Œuvres complètes (Beaumarchais)/Tarare

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Tarare, Texte établi par Édouard Fournier, LaplaceŒuvres complètes (p. 197-223).


TARARE
OPÉRA EN CINQ ACTES
REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS SUR LE THÉÂTRE DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE LE VENDREDI 8 JUIN 1787


Barbarus ast ego sum




AUX ABONNÉS DE L’OPÉRA QUI VOUDRAIENT AIMER L’OPÉRA

Ce n’est point de l’art de chanter, du talent de bien moduler, ni de la combinaison des sons ; ce n’est point de la musique en elle-même, que je veux vous entretenir : c’est l’action de la poésie sur la musique, et la réaction de celle-ci sur la poésie au théâtre, qu’il m’importe d’examiner, relativement aux ouvrages où ces deux arts se réunissent. Il s’agit moins pour moi d’un nouvel opéra, que d’un nouveau moyen d’intéresser à l’Opéra.

Pour vous disposer à m’entendre, à m’écouter avec un peu de faveur, je vous dirai, mes chers contemporains, que je ne connais point de siècle où j’eusse préféré de naître, point de nation à qui j’eusse aimé mieux appartenir. Indépendamment de tout ce que la société française a d’aimable, je vois en nous, depuis vingt ou trente ans, une émulation vigoureuse, un désir général d’agrandir nos idées par d’utiles recherches, et le bonheur de tous par l’usage de la raison.

On cite le siècle dernier comme un beau siècle littéraire ; mais qu’est-ce que la littérature dans la masse des objets utiles ? Un noble amusement de l’esprit. On citera le nôtre comme un siècle profond de science, de philosophie, fécond en découvertes, et plein de force et de raison. L’esprit de la nation semble être dans une crise heureuse : une lumière vive et répandue fait sentir à chacun que tout peut être mieux. On s’inquiète, on s’agite, on invente, on réforme ; et depuis la science profonde qui régit les gouvernements, jusqu’au talent frivole de faire une chanson ; depuis cette élévation de génie qui fait admirer Voltaire et Buffon, jusqu’au métier facile et lucratif de critiquer ce qu’on n’aurait pu faire, je vois dans toutes les classes un désir de valoir, de prévaloir, d’étendre ses idées, ses connaissances, ses jouissances, qui ne peut que tourner à l’avantage universel ; et c’est ainsi que tout s’accroît, prospère et s’améliore. Essayons, s’il se peut, d’améliorer un grand spectacle.

Tous les hommes, vous le savez, ne sont pas avantageusement placés pour exécuter de grandes choses : chacun de nous est ce qu’il naquit, et devient après ce qu’il peut. Tous les instants de la vie du même homme, quelque patriote qu’il soit, ne sont pas non plus destinés à des objets d’égale utilité : mais si nul ne préside au choix de ses travaux, tous au moins choisissent leurs plaisirs ; et c’est peut-être dans ce choix qu’un observateur doit chercher le vrai secret des caractères. Il faut du relâche à l’esprit. Après le travail forcé des affaires, chacun suit son attrait dans ses amusements : l’un chasse, l’autre boit ; celui-ci joue, un autre intrigue ; et moi qui n’ai point tous ces goûts, je fais un modeste opéra.

Je conviendrai naïvement, pour qu’on ne me dispute rien, que de toutes les frivolités littéraires, une des plus frivoles est peut-être un poème de ce genre. Je conviens encore que si l’auteur d’un tel ouvrage allait s’offenser du peu de cas qu’on en fait, malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce malheur, il serait le plus sot de tous ses ennemis.

Mais d’où naît ce dédain pour le poëme d’un opéra ? car enfin ce travail a sa difficulté. Serait-ce que la nation française, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madrigaux de sa musique l’épigramme et ses vaudevilles ? Quelqu’un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons, mais n’avaient que la vanité d’un prétendu goût de musique. Ne pressons point cette opinion, de peur de la consolider.

Le froid dédain d’un opéra ne vient-il pas plutôt de ce qu’à ce spectacle la réunion mal ourdie de tant d’arts nécessaires à sa formation a fini par jeter un peu de confusion dans l’esprit, sur le rang qu’ils doivent y tenir, sur le plaisir qu’on a droit d’en attendre ?

La véritable hiérarchie de ces arts devrait, ce me semble, ainsi marcher dans l’estime des spectateurs. Premièrement, la pièce ou l’invention du sujet, qui embrasse et comporte la masse de l’intérêt ; puis la beauté du poëme, ou la manière aisée d’en narrer les événements ; puis le charme de la musique, qui n’est qu’une expression nouvelle ajoutée au charme des vers ; enfin, l’agrément de la danse, dont la gaieté, la gentillesse, embellit quelques froides situations. Tel est, dans l’ordre du plaisir, le rang marqué pour tous ces arts.

Mais, par une inversion bizarre particulière à l’opéra, il semble que la pièce n’y soit rien qu’un moyen banal, un prétexte pour faire briller tout ce qui n’est pas elle. Ici, les accessoires ont usurpé le premier rang, pendant que le fond du sujet n’est plus qu’un très-mince accessoire ; c’est le canevas des brodeurs que chacun couvre à volonté.

Comment donc est-on parvenu à nous donner ainsi le change ? Nos Français, que l’on sait si vifs sur ce qui tient à leurs plaisirs, seraient-ils froids sur celui-ci ?

Essayons d’expliquer pourquoi les amateurs les plus zélés (moi le premier) s’ennuient toujours à l’Opéra. Voyons pourquoi dans ce spectacle on compte le poëme pour rien ; et comment la musique, tout insignifiante qu’elle est lorsqu’elle marche sans appui, nous attache plus que les paroles, et la danse plus que la musique. Ce problème, depuis longtemps, avait besoin qu’on l’expliquât ; je vais le faire à ma manière.

D’abord, je me suis convaincu que, de la part du public, il n’y a point d’erreur dans ses jugements au spectacle, et qu’il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir, il le cherche, il le suit partout. S’il lui échappe d’un côté, il tente à le saisir de l’autre. Lassé, dans l’opéra, de n’entendre point les paroles, il se tourne vers la musique : celle-ci, dénué de l’intérêt du poème, amusant à peine l’oreille, le cède bientôt à la danse, qui de plus amuse les yeux. Dans cette subversion funeste à l’effet théâtral c’est toujours, comme on voit, le plaisir que l’on cherche : tout le reste est indifférent. Au lieu de m’inspirer un puissant intérêt, si l’opéra ne m’offre qu’un puéril amusement, quel droit a-t-il à mon estime ? Le spectateur a donc raison : c’est le spectacle qui a tort.

Boileau écrivait à Racine : On ne fera jamais un bon opéra. La musique ne sait pas narrer. Il avait raison pour son temps. Il aurait pu même ajouter : La musique ne sait pas dialoguer. On ne se doutait pas alors qu’elle en devint jamais susceptible.

Dans une lettre de cet homme qui a tout p écrit ; dans une lettre de Voltaire à Cideville, en 1732, on lit ces mots bien remarquables : « L’opéra n’est qu’un rendez-vous public, où l’on s’assemble à certains jours, sans trop savoir pourquoi : c’est une maison où tout " le monde va, q pi on pense mal du maiti ennuyeux.

Avant lui, la Bruyère avait dit : « On voit bien que I opéra est l’ébauche d un grand spectacle, il en donne l’idée; mais je ne sais pas comment l’opéra, avec une « musique si parfaire et une dépense toute royale, a pu .’ réussir .1 m’ennuyi

Ils disaient librement ce que chacun éprouvait, malgré je ne sais quelle vanité nationale qui portait tout le monde à le dissimuler. Quoi ! de la vanité jusque dans l’ennui d’un spectacle ! Je dirais volontiers comme l’abbé Basile ; Qui e /-, e donc qu’on trompe ici ? Tout le monde est dans le secret !

Quant à moi, qui suis né très-sensible aux charmes de la bonne musique, j’ai bien longtemps cherché pourquoi l’opéra m’ennuyait, malgré tant de soins et de frais employés à l’effet contraire ; et pourquoi tel morceau détaché qui me charmait au clavecin, reporté du pupitre au grand cadre, était près de me fatiguer s’il ne m’ennuyait pas d’abord ; et voici ce que j’ai cru voir.

Il y a trop de musique dans la musique du théâtre, elle en est toujours surchargée ; et, pour employer l’expression naïve d’un homme justement célèbre, du célèbre chevalier Gluck, notre opéra pue de musique : puzza di musica.

Je pense donc que la musique d’un opéra n’est, comme en poésie, qu’un nouvel art d’embellir la parole, dont il ne faut point abuser.

Nos poëtes dramatiques ont senti que la magnificence des mets, que tout ce luxe poétique dont l’ode se pare avec accès, était un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que, pour intéresser au théâtre, il fallait adoucir, apaise cette poésie éblouissante, la 1 de la nature, l’intérêt du spectacli exigeant une vérité incompatible avec ce luxe. Cette réforme faite, heureusement pour nous, dans la imatique, nous restait 1 tenl du théâtre. Or, s’il esl vn mi on n’en peut douter, que la musique soit à l’opéra ce que le ; vers sont à la . , . m. ■ manière seu- i ni plus forte de présenter le sentiment ou la pen- i d’abuser de ce genre d mi ttre trop de luxe 1 re de peindre. Une ■ : ii h e étouff . 1 teint la vérité : l oreille est . 1 le eu ni resi a l’expérience de tous. .Mais que era-ce donc, si le musicien orgueilleux,

éni veul do r le poëte, ou faire 

[i ui , 1 irée? Le sujet devient ce qu il peut . "h h j sent plus qu’incohérence d’idées, divi- sion d’effets, et nullité d’ensemble : car deuxeffel di t mets et séparés n icourir à cette unité qu’où désire, et sans laquelle il n’est point de charme au spec- tacle. De même qu’un auteur français dit à son traducteur : <• Monsieur, êtes-vous d’Italie? traduisez-moi cette œuvre en italien, mais n’y mettez rien d’étranger; - poète d’un niais à mon partenaire: < Ami, vous êtes musi- cien : traduisez ce poëme en musique; mais n’allez pas, comme Pindare, vous égarer dans vus images,

r et Pollux sur le triomphe d’unathlète, car 

ce n’est pas d’eux qu’il s’agit. » Et si mon musicien possède un vrai talent, s’il réflé- chit avant d’écrire, il sentira que son devoir, que son nsiste à rendre mes pensées dans une langue seulement plus harmonieuse; à leur donner une expres- sion plus forte, et non à faire une œuvre à part. L’im- 11 veut briller seul n’est qu’un phosphore, un 1 lu n he-t-il à vivre sans moi, il ne fait plus que végéter : un orgueil si mal entendu tue son existence et la mienne; il meurt au dernier coup d’archet, et nous précipite à grand bruit, du théâtre au fond de l’Érèbe. Je ne puis assez le redire, et je prie qu’on y réfléchisse: trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras. Voilà pourquoi tout y languit . Sitôt que l’acteur chante, la scène se repose (je dis s’il chante pour chanter) ; et partout où la si. intérêt est anéanti. Mais, direz-vous, si faut-il bien qu’il chante, puisqu’il n’a pas d’autre idiome! — Oui, mais tâchez que je l’oublie. L’art du compositeur serait d’y parvenir. Qu’il chante le sujet comme on le versifie, uniquement pour le parer: que j’y trouve un charme de plus, non un sujet de dis- traction. « Moi. qui toujours ai chéri la musique, sans incon- stance et même sans infidélité, souvent, aux p » m’attachent le plus, je me surprends à pousser de l’épaule, à dire tout bas avec humeur : Va donc, musique ! « Pourquoi tant répéter? N’es-tu pas assez lenti ’ Au n lieu de narrer vivement, tu rabâches ; au lieu de peindre « la passion, tu t’accroches oiseusement aux mots ’ ! «  Qu’arrive-t-il de tout cela? Pendant qu’avare de pa- roles, le poète s’évertue à serrer son style, à bien con- centrer sa pensée; si le musicien, au rebours, délaye, allonge les syllabes, et les noie dans des fredons, leur ote la force ou le sens; l’un tire à droite. l’autre à lui he on ne sait plus auquel entendre : le triste bâillement me ennui me chasse de la salle. Que demandons-nous au théâtre? qu’il nous procure du plaisir. La réunion de tous les arts charmants devrait vifs à l’opéra. N’est-ce pas de leur union même que ce spectacle a pris son nom? Leur déplacement, leur abus en a fait un séjour d’ennui. Essayons d’y ramener le plaisir, en les rétablissant dans l’ordre naturel, et suis priver ce grand théâtre il aucun des avantages qu’il offre ; c’est une belle tâche à remplir. Aux efforts qu’on a faits depuis Iphigénie, Air / . et le chevalier Gluck, pour améll : 1 rvations sur le poème et son Posons une saine doctrine, joignons un exemple au précepte, et tâchons d’entraîner le~ suffi l’heureux concours de tous deux. Souvenons-nous d’abord qu’un opéra n’est poim une tragédie, qu’il n’est peint une comédie; qu’il participe de 1 hac , et peut embrasser tous les j Je ne prendrai donc point un sujet qui le t leviendrait si sévère, que 1 ti mbanl des s en détruiraient tout l’intérêt. Éloignons-nous également d’une intrigue purement comique,

. lYt-face du Barbier de Sëville. 

où les passions n’ont nul ressort, dont les grands effets sont exclus : l’expression musicale y serait souvent sans noblesse.

Il m’a semblé qu’à l’Opéra les sujets historiques devaient moins réussir que les imaginaires.

Faudra-t-il donc traiter des sujets de pure féerie, de ces sujets où le merveilleux, se montrant toujours impossible, nous paraît absurde et choquant ? Mais l’expérience a prouvé que tout ce qu’on dénoue par un coup de baguette, ou par l’intervention des dieux, nous laisse toujours le cœur vide ; et les sujets mythologiques ont tous un peu ce défaut là. Or, dans mon système d’opera, je ne puis être avare de musique qu’en y prodiguant l’intérêt.

N’oublions pas surtout que, la marche lente de la musique s’opposant aux développements, il faut que l’intérêt porte entièrement sur les masses, qu’elles y soient énergiques et claires ; car, si la première éloquence au théâtre est celle de situation, c’est surtout dans le drame chanté qu’elle devient indispensable, par le besoin pressant d’y suppléer aux mouvements de l’autre éloquence, dont on est trop souvent forcé de se priver.

Je penserais donc qu’on doit prendre un milieu entre le merveilleux et le genre historique. J’ai cru m’apercevoir aussi que les mœurs très-civilisées étaient trop méthodiques pour y paraître théâtrales. Les mœurs orientales, plus disparates et moins connues, laissent à l’esprit un champ plus libre, et me semblent très-propres à remplir cet objet.

