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Œuvres complètes de Cicéron/Avant-propos

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Avant-Propos
Rhétorique (Œuvres complètes), Texte établi par NisardDidotvol. 1 (p. a-k).

AVANT-PROPOS.


Nous n’avons pas entrepris sans quelque inquiétude cette traduction des œuvres de Cicéron. Outre la difficulté matérielle de réunir en cinq volumes, distribués avec ordre et clarté, la matière de près de quarante volumes des éditions ordinaires, nous avions à redouter le souvenir qu’a laissé aux amis des lettres latines le beau travail de M. J. V. Leclerc. Rien n’eût été plus désirable pour notre collection que d’y faire entrer cette traduction, justement célèbre, avec les améliorations de détail que, sans aucun doute, le savant éditeur eût jugé nécessaire d’y introduire. La chose n’ayant pas été possible, nous avons dû entreprendre nous-mêmes une nouvelle traduction, en tâchant de découvrir en quels points M. Leclerc aurait pu songer à améliorer son travail ; et, pour le reste en nous attachant à suivre cet excellent modèle.

L’édition que nous donnons ici, avec la seule confiance de n’avoir rien négligé pour la rendre bonne, n’est pas, nous nous hâtons de le déclarer, une édition savante. Il faut laisser ce nom à l’œuvre de M. J. V. Leclerc. avec l’honneur qui y est justement attaché. Nous n’avons pas fait proprement de travail philologique sur le texte ; et quant à nos annotations, réduites à ce qui nous a paru le strict nécessaire, elles sont loin d’avoir le caractère de dissertation qui distingue cette partie du travail dans une édition savante.

Toutefois, s’il ne nous coûte pas de reconnaître ce qui nous manque au point de vue scientifique, il y aurait peut-être trop d’humilité à taire les motifs solides que nous croyons avoir eus de conserver à l’édition de Cicéron en particulier le caractère élémentaire qui est propre à notre collection. Cette nécessité même nous a peut-être préservés de certains inconvénients attachés aux éditions savantes.

S’agit-il en effet d’établir un texte ? il faut renvoyer le lecteur à toutes les sources, et indiquer toutes les variantes. Or, il n’est guère d’auteur dont l’édition ne s’accroîtra d’un tiers, si l’on y veut faire entrer toutes les leçons, ou même se réduire aux leçons accréditées. Pour Cicéron en particulier, l’édition la plus récente et la plus complète, à cet égard, qui en ait paru jusqu’alors, celle du savant Orell ou Orelli, prouve que les leçons peuvent équivaloir à plus d’un tiers du texte. En omettre et faire un triage, c’est affaiblir l’autorité scientifique de l’édition. D’autre part, il faut bien donner les raisons pour lesquelles on a préféré telle leçon à telle autre. De là, d’interminables discussions philologiques. L’esprit s’y noie ; et s’il est un lecteur assez courageux pour s’y engager, il risque d’y perdre le sentiment littéraire, pour acquérir, sur des points insignifiants, un savoir ingrat et qui n’est rien moins qu’assuré. C’est peut-être le défaut des philologues de profession de se tromper sur les besoins du lecteur, et de lui prêter leurs propres scrupules et leurs incertitudes. Il faut dire de cette philologie ce que Bossuet, dans sa préface du discours sur l’Histoire universelle, dit de la chronologie minutieuse, « qui a bien son usage, dit-il, mais qui n’est pas propre à éclairer l’esprit d’un grand prince ; » ajoutons, ni celui d’un simple particulier.

S’agit-il d’un travail d’annotations historiques ? Le champ n’a guère plus de limites. Où s’arrêter ? Où poser la borne du nécessaire ? Quel fardeau stérile pour la mémoire, par exemple, que ces généalogies de tous les noms subalternes qui ont été mêlés par le hasard aux événements et aux personnages principaux ! À quoi bon des éclaircissements sur des passages où le lecteur, abandonné à lui-même, ne sentirait pas le besoin d’être éclairé ? C’est le danger de la philologie minutieuse, d’insister là où l’auteur n’a voulu que glisser, et d’imaginer de grands desseins où il n’y a peut-être que de la négligence. Il semble que la plupart des travaux de ce genre aient pour but de donner les moyens de faire facilement des livres médiocres, plutôt que d’apprendre à goûter les bons.

