Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 07/Les Deux Chanceliers d’Angleterre

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 7, 1872p. 385-558).


DEUX CHANCELIERS
D’ANGLETERRE




BACON DE VÉRULAM
ET
S. THOMAS DE CANTORBÉRY


1836
.  


AVERTISSEMENT
DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Le livre qu’on offre aujourd’hui au public a été fait originairement pour la Revue européenne, où il a été inséré en plusieurs fois. Quelques amis de M. Ozanam ont jugé que ce travail pouvait prétendre à une publicité plus étendue que celle du recueil, alors prêt à s’éteindre, où il avait paru par fragments, et l’un d’eux croit devoir prendre la plume pour recommander aux lecteurs chrétiens ce début d’un très-jeune auteur qui n’ose se présenter à eux que sous la responsabilité d’autrui.

Il nous a semblé que l’idée première de cette double étude historique sur François Bacon et saint Thomas de Cantorbéry était neuve, ingénieuse et singulièrement féconde. Le biographe des hommes illustres de l’antiquité grecque et romaine, Plutarque, a présenté deux à deux ceux de ses héros qui s’étaient trouvés dans des circonstances à peu près semblables, et il a fait suivre leur histoire de parallèles où il a fait briller tout son esprit et toute sa rhétorique ; mais ces parallèles ne sont guère que des exercices littéraires, bons pour amuser les écoles, et dont il y a peu d’instruction réelle à tirer, parce que les ressemblances et les différences entre ces hommes célèbres sont fortuites, établies arbitrairement, et ne se rattachant à rien de bien sérieux. Il en est tout autrement ici, où il s’agit de mettre en regard le philosophe et le saint, le grand homme selon le monde et le grand homme selon l’Eglise ; de comparer, et, par conséquent, de juger deux ordres d’idées entièrement différents entre lesquels le choix est très important. Qui ne voit toute la portée de cette méthode appliquée à l’histoire moderne ? Qui ne conçoit la haute moralité qui en résulte ? Évidemment rien n’est plus intéressant et plus instructif que de comparer, par exemple, Charlemagne et Napoléon, saint Louis et Frédéric le Grand, Bossuet et Voltaire, Fénelon et J.-J. Rousseau, en étudiant moins ce que ces hommes ont pu avoir de commun par leur génie et l’influence qu’ils ont exercée sur leur époque que les principes qui ont dominé leur vie, les doctrines qui ont été le mobile de leur conduite, et par suite les sociétés sur lesquelles ils ont agi.

Le travail de M. Ozanam est, si nous ne nous trompons, une heureuse tentative de ce genre, et il donne l’idée de tout ce qui pourrait être fait dans cette voie. Il ne nous appartient pas d’en louer l’exécution, parce que nous ne venons pas faire ici ce qu’on appelle de la camaraderie mais nous avons le droit de dire qu’on y trouvera des études consciencieuses, une instruction puisée aux sources et un sentiment chrétien profond et sincère. C’en est assez, croyons-nous, pour assurer toutes les sympathies du public de choix auquel nous nous adressons à un jeune écrivain qui veut se dévouer à la grave et laborieuse carrière de défenseur de la vérité et engage au service de la cause catholique tout ce qu’il a d’âme et de talent.

E. DE C.,
Ancien rédacteur de la Revue européenne.


INTRODUCTION




L’humanité est une société innombrable où s’agitent des croyances contraires, où se parlent des langues discordantes, où luttent des passions ennemies. C’est aussi une société souffrante où il y a beaucoup d’ignorance et de douleurs, beaucoup d’ignominies et de misère. Cependant cette société n’est qu’une seule famille ; elle conserve les titres d’une origine illustre. Sur ces visages sillonnés par les larmes brille encore on ne sait quel reflet de lumière intelligente ; il reste quelque étincelle de chaleur vitale dans ces cœurs où reposent des germes de haine et de mort ; ces bras roidis à la peine déploient encore une force industrieuse, et il y a de la fécondité dans leurs sueurs. Voilà ce qui constitue la ressemblance des hommes entre eux et en même temps leur noblesse. Si donc quelqu’un porte avec plus d’éclat sur son front le caractère de l’intelligence, s’il conçoit des desseins plus courageux et les exécute avec quelque bonheur, s’il exerce autour de soi une puissance plus étendue et plus active, les autres le regardent avec étonnement, ils voient en lui l’exaltation de leur commune nature, ils l’appellent un grand homme.

Au milieu de l’humanité il est une autre famille moins nombreuse, mais qui va s’augmentant toujours : c’est l’Église. Ses fils ne cessent point d’être hommes, et, comme tels, ils ont part à l’héritage commun de l’humanité, à ses joies, à ses souffrances mais ils se croient unis par une alliance plus intime et ils se disent frères. Ils pensent avoir reçu d’en haut un patrimoine spécial, une doctrine capable d’élever l’homme au-dessus de sa nature, capable d’éclairer toutes les ignorances et de charmer toutes les douleurs. Et, lorsqu’ils voient un de leurs frères réaliser les promesses de cette doctrine, s’en constituer le représentant par ses œuvres, ils le contemplent avec amour, ils reconnaissent en sa personne une manifestation de la Providence, un bienfait vivant du Père céleste : ils l’appellent un saint.

Nous qui sommes né au sein de l’Église et qu’elle à nourri de ses enseignements, son souvenir ne nous quitte pas. Nous aimons l’humanité d’un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout l’Église, par qui tout ce que l’humanité a de grand et pur s’épure et s’agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes ; mais toujours après de— longs détours nous arrivons à quoiqu’une de ces grandes vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petit. Volontiers nous promenons nos regards à travers les siècles, et nous les reposons sur les monuments élevés par la main des hommes ; mais dans tous les siècles, sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons ; et, quand nous fouillons les monuments les plus magnifiques, toujours nous y trouvons quelque médaille à son effigie. C’est pourquoi le souvenir de l’Église, le sentiment. de son universelle présence, est devenu en nous une préoccupation dont nous ne rougissons pas. Nous ne pouvons respirer l’air du monde sans qu’il s’y mêle quelque chose des parfums de nos temples au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés ; et, quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu’elles ont-accoutumée, nous ramènent à notre insu aux autels de nos saints. Ainsi naguère, en poursuivant le cours de quelques études historiques, nous nous trouvâmes au seuil du dix-septième siècle, face à face avec l’un des plus puissants esprits qu’aient enfantés les temps modernes, Bacon de Vérulam. Nous essayâmes de suivre de loin ce génie explorateur signalant à ses contemporains des sources ignorées de science et de prospérité où l’on a largement puisé dans la suite. Nous vîmes cet homme revêtu des plus augustes fonctions politiques, et chancelier d’Angleterre, de qui on avait droit d’attendre de grandes actions comme de grandes idées, déshonorer sa simarre par d’incroyables faiblesses.- Alors nous nous souvînmes que la même simarre avait été portée par un autre personnage que l’Eglise compte parmi les saints, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, lui aussi doué d’un beau génie, mais en même temps d’une invincible vertu. Nous nous rappelâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe ; et notre âme, qui venait d’assister au triste spectacle des bassesses du philosophe, fut heureuse de rencontrer sur son chemin la consolante mémoire du martyr.

Ce rapprochement, qui s’était fait de soi-même dans nos pensées solitaires, et qui nous avait beaucoup frappé, nous a paru pouvoir n’être point dénué d’intérêt pour nos frères croyant et pensant comme nous, et ce que nous avions vu, nous avons tenté de l’écrire. Loin de nous l’intention d’insulter l’humanité en découvrant l’opprobre de l’un de ses plus nobles enfants ! Nous ne serons que les échos de l’histoire. Les deux personnages que nous évoquons représentent deux principes : le principe rationaliste et le principe chrétien, la raison élevée a sa plus haute puissance, la foi mise à sa plus rude épreuve. Nous voulons expérimenter lequel des deux principes est le plus fécond pour le bien social. Nous voulons mesurer un grand homme et un saint, pour savoir dans lequel des deux la nature humaine s’élève le plus haut et se couronne de plus de gloire. — Le parallèle n’est point inique. Nous n’avons pas choisi le moindre d’entre les sages de la terre ; dans Bacon la philosophie a fait ce qu’elle a pu. Nous n’avons point cherché le premier d’entre les sages du catholicisme ; il est dans l’Église des têtes ceintes de plus brillantes auréoles que celle de saint Thomas. — Le parallèle n’est pas non plus arbitraire. Saint Thomas et Bacon ont porté les sceaux du même empire ; ils ont vécu sur la même terre. Au temps du premier, cette terre était dite l’Ile des Saints ; au temps du second, elle avait mieux aimé se dire la terre des Libres Penseurs : elle avait changé de titre, nous allons voir si l’échange était bon.




BACON




I


Le génie n’est point, comme on se l’imagine quelquefois, un phénomène solitaire, une apparition soudaine et dont on ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Le génie trouve son sentier frayé par ceux qui ont passé avant lui, il a sa place marquée parmi ceux qui arrivent en même temps : il travaille pour ceux qui viendront après. Pour comprendre la mission de Bacon, il est donc nécessaire de jeter un coup d’œil rapide sur l’état de la philosophie et des sciences dans les temps qui le précédèrent, et d’apprécier l’influence qu’il exerça sur elles dans l’âge qui suivit.

Quand l’esprit humain est revenu de la première extase où l’avait jeté la vue de l’univers, il éprouve le besoin de considérer en détail ces merveilles dont il vient d’admirer l’ensemble. Une observation rapide, un instinct divinateur, lui apprennent d’abord bien des choses ; mais cette observation est sans ordre, cet instinct est sans loi. Il ne tarde donc pas à se trouver arrêté ; et, forcé de reconnaître l’insuffisance et la confusion des notions qu’il a acquises, il comprend qu’il ne saurait avancer au delà sans mettre une certaine régularité dans ses recherches, Il distribue les objets de son étude selon leurs analogies et leurs différences en plusieurs classes distinctes, et de chacune de ces classes il compose le thème d’une science spéciale. Mais bientôt il s’effraye de la multiplicité des sciences qu’il lui faut créer, des obstacles sans nombre dont elles se hérissent, de la variété des règles qu’elles réclament de toutes parts autour de lui se dressent des mystères. Alors il se demande s’il ne serait pas possible de trouver quelque part une règle universelle, les principes généraux d’une méthode applicable à toutes ses investigations particulières, une pierre philosophale qui changeât tous ses doutes en certitudes, une clef qui ouvrît tous les sanctuaires de la science. Car l’esprit humain est par-dessus tout amoureux de l’unité. Mais cette règle universelle, où la trouvera-t-il écrite ? En lui-même. En effet, quelque varié que puisse être l’exercice des facultés intellectuelles, ces facultés n’en restent pas moins identiques, soumises à des lois permanentes. Ainsi dans l’étude de ces facultés et de leur légitime économie, on pourra découvrir la méthode qui doit présider à leur emploi. Or l’étude des facultés de l’âme constitue la Philosophie, et la méthode qui en dérive est l’objet de la Logique. Pour connaître la création, l’esprit humain est obligé de se replier sur soi-même. Au-fronton du temple de la sagesse antique étaient inscrits ces mots : Γνῶθι σεαυτόν .

