir les succès dramatiques obtenus à la cour, par le blâi l’un moment usent aujourd’hui de représailles, el croient bien venger leur injure en dénigrant le fol ouvrage qui réussit trop à Paris, Qu’ils continuent donc, s’ils peuvent, à tromper la peine, comme ils avaient réussi à tromper le roi, sur le véritable objet d’un ouvrage De qui la coupable gaieté

Va poussant même la licence

Jusqu’à due la vérité.

Tout cela, dis-je, mes amis, n’est qu’un jeu puéril de l’amour-propre, et qui ne fait rien, avec le temps, au jugement porté sur les ouvrages du théâtre.

De tout cela, madame, il résulte que je ne puis laisser prendre aucun rôle d’avance à la Comédie française ; et que, donnant à la verte intrigue le temps de mûrir et de tomber, je ne dois même imprimer la Folle Journée que quand les opinions considérables de la cour se réuniront aux opinions considérées de la ville pour adopter ou rejeter le Mariage de Figaro.

J’ai l’honneur d’être, madame, votre, etc.

LETTRE XXXII.

À M. PUJOS.

Paris, ce 11 juin 1784.

Ma prétendue célébrité, monsieur, n’est que du tapage autour de moi, beaucoup d’ennemis, encore plus de courage, et des succès trop disputés pour que la belle gravure qui me représenterait ne parût pas déplacée parmi celle des hommes justement célèbres dont vous portez les traits à la postérité.

Voilà, monsieur, ce que j’ai dit à M. de Saint-Ange ; à quoi j’ai ajouté que j’espérais vous posséder un jour à dîner avec plusieurs autres grands maîtres, pour raisonner sur la médaille que je me suis promis de décerner au grand Voltaire.

Lorsque M. Cochin vint m’enlever de profil en 1773, ce fut à titre d’homme malheureux, injustement persécuté, dont le courage pouvait servir de leçon, que je me laissai faire ; et je lui serrai la main en m’enfuyant à Londres. Il y avait alors une espèce de moralité dans son crayon : on ne verrait aujourd’hui dans le vôtre qu’une sotte vanité de ma part ; et la rage envenimée qui me poursuit ne manquerait pas de m’en faire un nouveau tort, si j’acceptais votre offre honorable. Recevez donc mes actions de grâces, et faites-moi la justice de me croire, avec la plus douce reconnaissance de votre aimable prédilection, monsieur, votre, etc.

LETTRE XXXIII.

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS.

Du 12 août 1784.

Messieurs,

Je suis forcé de mettre au jour le plan de bienfaisance annoncé par moi dans votre feuille du 4 août, avant même que j’aie pu rassembler toutes les notions qui lui donneront de la consistance :

Parce que je ne puis trop tôt détromper les personnes malheureuses à qui ma lettre a fait prendre le change sur mes idées, mon crédit et mes moyens ;

Parce que je n’ai pas assez de temps pour répondre aux trois ou quatre cents lettres que le journal m’a attirées : je supplie leurs auteurs de trouver bon que celle-ci m’acquitte envers eux, et je le dis avec vérité, sur un objet auquel je n’ai eu part qu’incidemment. Je suis aussi loin de mériter les éloges qu’on m’a donnés, que les injures qui m’ont été écrites.

Quoi qu’il en soit, voici mon plan, dont la douce utilité peut échauffer des personnes assez puissantes pour lui donner une étendue sans laquelle il n’est presque rien.

Ce qui m’en a fourni l’idée mérite d’être rapporté.

Un homme de qualité, philosophe sensible, dissertant un jour avec moi sur la mendicité, dont on s’est toujours moins occupé que des mendiants, me dit : Enseignez-moi le moyen d’employer en charités douze mille francs, bien noblement. — Si ce n’est pas utilement que vous entendez par ce mot, je me vois hors d’état de diriger vos vues. — Oui, c’est utilement, dit-il, mais d’une utilité plus étendue que ne peut l’être un don individuel. — J’entends : vous voulez un emploi d’argent qui puisse devenir l’aiguillon, l’encouragement d’un bien généralement adopté : cela n’est pas aisé, mais j’y réfléchirai.

Voici, messieurs, ce qui m’est venu dans l’esprit, et m’a déjà valu deux souscripteurs, car je l’ai dit à deux personnes.

On applique avec jugement un don de bienfai-

i arrache à la prison les malheureux

qu’où y retient, faute de payer les mois de leurs enfants. En épousant une fille capable de gagner vingt sous, l’ouvrier qui en gagne quarante a calculé qu’ils pourraient vivre ; mais au bout d’un an, ils sont trois ; un an après, les voilà quatre ; ici les moyens deviennent courts, en ce que la charge s’est accrue.

Quelqu’un dit bien sensément : La charité serait mieux faite, si l’on prévenait l’emprisonnement au faire cesser.

En comptant les jours qu’ils y perdent, les frais i t de sortie, et ceux d’huissier qui les précèdent, on ferait plus de bien, sous cette forme, santé francs, qu’un n’en obtient sous l’autii avec quarante écus. Et moi. je vais plus loin ; je dis :

l n des plus grands travaux du magistrat de la >l de faire venir de cinquante lii ■ femmes et des mères pauvres, pour enlever et nourrir des enfants d’autres pauvres. Et pourquoi cette subversion si fatale aux enfants qui naissent ? N’oublions jamais, s’il se peut, qu’il n’y a pas de sein tari sans qu’on trouve un enfant qui souffre : que le déplacement d’un nourrisson nécessite l’abandon d’un autre : et la chaîne fût-elle de vingt nouveau-nés déplacés, dès que le premier n’a plus de mère, il faut que le dernier périsse. On en raisonnerait cent ans, sans pouvoir se tirer de là.

- son cours à la nature : on a trop dit 

que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien : qu’elles ne sont pas logées pour nourrir ; que, forcées de gagner leur vie, leurs fruits périraient faute de soin. Quiconque a vu le quartier a Amsterdam sent la futilité de ces redite-. Les rues les plus étroites, les maisons les plus hautes pullulent d’enfants enta me-

travaillent comme ici :le laii q -I 

ut, ri n ne supj ,- ei voilà

veux venir.

po eun institut de bienfaisance vers lequel toute femme reconnue pauvre, inscrite à .-a paroisse, puisse venir, son infant au sein, avecl’atdu curé, nous dire : Je suis mère etnourlis vingt -eus par jour, mon enfant in i ii lait perdre douze.

i ar jour font trente livres par mois : offrons à cette n ice neuf francs de charité ; les neuf livres que son mari ne donne plus à l’étrangère, eu voilà dix-huit de rentrés. La mère aura bien peu de cour

sous par jour en allaitant : voilà les trente livres retrouvées.

Mai- eu est donc le bénéfice ? Sur cent pauvres entant- qui naissent, le nourrissage étranger en emporte soixante ; le maternel en co quatre-vingt-dix. Chaque mère aura nourri sou lil>: le père n’ira plus en prison, ses travaux ne cesseront plu-. Les femmes des pauvres seront moins libertines, plus attachées à leurs ménages ; peu à peu ou se fera une honte d’envoyer au loin ats ;la nature, les mœurs, la patrii j gagneront également : solilats. ouvriers et matelots en sortiront de toutes parts. On ne fera pas plus d’enfants ; il s’en élèvera davantage. Voilà le met. u important.

Si ce digne établissement a lieu, j’ai trente mille francs d’assuri . C’esl bien peu pour une aussi

! ose ; mai- que l’on dirige  ers nous des 

charités bien entendues, de ce faible ruisseau d’argent vont sortir des fleuves de lait, des foules de vigoureux nourri-sons.

Je plaide pour les mères-nourrices : que d’enfants, que d’hommes perdus, peur avoir séparé ces deux noms ! Les réunir est mon objet ; c’est celui de mon noble ami, de quelques autres généreux commettants.

El moi donc, n’y mettrai-je rien ? Quand je devrais êtrei té d’homme vain, d’ignorant, de méchant et de sot auteur, j’y mettrai tout mou Figaro ; c’est de l’argent qui m’appartient, que j’ai gagné par mon labeur à traversdes torrents d’injures imprimées ou épistolaires. Or, quand les comédien- auront deux cent mil ! nourrices en auront vingt-huit ; avec le- trente amis, voilà un régiment de marmots empâtés du lait maternel. Tout cela paye bien des outrages ; niais n’oublions pas que ces premiers secours ne sont rien, si un peu de chaleur française ne vient soutenir notre essai. Que ma douce et libre convention s’établisse entre le- deux l’hommes qui embrassent la masse des richesses, ceux qui donnent les places et ceux qui les postulent.

En effet, quel homme en crédit, ou quel ministre bienfaisant (et la vraie grandeur l’est toujours), a’accueillcra pas une demande équitable avec plus de faveur qu’une autre. ,-’il voit à la fiu du placet : « En cas de -mie-, monseigneur, cinq cents loui» pour le- m, , i s-nourrict s ? ■ Pourquoi la charité est-elle souvent sèche, triste et parcimonieuse ? C’est qu’on en a lait un devoir. Donnons gaiement pour h bon lait, el nommons .

El même, pour que plusieurs sortes île, malheureux trouvent leur bien dans notre affaire, mes ancis et iimi promettons dix éCUS au pain. malade Ie--eehe i|ili prOUVCTa le Illleuv. ilall> un bon libelle anonyme, qu’il y a daus notre projet en dessous de carte malhonnête qu’on découvrira quelque jour.

J’ai l’honneur d’être, etc

Dans peu je dirai quelque chose sur la manière de recueillir et d’administrer ces secours.

LETTRE XXXIV.

En réponse à l’ouvrage qui a pour titre : Sur les actions de la compagnie des eaux de Paris, par M. le comte de Mirabeau, a ce cette épigraphe :

Pauvres gens ! je les plains : car on a pour les fous Plus de pitié que de courroux.

La Fontaine.

POUR LES ADMINISTRATEURS DE LA COMPAGNIE DES EAUX DE PARIS.

En recherchant quel est le but du véhément auteur auquel nous répondons, il semblerait que son projet est d’éclairer la commission créée par l’arrêt du conseil du 2 octobre dernier, pour régler les marchés à terme sur la valeur qu’on doit donner aux actions des eaux de Paris. Le notre à nous sera d’examiner froidement s’il est resté fidèle à cet objet, et si cette plume brillante, entièrement livrée à des joueurs connus pour avoir un grand intérêt à la baisse de ces effets, n’eût pas écrit tout le contraire, engagée dans l’autre parti.

Ô vous, pères de famille, pour qui l’auteur a l’air de s’attendrir, vous a-t-on fait accroire quelque chose ? a-t-on rien imprimé sur les actions des eaux qui pût en faire monter subitement le prix ? et ces mêmes joueurs, qui chargent du poids de leurs intérêts un homme aussi rempli de talent que de complaisance, n’ont-ils pas mis tout en usage pour avancer de quelques années le prix où l’on voit ces actions ? S’ils essayent aujourd’hui d’en provoquer la chute, c’est parce qu’ils ont des engagements connus d’en livrer beaucoup à bas prix dans un certain terme fixé. Que si nous assignons un tel but à l’ouvrage d’un homme distingué jusqu’à ce jour comme éloquent et courageux, c’est que nous osons croire que de nobles motifs n’auraient jamais permis de décrier dans un écrit public un établissement national, fruit d’un courage infatigable, sanctionné du gouvernement, et qui, s’il n’est pas encore aussi lucratif aux actionnaires qu’on peut le démontrer pour la suite, est au moins d’une utilité publique incontestable et reconnue.

En effet, l’entreprise des eaux de Paris a un caractère qui la distingue de toutes les autres spéculations : elle est établie sur un objet de consommation indispensable, et des siècles ne verront pas l’époque où ses produits cesseront de s’accroitre. Aussi ceux qui ont spéculé sur ces principes ont-ils pu porter les actions des eaux à toute la valeur où on les a vues, sans qu’on dût les accuser de folie, comme le fait M. de Mirabeau ; et si l’on osait se permettre avec lui d’adapter une épigraphe badine à une question aussi sérieuse, n’appliquerait-on pas bien à lui, à ses amis, ces autres vers de la Fontaine :

Maître renard, peut-être on vous croirait ;
Mais, par malheur, vous n’avez point de queue ?

Ici la queue dont il s’agit, c’est quelques cent actions des eaux. Voyez comment l’écrivain fonde son généreux mépris pour elles, ses conseils de n’en point acheter, sur la feinte persuasion qu’on veut engager de malheureux pères de famille à se charger d’actions à trois mille six cents livres ; sans se rappeler que beaucoup de capitalistes, obligés par état d’en savoir au moins plus que lui, en ont acquis un grand nombre à ce prix, et ne sont point du tout curieux de s’en défaire ! Ce souvenir n’eût-il pas dû le mettre en garde contre les calculs de ces joueurs, sur lesquels nous allons prendre à notre tour la licence d’argumenter ?

Où sont, dit-il, les comptes, les devis dressés par des experts instruits, par des hommes désintéressés ?… On a des aperçus : je les ai en horreur. Nous, qui n’avons pas autant que lui la grande horreur des aperçus, nous répondons qu’il n’y a point d’entreprise qui n’ait été fondée sur des aperçus. Encore faut-il offrir un tableau des travaux qu’on projette et des fruits qu’on espère, pour obtenir les fonds qu’on a dessein d’y employer : qu’ainsi les api çus ne sont ni la logique des sots, ni l’oreiller de la caresse, ni le germe de la présomption, ni tant de phrases vagues et sonores dont le sens indécis s’applique à tout et ne définit rien ; mais que nos aperçus sont ce que l’auteur appelle en d’autres termes des comptes et des devis qu’on lui eût fait voir comme à nous, s’il était comme nous intéressé dans cette affaire.

Nous convenons sans peine et sans détour que les dépenses de l’entreprise se sont éli delà des premiers devis..MM. Perrier, d’accord avec la compagnie, et par des motifs dont il— on ! rendu compte, ont cru devoir augmenter la proportion de leurs machines ; et s’ils n’ont pu prévoir d’avance le prix qu’on exigerait du terrain, la dépense des épuisements toujours exceptée des devis et marchés de constructions, enfin le prix des fers en Angleterre à l’époque de la guerre, et celui du fret de ces fers, doit-on leur reprocher durement cette augmentation dans la mise comme le fruit de leur inexpérience, de leurs mécompti di leurs fautes et de leurs tâtonnements ? D’ailleurs il n’est pas vrai que la compagnie ait dépensé quatre millions et demi : encore faut-il soustraire, des sommes employées par elle à construire, la valeur de trois cents actions, qui a payé aux actionnaires les intérêts de leurs avances jusqu’au 31 décembre 1783.

MM. Perrier ont pris l’engagement d’élever une quantité d’eau donnée avec des machines à feu qui ne consommeraient qu’une telle quantité de charbon : ils ont tenu rigoureusement parole sur ces deux objets capitaux, qui font la base de la spéculation.

Et si la compagnie a jugé le succès du premier établissement assez démontré pour qu’elle se décidât à entreprendre ceux de l’autre bord de la rivière, comme elle a formé elle-même les lois de son entreprise, qu’elle en est législatrice et propriétaire, quel auteur de brochure pourrait lui contester le droit, en assemblée générale, de changer ou de modifier ces lois selon l’exigence des cas, et comme elle le juge à propos ?

Quittons la trace de l’auteur, laissons-le s’égarer seul et perdre de vue son objet ; car ce n’est plus sans doute aux commissaires du roi qu’il destine en forme d’instructions (pag. 6, 7, 8, 9 et 10) ses diatribes contre l’erreur, l’intrigue et la charlatanerie qui, dit-il, ont succédé à la première opinion que les gens sages et les bons citoyens avaient conçue de l’affaire des eaux ; et ses reproches d'agiotage à MM. Perrier, qu’il n’a l’air d’excuser que pour les montrer plus coupables ; et les reproches plus sévères qu'il adresse à la compagnie pour avoir modifié dans une assemblée générale ce qu’elle avait réglé dans une autre ; et sa mercuriale un peu leste aux administrateurs des Invalides et de l’École militaire, qui se prêtent, dit-il, aux vues intéressées d’une compagnie d’agioteurs, pour lui payer trop cher la même eau qu’ils obtiennent presque sans dépense chez eux ; et son calcul fautif sur la cherté des abonnements, la consommation des charbons ; et ce doute odieux jeté sur la bonté des eaux par les machines à feu ; et ce soin obligeant de prémunir la ville contre les traités insidieux que peut lui proposer la compagnie des eaux : tout cela s’adresse-t-il aux commissaires du roi ? Comment des marchés trop avantageux pour la compagnie, l’insalubrité de ses eaux, le surhaussement de la vente, seraient-ils des considérations à présenter aux commissaires pour obtenir la résiliation d'engagements relatifs aux actions des eaux, ou pour en opérer la baisse ? En supposant ces reproches fondés, ils seraient autant de motifs pour en soutenir le haut prix. On sait bien que les gens adroits qui livrent de mauvaise marchandise avec le privilége de la vendre cher au public ne font que de bonnes affaires. En pareil cas, ce qui détruit l’estime augmente la sécurité ; les usuriers font rarement banqueroute. On peut donc supposer, sans offenser l’auteur, qu’indépendamment du projet de faire tomber le prix des actions pour servir ses amis les joueurs, d’autres motifs de haine contre cette entreprise ont dicté la plupart de ses observations.

Mais laissons là les aperçus, tant ceux de l’auteur que les nôtres. Donnons les calculs positifs de nos travaux et de nos espérances.

La compagnie des eaux, qui ne force personne à s’abonner chez elle, a déjà posé quatre mille huit cent soixante toises de conduites principales en fer, et douze mille toises de conduites en bois ; elle a fondé soixante-dix-huit bouches d’eau pour laver les rues, quinze tuyaux de secours gratuits pour les incendies, et six fontaines de distribution : tel est son véritable état relativement au public.

L’eau coûte, à celui qui s’abonne pour un muid d’eau par jour, cinquante francs une fois payé, pour indemniser la compagnie de la pose du tuyau qui passe devant la maison du preneur ; plus, cinquante francs par an, pour la valeur de l’eau. Il convient d’ajouter sans doute au prix de l’abonnement l’intérêt des cinquante livres de la pose ; et comme la compagnie se fait payer l’année d'abonnement d’avance, il faut encore porter l’intérêt de cinquante francs annuels pendant six mois, ce qui compose en tout cinquante-trois livres quinze sous par muid. À l’égard de la dépense des réservoirs et des tuyaux de distribution dans l’intérieur des maisons, elle varie suivant le local et la volonté des particuliers ; plusieurs des abonnés n'ont dépensé que trente francs ; ils ont pris un tonneau pour réservoir, et l’ont placé près de la rue, pour épargner la longueur du tuyau de plomb qui conduit l’eau chez eux.

Lorsque la compagnie reçoit un abonnement d’un muid, indépendamment des cinquante francs qu’elle touche pour la pose des tuyaux de bois, elle partage au bout de l’année, en défalquant les frais annuels, un dividende de cinquante-trois livres quinze sous ; elle acquiert donc cinquante-trois livres quinze sous de rente, qui représentent mille soixante-quinze livres dans son actif. Le produit d’une année s’ajoute à celui de la précédente, ainsi des autres pour la suite. Voilà le fonds de l’entreprise.

Mais quand toutes les maisons de Paris seront fournies d’eau nécessaire, est-il déraisonnable de penser que, de nouveaux besoins croissant avec la facilité de les satisfaire, avec le temps, avec le bon marché, l’usage des bains deviendra plus fréquent ; qu’on multipliera les lavages ; que les boulangers se lasseront de faire le pain à l’eau de puits, presque toujours empoisonnée par l’infiltration des latrines ; qu’on sentira la différence extrême d’abreuver ses chevaux d’eau de rivière, à ces eaux crues, séléniteuses, qui les accablent de coliques et les font périr presque tous ? enfin, que l’eau deviendra pour les gens riches un objet d’aisance, de luxe et de plaisir, comme l’étendue des logements, le chauffage, les voitures ; et que les particuliers qui d’abord ont souscrit pour une quantité d’eau bien stricte en voudront bientôt davantage ?

Lorsque, dans le siècle dernier, une compagnie exclusive s’établit pour couler des glaces, chacun avait un petit miroir bien chétif et bien cher, dont alors on se contentait. L’entreprise fut critiquée ; en acquérant dans l’origine ses actions au prix de mille ëcus, prévoyait-on qu’un jour on les vendrait cinq cent mille livres ? C’est leur valeur après cent ans. Et quoiqu’une glace ne soit pas uu objet de nécessité première, la facilité d’en avoir, l’accoutumance, le bas prix, en ont multiplié l’usage à tel point, que les descendants du pauvre fou qui prit alors dans cette affaire une action de trois mille francs ont aujourd’hui pour cette action vingt mille livres de rentes effectives.