Partout où règne le despotisme, on conçoit des mœurs bien tranchantes. Là, l’esclavage est près de la grandeur, l’amour y touche à la férocité, les passions des grands sont sans frein. On peut y voir unie dans le même homme la plus imbécile ignorance à la puissance illimitée, une indigne et lâche faiblesse à la plus dédaigneuse hauteur. Là, je vois l’abus du pouvoir se jouer de la vie des hommes, de la pudicité des femmes ; la révolte marcher de front avec l’atroce tyrannie : le despote y fait tout trembler, jusqu’à ce qu’il tremble lui-même : et souvent tous les deux se voient en même temps. Ce désordre convient au sujet ; il monte l’imagination du poète, il imprime un trouble à l’esprit, qui dispose aux étrangetés (selon l’expression de Montaigne). Voilà les mœurs qu’il faut à l’opéra ; elles nous permettent tous les tons : le sérail offre aussi tous les genres d’événements. Je puis m’y montrer tour à tour vif, imposant, gai, sérieux, enjoué, terrible ou badin. Les cultes, même orientaux, ont je ne sais quel air magique, je ne sais quoi de merveilleux, très-propre à subjuguer l’esprit, à nourrir l’intérêt de la scène.

Ah ! si l’on pouvait couronner l’ouvrage d’une grande idée philosophique, même en faire naître le sujet, je dis qu’un tel amusement ne serait pas sans fruit, que tous les bons esprits nous sauraient gré de ce travail. Pendant que l’esprit de parti, l’ignorance ou l’envie de nuire armeraient la meute aboyante, le public n’en sentirait pas moins qu’un tel essai n’est point une œuvre méprisable. Peut-être irait-il même jusqu’à encourager des hommes d’un plus fort génie à se jeter dans la carrière. te à lui présenter un nouveau genre de plaisir, digne de la première nation du monde.

Quoi qu’il en puisse être des autres, voici ce qu’il en est de moi. Tarare est le nom de mon opéra ; mais il n’en est pas le motif. Cette maxime, à la fois consolante et sévère, est le sujet de mon ouvrage : Homme, ta grandeur sur la terre

N’appartient point à ton étal ;

Elle est toute à ton caractère.

La dignité de (homme est donc le point moral que j’ai voulu traiter, le thème que je me suis donné. Pour mettre en action ce précepte, j’ai imaginé dans Ormus, à l’entrée du golfe Persique. deux hommes de l’état le plus opposé, dont l’un, comblé, sur puissance, un despote absolu d’Asie, a contre lui seulement un effroyable caractère. // est né méchoui, voyons s’il sera malheureux. L’autre, tiré des derniers rangs, dénué de tout, pauvre soldat, n’a reçu qu’un seul bien du ciel, un caractère vertueux. Peut-il être heureux ici-bas ?

Cherchons seulement un moyen de rappre

hommes si peu faits pour se rencontrer. Pour animer leurs caractères, soumettons-les au même amour ; donnons-leur à tous deux le plus ardent désir de posséder la même femme. Iei. le cœur humain est dans son énergie, il doit se montrer sans détour. Opposons passion à passion, le vice puissant à la vertu privée de tout, le despotisme sans pudeur à l’influence de l’opinion publique, et voyons ce qui peut sortir d’une telle combinaison d’incidents et de caractères.

Les Français chercheront le motif qui m’a fait donner à mon héros un nom proverbial. 11 faut avouer qu’il entre un peu de coquetterie d’auteur dans ceci. J’ai voulu voir si. lui donnant un nom usé. qui jetterait dans quelque erreur, qui ferait dire à tous nos bons plaisants que je suis un garçon jovial, et que l’on va bien rire, ou de l’opéra ou de moi, quand j’aurai mis sur le théâtre Tarare-Pompon en musique : j’ai voulu, dis-je. voir si. lui donnant un nom insignifiant, je parviendi ver à un très-haut degré d’estime avant la fin de mon ouvrage. Quant au choix du nom de Tarare, il me suffît de dire aux étrangers qu’une tradition assez gaie, le souvenir d’un certain conte, nous rappelle, en riant, que le nom de Tarare excitait un étonnement dans les auditeurs, qui le faisait répéter à tout le monde aussitôt qu’on le prononçait. Hamilton. auteur de ce conte, a tiré très-peu de parti d’une bizarrerie qu’il aurait pu rendre plus gaie. Voici, moi. ce que j’en ai fait. De cela seul que la personne de Tarare, en vénération chez le peuple, est odieuse à mon despote, on ne prononce point son nom devant lui sans le mettre en fureur, et sans qu’il arrive un grand changement dans la situation des personnages. Ce nom fait toutes mes transitions : avantage précieux pour un genre de spectacle où l’on n’a point de temps à perdre en situations transitoires, où tout doit être chaud d’action, brûlant de marche et d’intérêt. La musique, cet invincible obstacle aux développements des caractère^, ne me permettant point de faire connaître assez mes personnages dans un sujet si loin de nous (connaissance pourtant sans laquelle on ne prend nen). m’a fait imaginer un prologue d un nouveau genre, où tout ce qu’il importe qu’on sache de mon plan et de mes acteurs est tellement présenté, que le spectateur entre san ? fatigue, par le milieu, dans l’action, avec l’instruction convenable. Ce prologue est l’exposition. Composé d’êtres aériens, d’illusions, d’ombres . il est la partie merveilleuse du poème ; et j’ai prévenu que je ne voulais priver l’Opéra d aucun des avantages qu’il offre. Le merveilleux même est très-bon, si l’on veut n’en point abuser.

J’ai fait en sorte que l’ouvrage eût la variété qui pouvait le rendre piquant ; qu’un acte y reposât de l’autre acte ; que chacun eût son caractère. Ainsi le ton élevé, le ton gai. le style tragique ou comique, des tète ?, une musique noble et simple, un grand spectacle et des situations fortes soutiendront tour à tour, j espère, et l’intérêt et la curiosité. Le danger toujours imminent de mon principal personnage, sa vertu, sa douce confiance aux divinités du pays, mis en opposition avec la férocité d’un despote et la politique d’un brame, offriront, je crois, des contrastes et beaucoup de moralité.

Malgré tous ces soins, j’aurai tort si j’établis mal dans l’action le précepte qui fait le fond de mon sujet.

Depuis que l'ouvrage est fini, j’ai trouvé dans un conte arabe quelques situations qui se rapprochent de Tarare ; elles m’ont rappelé qu’autrefois j’avais entendu lire ce conte à la campagne. Heureux, disais-je en le feuilletant de nouveau, d’avoir eu une si faible mémoire ! Ce qui m’est resté du conte a son prix : le reste était impraticable. Si le lecteur fait comme moi, s’il a la patience de lire le volume III des Génies, il verra ce qui m’appartient, ce que je dois au conte arabe, comment le souvenir confus d’un objet qui nous a frappés se fertilise dans l’esprit, peut fermenter dans la mémoire, sans qu’on en soit même averti.

Mais ce qui m’appartient moins encore est la belle musique de mon ami Salieri. Ce grand compositeur, l’honneur de l’école de Gluck, avant le style du grand maître, avait reçu de la nature un sens exquis, un esprit juste, le talent le plus dramatique, avec une fécondité presque unique. Il a eu la vertu de renoncer, pour me complaire, à une foule de beautés musicales dont son opéra scintillait, uniquement parce qu’elles allongeaient la scène, qu’elles alanguissaient l’action ; mais la couleur mâle, énergique, le ton rapide et fier de l’ouvrage, le dédommageront bien de tant de sacrifices.

Cet homme de génie si méconnu, si dédaigné pour son bel opéra des Horaces, a répondu d’avance, dans Tarare, à cette objection qu’on fera, que mon poëme est peu lyrique. Aussi n’est-ce pas là l’objet que nous cherchions, mais seulement à faire une musique dramatique. Mon ami, lui disais-je, amollir des pensées, efféminer des phrases, pour les rendre plus musicales, est la vraie source des abus qui nous ont gâté l’opéra. Osons élever la musique à la hauteur d’un poëme nerveux et très-fortement intrigué ; nous lui rendrons toute sa noblesse ; nous atteindrons, peut-être, à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles des Grecs. Voilà les travaux ambitieux qui nous ont pris plus d’une année. Et je le dis sincèrement : je ne me serais soumis pour aucune considération à sortir de mon cabinet, pour faire avec un homme ordinaire un travail qui est devenu, par M. Salieri, le délassement de mes soirées, souvent un plaisir délectable.

Nos discussions, je crois, auraient formé une très-bonne poétique à l’usage de l’opéra, car M. Salieri est né poëte, et je suis un peu musicien. Jamais, peut-être, on ne réussira sans le concours de toutes ces choses.

Si la partie qu’on nomme récitante, si la scène, en un mot, n’est pas aussi simple à Tarare que mon système l’exigeait, la raison qu’il m’en donne est si juste, que je veux la transmettre ici.

Sans doute on ne peut trop simplifier la scène, a-t-il dit ; mais la voix humaine, en parlant, procède par des gradations de tons presque impossibles à saisir : par quart, sixième ou huitième de ton ; et dans le système harmonique, on n’écrit pour la voix que sur l’intervalle en rigueur des tons entiers et des demi-tons ; le reste dépend des acteurs : obtenez d’eux qu’ils vous secondent. Ma phrase musicale est posée dans la règle austère de l’art : mais vous me dites la i un

die, 1’- plus grand talent d’un acteur est de faire oublier les vers, Mi.ii COn il ml la ne" ni’ 1 ’. Eh bien ’ nOS I S chanteurs eront à comédiens, quand ils auront vaincu cette difficulté.

Simplifier le chant du récit sans contrarier l’harmonie, le rapprocher de la parole, est donc le vrai travail de nos répétitions ; et je me loue publiquement des efforts de tous no i h inteui A moins ’le pai lei tout à fait, le musicien n’a pu mieux faire ; et parler tout à fait d 1 1 nforci ne ni

compositeur habile a soin de jeter dans l’orchi t (eu-, le- intervalles possibles.

Orchestre de notre Opéra ! noble acteur dans le systi n de Gluck, de Salieri, dans le mien ! vous n’exprimeriez que du bruit, si vous étouffiez la parole ; et e esl du en tinrent que votre gloire est d’exprimer. ’ii- l’avez senti comme moi. Mais si j’ai obtenu de 1 mon compositeur que, par une variété constante, il part igeàl notre œuvre eu deux, que la musique reposât du I me, et le poëme de la musique ; l’orchestre et le chanteur, sous peine d’ennuyer, doivent signer entre eux la même capitula lion. Si l’âme du musicien est entrée dans l’âme du poète, l’a en quelque sorte épousée, toutes les parties exécutantes doivent s’entendre et s’attendre de même, -an- -e croiser, sans s’étouffer. De leur union sortira le plaisir : l’ennui vient de leur prétention. Le meilleur on le stn possible eût-il à rendre les plus grands effets, de- qu il couvre la voix, détruit tout le plaisir. Il en est alors du spectacle comme d’un beau visage éteint par des monceaux de diamants : c’est éblouir et non intéresser. D’où l’on voit que le projet qui nous a constamment occupés a été d’essayer de rendre au plus grand spectacle du monde les seules beautés qui lui manquent : une marche rapide, un intérêt vif et p ressaut, surtout l’honneur d’être entendu. Deux maximes fort courtes ont composé, dans nos répétitions, ma doctrine i ce théâtre. À nos acteurs pli n - île lionne volonté, je n’ai proposé qu’un précepte : Prononcez bien. Au premier orchestre du monde, j’ai dit seulement ces deux mots ; Apaisez-vous. Ceci bien compris, bien saisi, nous rendra dignes, ai-je ajouté, de toute l’attention publique. Mais, me dira quelqu’un, -i nous n’entendons rien, que voulez-vous donc qu’on écoute ? Messieurs, on entend tout au spectacle où l’on parle ; et l’on n’entendrait rien au spectacle où l’on chante ! Oubliez-vous qu’ici chanter n’est que parler plus fort, plus harmonieusement ’ Qui donc vous assourdit l’oreille ? est-ce l’empâtement des voix, ou le trop grand bruit de l’orchestre ? Prononcez biai, apaisez-vous, sent pour l’orchestre el les acteurs le premier remède à ce mal.

Mu- i n découvert un secret que je dois vous communiquer. J’ai trouvé la grande raison qui fait qu’on n’entend rien à l’Opéra. La dirai-je, messieurs.’ C’est qu’on n’écoute pas. Le peu d’intérêt, je le veux, a causé cette inattention. Mai-, dans plusieurs ouvrages dernes, tous remplis d’excellentes choses, j’ai très-bien remarqué que des moments heureux subjuguaient l’attention publique. Et moi, que j’en -m- digne ou non, je la demande tout entière pour le premier jour de Tarare ; et qu’un bruit infernal venge après le public, -i je m’en suis rendu indigne.

Me jugerez vous sans m’entendre ? Ah ! laissez ce triste avantage aux affiches du lendemain, qui souvent sent i e,e 1 1 veille.

Est-ce trop exiger de vous, pour un travail de trois années, que trois heures d’une franche attention ’ Ucoi dez-les-moi, je vous prie. Je prie surtout mes ennemis de prendre cet avantage sur moi : el c’esi pour eus -< ul que i en parle. S il • me laissent I ; indre es u e i la premii i e i mee, il - peuvent bien compter que j , n abu serai pour me relever dans le- autres. Leur intérêt est que je tombe, 1 1 non de me faire tomber. un du que les journaux ont l’injonction de ménager l’Opéra dans leur- feuilles ; i aurai- une bien triste opinion de leur crédit, s’ils n’obtenaient pas tous des dispenses contre Tarare.

En tout cas, reste la ressource intarissable des lettres a mues, des épigrammes, des libelles ; celle des invective nui téi . jetées par milliers dan- QO Qui sait même si, dans le temple des Muses, des lettres et du goût, au centre de la politesse, un orateur bien éloquent, regardant de travers Tarare, ne trouvera pas un moyen ingénieux d’écraser l’auteur et l’ouvrage, à ne s’en jamais relever ; comme il est arrivé au centenaire Figaro, qui, depuis un tel anathème, n’a eu que des jours malheureux, une vieillesse languissante ?

Tous ces moyens de nuire sont bons, efficaces, usités. La haine affamée s’en nourrit ; la malignité les réclame, notre urbanité les tolère ; l’auteur en rit ou s’en afflige, la pièce chemine ou s’arrête ; et tout rentre à la fin dans l’ordre accoutumé de l’oubli : c’est là le dernier des malheurs.

Puisse le goût public et l’acharnement de la haine nous en préserver quelque temps ! Puissent les bons esprits de la littérature adopter mes principes, et faire mieux que moi ! Mes amis savent bien si j’en serai jaloux, ou si j’irai les embrasser. Oui, je le ferai de grand cœur : heureux, ô mes contemporains, d’avoir, au champ de vos plaisirs, pu tracer un léger sillon que d’autres vont fertiliser !

À travers les injures que cet ouvrage m’a values, j’ai reçu quelques vers qui me consoleraient, si j’étais affligé. Entre autres, l’apologue qui suit est si vrai, si philosophique et si juste, que je n’ai pu m’empêcher de lui donner place en ce lieu.