Toutes les fois que les sciences visitèrent un siècle ou une contrée, la Philosophie et la Logique, muses sévères, se mêlèrent à leurs chœurs. Entre les écoles sacerdotales de l’Inde s’élève celle de Gôtama, qui tenta de plier la pensée orientale aux formes du raisonnement, et qui peut-être inventa le syllogisme. Peu de temps après Thalès et Pythagore, la dialectique naquit dans les savantes disputes des philosophes d’Elée. Plus tard, quand sur le sol généreux de la Grèce l’activité humaine se fut développée dans toute sa fécondité, lorsque les sages de l’Ionie eurent appris de l’Égypte et de la Chaldée les mouvements des cieux et la combinaison des éléments dont est formé le monde, lorsque les géomètres eurent immolé les hécatombes dans la joie d’avoir résolu de grands problèmes, que les législateurs eurent discipliné les peuples, et que la foule se fut tour à tour suspendue à la lyre des poètes ou ébranlée sous la parole des orateurs, Aristote parut. Il entreprit de résumer tout le passé pour instruire l’avenir ; il essaya de pénétrer dans les secrets du génie et de les divulguer ; et autant il y avait eu de beaux développements de l’activité humaine, autant il créa d’arts divers au moyen desquels ces développements pussent se reproduire. Il écrivit une poétique, une rhétorique, une politique, une morale, une logique enfin, qui fut la base de tout le reste. Mais, à cette éqoque, l’éloquence et la poésie grecques se mouraient la science leur survécut quelque temps ; elle fit encore de grandes choses, et s’éteignit noblement sous les portiques du Musée d’Alexandrie. Le Christianisme vint pour renouveler la terre. Expliquer dans un langage humain des vérités venues du ciel, assister la société ancienne à son agonie, ensevelir le Paganisme et sceller sa tombe ; en même temps civiliser la barbarie et veiller sur le berceau du monde moderne telle fut l’œuvre des premiers docteurs chrétiens, et c’était assurément trop d’affaires pour leur laisser le loisir de contempler la nature ou de philosopher sur les secrètes opérations de l’entendement. Aussi les Pères de l’Eglise ne firent-ils de la philosophie que l’avant-courrière de la foi, des sciences le commentaire de ses enseignements, et de la logique une arme pour la défendre. Sous ce triple rapport, Aristote leur était d’une mince utilité ; ils trouvèrent les formes de sa dialectique trop étroites pour la grandeur de la parole divine, et plus d’une fois ils se plaignirent de sa subtilité et de son impuissance.[1] A l’aurore du moyen âge, le souvenir d’Aristote s’était presque effacé dans l’Occident. Les arts libéraux, réduits au nombre de sept, distribués en deux séries, le trivium et le ~ quadrivium ne conservaient plus que des traditions confuses de l’antiquité, et demeuraient stationnaires à l’ombre de la théologie. Dans l’Université de Paris, on enseignait la logique de saint Augustin.[2]

Cependant Aristote, accueilli par les Arabes, avait été traduit dans leur langue ; et Averrhoës l’avait proclamé le chef-d’œuvre de Dieu et le terme suprême de la perfection où l’humanité puisse atteindre. Bientôt il passa dans les mains des chrétiens qui étudiaient aux écoles de Cordoue, et s’introduisit furtivement dans les universités orthodoxes. Ce fut dans cette lecture que le fougueux Abeilard chercha des inspirations ; les téméraires maximes qu’il y puisa furent frappées de la réprobation de l’Eglise. Un concile provincial de Paris, en 1209, condamna au feu les livres du philosophe païen [3] . Cette décision fut réformée par le souverain pontife Grégoire IX, qui, tout en laissant tomber sa désapprobation sur les doctrines péripatéticiennes, tempéra cependant les rigueurs exercées contre la pensée libre [4]. Les légats, chargés en différentes occasions de veiller à l’organisation de l’Université de Paris, maintinrent le même système de tolérance. Dès lors la controverse s’engagea. Albert le Grand, Pierre Lombard, saint Thomas d’Aquin, se firent les défenseurs de la philosophie aristotélicienne [5] ; mais ils trouvèrent un adversaire vénérable et fort dans le savant Gerson. Aristote sortit victorieux de la lutte. En 1445, la traduction de ses œuvres était encouragée par le pape Nicolas V. L’Université de Paris s’était réconciliée avec son ancien ennemi. Les étudiants devinrent si chauds partisans du Stagirite, que plus d’une fois ils ensanglantèrent de leurs querelles l’élection du professeur chargé d’expliquer les livres moraux ; et qu’au jour de la Saint-Barthélemy ils déchirèrent le savant Ramus, coupable d’avoir combattu cette autorité sacrée[6]. Enfin la puissance d’Aristote fut si grande, que les faisceaux de la magistrature se rangèrent autour d’elle, et qu’en 1624, quelques thèses renfermant des opinions nouvelles ayant été proposées, le parlement de Louis XIV prit fait et cause pour le professeur d’Alexandre, et défendit « à toutes personnes, sous peine de la vie, de tenir ni enseigner aucune maxime contre les anciens auteurs et approuvés [7]. » Toutefois, sous cette direction, les sciences avaient fait peu de progrès. La philosophie scolastique se plaisait davantage aux discussions éclatantes qu’aux silencieuses méditations ; elle aimait le grand jour, la solennité des thèses publiques, le tumulte d’un immense auditoire partagé en factions rivales, le triomphe insolent d’un argument décisif. [8] Du reste, elle était peu curieuse d’observations nouvelles, elle s’en tenait aux notions incomplètes des anciens : elle en avait tiré un certain nombre d’axiomes, dont plusieurs déguisaient mal sous une expression ambitieuse l’indigence de la pensée, et de ces axiomes elle prétendait déduire à priori toutes les lois de l’univers. D’un autre côté, quelques rêveurs qui s’ennuyaient d’errer entre les murs infranchissables du trivium et du quadrivium se séparaient de la foule, montaient sur leurs observatoires, se penchaient sur leurs creusets enfumés, comptant rencontrer soudainement dans les cieux ou dans les entrailles de la terre quelque mystérieux levier capable de remuer les mondes. De là l’astrologie, l’alchimie et la magie elle-même ; car ce qu’elles ne trouvaient ni sur la terre ni au ciel, des âmes exaltées purent bien dans leur délire le chercher aux enfers. Toutes ces aberrations venaient d’une même cause. L’intelligence de l’homme est impérieuse, ses désirs sont impatients parce qu’ils sont immenses ; les obstacles l’irritent, les lenteurs de la science la désolent elle cherche incessamment quelque moyen, non de soulever, mais de déchirer le rideau, et d’embrasser tout d’un coup la vérité tout entière. Il semble qu’elle se souvienne d’un temps où elle n’avait qu’à vouloir pour connaître. C’est un aigle qui s’est brisé les ailes en tombant de son aire : il pourrait y remonter de rocher en rocher mais il ne sait pas se servir de ses serres pour marcher, elles ne sont faites que pour étreindre : il voudrait reprendre son vol et s’élancer d’un seul essor ; mais ses ailes lui manquent, et toujours il retombe. Cet état de choses approchait de sa fin. La chute de Constantinople avait amené l’ère de la renaissance l’Italie l’avait saluée la première. Platon, appelé par Pétrarque, introduit à Rome par Bessarion, accueilli à Florence par Marsile Ficin et ses studieux amis, avait ébranlé sur cette terre poétique la souveraineté d’Aristote. La poudre à canon et l’imprimerie avaient donné une forme nouvelle aux luttes des empires et aux combats de la pensée. Christophe Colomb avait agrandi d’un continent la terre connue des anciens. Copernic et Galilée l’avaient arrachée du poste qu’on lui avait prescrit, et, brisant les cieux factices de Ptolémée, avaient reculé les astres dans un espace sans fin. Toutes les sphères de la science s’éclairaient et semblaient commencer une révolution nouvelle ; il leur fallait une nouvelle direction, il fallait une philosophie, une logique appropriée aux besoins présents de l’esprit humain Descartes et Leibnitz allaient paraître Bacon les devança. Sur les bancs de l’Université de Cambridge, Bacon, à l’âge de seize ans, s’indigna des chaînes scolastiques. Il n’était point initié au mouvement intellectuel qui commençait à s’opérer dans le monde ; cependant il en avait ressenti le contre-coup, et il conçut le projet d’une restauration universelle de la science. Ce ne fut d’abord qu’une semence légère qui flottait à la surface de ses pensées, la conscience d’une vocation providentielle dont il ne connaissait pas encore toute l’étendue. Toutefois ce projet vague et lointain excitait déjà dans son jeune cœur le frémissement d’une espérance orgueilleuse. La première ébauche qu’il fit de son travail futur, il la décora de ce titre superbe The greatest Birth of time — la plus grande production du temps[9]. Les années vinrent mûrir ce germe fertile ; les pressentiments de Bacon se changèrent en une conception lumineuse, et le plan de son œuvre se déroula devant lui. 1° Préparer le nouvel avénement de la science en découvrant son origine et ses destinées, retrouver ses droits méconnus, déterminer l’étendue et la distribution de son domaine, indiquer les parties qui jusque-là étaient restées incultes et celles qui avaient besoin de changer de culture tel devait être l’objet d’un premier travail : De dignitate et augmentis scientiarum.- 2° Signaler les anciens égarements de l’entendement humain, en constater les causes, lui tracer une voie meilleure, lui donner la méthode qui devait le conduire comme un guide sûr à la recherche de la vérité : Novum organum.- 3° Faire l’épreuve de cette méthode, et, s’enfonçant, le fil d’Ariane à la main, dans les profondeurs de la nature, aller à la découverte dans cette forêt encore vierge, et revenir riche d’observations Sylva sylvarum . - 4° De l’étude des phénomènes naturels et des lois qui les gouvernent, déduire des applications nombreuses aux besoins dé l’homme et de la société, et ainsi donner naissance à une philosophie pratique non moins belle et non moins féconde que la philosophie contemplative , sa soeur aînée Philosophia secunda Et l’ensemble de cette vaste entreprise devait être désigné par un seul nom : Instauratio magna scientiarum.

