Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/042

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 253-256).


XLII
A M. PROSPER DUGAS.


Paris, 8 mai 1849.

Mon cher ami,

Ces deux mots sont pour accompagner la lettre par laquelle le prince Czartoriski a bien voulu m’accuser réception de votre mandat. Je pense que la signature d’un homme si célèbre peut être précieuse au charitable donateur qui a voulu secourir l’infortune chrétienne de la Pologne. Il y a en effet parmi les débris de cette grande nation des vertus bien belles et capables d’effacer devant Dieu et devant les hommes les torts de ceux qui ont compromis la cause de leur patrie.

Je vous remercie de ce que vous me dites d’honorable pour l’Ère Nouvelle. Vous recevrez un exemplaire de la déclaration par laquelle nous avons pris congé de nos lecteurs. Vous y trouverez toute la vérité. Il est faux que nous nous soyons retirés sur les conseils de l’autorité ecclésiastique. Mgr l’archevêque de Paris, son cousin l’abbé Sibour, M. Buquet, vicaire général, nous ont au-contraire exprimé leur vif regret de voir finir ce journal qu’ils croyaient, nécessaire à la défense de la religion. Des raisons de délicatesse ne nous ont pas permis de dire quelles hautes sympathies nous trouvions dans’une partie de l’épiscopat ; mais, si je croyais pouvoir me tromper en politique, je ne craignais pas d’errer en religion, quand nous avions de notre côté des hommes tels que l’abbé Maret, l’abbé Gerbet, le Père Lacordaire, qui en cessant de collaborer n’a jamais cessé de nous encourager de ses vœux et de nous aider de ses conseils. La vérité est, cher ami, que la divine providence ne nous a pas encore livré le secret de cette formidable année 1848, que les meilleurs esprits peuvent s’y perdre, et que le parti le plus sage entre chrétiens est de ne pas se haïr pour des questions si controversables.

Comme donc vous ne me haïssez pas, j’oserai vous demander un service d’ami. Vous allez recevoir un volume intitulé la Civilisation chrétienne chez les Francs, qui n’a rien qui touche à nos dissentiments politiques ; il représente pour moi plusieurs années de travail : cependant il a le malheur d’arriver dans un moment bien mauvais, au milieu des préoccupations et des orages. Il est perdu si l’amitié ne le sauve pas.

Indépendamment de l’intérêt que j’ai à la propagation de mon livre, vous comprenez combien il m’est doux qu’à Lyon où j’ai tant d’amis, où tant de personnes voulent bien me suivre de loin d’un regard affectueux, on sache que les agitations politiques dans lesquelles on m’a cru trop fourvoyé ne m’ont pas arraché a l’objet préféré de mes études, c’est-à-dire à tout ce qui peut hâter l’alliance de la science et de la religion. Hélas ! celle réconciliation ne fut jamais plus nécessaire qu’aujourd’hui, et la paix ne descendra dans les affaires qu’après s’être rétablie dans les idées. Que d’irritation, que d’implacables ressentiments autour de nous ! Et quelles tristes nouvelles de Rome aujourd’hui Quel spectacle que celui d’une assemblée nationale faisant trophée d’un revers national et d’un échec de nos armes ! Ah qu’il est temps que Dieu fasse la lumière dans ce chaos ! Veuillez croire cher ami, que nous sommes toujours en union de cœur, et dites-le bien à ceux qui ont la bonté de se souvenir encore de moi.




Ces lettres fixent très-exactement la date, le sens, l’’organisation de l’entreprise brillante et courte à laquelle Ozanam, le Père Lacordaire et M. l’abbé Maret se livrèrent en fondant l’Ère Nouvelle au commencement de 1848. Ils donnèrent un organe au parti de la confiance, comme on l’appela, un appui et une direction aux chrétiens qui ne voulaient pas désespérer d’une situation périlleuse et cherchaient à assurer la place de l’Église dans le triomphe de la démocratie. Mal comprise par quelques-uns, attaquée par les journaux exagérés, déjouée par les événements qui donnèrent bientôt l’avantage au désordre, puis à la force, l’entreprise d’une poignée de chrétiens généreux qui ne voulaient ni de l’un ni de l’autre ne pouvait pas durer. Mais, en des temps si difficiles, elle soutint bien des courages et mit en lumière des idées vraies, hardies et utiles. L’Ère nouvelle reste comme un témoignage de l’union fidèle, de l’espoir, du dévouement et du talent du Père Lacordaire, d’Ozanam et de leurs amis, parfaitement caractérisé à l’origine par la lettre que l’on va lire de Mgr Affre, et par la lettre douce et grave du Père Lacordaire qui la suit.