APOLOGUE À L’AUTEUR DE TARARE

Un bon homme, un soir cheminant,
Passait à côté d’un village :
Un chien aboie, un autre en fait autant ;
Tous les mâtins du bourg hurlent au même instant.
Pourquoi, leur dit quelqu’un, pourquoi tout ce tapage ?
Nul d’eux n’en savait rien ; tous criaient cependant.
Des publiques clameurs c’est la fidèle image.
On répète au hasard les discours qu’on entend :
Au hasard on s’agite, on blâme, on injurie ;
On ne sait pas pourquoi l’on crie.
Le sage, direz-vous, méprise ces propos,
Tenus par des méchants, répétés par des sots :
Le sage quelquefois les paya de sa vie
Socrate fut empoisonné ;
Aristide à l’exil fut par eux condamné ;
Ils ont forcé Voltaire à sortir de la France ;
Ils ont réduit Racine à quinze ans de silence.
On leur résiste quelque temps :
Leur fureur à la fin détruit tous les talents.
Demandez-le à la Grèce, à Rome, à l’Italie :
Ils ont dans ces climats, jadis si florissants,
Fait renaître la barbarie.

Par M. ***.


À MONSIEUR SALIERI MAÎTRE DE LA MUSIQUE DE S. M. L’EMPEREUR D’ALLEMAGNE.

Mon ami,

Je vous dédie mon ouvrage, parce qu’il est devenu le vôtre. Je n’avais fait que l’enfanter ; vous l’avez élevé jusqu’à la hauteur du théâtre.

Mon plus grand mérite en ceci est d’avoir deviné l’opéra de Tarare dans les Danaïdes et les Horaces, malgré la prévention qui nuisit à ce dernier, lequel est un fort bel ouvrage, mais un peu sévère pour Paris.

Vous m’avez aidé, mon ami, à donner aux Français une idée du spectacle des Grecs, tel que je l’ai toujours conçu. Si notre ouvrage a du succès, je vous le devrai presque entier : et quand votre modestie vous fait dire partout que vous n’êtes que mon musicien, je m’honore, moi d’être votre poëte, votre serviteur, et votre ami.

Caron de Beaumarchais.


PROLOGUE DE TARARE

PERSONNAGES

LE GÉNIE de la reproduction des êtres, ou la Nature.

LE GÉNIE DU FEU, qui préside au Soleil, amant de la Nature

L’OMBRE D’ATAR, roi d’Ormus.

L’OMBRE DE TARARE, soldat.

L’OMBRE D’ALTAMORT, général d’armée.

L’OMBRE D’ARTHENÉE, grand-prêtre de Brama.

L’OMBRE D’URSON, capitaine des gardes d’Atar.

L’OMBRE D’ASTASIE, femme de Tarare.

L’OMBRE DE SPINETTE, esclave du sérail.

L’OMBRE DE CALPIGI.

UNE OMBRE femelle.

Foule d’ombres des deux sexes, composée de tout ce qui paraîtra dans la pièce.

SCÈNE I

LA NATURE et les VENTS décharnés. L’ouverture fait entendre un bruit violent dans le, airs, un choc terrible de tous les éléments. La toile, en se levant, ne montre que des nuages qui roulent, se déchirent, et Lussent voir les Vents déchaînés ; ils forment, en tourbillonnant, des danses de la plus violente agitation.

LA NATURE s’avance au milieu d’eux, une burjuelle à la main, ornée de tous les attributs qui la caractérisent, et leur dit impérieusement : C’est assez troubler l’univers : Vents furieux, cessez d’agiter l’air et l’onde. C’est assez, reprenez vos fers : Que le seul Zéphyr règne au monde’. [L’ouverture, le Initil et le mouvement continuent.) CHŒUR DES VENTS déchaînés. Ne tourmentons plus l’univers : Cessons d’agiter l’air et l’onde. Malheureux, reprenons nos l’ers : L’heureux Zéphyr seul règne au monde. [Ils se précipitent dans les nuages inférieurs. Le Zéphyr s’élève dans les airs. L’ouverture et le bruit s’apaisent par degrés ; les images se dissipent ; tout devient harmonieux et calme. On voit une campagne superbe, et le Génie du Feu descend dans un nuage brillant, du côté de l’orient.)

SCÈNE II le GÉNIE DU FEU, la NATURE.

LE GÉNIE DU FEU. De l’orbe éclatant du Soleil, Admirant des cieux la structure, Je vous ai vu, belle Nature, Disposer sur la terre un superbe appareil.

LA NATURE. Génie ardent de la sphère enflammée, Par qui la mienne est animée, À mes travaux donnez quelques moments. De toutes les races passées, Dans l’immensité dispersées, Je rassemble les éléments, Pour en former une race prochaine De la nombreuse espèce humaine, Aux dépens des êtres vivants.

LE GÉNIE DU I EU.

Ce pouvoir absolu qui pèse et les enchaîne, L’exercez-vous aussi sur les individus ? LA NATURE. Oui, si je descendais a quelques soins perdus. Mais voyez comme la Nature ■ par milliers, sans choix et sans mesure ! (Elle fait une espace de conjuration.) Humains non encore existants, Atomes perdus dans l’espace, Que chacun de vos éléments Se rapproche et prenne sa place, Suivant l’ordre, la pesanteur, Et toutes les lois immuables Que l’Éternel dispensateur Impose aux êtres vos semblables. Humains non encore existants, À mes yeux parai -->/, vivants ! (Une foule d’Ombres des deux sexes s’ élèvent de toutes parts, vêtues uniformément en blanc, au liruit d’une symphonie très-dinar, et forment des danses It ntes et froides,en marquant la plus rire émotion de ce qu’elles sentent, voient et entendent ; puis un chœur ù demi-voix suit du milieu d’elles.) SCÈNE III le GÉNIE DU li :i , la NATURE, foule D’OMBRES des I CHOEUR D’OMBRES. [D’autres Ombres dansent sur l’air du chœur.) Quel charme inconnu nous attire ? Nos cœurs en sont épanouis. D’un plaisir vague je soupire ; i exprimer, je ne puis. i aui, je .-eus que je désire, En désirant, je sens que je jouis. Quel charme inconnu nous attire ? Nos cœurs en sont épanouis. LE GÉNIE DU FEU, à la Nature. Déesse, pardonnez : je brûle de m’instruire De l’intérêt qui les occupe tous. LA NATURE, Parlez-leur. le génie du feu, s’ adressant aux Ombres. Qu’êtes-vous ? et que demandez-vous ? l’ombre d’altamort. Nous ne demandons pas, nous sommes. LE GÉNIE DU FEU. Qui vous a mis au rang des hommes ? l’ombre d’urson. Qui l’a voulu : que nous importe à nous ! LE GÉNIE DU FEU. Comme ils sont froids, sans passion nue leur ignorance est profonde ! -nuls ! LA N ITURE. Ah ! je les ai formés sans vous. Brillant Soleil, en vain la Nature est féconde ; Sans un rayon de votre feu sacré, Mon œuvre est morte, et son but égaré. LE GÉNIE DU FEU. Gloire à l’éternelle Sagesse, Qui. créant l’immortel a ir. Voulut que, par sa seule i r L’être sensible obtint le joui 1 ! Ah ! si nia flamme ardente et pure

in ! pas ei ibrasé votre sein, 

Stérile amant de la Nature, J’eusse été formé sans dessein. [En duo.) Sagesse, etc. mt !, s ilenj Ombres d’Atar et de Tarare. Que -oui ces deux superbes i Imbres Qui semblent menacer, taciturnes el sombres ? LA NATURE. Rien : mais diles un mot ; assignant leur état, Je lais un roi de l’une, et de l’autre un soldat. LE GÉNIE DU FEU. Permettez ; ce grand choix les touchera peut-être. LA NAI’I RE. J’en cloute. LE GÉNIE Dl Ml, u-ii deUX Onihr.s. i m de vous deux est nu : lequel veut l’être ? l’ombre d’atar. Km .’ L’OMBRE me TARARE. Roi ? TOI’ s DEUX. Je ne m’j sens aucun empressement. LA NATURE. Murants, il vous manque de naître, Pour penser bien différemment. le génie du i EU les examine. Mou œil, entre eux, cherche un roi préférable ; Gloire à l’éternelli LE GÉNIE DU FEU, mont) TARARE, PROLOGUE, SCENE III. .-Î Mais que je crains mon jugement ! Nature, l’erreur d’un moment Peut rendre un siècle misérable. la NATURE, aux deux Ombres. Futurs mortels, prosternez-vous : Avec respect attendez en silence Le rang qu’avant voire naissance Vous allez recevoir de nous. [Les deux Ombres se prosternent; ei, pendant que le Génie hésite dans son choix, toutes 1rs Ombres curieuses chan- tent le chœur suivant, en les enveloppant.) CHOEUR DES OMBRES. Quittons nos jeux, accourons tous : Deux de nos frères à genoux Reçoivent l’arrêt de leur vie. LE génie du feu impose les mains ù l’une des aeux Ombres. Sois l’empereur Atar, despote de l’Asie ; Règne à ton gré dans le palais d’Ormus. (A l’autre Ombre.) Et toi, soldat, formé de parents inconnus, Gémis longtemps de notre fantaisie. LA NATURE. Vous l’avez fait soldat; mais n’allez pas plus loin: C’est Tarare. Bientôt vous serez le témoin De leur dissemblance future. [Aux deux Ombres.) Enfants, embrassez-vous : égaux parla nature, Que vous en serez loin dans la société ! De la grandeur altière à l’humble pauvreté, Cet intervalle immense est désormais le vôtre, A moins que de Brama la puissante bonté, Par un décret prémédité, Ne vous rapproche l’un de l’autre, Pour l’exemple des rois et de l’humanité. QUATRE OMBRES PRINCIPALES EN CHOEUR. bienfaisante déité, Ne souffrez pas que rien altère Notre touchante égalité ; Qu’un homme commande à son frère I TOUTES LES OMBRES EN CHOEUR. bienfaisant déité, Ne souffrez pas que rien altère Notre touchante égalité’ ; Qu’un homme commande à son frère ! (L’Ombre d’Atar seule ne chante pas, et s’éloigne avec hau- teur; le Génie du Feu In fait remarquer ù la Salure.) LA NATURE, nu Génie du Feu. C’est assez. Éteignons en eux Ce germe d’une grande idée, Faite pour des climats et des temps plus heureux. [A toutes les Ombres.) Tels qu’une vapeur élancée, Par le froid en eau condensée, Tombe et se perd dans l’Océan, Futurs mortels, rentrez dans le néant. Disparaissez. (Au Génie du Feu.) Et nous, dont l’essence profonde Dévore l’espace et le temps, Laissons en un clin d’œil écouler quarante ans, Et voyons-les agir sur la scène du monde. (La Nature et le Génie du Feu s’élèvent dans les nuages, dont la masse redescend et couvre toute la scène.) CHOEUR D’ESPRITS AÉRIENS. Gloire à l’éternelle Sagesse, Qui, créant l’immortel amour, Voulut que, par sa seule ivresse, L’être sensible obtint le jour! PERSONNAGES DE TARARE LE GÉNIE qui préside à la reproduction des êtres, ou LA NA- TURE. LE GÉNIE DU FEU qui préside au Soleil, amant de la Nature. ATAR, roi d’Ormus, homme féroce et sans frein. TARARE, soldat à son service, révéré pour ses grandes vertus. ASTASIE, femme de Tarare, épouse aussi tendre que pieuse. ARTHENÉE, grand-prêtre de Brama, mécréant dévoré d’orgueil et d’ambition. ALTAMORT, général d’armée, fils du grand-prêtre, jeune homme imprudent et fougueux. URSON, capitaine des gardes d’Atar, homme brave et plein d’hon- neur. CALPIGI, chef des eunuques, esclave européen, chanteur sorti des chapelles d’Italie, homme sensible et gai. SPINETTE, esclave européenne, femme de Calpigi, cantatrice na- politaine, intrigante et coquette. ÉLAMIR, jeune enfant des augures, naif et très-dévoué. PRÊTRE DE BRAMA. UN ESCLAVE. UN EUNUQUE. VIZIRS. ÉMIRS. rilÈTRES de la Vie, en blanc. PRÊTRES de la Mort, en noir. ESCLAVES des deux sexes du sérail. MILICE de la garde d’Atar. SOLDATS. PEUPLE nombreux. La scène est dans le" palais d’Atar; dans le temple de Brama; sur la place de la ville d’Ormus, en Asie, près du golfe Persique.

ACTE PREMIER

Nouvelle ouverture d’un genre absolument différent de la première.

(Les nuages qui couvrent le théâtre s’élèvent ; on voit une salle du palais d’Atar.

Scène I

Pendant que l’ouverture s’achève, des soldats nombreux sortent de chez l’empereur, portant des drapeaux persans déchirés et de riches dépouilles enlevées à l’ennemi.
un chœur de soldats, sur l’harmonie de l’ouverture.

Chantons la nouvelle victoire
Dont Tarare a toute la gloire.
Puisqu’on nous laisse enfin ces drapeaux qu’il a pris,
Qu’ils soient de sa valeur et la preuve et le prix.


Scène II

URSON, venant au-devant des soldats, leur dit à demi-voix :

Guerriers, si vous aimez Tarare,
Dans ce palais du moins cessez votre fanfare.
Vous avez trop vanté son courage éclatant.
L’empereur paraît mécontent.


les soldats se pelotonnent, et chantent en chœur d’un ton sourd :

Avez-vous vu sa contenance,
Et comme il restait en silence ?
Portons nos chants en d’autres lieux,
Le peuple nous entendra mieux.

(Ils sortent sans ordre et précipitamment.)


Scène III

ATAR, CALPIGI.


ATAR, en entrant, violemment.

Laisse-moi, Calpigi !


CALPIGI.

La fureur vous égare.
Mon maître, ô roi d’Ormus, grâce, grâce à Tarare !


ATAR.

Tarare ! encor Tarare ! Un nom abject et bas Pour ton organe impur a donc bien des appas ?


calpigi.

Quand sa troupe nous prit au fond d’un antre sombre,
Je défendais mes jours contre ces inhumains.
Blessé, prêt à périr, accablé par le nombre,
Cet homme généreux m’arracha de leurs mains.
Je lui dois d’être à vous ; seigneur, faites-lui grâce.


ATAR.

Qui ? moi, je souffrirais qu’un soldat eût l’audace
D’être toujours heureux, quand son roi ne l’est pas !


CALPIGI.

À travers le torrent d’Arsace,
Il vous a sauvé du trépas ;
Et vous l’avez nommé chef de votre milice.
À l’instant même encore un important service…


ATAR.

Ah ! combien je l’ai regretté !
Son orgueilleuse humilité.
Le respect d’un peuple hébété,
Son air, jusqu’à son nom… Cet homme est mon supplice
Où trouve-t-il, dis-moi, cette félicité ?
Est-ce dans le travail, ou dans la pauvreté ?


CALPIGI.

Dans son devoir. Il sert avec simplicité
Le ciel, les malheureux, la patrie, et son maître.