Mais, comme Bacon se souvenait de la fragilité des choses mortelles, il prévit que le temps lui manquerait pour accomplir les deux dernières parties de son œuvre, et pensa y suppléer par deux essais qui pussent mettre sur la trace de son génie ceux qui voudraient la poursuivre : Scala intellectus, Prodromos philosophiae secundae [10]

Dès lors, maître de son dessein, et fort d’une longue méditation, le philosophe se mit a l’œuvre et produisit le système de logique auquel il doit la meilleure partie de sa gloire. Le livre de Dignitate et augmentis scientiarum en est l’introduction.[11]

Bacon a vu les sciences dédaignées et étrangères au milieu de la société de ses contemporains il a entendu s’élever contre elles les murmures des théologiens qui les accusent de témérité, et les reproches des politiques qui les regardent comme une sorte de luxe intellectuel, capable d’amollir et de corrompre en même temps, il les a vues avilies par les exemples de ceux-là mêmes qui s’en disent les disciples, et qui en ont détourné les enseignements au profit de leurs caprices. Il réfute victorieusement les murmures et les reproches, et fait retomber sur les disciples infidèles la honte qu’ils méritent il confesse avec bonne foi les erreurs des savants et des gens de lettres, et déplore hautement le temps et le génie que la scolastique a dépensés en stériles disputes, et le mépris qui a rejailli sur la philosophie de la vanité de ses adeptes [12] . Puis montrant les sciences comme des vierges sans tache, il s’apprête à raconter leur généalogie. Cette généalogie, il va la chercher au sein de Dieu même. C’est l’Ancien des jours méditant dès le principe l’ouvrage de la création ; les esprits angéliques initiés par une contemplation immédiate aux secrets de la science divine ; l’homme enfin admis à sa participation au jour où il fut institué seigneur des créatures, et où, Dieu les amenant devant lui, il leur donna des noms : de ce jour-là les sciences commencent leur pèlerinage à travers les siècles, bénies au ciel et vénérées sur la terre, saluées par la bouche de Salomon, sanctifiées encore par le baptême de la foi chrétienne, chargées dans le monde d’une mission de charité. Voilà les titres de leur grandeur. Il s’agit maintenant de reconnaître leurs fonctions, d’apprécier ce qu’elles ont fait, de prévoir les progrès auxquels elles doivent prétendre.- C’est dans l’esprit humain que toute science repose ; les sens, comme des portes ouvertes, donnent entrée aux impressions du monde extérieur ; les facultés actives et vigilantes recueillent les impressions, les élaborent, les élèvent à l’état d’idées, les coordonnent, les utilisent. Ces facultés sont au nombre de trois : la mémoire qui se borne à retenir les faits dans leurs rapports chronologiques, l’imagination qui les combine dans les rapports artistiques, la raison qui découvre leurs rapports logiques, reconnaît leurs lois et remonte à leurs causes. Sous ces trois facultés les sciences se distribuent en trois grandes catégories : l’histoire, dont la mémoire est dépositaire, et qui se divise en naturelle et civile ; la poésie, fille de l’imagination, et qui se présente tour à tour sous les formes héroïque, dramatique ou symbolique ; la théologie et la philosophie, qui ont dans la raison leur source commune [13], et dont la seconde se partage en trois branches, selon qu’elle s’occupe de Dieu, de la nature ou de l’humanité. Chacune de ces sciences se subdivise encore jusqu’aux plus délicates ramifications. Toutes les nuances de la pensée sont distinguées avec une perspicacité admirable, et jusqu’aux plus vulgaires occupations de la vie, toutes les choses qui peuvent occuper l’intelligence sont saisies et enveloppées dans un immense réseau. Plus d’une fois des lacunes se rencontrent, et le philosophe s’arrêtant avec complaisance, indique la façon de les remplir : plus souvent encore il aperçoit des travaux commencés au hasard et conduits sans prudence, et il les désigne à une réforme prochaine. Mais ce n’est là qu’une tâche secondaire, ce n’est point la sienne ; il n’est pas venu pour promener dans les angles obscurs du temple un flambeau qui n’éclaire qu’un point à la fois, et qui laisse le reste dans les ténèbres ; il veut suspendre au milieu de l’édifice une lampe resplendissante qui l’illumine tout entier : il a fait connaître aux sciences leur dignité, il a marqué leur territoire, il va leur donner une législation ; et là commence le Novum Organum. [14]L’homme, prêtre et interprète de la nature, ne saurait comprendre et agir qu’autant qu’il interroge cet infaillible oracle. Cependant, au lieu de se vouer à ce culte légitime, il a préféré s’incliner devant des idoles et leur faire hommage de la servitude de son intelligence. Ces idoles sont de quatre espèces : 1° celles que la race humaine porte toujours avec soi et qu’elle conserve comme des pénates héréditaires, Idola tribus, préjugés qui se sucent avec le lait et qui ne s’en vont guère qu’avec la vie, erreurs des sens, acceptation facile des propositions affirmatives, inclination extrême à l’unité ; 2° les idoles que chacun se dresse dans l’intérieur de son entendement et qu’il adore en secret, Idola antri, préventions que l’orgueil enfante, que la paresse entretient, que l’ignorance accompagne ; 3° les idoles qui reçoivent dans la société une adoration bruyante, Idola fori, erreurs qui naissent du langage et de son insuffisance, du choc et de l’incohérence des mots et des idées ; 4° enfin les idoles qui se dressent sur le théâtre poudreux de l’école, Idola theatri, maximes sonores mais souvent vides, formules obscures, systèmes incomplets, cercles trop fermés, dans lesquels l’aristotélisme moderne prétend emprisonner le génie. Ce paganisme scientifique doit tomber, et la servitude de l’esprit humain faire place à une liberté pleine d’espérance. L’exercice de cette liberté doit commencer par le doute une juste suspicion plane sur les notions acquises jusqu’à ce qu’un nouveau jugement en ait constaté la valeur[15]. Ici le choix d’une règle devient pressant ; le terrain est déblayé, il est temps de prendre carrière. Deux routes sont ouvertes dans deux directions opposées : d’une part la méthode rationnelle, de l’autre la méthode expérimentale. Mais quelle est la force du raisonnement s’il ne prend des faits pour point d’appui ? Le syllogisme n’enseigne qu’à déduire des propositions, les propositions se composent de mots, les mots sont les signes des idées si les idées énoncées dans les prémisses ne sont pas fournies par l’expérience, le syllogisme ne déduira que l’erreur, et sa régularité logique ne sera qu’une forme savante du mensonge. Il n’est pas moins contraire aux intérêts de la science de s’arrêter à l’observation des faits, de s’abîmer dans une sorte de terreur superstitieuse en présence de leur multitude, et d’imposer silence à la raison pour se perdre dans une contemplation oisive. Les dogmatiques sont pareils aux araignées, qui tirent d’elles-mêmes la matière de leurs toiles fragiles ; les empiriques ressemblent aux fourmis, qui ensevelissent leur butin et qui n’entassent que pour jouir. Le sage imitera l’abeille, qui puise dans les fleurs des champs les sucs qu’elle aime, mais qui les modifie avec une industrie qui lui est propre, et les métamorphose dans ses laboratoires parfumés. La logique régénérée sera donc une conciliation de ces deux méthodes [16] : elle emploiera les sens à recueillir les données de l’expérience, elle mettra en action les trois facultés intellectuelles pour retenir, combiner, approfondir ces données. — Connaître par l’observation un grand nombre de faits, en dresser des tables pour le soulagement de la mémoire, remarquer les circonstances diverses dans lesquelles un même fait se présente avec plus ou moins d’énergie, et celles dans lesquelles il disparaît : — élever sur l’ensemble des phénomènes ainsi reconnus toutes les hypothèses qui peuvent se prêter à leur explication, soumettre successivement ces hypothèses à un examen sévère, éliminer toutes celles qu’un phénomène observé vient contredire, et retenir celle-là seulement qui dans ses plus lointaines conséquences coïncide avec les plus minutieuses indications de la nature ; — s’élever ainsi par une comparaison soutenue à la connaissance de la loi véritable selon laquelle le fait se produit, et de la cause qui le détermine ; construire par un effort continu de la raison une suite d’axiomes fondés sur des énumérations complètes ; appliquer enfin ces axiomes à des expériences nouvelles, et combiner les lois connues pour leur faire produire des résultats ignorés jusqu’ici : voilà l’ Induction que Bacon veut substituer au syllogisme de l’école et à l’empirisme des observateurs indépendants ; voilà la marche qu’il prescrit à l’investigateur de la nature, et il l’avertit sans cesse que cette puissance jalouse ne se laisse vaincre que par ceux qui ont su lui obéir. Le Novum Organum, commencé laborieusement, ébauché douze fois en douze années différentes, n’a point reçu la dernière main, et l’on y trouve à la dernière page ces mots qui découronnent tant de chefs-d’œuvre, et qui portent en eux -une tristesse profonde parce qu’ils sont pleins des larmes de la mort : Caetera desiderantur.

Cependant Bacon, se multipliant lui-même, avait posé les bases de la troisième partie de son Instauration. Sous le titre de Sylva sylvarum , il publia une collection d’observations et de vues sur lesquelles son histoire naturelle devait reposer : il écrivit l’histoire particulière du Soufre, du Mercure et du Sel ; l’Histoire des Vents ; celles du Son et de l’Ouïe, du Dense et du Rare, de la Vie et de la Mort ; les Questions sur les Minéraux et sur l'Aimant, etc. Ces travaux sont des prodiges de patience, et souvent, au milieu de beaucoup d’erreurs, on y rencontre des traits d’une étonnante perspicacité. En ce temps-là l’Angleterre était bien éloignée du foyer des sciences; le Midi voyait se lever le jour, le Nord était encore dans l’ombre; Galilée eût peut-être trouvé moins de faveur à Londres qu’à Rome : Bacon ne crut point au nouveau système astronomique, il tint pour Tycho-Brahé. Il songeait à conserver quelque chose des spéculations de l’astrologie, et ne désespérait pas de la pierre philosophale. Mais en retour il prédit avec une merveilleuse justesse les conquêtes futures de la chimie : « On doit cette louange à la chimie, dit-il, qu’elle peut être comparée au laboureur d’Ésope. Au moment de quitter la vie ce bon père annonça à ses enfants qu’il leur laissait un grand trésor enfoui dans sa vigne ceux ci la remuèrent en tous sens, et ne trouvèrent point d’or, mais la vendange de l’année suivante les paya bien de leurs peines. Ainsi ces veilles infatigables des alchimistes, ces labeurs sans fin pour faire de l’or, ont fini par allumer un flambeau aux clartés duquel s’accompliront de nombreuses découvertes : les entrailles de la nature s’ouvriront et de grandes choses se feront pour les usages de la vie. » Une autre fois, devançant Newton, il entrevit la loi de l’attraction, ce principe générateur de la mécanique universelle. « Il faut, écrivait-il, ou que les corps graves soient poussés vers le centre de la terre, ou qu’ils en soient mutuellement attirés ; et, dans ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant

s’approcheront de la terre, plus ils seront attirés fortement. Il faudrait expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d’une montagne qu’au fond d’une mine; si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine. Il y a apparence que la terre a une véritable attraction. »

Le génie qui fait les philosophes n’a pas coutume de se complaire dans une étude exclusive aussi Bacon prétendait-il appliquer aux sciences morales la législation dont il était l’auteur. D’ailleurs, dans la position élevée où il était placé, vivant au milieu d’un grand mouvement politique, souvent ses regards avaient du descendre dans le cœur des hommes pour en interroger les replis, ou se porter ’sur les institutions qui gouvernaient les peuples pour reconnaître les réformes ou les interprétations dont elles avaient besoin. Souvent aussi il lui fallut chercher dans l’histoire des souvenirs et des exemples, et, tandis qu’il remontait le cours des siècles, plus d’une fois il poussa ses savantes recherches jusque sur les rivages de.l’antiquité. C’est ainsi qu’il composa ses Sermones fideles , collection précieuse de réflexions morales et politiques ; c’est ainsi qu’il esquissa une exposition générale des principes du droit commun, et travailla à réduire en un seul corps la foule confuse des lois anglaises dessein qui ne fut point accompli, et dont l’Angleterre regrette aujourd’hui l’inexécution. Il écrivit aussi une histoire de Henri VII, sur laquelle la critique s’est divisée, lui prodiguant tour à tour la louange et le blâme. Enfin il fit preuve d’une érudition peu commune dans son livre de Sapientia veterum, où il expliqua les fables mythologiques de la Grèce par d’ingénieuses allégories, et dans un traité spécial où il compara les systèmes philosophiques de Parménide et de Démocrite avec celui de l’italien Telesio.