Si notre édition n’a pas le mérite d’une édition scientifique, s’il n’y faut pas chercher les qualités d’ailleurs estimables qui recommandent ces sortes d’ouvrages, on ne risque pas d’y trouver les inconvénients que nous signalons. Notre pensée ayant été bien moins de hasarder quelques éclaircissements de plus sur des points indifférents, que de rendre facile la lecture de tant de beaux ouvrages dont la clarté éclate, à la première vue, pour quiconque sait même médiocrement la langue, il ne faut rien chercher dans cette édition qui n’ait ce but. Ainsi on ne trouvera dans nos notes ni le degré auquel tel centurion a pu être parent de tel personnage politique, ni si les noms sont exactement les mêmes, ou s’ils n’ont pas été altérés par d’ignorants copistes, qui auraient substitué telle lettre à telle autre ; ni, dans un ordre de faits un peu plus utiles, ce grand nombre d’explications ingénieuses, mais contestables, sur tant de petites choses dites entre gens qui s’entendaient à demi-mot ; ni surtout ces discussions sur le sens, où le dernier arrivant des traducteurs démontre à tous ses devanciers qu’ils se sont grossièrement trompés. Nous sommes si convaincus de l’inutilité de ces éclaircissements que nous nous sommes fait un devoir, à un très-petit nombre d’exceptions près, de ne mettre aucun chiffre ou signe de renvoi en tête des passages qui ont donné lieu à des notes. Si le lecteur ne s’y sent pas arrêté, il passe outre, et nous n’avons pas du moins le tort de lui avoir donné un scrupule qu’il n’aurait pas eu de son propre mouvement. S’il a besoin d’être éclairé, il recourt aux notes rejetées à la fin de l’ouvrage, et il y trouve satisfaction.

Ce n’est pas par ce seul point, dont nous ne nous faisons d’ailleurs qu’un mérite négatif, que notre édition diffère d’une édition scientifique.

Par exemple, il paraîtrait monstrueux, dans une édition qualifiée de ce nom, qu’on n’y eût pas fait entrer les moindres fragments de l’auteur, ni donné place aux ouvrages apocryphes, reconnus pour tels par tous les savants, dont l’accord sur ce point devrait pourtant ôter tout scrupule.

Le caractère élémentaire de notre édition nous a mis fort à l’aise à cet égard. Ainsi, nous avons cru devoir en conscience laisser dans les grammairiens ou dans les scoliastes, d’où on les a extraits, des fragments du genre de ceux-ci : Deum fidem… Questus que mecum est… Comissura… Puncta… Poematorum… fragments qui ont appartenu à des discours ; ou d’autres, comme celui-ci : Antecellunt… qui a fait partie d’un des traités philosophiques : non que nous blâmions le soin religieux qui a rassemblé ces débris, ou que nous ne comprenions pas cette superstition, la plus innocente de toutes, pour les œuvres du génie. Mais nous ne croyons pas que ce soit un défaut de ne pas charger une édition de mots isolés, ou de lambeaux de phrases qui n’ont aucun sens hors de l’ouvrage dont on les a tirés ; ainsi en fait de fragments, ne donnons-nous que ceux qu’on ne retrouverait dans aucun des ouvrages de la collection, et n’en donnons-nous aucun qui n’offre un sens complet, soit qu’il s’agisse d’un fait, soit qu’il s’agisse de quelque pensée morale ou philosophique. Nous n’avons point à faire les affaires de l’espèce de curiosité un peu stérile qui s’attache à ces reliques, mais bien à appeler l’attention sur les ouvrages intacts, sur ces corps pleins de vie, auxquels les érudits ont le tort de préférer des membres dispersés, disjecti membra, pour l’honneur que leur en fait la restauration conjecturale.

Quant aux apocryphes, la superstition, à cet égard, nous parait une impiété : nous ne craignons pas de dire que nous en avons nettoyé notre édition. On n’y trouvera plus, par exemple, ce traité de la Consolation, attribué à tort, presque méchamment, perperam, à Cicéron, et qui n’est, ainsi que l’a très-bien prouvé M. J. V. Leclerc, qu’une mauvaise déclamation de quelque rhéteur médiocre des âges suivants. Mais à quoi bon alors le publier et le traduire ? La pieuse main du savant éditeur a respecté Cicéron jusque dans une méchante déclamation longtemps décorée de son nom. il a prouvé l’indignité de la pièce, et il a conclu à ce qu’elle fût conservée. Nous, nous avons, sur la foi d’un juge si compétent, adopté l’arrêt ; et, pour être conséquents, nous l’avons exécuté.