Au commencement de ce siècle on crut qu’il serait agréable de se picoter le nez avec une poudre ammoniacale plus inutile que des glaces, moins nécessaire que de l’eau. D’abord on rit de la poussière : son premier affermage exclusif ne rendit que cinq cent mille livres ; il rapporte vingt-huit millions. De nous il en sera de même ; et dans trente ans chacun rira des critiques de ce temps-ci, comme on rit aujourd’hui des critiques de ce temps-là. Quand elles étaient bien amères, on les nommait les Philippiques : peut-être un jour quelque mauvais plaisant coiffera-t-il celles-ci du joli nom de Mirabelles, venant du comte de Mirabeau, {{lang|la|qui mirabilia fecit}.

En demandant pardon de cette digression légère, nous revenons aux actions des eaux, et nous allons établir leurs produits, contre les principes de l’auteur.

Cet auteur n’approuve point que la compagnie donne de l’eau de Seine aux Invalides et à l’École militaire, en ce que ces maisons ont de l’eau que fournit un puits au moyen d’une machine à chevaux ; plus, quelques voitures à tonneaux qui vont chercher l’eau de rivière pour le service des cuisines. Mais l’auteur ne sait pas que l’administration des Invalides dépense annuellement pour ce service ingrat la somme de dix mille cinquante-cinq livres quatorze sous neuf deniers, sans comprendre les frais de l’entretien de sa machine. La compagnie des eaux a cru se faire honneur en offrant aux hommes respectables qui administrent cet hôtel toute la quantité d’eau de rivière dont ils ont besoin, à un prix même, au-dessous de ce que leur coûte l’eau de puits.

C’est la même eau, dit-il (note de la page 9). Pardonnez-nous, monsieur, ce n’est point la même eau.

L’eau de la Seine, que la machine à feu n’altère point en l’élevant, est légère, dissout le savon et cuit des légumes, ce que les eaux d’aucun puits de Paris ni des environs ne peuvent faire ; et cette considération, qui intéresse la santé des hommes, était seule assez forte pour déterminer de sages administrateurs à préférer l’eau de la compagnie, indépendamment de l’économie qu’ils y trouvent. Mais on a dit à cet auteur que l’aspiration de nos pompes faisait remonter contre le courant les eaux dégorgées par le grand égout. Quoique ce ne soit qu’un ouï-dire, on voit qu’il pèse avec plaisir sur cette objection ridicule, et la prolonge complaisamment dans une noie d’une page. Mais quand il ne se permettrait pas de rapprocher de plus de cinquante toises le dégorgemenl de I éj out, cpii se fait à cenl une toises au-dessous de notre aqueduc, l’allégation d’un tel mélange n’en serait pas moins une al. surdité palpable qu’on rougirai) de relever. Au surplus, la Société royale de médecine a l’ait l’analyse comparative des eaux prises au milieu de la Seine, dans le bassin où puisent les machines, dans les réservoirs sur le haut de Chaillot, aux fontaines de distribution, et dans les réservoirs particuliers. Ce rapport peut être consulté, si l’on a quelques doutes sur la salubrité des eaux que fournit la compagnie : on a le mettre à la suite de cette réponse, pour la commodité du public.

Nous remarquerons, en passant, que M. de Mirabeau n’avait aucun besoin d’attaquer la qualité de l’eau des machines à feu, pour critiquer une spéculation de finance ; et c’est une légèreté d’autant plus répréhensible, que si le ton Iran, haut de l’auteur en imposait assez au public pour faire prendre confiance en sa brochure, il pourrait inquiéter sur l’usage d’un élément de première nécessité, dont partie de Paris fait déjà sa boisson. Passons à des objections moins frivoles, aux alarmes que feint l’auteur de voir l’administration de la ville obligée de traiter avec la compagnie des eaux pour remplir ses engagements.

La ville ne peut être contrainte de traiter avec la compagnie des eaux ; mais elle peut tirer un très-grand parti, pour son administration et pour le service du public, de l’établissement des machines à feu. Ce moyen, quoi qu’en dise l’auteur, est le plus sûr et le [.lus étendu de lous Elles s’établissent partout, se multiplient à volonté. Le seul établissement de la ville qui puisse être nommé est la pompe de IVbfr’e-Dame. En les comparant l’une à l’autre, il est prouve que la machine à l’eu, de proportion à donner une quantité d’eau égale au produit de cette pompe, ne coûterait pas plus de. chauffage et d’entretien que la seule réparation annuelle de cette ancienne machine ; que l’établissement en serait beaucoup moins dispendieux ; qu’elle aurait surtout l’avantage de ne point gêner la navigation, et de donner un produit d’eau constant. On sait que la pompe de Notre-Dame cesse son mouvement dans les eaux basses el dans lesgelées, el que la machine à feu de Chaillot n’a pas interrompu son service depuis son établissement, quoiqu’on ait vu des froids très-rigoureux, ou la Seine presque tarie.

A peine cette pompe de la ville élèvc-t-elle soixante pouces d’eau, quand nos machines à feu en donnent quinze cents : et toutes les injures de l’auteur ne peuvent empêcher de voir que la ville et ses cessionuaires feraient, une affaire excellente, en s’arrangeant avec la compagnie pour qu’elle remplit tous ses engagements. Sans que personne mérite aucun reproche, uniquement par le peu d’effet de la pompe et la chétivité de son produit, au lieu de fontaines publiques répandant l’eau et rafraîchissant l’air, on n’en trouve partout que le simulacre immobile ; des mascarons bien altérés, bouche béante et qui ne versent rien. I qu’on attend d’eux, leur vue dessèche le gosier. Rien ne rappelle mieux ce que raconte madame d’Aunoy du roi d’Espagne Charles II, lequel voulant se promener avec la reine sur le fleuve Maneanarez, à Madrid, près ilu fameux pont de Tolède, fa i er la rivière, de peur que ses mules de trait n’eussent, dit-elle, le pied brûlé. De même ici l’on est tenté d’arroser le socle des . Mais qu’on donne à la compagnie des eaux ce devoir publie à remplir, l’immen il i de ines et leur produit intarissabli

ronl des torrents d’eau, et les Français un jour se vanteront d’avoir vu conter leurs fontaines. L’eau devenant ainsi très-abondante, aucun service ne manquera plus. Les particulier ront l’entretien très-coûteux des tuyaux qui sont à leur charge, ainsi que la première dépense de tant de plomb qui forme le trajet delà fontaine publique à leur— m lisons. La ville sera débarrassée des réclamationéternelles de ceux qui payent son eau, sans en avoir : et la compagnie aura peu de dé ; faire, puisque, dans la distribution générale, ses tuyaux passent devant toutes ces maisons. Mais ce seraienl des maisons do plus à fournir ; et l’auteur, qui nous accuse déjà (page M le dis simuler dans nos comptes le i i lieux des Paris impossibles à servir, Il

dans cette fourniture un moyen d’aggraver son reproche.

Loin de le dissimuler, le no’ux des de Paris est précisément ce qui a donné lieu à rétablissement des eaux. Quelle difficulté trouverait-on à les servir, quand les conduites sont posées ? Poinl de maison qui n’ait une cuisine, et peint de cuisine où il n’y ail la place d’une . comme il ne faut, pour un a b nnemenl d’un muid, qu’un réservoir de deux pieds carrés sur quatre de hauteur, contenant bes, cepetil emplacemenl peul se trouver partout. On ne connaît que quelques maisons de la rue Saint-Honoré et autres rues marchandes où les situées dan— les étages élevés, permetdifficilement d’j conduire l’eau. Mais la compagnie n’a jamais compté que ces maisons, ni même les gens du peuple, prendraient des abonnements. Que lui importait qu’ils en pi n’a-t-elle pas destiné pour eux ses fontaines publiques ’Pour n aer, consomment-ils

moins d’eau ? Les porteurs d’eau la leur fournissent ; et ces derniers la payent aux fontaines, ce qui ri ii ni au même pour la compagnie. Qu’était-il besoin d’objecter qu’il faut beaucoup de tuyaux pour conduire l’eau dan— toutes les rui il Paris ? Cela n’est-il pas démontré ? On fera voir plus loin si l’on doit considérer cette dépense fi ais ■ n p « i • /" i ! <. Il faul —ans doute aussi beaucoup de surveillance et d’ordre dans une entreprise comme celle de désaltérer tout l’asoient les eaux qu’on y con duise, ne faut-il pas cette surveillance, cet ordre, cette quantité de tuyaux, et par conséquent celle i i i’out cela peut-il effrayt r 1 eulateiir ? C’esl changer les moyens en o que de faire’entrer l’ordre et la surveillam eda ts les objections à former contre le succès d’une affaire.

Cependant l’ennemi des aperçus, qui sont la logiqm des sots, se hasarde d’en glisser un terrible en faveur des joueurs à la baisse, il sup] que sur trente mille maisons dont Paris, dit-il. est composé, vingt mille mai chacune un s< ulmuidd’i auparjour, et qu’au moyen risse trouvera suffi baigné, désaltéré, lavé, etc., etc., mais que la compagnie sera ruinée. Pour étayer cette assi rlion, prodiguant le combustible autant qu’il économise l’eau, il fait généreusement dépenser a la compagnie, pour l’entretien d’un feu perpétuel à ses trois établissements à machines. plu— de cinquante mille cens en charbon par année, pour ces vingt mille muids d’eau par jour. I.e reli vé de celle erreur disposera l’esprit de nos lecteurs à l’attention que nous leur demandons -aies les réfutations qui vont suivre. Il est prouvé qu’une seule des machines de Chullot slive à cent dix pi:I— pr.sd acixante mille muids en vingt-quatre heures, et qu’à | dépenserai ! par an cinquante-quatre mille francs en charbon, si elle travaillait sans cesse. Donc, à vingt mille muids par journée, elle abreuverait — nie paris, eu travaillant de trois jours l’un. Donc elle ne consommerait alors que le tiers du charbon ci-dessus, ou pour moins de vingt mille francs par an. Donc, ^i l’aperçu de vingt mille muids d’eau était juste, celui décent cinquante mille francs de char ! ux. Donc la contradiction est partout manifeste. Donc enfin, sur le seul argent de nos pompes, et d’après les calculs de M. le ceinte, |e j ra 1, , au, la compagnie gagne déjà cent trente-six mille livres de renie. Posons maintenant le cas très-probable où, foréepar l’étendue de no fournitures de faire travailler sans cesse nos trois établissements à là lois, nous brûlerions dans une année pour cent cinquante mille franc— de charbon. Alors, au lieu de vingl mille muid— par jour, nous en élèverions plus de cent cinquante mille, lesquels, à cinquante liane— le muid, nous donneraient un revenu de sept millions cinq cent mille livres. Car un des biens de cette affaire esl de n’user de combustible qu’en proportion de l’eau vendue; el nous, administrateurs jongleurs (ainsi que l’écrivain nous nomme), avons fort bien prouvé aux actionnaires que le fourneau le plus dispendieux dépense à peine, en combustible, une livre trois sous quatre deniers pour élever la quantité d’eau que l’on nous paye cinquante francs.

Suivant partout le même procédé, nous rendrons à la compagnie les autres revenus que le dur auteur lui retranche, et qui sont si justement dus à ses travaux et à son courage. Nous prions ici nos lecteurs de redoubler d’attention.

Par un relevé très-exact du nombre des maisons actuellement abonnées avec la compagnie, et de la quantité de muids d’eau qu’elles prennent entre elles (ceci n’est point un aperçu), nous trouvons que chaque maison, mesure commune, a déjà pris, pour sa consommation, trois muids et demi d’eau par jour. On ne comprend point dans ce calcul plus de quarante mille voies d’eau distribuées chaque jour aux fontaines de la compagnie, ce qu’elle fournit aux places de fiacres, l’eau consacrée aux arrosages, celle des bouches destinées au lavage des rues, etc., etc.

Observons en passant que le produit de cinq fontaines, à quarante mille voies par jour, est déjà bien loin du calcul insidieux de quatre-vingt-sept fontaines de l’auteur (page 25) nécessaires, dit-il, pour distribuer deux cent cinquante mille voies par jour. Si cinq fontaines livrent déjà plus de quarante mille voies par jour, vingt et une suffiront pour deux cent cinquante mille ; et leur dépense, comme leur nombre, exagérée à deux millions six cent mille livres, se trouvera réduite à moins de cinq cent mille francs. Tous les calculs, dans cet écrit, sont de cette justesse admirable. Supposant donc avec l’auteur que vingt mille maisons prissent de l’eau, ce qui s’écarte peu des probabilités, à trois muids et demi par maison, ou soixante-dix mille muids par jour, cela ferait à la compagnie un revenu de trois millions cinq cent mille livres. Cette évaluation n’est pas forcée ; le relevé de tous nos abonnements vient d’en donner la preuve sans réplique. D’ailleurs on sait que les maisons de Londres, quoique infiniment plus petites, en usent beaucoup davantage : on y lave, il est vrai, les maisons ; mais qui peut assurer qu’on ne les lavera pas à Paris lorsqu’on y aura l’eau abondamment et à bas prix ? Donc trois .millions CINQ eEXT MILLE LIVRES DE RENTE. Et s’il est juste de confondre dans ce produit annuel celui des fontaines publiques, qui dans ce cas en fait partie, on doit en outre y ajouter celui des arrosages, des bouches d’eau pour le nettoiement des rues et des égouts : cependant nous les élaguons, vu la modicité des profits que la compagnie se propose en remplissant ces objets d’utilité publique ; donc, TROIS MILLIONS CINQ CENT MILLE LIVRES DE RENTE. En comprenant le bénéfice qu’un tour de force peu digne d’éloge vient d’ajouter au prix de nos actions déposées au trésor de Sa Majesté, les fonds faits par la compagnie montent à six millions six cent quatre-vingt mille livres, suri Ilion est déjà destiné à faire l’avance des frais des conduites de bois ; et l’on ne doit pas omettre ici i ïe d’un administrateur qui a porté, dans l’assemblée dernière, ces actions déposées au prix de trois mille six cent trente livres, en offrant de les prendre toutes. On sent bien qu’un tel procédé n’a pu manquer de mettre en fureur les malheureux joueurs à la baisse, surtout quand ils ont vu la compagnie décerner à M. de Saint-James, son auteur, l’honneur de voir porter son nom à l’une des fontaines du peuple que nous poserons dans les Halles.

Suivons en un seul point les données de l’auteur qui s’accordent à peu près avec celles de la compagnie : nous comptons avec lui cent mille six cents mais trois mille toises au plus,

dans quelques rues très-larges, exigeront qu’on pose des tuyaux en doubles lignes ; et nous demandons pardon à l’auteur si, l’abandonnant quelquefois dans ses calculs exagérés, nous n’augmei ligne simple de nos tuyaux que de trois mille et non de < comme il lui plaît de les porter, lui, l’ennemi des aperçus, ce qui nous fail en tout cent trois mille six cents toises de tuyaux, à trente livres 3,108,0001.

Ajoutons quarante mille toises d’embranchement de plomb, en prenant le diamètre moyen de ces tuyaux à dix lignes, à raison de neuf livres quinze sous la toise, et vingt mille ajoutoirs

,638,

Déduisant sur celte 1 , dépense les fonds déjà faits et destinés à celte partie 1,000,000

Il reste à trouver 2,638,000

Ajoutez à ceci les fonds faits par la compagnie 6,6 0,0

Total des fonds nécessaires.

, 38 CGC]

Sans les motifs cruels qui ont dirigé la plume de l’auteur, lequel a pourtant sous les yeux 1 pectus, il aurait vu que Iacompagnieree-.il par chaque muid d’abonnement, outre le prix annui ! de l’eau, comme nous l’avons dit plus haut, une somme de cinquante livres une fois payée, qui l’indemnise en partie des frais de la p tuyaux de bois qui passent devant la maison des abonnés. Soixante-dix mille muids, à cinquante livres, font trois millions cinq cent mille livres. Ainsi la dépense des tuyaux de bois est presque entièrement couverte, et les fonds à faire par la compagnie se trouveront réduits, par ce remboursement successif, à cinq millions huit cent trente-huit mille livres.

Donc les six millions six cent quatre-vingt mille livres faits par la compagnie suffiront, et fort au delà.

On a vu plus haut que les revenus de la compagnie seront un jour de 3,500,000 l.

Sur lesquels à déduire les frais de régie, évalués, dans le cas d’un succès complet, à 62,700 l.

La consommation des charbons pour les trois machines à feu, quatre vingt-dix mille muids, à cause des pertes et coulages 105,120

L’entretien et les réparations, dans lesquels il faut comprendre le renouvellement des tuyaux de bois, estimé à cinq pour cent de la dépense… 182, 900 On observe que cette dépense n’a pas monté à deux pour cent jusqu’à présent, y compris l’inexpérience, les fautes et les mécomptes de MM. Perrier.

Nous porterons encore pour l’entretien des bâtiments, des conduites de fer, etc., un pour cent du prix de leur construction ;

cette dépense est forcée.. 58, 380 À déduire donc 109,100

Reste net en revenu. 3, 090, 900 l.

À partager à quatre mille quatre cent quarante-quatre actions, à cause de celles dues à MM. Perrier, cela fait pour chacune six cent quatre-vingt-quinze livres huit sous sept deniers. Ce dividende porte la valeur de l’action à treize mille neuf cent huit livres onze sous huit deniers, et l’on ne peut trop répéter qu’on ne fait pas entrer ici les établissements de toute espèce qui peuvent se former par la facilité de se procurer de l’eau, comme les bains, les lavoirs, les arrosages, etc.

Il n’est pas étonnant que le nombre des abonnements ne soit pas bien considérable. Toutes les choses nouvelles, les modes exceptées, prennent difficilement en France : il semble même que les entreprises qui ont pour but l’utilité publique aient une marche moins rapide, mais elle est en même temps et plus solide et plus constante. On a remarqué que la première année de l’établissement des conduites il a été très-difficile de se procurer des abonnements : les premières maisons abonnées n’avaient la plupart souscrit que pour un an ; mais, malgré toutes les critiques que des gens aussi bien intentionnés qui l’auteur de la brochure se sont permis de répandre sur la qualité de nos eaux, toutes ces maisons, sans exception, ont continué leur engagement, et même ont demandé des augmentations d’eau. Actuellement que le public a sous les yeux beaucoup d’exemples qui donnent la certitude d’un service exact, les souscripteurs viennent en foule.

La compagnie n’est donc plus dans le cas de hasarder aucune dépense dans l’espoir incertain d’un produit : au contraire, elle a décidé l’an passé qu’il ne serait posé de conduite dans aucune rue qu’elle ne fût assurée d’avance d’un revenu de vingt pour cent au moins des frais de la conduite : cette marche depuis s’exécute à la rigueur. Non qu’elle ait cru, comme nous l’avons dit, que les petits ménages s’abonneraient (voyez les lettres patentes arnii’dees a MM. l’erncr ; au contraire. considérant que bien des pauvres gens ne peuvent et ne doivent pas payer la petite quantité d’eau qu’ils consomment, elle a ordonné à ses fontainiers que tente per.-0 11 lie q 1 1 i Se p l’e-’’1 1 1 Cl’a i I pOIll’boil’e ou pour en emporter ne la payât point : en effet, ne vendant à la plupart de ses dépôts que trois deniers la voie d’eau composée de deux seaux, quelle monnaie exigerait-elle qui représentait moins d’eau qu’elle n’en donne pour un liard ?

Nous convenons que les calculs sur la quantité d’eau que doit consommer chaque habitant de Paris sont sujets à beaucoup d’erreurs ; mais il n’en est pas moins certain que les consommations de tout genre augmentent en proportion que les denrées abondent et sont à bon marché. Il se consomme moins de sel dans les pays de gabelle que dans les provinces franches. Avant les établissements de la compagnie, l’eau valait, dans les sécheresses et les glaces, jusqu’à dix sous la voie dans beaucoup de faubourgs : il est sûr que dans ces moments l’indigent l’économisait ; souvent le peu qu’il en avait se corrompait en la gardant l’été : de là les fièvres, les maladies. Grâce à la compagnie des eaux, c’est un mal qui n’arrivera plus : tous auront de l’eau abondante, bien saine, au plus bas prix possible, et notre seul charlatanisme, pour attirer grands et petits au piége de nos fournitures, sera de prouver aux gens riches que nous donnons pour cinquante francs la même quantité d’eau qu’ils payaient plus de cent écus ; aux pauvres, que nous vendons un liard ce qui coûtait deux ou trois sous : et c’est ainsi que, prenant chacun par son propre intérêt, nous forcerons la main à tout le monde.

Et si quelque écrivain passionné vient nous reprocher avec aigreur que nous sommes de mauvais citoyens, qui, par des gains peu délicats, coupons la bourse aux joueurs à la baisse, et la bretelle aux porteurs d’eau, nous rirons du premier reproche, et nous répondrons au second que, loin de nuire aux porteurs d’eau, l’établissement de nos fontaines rapprochées des divers quartiers assurera la subsistance d’un grand nombre de ces porteurs, bien plus marchands de temps qu’ils ne sont vedeurs d’eau, en leur offrant un puisement aisé toujours voisin de leur service, et surtout exempt du danger qui les menace à la rivière.