Il serait naturel de croire qu’emporté dans un vol si rapide à travers des régions si vastes l’esprit de Bacon n’avait guère le temps de semer de fleurs son passage ; que l’énergie de ses conceptions ne lui laissait pas la liberté de choisir ses images ou de moduler ses paroles. La création a reçu de son divin Architecte un double caractère de vérité et de beauté ; sur chacune de ces deux faces elle porte un voile, et d’ordinaire la main des hommes n’en peut soulever qu’un. Poète, il ne découvre que la beauté des choses tout est pour lui accord, splendeur, ravissantes visions, ivresse de l’âme. Savant, la vérité se manifeste à lui, mais sous des traits austères les concerts des astres se réduisent en chiffres, les trésors de la terre viennent se pulvériser sous le pilon ou se consumer dans le fourneau. Ce sont deux destinées qui semblent s’exclure, et cependant toutes deux se réunirent sur la tête de Bacon. Dans cette harmonie de la nature, qui est l’objet suprême de la science, il avait trouvé en même temps un ardent foyer de poésie, et il proclama cet axiome sublime « L’admiration est le principe du savoir.» De là l’éclat de son style, la pose majestueuse de ses idées, la multiplicité et la hardiesse de ses figures. A l’entendre raconter les conquêtes de l’intelligence, souvent on croirait ouïr quelque récit épique des temps primitifs ou bien il semblerait que, transporté dans quelque sanctuaire d’Orient, on assiste aux leçons d’un prêtre initiateur. La cause en serait-elle dans l’époque où il écrivait, placé entre Shakspeare et Milton, presque contemporain de cette Italie de Léon X, où la poésie avait imposé son langage à la philosophie elle-même ? ou plutôt ne faudrait-il pas chercher la source de l’éloquence de Bacon dans la lecture assidue de la Bible ? Plus d’une fois sur les lèvres du philosophe il y a un écho de la harpe des prophètes.

Car, et ce n’est pas ici le moindre de ses honneurs, ce génie magnifique était profondément religieux. La nature ne lui apparaissait qu’entre deux êtres dont elle était le lien Dieu d’un côté, qui en était le créateur, et qu’il fallait glorifier dans ses merveilles ; l’homme d’un autre côté, qui en avait reçu la jouissance, et à qui il fallait faire profiter ses trésors. Ces deux idées dominaient toutes les idées de Bacon l’une faisait pour lui la sainteté, l’autre l’utilité de la science. Le commencement de son travail de chaque jour était une prière à l’Esprit-Saint. le résultat devait être un service rendu à la société. Mais pourquoi nous obstiner à faire connaître ce grand homme par une analyse aride de ses œuvres ? Jusqu’ici nous n’avons dessiné que le contour d’une ombre, contemplons le lui-même dans toute la solennité de ses méditations. A la lueur de la lampe qui veille avec lui, il vient de relire son livre de Dignitate et augmentis scientiarum, qu’il s’apprête à rendre public ; il vient d’en tracer la préface : devant lui la Bible est ouverte ; une grave pensée est descendue sur son front ; le voilà qui découvre sa tête vénérable, il s’agenouille, et d’une main que l’inspiration fait trembler, il ajoute à sa préface ces dernières lignes « Au commencement de cet ouvrage, nous offrons à Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu l’Esprit, des prières très-humbles et très-ardentes, afin que, se souvenant des misères du genre humain et du pèlerinage de cette vie, où nos jours sont courts et mauvais, il daigne par nos mains répandre de nouvelles aumônes sur la famille humaine. Et, de plus, nous lui demandons ceci avec instance que les choses terrestres ne nuisent point aux choses divines, et que le nouvel éclat des lumières naturelles ne jette pas de ténèbres dans notre esprit sur les mystères révélés ; mais plutôt que notre intelligence épurée, délivrée des fantômes qui la troublaient, demeure soumise aux oracles divins, et rende à la foi l’hommage que la foi réclame. Vous donc, ô notre Père qui avez fait la lumière visible pour être les prémices— de la création, et qui ensuite, par votre souffle divin, avez allumé dans l’homme une lumière intellectuelle, protégez et dirigez cette créature qui, émanée de votre bonté, doit tendre à votre gloire. Vous, quand vous vous êtes retourné vers les ouvrages de vos mains, vous avez vu qu’ils étaient tous très-bons, et vous vous êtes reposé ; mais l’homme, quand il s’est tourné vers les œuvres de ses mains, il a vu qu’elles étaient vanité et affliction de l’esprit, et il n’a pu trouver de repos. C’est. pourquoi, si nous versons nos sueurs dans l’étude de vos ouvrages, nous espérons que vous nous ferez participants de votre vision céleste et de votre sabbat éternel ! Nous voulons que tous ceux qui liront ceci soient avertis de songer aux véritables fins de la science, qu’ils n’en fassent point un instrument de caprices, une matière à disputes, un sujet de mépriser les autres, un moyen de se procurer du bien, de la puissance ou de la gloire. Puissent-ils l’employer à des fonctions plus nobles, à bien mériter des hommes, à soulager les maux de la vie ; puisse la charité être la règle de la consommation de leurs travaux car l’amour de la puissance a fait tomber les Anges, l’appétit de la science a fait tomber les hommes ; mais la charité ne connaît point d’excès, et jamais ni ange ni homme ne courut par elle « danger de périr. »[17]

C’est là le testament de Bacon. Quelquefois mal compris de son époque, il aimait à se dire le Serviteur de la postérité nous allons voir si la postérité remplit son attente. Pour mieux nous rendre compte des fruits qu’elles portèrent, nous allons essayer de juger ses doctrines. Le temps nous tiendra lieu d’autorité. Les proportions du plus immense édifice peuvent être mesurées par l’œil d’un enfant, pourvu qu’on le place à distance. Et d’abord, quelque grande que pût être la mission que Bacon avait reçue, il s’en attribua une plus grande encore. Il lui semblait que, durant cinquante-cinq siècles, l’intelligence humaine fût demeurée un vaste chaos, que lui, philosophe, était attendu pour créer les sciences, et que sa logique, Verbe nouveau, allait féconder l’abîme et enfanter un monde. Or tel n’avait point été l’aveuglement de l’intelligence dans les siècles antérieurs elle n’avait eu ni tant de malheur ni tant de paresse ; et, dans tous les cas, ce n’était point la logique qui pouvait la remettre soudainement en possession de la vérité. L’homme n’a pas toujours été ce qu’il est un temps fut où il voyait la vérité face face par une intuition immédiate, où il possédait la science dans sa simplicité et dans sa plénitude. Un jour elle se déroba à ses regards ; ses facultés intellectuelles, dont il était si fier, avaient perdu leur primitive, harmonie, leur portée s’était raccourcie tout à coup, elles étaient pleines de trouble et d’illusion. Il fallut que l’homme reconquît péniblement la vérité comme son pain quotidien, qu’il s’avançât vers elle d’un pas chancelant et par des voies détournées, qu’il construisît lentement des sciences et des arts ; il fallut, ignominie ! créer un art de penser, comme si l’homme n’était pas excellemment une créature pensante ! C’est ainsi que la logique est venue, tâchant de rétablir, à force de calculs, l’économie de notre entendement, et nous apprenant à bégayer des choses vraisemblables. Mais, en rendant à notre entendement un peu d’harmonie, elle ne lui a pas rendu sa puissance elle a redressé le roseau pensant ; mais c’est toujours un roseau. L’homme, pour sortir de ses ténèbres, a besoin d’un autre secours pour retourner à la vérité, il faut qu’il l’entrevoie de loin. C’est pourquoi la Providence lui fait encore apparaître de temps à autre quelques éclairs de cette lumière dont il jouissait autrefois. Ces éclairs se nomment Découvertes. Et la plupart des grandes découvertes, de celles qui donnent aux esprits une impulsion durable, se font, non par méthode ni par calcul, mais par une révélation intérieure ou extérieure, par inspiration ou par hasard. Christophe Colomb rêvait une croisade la pensée lui vient de passer aux Indes par l’Atlantique, et chemin faisant il trouve un continent nouveau. Copernic meurt léguant a Galilée la démonstration inachevée de son système dont il ne doute point. Keppler, pendant seize années de sa vie, affirme sur sa conscience les lois de la révolution des planètes, et ne parvient pas à les établir par le calcul. Une pomme tombera sur les genoux de Newton endormi, et, se réveillant, il concevra le système du monde. Viendront ensuite les hommes patients et ingénieux ils combineront avec sagesse ces données du hasard ou de l’inspiration et de cette combinaison se forme la science, et les arts s’en déduisent. Pour combiner, pour déduire, grande est l’utilité de la logique là est toute la valeur du génie de Bacon. Mais les principes générateurs, les vérités fondamentales des sciences modernes, furent révélés à d’autres qu’à. lui, avant lui et sans lui. Révéler, c’est le privilége de Dieu. Ce fut encore de la part de Bacon une grave et dangereuse erreur que d’avoir cru sa méthode applicable à toutes les branches des connaissances humaines. L’univers matériel a été livré aux disputes des savants il n’est perçu que par les sens, et leur témoignage, souvent pris en défaut et justement suspect, a besoin du contrôle supérieur de la raison. Mais en est-il de même du monde moral ? –Si l’humanité a quelque mission sacrée à remplir ici-bas, elle a dû la connaître à toutes tes heures de son existence, elle a dû se connaître elle-même, son origine et sa fin, les lois de la vie et les espérances de la mort ; elle a dû savoir toutes ces choses sans effort et sans incertitude, sous peine de rester inactive et de perdre dans les controverses séculaires : le temps qui lui fut donné pour marcher à ses destinées immortelles. C’est pourquoi, lorsqu’une obscurité profonde environna l’humanité déchue, deux rayons lui restèrent et formèrent la colonne lumineuse qui devait la guider dans la vie. Ces deux rayons venaient de Dieu mais l’un luisait au dedans, c’était la conscience ; l’autre brillait au dehors, c’était la tradition. Toutes les sciences morales ne sont que le reflet de ces deux rayons secourables, le développement de ces deux données premières. Leur point de départ n’est donc pas dans l’observation des faits, mais dans la connaissance des principes : car ne serait-ce pas folie de chercher dans les phénomènes rapides qui se succèdent au milieu du temps et de l’espace les secrets immuables de l’infini et de l’éternité ? Elles commencent par un acte de foi, et repoussent le doute méthodique comme une usurpation et un mensonge. Usurpation car le doute suppose une autorité qui juge et quelle serait donc l’autorité qui serait en droit d’appeler à son tribunal la conscience et la tradition, et de juger en dernier ressort les jugements de Dieu ? Mensonge car telle est la puissance de la conscience et de la tradition, que nul ne saurait pleinement s’y soustraire, et qu’à l’heure même où, par une notion philosophique, l’homme, parlant de Dieu ou des maximes éternelles de la morale, essaye de dire Je doute, une voix intérieure répond Je crois. Ainsi les sciences naturelles et les sciences morales diffèrent par leur base et par l’ordre de leur construction. La méthode des premières est l’analyse, celle des secondes est la synthèse. Bacon n’admit pas cette importante distinction. Il accorda peu de valeur à la conscience pour la recherche de la vérité. Il ne reconnut point la part légitime qui appartient à la société dans la formation des intelligences, et la nécessité de la parole pour féconder la pensée ; philosophe protestant, les liens d’amour de la tradition lui parurent d’intolérables entraves. En même temps qu’il confondait toutes les sciences sous une même règle, il prétendait établir entre elles des divisions absolues ; il les renfermait dans des cadres qu’il avait tracés, et voulait empêcher ces nobles sœurs de se tendre la main. C’est ainsi que, par réaction contre la scolastique, il recommanda la séparation absolue de la théologie et de la philosophie, de la métaphysique et de la physique. Cependant il se trompa. L’ensemble des êtres est pareil à l’échelle miraculeuse que rêva Jacob Dieu est au sommet, la nature est au bas, l’homme y a sa place au-dessous de Dieu et au-dessus de la nature ; et les pensées divines, comme des anges pleins d’amour, présentes partout, entretiennent d’innombrables rapports et une immense harmonie. Les sciences doivent présenter l’image de cet accord universel aussi sont-elles liées ensemble par des besoins et des services mutuels il n’en est aucune qui puisse se poser seule, indépendante. Aussi aiment-elles à se trouver réunies, et, quand un homme de génie veut être admis à la familiarité de l’une d’elles, il faut que les autres ne lui soient point étrangères. Le divin Platon fut appelé le théologien de l’antiquité; saint Thomas d’Aquin peut être nommé le plus grand philosophe du moyen âge. Les pères des sciences physiques et mathématiques, Thalès et Pythagore, apparaissent aussi comme les premiers métaphysiciens grecs. Le cardinal de Cusa, en méditant sur quelques paroles de l’Écriture[18], entrevit la grande loi de la gravitation, qui ne devait être démontrée que deux cents ans plus tard ; et, dans des temps plus modernes, ces sciences que Bacon voulait séparer donnèrent l’exemple d’une assez glorieuse alliance en la personne de Descartes, de Leibnitz et de Pascal.