Mais la plus grave de nos innovations, c’est, premièrement, d’avoir terminé les œuvres de Cicéron par le recueil de ses lettres, ordinairement placées entre les discours et les œuvres philosophiques ; et, en second lieu, d’avoir publié ces lettres dans l’ordre chronologique. Il convient d’exposer en peu de mots les motifs de ce double changement.

Ces motifs, quant au renvoi du recueil des lettres à la fin des œuvres, sont de pure commodité. C’est, aujourd’hui, un usage universel, et qui ne choque point les érudits, de terminer les grandes collections d’ouvrages par la correspondance de l’auteur. Après l’écrivain vient l’homme ; après la vie publique, la vie privée. Les lettres sont presque toujours le commentaire des écrits ; or, la place naturelle du commentaire est à la suite des œuvres. Un autre motif, c’est qu’il n’y en a aucun pour conserver l’ancien ordre introduit, on ne sait pourquoi, par les premiers éditeurs de Cicéron, et respecté, sans plus de raisons connues, par les plus récents. Placés entre l’usage nouveau, suivi universellement et dans toutes les éditions d’écrivains modernes, et cet autre usage qui n’a de respectable que son antiquité, nous avons risqué volontiers, pour le plaisir du lecteur, un changement qui fait ressembler cette édition de Cicéron à celles des Œuvres de Bossuet, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, dont la correspondance forme la dernière partie.

Il était peut-être plus téméraire de publier les lettres dans l’ordre chronologique, quoiqu’on n’y ait jamais fait qu’une objection, assez grave, il est vrai : c’est la difficulté, pour beaucoup de lettres, et l’impossibilité pour un certain nombre, d’en déterminer même la date approximative ; c’est en outre, pour celles même, en si grand nombre, qui ne sont datées que du mois, le danger de se tromper dans la fixation de leur rang.

Ces scrupules, très-fondés au point de vue de la philologie minutieuse, perdent de leur valeur au point de vue pratique. Les lettres qu’il est difficile de dater, ou celles qu’on ne peut point dater, même approximativement, sont, il faut le dire, ou d’un intérêt médiocre, ou tout à fait insignifiantes. C’est presque de leur faute si elles n’ont pas de rang. Ce sont des billets où Cicéron n’a pas jugé à propos ou n’a pas eu le temps d’exprimer aucune de ces pensées importantes, de ces préoccupations pour ainsi dire publiques, qui donnent une date certaine à toutes les lettres, véritablement intéressantes de ce vaste recueil. Quant à celles qui sont datées du même mois, et dont on peut risquer en effet d’intervertir l’ordre, de quelle petite conséquence serait une erreur de ce genre ? Qu’importerait même la date certaine, là où manquerait la vraie date, la date morale, celle qu’impriment à tant de lettres de Cicéron un grand mouvement dans la politique, une grave discussion au sénat, une défaite ou une victoire du vieux parti républicain ? Quand l’ordre n’est pas dans les matières, à quoi sert l’ordre matériel des titres ?

La seule objection qu’on ait faite à l’ordre chronologique n’est donc pas, comme on vient de le voir, sans réplique. Et, au contraire, les avantages de cet ordre sont si réels, même au point de vue scientifique, qu’il est douteux qu’on ose publier désormais les lettres de Cicéron dans la confusion imaginée par les premiers éditeurs.

Ces avantages sautent à tous les yeux. Il suffit d’avoir lu la correspondance de l’un de nos grands écrivains, celle de Voltaire, par exemple, qui ressemble par tant de points à celle de Cicéron, pour apprécier, jusqu’à n’en pouvoir supporter d’autre, l’ordre chronologique. L’ordre prétendu savant, pour ne parler que des lettres de Cicéron, expose à de faux jugements sur l’homme. Il est rare, en effet, que Cicéron se montre exactement le même à ses différents correspondants. Avec celui-ci il est plus réservé ; plus ouvert avec celui-là. Il n’est guère moins rare que ses impressions et ses jugements ne diffèrent pas quelque peu, quoique sur le même événement, d une lettre à l’autre. Soit que ces légères variations soient délibérées, soit qu’il n’y faille voir qu’un effet de sa mobilité de caractère, il importe de suivre successivement, et dans l’ordre des dates, toutes ces nuances, dont la comparaison seule nous peut découvrir le véritable état de son esprit.