Que si l’augmentation de nos abonnements en diminue le nombre par la suite, nous lui dirons qu’il n’est pas encore bien prouvé que vingt-cinq mille hommes vigoureux soient plus utiles avec deux seaux qu’ils ne le seraient au labour ; nous lui dirons qu’il y avait dans le royaume quarante-cinq mille tricoteuses, quand un mauvais citoyen comme nous fit les premiers bas au métier ; qu’on ne peut former rien de grand ni d’avantageux au public, sans choquer un moment quelque intérêt particulier ; enfin nous lui dirons… mais plutôt nous ne dirons rien, car il n’y a pas d’apparence que nous ayons deux fois à disputer sur une semblable matière.

On ne contestera pas les détails que M. de Mirabeau donne sur les établissements de Londres ; on ne les connaît pas assez.

Mais s’il fallait juger de ces aperçus étrangers par la fidélité de ceux que l’auteur avait sous les yeux, et qu’il a négligés, on serait peu tenté d’examiner ceux-ci. Cependant on peut faire observer :

1o Que la compagnie anglaise de la nouvelle Rivière fait des bénéfices considérables, parce que, ayant acheté les intérêts de Middleton à bas prix, ce canal ne lui coûte pas plus que l’établissement de machines à feu qui fourniraient la même quantité d’eau. Nous donnerons la preuve de cette vérité par un calcul comparatif du projet de M. de Parcieux avec celui des machines à feu.

2o On a vu, par ce que nous avons dit, qu’il n’est pas nécessaire que la compagnie de Paris ait acheté à perte ses actions des eaux, pour faire les mêmes bénéfices que celle anglaise de la nouvelle Rivière.

3o Que les frais ne peuvent pas être moins considérables à Londres qu’à Paris ; on ne sait pas du moins sur quels fondements l’auteur pourrait en appuyer la différence, si ce n’est sur les tuyaux de métal, qui sont plus chers que ceux de bois, employés seuls à Londres. À l’égard du charbon pour le chauffage des machines, l’administration des eaux de Paris prouve, comme nous l’avons dit, qu’elle dépense au plus vingt-trois sous quatre deniers en combustible pour une quantité d’eau qu’elle vend cinquante francs.

4o On ne sait quelle raison pourrait donner l’auteur pour établir que l’usage de l’eau ne s’augmentera pas à Paris comme il s’est étendu à Londres.

5o Que la compagnie anglaise de la nouvelle Rivière a six autres compagnies en concurrence avec elle pour fournir la ville de Londres, et que la compagnie de Paris n’en a aucune, à moins que M. de Mirabeau ne veuille présenter la belle fontaine épuratoire du quai de l’École comme une rivalité dangereuse. Les eaux qui appartiennent au gouvernement ne forment point de concurrence avec celles de la compagnie : la ville n’en peut point vendre actuellement ; et la totalité de ses moyens, réunie aux eaux du roi, ne forme pas la dixième partie de ce que la compagnie peut fournir avec le seul établissement de Chaillot.

° nue l’eau que la compagnie fournit est au -aie en bonté à toutes celles qu’on peut se procurer dans la capitale ; c’est de l’eau de Seine, en un mot, toujours limpide, et jug xcellente par la Société royale de médecine ; et l’an I ■ ur d i brochure mérite un reproche très-grave, lorsqu’il insinue le contraire pour relever pompeusement les petits établissements des fontaines épuratoires, qui ne donnent aucun profil à leur compagnie, qui ne sont d’aucune utilité publique, et n’ont enfin d’autre avantage que d’éviter au porteur d’eau moyennant de l’argent) le court chemin du quai à la rivière.

Pour décrier notre entreprise, l’auteur parle souvent du canal de l’Yvette, dont le projet a eu beaucoup de célébrité : nous allons le i omparer à celui des machines à feu, avec la tranquille impartialité qui doit accompagner la discussion de tout objet qui intéresse le public. Supposons qu’on pourrait construire actuellement le canal de l’Yvette, malgré l’augmentation des matériaux et des journées d’ouvriers, pour la somme de sept millions huit cent vingt-six mille deux cent neuf livres, suivant les devis faits, il) a quinze ans, par M. Perronnet : ou plutôt ne supposons rien. Tout étant augmenté de plus d’un cinquième depuis les devis faits par M. Perronnet, posons que ce canal, à sa valeur actuelle, coûterait au moins dix millions, et qu’il conduirait à Paris quatorze cents pouces d’eau dans les eaux basses : il est bien vrai qu’on estime le produit moyen de ce canal à deux mille pouces ; mais s’il ne doit fournir que quatorze cents pouces dans les eaux basses, et le moment des sécheresses étant celui où l’on consomme le plus d’eau, ce que produirait déplus ce canal, dans les autres saisons de l’année, devient à peu près inutile.

Voilà donc dix millions dépensés, qui produisent quatorze cents pouces d’eau amenés jusqu’à la rue de la Bourbe, près de l’Observatoire. Quant aux dépenses des conduites et celles que la compagnie a faites ou doit faire pour distribuer l’eau dans Paris, nous ne les ferons point entrer dans nos calculs, puisqu’elles sont nécessaires à toutes les distributions d’eau, par quelques moyens qu’elle arrive.

Supposons maintenant qu’une compagnie entreprenne le grand ouvrage d’amener l’Yvette à Paris, comme l’Anglais Hugh Middleton a entrepris de conduire la rivière Neuve à Londres : son capital de dix millions employé lui coûtera en intérêts l’.7d annue.s Évaluons les frais d’entretien, de u ittoiement . di »ur I I mille trois cent cinquante-deux I gueur qu’il doit avoir, suivant les plans dressés par M. Perronnet ; est-ce trop estimer ces frais que les porter à Ce n’est pa tout : les dix milavant que la compagnie soit à por- < ! i u retirer le moindre duit ; et si, comme le veu-l M. le Mirabeau, il faut trente ans pour établir les distributions dans tout Paris, il convient d’ajouter au capital de ce canal le montant de ces intérêts, non pour trente ans, parce qu’on suppose un | graduel, mais pendant quinze ans seulement, ce qui fait sept millions cinq cent mille francs perdus, dont l’intérêt perpétuel est de II convient d’ajouter encore l’intérêt des sommes employées à la construction du canal, pendant dix que peuvent durer ces tramais ces dépenses étant les dix millions ne seront déh et entier perdu pendant cinq ans forme un i inq cent mille livre-, dont l’intérêt perpétuel est LETTRES. .U’ o ,000 ,000 rotai de la dépense ani pour quatorze cents pouces d’eau. 1,030,000 1. ■ ai tuellement ce eue coûtera la même quantité de pouces d’eau par les machines à feu. j | tuced’eau fournit soixante-douze muids par [uatorze cents pouces donnent cent m s muids par jour. Les liines qui existent àChaillot donnent chacune cinq muids dans vingt et une à i heures ; ce qui fait un peu plus que le canal de I vette. Nous re produit i Li - deux machines de Chaillot ont coûté la somme de 313,123 1. 7s.2d. Le terrain sur lequel sont construites ces machines - t beaucoup plus grand qu’il ne faut ; une partie est occupée par les de MM. Perrier, qui util ’ 1 1 ( ’ mcnl i ux dont ils D m . | art 313,1231. sont du pi ributions de l’eau : malgré cela, nous le portons pour la somme qu’il a coûté 239,149 Le bâtiment des machines, ainsi que les réservoirs . . . 191,84a La conduite de fonte qui porte 3 machines aux réservoirs 207,854 Total de rétablissement. . . 951,972 Dont l’intérêt est de Entretien et réparation à nn pour cent, comme il a été dit plus haut i " Les mêmes intérêl avant la joui tnce plète pend ; ul tre ant le i irme de qu comme dessus 3o,G99 L’intérêt des sommes ci-dessus emp !" Iruction, I mdant le mo ; de trois ans, à que’ | I I ’ : ■ ’ - tdix-neuf livres par au, fait cent quarante-deux mille quatre-vingt-dix-sept livres, intérêt perpétuel comme is 7.130 Huit hommes pour lachines Consommation annuelle du bon pour quatorze cents i au

s. 2d. 

nu ,4761. 12s. >d. On voit d’après cela que les quai" ces d’eau del’Y) aient annuellement un million cinquante mille livres ; et les rnêm j-. pouces d’eau fournis par les m i ix cent onze mille cinq cents livres en ronds. C’est quatre cinquièmes de moins, conomie de cinquièmes que ni les calculs en laveur des mai feu, elles ont 1 avantages.

!" On peut les établir partout, les multiplier à 

son gré, comme nous I on n’esl borné sur la quantité d’e m à par l’été comment comparer un moj mi ne p i fournir que i au, avec celui qui, par les trois établi i . de trois à quati Dirait le volume entier vie la Seine, si le offrait d ° Il j a de grands inconvénients à l’aire partir d’un seul point el d’un seul niveau toutes les eaux qui doivent se répandre dans Paris, comme on serait obligé de le faire si l’on y amenait les eaux de l’Yvette. Les conduites alors doivent avoir un plus grand diamètre, et sont beaucoup plus dispendieuses. Si le niveau en est trop élevé, il exige une résistance plus grande dans les conduites de fer ou de bois ; si au contraire il ne l'est pas assez, il laisse des quartiers sans eau.

Les machines à feu pouvant s’établir partout, comme on l'a dit, chacune élève l’eau à la hauteur nécessaire pour fournir les quartiers qu’elle doit approvisionner ; et chacune a ses conduites proportionnées, par leur diamètre, à la quantité d'eau qu’elles doivent fournir, et, par leur épaisseur, à l’effort qu’elles ont à soutenir.

3o L'établissement des machines à feu, employant pour son exécution un capital a ?-<z modique, offre peu de risques aux actionnaires ; les autres dépensi -.qui sont annuelles, sont toujours, à très-peu de chose près, dans la proportion des recettes. La machine de Chaillot a marché, la première année, six heures tous les quinze jours : la deuxième année, douze heures seulement par semaine, etc. : enfin les deux marcheront | veut et plus longtemps, à mesure que le débit ’i' 1 l’eau augmentera ; et la dépense du combustible toujours cette progression. Le seul danger que la compagnie aurait couru, si elle eût été abandonner l’entreprise, était donc une perte de cinq à six cent mille livres ; car les lerrains, les tuyaux, les matériaux, ont toujours une valeur ; et, sans l’aperçu d’un succès certain dès la première année de la distribution de l’eau, la compagnie n’aurait point placé le nombre des conduites qui existent à présent. En exposant cette légère somme île cinq a six cent mille jlivt a donc tenté une entreprise qui lui rapportera plus de trois millions de revenu.

Une compagnie qui entreprendrait d’amener l’Yvette à Paris s’exposerait bien davantage : elle aurait à payer, pendant beaucoup d’années, des travaux considérables ; et, après une attente bien longue, un capital immense dépensé, elle pourrait trouver de la répugnance dans le public pour les eaux de cette petite rivière, qui sont véritablement, et d’après les rapports des chimistes publiés par M. de Parcieux lui-même, moins bonnes que les eaux de la Seine, et chargées d’une vase très-fine tirée du propre fond du terrain, dont il est impossible de les dégager entièrement par la filtration. Alors tous les fonds seraient perdus.

4o Les réparations d’une machine à feu sont peu de chose, si elle est soignée, comme cela ne manque jamais d’arriver à toute machine qui remplit un service journalier. La précaution peu dispendieuse d’avoir une machine de relais pour parer à tous les accidents assure pour toujours un service exact et sans interruption. Peut-on raisonnablement espérer la même sûreté d’un aqueduc de dix-sept mille toises ? Si les réparations sont moins fréquentes, lorsqu’elles deviennent nécessaires elles | :uvenl suspendre pendant plusieurs mois le service : et qu’on imagine ce que deviendrailt Paris, si, privé tout à coup de quatoi ■ i d’eau, i ! fallait créer tous les porteurs d’eau nécessaires pour aller chercher à la rivière toute l’eau que le public consomme ! Les gelées ne peuvent-elles pas, sinon arrêter totalement le cours de l’aqueduc, au moins en diminuer considérablement le produit ?

Entre ces établissements aussi nationaux l’un que l’autre, mise de fonds, capitaux, intéi i ques, travaux, produits, entretiens, renouvellements, qualité d’eau, tout est à l’avantage des machines à feu. Mais n’est-ce pas une déris l’auteur nommerait jonglerie, de porter l’apparence des frayeurs, comme le fait M. de Mirabeau, jusqu’à paraître redouter que la consommation de nos machines fasse augmenter le prix courant du charbon dans la France, qui en est une grande minière ?

Ô divine éloquence ! est-ce là ton emploi ?

oit-on que, pour prouver uniquement ■.étions sont chères, on ait employé tant de verve à dénigrer la coni] i ède à garantir de ses prétendus piéges les diverses administrations qui pourraient traiti r avec .lie, ■ an ■■ I de sej I lieues .1 de dix milexisti les i ervoirs toujours

ins Paris, qui n’ont pas coûté le cinquième’.' enfin qu’on ait été jusqu’à gourmand ; vernement d’en avoir permis l’entreprise ? Ô divine éloquence ! est-ce là ion emploi ’ Nous avouons aussi que, malgré nos efforts, nous n’avons pas saisi page 41) « nenl anfaibh dividend est une jonglerie manifeste ; ni quel rapport existe entre des associés réglant leur sort commun, et le propriétaire d’une maison non bâtie qui demanda i ait ’<■ < I ■’•,’ rs " son architt ctt .

Ce qui étonne notre esprit dans cette comparaison subtile, c’est l’analogie que l’on trouve entre ce que la compagnie fait avec elle et sur elle-même et les intérêts différents d’un propriétaire et de son architecte. La compagnie nous paraissant être à la compagnie ce que nul homme n’est à son architecte, identiquement, collectivement le même être, et n’ayant qu’un même intérêt, nous croyons bonnement qu’elle a pu, d’elle à elle, sans jonglerie ni tromperie, changer l'intérêt de cinq pour cent qu’elle s’attribuait dans l’avenir sur ses dépenses consommées, en un dividende réel ; moindre, il est vrai, que l’intérêt, mais analogue à ses profits naissants.

Elle a tellement pu, selon nous, former ce dividende, que si, ne voulant pas alors étendre ses travaux, augmenter ses dépenses, elle se fût contentée du produit qu’elle en retirait, elle avait réellement un demi pour cent de ses fonds, de toute l’eau qu’elle distribuait ; c’est ce qu’elle a nommé et pu nommer un dividende : en quel sens est-ce une jonglerie ? L’entente ici reste au diseur, qui mirabilia dixit.

Il nous reste un dernier reproche à faire à l’auteur de l’écrit ; mais c’est le plus grave de tous, celui qui montrera le mieux quel esprit a conduit sa plume, et combien on doit se défier de ce qu’il affirme le plus. En effet, croirait-on qu’ayant sous les yeux nos actes, et l’arrêt du conseil, il ait jugé nécessaire au couronnement de son attaque de faire une injure gratuite au gouvernement, qui la dédaigne, et à MM. Perrier, qui s’en affligent, à ces deux citoyens utiles, aussi dignes d’éloges par leurs talents que par leur modestie, en fulminant contre le monopole ■ cera par eux sur les via/tint*, contre leur privilége exclusif de vendre de l’eau à Paris ?

Quand on le voit (page 38), avec l’air indigné d’une si grande oppression, sonner le tocsin contre la compagnie, et prononcer ces mots terribles : Prolongera-t-on un privilége exclusif qui ravirait au peuple h bénéfice de la concurrence ?… Qu’on n « s’y trompe pua :) ! s’agit ici de l’eau, de cet aliment qui, avec l’air, est presque le seul bienfait qui la nature ait voulu soustraire à la tyrannie… Le privilége de la compagnie des eaux est proscrit par la nature même de son objet. Il n’est point de gouvernement sur la terre qui puisse continuer longtemps le PRIVILÈGE EXCLUSIF LIE VENDRE DE I.’f.AU ; Quand on le voit tonner ainsi, s’attendrait-on à la réponse ? Elle sera, comme toutes les autres, sans prétention, sans fard, aussi simple que vraie ; nous le disons donc nettement, puisqu’il le faut, et c’est ii i le cas d’employer cette expression de l’auteur (pugeG), qui, dit-il, a remonté plus haut qu’on tu pense, mais à qui personne n’avait imposé la loi de nous attaquer, comme il nous a imposé celle de nous défendre : Nous n’avons point le privilège EXCLUSIF DE VENDRE DE l.’EAU A PARIS, le gouvemement ne l’aurait pas accordé, et MM. Perrier ne l’ont jamais sollicité, ils ont demandé et obtenu le privilége exclusif d’établir des machines à feu pour donner de l’eau dans Paris ; et il est expressément dit, dans l’arrêt du conseil : Sa as préjudice à l’exécution du projet donné par le feu suai— de Parcieux, d’ami m r’Yvette à Paris, ni à celle des autres projets, machines ou établissements, autres que lesdites pompi i " feu, qui pourraient être propres à fournir d l’au a Paris.

Et M. de Mirabeau sait très-bien que les fontaines épuratoires, dont il vante si fort l’excellence et l’utilité, sont établies très-postérieurement au privilége de MM. Perrier ; et que la compagnie des eaux, qui savait bien n’en avoir pas le droit, n’a fait aucune opposition à l’établissement de ces fontaines.

Enfin il sait très-bien que si les gens du monde, qui voudraient tous leurs revenus en jouissances personnelles, ne trouvent pas dans l’entreprise des eaux un placement de fonds assez promptement lucratif, il n’en est pas moins vrai que l’honnête père de famille qui veut enrichir sa postérité par une privation de peu d’années a trouvé dans cette entreprise un emploi d’argent très-solide, et qui ne peut manquer d’assurer un revenu magnifique à ses enfants. Et voilà pourquoi les joueurs à la baisse, pour qui le noble auteur a la bonté d’écrire, trouvent si peu d’actions pour remplir leurs engagements, quoique tous ceux qui les possèdent les aient acquises à très-haut prix. Résumons-nous en peu de mots.

Nous croyons avoir bien prouvé que des motifs peu généreux ont fait décrier par l’auteur un établissement très-utile ;

Que l’augmentation des dépenses, après les devis primitifs, n’a été l’effet d’aucune erreur, mais le fruit des plus mûres délibérations ;

Que la compagnie n’a pas encore dépensé quatre millions cinq cent mille livres en 1785 ;

Que MM. Perrier ont rempli loyalement leurs engagements envers elle ;

Que cette compagnie a le droit de changer ses lois à son gré, dans ce qui ne touche pas à l’intérêt public ;

Que l’auteur est souvent contradictoire avec lui-même, et qu’il perd quelquefois de vue ce qu’il regarde comme son premier objet ;

Que l’affaire est beaucoup plus avancée que ce critique ne l’avoue ;

Que ses calculs sont erronés sur la valeur des abonnements, la quantité du combustible et le vrai produit des machines ;

Qu’il existe plusieurs exemples d’entreprises moins nationales, qui militent pour nos succès ;

Que l’administration des Invalides gagne beaucoup, en préférant l’eau de la Seine à toutes les eaux de ses puits ;

Qu’il est malignement absurde d’imputer à l’eau de nos pompes aucun mélange avec le grand égout ;

Que, sans être aucunement contrainte, la ville aurait un grand avantage à charger la compagnie des eaux de remplir ses engagements ;

Que l’aperçu ruineux d’un seul muid d’eau pour chaque maison est, d’après des relevés exacts, de près des trois quarts au-dessous de la réalité ;

Qu’à trois muids et demi par maison, taux actuel de nos fournitures, sans les augmentations prévues, la compagnie aura un jour plus de trois millions de revenu ;

Que, pour acquérir cette recette annuelle, elle n’aura pas dépensé six millions ;

Qu’alors un dividende de six cent quatre-vingt-quinze livres à chacune les quatre mille quatre cent quarante-quatre actions portera leur capital à treize mille neuf cent huit livres ;

Que le progrès des abonnements a un accroisseùent sensible que rien ne peut plus arrêter ;

Que notre seul charlatanisme est l’abondance et le bas prix de l’eau ;

Que la comparaison des établissements anglais est tout entière en notre faveur ;

Que celle du canal de l'Yvette avec nos machines à feu nous laisse un avantage de quatre cinquièmes en profit, sans la supériorité de notre eau et son abondance intarissable ;

Qu’il n’est pas vrai que nous fassions un monopole exclusif de la vente de l’eau dans Paris ;

Enfin, que l’auteur, mal instruit, n’a été exact ni vrai dans aucun point qu’il ait traité.