Rarement l’auteur d’une doctrine en prévoit toutes les conséquences : il signale les idées qui passent à flots pressés devant son esprit, mais il n’a pas le temps d’en suivre le cours ; homme à imagination puissante, aux larges vues, à la parole inspirée, il dédaigne de s’asservir à des formes systématiques, il envisage toute chose sous plusieurs aspects, il se répète souvent, il se contredit quelquefois. Quand il n’est plus, ses disciples se présentent pour recueillir son héritage ; mais ils le recueillent leur manière. Ils choisissent parmi les enseignements du maître ce qu’ils ont le mieux compris ou ce qui leur plaît davantage, ils le réduisent en système, et des prémisses ainsi modifiées ils font sortir des conséquences nouvelles. Tel fut le sort des doctrines de Bacon. L’école sensualiste se forma, elle appliqua aux sciences morales la méthode du Novum Organum , elle regarda la conscience et la tradition comme ces Idola tribus que le genre humain conserve dans un superstitieux respect. Elle fit de la sensation le principe de toute connaissance ; et, comme la sensation ne rend témoignage que des phénomènes du monde visible, elle cessa de croire aux choses invisibles, c’est-à-dire à Dieu et à l’immortalité. Les diverses régions de l’intelligence furent divisées. Au lieu de cet horizon immense dont elles auraient dû jouir, et aux bords duquel on aurait toujours vu poindre les splendeurs de la Divinité, on les enferma isolées dans des murs d’airain. Ce fut comme une grande manufacture où les ouvriers, enfermés dans des ateliers qui ne se communiquent point, accomplissent machinalement les différentes parties d’un même ouvrage sans être initiés à l’ensemble des opérations ici le métal est purifié dans la fournaise, là il a été forgé sous le marteau, ailleurs il a reçu la trempe et le poli le fer brut, qui était entré dans cette manufacture, en sort brillant et façonné ; mais les hommes qu’on y a jetés intelligents et aimants en sortent abrutis. Ainsi la philosophie, en s’accoutumant à étudier l’homme isolé de Dieu et de la société, à repousser comme étrangères les données de la révélation, se mit à nier la révélation même. La physiologie, écartant de ses recherches toute l’action de l’âme sur le corps, s’habitua à méconnaître la présence de l’âme et se fit matérialiste. La physique, en ne considérant dans la nature que les causes secondaires et les forces motrices, apprit à se passer des causes finales les lois lui firent oublier le législateur, et elle devint athée. Hobbes et Locke, en Angleterre, s’étaient portés les premiers héritiers de Bacon ; les philosophes du dix-huitième siècle réclamèrent sa succession pour la France. D’Alembert attacha ce grand nom a la préface, j’allais dire au pilori de l’Encyclopédie ; Voltaire, Naigeon, Condorcet et tous les hommes de la ligue antichrétienne tirèrent de son tombeau le grave et religieux philosophe de Vérulam, le revêtirent de leur livrée, le firent asseoir à leur banquet de sophistes et l’accablèrent de l’infamie de leurs louanges.

Mais ces outrages posthumes ne sauraient atteindre la mémoire de Bacon. S’il se trompa, l’erreur est chose humaine ; si dans la coupe qu’il avait préparée se glissa le poison de l’athéisme, ce fut à son insu, et il ne la vida point jusqu’au fond. Aujourd’hui l’influence funeste exercée par ses doctrines commence à s’épuiser ; la philosophie sensualiste a rendu le dernier soupir ; les connaissances naturelles elles-mêmes semblent céder a une impulsion meilleure : l’heure mauvaise est passée, le bienfait subsiste. Le bienfait de Bacon, c’est d’abord d’avoir arraché les hommes de son temps au sommeil léthargique dans lequel ils restaient ensevelis, d’avoir ébranlé l’orgueilleuse paresse de l’école, porté le dernier coup à l’empire vermoulu d’Aristote, et révélé la véritable destinée de la science. C’est encore d’avoir fuit comprendre que la nature déborde de toutes parts les formules où la raison voudrait l’emprisonner, et qu’on ne la subjugue qu’à condition de la connaître. C’est enfin d’avoir préparé les voies et donné l’exemple d’une exploration consciencieuse et féconde. Dès lors le monde matériel fut ouvert à toutes les recherches, ses ressorts furent mis à nu l’un après l’autre, la science s’avança à pas rapides, et, posant la main sur le merveilleux clavier de la création, en fit jaillir les innombrables combinaisons de l’industrie. L’industrie, à son tour, remplace par des machines ingénieuses le travail de l’homme, et lui donne les agents physiques pour auxiliaires et pour esclaves. Ainsi elle essuie la poussière qui déshonorait son front, et l’affranchit des grossiers labeurs qui tenaient son âme asservie. Elle peut aussi devenir la confidente et la conseillère de la charité, multiplier le soulagement des douleurs, augmenter l’abondance dont l’aumône se fait, donner à l’aumône elle-même le moyen de se cacher sous la forme du salaire. Et puis n’embellit-elle pas notre exil ? ne nous rend-elle pas quelque faible image du bonheur qui environna le berceau de nos premiers pères ? Et sera-ce là un présent funeste si nous n’en abusons point, si nous le rapportons à à celui qui nous l’a envoyé par la main des hommes, et si, dans ce repos inespéré dont nous jouissons quelquefois au milieu des agitations de la vie, nous nous écrions comme le pasteur de Mantoue, mais avec une plus juste reconnaissance :

Deus nobis hœc otia fecit ! Nous nous sommes abandonnés avec trop de complaisance à ces grands spectacles. Il est temps de quitter cet empire de la pensée où tout est grave et solennel, où le temps ne se compte point par années ni par siècles, mais par doctrines et par découvertes, où les nationalités et les individualités s’effacent, tandis que de hautes intelligences, placées de loin en loin, dominent la multitude et servent de jalons superbes à l’œil qui veut mesurer les progrès de l’esprit humain. Descendons sur une scène plus étroite et plus tumultueuse ; assistons au drame des affaires publiques dans un siècle et dans un pays. Nous venons d’entendre l’histoire d’un génie, apprenons celle d’un homme. Élisabeth régnait en Angleterre, elle avait apporté sur le trône un singulier mélange de talents et de vices. A de vastes connaissances laborieusement acquises pendant une jeunesse solitaire, elle joignait une perspicacité et une sagesse politique dignes d’admiration ; elle savait l’art de se faire toujours craindre des grands, et quelquefois aimer du peuple ; il y avait en elle un désir énergique de la gloire et de la prospérité nationales, et peut-être aussi quelque germe de générosité personnelle qui ne tarda pas à se flétrir sous le poids de la couronne. Mais elle avait reçu en héritage l’orgueil farouche de son père, elle avait fait sous le règne de sa sœur un long apprentissage de dissimulation, et son âme recélait toutes les faiblesses d’une femme. Ces dispositions, encouragées par des conseillers pervers, avait grandi et formé par leur l’ assemblage un des plus odieux caractères qui déshonorent l’histoire moderne ; égoïsme au diadème doré, au cœur d’argile, à la main de fer, à qui rien ne coûte pour parvenir à ses fins. Femme jalouse de sa beauté jusqu’aux plus ridicules excès de la coquetterie ; reine vierge qui aimait à traîner sa robe dans toutes les turpitudes d’une cour scandaleuse, et s’entourait de favoris marqués souvent au coin de la réprobation publique ; souveraine d’une nation libre, qui mettait son honneur à prendre les allures altières du despotisme, et qui fit couler à grands flots les larmes et le sang pour assouvir son insatiable méfiance ; alliée perfide qui, durant plus de quarante ans, sema à travers l’Europe les discordes civiles, et fonda la grandeur de son royaume sur les désastres de la chrétienté ; parente oublieuse des droits les plus sacrés, qui prépara avec une habileté infernale les infortunes de Marie Stuart, qu’elle appelait sa bonne sœur, et la traîna de chute en chute et d’outrage en outrage jusqu’à l’échafaud ; chrétienne infidèle, qui, après avoir embrassé le catholicisme sans contrainte, l’abjura sans pudeur, fit peser sur la tête de ses sujets attachés à l’ancienne croyance une persécution sans pitié, et livra au barbare supplice des traîtres une foule de personnages illustres par leur naissance ou par leur vertu, sans autre crime que d’avoir adoré le Dieu de Marie Tudor et de Marie Stuart : telle était Élisabeth. Autour d’elle rampaient les courtisans ; le parlement tremblait, la nation se taisait, et les princes étrangers frémissaient d’une stérile indignation.

Or, deux ans après l’avénement de cette princesse, et le 22 janvier 1561, il y eut une grande joie dans la maison du garde des sceaux, Nicolas Bacon, maison jadis obscure, mais enrichie, par la faveur d’Henri VIII, des dépouilles du vieux clergé. Un fils lui était né, il reçut le nom de François, et de hautes espérances reposèrent sur lui. Élevé dans l’atmosphère de la cour, il en accueillit facilement les inspirations, et de bonne heure il en prit le langage. Un jour que la reine lui demandait quel âge il avait, l’enfant adulateur répondit sans hésiter : « Juste deux ans de moins que le règne heureux de Votre Majesté [19]. Assurément, si quelque astrologue se trouvait présent à cette réponse, il dut juger que celui qui la faisait était né sous la conjonction de Mercure et de Jupiter, et en tirer un brillant horoscope.