ATAR.

Lui ? c’est un humble fastueux,
Dont l’orgueil est de le paraître :
L’honneur d’être cru vertueux
Lui tient lieu du bonheur de l’être :
Il n’a jamais trompé mes yeux.


CALPIGI.

Vous tromper ! lui, Tarare ?


ATAR.

Ici la loi des brames
Permet à tous un grand nombre de femmes ;
Il n’en a qu’une, et s’en croit plus heureux.
Mais nous l’aurons, cet objet de ses vœux ;
En la perdant, il gémira peut-être.


CALPIGI.

Il en mourra !


ATAR.

Tant mieux ! Oui, le fis du grand prêtre,
Altamort a reçu mon ordre cette nuit.
Il vole à la rive opposée,
Avec sa troupe déguisée :
En son absence, il va dévaster son réduit.
Il ravira surtout son Astasie,
Ce miracle, dit-on, des beautés de l’Asie.


CALPIGI.

Eh ! quel est donc son crime, hélas ?


ATAR.

D’être heureux, Calpigi, quand son roi ne l’est pas ;
De faire partout ses conquêtes
Des cœurs que j’avais autrefois…


CALPIGI.

Ah! pour tourner toutes les têtes,
Il faut si peu de chose aux rois !


ATAR.

D’avoir, par un manége habile,
Entraîné le peuple imbécile.


CALPIGI.

Il est vrai, son nom adoré,
Dans la bouche de tout le monde,
Est un proverbe révéré.
Parle-t-on des fureurs de l’onde,
Ou du fléau le plus fatal,
Tarare est l’écho général :
Comme si ce nom secourable
Éloignait, rendait incroyable
Le mal, hélas! le plus certain…


atar, en colère.

Finiras-tu, méprisable chrétien,
 Eunuque vil et détestable ?
La mort devrait…


calpigi.

La mort devraitLa mort, la mort, toujours la mort !
 Ce mot éternel me désole :
 Terminez une fois mon sort ;
 Et puis cherchez qui vous console
Du triste ennui de la satiété,
  De l’oisiveté,
  De la royauté.

(Il s’éloigne.)


atar, furieux.

Je punirai cet excès d’arrogance.



Scène IV

LES PRÉCÉDENTS, ALTAMORT.


atar.

Mais qu’annonce Altamort à mon impatience ?


altamort.

Mon maître est obéi ; tout est fait, rien n’est su.

atar. Astasie ?

altamort. Est à toi, sans qu’on m’ait aperçu, Sans qu’elle ait deviné qui la veut, qui l’enlève.

atar. Au rang de mes vizirs, Altamort, je t’élève. (À Calpigi.) Pour la bien recevoir sont-ils tous préparés ? Le sérail est-il prêt, les jardins décorés, Calpigi ?

calpigi. Tout, seigneur.

atar. Qu’une superbe fête, Demain, de ma grandeur enivre ma conquête.

calpigi. Demain ? le terme est court.

atar, en colère. Malheureux !

calpigi, vite. Vous l’aurez.

atar. J’ai parlé : tu m’entends ? S’il manque quelque chose...

calpigi. Manquer ! chacun sait trop à quel mal il s’expose.



Scène V

TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, ASTASIE, SPINETTE, ODALISQUES, ESCLAVES DU SÉRAIL DES DEUX SEXES. (Tout le sérail entre, et se range en haie ; quatre esclaves noirs portent Astasie, couverte d’un grand voile noir de la tête aux pieds. On la dépose au milieu de la salle.)

CHŒUR d’esclaves du sérail. (On danse pendant le chœur.)

Dans les plus beaux lieux de l’Asie,
Avec la suprême grandeur,
L’amour met aux pieds d’Astasie
Tout ce qui donne le bonheur.
Ce n’est point dans l’humble retraite
Qu’un cœur généreux le ressent ;
Et la beauté la plus parfaite
Doit régner sur le plus puissant.

(On la dévoile.)

atar.

Que tout s’abaisse devant elle.

(On se prosterne.)

astasie. Ô sort affreux, dont l’horreur me poursuit ! Du sein d’une profonde nuit, Quelle clarté triste et nouvelle… Où suis-je ? Tout mon corps chancelle.

spinette. Dans le palais d’Atar.

atar. Calpigi, qu’elle est belle !

astasie, se levant. Dans le palais d’Atar ! Ah ! quelle indignité !

atar s’approche. D’Atar, qui vous adore.

astasie. Et c'est la récompense, Ô mon époux ! de ta fidélité !

atar. Mes bienfaits laveront cette légère offense.

astasie. Quoi, cruel ! par cet attentat Vous payez la loi d’un soldat Qui vous a conservé la vie ! Vous lui ravissez Astasie ! (Levant les yeux au ciel.) Grand Dieu ! ton pouvoir infini Laissera-t-il donc impuni Ce crime atroce d’un parjure Et la plus odieuse injure ? Ô Brama ! dieu vengeur !… (Elle s’évanouit. Des femmes la soutiennent. On l’assied.)

calpigi.

Quel effrayant transport !

un esclave, accourant. Le voile de la mort a couvert sa paupière.

atar tire son poignard.

Quoi ! malheureux ! tu m’annonces sa mort !
Meurs toi-même.

(Il le poignarde. Courant vers Astasie.)

Et vous tous, rendez à la lumière
L’objet de mon funeste amour.
À sa douleur tremblez qu’il ne succombe ;
Répondez-moi de son retour,
Ou je lui fais de tous une horrible hécatombe.

[1] ASTASIE, revenant à elle, aperçoit l’esclave renversé, qu’on enlève

Dieux ! quel spectacle a glacé mes esprits !

ATAR.

Je suis heureux : vous êtes ranimée.
Un lâche esclave, par ses cris,
M’alarmait sur ma bien-aimée ;
De son vil sang la terre est arrosée :
Un coup de poignard est le prix
De la frayeur qu’il m’a causée.

ASTASIE, joignant les mains.

Ô Tarare ! ô Brama ! Brama !

(Elle retombe ; on l’assied.)

ATAR.

Dans le sérail qu’on la transporte :
Que cent eunuques, à sa porte,
Attendent les ordres d’Irza.
C’est le doux nom qu’à ma belle j’impose ;
C’est mon Irza, plus fraîche que la rose
Que je tenais lorsqu’elle m’embrasa.

(Les esclaves noirs portent Astasie dans le sérail ; tous la suivent.)

SCÈNE VI

ATAR, CALPIGI, ALTAMORT, SPINETTE.

CALPIGI, au sultan.

Qui nommez-vous, seigneur, pour servir la sultane ?

ATAR.

Notre Spinette ; allez.

CALPIGI. L’adroite Européanne ?

ATAR. Elle-même.

CALPIGI. En effet, nul ici ne sait mieux Comment il faut réduire un cœur né scrupuleux.

SPINETTE, au roi. Oui, seigneur, je veux la réduire, Vous li rer son ca ur, et l’instruire Du respect, du retour qu’il !, doit à vos feux. trant Calpigi.) Et… si ce grand succès consterne Le chef… puissant qui non— gouverne, Mon maître apprécira le zèle de tous deux. irt. Je l’enchaîne à tes pieds, si tu remplis mes vœux. Spini tte et Ca’pigi i

SCÈNE VII URSON, ATAR, ALTAMORT. URSON. Seigneur, c’est ce guerrier, du peuple la met

ATAR. Garde-toi que son nom offense mon oreille !

URSON. Il pleure ; autour de lui tout le peuple em Dit tout haut qu’en ses vœux il doit être exaucé.

ATAR.

 Tu dis qu’il pleure, qu’il soupire ?

Urson.

Ses traits en sont presque effacés.

ATAR.

 Urson, qu’il entre : c’est assez.

(À Altamort.)

 Il est malheureux… Je respire.

(Urson sort.)

SCÈNE VIII TARARE. ALTAMORT. ATAR.

ATAR.

 Que me veux-tu, brave soldat ?

TARARE, avec un grand trouble.

Ô mon roi ! prends pitié de mon affreux état.
En pleine paix, un avare corsaire
Comble sur moi les horreurs de la guerre.
Tous mes jardins sont ravagés,
Mes esclaves sont égorgés ;
L’humble toit de mon Astasie
Est consumé par l’incendie…

ATAR.

Grâce au ciel, mes serments vont être dégagés !
Soldat qui m’as sauve la vie,
Reçois en pur don ce palais
Que dix mille esclaves malais
Ont construit d’ivoire et d’ébène,
Ce palais dont l’aspect riant
Domine la fertile plaine
Et la vaste mer d’Orient.
Là, cent femmes de Circassie,
Pleines d’attraits et de pudeur,
Attendront l’ordre de ton cœur,
Pour t’enivrer des trésors de l’Asie.
Puisse de ton bonheur l’envieux s’irriter !
Puisse l’infâme calomnie,
Pour te perdre, en vain s’agiter !

ALTAMORT, bas.

Mais, seigneur, ta hautesse oublie…

ATAR, bas.

Je l’élève, Altamort, pour le précipiter.

(Haut.)

 Allez, vizir, que l’on publie…

TARARE.

Ô mon roi : ta bonté doit se faire adorer.
Des maux du sort mon âme est pi u saisie ;
Mais celui de mon cœur ne peut se réparer :
Le barbare emmène astasie.

ATAR, avec un signe d’intelligence.

 Quelle est cette femme, Altamort ?

ALTAMORT.

Seigneur, si j’en crois son transport,
Quelque esclave jeune et jolie.

TARARE, indigné.

Une esclave ! une esclave ! Excuse, ô roi d’Ormus !
À ce nom odieux tous mes sens sont émus.

Astasie est une déesse

Dans mon cœur souvent combattu, Sa voix sensible, enchanteresse, Faisait triompher la vertu. D’une ardeur toujours renaissante J’offrais sans cesse à sa beauté. Sans cesse à sa beauté touchante, L’encens pur de la volupté. Elle tenait mon âme active Jusque dans le sein du repos : Ah ! faut-il que ma voix plaintive En vain la demande aux échos ! ATAR. Quoil soldat, pleurer une femme ! Ton roi ne te reconnaît pas. Si tu perds l’objet de ta flamme, Tout un sérail t’ouvre ses bras. Faut-il regretter quelques charmes, Quand on retrouve mille attraits ? Mais l’honneur qu’on perd dans les larmes, On ne le retrouve jamais.

TARARE, suppliant. Seigneur !

ATAR. Qu’as-tu donc fait de ton mâle courage Toi qu’on voyait rugir dans les combats ; Toi qui forças un torrent à la nage, En transportant ton maître dans tes bras ? Le fer, le feu, le sang et le carnage N’ont jamais pu t’arracher un soupir ; Et l’abandon d’une esclave volage Abat ton âme et la force à gémir !

TARARE, vivement. Seigneur, si j’ai sauvé ta vie, Si tu daignes t’en souvenir, Laisse-moi venger Astasie Du traître qui l’osa ravir. Permets que, déployant ses ailes, Un léger vaisseau de transport Me mène, vers ces infidèles, Chercher Astasie ou la mort.

SCÈNE IX

CALPIGI, ATAR, ALTAMORT, TARARE.

ATAR. Que veux-tu, Calpigi ? (Bas.) Sois inintelligible.

CALPIGI. Mon maître, cette Irza si chère à ton amour…

ATAR, vivement. Eh bien ?

CALPIGI. Elle est rendue à la clarté du jour.

TARARE, exalté. Atar, ta grande âme est sensible ; La joie a brillé dans tes yeux.

(Un genou en terre.)

Par cette Irza, sultan, sois généreux ; À mes maux deviens accessible.

ATAR. Dis-moi, Tarare, es-tu bien malheureux ?

TARARE. Si je le suis ! ah ! peut-être elle expire !

ATAR. Souhaite devant moi qu’Irza cède à mes vœux ; Je fais ce que ton cœur désire.

CALPIGI, à part. Grands dieux ! je sers un homme affreux !

tarare, se levant, dit avec feu. Charmante Irza, qu’est-ce donc qui t’arrête ? Le fils des dieux n’est-il pas ta conquête ? Puisse-t-il trouver dans tes yeux Ce pur feu dont il étincelle ! Rends, Irza, rends mon maître heureux…

(Calpigi lui fait un signe négatif pour qu’il n’achève pas son vœu.)

… Si tu le peux, sans être criminelle.

ATAR. Brave Altamort, avant le point du jour, Demain qu’une escadre soit prête À partir du pied de la tour. Suis mon soldat, sers mon amour Dans les combats, dans la tempête. (Bas à Altamort.) S’il revoit jamais ce séjour, Tu m’en répondras sur ta tête. (À Tarare.) Et toi, jusqu’à cette conquête, De tout service envers ton roi. Soldat, je dégage ta foi ; J’en jure par Brama.

TARARE, la main au sabre.

Je jure en sa présence
De ne poser ce fer sanglant
Qu’après avoir du plus lâche brigand
Puni le crime et vengé mon offense.

atar, à Altamort.

 Tu viens d’entendre son serment ;
Il touche à plus d’une existence :
Vole, Altamort, et, plus prompt que le vent,
Reviens jouir de ma reconnaissance.

ALTAMORT.

 Noble roi, reçois le serment
De ma plus prompte obéissance.
Commande, Atar, je cours aveuglément
Servir l’amour, la haine, ou la vengeance.

calpigi, à part.

 De son danger, secrètement,
Il faut lui donner connaissance.

(Atar le regarde. Calpigi dit d’un ton courtisan.)

Qui sert mon maître, et le sert prudemment,
Peut bien compter sur sa munificence.

(Ils sortent tous.)

SCÈNE X

ATAR, seul. Vertu farouche et fière, Qui jetais trop d’éclat, Rentre dans la poussière Faite pour un soldat. Du crime d’Altamort je vois la mer chargée Rendre à ton corps sanglant les funèbres honneurs. Et nous, heureux Atar, de ma belle affligée, Dans la joie et l’amour, nous sécherons les pleurs.

(Il sort.)


ACTE DEUXIÈME

Le théâtre représente la place publique. Le palais d'Atar est sur le côté ; le temple de Brama, dans le fond. Atar sort de son palais avec toute sa suite. Urson sort du temple, suivi d’Arthenée en habits pontificaux.

SCÈNE I

URSON, ATAR.

Seigneur, le grand-prêtre Arthenée Demande un entretien secret.

ATAR, ’i sa mile.

[oignez-vous... Qu’il vienne. Urson, que nul sujet, j

Dans cette agréable journée, D’un seul refus d’Atar n’emporte le regret.