Mais l’avantage le plus manifeste de l’ordre chronologique, c’est la clarté. La lettre qui suit explique celle qui précède. Ce que Cicéron insinue à celui-ci à demi-mot, il va l’exposer à celui-là dans tous ses détails. Aujourd’hui, des occupations lui ont à peine laissé le temps d’écrire un billet, qui d’abord est presque une énigme. Le prochain messager apportera une longue lettre où l’énigme sera expliquée, et le billet deviendra un piquant chapitre d’histoire anecdotique. Cicéron a pu, dans l’intervalle, s’échapper du forum, et venir se reposer à sa maison d’Antium ou de Tusculum. Telle lettre fait allusion à un personnage, désigné par trop peu de traits pour qu’on le reconnaisse ; la lettre suivante, ou bien le nomme, ou le caractérise si distinctement, que son portrait le trahit. Un récit d’abord écourté, par défaut de temps, se complétera, dans une suite de plusieurs lettres, non-seulement de toutes les circonstances qui s’y rapportaient d’abord, mais de toutes celles qui ont suivi. Des notes sont à peine nécessaires, et ce n’est pas un médiocre gain que de pouvoir en réduire le nombre. Les lettres se commentent elles-mêmes pour tout ce dont il importe d’avoir immédiatement l’explication : les notes ne servent qu’à éclaircir les choses indifférentes.

La traduction des lettres, dans notre édition, est nouvelle. Quoique l’exemple de M. Leclerc nous autorisât à reproduire, avec de légères modifications, les traductions justement estimées de Mongault et de Prévost, il nous a paru qu’il pouvait y avoir quelque avantage à en essayer une nouvelle. S’il est un ouvrage de Cicéron pour la traduction duquel le tour d’esprit et la langue des gens de goût, au dix-neuvième siècle, peuvent offrir quelques ressources de plus que la langue des deux derniers siècles, ce sont peut-être les lettres. Depuis Mongault et Prévost, ces lettres ont reçu, dans ce qui en fait le principal intérêt, c’est à savoir l’histoire politique, un imposant commentaire. Ce sont nos deux révolutions ; ce sont vingt-cinq années d’existence laborieuse sous un gouvernement libre ; c’est l’expérience, trop souvent cruelle, des luttes de partis, des abus de la parole dans les assemblées, de ce besoin de popularité qui n’a été si souvent, à Rome comme chez nous, que le culte rendu par la peur à la force brutale ; c’est enfin un certain sens politique qui a dû manquer à nos pères, et qui nous a donné l’intelligence pratique (le ce qu’ils ne jugeaient qu’en spéculatifs. Il en est résulté, dans le langage, (les changements et des accroissements de bon aloi, comme tous ceux qui se font du consentement général, et d’où le traducteur habile peut tirer des analogies directes et frappantes, pour rendre tout ce qui, dans l’original, se rapporte à cet ordre d’idées. Ce sera peut-être le mérite de la traduction que nous devons à deux hommes de talent et de goût[1], lesquels l’avaient commencée sans dessein de la publier, et ont bien voulu l’achever pour notre collection, se partageant le travail qui a été revu en commun.

L’adoption, pour le recueil des lettres, de l’ordre chronologique, n’est peut-être pas le seul avantage que nous ayons sur les éditions antérieures et même sur celle de M. Leclerc. Il faut vien, par exemple, que nous regardions la traduction nouvelle du De Oratore, par M. A. Th. Gaillard, comme de beaucoup meilleure que celle qu’il a publiée dans l’édition de M. Leclerc, et dont il a laissé à peine un tiers dans son nouveau travail. Or, on sait que le De Oratore est à la fois le plus long et le plus goûté des traités de rhétorique de Cicéron. Cette supériorité de notre travail sur quelques points compensera notre infériorité dans d’autres parties où notre désir de bien faire n’aura pas pu nous tenir lieu du profond savoir et de talent de notre devancier.

Notre édition a d’ailleurs en commun avec la sienne, soit les traductions du domaine public qui lui ont paru digues d’être réimprimées, soit celles que les auteurs ont bien voulu nous autoriser à reproduire. Parmi les premières, il faut noter les Tusculanes, par l’abbé d’Olivet et le président Bouhier, et l’excellent choix de discours, par Gueroult. Parmi les secondes, nous réimprimons tout ce qu’a traduit M. Burnouf père, dont on connaît le grand savoir comme philologue et l’habileté comme interprète des anciens. On sera heureux de retrouver le Traité des Lois, dont l’élégante version est l’ouvrage de M. de Rémusat, ainsi que le Traité de l’Invention, consciencieux et solide travail de M. Liez, l’un de nos plus habiles professeurs, si prématurément enlevé à l’enseignement et aux lettres anciennes.