En effet, l'instinct des affaires publiques, merveilleux auxiliaire de l’ambition, devança en la personne de François Bacon l’âge et l’expérience. A dix-neuf ans, il avait rempli une mission délicate entre l’ambassadeur anglais à Paris et la reine ; il avait aussi composé un écrit sur l’État de l’Europe, où l’on trouve plusieurs marques d’une maturité précoce. Bientôt la mort de son père le laissa seul, pourvu d’un médiocre héritage, jouissant de quelque estime, mais peu d’humeur à s’en contenter, amoureux de l’éclat et de l’or, dévoré d’une activité qui avait besoin de se développer à l’aise. Il dédaigna la carrière du barreau restreinte et poudreuse, vers laquelle il avait d’abord tourné ses regards, et les porta avec convoitise sur les fonctions politiques. Ce fut probablement à cette époque, et peut-être pour préluder au rôle difficile qu’il ambitionnait, qu’il composa le petit ouvrage publié plus tard sous le titre de Antitheta rerum . Là se trouve rangé sous deux colonnes un arsenal d’arguments philosophiques et oratoires à l’usage des opinions les plus contraires sur les plus graves questions de la politique et de la morale. Là se lisent ces maximes présentées, il est vrai, comme de simples lieux communs, mais dont nous ne tarderons pas à voir la triste application : « La dissimulation est l’abrégé de la sagesse ; c’est comme une haie vive qui protége les desseins des hommes habiles; c’est une sorte de pudeur intellectuelle qui nous fait couvrir la nudité de nos pensées. Celui qui ne dissimule jamais ne trompe pas moins ; car, le plus grand nombre des hommes étant accoutumés au mensonge, rien ne les sur prend et ne les met en défaut comme la vérité. La magnanimité n’est qu’une vertu poétique. La flatterie est excusable. Les grands ont droit à ne recevoir de leçons que celles qui se cachent sous les formes de la louange. — Ce que l’on nomme du nom odieux d’ingratitude n’est autre chose que la juste appréciation des motifs d’un bienfait. La reconnaissance envers quelques-uns nous fait manquer de justice envers les autres, et trahir notre indépendance. On ne doit point récompenser un service, puisqu’on n’en saurait estimer la valeur [20]. »

En même temps, et pour attirer sur lui les regards de sa gracieuse souveraine, il publia l’Éloge de la reine Élisabeth [21], œuvre de rhéteur, où l’adulation s’élève jusqu’au cynisme de l’hyperbole. Il vante les mérites de la reine, et parmi ces mérites il ose compter « cette clémence qui distille sans cesse de ses belles mains, et tombe sur les blessures de ceux qu’avait frappés la justice de la loi ; alors que ces mains avaient signé l’arrêt de mort des vertueux seigneurs de Norfolk et de Northumberland. Il loue sa religion et la douceur de sa conduite envers ses sujets catholiques, lorsque le pieux Campian et huit de ses compagnons

venaient de mourir pour n’avoir pas voulu adhérer à l’Église établie. [22] Il ne rougit pas de parler de la bienveillance de ses rapports avec les peuples voisins, tandis que la France et les Pays-Bas brûlaient du feu de la guerre civile qu’elle avait attisée, et que le sol de l’Écosse était couvert de ruines lamentables qu’elle y avait faites, lorsque Marie Stuart captive n’avait plus que deux ans à vivre. Puis, abordant un autre sujet d’éloges, les attraits et les grâces de cette vierge royale alors âgée de plus d’un demi-siècle, les expressions lui manquent; il invoque Virgile à son aide, il emprunte à ce poëte, le plus chaste et le plus royaliste de tous, un hémistiche pour chacune des perfections de son héroïne : pour sa démarche : Et vera incessu patuit dea; pour sa voix : Nec vox hominum sonat ; pour ses yeux : Et laetos oculis afflavit honores ; pour son teint : Indum sanguineo veluti violaverit ostro si quis ebur.[23] Enfin, ne sachant plus que vanter, il se prend à la fortune de la reine ; il dit ses adversaires confondus, les conspirations contre sa vie découvertes. « Que dirai-je, ajoute-t-il, de la mort opportune de ses ennemis ? Don Juan d’Autriche n’est point trépassé mal à propos. Je ne parlerai pas du décès de plusieurs qui me reviennent à l’esprit ; seulement je maintiens que ceux-là vivent dont la vie est utile, et que ceux-là meurent dont la mort est souhaitable. Je ne voudrais pas que le roi d’Espagne s’en fût allé de ce monde, c’est une moisson de gloire ; mais, s’il devient dangereux, lui, ou quelque autre que lui, je suis persuadé qu’il mourra. » Au milieu de ce panégyrique, François Bacon avait jeté une phrase courte, rapide, mais qui n’était peut-être pas la moins importante selon ses vues : c’était celle où il exaltait l’habileté de la reine dans le choix de ses serviteurs, et l’art merveilleux avec lequel elle savait satisfaire les uns et tenir les autres en appétit.

Ce fut ce dernier régime qu’on adopta pour lui. A l’âgé de vingt-huit ans, il fut nommé conseiller (avocat) extraordinaire de Sa Majesté, place honorable, mais sans revenus. Il obtint encore la survivance d’une charge de greffier de la chambre étoilée, d’un rapport annuel de seize cents livres ; mais ce ne fut que vingt ans après qu’il entra en possession de cette charge en attendant, il avait la coutume de la comparer au voisinage d’un grand jardin dont on n’est pas le maître, et qui agrandit la perspective sans remplir les greniers. Tout cela était donc peu pour ses désirs et peu surtout pour payer ses dettes. Encore trop éloigné de la source des grâces, il lui fallait, pour s’en approcher davantage, chercher le secours d’une main amie et puissante. Nous allons voir comment il usa de celle qui lui fut tendue.

A cette époque, deux partis divisaient la cour d’Élisabeth. L’un comptait dans ses rangs des caractères plus énergiques, des talents plus solides, des services plus laborieux et plus multipliés. Là étaient des hommes d’État, les hommes nécessaires lord Burleigh, grand trésorier, et son fils, Hobert Cecil, l’amiral Walter Rawleigh, le plus illustre marin, et l’attorney général Coke, l’un des plus savants jurisconsultes dont l’Angleterre pût alors s’enorgueillir. C’était dans ce cercle de penseurs sévères que s’élaboraient sourdement les grandes choses de ce règne, et que se préparaient les ressorts qui, de temps à autre, touchés par des doigts invisibles, allaient ébranler les extrémités de l’Europe. Là aussi il y avait des passions jalouses et haineuses ; il se faisait de détestables calculs ; il se méditait des crimes politiques, qui, pour un temps, assuraient les usurpations de l’autorité royale au dedans, la prépondérance de la puissance anglaise au dehors, les rendant toutes deux également redoutables, également odieuses. De l’autre côté se pressaient de brillants courages, des âmes ardentes, tout ce que la réforme avait laissé survivre de caractères chevaleresques, tout ce que la Renaissance avait suscité d’esprits ingénieux et ornés : en même temps un amour effréné de la gloire et du plaisir, la témérité de l’âge, la corruption des mœurs et les autres vices dorés qui hantent les palais. Ce parti avide de pouvoir, mais plus encore de faveur, qui n’avait point su se rendre nécessaire au pays, mais dont la reine n’aurait su se passer, marchait sous les auspices de Robert Devereux, comte d’Essex. Le comte d’Essex, beau-fils du célèbre Leicester, était un noble et généreux jeune homme ; il avait captivé tout à la fois avec un rare bonheur les bonnes grâces de la reine et l’amour du peuple, et parcourant rapidement la route épineuse des hautes dignités de l’État, il était devenu grand maréchal du royaume [24] .

Entre ces deux factions rivales, il fallait que Bacon choisît. II se sentit d’abord entraîné vers la première, soit par des affinités morales, soit par des liens de parenté qui l’unissaient au trésorier Burleigh, et lui faisaient espérer en la personne de celui-ci un protecteur naturel [25] . Après un accueil froid et de longues et inutiles sollicitations, Bacon crut devoir chercher la fortune sous une autre bannière, celle du comte d’Essex. Il lui porta ses lumières et ses conseils, un dévouement qui semblait sans réserve, une plume habile et complaisante ; il reçut en retour un patronage honorable et une amitié fructueuse. Il reçut plus encore : le comte d’Essex, n’ayant pu lui obtenir la charge de solliciteur général, lui fit présent d’un domaine de plus de dix-huit cents livres sterling. Ce jour-là, sans doute, entre le bienfaiteur et celui qui acceptait le bienfait s’échangèrent des paroles d’attachement éternel.

Enfin vint l’heure où, sur les premiers degrés du trône, les deux partis durent se livrer un combat décisif. Des présages sinistres menaçaient le comte d’Essex, une fatalité inéluctable semblait s’appesantir sur lui d’erreurs en erreurs, il se précipita dans l’entreprise téméraire de renverser par la force le ministre Robert Cecil, et de gouverner à sa place. Le complot fut éventé, et le comte, pris les armes à la main, fut livré à la vengeance de ses ennemis par la faiblesse de la reine, qui n’osa point défendre un ami autrefois si cher. Le procès fut instruit. Coke devait porter la parole ; Bacon, comme conseiller extraordinaire de Sa Majesté, fut invité à soutenir l’accusation. Ses fonctions ne lui en faisaient point un devoir ; il avait même devant lui l’exemple de sir Yelverton, qui, sous le règne d’Édouard VI, avait préféré encourir la colère du roi plutôt que d’accomplir sa charge en plaidant contre le comte de Somerset, son protecteur. Cet exemple ne lui apprit qu’une chose, c’est qu’un refus appelait une disgrâce, et il accepta. Alors on vit paraître d’un côté de la barre le comte d’Essex, dépouillé des marques de ses dignités, mais fort de sa loyauté et de sa bravoure, venant expier par une condamnation certaine sa popularité justement acquise, mais dont il était trop épris, et, de l’autre, sir François Bacon, revêtu des insignes de la magistrature, ambitieux novice, subissant le rôle ignominieux qu’on lui avait imposé, et osant à peine regarder en face celui dont plus d’une fois peut-être il avait embrassé les genoux. On le vit, lui, tant de fois dépositaire des confidences de ce noble cœur, y descendre maintenant a par des voies ténébreuses pour y surprendre, s’il se pouvait, quelque intention criminelle. On l’entendit appeler la mort sur celui dont les bontés avaient embelli sa vie ; il conclut à la peine capitale, et ses conclusions furent adjugées. La tête du comte tomba au milieu des murmures de la nation. Pour calmer le mécontentement, Bacon fut encore chargé de publier une justification du procès, et il le fit sous ce titre Déclaration des intrigues et trahisons de Robert, dernier comte d’Essex [26] . L’indignation universelle accueillit cette nouvelle bassesse. La vue de cet homme qui avait si outrageusement forfait à la reconnaissance et à l’amitié devint insupportable à ses concitoyens ; il y eut contre sa vie des tentatives de vengeance terrible il fallut qu’il se tînt renfermé chez lui, seul avec ses remords ; et, les rôles changeant, l’accusateur fut obligé d’écrire sa propre apologie [27]. Mais cette apologie tout en constatant les scrupules qui avaient précédé sa détermination et la modération avec laquelle il s’était efforcé de l’accomplir, ne trahit pas moins les motifs qui l’avaient dictée. On en jugera par un-court passage, où l’embarras du style témoigne parfaitement des inquiétudes de la conscience. « Vous pouvez vous rappeler que la reine connaissait sa force et regardait sa parole comme un ordre souverain. Vous savez qu’à l’exemple des plus excellents princes ses prédécesseurs, elle n’attachait point irrévocablement sa confiance aux charges qu’elle accordait, et séparait quelquefois ses faveurs particulières des offices publics. Ainsi, moi qui occupais dans le monde un poste envié et périlleux, moi qui savais que la reine avait coutume de conduire jusqu’au bout une fortune commencée par elle, et qu’elle était constante dans ses bontés ; moi qui avais récemment reçu des preuves extraordinaires de sa bienveillance, je résolus d’endurer cette épreuve, et de faire ce qui m’était demandé, dans l’attente d’un avenir meilleur. »