SCÈNE II

ARTHENÉE, ATAR. Tout le momie s’éloigne (lu roi. ARTHEN’ÉE s’avance. Les sauvages d’un autre monde Menaccnl d’envahir ces lieux ; Au loin déjà la foudre gr le : Ton peuple superstitieux, Pressé comme les Unis, inonde Le pan is sacré de nos dieux. ATAR. Iii vils brigands une poignée, Sortanl d’une terre éloignée, Pourrai ! elle envahir ces lieux ? Ponl ife, votre âme étonnée... Cependanl parlez, Arthenée. Que ’lit l’interprète des dieux ? ai ; t’HENÉE, vivement. Qu’il faul combattre, Qu’il faul abattre i n ennemi présomptueux Le sol aride De la Torridc A soif de -on ans odieuj , Par des mesures Promptes et sûres, One l’année ait un commandant Vaillant, fidèle, Rempli de zèle. Mais, sur ce devoir important, Que le caprice De ta milice Ne règle point le choix d’Atar ; Que le murmure, Comme une injure, Soii puni d’un coup de poignard. ATAR. Apprends-moi donc, ô chef des brames, Ce qu’Atar doit penser de toi, Ardent zélateur de la foi Du passage éternel des âmes. Le plus il animal est nourri de la main, Tu craindrais d’en purger la terre : El cependant tu brûles, dans la guerre, De voir couler des Ilots de sang humain 1 ARTHENÉE. Ah ’. d’une antique absurdité Laissons à l’Indou les chimères. Drame et soudan doivent, en frères, Soutenir leur autorité. Tant qu’ils s’accordent bien ensemble, Que l’esclave, ainsi garrotté, Souffre, obéit, el croit, cl tremble, Le pouvoir esl en sûreté. ATAR. Dans ta politique nouvelle. Comment mes intérêt- sont-ils unis aux tiens ? ARTHENÉE. Ah ! si ta couronne chancelle, Mon temple, à moi, tombe avec elle. i.ir. ces farouches chrétiens Anroni des dieux jaloux des miens : Ainsi qu’au trône, tout partage, En fait de culte, esl un outrage, pour les dompter, fais que nos Indiens Pensenl que le ciel même a conduit nos mesures Le nom du chef, donl nous serons d’accord, Je l’insinue aux enfants des augures. Qui veux-tu nommer ? A l’A 11. Altamort. ARTHENÉE. Mon fils ! ATAR. J’acquitte un grand service. i ; lin Que de j ml Tarare .’ ti ;. Il esl mort. ARTHENÉE. (1 est mort ! ATAR. Oui, demain, j’ordonne qu’il périsse.

ARTHENÉE. Juste ciel ! crains, Atar…

ATAR. Quoi craindre ? mes remords ?

ARTHENÉE.

Crains de payer de ta couronne
Un attentat sur sa personne.
Ses soldats seraient les plus forts.
Si, sur un prétexte frivole,
Tu les prives de leur idole,
Cette milice en sa fureur
Peut, oubliant ton rang et ta naissance…

ATAR.

J’ai tout prévu : Tarare, dans l’erreur,
Court à sa perte en cherchant la vengeance.
Qu’une grande solennité
Rassemble ce peuple agité ;
De ses cris et de ses murmures
Montre-lui le ciel irrité.
Prépare ensuite les augures ;
Et par d’utiles impostures
Consacrons notre autorité.

(Il sort.)

SCÈNE III

ARTHENÉE, seul. politique consommée ! Je tiens le secret de l’État ; Je fais mon fils chef de l’armée ; À mon temple je rends l’éclat, Aux augures leur renommée. Pontifes, pontifes adroits, Remuez le cœur de vos rois ! Quand les rois craignent, Les brames régnent, La tiare agrandit ses droits. Eh ! qui sait si mon fils, un jour maître du monde…

(Il voit arriver Tarare ; il rentre dans le temple.)

SCÈNE IV

TARARE, seul. Il rêve. De quel nouveau malheur suis-je encor menacé ? Ô Brama ! tire-moi de cette nuit profonde. Ce matin, quand j’ai prononcé : « Qu’à son amour Irza réponde, » Un signe effrayant m’a glacé. De quel nouveau malheur suis-je encor menacé ? Ô Brama ! tire-moi de cette nuit profonde.

SCÈNE V

CALPIGI, TARARE.

CALPIGI, déguisé, couvert d’une cape, l’ouvre. Tarare ! connais-moi.

TARARE. Calpigi ! CALPIGI, vivement. Mon héros I Je te dois mon bonheur, ma fortune et ma vie. Que ne puis-je à mon tour te rendre le repos ! Cette belle et tendre Astasie, Que tu vas chercher au hasard Sur le vaste océan d’Asie, Elle est dans le sérail d’Atar, Sous le faux nom d’Irza…

TARARE. Qui l’a ravie ?

CALPIGI. C’est Altamort.

TARARE. lâche perfidie !

CALPIGI. Le golfe où nos plongeurs vont chercher le corail Baigne les jardins du sérail : Si, dans la nuit, ton courage inflexible Ose de cette route affronter le danger, De soie une échelle invisible, Tendue à l’angle du verger…

TARARE. Ami généreux, secourable…

CALPIGI. Le temple s’ouvre, adieu.

(Il s’enveloppe et s’enfuit.)

SCÈNE VI

TARARE, seul. J’irai ; Oui, j’oserai : Pour la revoir, je franchirai Cette barrière impénétrable. De ton repaire, affreux vautour, J’irai l’arracher morte ou vive ; Et di je succombe au retour, Ne me plains pas, tyran, quoi qu’il m’arrive. Celui qui te sauva le jour A bien mérité qu’on l’en prive !

SCENE VII

Le fond du théâtre, qui représentait le portail du temple de Brama se retire, et laisse voir l’intérieur du temple, qui se forme jusqu’au devant du théâtre.
ARTHENÉE, les prêtres de brama, ÉLAMIR, et les autres enfants des augures.


ARTHENÉE, aux prêtres.

Sur un choix important le ciel est consulté.
Vous, préparez l’autel ; vous, nos saintes armures ;
Vous, choisissez parmi les enfants des augures
Celui pour qui Brama s’est plus manifesté,
En le douant d’un cœur plein de simplicité.

UN PRÊTRE.

C’est le jeune Élamir. Il vient à vous.


ÉLAMIR, accourant.

Mon père !


ARTHENÉE s’assied.

Approchez-vous, mon fils ; un grand jour vous éclaire.
Croyez-vous que Brama vous parle par ma voix,
Et qu’il parle à moi seul ?


ÉLAMIR.

Mon père, oui, je le crois.


ARTHENÉE, sévèrement.

Le ciel choisit par vous un vengeur à l’empire :
Ne dites rien, mon fils, que ce qu’il vous inspire.

(D’un ton caressant.)

Ah ! s’il vous inspirait de nommer Altamort !
L’État serait vainqueur, il vous devrait son sort !


ÉLAMIR, les mains croisées sur sa poitrine.

Je l’en supplierai tant, mon père,
Qu’il me l’inspirera, j’espère.


ARTHENÉE.

Moi je l’espère aussi : priez-le avec transport.

(Élamir se prosterne.)

Ainsi qu’une abeille,
Qu’un beau jour éveille,
De la fleur vermeille
Attire le miel :
Un enfant fidèle,
Quand Brama l’appelle,
S’il prie avec zèle,
Obtient tout du ciel.

(Il relève l’enfant.)

Tout le peuple, mon fils, sous nos voûtes arrive.
Avant de nommer son vengeur,
Vous le ferez rougir de sa vaine terreur.
Il croit les chrétiens sur la rive ;
Assurez-le qu’ils sont bien loin ;
Et du reste, mon fils, Brama prendra le soin.

SCÈNE VIII

Grande marche.

ATAR , ALTAMORT , TARARE, URSON, ARTHENÉE, ÉLAMIR, prêtres, enfants, vizirs, émirs, SUITE, PEUPLE, SOLDATS, ESCLAVES.

(Atar monte sur un trône élevé dans le temple.)


ARTHENÉE, majestueusement.

Prêtres du grand Brama, roi du golfe Persique,
Grands de l’empire, peuple inondant le portique,
La nation, l’armée attend un général.


CHŒUR UNIVERSEL.

Pour nous préserver d’un grand mal,
Que le choix de Brama s’explique !


ARTHENÉE.

Vous promettez tous d’obéir
Au chef que Brama va choisir ?


CHŒUR UNIVERSEL.

Nous le jurons sur cel autel antique.


ARTHENÉE, d’un ton inspiré.

Dieu sublime dans le repos,
Magnifique dans la tempête,
Soit que ton souffle élève aux cieux les flots,
Soit que ton regard les arrête ;
Permets que le nom d’un héros,
Sortant d’une bouche innocente,
Devienne cher à ses rivaux,
Et porte à l’ennemi le trouble et l’épouvante !

(À Élamir.)

Et vous, enfant, par le ciel inspiré,
Nommez, nommez sans crainte un héros préféré.

(On ■1ère Elamir sur des pavois.)


ÉLAMIR, avec enthousiasme.

Peuple que la terreur égare,
Qui vous fait redouter ces sauvages chrétiens ?
L’Etat manque-t-il de soutiens ? [rare...
Comptez, aux pieds du roi, vos défenseurs, Ta-CH
0EUR SURIT DU PEUPLE ET DES SOLDATS.
Tarare ! Tarare ! Tarare !
Ah ! pour nous Brama se déclare :
L’enfant vient de nommer Tarare.
Tarare ! Tarare ! Tarare !


ALTAMORT, en colère.

Arrêtez ce fougueux transport.


ARTHENÉE.

Peuple, c’est une erreur !

(À Élamir.)

Mon fils, que Dieu vous touche !


ÉLAMIR.

Le ciel m’inspirait Altamort ;
Tarare est sorti de ma bouche.


DEUX CORYPHÉES DE SOLDATS.

Par l’enfant Tarare indiqué
N’est point un hasard sans mystère :
Plus son choix est involontaire,
Plus le vœu du ciel est marqué.
Oui, pour nous Brama se déclare :
L’enfant vient de nommer Tarare.


CHŒUR DU PEUPLE ET DES SOLDATS.

Tarare ! Tarare ! Tarare !

(On redescend Élamir.)


ATAR se lève.

Tarare est retenu par un premier serment :
Son grand cœur s’est lié d’avance
À suivre une juste vengeance.


TARARE, la main sur sa poitrine.

Seigneur, je remplirai le double engagement
De la vengeance et du commandement.

(Au peuple.)

Qui veut la gloire
À la victoire
Vole avec moi !


TOUS.

C’est moi, c’est moi !


TARARE.

Sujets, esclaves,
Que les plus braves
Donnent leur foi.


TOUS.

C’est moi, c’est moi !


TARARE.

Ni paix ni trêve !
L’horreur du glaive
Fera la loi.


TOUS.

C’est moi, c’est moi !


TARARE.

Qui veut la gloire
À la victoire
Vole avec moi !


TOUS.

C’est moi, c’est moi !


ATAR, À part.

Je ne puis soutenir la clameur importune
D’un peuple entier sourd à ma voix.

(Il veut descendre.)


ALTAMORT l’arrête.

Ce choix est une injure à tous tes chefs commune :
Il attaque nos premiers droits.
L’arrogant soldat de fortune
Doit-il aux grands dicter des lois ?


TARARE, fièrement.

Apprends, fils orgueilleux des prêtres,
Qu’élevé parmi les soldats,
Tarare avait, au lieu d’ancêtres,
Déjà vaincu dans cent combats ;

(Avec un grand dédain.)

Qu’Altamort enfant, dans la plaine,
Poursuivait les fleurs des chardons
Que les Zéphyrs, de leur haleine,
Font voler au sommet des monts.


ALTAMORT, la main au sabre.

Sans le respect d’Atar, vil objet de ma haine…


TARARE, bien dédaigneux.

Du destin de l’État tu prétends décider !
Fougueux adolescent, qui veux nous commander,
Pour titre, ici, n’as-tu que des injures ?
Quels ennemis t’a-t-on vu terrasser.’
Quels torrents osas-tu passer ?
Où sont tes exploits, tes blessures ?


ALTAMORT, en fureur.

Toi, qui de ce haut rang brûles de t’approcher,
Apprends que sur mon corps il te faudra marcher.

(Il tire son sabre.)


ARTHENÉE, troublé.

Ô désespoir ! ô frénésie !
Mon fils !…


ALTAMORT, plus furieux.

À ce brigand j’arracherai la vie.


TARARE, froidement.

Calme ta fureur, Altamort.
Ce sombre feu, quand il s’allume,
Détruit les forces, nous consume :
Le guerrier en colère est mort.

(Il tire son sabre.)


ARTHENÉE s’écrie.

Le temple de nos dieux est-il donc une arène ?


ATAR se lève.

Arrêtez !


TARARE.

J’obéis…

(À Altamort, lui prenant la main.)

Toi, ce soir, à la plaine.

(À Calpigi, à part, pendant qu’Atar descend de son tronc.)

Et toi, fidèle ami, sans fanal et sans bruit,
Au verger du sérail attends-moi cette nuit.

(Atar lui remet le bâton de commandement, au bruit d’une fanfare. Grande marche pour sortir.)


CHŒUR GÉNÉRAL, sur le chant de la marche.

Brama ! si la vertu t’est chère,
Si la voix du peuple est ta voix,
Par des succès soutiens le choix
Que le peuple entier vient de faire !
Que sur ses pas
Tous nos soldats
Marchent d’une audace plus fière !
Que l’ennemi, triste, abattu,
Par son aspect déjà vaincu,
Sous nos coups morde la poussière !

ACTE TROISIÈME

Le théâtre représente les jardins du sérail : l’appartement d’Irza est à droite ; à gauche, et sur le devant, est un grand sofa sous un dais superbe, au milieu d’un parterre illuminé. Il est nuit.

Scène I

CALPIGI entre d’un côté ; ATAR, URSON entrent de l’autre ; DES JARDINIERS ou BOSTANGIS qui allument.


CALPIGI, sans voir Atar.

Les jardins éclairés ! des bostangis ! Pourquoi ?
Quel autre ose au sérail donner des ordres ?…


ATAR, lui frappant sur l’épaule.

Moi.


CALPIGI, troublé.

Seigneur… puis-je savoir…


ATAR.

Ma fête à ce que j’aime ?


CALPIGI.

Est fixée à demain, seigneur ; c’est votre loi.


ATAR, brusquement.

Moi, je la veux à l’instant même.


CALPIGI.

Tous mes acteurs sont dispersés.


ATAR, plus brusquement.

Du bruit autour d’Irza ; qu’on danse, et c’est assez.


CALPIGI, à part, avec douleur.

Ô l’affreux contre-temps ! De cet ordre bizarre
Il n’est aucun moyen de prévenir Tarare !


ATAR, l’examinant.

Quel est donc ce murmure inquiet et profond ?


CALPIGI affecte un air gai.

Je dis… qu’on croira voir ces spectacles de France
Où tout va bien, pourvu qu’on danse.

ATAR, en colère.

Vil chrétien, obéis, ou la tête en répond. CALPIGI, à pari, el> sen allant. Tyran féroce !

(Les bostangis se retirent.) SCÈNE II ATAR, URSON. ATAR. Avant que ma fête commence, Urson, conte-moi promptement Le détail et l’événement De leur combat à toute outrance.