Parmi les réimpressions des traductions du domaine public, on a reproduit fidèlement celle des Tusculanes et celle de la Nature des Dieux, par l’abbé d’Olivet. Les retouches sont permises dans un ouvrage qui n’est qu’estimable, et dont les qualités sont de celles que peut donner le travail à tout esprit bien fait. Quand le style ne porte pas la marque de cette originalité qui est comme la physionomie de chaque auteur, et qu’il ne s’élève pas au-dessus de ce que nous définirons le langage ordinaire des esprits cultivés, des corrections habiles, loin de gâter une traduction, peuvent la rendre meilleure. Mais si le traducteur est un écrivain, c’est à savoir une personne qui met son empreinte particulière sur le langage de tous, il semble qu’on n’ait pas le droit de toucher à son travail, et que des corrections ne peuvent que le défigurer. Or, les excellentes traductions des Tusculanes et de la Nature des Dieux sont une œuvre d’écrivain, et, à ce titre, méritaient d’être réimprimées dans leur intégrité. S’il est vrai que ce ne soit déjà plus la fermeté et la force du style du dix-septième siècle, on ne peut nier qu’une correction élégante, un tour heureux, un naturel que n’a pas gâté l’exagération philosophique de l’époque, ne fassent de ce travail, dans un rang secondaire, un ouvrage original et digne de sa réputation. Il n’y a donc été rien changé dans cette réimpression. Des notes rejetées à la fin des traités, comme il a été fait dans notre Sénèque, pour la traduction si remarquable des épîtres[2], réparent les omissions, ou indiquent les interprétations nouvelles qu’ont pu rendre nécessaires, soit l’intelligence plus exacte du latin, soit les améliorations qu’a reçues le texte des recherches ultérieures de la philologie.

Mais on n’a pas eu le même scrupule à l’égard de quelques autres traductions moins remarquables, qui d’ailleurs l’étaient assez pour qu’il fut inutile de les remplacer. La table indiquera toutes celles qui ont été revues. Nous avons été trop heureux de pouvoir suivre là encore l’exemple de M. Leclerc, dont nous nous étions écartés, non sans inquiétude, en ne croyant pas devoir toucher aux traductions de l’abbé d’Olivet.

Il nous reste à parler des travaux accessoires de cette édition.

Le plus considérable est une vie de Cicéron, composée d’après les faits les plus authentiques, et où l’on s’est abstenu de tout jugement pouvant sentir la prétention oratoire ou le caprice. La moralité des faits sort de l’exposé même qui en a été fait avec fidélité. On ne s’est pas cru obligé à faire de l’éloquence à froid à propos du plus grand orateur de l’antiquité. On s’est interdit avec le même scrupule ces jugements travaillés où l’auteur fait de vains efforts pour différer de l’opinion commune. Il n’y a, depuis longtemps, rien à dire de nouveau sur l’un des auteurs les plus universellement pratiqués, depuis dix-huit siècles, comme sur l’un des hommes qui se sont le mieux peints dans leurs écrits. Mais un travail où sont recueillies dans leur suite, et racontées avec Une simplicité distinguée toutes les circonstances de cette grande vie, sera toujours lu avec plaisir et profit. Nous serions heureux que notre biographie de Cicéron parût porter ce caractère et avoir cet effet[3].

Ce travail est suivi de la vie traduite de Plutarque par Amyot, et accompagnée d’un grand nombre de notes, de la même main qui a composé la biographie. Ces notes comprennent tous les détails relatifs aux habitudes privées, à la vie domestique de Cicéron, à ses maisons de campagne, à la manière dont il y employait ses loisirs, à sa famille et à celle de son frère, et généralement à toutes les circonstances, pour ainsi dire, familières, qui n’auraient pu prendre place dans la biographie sans y jeter quelque confusion. Rien de ce qui se rapporte à ce grand homme, dont les œuvres forment la cinquième partie de toute la latinité, n’a été omis, nous l’espérons, dans cette biographie complémentaire.