Cependant Élisabeth vint à mourir. Jacques I° lui succéda, avec moins de vices peut-être, mais avec plus de faiblesses ; jaloux de son savoir pédantesque, comme elle l’était de sa fabuleuse beauté ; voulant, lui aussi, faire trembler, mais tremblant lui-même ; s’attachant à de frêles créatures, entre les mains desquelles il abandonnait le sceptre, et qui le laissaient tomber dans la boue. Sous lui, le peuple anglais apprit à dédaigner la majesté des rois ; le parlement, ne se sentant plus guidé par une main ferme, prit une attitude ombrageuse ; la cour garda ses habitudes adulatrices, mais l’encens qui s’y brûlait s’adressait moins au monarque qu’aux idoles qu’il avait élevées à ses côtés, et qui disposaient de sa puissance.

François Bacon n’avait point reçu le prix du sang. On dit même qu’à ses importunités, devenues plus pressantes depuis la mort d’Essex, la reine un jour avait répondu « Quelle autorité peut avoir comme magistrat celui qu’on méprise comme homme ? » A l’entrée du nouveau règne, âgé de quarante-deux ans, il demeurait délaissé et les mains vides au dernier échelon de la hiérarchie. Il voulut se préparer des destinées plus prospères par une étude approfondie des secrets de la fortune ; et quelque temps après, il donna le résultat de ses réflexions dans un opuscule intitulé : Faber fortunae suae. Cet écrit offre, sous de modestes dimensions, un traité presque complet d’ambition pratique (Doctrina de ambitu vitae , comme l’appelle l’auteur lui-même). Nous croyons en devoir tracer une succinte analyse. L’histoire n’est que la révélation des âmes. C’est pourquoi toute l’histoire politique de Bacon est dans ce livre. Là sont prises sur le fait les pensées dont la réalisation va devenir pour lui l’œuvre de chaque jour. Tout ce qui dans sa vie aurait pu nous paraître commandé par les circonstances, arraché par la surprise ; tout est là prévu, médité ; rien n’est laissé au hasard, presque rien à la Providence on eût aimé à chercher, à trouver des excuses au génie coupable ; et voilà qu’on est confondu en présence de ses calculs et de sa désolante sagacité.

« Au premier abord, il semble insolite et nouveau d’enseigner aux hommes à devenir des artisans de leur fortune. Toutefois, si la fortune peut être l’instrument de la vertu et l’auxiliaire des bonnes actions, elle n’est point indigne de former l’objet d’une étude sérieuse. Il est d’ailleurs de l’honneur des lettres de faire savoir au vulgaire que la science n’est point pareille à l’oiseau qui s’élève solitairement dans les airs et se charme lui-même de ses propres chants ; mais que plutôt elle ressemble à l’épervier, qui sait quand il lui plaît planer à de grandes hauteurs, et qui sait aussi au moment propice descendre et saisir sa proie.

« Plusieurs règles générales et quelques préceptes particuliers sont comme les premiers délinéaments de cette science de la fortune qui n’est point faite encore. Les règles générales se rapportent à la connaissance d’autrui et à la connaissance de soi-même.

« Il y a six manières d’arriver à la connaissance des hommes : l’étude de leur physionomie, de leurs paroles, de leurs actions, de leur caractère, des fins auxquelles ils tendent, enfin les rapports des tiers.

« 1° La physionomie: il ne faut point trop s’en rapporter au vieil adage : Fronti nulla fides. Ceci est vrai de l’aspect général du visage, qu’un homme habile peut toujours composer à son gré. Mais toujours aussi il y a dans les yeux, sur les lèvres, dans les traits, quelques mouvements légers qui trahissent l’effort ; la nature prisonnière se fait comprendre par des signes qu’on n’est point maître de réprimer. Vainement l’esprit se couvre d’un triple airain, un regard exercé finit toujours par saisir le défaut de la cuirasse et par pénétrer jusqu’au nu. 2° Les paroles il est vrai que le langage est le fard de la pensée ; mais sous ce fard la réalité se fait jour dans les paroles que la surprise arrache, ou qui échappent dans le trouble. Le chef-d’œuvre de l’art, c’est de fatiguer la dissimulation en lui opposant la dissimulation, et de lui arracher son secret par l’impatience, selon ce proverbe espagnol « Dites un mensonge, on vous dira la vérité. » 3° Bien que les actions soient les gages les plus sûrs de la volonté, il serait imprudent de leur accorder une foi entière avant d’en avoir mesuré la grandeur et pesé l’importance. Souvent la fraude se fait précéder d’un fantôme de loyauté, et se prépare c la confiance d’autrui par sa fidélité dans les petites choses, afin de mieux tromper dans les grandes. 4° et 5° La clef qui ouvre infailliblement les plus secrètes entrées des cœurs, c’est l’examen attentif des caractères que donne la nature, et des fins vers lesquelles tendent les désirs des hommes. L’observateur doit se garder d’un excès de finesse, qui lui ferait supposer dans le commun des hommes une habileté qu’ils n’ont pas. Il en est d’autres qu’il faut scruter jusque dans les plus profonds replis de l’âme. On dit que Tigellinus, voyant qu’il ne pouvait égaler les ministres des plaisirs de Néron, descendit dans les arrière-pensées du tyran, et partagea sa puissance en se faisant le ministre de ses craintes. 6° Il faut savoir user avec discernement des observations et des rapports d’autrui. Les ennemis d’une personne vous apprendront ses défauts et ses vices ; ses amis vous diront ses vertus et ses qualités ; vous saurez par ses serviteurs son humeur et ses habitudes ; ceux qui l’approchent de plus près et qui l’entretiennent vous feront part de ses opinions. La rumeur publique mérite peu de foi, et les jugements des supérieurs sont suspects, parce que rarement il leur est donné de voir à découvert dans un esprit de ceux qui leur obéissent et qui les craignent. « Après la connaissance des autres doit venir la connaissance de soi-même. Il est nécessaire de se soumettre à un examen rigoureux, de ne point se traiter avec trop de bienveillance, de se demander compte de ses facultés, de ses forces, de ses ressources, et aussi de ses défauts, de ses incapacités et des obstacles que l’on doit craindre.On se mesurera aux choses et aux hommes de son temps pour reconnaître s’il convient de s’abandonner à son naturel ou de s’imposer quelque contrainte ; pour choisir entre toutes les carrières celle où l’on se sentira le pied le plus leste et le plus sûr, où l’on prévoira le moins de rivaux, où l’on aura autour de soi une plus grande solitude de talents et de vertus.

« Il est beau de se connaître, mais c’est peu si l’on ne médite ensuite l’art de se montrer et de se cacher à propos, de parler ou de se taire, de fléchir et de se relever, de modifier au degré convenable ses penchants ou sa conduite. Ce n’est point l’oeuvre d’une médiocre prudence, que de parvenir à donner aux autres une haute opinion de soi, en faisant valoir avec tact et délicatesse ses talents, ses mérites, et jusqu’aux avantages qu’on a reçus de la fortune. L’ostentation, traitée un peu sévèrement par les moralistes, doit rencontrer plus de tolérance du côté des politiques. Car, ainsi qu’on a coutume de dire « Calomniez audacieusement, il en reste toujours quelque chose ; » on peut dire encore « Vantez-vous avec audace, toujours quelque chose en demeurera dans l’opinion de vos auditeurs. » Il n’est point rare de rencontrer des esprits solides qui sont punis d’une discrétion trop scrupuleuse, et qui, faute de vent, ne font point voile sur la mer de ce monde. On ne doit pas mettre moins d’art et d’importance à cacher ses défauts, ses malheurs, ses injures. Pour dérober ses défauts à la censure publique on peut employer une triple industrie les précautions, les prétextes et les aveux. Les précautions sont innombrables l’usage des prétextes doit être soumis à cette règle qu’un poète a ingénieusement tracée Saepe latet vitium proximitate boni. Si donc nous avons remarqué en nous quelque vice, cachons-le sous le masque et le manteau de la vertu voisine la lenteur s’appellera gravité, la faiblesse se nommera douceur. Il est utile encore, eh embrassant quelque entreprise, de répandre le bruit qu’on a des raisons pour ne pas faire les derniers efforts et n’employer qu’une partie de ses ressources ; ainsi passera-t-on pour n’avoir point voulu, alors qu’on n’aura point pu. L’aveu hardi d’un défaut qui ne peut se cacher est un remède peu délicat, mais d’une efficacité souveraine. Celui qui professe un mépris absolu pour les qualités qui lui manquent ressemble aux marchands habiles qui ont coutume d’exalter la valeur de leurs marchandises et de déprécier celles de leurs concurrents. Le comble de l’habileté, mais aussi le comble de l’impudence, c’est de publier hautement ses vices et de s’en faire gloire ; et, pour mieux en imposer à l’opinion, de feindre la timidité et le scrupule en des points où l’on sait qu’on excelle. Ainsi sont les poëtes qui, défendant avec chaleur un vers justement attaqué, détournent la critique et l’appellent avec une inquiétude feinte sur le passage qu’ils savent le plus beau de leur œuvre. Il n’est point facile de déterminer dans quelles circonstances : il convient de parler et dans quelles de se taire. Bien qu’une taciturnité profonde, des conseils impénétrables, des menées mystérieuses, puissent quelquefois conduire au but et sollicitent toujours l’admiration, cependant nous voyons les politiques les plus heureux dédaigner souvent de dissimuler l’objet auquel tendent leurs efforts. Sylla en est un illustre exemple. — Que l’esprit soit flexible ; employez vos efforts à rendre la volonté souple et obéissante aux occasions et aux circonstances. Les caractères graves et qui ne savent pas changer ont d’ordinaire plus de dignité que de bonheur.