URSON. Tarare le premier arrive au rendez-vous : Par quelques passes dans la plaine Il met son cheval en haleine, Et vient converser avec nous. Sa contenance est noble et fière. Un long nuage de poussière S’avance du côté du nord ; On croit voir une année entière : C’est l’impétueux Altamort. D’esclaves armés un grand nombre Au galop à peine le suit. Son aspect est farouche et sombre Comme les spectres de la nuit. D’un œil ardent mesurant l’adversaire : Du vaincu décidons le sort. Ma loi, dit Tarare, est la mort. L’un sur l’autre à l’instant fond comme le tonnerre. Altamort pare le premier. Un coup affreux de cimeterre Fait voler au loin son cimier. L’acier étincelle, Le casque est brisé ; Un noir sang ruisselle. Dieux ! je suis blessé. Plus furieux que la tempête, À plomb sur la tête Le coup est rendu : Le bras tendu, Tarare Pare… Et tient en l’air le trépas suspendu.

ATAR. Je vois qu’Altamort est perdu.

URSON. Aveuglé par le sang, il s’agite, il chancelle. Tarare courbé sur la selle, Pique en avant. Son fier coursier, Sentant l’aiguillon qui le perce, S’élance, et du poitrail renverse Et le cheval et le guerrier. Tarare à l’instant saute à terre, Court à l’ennemi terrassé. Chacun frémit, le cœur glacé Du terrible droit de la guerre… Ô d’un noble ennemi saint et sublime effort !

ATAR, en colère. Achève donc.

URSON. Ne crains rien, superbe Altamort ! Entre nous la guerre est finie. Si le droit de donner la mort Est celui d’accorder la vie, Je te la laisse de grand cœur. Pleure longtemps ta perfidie.

ATAR. Sa perfidie ?

URSON. Il s’en éloigne avec douleur. ATAR, furieux. Il est instruit.

URSON. Inutile et vaine faveur ! Celui dont les armes trop sûres Ne firent jamais deux blessures, À peine, hélas ! se retirait, Que son adversaire expirait.

ATAR. Partout il a donc l’avantage ! Ah ! mon cœur en frémit de rage ! Quand, par le combat, Altamort Voulut hier régler leur sort, Urson, je sentais bien d’avance Qu’il allait de sa mort Payer cette imprudence. Sans les clameurs d’un père épouvanté, Le temple était ensanglanté : Mais son pouvoir força le nôtre D’arrêter un crime opportun, Qui m’offrait, dans la mort de l’un, Un prétexte pour perdre l’autre. (Il voit entrer les esclaves.) Tout le sérail ici porte ses pas. Retire-toi : que cette affreuse image. Se dissipant comme un nuage, Fasse place aux plaisirs el ne les trouble pas. (Urson sort.) SCÈNE III ATAR, ASTASIE en habit de sultane, soutenue par des esclaves, son mouchoir sur les yeux ; SP1NETTE, CAL-PIGI, EUNUQUES, ESCLAVES DES DEUX SEXES. ATAR fait asseoir Astasie sur le grand soja près de lui, et dit au chef des eunuques Eh bien ! vont-ils chanter le bonheur de leur maître ? CALPIGI. Dans le léger essai d’une fête champêtre, Ils ont tous le noble désir De montrer l’excès de leur joie.

Atar, avec dédain. Eh ! que m’importe leur plaisir, Pourvu que leur art se déploie !

CALPIGI, à part.

De quel monstre, grand Dieu ! cette Asie est la proie !

(Il fait signe aux esclaves d’avancer.)

Tarare n’est point prévenu :
S’il arrivait, il est perdu.

SCÈNE IV LES ACTEURS PRÉCÉDENTS. Tous les esclaves, en habits champêtres, ouvrent la fête par des danses.

ATAR dit à tout le sérail :

Saluez tous la belle Irza !
Je la couronne ; elle est sultane.

(Il lui attache au front un diadème de diamants.) CHŒUR UNIVERSEL.

Saluons tous la belle Irza !
L’Amour, du fond d’une cabane,
Au trône d’Ormus l’éleva.
Du grand Atar elle est sultane.,

(On danse.) (Le ballet fini, des esclaves apportent des vases de sorbet, des liqueurs et des fruits, devant Atar et la sultane. Spinette reste auprès de sa maîtresse, prête à la servir.)

ATAR, avec joie.

Calpigi, ton zèle m’enchante !
J’aime un esprit fertile à qui tout obéit.
Des mers de votre Europe, et contre toute attente,
Apprends-nous quel hasard dans Ormus t’a conduit.
Mais, pour amuser mon amante,
Anime ton récit d’une gaité piquante.

CALPIGI, à part, d’un ton sombre.

J’y veux mêler un nom qui nous rendra la nuit.

(Il prend une mandoline, et chante sur le ton de la barcarole.) (La danse figurée cesse ; tous les danseurs et danseuses se prennent par la main pour danser le refrain de sa chanson.)

CALPIGI. Premier couplet.

Je suis né natif de Ferrare :
Là, par les soins d’un père avare,
Mon chant s’étant fort embelli,
Ahi ! povero Calpigi !
Je passai, du Conservatoire,
Premier chanteur à l’oratoire
Du souverain di Napoli :
Ah ! bravo, caro Calpigi !

(Le chœur répète le dernier vers. On danse la ritournelle.) (À la fin de chaque couplet, Calpigi se retourne, et regarde avec inquiétude du côté par où il craint que Tarare n’arrive.)

Second couplet.

La plus célèbre cantatrice
De moi fit bientôt par caprice
Un simulacre de mari :
Ahi ! povero Calpigi !
Mes fureurs ni mes jalousies
N’arrêtant point ses fantaisies,
J’étais chez moi comme un zéro :
Ahi ! Calpigi povero !

(Le chœur reprit le dernier vers. On danse la ritournelle.)

Troisième couplet. Je résolus, pour m’en défaire. De la vendre à certain corsaire Exprès passé de Tripoli : Ah ! bravo, caro Calpigi ! Le jour venu, mon traître d’homme, Au lieu de me compter la somme, M’enchaîne au pied de leur châlit : Ahi ! povero Calpigi ! (Le chœur répète le dernier vers. On danse la ritournelle.)

Quatrième couplet. Le forban en fit sa maîtresse ; De moi, l’argus de sa sagesse ; Et j’étais là tout comme ici : Ahi ! povero Calpigi ! (Spinette, en cet endroit, fait un grand éclat de rire.) ATM !. Qu’avez-vous à rire, Spinette ? CALPIGI. Vous voyez ma fausse coquette. ATAR. Dit-il vrai ? SPINETTE. Signor, e vero. CALPIGI achève l’air. Ahi ! Calpigi povero ! (Le chœur répète le dernier vers. On danse la ritournelle.) (Ici l’on voit dans le fond Tarare descendre par une échelle de soie ; Calpigi l’aperçoit.) CALPIGI, à part. C’est Tarare !

Cinquième couplet (plus vite). Bientôt, à travers la Libye, L’Égypte, l’Isthme et l’Arabie, Il allait nous vendre au Sophi : Ahi ! povero Calpigi ! Nous sommes pris, dit le barbare. Qui nous prenait ? Ce fut Tarare. ASTASIE. faisait un cri. Tarare ! TOUT LE SÉRAIL s’écrie. Tarare ! ATAR, furieux. Tarare ! (Il renverse la table d’un coup de pied.) (Astasie se lève troublée. Spinette la soutient. Au bruit qui se fait, Tarare, à moitié descendu, se jette en bas dans l’obscurité.) SPINETTE, à Astasie. Dieux ! que ce nom l’a courroucé ! ATAR. Que la mort, que l’enfer s’empare

</poem>Du traître qui l’a prononcé !</poem> (Il tire son poignard ; tout le monde s’enfuit.) SPINETTE, soutenant Astasie.

Elle expire !

(Ator, rappelé à lui par ce cri, laisse aller Calpigi et les autres esclaves, et revient vers Astasie, que des femmes emportent chez elle. Atar y entre, en jetant à la porte sa simarre et ses brodequins, à la manière des Orientaux.)

SCENE V (Le théâtre est très-obscur.) CALPIGI, TARARE, un poignard à la main, prêt à frapper Calpigi qu’il entraîne.

CALPIGI s’écrie :

Ô Tarare !

TAHAHE, avec un grand trouble.

Ô fureur que j’abhorre !
Mon ami…, s’il n’eût pas parlé,
De ma main était immolé !

CALPIGI.

Tu le devais, Tarare ; il le faudrait encore,
Si quelque esclave curieux…

TARARE, troublé.

Mille cris de mon nom font retentir ces lieux !
Je me crois découvert, et que la jalousie…
Mourir sans la revoir, et si près d’Astasie !

CALPIGI.

Ô mon héros ! tes vêtements mouillés,
D’algues impurs et de limon souillés !…
Un grand péril a menacé ta vie !

tarare, à demi-voix.

Au sein de la profonde mer,
Seul, dans une barque fragile,
Aucun souffle n’agitant l’air,
Je sillonnais l’onde tranquille.
Des avirons le monotone bruit,
Au loin distingué dans la nuit,
Soudain a fait sonner l’alarme :
J’avais ce poignard pour toute arme.
Deux cents rameurs partent du même lieu ;
On m’enveloppe, on se croise, on rappelle ;
J’étais pris !… D’un grand coup d’épieu
Je m’abîme avec ma nacelle,
Et, me frayant sous les vaisseaux
Une route nouvelle et sûre,
J’arrive à terre entre les eaux,
Dérobé par la nuit obscure.
J’entends la cloche du beffroi.
L’appel bruyant de la trompette,
Que le fond du golfe répète,
Augmente le trouble et l’effroi.
On court, on crie aux sentinelles :
Arrête ! arrête ! On fond sur moi :
Mais, s’ils couraient, j’avais des ailes.
J’atteins le mur comme un éclair.
On cherche au pied ; j’étais dans l’air,
Sur l’échelle souple et tendue,
Que ton zèle avait suspendue.
Je suis sauvé, grâce à ton cœur :
Et, pour payer tant de faveur,
Ô douleur ! ô crime exécrable !
Trompé par une aveugle erreur,
J’allais, d’une main misérable,
Assassiner mon bienfaiteur !
Pardonne, ami, ce crime involontaire

CALPIGI. Ô mon héros ! que me dois-tu ? Sans force, hélas ! sans caractère, Le faible Calpigi, de tous les vents battu, Serait moins que rien sur la terre, S’il n’était pas épris de ta mâle vertu ! Ne perdons point un instant salutaire : Au sérail, la tranquillité Renaît avec l’obscurité. (Il prend un paquet dans une touffe d’arbres, et dit :) Sous cet hahit d’un noir esclave, Cachons des guerriers le plus brave. D’homme éloquent deviens in vil muet. (Il’habille en muet.) Que mon héros, surtout, jamais n’oublie Que, sous ce masque, un mot est un forfait, (Il lui met un masque noir.) Et qu’en ce lieu de jalousie Le moindre est payé de la vie. (Ils s’avancent vers l’appartement d’Astasie.) Tout est ici dans un repos parfait. (Ici Calpigi s’arrête avec effroi.) N’avançons pas ! j’aperçois la simarre, Les brodequins de l’empereur.

TARARE, égaré, criant. Atar chez elle ! Ali ! malheureux Tarare ! Rien ne retiendra ma fureur. Brama ! Lira ma !

CALPIGI, lui fermant la bouche. Renferme donc ta peine !

tarare, criant plus fort. Brama ! Brama ! (Il tombe sur le sein de Calpigi.) CALPIGI. Notre ne. ri est certaine.

SCÈNE VI ATAR sort de chez Astasie ; TARARE, CALPIGI. CALPIGI crie, effrayé. On vient : c’est le sultan. (Tarare tombe la face contre terre.) VI | ;, d’un ton terrible. Quel insolent ici… CALPIGI, troublé. t’n insolent !… c’est Calpigi. s 1 AR’. D’où vient cette voix déplorable ?

CALPIGI, troublé.

Seigneur, c’est… c’est ce misérable.
Croyant entendre quelque bruit,

Nous faisions la ronde de nuit.
D’une soudaine frénésie
Cette brute à l’instant saisie…
Peut-être a-t-il perdu l’esprit !
Mais il pleure, il crie, il s’agite,
Parle, parle, parle si vite,
Qu’on n’entend rien de ce qu’il dit.

ATAR, d’un ton terrible.

Il parle, ce muet ?

CALPIGI, plus troublé. Que dis-je ? Parler serait un beau prodige ! D’affreux sons inarticulés…

ATAR lui prend le bras. Tarare est sans mouvement, prosterné. Ôbizarre sort de ton maître ! Tu maudis quelquefois ton être… Je venais, les sens agités, L’honorer de quelques bontés, Soupirer l’amour auprès d’elle. À peine étais-je à ses cotés, Elle s’échappe, la rebelle ! Je l’arrête et saisis sa main : Tu n’as vu chez nulle mortelle L’exemple d’un pareil dédain. « Farouche Atar ! quelle est donc ton envie ? « Avant de me ravir l’honneur, « Il faudra m’arracher la vie… » Ses yeux pétillaient de fureur. Farouche Atar !… son honneur !… La sauvage, Appelant la mort à grands cris… Atar, enfin, a connu le mépris. (Il tire son poignard.) Vingt fois j’ai voulu, dans ma rage, Épargner moi-même à son bras… Allons, Calpigi, suis mes pas.

CALPIGI lui présente sa simarre. Seigneur, prenez votre simarre. ATAR. Rattache avant mon brodequin Sur le corps de cet Africain… (Il met son pied sur le corps de Tarare.) Je sens que la fureur m’égare. (Il regarde Tarare.) Malheureux nègre, abject et nu, Au lieu d’un reptile inconnu, Que du néant rien ne sépare, Que n’es-tu l’odieux Tarare ! Avec quel plaisir de ce flanc Ma main épuiserait le sang ! Si l’insolent pouvait jamais connaître Quels dédains il vaut à son maître ! Et c’est pour cet indigne objet, C’est pour lui seul qu’elle me brave !… Calpigi, je forme un projet : Coupons la tête à cet esclave ; Défigure-la tout à fait ; Porte-la de ma part toi-même. Dis-lui qu’en mes transports jaloux,

Surprenant ici son époux… (Il tire le sabre de Calpigi.) CALPIGI l’arrête, et l’éloigne de son ami. De cet horrible stratagème, Ah ! mon maître, qu’espérez-vous ? Quand elle pourrait s’y méprendre, En deviendrait-elle plus tendre ? En l’inquiétant sur ses jours, Vous la ramènerez toujours. atar, furieux. La ramener !… J’adopte une autre idée. Elle me croit l’âme enchantée : Montrons-lui bien le peu de cas Que je fais de ses vains appas. Cette orgueilleuse a dédaigné son maître ! Ô le plus charmant des projets ! Je punis l’audace d’un traître Qui m’enleva le cœur de mes sujets. Et j’avilis la superbe à jamais. Calpigi !…

calpigi, troublé. Quoi ! seigneur.

atar. Jure-moi sur ton âme D’obéir. CALPIGI, plus troublé. Oui, seigneur. atar. Point de zèle indiscret : Tout à l’heure. CALPIGI, presque égaré. À l’instant. ATAR. Prends-moi ce vil muet, Conduis-le chez elle en secret : Apprends-lui que ma tendre flamme La donne à ce monstre pour femme. Dis-lui bien que j’ai fait serment Qu’elle n’aura jamais d’autre époux, d’autre amant. Je veux que l’hymen s’accomplisse : Et si l’orgueilleuse prétend S’y dérober, prompte justice ! Qu’à son lit à l’instant conduit, Avec elle il passe la nuit ; Et qu’à tous les yeux exposée, Demain de mon sérail elle soit la risée. À présent, Calpigi, de moi je suis content. Toi, par tes signes, fais que cette brute apprenne Le sort fortuné qui l’attend.