D’après cette réponse, on espère que si quelqu’un doit aller aux écoles d’arithmétique, indiquées par l’auteur (page 40), étudier les leçons qu’il veut donner aux autres, et même au gouvernement, ce ne sera pas la compagnie que le public y renverra, mais bien les joueurs à la baisse sur les actions des eaux, qui, s’étant abusés dans leurs spéculations, ont ensuite abusé l’auteur de la brochure, et finiraient par abuser les pères de famille qu’ils chérissent, le public auquel ils s’adressent, et les possesseurs des actions, qu’ils dépouilleraient à vil prix, si on ne les arrêtait pas. Nous n’ajouterons qu’un seul mot.

Plus on recherche le but de cet étrange ouvrage, et moins on peut le concevoir. L’auteur sait que depuis sept ans des citoyens bien courageux, jaloux de voir la ville de Londres jouir d’un avantage qui manquait à la capitale de la France, ont consacré des fonds immenses à le lui procurer, et ne sont parvenus à leurs premiers succès qu’avec des travaux inouïs, à travers des obstacles de tout genre, accablants, presque insurmontables.

A-t-il voulu flétrir leur cœur, les détourner de porter à sa fin le seul établissement national qu’on connaisse dans cette ville ; leur enlever l’auguste protection dont Sa Majesté daigne honorer leur entreprise, en la discréditant aux yeux des actionnaires et des consommateurs ; en inquiétant le public sur la qualité de l’eau qu’il doit boire ; en armant tout le monde contre eux ?

Quand il pose partout des bases aussi fausses que ses résultats sont vicieux, est-il entraîné réellement par le désir de procurer à ses amis des actions que ceux-ci sont forcés de livrer sous un terme, à bas prix ? ou bien s’est-il flatté de porter un coup mortel à l’entreprise des machines à feu, pour en favoriser quelque autre ? A-t-il trompé, s’est-il trompé, l’a-t-on trompé ? Est-ce projet, erreur ou suggestion ? Nous croyons lui rendre justice en adoptant le dernier soupçon.

Mais, quel qu’ait été son motif, on doit profondément gémir de voir un homme d’un aussi grand talent soumettre sa plume énergique à des intérêts de parti qui ne sont pas même les siens. Indifférents au choix de leurs sujets, c’est aux avocats décriés à tout plaider, en désespoir de cause : l’homme éloquent a trop à perdre en cessant de se respecter ; et cet écrivain l’est beaucoup.

Notre estime pour sa personne a souvent retenu l’indignation qui nous gagnait en écrivant. Mais si, malgré la modération que nous nous étions imposée, il nous est échappé quelque expression qu’il désapprouve, nous le prions de nous la pardonner. La célérité d’une réponse qu’exigeait son mordant écrit ne nous a pas permis d’être moins long, ni plus châtié. Aussi, de noter part, n'est-ce pas assaut d’éloquence, mais discussion profonde et nécessaire de la bonté d’un établissement qu’il a voulu rendre douteuse. Nous avons combattu ses idées, sans cesser d’admirer son style. Heureux si la langueur du nôtre ne prive pas la vérité de l’attrait que la beauté du sien avait su prêter à l’erreur !

RAPPORT DES COMMISSAIRES

DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE MÉDECINE


OUALIT

LLF.VLt ; ET )

MM. Perrier ayant prié la Société de constater la nature de l’eau qu’ils font distribuer à Paris, et qui est fournie par leur pompe à feu, les commissaires que cette compagnie a chargés de cet objet se sont transportés à Chaillot pour examiner avec soin toutes les circonstances qui peuvent influer sur la salubrité des eaux. Après avoir vu avec le plus grand intérêt la belle construction de la machine à l’aide de laquelle l’eau est élevée, ils ont porté toute leur attention sur le bassin où l’eau est puisée par la pompe, sur le mécanisme qui l’élève, sur les canaux qu’elle parcourt, sur les réservoirs où elle est versée, et d’où elle s’écoule pour se répandre dans Paris. Outre les procédés ingénieux qui ont été employés pour ces différents objets, et sur le mérite desquels il n’est pas du ressort de la Société d’insister, les commissaires ont reconnu que dans ces diverses circonstances l’eau de la Seine ne pouvait contracter aucune qualité nuisible, ni même désagréable ; que les tuyaux de fonte, ni les pierres employées pour toutes ces manœuvres, ne pouvaient rien lui commuiiiqu, r ; et que le mouvement et l’agitation dont elle jouit depuis son élévation dans la pompe jusqu’au lieu d’où elle se répand dans Paris, sont plus capables d’en améliorer la qualité que de l’altérer en aucune manière. Ils ont surtout été frappés de la position respective des quatre réservoirs, à l’aide de laquelle on peut les vider les uns dans les autres, les nettoyer aussi fréquemment qu’on le désire, el contribuer ainsi à la pureté de l’eau. Apre- ce premier examen, ils ont fait puiser de l’eau dans la Seine, dans le premier bassin où l’eau est prise, et dans les réservoirs d’où elle coule

i Paris : on a < xaminé comparativement ces trois eaux par les différents procédés chimiques connus,

et on leur a trouvé toutes les bonnes qualités de celle de la Seine, dont on connaît généralement la salubrité. Les réactifs ont démontré, dans toutes les trois, la petite quantité de sélénite et de terre calcaire qui y sont toujours contenues ; elles ont également bien dissous le savon et cuit les légumes : la noix de galle et les liqueurs prussiennes n’y ont point indiqué un atome de fer ; et leur saveur n’avait rien de l’impression que laisse ce métal, en quelque petite quantité qu’il soit. L’évaporation a confirmé l’analyse par les réactifs ; la distillation à l’appareil pneumatochimique a fait connaître que l'eau des réservoirs contenait un peu plus d’air que celle de la Seine puisée vis-à-vis de la pompe.

Les mêmes expériences ont été faites sur l’eau prise dans un des canaux de distribution de Paris les plus éloignés de la pompe, et elles ont présenté absolument les mêmes résultats.

La Société croit donc devoir annoncer au public que l’eau fournie par la machine à feu de MM. Perrier est très-pure et très-salubre ; que même, dans quelques circonstances, ses qualités sensibles, telles que sa saveur, sa limpidité, doivent l’emporter sur celle de la Seine, en raison du mouvement qui l’agite el des réservoirs dans lesquels elle reste exi ji :t,ii t de l’air quelque temps avant sa distribution ; que les reproches qu’on lui a faits iveur ferrugineuse, son goût de feu, etc., nullement fondes, et que les avantages qu’elle procure méritent à MM. Perrier la reconnaissance de tous les citoyens.

Conforme à l’original continu dans les registres de la compagnie , An Loui re, h 31 août 1784. Vicq-d’Azyr, secrétaire perpétuel.

LETTRE XXXV.

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS.

Paris, 2 mars 1785.

d’affaires plus sérieuses, messieurs, c’est à vous seuls que je me plains de vous pour la sortie violente à laquelle vous avez donué cours contre ce pauvre Figaro.

Est-il avéré, messieurs, que votre privilége d’imprimer s’étende jusqu’au droit de fatiguer les citoyens des grossièretés anon mes que tout homme aigri par un succès voudra leur adresser dans vos feuilles ? Cela vous i l -i peu permis, que vous seriez à peine excusables quand on ous l’aurait ordonné. Et pourquoi cette humeur d’un ecclésiastique .’ parce qu’une pièi e qui l’afflige continue de plaire au public !

IÎ- quoi ’ M.iilian, d’un prêtre est-ce la le langage ? Il y a longtemps qu’on l’a ilii : Sitôt que les gens i ;e môlenl de juger ceux d’un autre, on ne voit qu inepties imprimées.

ii z-vous, messieurs, qu’il est écrit : Rachetez par l’aumône et vos péchés et vos sottises, Si l’auteur eût mis vos bêtises, et que chacun fil iir, ne voilà-t-il pas encore un i tique ruiné ? Vous-mêmes aujourd’hui, mess ne devriez-vous pas quelque petite aumi pauvres mères qui noun issenl .’

Quant à l’anecdote ingénieuse d’un porteur de chaise en colère et d’un chien nommé Figaro, ne sait-on pas qu’on abuse de tout ? Nous avi connu le feu marquis de Li qui, ayant deux vilain- choupilles, appelait savamment le chien Thisbê, et la chienne Pyrame. Cria empêche ; il [Ui deux noms ne soient demeurés très-jolis’.' Celui du grand César est-il moins honoré parce qu’un sot en affubla son Laridon ? El chercher l’exemple hors du sujet, est-il un nom chez nous dont on abuse autant que de celui à’abbé ? L’honneur de le porter était autrefois décerné à nos seuls prêtres dignitaires ; il se donne indifféremment à ci très plus qu’équivoques sur I squels on entend partout : Faites donc taire ce sot abbé ; chassez donc ce vilain abbé ; qui diable a prostitué des presses à cet impertinent d’abbé ! Enfin, ce nom descend aujourd’hui depuis le noble abbé mitre, possesseur de fortes jusqu’à ces abbés a crosser qui calomnienl dans quelques feuilles. L’abjection connue des derniers empêche-t-elle d’honorer ce nom, toujours respecté dans les autres ? Donc le raisonnement sur le chien n’est qu’un chien de raisonnement. Cependant l’abbé qui m’écrit n’attendit pas longtemps ma réponse à sa diatribe ; i d’avance imprimée dans la préface du Mariage, que i on doit publier dans peu : mais, sous quoique habit qu’il la lise, on le reconnaîtra partout au plaisir qu’il en montrera.

Pourtant, messieurs, quel est voire objet en publiant de telles sottises ? Quand j’ai dû vaincre lions et tigres pour faire jouer une comédie, pensez-vous, après son succès, me réduire, ainsi qu’une servante hollandaise, à battre l’osier tous les matins sur l’insecte vil de la nuit ? Je ne répondrai plus à rien qui ne soit signé de quelqu’un ; rien surtout sur la petite Figaro, qui ne soit couvert d’une aumône. Il convient bien à un soi-disant prêtre de critiquer ma charité, quand il ne la fait pas lui-même ? il est com leà certaines gens qu’on ne se vante pas des bienfaits : cela exempte souvent de donner ; et la main gauche est aisément discrète, quand la main droite n’a rien à divulguer. Mes trois louis, envoyés sans mystère, en ont valu près de vingt à une pauvre mon’ nourrice, sans même y comprendre l écu du frère aîné de votre abbé ; voilà de quoi je me vante avec joie. Qu’ils en envoient chacun autant et qu’ils se nomment ; ils auront un moindre mérite, mais au moins le don sera sûr. s’il riait permis à quelqu’un de se vanter du bien qu’il fait, c’esl peul être à celui à qui l’on impute beaucoup de mal qu’il ne fait pas ; mais l’homme qui brûle de consacrer vingt mille écus à un établissement de bien ! lisance sevante-t-il en donnant trois louis ? Soyez impartiaux, messieurs, ri puis joutons, votre ecclésiastique et moi, .1 qui fera le plus de bien, suivant nos moyens respectifs : cette lutte est d’un nouveau genre ; elle vaut bien la guerre de Figaro. Imprime/, alors, messieurs, tout ce que l’on dira contre moi, tous les sots bruits qu’ils l’ont courir ; mais ne fermez pas vos feuilles toutes les fois qu’il est question de mes idées de bienfaisance.

Pourquoi n’avez-vous pas imprimé le Irait suma bonne nourrice normande, qui, ayant huit enfants à elle, un mari, et neuf sous par jour, a nourri quatre ans un enfant sans avoir jamais rien reçu ? Elle vient à pied chercher ici les parents de son nourrisson : père et mère sont disparus ; on voulait, à Paris, qu’elle le mît aux Enfants-Trouvés : À Dieu ne plaisi t-elle ; je l’ai nourri pendant quatre ans, j’ai huit enfants vivants, il sera le neuvième. Et elle le remporte en pleurant !

Mon active quête pour elle a monté à quinze ou seize louis. Si vous n’eussiez pas supprimé le trait sublime de cette femme d’une de mes lettres au journal, elle aurait obtenu, l’an passé, le prix public de la vertu, et l’on vous en eût su bon gré. Voilà ce qu’il fallait imprimer.

Pourquoi ne dites-vous pas un mot du noble enthousiasme avec lequel la ville de Lyon vient d’adopter mon plan de bienfaisance pour les pauvres mères qui nourrissent ? Il est rendu public dans le journal de cette ville, et vous a éb envoyi pour engager la capitale à imiter ce noble exemple. Cela valait bien les invectives de votre digne ecclésiastique.

Enfin, messieurs, voilà mon dernier mot : Si vous enlevez encore à la petite poste le droit exclusif de me transmettre les injures anonymes dont mes charités sont payées, pardon, mais je serai forcé de vous prendre à partie ; et il n’est pas un tribunal où je n’obtienne alors le droit de vous faire attacher à vous-même le nom du fuyard contumace, au poteau publie de vos feuilles. J’ai l’honneur d’être, etc.

Caron de Beaumarchais.

LETTRE XXXVI.

A M. ROBINET.

Pans, le 3 mars 1785.

Obligeant ami,

J’ai eu l’honneur de remettre à M. le baron de Breteuil un mémoire par lequel les auteurs dramatiques demandent au roi que leurs propriétés soient respectées dans les grandes villes de province, comme son intention est qu’elles le soient dans la capitale. J’ai joint à ce mémoire une expédition de l’acte notarié que 1rs auteurs ont fait avec la direction de Marseille, et l’original ’l' 1 la délibération prise et signée par tous les auteurs dramatiques à ce sujet.

En vous demandant vos bons offices pour le succès de la justice qu’ils sollicitent, je "iis prie de donner vos soins à ce que les deux actes joints au mémoire ne soient pas égarés, parce que ce -uni des originaux de mon greffe. Vous connaissez les sentiments inviolables de votre serviteur et ami

LETTRE XXXVII.

A M. BRET.

Le 26 mars 1786.

Je vous envoie, brave censeur, mon étrange opi ra pour l’approuver. Je vous demande en grâce qu’il ne sorte pas de vos mains. Si j’avais mis le véritable titre, il s’appellerait / Libri arbitre, ou h Pouvoir de la Vertu ; mais on m’eût accusé d’une prétention ride ule. Sous cet aspect pourtant, j’espère que les i lioses fortes, sortant de caractères tranchants, trouveront grâce devant vous.

Pour opposer la confiante piété de Tarare el à’Ast <■’■ aux fureurs du despote, à l’ambition du grand prêtre, et faire sortir de cet ensemble une profonde moralité, j’ai dû faire parler a chacun son langage : mais l’impie pontife est puni par la î I de sun lils, le tyran par la sienne ; ,i le grand mol que ce prêtre dit eu couronnant Tarare, Il est des dieux suprêmes, etc., aveu qui lui est arraché par la force des événements, est le correctif puissant «le m. u incrédulité. Ainsi, quoique nous ne croyions point en Brama, il n’en résulte pas moins qu’à l’aspect d’une justice inattendue sur de grands criminels, les hommes les plus impies sont ramenés malgré eux a reconnaître une Providence ; et c’est ce que j’ai voulu dire, il est consolant, mon ami, que la conclusion de mon drame soit si vraie :

Mortel, qui que tu sois, prince, prêtre ou soldat, Homme ! ta grandeur sur lu luire N’appartient [joint il ton état : Elle est oute à ton caractère. Au reste, mon ami, j’aimerais mieux que cette pièce ne fût jamais jouée que si elle était aplatie. Je vous salue, vous honore et vous aime. Le reclus Beaumarchais.

Gardez mon manuscrit le moins que vous pourrez ; votre ami n’en a pas d’autre.

LETTRE XXXVIII.

À MM. LES COMÉDIENS FRANÇAIS.

Paris, le 1S décembre 17S7.

Lorsque vous jouiez, messieurs. /• Mariage de Figaro, je vous ai demandé la cinquantième reprén pour l’établissement de l’institut de bienfaisance que je cherchais à former en faveur des mères pauvres qui nourriront leurs enfants. Vous avez acquiescé à ma demande avec toute la grâce possible. Tons mes efforts jusqu’à présent n’ayant abouti qu’à former un seul établissement en France, j’ai senti enfin qu’il fallait le considérer comme l’exemple et le modèle de tous ceux qu’on pourrait former dans la suite, et que tous les efforts des bienfaiteurs devaient se porter au soutien de ce premier institut.

La ville de Lyon, qui a donné ce noble exemple à toutes les villes de France, a besoin d’un nouveau secours de la part de tous ses coopérateurs, non pour une charité du moment, mais pour placer un fonds dont la rente perpétue notre institut pour les nourrices.

Je vous prie donc aujourd’hui, messieurs, de vouloir faire remettre, par votre caissier, le produit de cette représentation à Me Rouen, notaire de cet institut, rue Neuve-des-Capucines, vis-à-vis de la rue d’Antin ; il est chargé de le recevoir. Le zèle éclairé des administrateurs de cette noble institution a vaincu tous les obstacles qui nous ont arrêtés ailleurs.

J’ai promis d’envoyer mille écus à chaque ville qui suivrait l’exemple de Lyon, et je tiendrai parole. En attendant, je réunis mes moyens à ceux du seul institut de ce genre que l’on ait encore pu établir avec la sanction du gouvernement.

Faites-moi l’honneur de m’instruire de la remise de la ces fonds entre les mains de Me Rouen, et celui de me croire avec considération,

Messieurs, votre, etc.

LETTRE XXXIX.

RÉPONSE À M. LE CURÉ DE SAINT-PAUL 1 . Paris, le 30 mars 1788.

Moxn digne et bon Pasteur,

Après vous avoir rendu grâce de l’obligeant avis que vous voulez bien me donner, permettez-moi

<ref>Voici la lettre que le curé de Saint-Paul avait envoyée à Beaumarchais :

Paris, 17 mars 1788.

es, mon eur, rn’ayant porté des pi tîntes hier sur les travaux doul ils étaient t isunjourde dimanche, de faire enteiuli 1 1 ]n^ ilr, iii.i-,,ii ;[is mes : une transgression que je ne puis voir am nul il nur. LY.ui,< n appr )fondi .pu’ j’.ii l- 1 ._• nlih.’r il.- faire m’a com aincu que c’étail ’fins votre maison 1 1 dans votre jardin que ces travaux avaient eu lieu. .1.’ mu- bien persuadé, sieur, que c’esl a votre insu et contre

. ordres que <i,’- ouvriers nul été mis eu action dans ce jour, dont 

I bsi 1 ■ ition est prcsci ite par la loi divine ri 1 elle de l’Etal l’at- 1 ids . !’■ vous, monsioui . de aouveaux ordres aux directeurs ’I'- vos travaux ; je les ai annoncés d’avance ■< plusieurs pei lait publique. J’ai du plaisir a croire que mon e pérance ne sera pas frustrée ■m moins aurai-je rempli ce que me dicte ma e et I ittachemcnl ave 1 lequel j’ai I ho ;ui d’être, Mo

Votre très-humble <t tu’ s-- -l » ■ ; ■ Ro curé de Saint-Paul

■ et prédicateur ilu roi. ■

do faire un mode- !.’ examen de la profanation que votre lettre me reproche.

Si vous aviez fait la recherche de ce délit qui nous est imputé avant d’en porter plainte aux magistrats, vous auriez su par moi, monsieur, qu’aucun maçon, ni voiturier, ni couvreur, ni autres ouvrier ; , ne travaillent chez moi le dimanche ; mais on vous eût représenté que dans ce mois de sève montante on ne peut laisser d’arbre hors de terre -.m- eiiv en 1 la n sel- de le perdre, et que des gens de la campagne, ayant conduit à mon jardin <<-~ arbrisseaux venus de loin, oui employé toute la iiuii du samedi, et même la journée du dimanche, a faire, non l’œuvre servile de les planter car ils sont payés pour cela . mai- l’acte conservatoire ei forcé Me le- -errer .’n pépinière dans un des . oins de mon terrain, pour les empêi le r de mourir : et cela sans aucun salaire, car ils me s k mitissent tout ce qu’il- planteront chez moi.

Quand il n’y a pas de péché, malheur à qui se scandalise ! dit en quelque endroit de l'Écriture.

Ne pensez-vous pas comme moi que les juifs seuls, ô mon Pasteur, savent observer le sabbat ? car ils s’abstiennent du travail, de quelque utilité qu’il soit : au lieu que, chez nous autres chrétiens, on dirait que le culte est un simple objet de police, tant ses commandements sont heurtés d’exceptions. Nous punissons un cordonnier, un tailleur, un pauvre maçon qui travaillerait le dimanche : et dans la maison à côté nous souffrons qu’un gras rôtisseur égorge, plume, cuise et vende des volailles et du gibier. Ce qui me scandalise, moi, c’est que l’homme de bien qui va s’en regorger n’est point scandalisé de cette œuvre servile , exercée pour lui le dimanche.

Dans nos jardins publics cent cafés sont ouverts, mille garçons frappent des glaces ; on en fait un commerce immense ; et l'honnête dévot qui va s’en rafraîchir le dimanche les paye sans songer au scandale qui en résulte.

