Œuvres complètes de André Chénier, 1819/Idylles/L’Oaristys

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


IDYLLES.




L’OARISTYS,

IMITÉE
DE LA XXVIIe IDYLLE DE THÉOCRITE.

DAPHNIS ; NAÏS.



DAPHNIS.

HÉLÈNE daigna suivre un berger ravisseur
Berger comme Pâris, j’embrasse mon Hélène.


NAÏS.

C’est trop t’énorgueillir d’une faveur si vaine.


DAPHNIS.

Ah ! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur.


NAÏS.

Tiens ; ma bouche essuyée en a perdu la trace.



DAPHNIS.

Eh bien ! d’autres baisers en vont prendre la place,


NAÏS.

Adresse ailleurs ces vœux dont l’ardeur me poursuit :
Va, respecte une vierge.


DAPHNIS.

Imprudente bergère,
Ta jeunesse te flatte ; ah ! n’en sois point si fière :
Comme un songe insensible elle s’évanouit.


NAÏS.

Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière
Aux fleurs de l’oranger fait succéder son fruit.


DAPHNIS.

Viens sous ces oliviers ; j’ai beaucoup à te dire.


NAÏS.

Non ; déjà tes discours ont voulu me tenter.


DAPHNIS.

Suis-moi sous ces ormeaux ; viens de grâce écouter
Les sons harmonieux que ma flûte respire :
J’ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter ;
Déjà tout le vallon aime à les répéter.


NAÏS.

Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire.


DAPHNIS.

Eh quoi ! seule à Vénus penses-tu résister ?



NAÏS.

Je suis chère à Diane ; elle me favorise.


DAPHNIS.

Vénus a des liens qu’aucun pouvoir ne brise.


NAÏS.

Diane saura bien me les faire éviter.
Berger, retiens ta main…; berger, crains ma colère.


DAPHNIS.

Quoi ! tu veux fuir l’amour ! l’amour à qui jamais
Le cœur d’une beauté ne pourra se soustraire ?


NAÏS.

Oui, je veux le braver… Ah !… si je te suis chère…
Berger…, retiens ta main…, laisse mon voile en paix.


DAPHNIS.

Toi-même, hélas ! bientôt livreras ces attraits
À quelque autre berger bien moins digne de plaire.


N AÏS.

Beaucoup m’ont demandée, et leurs désirs confus
N’obtinrent, avant toi, qu’un refus pour salaire.


DAPHNIS.

Et je ne dois comme eux attendre qu’un refus.


NAÏS.

Hélas ! l’hymen aussi n’est qu’une loi de peine ;
il n’apporte, dit-on, qu’ennuis et que douleurs.


DAPHNIS.

On ne te l’a dépeint que de fausses couleurs :
Les danses et les jeux, voilà ce qu’il amène.


NAÏS.

Une femme est esclave.


DAPHNIS.

Ah ! plutôt elle est reine.


NAÏS.

Tremble près d’un époux et n’ose lui parler.


DAPHNIS.

Eh ! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ?


NAÏS.

À des travaux affreux Lucine nous condamne.


DAPHNIS.

Il est bien doux alors d’être chère à Diane.


NAÏS.

Quelle beauté survit à ces rudes combats ?


DAPHNIS.

Une mère y recueille une beauté nouvelle :
Des enfans adorés feront tous tes appas ;
Tu brilleras en eux d’une splendeur plus belle.


NAÏS.

Mais, tes vœux écoutés, quel en serait le prix ?


DAPHNIS.

Tout : mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie ;
Un jardin grand et riche, une maison jolie,
Un bercail spacieux pour tes chères brebis ;
Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire ;
Je jure de quitter tout pour te satisfaire :
Tout pour toi sera fait aussitôt qu’entrepris.


NAÏS.

Mon père…


DAPHNIS.

Oh ! s’il n’est plus que lui qui te retienne,
Il approuvera tout dès qu’il saura mon nom.


NAÏS.

Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne :
Quel est ton nom ?


DAPHNIS.

Daphnis ; mon père est Palémon.


NAÏS.

Il est vrai : ta famille est égale à la mienne.


DAPHNIS.

Rien n’éloigne donc plus cette douce union.


NAÏS.

Montre-les moi ces bois qui seront mon partage.


DAPHNIS.

Viens ; c’est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés.


NAÏS.

Restez chères brebis ; restez sous cet ombrage.


DAPHNIS.

Taureaux, paissez en paix ; à celle qui m’engage
Je vais montrer les biens qui lui sont destinés.


NAÏS.

Satvre, que fais-tu ? Quoi ! ta main ose encore…


DAPHNIS.

Eh ! laisse-moi toucher ces fruits délicieux…
Et ce jeune duvet…


NAÏS.

Berger…, au nom des dieux…
Ah :… je tremble…


DAPHNIS.

Et pourquoi ? que crains-tu ? Je t’adore.
Viens.


NAÏS.

Non ; arrête… Vois, cet humide gazon
Va souiller ma tunique, et je serais perdue ;
Mon père le verrait.


DAPHNIS.

Sur la terre étendue
Saura te garantir cette épaisse toison.


NAÏS.

Dieux ! quel est ton dessein ? Tu m’ôtes ma ceinture.


DAPHNIS.

C’est un don pour Vénus ; vois, son astre nous luit.


NAÏS.

Attends… ; si quelqu’un vient… Ah dieux ! j’entends du bruit.


DAPHNIS.

C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure.


NAÏS.

Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !


DAPHNIS.

À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.


NAÏS.

Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.


DAPHNIS.

Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie.


NAÏS.


Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux,
Diane.


DAPHNIS.

Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.


NAÏS.

Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?


DAPHNIS.

J’ai signé ma promesse.


NAÏS.

J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.


DAPHNIS.

Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux.




FRAGMENT.


Accours, jeune Chromis, je t’aime, et je suis belle ;
Blanche comme Diane et légère comme elle,
Comme elle grande et fière ; et les bergers, le soir,
Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir,
Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle,
Et me suivant des yeux, disent ; « Comme elle est belle !
» Nécre, ne vas point te confier aux flots
» De peur d’être déesse ; et que les matelots
» N’invoquent, au milieu de la tourmente amère,
» La blanche Galathée et la blanche Nécre. »