CALPIGI, tranquillisé. Ah ! seigneur, ce n’est pas la peine ! S’il ne parle pas, il entend.

ATAR. Accompagne ton maître à la garde prochaine. (Il se retourne pour sortir.)

CALPIGI, en se baissant pour ramasser la simarre de l’empereur, dit tout bas à Tarare : Quel heureux dénoûment ! (Il suit Atar.)

TARARE se relève à genoux.

Mais quelle horrible scène !

(Il ôte son masque, qui tombe à terre loin de lui.)

Ah ! respirons.

ATAR revient à l’appartement d’Astasie d’un air menaçant, et dit avec une joie féroce :

Je pense au plaisir que j’aurai,
Superbe, quand je te verrai
Au sort d’un vieux nègre liée,
Et par cent cris humiliée !

(Il imite le chant trivial des esclaves.) Saluons tous la fière Irza, Qui, regrettant une cabane, Aux vœux d’un roi se refusa : D’un vil muet elle est sultane. Hein ! Calpigi ? (Il va, il vient. Calpigi, sous prétexte de lui donner sa simarre, se met toujours entre lui et Tarare, pour qu’il ne le voie pas sans masque.) CALPIGI, effrayé, feint la joie. Ah ! quel plaisir mon maître aura ! ATAR. Hein ! Calpigi ? CALPIGI. Quand le sérail retentira… ATAR ET CALPIGI, en duo. Saluons tous la fière Irza, Qui, regrettant une cabane, Aux vœux d’un roi se refusa : D’un vil muet elle est sultane. (Le même jeu de scène continue. Ils sortent.)

SCÈNE VII

TARARE, seul, levant les mains au ciel. Dieu tout-puissant ! tu ne trompas jamais L’infortuné qui croit à tes bienfaits. (Il remet son masque, et suit de loin l’empereur.)


ACTE QUATRIÈME

Le théâtre représente l’intérieur de l’appartement d’Astasie. C’est un salon superbe, garni de sofas et autres meubles orientaux.

SCÈNE I

ASTASIE, SPINETTE. ASTASIE entre en grand désordre. Spinette, comment fuir de cette horrible enceinte ? SPINETTE. Calmez le désespoir dont votre âme est atteinte. ASTASIE, égarée, les bras élevés. Ô mort, termine mes douleurs ! Le crime se prépare. Arrache au plus grand des malheurs L’épouse de Tarare !

Il semblait que je pressentais Leur entreprise infâme ! Quand il partit, je répétais, Hélas ! l’effroi dans l’âme :

Cruel ! pour qui j’ai tant souffert, C’est trop que ton absence Laisse Astasie en un désert, Sans joie et sans défense !

L’imprudent n’a pas écouté Sa compagne éplorée : Aux mains d’un brigand détesté Des brigands l’ont livrée.

Ô mort, termine mes douleurs ! Le crime se prépare. Arrache au plus grand des malheurs L’épouse de Tarare. (Elle se jette sur un sofa avec désespoir.) SPINETTE. Un grand roi vous invite à faire son bonheur. L’amour met à vos pieds le maître de la terre. Que de beautés ici brigueraient cet honneur ! Loin de s’en alarmer, on peut en être fière.

ASTASIE, pleurant. Ah ! vous n’avez pas eu Tarare pour amant !

SPINETTE. Je ne le connais point, j’aime sa renommée ; Mais pour lui, comme vous, si j’étais enflammée, Avec le dur Atar je feindrais un moment, Et j’instruirais Tarare au moins de ma souffrance.

ASTASIE. À la plus légère espérance Le cœur des malheureux s’ouvre facilement. J’aime ton noble attachement : Eh bien ! fais-lui savoir qu’en cette enceinte horrible…

spinette. Cachez vos pleurs, s’il est possible. Des secrets plaisirs du sultan Je vois le ministre insolent. (Astasie essuie ses yeux, et se remet de son mieux.)

SCÈNE II

CALPIGI, SPINETTE, ASTASIE.

CALPIGI, d’un ton dur.

Belle Irza, l’empereur ordonne
Qu’en ce moment vous receviez la foi
D’un nouvel époux qu’il vous donne.

ASTASIE. Un époux ! un époux à moi ?

SPINETTE le contrefait.

Commandant d’un corps ridicule,
Abrège-nous ton grave préambule.
Ce nouvel époux, quel est-il ?

CALPIGI.

C’est du sérail le muet le plus vil.

ASTASIE.

Un muet !

SPINETTE.

Un muet !

ASTASIE.

J’expire !

CALPIGI. L’ordre est que chacun se retire.

SPINETTE.

Moi ?

CALPIGI.

Vous.

SPINETTE.

Moi ?

CALPIGI.

Vous ; vous, Spinette ; il y va des jours
De qui troublerait leurs amours.

ASTASIE.

juste ciel !

SPINETTE, raillant.

Dis à ton maître
Que le grand prêtre
Sera sans doute assez surpris
Qu’à la pluralité des femmes
On ose ajouter, chez les brames,
La pluralité des maris.

CALPIGI, ironiquement.

Votre conseil au roi paraîtra d’un grand prix.
J’en ferai votre cour.

SPINETTE, du même ton.

Vous l’oublierez peut-être.

CALPIGI.

Non.

SPINETTE.

Vous le rendrez mieux, l’ayant deux fois appris.

(Elle répète :)

Dis à ton maître
Que le grand prêtre
Sera sans doute assez surpris
Qu’à la pluralité des femmes
On ose ajouter, chez les brames,
La pluralité des maris.

(Calpigi sort en lui faisant le signe impérieux de se retirer)

SCÈNE III ASTASIE, SPINETTE.

ASTASIE, au désespoir.

Ô ma compagne ! ô mon amie !
Sauve-moi de cette infamie.

SPINETTE.

Hé ! comment vous prouver ma foi ?

ASTASIE.

Prends mes diamants, ma parure :
Je te les donne, ils sont à toi.

(Elle les détache.)

Ah ! dans cette horrible aventure
Sois Irza, représente-moi ;
Tu le réprimeras sans peine.

SPINETTE. Si c’esl Calpigi qui ramène, Madame, ilme reconnaîtra. astasie oie son manteau royal. Ce long manteau te couvrira. Souviens-toi de Tarare, et nomme-le sans cesse : Son nom seul te garantira. SPINETTE, pendant qu’on l’habillé. Je partage votre détresse. Hélas ! que ne ferais-je pas Pour sauver d’un dangereux pas Mon incomparable maîtresse ! (Astasie sort précipitamment.) SCÈNE IV SPINETTE, seule. Spinette, allons, point de faiblesse ! Le roi dans peu te saura gré D’avoir adroitement paré Le coup qu’il porte à sa maîtresse. (Elle s’assied sur un sofa.) Surcroit d’honneur et de richesse ! SCÈNE V CALPIGI, TARARE en muet , SPINETTE, assise, voilée, son mouchoir sur les yeux. CALPIGI n Tarare, d’un ton Sévère. Cette femme est à toi, muet ! (Il sort.) SCÈNE VI TARARE, SPINETTE. SPINETTE, à part, voilée. Comme il est laid !... Cependant il n’est point mal l’ait. (Tarare se met û genoux à six pas d’elle.) Il se prosterne ! Il n’a point l’air farouche Des autres monstres de ces lieux (A Tarare, d’un air de dignité.) Muet, votre respect me touche ; Je lis votre amour dans vos yeux : Un tendre aveu de votre bouche Ne pourrait me l’exprimer mieux. TARARE, à part, se relevant. Grands dieux ! ce n’est point Astasie, Et mon cœur allait s’exhaler ! De m’ètre abstenu de parler, O Brama ! je te remercie. SPINETTE, à part.

On croirait qu’il se parle bas.

Chaque animal a son langage.

(Elle se dévoile ; Tarare la regarde.)

De loin, je le veux bien, contemplez mes appas.
Je voudrais pouvoir davantage :
Mais un monarque, un calife, un sultan,
Le plus parfait, comme le plus puissant.
Ne peut rien sur mon cœur ; il est tout à Tarare.

TARARE s’écrie.

À Tarare !…

SPINETTE, se levant. Il me parle !

TARARE. Ô transport qui m’égare ! Étonnement trop indiscret !

SPINETTE. Un mot a trahi ton secret ! Tu n’es pas muet, téméraire ! (Elle lui enlève son masque.)

TARARE, à ses pieds. Madame, hélas ! calmez une juste colère !

SPINETTE, d’un ton plus doux. Imprudent ! quel espoir a pu te faire oser…

tarare, timidement. Ah ! c’est en m’accusant que je dois m’excuser. Étranger dans Ormus, hier on me vint dire Que le maître de cet empire Donnait à son amante une fête au sérail… J’ai cru, sous ce vil attirail…

SPINETTE, légèrement. (Duo dialogué.) Ami. ton courage m’éclaire. Si tarare aimait à me plaire, Il eût tout bravé comme toi. J’oublierai qu’il obtint ma foi : C’en est fait, mon cœur te préfère ; Tu seras Tarare pour moi.

TARARE, troublé. Quoi ! Tarare obtint votre foi !

SPINETTE. C’en est fait, mon cœur te préfère.

TARARE. C’est moi que votre cœur préfère ?

SPINETTE. Tu seras Tarare pour moi.

TARARE, plus troublé. Est-ce un songe, ô Brama ? veillé-je ? Tout ce que j’entends me confond. Atar, toi que la haine assiége, M’as-tu conduit de piége en piége Dans un abîme aussi profond ?

SPINETTE. Ce n’est point un piége, non, non : De son pardon Je te répond. (Elle voit entrer des soldats.) Ciel ! on vient l’arrêter !

TARARE. Tout espoir m’abandonne. (Elle se voile, et rentre précipitamment.)

SCÈNE VII TARARE, démasqué, URSON, soldats armés de massues, CALPIGI, EUNUQUES, entrant de l’autre côté.

URSON. Marchez, soldats, Doublez le pas !

CALPIGI. Quoi ! des soldats ! N’avancez pas.

URSON, aux soldats. Suivez l’ordre que je vous donne.

CALPIGI, aux eunuques. Ne laissez avancer personne.

CHŒUR DE SOLDATS. Doublons le pas ! chœur d’eunuques. N’avancez pas ! Pour tous cette enceinte est sacrée.

CHŒUR DE SOLDATS. Notre ordre est d’en forcer l’entrée.

CALPIGI. Urson, expliquez-vous.

URSON. Le sultan agité, Sur l’effet d’un courroux qu’il a trop écouté, Veut que l’affreux muet soit massolé, jeté Dans la nier, et, pour sépulture, Y serve aux monstres de pâture.

CALPIGI se met entre eux et Tarare. Le voici : de sa mort, Urson, je prends le soin. Les jardins du sérail sont commis à ma garde ; Mes eunuques sont prêts.

URSON. Pour que rien ne retarde, Son ordre est que j’en sois témoin. Marchez, soldats, qu’on s’en empare ! (Les soldats lèvent la massue.)

UN SOLDAT, s’avançant.

Ce n’est point un muet.

URSON.

Quel qu’il soit !

TARARE, se retournant vers eux.

C’est Tarare !

URSON. Tarare !… (Les soldats et les eunuques reculent par respect.)

CHŒUR DE SOLDATS ET D’EUNUQUES.

Tarare ! Tarare !

CALPIGI.

Un tel coupable, Urson, devient trop important

Pour qu’on l’ose frapper sans l’ordre du sultan.,

(À Tarare, à part.)

En suspendant leurs coups, je te sauve peut-être.

URSON, avec douleur. Tarare infortuné ! qui peut le désarmer ? Nos larmes contre toi vont encor l’animer !

CHŒUR DOULOUREUX DE SOLDATS. Tarare infortuné ! qui peut le désarmer ? Nos larmes contre toi vont encor l’animer !

TARARE. Ne plaignez point mon sort, respectez votre maître : Puissiez-vous un jour l’estimer ! (On emmène Tarare.) URSON, bas à Calpigi. Calpigi, songe à toi ; la foudre est sur deux têtes. (Il sort.)

SCÈNE VIII

CALPIGI, seul, d’un ton décidé. Sur deux têtes la foudre, et l’on m’ose nommer ! Elle en menace trois, Atar ; et ces tempêtes, Que ta haine alluma, pourront te consumer. Va, l’abus du pouvoir suprême Finit toujours par l’ébranler : Le méchant, qui fait tout trembler, Est bien près de trembler lui-même. Cette nuit, despote inhumain, Tarare excitait ta furie ; Ta haine menaçait sa vie, Quand la tienne était dans sa main. Va, l’abus du pouvoir suprême Finit toujours par l’ébranler : Le méchant, qui fait tout trembler, Est bien près de trembler lui-même. (Il sort.)


ACTE CINQUIÈME

Le théâtre représente une cour intérieure du palais d’Atar. Au milieu est un bûcher ; au pied du bûcher, un billot, des chaînes, des haches, des massues, et autres instruments d’un supplice.

SCÈNE I

ATAR, eunuques, suite. ATAR examine avec aridité le bûcher et tous les apprêts du supplice de Tarare. Fantôme vain, idole populaire, Dont le nom seul excitait ma colère, Tarare !… enfin tu mourras cette fois ! Ah ! pour Atar quel bien céleste, D’immoler l’objet qu’il déteste Avec le fer souple des lois ! (Aux eunuques.) Trouve-t-on Calpigi ?

UN EUNUQUE. Seigneur, on suit sa trace. ATAR. À qui l’arrêtera je donnerai sa place. (Les eunuques sortent en courant.)

SCÈNE II

ATAR, ARTHENÉE. (Deux files de prêtres le suivent l’une en blanc, dont le premier prêtre porte un drapeau blanc, où sont écrits en lettres d’or ces mots : la vie. L’autre file de prêtres est en noir, couverte de crêpes, dont le premier pi être porte un drapeau noir, où sont écrits ces mots en lettres d’argent : la mort.)

ARTHENÉE s’avance, bien sombre. Que veux-tu, roi d’Ormus ? et quel nouveau malheur Te force d’arracher un père à sa douleur ?

ATAR. Ah ! si l’espoir d’une prompte vengeance Peut l’adoucir, reçois-en l’assurance. Dans mon sérail on a surpris L’affreux meurtrier de ton fils. Je tiens la victime enchaînée, Et veux que par toi-même elle soit condamnée. Dis un mot, le trépas l’attend.