Plus loin, monsieur, on donne un bal : vingt ménétriers altérés y font l’œuvre servile et folle de faire danser nos chrétiens, pour quelque argent qu’on leur délivre : si mon dévot n’y danse pas, au moins ni lui ni son curé ne les dénoncent à la police, et mon malheureux jardinier peut-être va payer l’amende.

Les fêtes et dimanches, on ouvre les spectacles : là des acteurs, pour de l’argent, font un métier proscrit selon l’Église ; et le saint dénonciateur des ouvriers de mon jardin va sans scrupule salarier l'œuvre servile qui l’amuse, en sortant de chez mon curé, où il a crié au scandale contre mes pauvres paysans !

Sans doute on répondra que ce qui touche le public mérite de faire exception à la rigueur du saint précepte ; mais le cabaret, la guinguette, et tous les gens qui vivent des désordres où ils plongent le peuple aux saints jours, exercent-ils aux yeux de Dieu des métiers plus honnêtes que celui de mes ouvriers, qui s’abstiennent de l’exercer pour aller perdre la raison et le pécule de leur semaine dans ces lieux de prostitution ?

Tous les métiers qui servent au plaisir ouvrent boutique le dimanche, et le père de douze enfants, si par malheur il n’est que cordonnier, tailleur de pierre ou jardinier, est puni d’un travail utile qui nourrit lui et sa famille !

J’ai vu, le jour de Pâques, les valets de nos saints frotter leur chambre, les servir, un cocher mener leur voiture, et tous leurs gens faire autour d’eux l’œuvre servile par laquelle ces malheureux gagnent leur vie, sans qu’aucun de nos saints en fût scandalisé. Ne nous apprendra-t-on jamais où commence et finit le péché ; comment un commerce inutile, un métier souvent scandaleux, peuvent s’exercer le dimanche, pendant que d’honnêtes labeurs qui sustenteraient mille pauvres deviennent l’objet du scandale de nosseigneurs les gens de bien ?

Pardon, mon digne et bon Pasteur, si j’insiste sur cet objet ; votre lettre m’y autorise : nul ne raisonne avec moi sans que je raisonne avec lui. Tel est mon principe moral : l’œuvre de Dieu n’a point de fantaisie ; et si l’utilité dont est le cabaret au perfidus caupo d’Horace le fait tolérer le dimanche, je demande comment la nécessité des travaux ne plaide pas plus follement pour un pauvre tailleur de pierre ou de malheureux jardiniers.

Au lieu de ces vaines recherches qui nous troublent dans nos demeures, de ces inquisitions de huitième ou neuvième siècle, de ces saintes émotions (pour employer vos propres termes -m- des travaux d’une utilité reconnue, ne ferait-on pas mieux d’être plus conséquent lorsqu’on établit des principes ? Qu’est-ce que proscrire, le dimanche, des ouvrages indispensables, quand "il excepte il’ 1 la règle les travaux de pur agrément, et jusqu’aux métiers de désordres ?

Je m’en rapporte à vous, monsieur, qui êtes plus éclairé que moi, et vous supplie de ramener, si vous le trouvez dans l’erreur, celui qui est avec une confiance sans borne.

Mon respectable et bon Pasteur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur et paroissien, etc.

LETTRE XL.

À CHACUN DE MES JUGES,

En lui présentant mon troisième mémoire ou dernier exposé des faits relatifs au procès du sieur Kornman contre sa femme.

30 mars 1789.

Monsieur,

Je croirais vous manquer de respect en sollicitant votre justice ; j’invoque seulement une heure de votre sévère attention. Mes adversaires ont lani obscurci cette affaire en la couvrant à chaque instant d’incidents étrangers, qu’il est presque impossible, monsieur, malgré votre sagacité, que vous en ayez pu suivre le fil embarrassé, dans les plaidoyer turbulents dont ils vous ont scandalisé. J’ai rassemblé dans ce mémoire les faits qui se rapportent à moi. Sa lecture est la seule audience que je vous prie de m’accorder. Et quand vous l’aurez lu, monsieur, je ne vous demande qu’une grâce, c’est de punir sévèrement ceux que vous trouverez coupables.

Je suis, avec un très-profond respect, Monsieur.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, ect.

LETTRE XLI.

À M. SALIERI.

Paris, le 15 août 1790.

C’est maintenant, mon cher Salieri. que je vi dois le compte de votre grand succès : Taran n’a ■ [’■ j ■ que le : : de ee mois ; l’Opéra l’a remis avec un soin prodigieux : le public l’a goûté comme une œuvre sublime de la part du musicien. Vous voilà dune ehe/, nous à la tête de votre état ! L’Opéra, qui, depuis un an, faisait cinq cents à six cents livres, a fait six mille cinq cent quarante livres le premier jour de Tarare, cinq mille quatre cents le sec I. etc. Lésai leur-, revenus sévèrement à mon principe, de regarder le chant comme accessoire du jeu, ont été, pour la première fois, rangés parmi les plus grands talents du théâtre ; et le public criait : Voilà de la musique .’ pas une note radotée ; tout marclu aux grands i //- (s à J’ai tion dramatique ! Quel plaisir pour moi, mon ami, de voir que l’on vous rende enfin cette grande justice, et que l’on vous nomme en chorus le digne successeur de Gluck !

J’ai fait remarquer au comité que le travail du couronnement exigeait qu’on ne regardât pas cette reprise de Tarare comme une seconde mise, mais comme la première continuée, et que vos deux cents livres par représentation vous fussent allouées ; et non pas cent vingt livres, comme ils disent que c’est l’usage : je n’ai pas encore leur réponse, Mon ami, est-ce que vous desespérez de revenir ici travailler pour notre théâtre ? Parlez-moi net sur ci I objet, car bien des gens m’interrogent là-dessus : chacun veut vous donner son poème. Si vous devez finir Castor, c’est chez moi qu’il faut le finir ; et Mitre appartement vous attendra toujours. Bonjour, mon bon ami ; aimez toujours votre dévoué, etc.

Ma femme se recommande à votre bonne amitié, et ma fille à vos grandes leçons.

LETTRE M. II.

À M. MANUEL.

C avril 1792

bon mon sieur Manuel ! pourquoi vous fâchezvous contre un utile citoyen qui veut bien plus que vous que chacun contribue, car il a plus que vous à perdre si quelques brûlots malfaisants parviennent à combler le désordre ?

Pourquoi versez-vous de l’absinthe sur les sages conseils de vos bontés municipales ? Depuis que votre écrit paraît dans la Chronique, si j’employais les tristes matériaux que tous vos ennemis m’envoient, je vous abreuverais de fiel, vous, magistrat zélé, qui n’avez sûrement que des intentions pures, en me gourmandant sans sujet !

À Dieu ne plaise que je pousse cette petite guerre plus loin ! Surveillez-moi bien, j’y consens ; mais que ce soit vous-même, avec votre équité ! N’allez plus ramasser tant d’indications hasardées sur les citoyens, leur état, leur fortune, et qui souvent n’ont de réel que l’inattention révoltante ou le manque de soins qui préside à leur rédaction. Plus d’acceptions désobligeantes quand vous formez des listes d’accusation, nommant les uns, couvrant les autres du manteau d’un et cætera.

L’homme riche, monsieur, ne doit payer ni avant ni après personne, mais seulement une somme plus forte que ceux qui ont moins de fortune ; voilà toute la distinction. Ne laissez pas penser qu’il entre de la partialité, ou même un peu de malveillance, dans le choix que vous faites de moi, entre mille autres citoyens, pour me donner des torts que je n’ai point : cela sera plus digne d’un magistrat, qu’on aime à voir intègre et balancé comme la loi.

Lorsque vous outragez un citoyen sur sa fortune (ce qui sans doute est un des droits de votre place, puisque vous ne dédaignez pas d’en user contre moi), il est d’un esprit exercé d’employer des expressions justes : car, désormais faire fortune ne sera pas, comme vous dites, mériter l’estime publique. Cette estime, monsieur, est un fort grand succès, une flatteuse récompense ; mais ce n’est point faire fortune, mot trivial qui ne s’applique qu’au fruit pécunier des travaux. Un écrivain de votre mérite sait cela beaucoup mieux que moi !

Peut-être il vaudrait mieux aussi, dans vos gaietés municipales, éviter ces rapports badins entre Alexandre et Beaumarchais, qui rappellent un peu trop les plaidoyers de la Folle Journée, et font dire à ceux qui parcourent les dénonciations du procureur syndic : Toujours de l’esprit, monsieur des Mazures ! la gravité de cet emploi, qu’un peu de peine a mis sur votre tête, exige un style plus décent.

Mais, pendant que vous m’accusez de ne point payer à l’État cent écus d’arriéré que je ne dus jamais, comparons sans humeur notre conduite réciproque depuis cette révolution ; cela peut n’être pas sans fruit.

cctle ijualité. Ta

point imprii

DSanl de rien payer VOUS il tant en cro tmis), vous vous

donniez du mouvemenl pour tâchi r d’être quelque chose ; moi, qui ne voulais être rien, j’obligeais 1 hôt i de Soubi ■. qui refu ail de l’aci epi cevoir, n déclaration vague pour ma contribution patriotique, mai— l’étal très-exael de mes biens productifs, dent j’ai payé gaiement le quart et la date de mes quittances n’est pas du jour de ma nomination à aucune place qu avoir n’en avoir jamais). Je soulageais, <ans en rien dire, lous le— pauvres de mon faubourg i coi abli s, dont, ne

vous déplaise, monsieur, ils me savent aussi quelque gré. J’ai les reçus de ma section, et y* trêsdou r n mt rcinn nts..le donnais de. lit— a huil cents de ii"— frères les lëdéi i —, et refusais, sans m’en vanter, des officiers municipaux d’alors la somme île quatre mille livres, que tous voulaient me rembourser, pour cette dépense » civique, dont j’ai quittance et leurs remerciments. Je leur proposais, mais tout bas, d’avancer de quoi soutenir divers établissements publics, et j’enai leurs remerciments. Je leur offrais de déposer dans le trésor municipal une somme, sans intérêts, pour qu’ils fissent euxcirculer de petits billets, donl le peuple avait tant besoin ! procédé qui eût prévenu l’affreux agiotage que de perfides secours ont l’ait naître depuis ; et j’en ai leurs remerciments et ceux du comité des finances, dont je n’aurais pas dit un mot. >i l’espèce de malveillance dont ou voudrai ! m’envelopper ne me forçait à me montrer, [ r ma sûreté personnelle.

Ainsi, pendant que vous me dé : ez comme arriéré d’un très-léger débet, eu m’injuriant sur ma fortune, je prouverai, s’il faut, que depuis dixliuit mois, j’ai déboursé, avec plaisir, en contribution, en aumônes, en secours, en dépenses civinviron cenl nulle francs pour le, plus occupé de sa conservation que ceux qui à’i n vantenl beaucoup : et toujours gaiement à mon poste, malgré le— dangers personnels que de— brigands m’ont fait courir.

Les "enereux propriétaires ne ; onl donc pas. monsieur Manuel, aillant inutiles à l’État que les gens de bien qui n’ont rien voudraient le faire accroire au peuple. Disons beaucoup cria tous deux, nous servirons la chose publique. si je conserve, au reste, une fonderie utile ; si. an lien île vendre mon livre— comme un igneron vend son vin, je me mettais à débiter des livres, je patenterais comme imprimeur a caractères : mais si jamais j’imprime a mon profit les souillures de la police, les lettres d’autrui dérobées, je me condamnerai d’avance aux reproches du procureur syndic actuel de la commune de Taris. Et si. pendant tous ces débats, ma maison se trouvait pillée comme on en répand le bruit sourd. au moins serait-il bien prouvé, aux veux de mes concitoyens, que le patriote pillé valait autant pour la patrie que les patriotes pillards à qui, je crois (bien malgré vous), la pauvre France est près d’être livrée.

Alors tous les propriétaires qui s’endorment sur un abîme sentiraient le danger qu’ils courent, et s’uniraient, en s’éveillant, pour repousser le brigandage ; car patrie sans propriété est un mot si vide de sens, que ceux qui feignent le plus d’y croire n’en font pas moins tous leurs efforts pour devenir, à vos dépens et aux miens, patriotes propriétaires. Inde colères, inde querelles, inde pillages tolérés, inde tous ces écrits sur l’égalité prétendue en faveur de ceux qui n’ont rien contre tous les gens qui possèdent, ce qui mérite l’attention des surveillants que nous avons choisis : comme si, à leur tour, ces pillards ne devaient pas être pillés par ceux qui suivraient leur exemple ! comme si un cercle de destructions pouvait servir l’harmonie de la civilisation, à la liberté d’aucun peuple !

Faisons la paix, monsieur Manuel : vous et moi avons mieux à faire qu’à nourrir de pamphlets la curiosité des oisifs. Je ne répondrai plus à rien.

LETTRE XLIII.

À M. CHABOT.

7 juin 1792

En lisant ce matin, monsieur, dans le Logographe du jour, votre éloquent rapport sur le comité autrichien, dans lequel on m’avait appris que je me trouvais dénoncé, j’ai vu que mes amis traitaient trop légèrement ce rapport, qu’ils appelaient une capucinade. Sa lecture m’a convaincu qu’il faut examiner soi-même et non pas juger sur parole un orateur de votre force, et surtout de votre justice.

Vous y dites, monsieur, qu’un commissaire de la section du Louvre m’a dénoncé pour avoir acheté dix mille fusils en Brabant. Vous dites que l’on en a la preuve au comité de surveillance : que ces fusils sont déposés dans un lieu suspect, à Paris. Vous dites qu>

, :’. Voilà des faits très-positifs : il semblerait qu’il ne me faut que des chevaux pour Orléans. Eh bien ! dans un temps plus tranquille je mépriserais ces vains bruits : mais je vois des -erieux d’exercer de lâches vengea échauffant le peuple, en l’égarant par des soupçons qu’on fait jeter sur tout le monde, et que l’on donne à commenter aux brigands des places publiques.

Je vous observe donc, monsieur, que si vous avez eu l’annonce, au comité de surveillance, que soixante le fusils sont cachés par moi da • (ce qui suppose que

vous le connai— I s plus suspect que ce lieu, de n’avoir pas fait à l’instant tout ce qu’il faut pour vous en emparer. L’n vrai comité autrichien, payé pour nuire à la patrie, n’agirait pas iai.

eà cette observation que je somm ment la municipalité de Pari— M. Il la tête) de déclarer publiquement, à peine de haute trahison, où est le dépùt des fusils que cachés dans Paris. Il est bien temps que. dans un corps composé de bons eitoj hes qui le • rent soient d n connus.

Dans le court exposé de la trahison qu’on m’impute, vous n’avez fait que trois erreurs, qi relever puisqu’il en • Il est bien vrai, monsieur, que j’ai ai payé, non pas soixant

comme vous le dites, mais soixante mille en Hollande, où ils sont encore aujourd’hui r contre le droit des gens, dans un des ports de la Zélande. Depuis deux mois je n’ai i — pour qu’il en demandai raison au gouvernement hollandais : ce et je le sais par notre ministre à la Haj. I ici son téi r attes ils à tout le mond M Ch’t.

Il est bien vrai aussi que j’ai fait venir à Paris, non pas

— rougir, ajoutant que la,

à votre c

lement, pour qu’on juge quelle est leur forme, et leur calibre, et leur bonté. Mais puisque vous avez l’honnête discrétion de ne pas indiquer ]■ pect où je les tiens cachés, je vais, moi, p naissance pour la grande bonté du rapporteur Chabot ; pour l’honneur de mon di

pour la bienveillante inaction de la municipalité, qui parle

bas au sieur Chabot de mon dépôt, qu’elle connaît et ne fait rien pour s’en saisir : je vais nommer ce lieu suspect.

Je tiens ces deux fusils cachés… (ô ciel ! que vais-je déclarer ?…) dans le grand cabinet du ministre de la guerre, près de la croisée à main gauche, d’où je sais que M. Servan ne refusera point de les faire exhiber, toutes les fois qu’il s’agira de constater ce grand délit, par la dénonciation duquel vous avez si bien établi le vrai comité autrichien, et mes relations avec lui ! Je prie M. Servan de vouloir attester le fait des deux fusils à tout le monde, excepté vous : je dis excepté vous, Monsieur, parce qu’on n’espère point ramener l’homme qui dénonce une atrocité réfléchie contre sa conviction intime.

Mais pourquoi, direz-vous, si vous n’êtes pas coupable, ces achats et cette cachette chez le ministre de la guerre ? Et moi, qui n’ai point de motifs pour envelopper ce que je dis sous des formes insidieuses, comme le fait M. Chabot, je parlerai sans réticence.

Lorsque j’ai proposé de substituer dans nos possessions d’outre-mer, à mesure de leurs besoins. mes fusils anglais, hollandais, à tous ceux du modèle de 1777, que l’on serait forcé d’y envoyer de France, où nous n’en avons pas assez pour armer tous les citoyens qui brûlent de la maintenir libre, j’ai cru devoir tranquilliser notre ministre de la guerre sur la qualité des fusils que j’allais porter dans nos îles, tous pareils à ces deux modèles que j’ai fait déposer chez lui, en le priant d’en garder un, d’envoyer l’autre en Amérique, pour qu’il y serve de contrôle à tous ceux que j’y porterai. Voilà ce que je prie encore M. Servan d’attester à tout le monde, excepté à M. Chabot.

Or, si vous, digne rapporteur de faits que vous connaissez faux, ou si mon dénonciateur, ou quelques-uns des membres de cette municipalité qui reste si tranquille, ayant la connaissance d’un dépôt d’armes dans Paris ; si vous avez eu quelque espoir de faire piller ma maison, comme on l’a essayé vingt fois, en animant le peuple contre moi par les plus lâches calomnies, je vous apprends que vos projets ont déjà quelque exécution. Déjà vos secrets émissaires affichent des placards sur mes murs et dans mon quartier, où l’on charge, comme de raison, les beaux traits du rapport que vous avez fait contre moi : mais le peuple de mon quartier me connaît, monsieur, et sait bien qu’aucun citoyen de l’empire n’aime son pays plus que moi ; que, sans appartenir à faction ni à factieux, je surveille leurs porte-voix, leurs agents secrets, leurs menées ; que j’en démasquerai plusieurs.

Quand je parle de porte-voix, je n’entends point, monsieur, vous désigner sous ce nom peu décent. Je sais, comme les gens instruits, que les éloquents monastères où vous fûtes capuchonné ont de tout temps fourni de grands prédicateurs à la religion chrétienne ; mais j’étais bien loin d’espérer que l’Assemblée nationale aurait tant à se louer un jour des lumières et de la logique et suis, a

inspirent

ec (oui le

monsieur,

respi

voir

I que VOS talents nous

i, etc.

LETTRE XLIV.

MA FILLE EUGÉNIE,

Paris, lr 12 août 1792.

Puisque j’ai promis de l’écrire, c’est à toi, ma chère fille, que je veux adresser les détails des événements qui m’ont personnellement frappé dans ces trois journées désastreuses ; el je le fais pour que tu t’en occupes : car il m’importe égalemenl que tout ce qui m’arrive en mal ainsi qu’en bien tourne au prolii de mon entant.