On nous approuvera sans doute d’avoir fidèlement réimprimé la traduction d’Amyot. Outre que les inexactitudes qu’on y pourrait remarquer sont insignifiantes, il n’est pas de traduction nouvelle dont la fidélité ou l’élégance nous puissent dédommager de la force et des grâces de ce langage dont Montaigne s’est nourri, et dont l’ingénieuse subtilité, qu’il est si aisé de reconnaître sous la naïveté des tours, sera toujours plus près du génie de l’original que tout l’artifice savant des traductions faites depuis ou à faire.

Le tableau synchronique qui vient à la suite reproduit en abrégé, et avec les dates rapprochées de l’an de Rome, de l’ère chrétienne et de l’âge de Cicéron, les principales circonstances qui se rattachent à la vie de ce grand homme. Ce tableau s’adresse surtout à ceux qui ont besoin d’être fixés promptement, et sans recherches, sur une date, sur l’époque où a paru un ouvrage, sur le rapport d’un événement et d’un nom. Il complète certaines notes ou les supplée. C’est aussi le but d’un second tableau où sont rangées par ordre alphabétique, et analysées brièvement, toutes les lois citées par Cicéron. Les éléments de ce double tableau ont été tirés de l’édition d’Orelli.

C’est ici le lieu d’aller au-devant du reproche qui pourrait nous être fait d’avoir adopté indifféremment la chronologie de Caton, qui fait mourir Cicéron en 710, et celle de Varron, qui fixe cette mort en 711. Ainsi dans la biographie de Cicéron, dans les arguments et les notes historiques des discours, on reconnaîtra celle de Caton ; les lettres, au contraire, sont datées d’après l’année de Varron. Notre unique motif, c’est que n’y ayant aucune raison décisive et sans réplique d’adopter exclusivement l’une plutôt que l’autre, partout où nous avons suivi le texte de M. Leclerc ou reproduit des traductions déjà données par lui, nous nous sommes conformés à sa chronologie, qui est celle de Caton ; et au contraire, pour le recueil des lettres, où nous nous sommes servis du texte d’Orelli, il nous a paru juste d’adopter sa chronologie, qui est celle de Varron. La différence entre ces deux chronologies n’étant que d’une année, on n’a pas à craindre de confusion ; il y a d’ailleurs été pourvu par un tableau de la suite des consuls, pendant la vie politique de Cicéron, par lequel se terminent les travaux préliminaires du premier volume, et où l’année de Caton est mise en regard de l’année de Varron.

Ce tableau fait partie d’un travail très-complet, qui comprend : 1° l’ancien calendrier romain ; 2° la comparaison de ce calendrier avec celui de César. Les ides, les kalendes, les nones, où il est si difficile de se reconnaître, y sont ramenées à notre manière de dater les actes par le nombre des jours du mois. Nous avons d’autant moins hésité à emprunter ce travail à l’édition d’Orelli, que l’usage n’en sera pas borné aux lettres de Cicéron, mais qu’il pourra être consulté pour tous les ouvrages de notre collection.

Les lettres ne sont pas le seul ouvrage dont nous ayons emprunté le texte à l’excellente édition d’Orelli. Nous l’avons suivi le plus généralement pour toutes les traductions nouvelles, non sans avoir sous nos yeux, pour terme de comparaison et souvent pour guide, le texte si solidement établi par M. Leclerc. Pour les traductions, soit du dernier siècle, soit des dernières années qu’il nous a été permis de réimprimer d’après M. Leclerc, nous n’avons pu mieux faire que de reproduire le texte qui les accompagne. Toutefois, dans l’un et l’autre cas, la conformité n’est jamais servile. Sans avoir la prétention de constituer une fois de plus un texte qui est en quelque sorte sacré, on ne s’est pas interdit, soit de mêler les deux éditions, en corrigeant M. Orelli par M. Leclerc, et réciproquement, soit d’adopter, sur l’autorité des manuscrits cités par eux, quelques leçons qui ont paru plus fondées que les leurs. Ces changements d’ailleurs peu importants, et dont les résultats ne sont guère proportionnés aux scrupules qu’ils suscitent, ont été faits sous la même responsabilité qui est chargée de diriger et de revoir tous les travaux.


  1. MM. Defresne, ancien secrétaire général de la préfecture de la Seine, et Savalette, conseiller maître à la cour des comptes.
  2. On sait que cette traduction est l’œuvre de Pintrel, cousin de la Fontaine, et a été très-certainement revue par ce grand poète, qui en a traduit en vers toutes les citations.
  3. L’auteur de ce travail est M. Théophile Baudement, dont la collaboration habile et dévouée nous a été jusqu’ici d’un si précieux secours.