ARTHENÉE. Atar, c’était en l’arrêtant… Sans avoir l’air de le connaître, Il fallait poignarder le traître : Je tremble qu’il ne soit trop tard ! Chaque instant, le moindre retard Sur ton bras peut fermer le piége.

ATAR. Quel démon, quel dieu le protége ? Tout me confond de cette part ! ARTHENÉE. Son démon, c’est une àme forte, Un cœur sensible et généreux, Que tout émeut, que rien n’emporte : Un tel homme est bien dangereux !

SCÈNE III

ATAR, ARTHENÉE, TARARE enchaîné, soldats, ESCLAVES, SUITE, PRÊTRES DE LA VIE ET DE LA MORT. ATAR. Approche, malheureux ! viens subir le supplice Qu’un crime irrémissible arrache à ma justice. TARARE. Qu’elle soit juste ou non, je demande la mort. De tes plaisirs j’ai violé l’asile, <poem>Sans y trouver l’objet d’une audace inutile, Mon Astasie !… Ô ce fourbe Altamort ! Il l’a ravie à mon séjour champêtre, Sans la présenter à son maître ! Trahissant tout, honneur, devoir… Il a payé sa double perfidie ; Mais ton Irza n’est point mon Astasie.

ATAR, avec fureur. Elle n’est pas en mon pouvoir ? (Aux eunuques.) Que l’on m’amène Irza. Si ta bouche en impose, Je la poignarde devant toi.

TARARE. La voir mourir est peu de chose ; Tu te puniras, non pas moi.

ATAR. De sa mort la tienne suivie…

TARARE, fièrement. Je ne puis mourir qu’une fois. Quand je m’engageai sous tes lois, Atar, je te donnai ma vie, Elle est tout entière à mon roi ; Au lieu de la perdre pour toi, C’est par toi qu’elle m’est ravie. J’ai rempli mon sort, suis ton choix ; Je ne puis mourir qu’une fois. Mais souhaite qu’un jour ton peuple te pardonne.

ATAR. Une menace ? TARARE. Il s’en étonne ! Roi féroce ! as-tu donc compté Parmi les droits de ta couronne Celui du crime et de l’impunité ? Ta fureur ne peut se contraindre, Et tu veux n’être pas haï ! Tremble d’ordonner…

ATAR. Qu’ai-je à craindre ?

TARARE. De te voir toujours obéi, Jusqu’à l’instant où l’effrayante somme De tes forfaits déchaînant leur courroux… Tu pouvais tout contre un seul homme ; Tu ne pourras rien contre tous.

ATAR. Qu’on l’entoure ! (Les esclaves l’entourent.) (Tarare va s’asseoir sur le billot, au pied du bûcher, la tête appuyée sur ses mains, et ne regarde plus rien.)

SCÈNE IV ASTASIE, voilée ; ATAR, ARTHENÉE, TARARE. SPINETTE, esclaves des deux sexes, soldats.

atar, à Astatie. Ainsi donc, abusant de vos charmes, Fausse Irza, par de feintes larmes, Vous triomphiez de me tromper’.’ Je prétends, avant de frapper, Savoir commenl ma puissance jouée… SPINETTE. Une esclave fidèle, hélas ! substituée, Innocemment causa le désordre et l’erreur. TARARE, h part, tenant sa tête dans ses mains. Ah ! cette voix me fait horreur ! ATAR. Il est d : vrai, i t échange funeste ? J’adorais sous’e nom d’Irza… i l tnsie.) Va, malheureuse, je di L’indigne amour qui pour toi m’embr sa. A la rigueur des lois avec lui sois livrée’. [Au arand-pi i Pontife, décidez leur sort. ARTHENÉE. Ils sont jugés : lovez l’étendard de la Mort. De leurs jouis criminels la trame est déchirée. (le grand-prêtre déchire la bannière de la lu-. Le prêtre en deuil élève la bannière de la Mort. On entend nn bruit funèbre d’instruments déguises.) CHŒUR FUNÈRRE DES E CLAVES. [Astasie se jette à genoux, ei prie pi niant le chœur. On apporte au grand-prêtre le livrt dei arrêts, couvert d’un crêpe. Il signe l’arrêt de mort. Deux enfants tn deuil lui remettent chacun unjlambeau. Quatre prêtres en deuil lui présentent deux grands rases pleins d’eau lustrale. Il éteint dans Ci s i ases’< % deu i flambeaux en les renversant. Pendant ce temps, les prêtres de la Vie se retirent en silence. Le drapeau de la Vie, déchiré, traîne à terre. On entend trois coups d’une t loche funéraire.) CHŒUR FUNÈBRE. --e (es décrets infinis, Grand Dieu, si ta bout s’aci rde, >n iv, i ces coupables punis Le sein de ta miséricorde ! ARTHENÉE prie. Brama ! de ce bûcher, par la mort réunis, [nis ! Ils montent vers le ciel : qu’ils u en soientpoint ban-I. E CHŒUR FUNÈBRE repond : Avec trs décrets infinis, etc. [Astasie se rt lève et s’avance au bûcher, où Tarare est abîmé de douleur.) ASTASIE, à Tarare. Ne m’impute pas, étranger, Ta mort qim je vais partager. TAR IRE se relevé tu ce feu. Qu’entends-je ? Astasie ! VSTASIE. Ah ! Tarare 1 {Ils se jettent dans les liras l’un de l’autre.) ARTHENEE, au 101. Je te l’avais prédit. i vu. furieux. Qu’on les sépare. Qu’un seul coup les fasse périr.

(les soldats s’avancent.)

Non… C’est trop tôt briser leurs chaînes ;
Ils seraient heureux de mourir.
Ah ! je me sens altéré de leurs peines,
Et j’ai soif de les voir souffrir.

ASTASIE, avec dédain, au roi.

Ô tigre ! mes dédains ont trompé ton attente,
Et malgré toi je goûte un instant de bonheur :
J’ai bravé ta faim dévorante,
Le rugissement de ton cœur.
Pour prix de ta lâche entreprise,
Vois, Atar, je l’adore, et mon cœur te méprise.

(Elle embrasse Tarare.)

ATAR, vivement aux soldats.

Arrachez-la tous de ses bras.
Courez. Qu’il meure, et qu’elle vive !

ASTASIE tire un poignard qu’elle approche de son sein.

Si quelqu’un vers lui fait un pas,
Je suis morte avant qu’il arrive.

ATAR, aux soldats.

Arrêtez-vous.

ASTASIE, TARARE ET ATAR. (Trio.) TARARE ET ASTASIE ensemble.

Le trépas nous attend :
Encore une minute,
Et notre amour constant
Ne sera plus en butte
Aux coups d’un noir sultan.

(Les soldats font un mouvement.)

ATAR s’écrie :

Arrêtez un moment !

astasie, seule.

Je me frappe à l’instant
Que sa loi s’exécute.
Sur ton cœur palpitant
Tu sentiras ma chute,
Et tu mourras content.

ATAR.

Ô rage ! affreux tourment !
C’est moi, c’est moi qui lutte,
Et leur cœur est content !

ASTASIE.

Sur ton cœur palpitant
Tu sentiras ma chute,
Et tu mourras content.

TARARE.

Sur mon cœur palpitant
Je sentirai sa chute,
Et je mourrai content.

SCÈNE V LES ACTEURS PRÉCÉDENTS.

(Une foule d’esclaves des deux sexes accourt avec frayeur, et se serre à genoux autour d’Atar.)

CHŒUR D’ESCLAVES effrayés.

Atar, défends-nous, sauve-nous !
Du palais la garde est forcée,
Du sérail la porte enfoncée.
Notre asile est à tes genoux.
Ta milice en fureur redemande Tarare.

SCÈNE VI LES PRÉCÉDENTS, TOUTE LA MILICE le sabre a la main, CALPIGI à leur tête, URSON. (Les prêtres de la Mort se retirent.)

CHŒUR DE SOLDATS furieux. (Ils renversent le bûcher.)

Tarare, Tarare, Tarare !
Rendez-nous notre général.
Son trépas, dit-on, se prépare.
Ah ! s’il reçoit le coup fatal,
Nous en punirons ce barbare.

(Ils s’avancent vers Atar.)

TARARE, enchaîné, écarte les esclaves.

Arrêtez, soldats, arrêtez !
Quel ordre ici vous a portés ?
Ô l’abominable victoire !
On sauverait mes jours en flétrissant ma gloire !
Un tas de rebelles mutins
De l’État ferait les destins !
Est-ce à vous de juger vos maîtres ?
N’ont-ils soudoyé que des traîtres ?
Oubliez-vous, soldats, usurpant le pouvoir,
Que le respect des rois est le premier devoir ?
Armes bas, furieux ! votre empereur vous casse.

(Ils se jettent tous à genoux. Il s’y jette lui-même, et dit au roi :)

Seigneur, ils sont soumis ; je demande leur grâce.

ATAR, hors de lui. Quoi ! toujours ce fantôme entre mon peuple et moi ! (Aux soldats.) Défenseurs du sérail, suis-je encor votre roi ? UN EUNUQUE. oui. CALPIGI le menace du sabre. Non. tous les SOLDATS se lèvent. Non. TOUT LE PEUPLE. Non. CALPIGI, montrant Tarare. C’est lui. TARARE. Jamais ! LES SOLDATS. C’est toi.

TOUT LE PEUPLE. C’est toi. ATAR, avec désespoir. (À Tarare.) Monstre !… ! Ils te sont vendus… Règne donc à ma place. (Il se poignarde, et tombe.)

tarare, avec douleur.

Ah ! malheureux !

atar se relève dans les angoisses.

La mort est moins dure à mes yeux…
Que de régner par toi… sur ce peuple odieux.

(Il tombe mort dans les bras des eunuques, qui l’emportent. Urson les suit.)

SCÈNE VII LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, excepté ATAR et URSON.

CALPIGI crie au peuple :

Tous les torts de son règne, un seul mot les répare :
Il laisse le trône à Tarare.

TARARE, vivement.

Et moi, je ne l’accepte pas.

CHŒUR GÉNÉRAL, exalté.

Tous les torts de son règne, un seul mot les répare :
Il laisse le trône à Tarare.

tarare, avec dignité.

Le trône est pour moi sans appas :
Je ne suis point né votre maître.
Vouloir être ce qu’on n’est pas,
C’est renoncer à tout ce qu’on peut être.
Je vous servirai de mon bras :
Mais laissez-moi finir en paix ma vie
Dans la retraite, avec mon Astasie.

(Il lui tend les bras, elle s’y jette.)

SCÈNE VIII LES ACTEURS précédents, URSON tenant dans sa main la couronne d’Atar.

urson prend la chaîne de Tarare.

Non, par mes mains le peuple entier
Te fait son noble prisonnier :
Il veut que de l’État tu saisisses les rênes.
Si tu rejetais notre foi,
Nous abuserions de tes chaînes
Pour te couronner malgré toi.

(Au grand-prêtre.)

Pontife, à ce grand homme Atar lègue l’Asie ;
Consacrez le seul bien qu’il ait fait de sa vie :
Prenez le diadème, et réparez l’affront
Que le bandeau des rois a reçu de son front.

ARTHENÉE, prenant le diadème des mains d’Urson. Tarare, il faut céder.

TOUT LE PEUPLE s’écrie. Tarare, il faut céder.

ARTHENÉE. Leurs désirs sont extrêmes.

TOUT LE PEUPLE. Nos désirs sont extrêmes.

ARTHENÉE. Sois donc le roi d’Ormus !

TOUT LE PEUPLE. Sois, sois le roi d’Ormus ! (Arthenée lui met la couronne sur la tête, au bruit d’une fanfare.)

ARTHENÉE, à part.

Il est des dieux suprêmes.

(Il sort.)

SCÈNE IX TOUS LES PRÉCÉDENTS, excepté le grand-prêtre.

(Calpini et Urson se jettent à genoux, et ôtent dans cette posture les chaînes de Tarare.)

TARARE, pendant qu’on le déchaîne. Enfants, vous m’y forcez, je garderai ces fers : Ils seront à jamais ma royale ceinture, De tous mes ornements devenus les plus chers, Puissent-ils attester à la race future Que du grand nom de roi si j’acceptai l’éclat, Ce fut pour m’enchaîner au bonheur de l’État ! (Il s’enveloppe le corps de ses chaînes.)

CHŒUR GÉNÉRAL, avec ivresse. Quel plaisir de nos cœurs s’empare ! Vive notre grand roi Tarare ! Tarare, Tarare, Tarare ! La belle Astasie et Tarare ! Nous avons le meilleur des rois : Jurons de mourir sous ses lois.

URSON. Les fiers Européens marchent vers ces États ; Inaugurons Tarare, et courons aux combats. (Les soldats et le peuple placent Tarare et Astasie sous le dais où Atar était assis pendant la prière publique. On danse militairement devant eux. Puis Urson et Calpigi, entourés du peuple, chantent ce duo :) URSON ET CALPIGI. Roi, nous niellons la liberté Aux pieds de ta vertu suprême. Règne sur ce peuple qui t’aime, Par les lois et par l’équité. DEUX FEMMES, en duo. Et vous, reine, épouse sensible, Qui connûtes l’adversité, Hu devoir souvent inflexible Adoucissez l’austérité. Tenez son grand cœur accessible Aux soupirs de l’humanité. CHŒUR GÉNÉRAL. Roi, nous mettons la liberté Aux pieds de ta vertu suprême ; Règne sur ce peuple qui t’aime, Par les lois i’l par l’équité. (Danse des premiers sujets dans tous les genres. Au milieu de la fêle, un coup de tonnerre sefait entendre, le théâtre se couvre de nuages ; on voit paraître au ciel, sur le char du Soleil, la Nature et le Génie du l’eu.)


Scène X

les acteurs précédents, LA NATURE et le GÉNIE du FEU.


LE GÉNIE DU FEU.

Nature ! quel exemple imposant et funeste !
Le soldat monte au trône, et le tyran est mort !


LA NATURE.

Les dieux ont fait leur premier sort ;
Leur caractère a fait le reste.

(Le tonnerre recommence ; les nuages s’élèvent. On voit dans le fond toute la nation à genoux, son roi à la tête.)


CHŒUR GÉNÉRAL, très-éloigné.

De ce grand bruit, de cet éclat,
Ô ciel ! apprends-nous le mystère !


LA NATURE ET LE GÉNIE DU FEU, majestueusement.

Mortel, qui que tu sois, prince, brame ou soldat,
Homme ! ta grandeur sur la terre
N’appartient point à ton état ;
Elle est toute à ton caractère.

(À mesure que la Nature et le Génie prononcent les vers ci-dessus, ils se peignent en caractères de feu dans les nuages. Les trompettes sonnent ; le tonnerre reprend. Les nuages les couvrent ; ils disparaissent. La toile tombe.)

FIN DE TARARE.
  1. Lisez Chardin et les autres voyageurs.