Mercredi malin 8 août, j’ai reçu une lettre par laquelle un monsieur, qui se nommait sans nul ni stère, me niaiel.nl qu’il était passé pour m’avertir d’une chose qui me touchait, aussi important ! que pressée : il demandait un rendez-vous. Je l’ai reçu. Là j’ai appris de lui qu’une bande de trente brigands avait l’ait le projet de venir piller ma maison la nuit du jeudi au vendredi ; que —i hommes, en habits de garde national ou de fédéré, je ne sais, devaient venir me demander, au nom de la municipalité, l’ouverture de mes portes, sous prétexte de chercher —i je n’avais pas d’armes cachées. Labande devait suivre, armée de piques, avec des bonnets rouges, << les citoyen— acolytes ; el il— devaient fermer les grilles sur eux, en emportant les clefs, pour empêcher, auraient-ils dit, que la foule ne s’introduisît. Ils devaient enfermer mes gens dans une des pièce— souterraines, ou la cuisine, ou le commun, en menaçant d’égorger sans pitié quiconque dirait un seul mot. Puis ils devaient me demander, la baïonnette aux rem-, le poignard à la gorge, OÙ étaient les huit cent mille francs qu’il— croient, disait ce monsieur, que j’ai reçus du Trésor national. Tu juges, mon entant, ce qui— je sciais devenu dans les mains île pareils brigands, quand je leur aurais dit que je n’avais pas un écu,’i n’avais pas reçu m : seul assignat du Trésor. Enfin, m’ajouta ce bon homme, il— m’ont mis du complot, monsieur, en jurant d’égorger celui qui les décèlerait. Voilà mon nom, mon état, nvoyer a Orléans tout ce qui ma demeure ; prenez vos précautions ; n’exposez pas ma vie pour prix de cet avis pressant que mon estime pour vous m’engage a vous donner. Après l’avoir bien remercié, j’ai écril à M. Petiot), comme premier magistral de la ville, pour lui demander une sauvegarde. J’ai remis ma lettre à son suisse, et n’en avais pas de réponse quand les troubles ont commencé, ce qui redoublait mes ■s-iinN

ipUClll !

lt’im orateur tiré île cet onl

Que le grand Séraphique a

Plein d’une juste admiration pour vous, j’allais joindre, monsieur, mon tribut d’applaudissements à ceux que vous avez reçus, lorsque je me suis vu tout a coup dénoncé par vous, si c’est bien l’ail de dénoncer el d

contrarie vos vues, je vous dirai comme Voltaire en parlant du père Girard, qui lui beau moine ainsi que vous :

Mais, mon.uni, je ne m’attendais guère A voir entrer mon nom il. ne celte affaire’ Quoi qu’il en soit, monsieur, votre éloquence n’a pas été perdue : la vive satisfaction de toute inquiétudes. l’assemblée, les louanges publiques dont on vous a COUVert, le décret qui.-’en e.-l —llii Slirce qui loilche aux généraux, vous oui —an— doute consolé de n'avoir pas pu accomplir tout le bien que VOUS vouliez’me ; je VOUS rends —race pour ma part, Je ne le dirai rien de la terrible journée du vendredi, les nouvelles en parlent assez ; mais voyant revenir, le soir, les soldats d le peuple déchargeant leurs fusils et tirant des pétards, j’ai jugé que tout était calme, elt j’ai passé la nuit chez moi.

Samedi 11, vers huit heures du matin, un homme est venu m’avertir que les femmes du port Saint-Paul allaient amener tout le peuple, animé par un faux avis qu’il y avait des armes chez moi, dans les prétendus souterrains qu’on a supposés tant de fois, et dont trois ou quatre visites n’ont encore pu détruire les soupçons ; et voilà, mon enfant, l’un des fruits de la calomnie : les faussetés les mieux prouvées laissent d’obscurs souvenirs que les vils ennemis réveillent dans les temps de troubles ; car ce sont les moments, ma fille, où toutes les lâches vengeances s’exercent avec impunité.

Sur cet avis, j’ai tout ouvert chez moi, secrétaires, armoires, chambres et cabinets, enfin tout, résolu de livrer et ma personne et ma maison à l’inquisition sévère de tous les gens qu’on m’annonçait. Mais quand la foule est arrivée, le bruit, les cris étaient si forts, que mes amis troublés ne m’ont pas permis de descendre, et m’ont conseillé tous de sauver au moins ma personne.

Pendant qu’on bataillait pour l’ouverture de mes grilles, ils m’ont forcé de m’éloigner par le haut bout de mon jardin ; mais on y avait mis un homme en sentinelle, qui a crié : Le voilà qui se sauve ! et cependant je marchais lentement. Il a couru par le boulevard avertir tout le peuple assemblé à ma grille d’entrée : j’ai seulement doublé le pas ; mais les femmes, cent fois plus cruelles que les hommes dans leurs horribles abandons, se sont toutes mises à ma poursuite.

Il est certain, mon Eugénie, que ton malheureux père eût été déchiré par elles, s’il n’avait pas eu de l’avance ; car la perquisition n’étant pas encore faite, rien n’aurait pu leur ôter de l’esprit que je m’étais échappé en coupable. Et voilà où m’avait conduit la faiblesse d’avoir suivi le conseil donné par la peur, au lieu de rester froidement comme je l’avais résolu ! J’ai, mon enfant, un instinct de raison juste et net qui me saisit dans le danger, me fait former un pronostic rapide sur l’événement qui m’assaille, et m’a toujours conduit au meilleur parti qu’il faut prendre. C’est là, ma bonne et chère enfant, une des facultés de l’esprit que l’on doit le plus exercer, pour la retrouver au besoin ; et c’est peut-être à cette étude que j’ai dû, sans m’en être douté, le talent d’arranger des plans de comédies qui ont servi à mes amusements, pendant qu’une application plus directe faisait concourir cette étude à ma conservation dans les occasions dangereuses qui se sont tant renouvelées pour moi.

J’étais entré chez un ami dont la porte était refermée, dans une rue qui, faisant angle avec celle où les cruelles femmes couraient, leur a fait perdre enfin ma trace, et d’où j’ai entendu leurs cris, Ah ! pardon, mon aimable enfant, si, dans ce moment de péril, j’ai pris en horreur tout ton sexe, en réfléchissant, malgré moi, que, lorsqu’il peut mal faire avec impunité, il semble saisir avec joie une occasion de se venger de sa faiblesse, qui le tient dans la dépendance du fort : et c’est à ce motif secret qu’il faut, je crois, attribuer le désordre en tout genre, les exécrables cruautés où ce faible sexe se livre dans tous les mouvements du peuple, et dont ces jours derniers nous montrent d’horribles exemples, dont je te sauve le récit.

Mais heureusement, mon enfant, qu’il n’y a dans ceci aucune application à faire aux créatures de ton sexe dont l’éducation, la sagesse, ont conservé les douces mœurs, qui font leur plus bel apanage. La nature humaine est facile à s’égarer ; mais les individus sont bons, surtout ceux qui se sont veillés ; car ceux-là ont dû reconnaître que le le meilleur calcul, pour le repos ou le bonheur, est d’être toujours juste et bon : utile pensée, mon enfant, qui m’a fait dire bien des fois, comme un bon résultat de mes [dus mûres réflexions, que si ? " nature, en , ,. m’avait pas fait un bon homme, j< le serais devenu par un calcul approfondi ; je m en i, 6(1 h h om •.

Pendant que j’étais enfermé dans un asile impénétrable, trente mille âmes étaient dans ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers ouvraient toutes les armoires, où des maçons fouillaient les souterrains, sondaient partout, levaient les pierres jusque sur les fosses d’aisances, et faisaient des trous dans les murs pendant que d’autres piochaient le jardin jusqu’à trouver la terre vierge, repassant tous vingt fois dans les appartements ; mais quelques-uns disant, au très-grand regret des brigands qui se trouvaient là par centaines : Si l'on ne trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches, le premier qui détournera le moindre des meubles, une boucle, sera pendu sans rémission, puis haché en morceaux par nous.

Ah ! c’est quand on m’a dit cela que j’ai bien regretté de n’être pas resté, dans le silence, à contempler ce peuple en proie à ses fureurs, à étudier en lui ce mélange d’égarement et de justice naturelle qui perce à travers le désordre ! Tu te souviens de ces deux vers que je mis dans la bouche de Tarare, et qui furent tant applaudis :

Quand ce bon peuple est en rumeur,
C’est toujours quelqu’un qui l’égaré.

Ils recevaient ici leur véritable application : la lâche méchanceté l’avait égaré sur mon compte. Pendant que les ministres et les comités réunis prodiguent les éloges au désintéressement et au civisme de ton père sur l’affaire des fusils de Hollande, dont ils ont les preuves en main, on envoie le peuple chez lui, comme chez un traître ennemi qui tient beaucoup d’armes cachées, espérant qu’on le pillera !

Ils doivent être bien furieux : le peuple ne m’a point pillé ; il a trompé leur rage, qu’aucun n’ose mettre au grand jour sous son nom : seulement un d’eux écrivait à une femme, qui me l’a mandé sur-le-champ, le jour que l’on croyait ma maison incendiée :

Enfin donc votre Beaumarchais
Vient d’expier tous ses succès.

Expier des succès ! Ah ! l’abominable homme ! dirait ici l’Orgon de Molière, Eh ! quoi donc, aux yeux de l’envie, les succès deviennent des crimes ! Quels pauvres succès que les miens, rachetés par tous les dégoûts qu’elle verse à pleines mains sur moi ! Des succès de pur agrément ; car les fruits du travail, des travaux de toute la vie, noyés dans des mers de chagrins, perdus et rattrapés vingt fois par mes veilles accumulées ; ces fruits qu’on appelle fortune, ce ne sont point là des succès. Le mot succès ne doit être appliqué qu'à nos récompenses morales ; et la fortune mon enfant, bien éloignée d’en mériter le nom, n’est qu’un résultat pécunier, nécessaire, mais triste et sec, et qui ne parle point au cœur.

Je te débite, en courant, les maximes qui se rencontrent sous ma plume.

Enfin, après sept heures de la plus sévère recherche, la foule s’est écoulée, aux ordres de je ne sais quel chef : mes gens ont balayé près d’un pouce et demi de poussière ; mais pas un binet de perdu. Les enfants ont pillé les fruits verts ; j’aurais voulu qu’ils eussent été plus mûrs : leur âge est sans méchanceté. Une femme au jardin a cueilli une giroflée ; elle l’a payée de vingt soufflets : on voulait la baigner dans le bassin des peupliers.

Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté l’attention jusqu’à dresser un procès-verbal guiriandé de cent signatures qui attestaient qu’ils n’avaient rien trouvé de suspect dans ma possession. Et moi je l’ai fait imprimer avec tous mes remerciments de trouver ma maison intacte ; et je le publie, mon enfant, d’abord parce que l’éloge encourage le bien, et parce que c’est une chose digne de l’attention des bons esprits, que ce mélange, dans le peuple, d’aveuglement et de justice, d’oubli total et de fierté ; car il y en a beaucoup en lui, pendant qu’il se livre au désordre, d’être humilié s’il croit qu’on pense qu’il est capable de voler. Si je vis encore quelque temps, je veux beaucoup réfléchir là-dessus.

Mon enfant, j’ai dîné chez moi comme s’il ne fût rien arrivé. Mes gens, qui se sont tous comportés à merveille et en serviteurs attachés, me racontaient tous leurs détails. L’un : Monsieur, ils ont été trente fois dans les caves, et pas un verre de vin n’a été sifflé. Lu autre : Us mit i idé In fontairu dt In cuisine, et je leur rinçais des gobelets. Celle-ci : Ils ont fouillé toutes les armoires au linge, il ne manque pas un torchon. Celui-là : Un d’eux i st m nu m’ m ertir ’im votre montre était à votn lit ; lu voilà, monsieur, In voilà ! Vos lunettes, ros crayons étaient sur la table à écrin et rien n’a été di tourné.

Enfin me voilà parvenu à la terrible nuit donl je ous ai déjà parlé ; en voici les affreux détails : Lu nous promenant au jardin sur la brune, le samedi, l’on me disait : Ma fil, monsieur, • qui est un ni, il n’i/ a aucun inconvénient qu is •passiez la nuit ici. El moi je répondais : Sansdoute ; mais il n’j en a pas non plus que j’aille la passer ailleurs ; et ce n’esl pas le peuple que je crains, le voilà bien désabusé ; mais cel avis que j’ai reçu, d’une association de brigands pour me piller une de ces nuits, me fait craindre que, dans la foule qui s’esl introduite chez moi. ils n’aienl étudié les moyens d’entrer la nuil dan- ma maison ; car on

i entendu de terribles menaces 
peut-être j en

a-i il quelques-uns de cachés ici ; enfin, j’ai envie d’aller passer une bonne nuil chez notre hou ami de la rue des Trois-Pavillons : c’e I bien la rue la plus tranquille qui soit an tranquille Marais. Pendant qu’il esta sa campagne, va, Fj m is, va mettre a son lit une paire il draps pour moi. J’ai soupe, ma fille’ : heureusement j’ai peu mangé, puis je suis parti -ans lumière la rue de- Trois-Pavillons, m’assuranl bien d en temps que personne ne me suivait. Mon François retourné chez moi, la porte de la rue barrée et bien fen , un domestique de mon ami enfermé tout seul avec moi. je me suis livre au sommeil. A minuit, h.’ valet, en chemise, effrayé, enlrc dans la chambre où j’étais : Monsieur, me dit-il, levez-vous ; tout l< peuph i ii ni vous chercher ; Us frappent <> enfoncer /<< porte. On vous n trahi di i lu z i uns : lu mu i s< n i n iin pillée. Eu effet, on frappait d’une façon terrible. A peine réveille, la I. rreur de cel homme m’en donnait à moi-même. I n moment, dis-je, mon ami, In frayeur nuit aujugeiin ni. Je mets ma redingote, en oubliant ma veste, et. mes pantoufles aux pied-, je lui dis : V a-t-il quelque issue par où l’on puisse sortir d’ici ? — Aucune, monsieur ; mais pressez-vous, car ils vont enfoncer la porte. Ah ! qu’est-ce que va dire mon maître ? — Il m : dira mu, mon ami, car je nus livrer ma personm pour qu on respect su maison. Valeur ouvrir, je descends avt c toi.

Nous étions troublés tous les deux. Pendant qu’il descendait, j’ai ouvert au premier étage une fenêtre qui donnait sur la rue du Parc-Royal ; il y avait sur le balcon une terrine allumée qui m’a l’ait voir, au travers de la jalousie, que la rue était pleine de monde : alors le désir insensé de sauter par la fenêtre s’esl i teint à I instant où j’allais m’y jeter. Je suis descendu en tremblant dan- la cui -me au r I de la cour ; et, regardant par le vitrage, j’ai vu la porte enfin s’ouvrir. Des habits bleus, des piques, des gens en veste, sont entrés : des femmes criaient dans la rue. Le do stique CSl revenu vers moi pour chercher beaucoup de chandelles, et m’a dit d’une voix éteinte : Ah ! c’est bien àvous qu’on en veut ! - Eh bien ! ils me trouveront ici.

Il y a près de la cuisine une espèce d’office avec une grande armoire où l’on met les porcelaines, dont les portes étaient ouvertes. Pour tout asile et pour dernier refuge, ton pauvre père, mon enfant, s’est mis derrière un des vantaux, debout, appuyé sur sa canne, la porte de ce bouge uniquement poussée, dans un état impossible à décrire ; et la recherche a commencé.

Par les jours de souffrance qui donnaient sur la cour, j’ai vu les chandelles trotter, monter, descendre, enfiler les appartements. On marchait au-dessus de ma tête ; la cour était gardée, la porte de la rue ouverte ; et moi, tendu sur mes orteils, retenant ma respiration, je me suis occupé à obtenir de moi une résignation parfaite, et j’ai recouvré mon sang-froid. J’avais deux pistolets en poche, j’ai débattu longtemps si je devais ou ne devais pas m’en servir. Mon résultat a été que si je m’en servais, je serais haché sur-le-champ, et j’avancerais ma mort d’une heure, en mutant la dernière chance de crier au secours, d’en obtenir, peut-être en me nommant, dans ma route à l’hôtel de ville. Déterminé à tout souffrir, sans pouvoir deviner d’où provenait cet excès d’horreur après la visite chez, moi, je calculais les possibilités, quand, la lumière faisant le tour en bas, j’ai entendu que l’on tirait ma porte, et j’ai jugé que c’était le bon domestique qui, peut-être en passant, avait imaginé d’éloigner encore un moment le danger qui me menaçait. Le plus grand silence régnait ; je voyais, à travers les vitres du premier étage, qu’on ouvrait toutes les armoires : alors je crus avoir trouvé le sens de toutes ces énigmes. Les brigands, me dis-je, se sont portés chez moi ; ils ont forcé mes gens, -eus peine d’être égorgés, de leur déclarer où j’étais : la terreur les a fait parler : ils sont arrivés jusqu’ici, et, trouvant la maison aussi bonne à piller que la mien ne, ils me réservent pour le dernier, sûrs que je ne puis échapper.

Puis mes douloureuses pensées su sont tournées sur ta mère et sur toi, et sur mes pauvres sœurs. Je disais avec un soupir : Mon enfant est en sûreté ; mon âge est avancé ; c’est peu de chose que ma vie, et ceci n’accélère la mort de la nature que de bien peu d’années : mais ma fille, sa mère ! elles sont en sûreté. Des larmes coulaient de mes yeux. Consolé par cet examen, je me suis occupé du dernier terme de la vie, le croyant aussi près de moi. Puis, sentant ma tête vidée par tant de contention d’esprit, j’ai essayé de m’abrutir et de ne plus penser à rien. Je regardais machinalement les lumières aller et venir ; je disais : Le moment s’approche ; mais je m’en occupais comme un homme épuisé, dont les idées commencent à divaguer : car il y avait quatre heures que j’étais debout dans cet état violent, changé depuis dans un état de mort. Alors, sentant de la faiblesse, je me suis assis sur un banc, et là j’ai attendu mon sort sans m’en effrayer autrement.

Dans ce sommeil d’horrible rêverie, j’ai entendu un plus grand bruit ; il s’approchait, je me suis levé, et, machinalement, je me suis mis derrière le vantail de l’armoire, comme s’il eût pu me garantir. La porte s’est ouverte ; une sueur froide m’a tombé du visage, et m’a tout à fait épuisé. J’ai vu venir le domestique à moi, nu en chemise, une chandelle à la main, qui m’a dit d’un ton assez ferme : Venez, monsieur, on vous demande. — Quoi ! vous voulez donc me livrer ? J’irai sans vous. Qui me demande ? — M. Gudin, votre caissier. — Que dites-vous de mon caissier ? — // est là avec << s messieurs. Alors j’ai cru que je révais, on que ma raison altérée me trompai ! sur tous les objets : mes cheveux ruisselaient, mon visage était comme un fleuve. Montez, m’a dit le domestique, montez ; ce n’est pus vous qu’on cherche : M. Gudin va vous expliquer tout.

Ne pouvant attacher nul sens à ce qui frappait mon oreille égarée, j’ai suivi au premier étage le domestique, qui m’éclairait ; là j’ai trouvé M. Gudin en habit de garde national, armé de son fusil, avec d'autres personnes. Stupéfait de cette vision : Par quel hasard, lui ai-je dit, vous rencontrez-vous donc ici ? — Par un hasard, monsieur, aussi étrange que celui qui vous y a conduit vous-même le propre jour que l’on a donné l’ordre de visiter cette maison, où l’on a dénoncé des armes. — Ah ! j'ai dit, pauvre campagnard, vous avez donc aussi de lâches ennemis ! N’ayant plus besoin de mes forces, je les ai senties fuir, elles m’ont manqué tout à fait. Je me suis assis sur le lit où j’avais sommeillé deux heures avant que le bruit commençât ; et Gudin m’a dit ce qui suit :

« Inquiet, à onze heures du soir, de savoir si notre quartier était gardé par les patrouilles, j’ai pris mon habit de soldat, mon sabre et mon fusil, et suis descendu dans les rues, malgré les conseils de mon fils. J’ai rencontré une patrouille qui, m’ayant reconnu, m’a dit : Monsieur Gudin, voulez-vous venir avec nous ? vous y serez mieux que tout seul. Je l’ai d’autant mieux accepté, que monsieur, que vous voyez là en habit de garde national, est le limonadier qui reste en face de vos fenêtres : en un mot, c’est M. Gibé. »

D’honneur, ma pauvre enfant, je me tâtais le front pour m’assurer que je ne dormais pas. Mais comment, ai-je dit à M. Gudin, si c'est bien vous qui me parlez, m’avez-vous laissé là quatre heures dans les angoisses de la mort, sans m’être venu consoler ?

« Je vais bien plus vous étonner, me dit Gudin, par mon récit, que ma présence ne l’a fait... J’ai vu doubler le pas, et j’ai dit à tous ces messieurs : Ce n’est pas ainsi qu’on patrouille. — « Aussi ne patrouillons-nous pas, nous allons à une capture. Je les vois arriver à la rue du Parc-Royal ; et là mon cœur commence à battre, nous sentant aussi près de vous.

« En détournant la rue des Trois-Pavillons, à l’habitation où vous êtes, on nous crie : Halte ici ! enveloppez la maison ; et je me dis : Grand Dieu ! par quelle fatalité me trouvé-je avec ceux qui viennent pour arrêter M. de Beaumarchais ? Moi aussi, je croyais rêver. Je me suis contenu de mon mieux, pour voir où tout aboutirait.

« Le domestique ouvre la porte, et pense tomber à la renverse, me trouvant parmi ces messieurs ; il a cru que la trahison qu’il avait soupçonnée dans vos gens s’était étendue jusqu’à moi : il balbutiait. Alors on a lu à haute voix l’ordre donné par la section de venir visiter ici, soupçonnant qu’il y a des armes. — Eh bien ! alors, lui dis-je, comment n'êtes-vous pas accouru ? comment n’avez-vous eu nulle pitié de moi ?— Ma terreur n’a fait qu’augmenter, dit Gudin ; à cette lecture j’ai eu la bouche encore plus close, et n’étais que plus effrayé, ne sachant pas, monsieur, s’il y avait ou non des armes ; mais présumant avec effroi que, s’il s’en trouvait par malheur, vous alliez être victime de vous être enfermé ici, j’ai vu tous les rapports affreux de cette nuit à la visite qu’on venait de faire chez vous.

« Pendant le cours de la recherche, enfin j’ai (i n vé le moment de dire tout bas au domestique : L’ami de votre maître est-il dans la maison ? (i — Il y est, m’a-t-il dit. Dans un autre moment - je lui ai demandé : Mais où < st-il ? — Je in n sais n’ n. Il ne pouvait pas s’éloigner, il éclairai) les rechercheurs ; on ne le perdait pas de vue. Je me suis glissé sans lumière, a continué M.Gudin, jusqu’à la chambre de votre lit : je vous ai cherci i hé à tâtons, dessus, dessous, vous appelant tout ■ bas ; mais vous étiez ailleurs, et je ne pouvais de iner où je devais vous aller prendre, ti Enfin, la recherche achevée, assuré que la ..calomnie ,i,iil meure manque son coup, et c qu’on ne trouvait rien ici, j’ai confié à tous ces messieurs par quel hasard vous vous trouviez caché dans la chambre du maître, el leur étonc ncmciil a au moins égalé le nôtre. Dieu merci, n le mal esl passé : recouchez-vous, monsieur, et lâchez de dormir, vous devez en avoir besoin. » Alors toute la patrouille élan) entrée dans cette chambre, j’ai dit au commissaire de section : Monsieur, von-, me voyez ici sous la sauvegarde de l’amitié ; je ne puis mieux payer l’asile qu’elle me donnait qu’en vous priant, au nom de imui ami, qui esl cxcellcn) citoyen, de rendre voire isile aussi sévère que le peuple l’a faite hier chez moi, cl d’en dresser procès-verbal, pour que sa sûrclé ne soii plus compromise par d’infj - calomnies. Monsieur, m’a dit le loi issairc, noire procès-verbal esl clos : voire - ami est en sûreté.

Ces messieurs sont partis, et ont dit au peuple, aux femmes dans la rue, que cette maison était pure. Les femmes, enragées que l’on n’cûl rien trouvé, mit prétendu qu’on avail mal chen hé ’ dit qu’en huit minutes elles allaient trouver la cachette : elles voulaient que Ion rentrai -, on s’y esl opposé : le commissaire a fail brusquement refermer la porte. Vinsi onl fini mes douleurs ; mais la sueur, la lassitude et la faiblesse me brisaient. l’endani quejc réfléchissais a toutes les incroyables fortuites qui s’étaient simultanément rassi m blécs pour composer celle mille et deuxièmt nuil du roman de Scheherazade, et dans laquelle je venais d’être témoin, acteur el spectateur glacé, je me disais ; ■ Je l’écrirai, vingl personnes l’attes- ■■ lei’oiit. piTMinne ne voudra nie croire, el toul le ■• n le aura raison. » Ton- les traits majeurs de ma vie ont eu un coin de singularité, mais celui-ci les couvre tous. Ici l’horrible vérité n’offre qu’un soupe invraisemblable : -i quelque chose j fail ajouter foi, c’est bien l’impossibilité de croire que quelqu’un ait imaginé un roman aussi improbable.

Mais j’ai appris le lendemain matin que des hommes âgés, affectionnés à ce quartier, que jamais rien n’avait troublé, entendant ce tapage affreux, saisis d’une terreur nocturne, ont sauté par-dessus les murs, et que, de jardin en jardin, ils ont été troubler des dames de la rue de la Perle, en leur demandant, en chemise, de les garantir de la mort : l’un d’eux s’était cassé la jambe.

L’effroi s’était communiqué, et, de tout ce quartier, ton père, qui avait eu le plus sujet de craindre, peut-être a été le seul qui ait achevé dans son lit une nuit aussi tourmentée.

Voilà, mon Eugénie, les détails que je t’ai promis dans ma dernière lettre à ta mère. Un homme moins fort, moins exercé que moi sur tous les genres d’infortune, serait mort vingt fois de frayeur. Mon sang-froid, ma prudence, et souvent le hasard, m’ont sauvé de bien des dangers : ici le hasard a tout fait. Mais combien de fois ai-je dit, en m’endormant sur le matin : « Oh ! que j’embrasserai mon enfant avec joie, si des événements plus terribles et plus désastreux ne la privent pas de son père, et me permettent de la revoir ! »

LETTRE XLV.

À MA FAMILLE.

Londres, 6 décembre 1792.

Ma pauvre femme, et toi, ma charmante fille, je ne sais où vous êtes, ni où vous écrire, ni même par qui vous donner de mes nouvelles, lorsque j’apprends, par les gazettes, que le scellé est mis une troisième fois depuis quatre mois sur ma maison de Paris, et que je suis décrété d’accusation pour cette misérable affaire des fusils de Hollande, à laquelle on a joint une abomination d’un genre plus sérieux, pour aller plus vite avec moi. Je charge donc tous les honnêtes gens qui lisent les gazettes étrangères d’avoir l’humanité de vous dire, ô mes chères tendresses, que c’est de Londres, de cette terre hospitalière et généreuse, où tous les hommes persécutés dans leur patrie trouvent un abri consolateur, que je vous prie de ne point vous affliger sur moi. Je vois vos douleurs à toutes ; les larmes de ma fille me tombent sur le cœur et le navrent : mais c’est mon unique chagrin.

La Convention nationale, trompée par le plus cruel amphigouri qui soit jamais sorti de la bouche d’un dénonciateur, a conclu contre moi, sur la foi de Lecointre, à un décret d’accusation. Mais ceux qui ont trompé Lecointre, sentant bien qu’une pareille attaque ne soutiendrait pas huit minutes d’examen, ont imaginé de jeter une si grande défaveur sur moi, qu’elle fit couler rapidement sur tout le reste. Ils m’ont fait dénoncer comme ayant écrit à Louis XVI, et m’ont rangé parmi les grands conspirateurs unis contre la liberté française.

Mais cette accusation, plus grave que la première, a encore moins de fondement. Soyez tranquilles, ma femme et mes deux sœurs ! Sèche tes larmes, ma douce et tendre fille ; elles troublent la sérénité dont ton père a besoin pour éclairer la Convention nationale sur de graves objets qu’il lui importe de connaître, et faire rentrer avec opprobre toutes ces lâches calomnies dans l’enfer qui les enfanta.

Je n’ai jamais écrit au Roi Louis XVI, ni pour ni contre la révolution ; et si je l’avais fait, je serais glorieux de le publier hautement : car nous ne sommes plus au temps où les hommes de courage avaient besoin de s’amoindrir lorsqu’ils écrivaient aux puissances. À la hauteur des événements, j’aurais dit à ce prince de telles vérités, qu’elles auraient pu détourner ses malheurs, et surtout prévenir les maux qui déchirent le sein de notre malheureuse France.

Les seules relations directes que j’aie jamais eues avec ce roi, par l’intervention de ses ministres, remontent à la première année de son règne, il y a dix-huit ans, au moment où il s’élevait à ce trône d’où un caractère trop faible, bien des fautes et la fortune, viennent de le faire choir si misérablement.

Je suis bien éloigné de trahir ma patrie, pour la liberté de laquelle j’ai fait longtemps des vœux, et, depuis, de grands sacrifices ; et toutes ces viles accusations qui se succèdent contre moi à la Convention nationale seraient la plus terrible des abominations, si elles n’étaient en même temps la plus stupide des bêtises.

Mais le sénat qu’on a surpris est juste, et je n’ai pas été entendu. L’espoir de tous mes ennemis sans doute était que je ne le serais jamais : en m’arrêtant en pays étranger, ils se flattaient que, ramené dans ma patrie avec l’odieux renom d’avoir trahi sa cause, des assassins gagés auraient renouvelé sur moi les scènes du 2 septembre, ou que le peuple même, indigné de ma trahison supposée, m’aurait sacrifié en route, avant qu’il fût possible de le désabuser. C’est la cinquième fois depuis quatre mois qu’ils ont tenté de me faire massacrer ; et, sans la générosité d’un magistrat de la commune que je nommerai dans mon mémoire avec une vive reconnaissance, et qui vint me tirer de l’Abbaye six heures avant que toutes les voies en fussent fermées, j’y subissais le sort de tant de victimes innocentes.

Si je ne prouve pas sans réplique, au gré de ma patrie et de l’Europe entière, que toute cette affreuse trame n’est qu’une vile scélératesse pour tâcher d’arriver à une grande friponnerie, et s’il y a une ligne de moi écrite au roi Louis XVI depuis dix-huit années, je dis anathème sur moi, sur ma personne et sur mes biens, et je cours me livrer au glaive de notre justice.

Je fais ma pétition à la Convention nationale, pour la prier de distinguer la ridicule affaire des fusils de la très-grave accusation d’une coupable correspondance : avant de me purger de la première, je dois être lavé ou mort sur mon travail de la seconde. Mais, au nom de Dieu, chère femme, si tu veux que je garde toute ma tête, défends à ta fille de pleurer !

LETTRE XLVI.
pour la jeune citoyenne française
AMÉLIE-EUGÉNIE CARON BEAUMARCHAIS.
Près de Lubeck, ce 4 décembre (vieux style) 1794.

Mon enfant, ma fille Eugénie ! j’apprends, au fond de ma retraite, que le système tyrannique, spoliateur et destructeur de l’effroyable Robespierre, qui couvrait le sol de la France de larmes, de sang et de deuil, commence à faire place au vrai plan de restauration des principes sacrés de liberté civique et d’une égalité morale sur lesquels seuls se fonde et se maintient une république sage, heureuse et très-puissante.

Malgré la très-grande jeunesse, et l’éloignement naturel où ton sexe vivait de ces fières et mâles idées, tu as pu voir, dans toutes les échappées des conversations où tu assistais malgré toi, que ces idées ont constamment été mes principes invariables ; et le temps est venu, ma fille, où la grande leçon du malheur t’apprend l’utilité de revenir sur tout cela, et le met en état de juger si tu peux encore t’honorer d’être la fille de ton père. Et ce retour sur toi t’est devenu d’autant plus nécessaire, que tu n’aurais aucun moyen de briser ce lien sacré, quand tu craindrais d’avoir à en rougir.

Si je t’écris sans bien savoir comment je te ferai passer ma lettre, et si je t’écris librement, c’est que, fussé-je même le plus coupable des citoyens envers la république française, on ne pourrait te faire un crime d’avoir reçu de moi la vie, ni de t’intéresser à ma justification, si importante à ton état futur.

Le temps n’est pas encore bien loin où cette justification était regardée comme impossible, où l’on ne cessait de me dire que, si je retournais en France, je courrais risque encore une fois d’y périr avant que je pusse entendre d’aucun juge. On m’apprend aujourd’hui que ce temps d’horreur a fini par la mort de celui qui seul l’avait fait naître ; qu’on a même de l’indulgence en ce moment pour des coupables. Un citoyen qui ne l’est point, qui n’a cessé d’être zélé, peut donc y espérer justice.

Sur ces assurances, ma fille, ranime ton faible courage ; et reçois de ton père, pour ta consolation, sa parole sacrée que, dès qu’il apprendra par toi qu’il peut aller offrir à l’examen sévère toute sa conduite civique, il sortira sans hésiter de l’espèce de tombeau dans lequel il s’est enterré depuis son départ de la France ; n’ayant trouvé que ce moyen de la servir utilement, et d’échapper à toute accusation, à tout soupçon de malveillance.

Je prouverai, par un retour sur tous mes ouvrages connus, que la tyrannie despotique, et tous les grands abus de ces temps anciens monarchiques, n’ont pas eu d’adversaire plus courageux que moi ; que ce courage, qui surprenait alors tout ce qui est brave aujourd’hui, m’a exposé sans cesse à des vexations inouïes. L’amour de cet état abusif et vicieux n’a donc pu faire de moi un ennemi de mon pays, pour essayer de raviver ce que j’ai toujours combattu.

Je prouverai qu’après avoir servi efficacemenl la liberté en Amérique, j’ai, sans ambition personnelle, servi depuis, de toutes mes facultés, les vrais intérêts de la France.

Je prouverai que je la sers encore, quoique livré à une persécution aussi absurde qu’impolitique, et qu’il soit stupide de croire que celui qui se consacra au rétablissement des droits de l’homme en Amérique, dans l’espoir d’avoir à présenter un grand modèle à notre France, a pu s’attiédir sur ce point quand il s’agit de son exécution.

J’établirai devant mes juges ma conduite si bien prouvée à toutes les époques où il me fut permis d’agir.

On ne pourra dire à ton père qu’il a vécu deux ans chez les ennemis de l’État ! il prouvera qu’il n’en a jamais vu aucun.

Si l’on veut qu’il soit émigré, contre toute espèce de droits, il montrera ses passe-ports, sa conduite, son titre, et sa correspondance, dont on pourra être surpris.

Que si on lui reproche de n’avoir pas rempli les promesses qu’il avait faites, il invoquera l’acte même qui renferme son vœu, et prouvera qu’il a fait lui tout seul ce que vingt hommes réunis n’auraient pas osé concevoir, et au delà de ce qu’il a promis.

Si l’on dit qu’il a dans les mains de grands fonds à la république, en souriant de cette erreur grossière, il répondra qu’il vient compter rigoureusement avec elle, et remettra, sans nul délai, ce dont il sera débiteur, en ne demandant nulle grâce, mais le plus sévère examen : qu’avant même de le subir il vient offrir dans son pays sa tête expiatoire, cet examen achevé, on peut l’y soupçonner coupable.

Si l’Assemblée législative conventionnelle juge une troisième fois qu’il a bien mérité de la nation française (car on l’a déjà prononcé deux fois sur cette même affaire), il se refusera à toute espèce de récompense autre que l’honneur reconnu d’avoir bien rempli ses devoirs, et l’espoir si doux à son cœur de revoir sa fille honorée, rendue à l’aisance modeste qu’on n’a pu ni dû lui ravir.

Voilà, ma fille tant aimée, ce à quoi s’engage ton père. Le silence de mort que tous mes amis ont gardé depuis qu’une mission fâcheuse et presque impossible à remplir m’a exilé de mon pays, me fait douter si je dois croire qu’il a pu m’en rester un seul ; je ne puis donc adresser à aucun cet engagement que je prends, pour qu’il aille t’en faire part et encourager ta faiblesse.

Je suis forcé, plein de toutes ces choses, de te les écrire à toi-même, en te recommandant de profiter de ce long et dur temps d’épreuves, pour achever ta bonne éducation, ton éducation sérieuse, celle des agréments étant remplie depuis longtemps pour toi.

Songe bien, mon enfant, qu’en ce nouvel ordre de choses une femme reconnue d’un mérite solide conviendra mieux à un républicain pour être mère de ses enfants, que celle qui n’aurait que des talents à lui offrir, et que ces grâces d’autrefois (dont la mode est si bien passée), pour acquitter la dette maternelle.

Sache enfin que nul homme existant n’a souffert de plus longs tourments que l’ardent ami qui t’écrit et qu’il aurait cent fois jeté sans regret à ses pieds le fardeau de son existence, s’il n’avait vivement senti qu’elle t’était indispensable, et qu’il n’a le droit de mourir que quand il te saura heureuse.

je t’autorise, en la signant, à faire de ma triste lettre l’usage que tes autres amis jugeront propre à ta conservation, en attendant que j’y mette le sceau de l’attachement paternel, en allant moi-même à Paris.

Je te serre contre mon cœur, toi et tout ce qui m’appartient.

Signé de moi de tous mes noms,
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

LETTRE XLVII.

À M. T***.

Paris, ce 18 prairial an V

(6 juin 1797).

Votre lettre du 27 floréal, mon cher T***, n’est répondue par moi qu’aujourd’hui, parce qu’elle m’est arrivée au fort de mon déménagement. Je viens de revenir dans ma maison du boulevard, dont le séquestre n’était pas levé quand je suis rentré dans Paris. Le triste motif qui m’y ramène est l’opposé de celui qui me la fit construire, le besoin d’économie. Ma fortune, aux trois quarts détruite par une persécution de quatre années, ne me permet pas de payer un autre loyer, pendant que ma maison dépérit faute d’être habitée.

Mon rappel, après bien des travaux, a été honorable ; mais ce qui est perdu est perdu. Heureusement on peut se montrer pauvre, sans être humilié du malaise comme autrefois ; c’est un des biens de la révolution. Je cours après tous mes débris ; car il faut laisser du pain à mes enfants après la mort qui commence à me talonner, comme vous le présumez pour vous-même, quoique vous soyez asthmatique, ce qui, dit-on, est un brevet de longue vie peu agréable ; mais quand on a tout savouré, l’existence presque entière est dans les souvenirs. Heureux celui chez qui le bien peut compenser le mal !

Ma fille est prête d’accoucher : elle est la femme d’un bon jeune homme qui s’obstinait à la vouloir quand on croyait que je n’avais plus rien. Elle, sa mère et moi, avons cru devoir récompenser ce généreux attachement ; cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce beau présent. Ils auront du pain, mais c’est tout ; à moins que l’Amérique ne s’acquitte envers moi, après vingt ans d’ingratitude.

Je n’aime pas que, dans vos réflexions philosophiques, vous regardiez la dissolution du corps comme l’avenir qui nous est exclusivement destiné ; ce corps-là n’est pas nous : il doit périr sans doute, mais l’ouvrier d’un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance, s’il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s’élever jusqu’à sa connaissance. Mon frère, mon ami, mon Gudin, s’entretient souvent avec moi de cet avenir incertain ; et notre conclusion est toujours : Méritons au moins qu’il soit bon ; s’il nous est dévolu, nous aurons fait un excellent calcul ; si nous devons être trompés dans une vue si consolante, le retour sur nous-mêmes, en nous y préparant par une vie irréprochable, a infiniment de douceur.

Le Théâtre-Français vient de reprendre mon dernier essai dramatique, fait en 1791, la Mère coupable. Soit que la perfection du jeu lui ait donné plus de mérite, soit que l’esprit public se tourne avec un goût plus sûr vers les sujets d’une grande moralité, cette pièce a eu un tel succès, que j’en suis étonné moi-même. On m’a violé comme une jeune fille à la première représentation ; il a fallu paraître entre Molé, Fleury et mademoiselle Contat. Mais le public qui demandait l’auteur n’est plus cette assemblée moqueuse de talents qui le font pleurer malgré elle ; ce n’est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur, que l’on veut voir pour en railler : ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents, qui désirent voir l’auteur d’un ouvrage touchant, dont des acteurs, rendus à la citoyenneté, viennent de le faire jouir avec délices. Peut-être s’y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d’une proscription désastreuse ! Quoi qu’il en soit, moi, qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du public, j’ai dû céder ; et cet applaudissement prolongé m’a fait passer dans une situation toute neuve : j’étais loué par mes égaux ; j’ai pu goûter la dignité de l’homme.

En voilà trop sur un pareil sujet. Rappelez-moi à votre épouse respectable.

LETTRE XLVIII.

AU MÊME.

Paris, ce 5 fructidor an V

(27 août 1797).

Vous n’avez pas, mon cher, une juste idée de mes occupations. Le désordre effroyable qu’une proscription de trois ans a mis dans mes affaires, en jetant à vau-l’eau les cinq sixièmes de ma fortune, use mon temps, mes facultés à recueillir me— restes dispersés.

La littérature dramatique exige une sérénité d’esprit qui me manque ; et la Mère coupable ne verrait point le jour, si elle n’eût été finie en 1791. Le temps de ces plaisirs n’existe plus pour moi ; il me faut travailler, lutter contre le malaise, pour empêcher que la grande détresse ne m’atteigne à la fin, ainsi que ma famille. C’est le repos d’esprit qui me manque à l’âge où j’en ai tant besoin !

Mon digne ami Gudin, qui n’a rien dérangé de ses travaux dans la retraite où il s’était fait oublier, rentré chez moi pour notre bonheur réciproque, me soutient, me console, et finit son grand ouvrage.

Je vous envoie un exemplaire de la dernière édition de la Mère coupable, avec un très-peu long discours préliminaire qui est tout ce que mon loisir m’a permis de brocher sur un sujet inépuisable, notre art dramatique français, que je tâche de ranimer plutôt par de bons conseils que par de bons exemples. Vous me le demandez, le voilà.

J’apprends par votre lettre que vous vous faites estimer par des occupations utiles ; la nature vous a donné toute l’étoffe nécessaire pour bien remplir tous les travaux auxquels vous voudrez vous livrer. Les aspérités du jeune âge ont été râpées, adoucies par des frottements très-violents ; vous êtes devenu un honorable citoyen ; ne redescendez jamais de la hauteur où vous voilà, et vous vérifierez pour moi cette assertion morale que j’ai mise dans une des pages de mon discours sur la Mère coupable : que tout homme qui n’est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon quand l’âge des passions s’éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d’être père.

Les maux du corps sont des accidents de notre être. Je suis sourd, moi, comme une urne sépulcrale ; ce que les gens du peuple nomment sourd comme un pot. Mais un pot ne fut jamais sourd ! au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues auxquelles elle ne répond point ; et c'est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un grand mot que la populaire ignorance a gâté.

Je m’aperçois depuis longtemps que je suis refaiseur de proverbes. Adieu. S’il m’échappe d’autres bluettes littéraires, vous les aurez comme la Mère coupable.

LETTRE XLIX.

AU CITOYEN BAUDIN (DES ARDENNES).

15 vendémiaire an VI (6 octobre 1797).

À mon retour de la campagne, énergique défenseur de la justice et de l’humanité, je dois vous remercier de l’excellent discours sur le système affreux des déportations générales. Si la question n’eût pas encore été jugée, votre discours l’eût emportée. Et ce qui m’en frappa le plus, c’est la chaleur de ce pur sentiment qui vous porte à traiter, même après coup, avec de nouvelles lumières, une question qui semblait épuisée par la longueur des discussions. Cet amour expansif du bien en matière si importante vous honore, s’il se peut, plus encore que le très-grand talent que vous y avez déployé.

Le besoin irrésistible de consolation dans les maux de la vie, avez-vous dit, est le principe de tout système de religion. Cela est vrai, très-éminemment vrai. D’après ce moment, il est interdit de chercher quelle est la meilleure ou la pire. Aussi ne l’avez-vous pas fait. Vous avez raisonné en bon législateur. Il faut de la révélation, de l’inspiration, et des prêtres, pour établir une croyance, quelle qu’elle soit ; vous l’avez dit encore. Reste à savoir quels biens politiques nous font ces œuvres de persuasion, et s’il vaut mieux tromper les hommes que leur dire la vérité. L’indifférence pour le choix de toute secte qui s’établit est la majestueuse conduite que doit tenir celui qui fait des lois ; et vous avez très-justement blâmé l’homme qui s’est permis d’émettre une opinion partiale, à la tribune retentissante, sur un objet qui n’était pas de son ressort.

Humains, humains, soyons doux et cléments !
Nous sommes tous plus faibles que méchants.

Conquête de Naples, ch. xiv.

Je ne suis pas aussi content que vous du livre de M. Necker sur les opinions religieuses ; et son exemple du commerce, dont vous avez usé vous-même, ne me paraît pas très-exactement comparé. Le commerce est d’une utilité bien prouvée ; il fallait donc l’encourager, même avec les maux qu’il a faits. Nous n’en pouvons pas dire autant du mot abstrait qu’on nomme religion : car il devient vide de sens s’il signifie religion en général, qui, excepté celle que l’on adopte, n’est pour le plus intrépide croyant qu’un rainas de folles visions dans louies celles auxquelles il ne croit pas. Nul do nous n’osant dire que ce ramas a quelque utilité dans les religions qui sont fausses, et pur cela même funestes, aucun de nous n’esl obligé de pardonner les maux qu’elles oui faits, quand elles ont été dominantes, en faveur de l’utilité, comme ou le dii du liant commerce.

Le grand soin du législateur est de faire si bien que, Ions ayant liberté sur la leur, aucune d’elles m- domine : d’où suil que nul n’a droit d’en tourmenter un autre sur la croyance dont il esl ; et ladessus, monsieur, vous (Mes inexpugnable, el devenez l’auguste protecteur de toutes les victimes que l’anarchie a laites parmi les prêtres. Mais votre raisoi nienl de la page 27, où vous comparez les déportés aux émigrés, me parait ni al heureusement propre .1 vous faire taxer de rigueur, comme vous paraissez le craindre : car la déportation forcée n’ayant aucun rapport à l’émigration volontaire, la première ne présente qu’un homme malheureux, quand l’autre nous montre un coupable : | quoi rangerions-nous dans la classe des malheurs qu’on nomme irréparables la déportation qu’ont subie des prêtres pour leurs opinions, lorsque, pour excuser notre conduite à leur égard, vous êtes vous-même obligé de supposer que les coupables émigrés pourraienl peut-être se prévaloir d’un rappel accorde a tant de n ia 11 icii ceux tonsurés ; et même de supposer encore qu’on n’a proscrit que les hommes ardents, lorsque nous savons tous que ce n’esl pas tel ou tel séditieux qu’on a trié entre les prêtres, mais tous les prêtres qu’on a traités comme suspn-ts d’étresuspt cts de sentiments antirépublicains ? Excepté ce fléchissement vers un avis dont vous ne pouvez cire, tout votre ouvrage esl un chef-d’œuvre de honte, de douce humanité, de discussion législative ; el vous avez tonné contre le principe dangereux de se mettre au-dessus des rormes, en assurant, ce qui est vrai, que, celle barrière franchie, il n’esl aucun terme prévu ou l’on puisse indiquer que l’autorité gouvernante s’arrêtera dans les abus de son pouvoir.

Salut, estime, vénération.

LETTRE L.

AI’ PROPRIÉTAIRE DU o BIEN-INFORMÉ ». Ce r, brumaire an VI (i novembre 1197). Cl roî EN,

Lorsque, pour succéder au journal le plus instructif de la France, et le seul qu’on pût assimiler au Spectateur du célèbre Addison (l’Historien[2]), on se donne le titre de Bien-Informé, l’on ne doit pas laisser charger sa feuille, sur quelques points qui intéressent le public, du ramassis des platitudes que l’ignorance débite dans les rues.

Les accidents, quels qu’ils puissent être, que vous imputez à la compagnie des eaux de Paris, laquelle depuis longtemps n’existe plus, et qui, lorsque ses établissements étaient dirigés par les frères Perrier, n’avait fait au public aucune des absurdes promesses dont votre commis l’informeur (on ne peut plus mal informé) nous informe par vous, d’un ton qui n’était pas celui de votre prédécesseur : ces accidents, dis-je, ne la concernent point.

Cette compagnie s’honorait d’avoir surpassé les Anglais dans l’art de répandre à grands flots, par les machines à feu et des conduites combinées, tant de fer fondu que de bois, dans tous les quartiers de Paris, l’eau si indispensable à la salubrité de l’air, à la propreté des maisons, à la commodité des habitants d’une cité immense ; elle avait réussi à la faire aborder partout, au quart moins de frais pour chacun que le peu qu’on en obtenait par les porteurs d’eau à bretelles. Ceci n’est point un texte à des bouffonneries.

Les désordres occasionnés par les temps révolutionnaires ont détruit cette compagnie, et suspendu plusieurs années le beau service des machines. Pendant ce temps, plus de quarante mille toises de tuyaux se sont desséchés et fendus. Le département de Paris s’occupe aujourd’hui du soin de les réparer à grands frais. Telle est la cause malheureuse de plusieurs accidents possibles, lesquels ne devaient pas fournir l’idée d’un article aussi pitoyablement fait que le remplissage inséré contre la compagnie Perrier dans une feuille à laquelle vous prétendez donner quelque réputation. Ce n’est point là le ton qu’un bon journaliste doit prendre, s’il ne veut être rejeté dans la classe des regrattiers compositeurs de feuilles peu décentes dont nous sommes très-dégoûtés.

Cette lettre est d’un homme qui respectait le citoyen Dupont, et voudrait estimer son continuateur.

Caron Beaumarchais, l’un des premiers actionnaires de l’utile entreprise des eaux, et votre abonné.

LETTRE LI.

À M. D*** (DES VOSGES).

Ce 1er pluviôse an VI (20 janvier 1798).

Je n’ai pas voulu, citoyen, vous remercier plus tôt du présent que vous m’avez fait de votre beau discours, l’entraînement de votre style à la première lecture avant fait naître en moi le désir le plus vif de le relire lentement : ce que je ne nommerai pas une relute, mot impropre et barbare qui se glisse dans le français, sans qu’on puisse deviner ce qui l’a pu faire adopter comme tant d’autres qui corrompent la première langue de l’Europe.

Votre discours est purement écrit, plein de traits brillants, de vues, de connaissances approfondies sur les véritables intérêts qui militent pour ou contre cet accroissement de puissance. Mais la partie politique n’est point celle dont je veux vous entretenir aujourd’hui : son vrai mérite littéraire est ce qu’il nous convient de traiter entre nous deux hommes de lettres, dont l’un commence sa carrière, quand l’autre touche à la fin de la sienne.

Votre discours a l'éclat oratoire qui l’eût rendu très entraînant à la première des tribunes, et qui me l’a fait dévorer. Si, pour m’acquitter envers vous du plaisir qu’il m’a fait, vous me permettez quelques observations qui ne doivent qu’être agréables à un homme d’un grand talent, je vous dirai que cet éclat, ce mérite qui vous honore, est pourtant le moindre de ceux qui m’ont frappé dans votre ouvrage.

De cela seul que vous l’avez nommé discours, je vois que, pour le rendre plus rapide et brillant, vous avez jeté dans vos notes une foule de choses fortes qui, répandues dans le corps de l’ouvrage, lui eussent mérité ce nom d’ouvrage bien préférable au but que vous avez rempli, celui de donner une haute idée de votre talent oratoire, quand vous pouviez cliver ce discours à l’honneur d’être regardé comme un ouvrage aussi instructif que profond, en faisant seulement rentrer vos belles notes dans le texte. Et ne croyez pas, écrivain, que vous l’eussiez rendu par là plus languissant ; elles auraient nourri, varié les idées que vous présentez comme vôtres ; elles auraient porté jusqu’à la conviction les choses dont vous voulez persuader vos lecteurs, en y joignant l’autorité de tant d’écrivains respectés, dont vous vous appuyez vous-même.

En général, je ne suis point l’ami des notes étendues et très-multipliées ; c’est un ouvrage dans un ouvrage, qui les amoindrit tous les deux. L’un des secrets de l’art d’écrire, en matière sérieuse surtout, est, selon moi, le beau talent de réunir dans le sujet qu’on traite tout ce qui tend à renforcer sa consistance ; l’isolation des notes en affaiblit l’effet.

Enfin, pour terminer ce radotage d’un vieillard à qui votre discours a donné de l’estime pour vous, je vous dirai que cette estime a beaucoup augmenté en voyant dans vos notes avec quel soin vous avez étudié, dans toutes les langues de l’Europe, les grands auteurs qui ont traité les mêmes sujets avant vous. J’aime, dans un homme de votre âge, cette preuve donnée du soin qu’il a pris de s’instruire avant de parler au public. Et ma re- marque, un peu sévère, sur la séparation de vos notes savantes d’avec votre texte éloquent, montre, à tout bon esprit qui sait vous apprécier, que vous êtes loin d’avoir fait tout ce qu’on a droit d’attendre d’un homme qui débute ainsi.

Après avoir parlé de la forme de votre ouvrage, dans un temps plus tranquille nous dirons quelques mots du fond. Je suis de votre avis presque sur tout ce que vous avancez ; et ce en quoi nous différons me semble abandonné au hasard des événements, plutôt que soumis aujourd’hui à des règles bien positives. Je vous félicite pour vous, en vous remerciant pour moi.

LETTRE LV,

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AU CITOYEN FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU. I brumaire an VII (1 1 novembre 1798). Ministre citoyen,

Les soins constants que vous niellez pour embellir le jardin national, conservatoire dos plantes exotiques, des arbres et des animaux qui arrivent de tous los points du globe, nous prouvent que vos sages vues s’étendent à tout ce qui peut être utile au public, ou sembler digne de sa curiosité. Mais j’avoue qu’au plaisir de voir ces collections se mêle en moi un sentiment pénible, toutes les fois que j’ retrouve, au coin d’un laboratoire de chimie, dans la poussière des fourneaux, des matras, et dos matériaux servant h des distillations, le corps exhumé de Turenne, sans que je puisse m’expliquer los motifs d’un pareil dédain pour les restes d’un chef d armée que le roi le plus fier de son rang jugea digne de partager la sépulture de sa maison. <„ pont doue avoir de commun lesquclette du grand Tun nne, avec los animaux vivants que colle enceinte non-, conserve ?

Qu’aurait dit Montecucnlli, de voir son vainqueur figurer au milieu d’une ménagerie ? En cherchant s’il n’y avait point à Paris quelque dépôt moins indécent pour les restes de ce grand homme qu’un laboratoire de chimie qui nous dégradi , et non pas lui, j’ai retrouvé son tombeau, d’un grand style, au muséum de nos monuments funéraires, enclos des Petits-Augustins, où ses restes si révérés manquenl autant à son tombeau que le toml e iu manque a ces restes.

!.. marbre noir placé dessous le bas-relief de la 

bataille de Turckeim en 1075, après le pain de laquelle Turenne perdit la vie en visitant un poste dangereux, ce marbre peut être enlevé ; un cadre, des verres en sa place, laissant voir le corps du héros, commanderaient notre respect, apaiseraient I ndignation qu’on éprouve en voyanl Tun mit auprès des fœtus el des monstruosités qui altirenl la foule.

Je -m-, même très-étonné quoi, ;- ingi nieux auteurs du muséum le plus philosophique de tous, quoique dans un local mesquin, n’aient pas sollicité la cessation d’un tel scandale, en vous priant, citoj i’ii ministre, de leur confier le dépôt proi isoire des restes du grand homme dont il- ont sauvé le tombeau, en attendant que la nation lui décerne enfin des honneurs dignes de sa réputation ; eux qui, pendant que l’ignorance exaltée mutilait tous les monuments de nos artistes, ont eu la pensée courageuse de préserver, et la conception profonde de classer par suite de siècles les tombeaux des hommes puissants dont l’histoire offrirai ! le muséum moral, si l’on pouvait les y embrasser d’un

• ! oeil, comme on le l’ait aux ci-devant Augustins. 

Ce rapprochement désirable de Turenne avec son tombeau renforcerait l’un des buts si frappants qu’on sent qu’ils ont voulu remplir en compo anl leur muséum :

Celui de nous montrer par quels degrés nos sculpteurs et nos architectes sesonl élevé neur de rivaliser les grands artistes de la Grèce ; Celui d’y rappeler cette pensée philosophique, qu’avant que l’on eût érigé ce grand royaume en république, la mort seule avait le pouvoir d’y ramener los classes privilégii es à cette égalité que la république consacre :

Enfin, l’honorable but de prouvera lous l< ■ penseurs de l’Europe que la nation française esl loin de partager la barbarie qui nous a privés en peu d’heures des monuments de douze siècles. Si notre muséum central, par la réunion des chefs-d’œuvre qu’on y expose, donne un plaisir délicieux à cri qui sa ont en jouir, celui-ci nous élève à de grandes pensées ; et le désir d’y voir déposer provisoin mi ni les cendres de Turenne en est une tir-, plus moral--.

Je vous prie donc, ministre ami de l’ordre, dont la liaule magistrature est de surveiller les objets de décence publique, de prendre en considération cette remarque sur Turenne. qu’un bon citoyen vous soumet.

Je pourrais bien signer mon nom, ou mên n donner l’anagramme, si cette singularité ajoutait quelque chose au mérite d’un aperçu : qu’importe qui je sois, si je dis la véritt ’ C’est de cela seul qu’il s’agit.

LETTRE LUI.

A M. COLIN D’HARLE VILLE,

DONNÉ n

SI H

Al,l.l.’."I ;h.’l'l.

ET SI K TII.U.I I .

Pour lire un joli poëme, s’amuser d’un charmant ouvrage, il faut, mon cher citoyen, avoir le cœur serein, la tête libre ; el bien pou de <••■- doux moments sont réservés à la vieillesse I autrefois j’écrivais pour alimenter le plaisir ; et maintenant, après i iuquante ans de travaux, j’écris pour disputer mon pain à ceux qui l’ont volé à ma famille.

Que d’excellents chevaux je vois mourir au fiacre !

Mais j’avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean- Jacques, à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu’il faut du relâche à l’esprit ; et je m’en suis donné un très-agréable en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.

La première chose qui m’a frappé, après les grâces de votre style, est la bonté de votre naturel. Tel autre n’eût vu dans ce cadre qu'un moyen d’exercer son talent satirique ; les deux muses du théâtre en offraient un fier canevas ! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n’avez dit que ce qu’il fallait pour n’irriter ni les vivants ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l’écrivain qui nous instruit en badinant.

Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle dans l’arène pour combattre Sophocle sont beaux.

Il est vaincu. — Malheureux... d’un seul jour il avait trop vécu. (Vers parfait.]

fuit : la jeune élève, excusable peut-être, 

Préféra pour épouv son amant à son maître. Les deux premiers tragiques sont classés. Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m’ont le plus frappe ; sur Thomas Corneille , par exemple : Faillie émule sans doute, et rival téméraire, Mais qui serait fameux s’il n’eût pas eu de frire. (C’est le traiter bien favorablement !] El sur ce frère si justement célèbre : Ces Romains, ces héros qu’il aime à rappeler, Sont plus grands, plus Romains quand il les fait parler. El Racine Racine ! avec quelle perfection de style décourageante ! C’est l’âme d’Eun :piDE et la voix de Virgile. Et la mort de Voltaire, qui disait dans sa loge, le jour de son couronnent înt : Vous coulez domine fain mourir ? Si son âme s’exhale en ces touchants adieux, Plus encor que les ans sa joie en est la cause. Ce n’est point une mort : c’est une apothéose. (Beau vers.) Le ton vif de Thalie contraste heureusement avec le majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure. Sur leFestin dePierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il Coxvivo di pietra, h Convive dt ■pierre, qui est le vrai titre les deux vers suivants : D’un homme on peut prendre I habit Mais lui vole-t-on sa manière ? ne sont point gâtés par ceux-ci àe-Voltu ses Étreintes aux Sots : Le lourd Crevier, pédant crasseux et vain, Prend hardiment la place de Rollin, Comme un valet prend 1 habit d son maîlre. Je dis de von-... // est beau d’être lion a côté d’un tel homme ! Et ce bon Lafontaim mi- auprès de Molièn , avec une distinction aussi fine que juste : D’analyser le cœur humain Entre eux se partageait la pomme ; Mais l’inimitable bonhomme Avait pris un autre chemin. C’esl bien ; c’est bien. Dans le préambule d’un conte où j’avais, comme de raison, mis les fables au premier ran ouvrages, je m’étais permis de dire : Mais garda-t-il son mérite infini, Quand il mêla dans un conte erotique Les vers du siècle au jargon marotique ? Mélange ingrat qui le rend inégal Et singulier, bien plus qu’original, etc. Puis, étonné du blasphème qui m’échappait, je reviens à moi et lui dis : Mais, ô mon maître, excuse un badinage ; De ton disciple accepte un pur hommage ; Nul plus que moi n’a senti tes beautés, Tes i i- ii l’ifs et jamais imités, etc. J’aime el m’honore d’avoir défini comme vous cel inimitable bonhomme. Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches ; pour le nommer après Molière, il n’y avait guère à eu dire que cela... Celait une large manière, Un air digne, un noble regard... Et de Boissj ... El l’enjouement du Babillard La divertit sans la séduire... esl très-joli. Jamais d’amertume : c’est bien. Ci’ que vous dites sur les comiques d’Angleiem est fort jus le. Les Anglais ont dans leur gaieté, Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant, une Icretê Insupportable, en vérité, Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie. La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si vous eussiez dit qu’à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris.1 oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous fai t deviner ladernière. Mais ce qui m’a le plus touché, c’esl qu’ayant eu avons plaindre si gravement de Fabre, vous ayez rendu h. utement justice à la plus belle de ses pièces, /■ l’lutiutt ! Quand il m’en lit une lecture chez moi, je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvez-vous réclamer votre tour pour d’autres ouvrages, ayant eu le temps de faire celui-ci ?… Il ni’— ré] lil : Mai— il les tuera ! — Eh bien ! monsieur, ce n’esl qu’un suicide ; on n’est point pendu pour cela.

Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation dont je m : lais quartier à nulle personne que j’estime :.j’en ai le droit, moi, typographe de Voltaire ! Après ce qu il enseigne, croyez-vous donc qu’il soit permis de laisser imprimer l’imparfait de nos verbes par un 01 ? Voyez la mine que fait un’ tranger, quand on lui dit que le mol connoissois doil se prononcer connaissais ; que François el Ahglois riment avec Portugais, el non avec Surdois, Angoumois, Artois, etc. ! Ces barbarismes de nos imprimeurs velches ne doivenl plus être soufferts : les ailleurs iauts ont seuls droit de s’opposer, car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l’indulgence demandée aux deux muses en 1 es vers —Muses, du moins je réel une 1 1 vôtre ! Heureux surtout, trop heureux si, pour prix l>n grain d’encens qu’à toutes deux j’offris, L’une de vous nu’recommande à l’autre. Et pourquoi pas, bon homme ? Les femmes oe refusent jamais ce qu’on demande si joliment, à moins qu’on ne soit de

eux-là qui signent, comme

1 t’i ua bonhomme C.-B.

  1. Nous donnerons plus loin, dans la partie inédite, les lettres VIII et IX, d’après un texte autographe que nous ont fourni les manuscrits de Londres, et qui contient des variantes et des additions importantes.
  2. Par M. Dupont de Nemours.