« Les préceptes particuliers sont nombreux : en voici quelques-uns qui serviront d’exemples ; 1° On s’accoutumera à juger du prix de toute chose en raison du rapport qu’elle peut avoir avec les fins qu’on s’est proposées ; les éléments de cette sorte de mathématiques intellectuelles consistent dans la connaissance exacte des puissances qui, à différents degrés, contribuent à la formation et à la multiplication de la fortune. Au premier degré je place l’empire de soi-même ; au second, les richesses au troisième, la bonne renommée les honneurs viennent en dernier lieu. 2° Gardons-nous d’une grandeur d’âme qui nous ferait porter nos désirs au-dessus du point que peuvent commodément atteindre nos forces. Ne ramons point contre le courant des choses. Il est sage, ce conseil d’un ancien : Fatis accede deisque. 3° N’attendons pourtant pas toujours que l’occasion vienne nous saisir, sachons quelquefois la provoquer et marcher à la tête des événements pour les conduire au terme de nos volontés. 4° Il est téméraire de former des entreprises qui consument beaucoup de temps. La tyrannie d’une occupation trop prolongée est souvent fatale. C’est pour cette cause que les hommes adonnés à des professions laborieuses, les jurisconsultes, les orateurs, les théologiens les plus savants, ne savent point fonder leur fortune ni l’agrandir. 5° Imitons la nature, qui ne fait rien en vain. Ce ne sera point un travail difficile si nous combinons nos spéculations et nos affaires de façon que l’une soutienne l’autre, et qu’un échec reçu sur un point puisse se réparer par un avantage que nous remporterons ailleurs. Rien ne convient moins à un politique que de s’ensevelir dans la contemplation et dans le soin d’une seule chose. 6° Ne nous attachons point trop étroitement à un parti, à un poste, à une espérance, quelque solidité que nous pensions y voir. Mais ayons toujours une fenêtre ouverte pour fuir au moment de l’orage, une porte dérobée pour rentrer après. 7° Il est bien de se rappeler ce mot de Bias, pourvu qu’on n’en fasse point un usage perfide : « Aimez vos amis, sans vous ôter le droit de les haïr un jour ; haïssez vos ennemis en vous réservant la possibilité de les aimer. »

On doit se tenir averti que l’auteur n’a prétendu choisir et proposer ici que des règles que la morale avoue et des moyens honnêtes ; pour ceux qui chercheraient la fortune par des voies plus courtes, mais fangeuses, il les renvoie à l’école de Machiavel [28] . Néanmoins nous trouvons dans les récits de Bacon d’autres maximes que nous ne saurions passer sous silence et qui font corps de doctrines avec celles-ci « Quand le vice est utile, dit-il quelque part, le fuir, c’est pécher. [29] » Ailleurs, à celui qui craint d’avoir offensé le prince, il conseille de rejeter la faute sur les autres. [30] Enfin, dans un autre passage, il se propose pour modèle le philosophe Aristippe, qui, s’étant jeté aux pieds de Denys le tyran, répondit aux reproches d’un spectateur indigné « Est-ce ma faute si Denys a les oreilles aux pieds ? » [31]

Bacon ne tarda pas à mettre en pratique des principes et des exemples si profondément médités. Cette fortune si longtemps rêvée et si savamment poursuivie, il allait bientôt l’atteindre. Il avait su obtenir dans le parlement, par son éloquence et par son opposition modérée, autant de crédit qu’il lui en fallait pour attirer sur lui l’attention du gouvernement sans exciter sa colère. Tandis qu’avec des insinuations malveillantes il écartait ses rivaux, son humilité lui gagnait la faveur des grands. Il parvint à trouver accès auprès du roi lui-même ; il jugea probablement que ce prince avait les oreilles placées au même endroit que Denys, et il en prit le chemin. Ainsi, d’une part, il nattait la, vanité de Jacques en lui dédiant ses ouvrages, en lui prodiguant dans ses pompeuses préfaces les louanges les plus démesurées, en le comparant tour a tour à Hermès Trismégiste et à Salomon ; en même temps il nattait sa paresse, par l’habileté avec laquelle il abordait les affaires les plus ardues, en dissimulait les difficultés, et faisait taire au besoin devant la volonté royale toutes les objections de la raison. C’était là ce qui convenait merveilleusement à l’indolence de Jacques, et ce qu’il appelait traiter les affaires suavibus modis. [32] Aussi récompensa-t-il Bacon, en lui conférant successivement les honneurs de la chevalerie, les charges de conseiller savant, de solliciteur géneral, de juge de la maison du roi, d’attorney général, de membre du conseil privé. Nous ne dirons point les bassesses qui accompagnèrent le cours de cette élévation rapide. Il n’est pas inutile d’extraire ici un passage d’un Mémoire de [33] Enfin, après avoir longtemps mendié la succession du vieux garde des sceaux Egerton, qui ne mourait pas assez vite au gré de sa cupidité, il l’obtint ; et, en 1619, il changea le titre de garde des sceaux contre ceux de lord chancelier d’Angleterre, baron de Vérulam, vicomte de Saint-Alban, et s’assit, courtisan impur, sur le siège de Thomas Morus.

Il était arrivé à l’apogée de ses espérances la Providence le plaçait au poste d’honneur, et sur les frontières pour ainsi dire de la prérogative royale et des libertés publiques ; il se voyait environné de la double majesté du monarque et de la nation ; cependant il ne comprit ni la grandeur ni le devoir de sa nouvelle dignité, il ne parut se soucier que de deux choses, assurer sa position et remplir ses coffres. Robert Carr, comte de Somerset, le premier favori de Jacques, avait fait place à George Villiers, qui devint bientôt marquis et duc de Buckingham, et maire du palais sous ce roi fainéant ; Bacon se tourna du côté de l’astre nouveau qui se levait sur l’horizon, travailla à la perte de Somerset, pour s’attacher par d’indissolubles liens à la fortune de Buckingham. Il se fit une gloire d’imprimer son nom avec le sceau du roi sur les diplômes qui donnèrent des titres magnifiques et des pouvoirs exorbitants à ce présomptueux parvenu. Il l’aida à enrichir ses parents et ses créatures par des concessions de monopoles qui écrasaient le commerce. Il alla même jusqu’à s’occuper des domaines du favori et se faire son intendant. En même temps, le luxe dont il aimait à s’environner engloutissait des sommes énormes. Il avait si longtemps baissé les yeux devant ses supérieurs, qu’il se plaisait maintenant à éblouir de son opulence les regards de ses inférieurs et de ses égaux. Jamais il n’y avait eu d’ordre dans l’administration de ses affaires privées ; deux fois dans sa jeunesse ses créanciers l’avaient conduit en prison maintenant ses domestiques infidèles se prévalaient de sa faiblesse, dilapidaient ses biens, abusaient même du sceau du roi en son absence. Devenu le premier magistrat de son pays, il ne rougit pas de tendre la main pour accepter les présents de ceux qui attendaient de lui des sentences. On dit pourtant que dans ses jugements l’équité ne fut jamais trahie ; mais s’il ne vendit point la justice, il souffrit qu’elle lui fût payée. La mesure était remplie. En vain il se cramponnait au sac de laine [34] où l’ambition l’avait fait parvenir en rampant. Un coup de foudre l’en fit descendre. Au commencement de la session de 1621, la Chambre des communes, organe des sentiments de la nation, attaqua les monopoles ; et, ne pouvant atteindre le marquis de Buckingham, qui en était le premier auteur, tourna sa vengeance contre Bacon, qui les avait sanctionnés. Le 21 mars, elles présentèrent à la Chambre des lords un acte d’accusation qui chargeait le lord chancelier de s’être laissé corrompre par des présents dans l’administration de la justice. Le lord chancelier, abandonné du patron pour lequel il avait encouru la honte, délaissé du roi, accablé par ses propres souvenirs et par l’opinion générale, qui n’avait point oublié ses turpitudes passées, le lord chancelier fut malade, demanda du temps pour se défendre, et ne se défendit pas. La commission chargée d’instruire son procès établit qu’en vingt-sept différentes occasions il avait reçu plus de six mille livres sterling, des meubles, des diamants, des prêts gratuits, et jusqu’à une douzaine de boutons car toute proie était bonne à cette insatiable cupidité. Le lord chancelier répondit a ces incriminations par un aveu général de ses fautes et par une humble supplique où il conjurait la Chambre de ne lui infliger d’autre peine que celle de la destitution. La Chambre ne pouvait se contenter ni d’un tel aveu, ni d’un tel châtiment : elle exigea de Bacon une confession détaillée de tous les griefs portés contre lui il la fit, et en conjurant Leurs Seigneuries « d’être miséricordieuses pour un roseau brisé. » Mais Leurs Seigneuries étaient hautaines en écrasant le roseau, elles pensaient humilier le favori dont il avait été l’instrument elles : le foulèrent aux pieds sans compassion. Le 5 mai, les procédures étant achevées, les lords envoyèrent leur messager aux Communes pour leur faire savoir qu’ils étaient prêts à rendre jugement contre le lord chancelier, si elles venaient le requérir, leur orateur portant la parole pour elles. Les Communes se rendirent à cette invitation, l’orateur se présenta à la barre, et, après trois profonds saluts, il dit « Les chevaliers, citoyens bourgeois des Communes ont adressé leurs plaintes à Vos Seigneuries au sujet des actes exorbitants de corruption et de subornation commis par le lord chancelier. Nous apprenons que Vos Seigneuries sont prêtes à rendre leur jugement : c’est pourquoi, moi, leur orateur, je viens en leur nom demander humblement qu’il vous plaise de prononcer la sentence contre le lord chancelier, ainsi que la nature de ses fautes l’exige. » Et le lord grand juge, prenant la parole, répondit : « Monsieur l’orateur, sur la plainte des Communes contre le vicomte de Saint-Alban, chancelier du royaume, la haute cour l’a trouvé coupable, selon son propre aveu, des crimes et des actes de corruption dénoncés par les Communes, et de plusieurs autres crimes de même nature. En conséquence, la cour, l’ayant averti de se défendre et ayant reçu ses excuses, a cru devoir, nonobstant, procéder au jugement ; et, par ces motifs, la cour prononce : 1° Que le lord vicomte de Saint-Alban, chancelier d’Angleterre, est condamné à une amende de quarante mille livres ; 2° qu’il sera emprisonné à la Tour durant le bon plaisir du roi ; 3° qu’il sera toujours incapable de remplir aucun office, place ou emploi dans le gouvernement et dans les finances publiques ; 4° qu’il ne siégera jamais au parlement, et ne pourra demeurer dans le rayon de la cour. Voilà le jugement et la résolution de la haute cour des lords[35]. » Il est des caractères que l’adversité retrempe le malheur qui venait de frapper Bacon acheva de briser les ressorts de son âme. Après s’être tenu trente ans courbé sur les degrés du trône, vieillard débile, il ne put relever la tête. Durant les cinq années qui s’écoulèrent du jour de sa disgrâce à celui de sa mort, il ne cessa d’importuner le monarque aux gages duquel il avait été. Il en obtint successivement sa liberté, l’exemption de son amende, l’abrogation de la clause qui le bannissait de la cour, et enfin les lettres de grâce qui le relevaient de toute incapacité. Mais ses vœux n’étaient pas accomplis. Comme l’Orateur romain, sous les délicieux ombrages de Tusculum, regrettait les jours orageux de Catilina, les triomphes du Forum et les acclamations bruyantes de ses clients ; ainsi Bacon languissait dans sa docte retraite, se rappelant avec envie le temps de son esclavage doré, et cherchant a reprendre ce joug pesant qui avait laissé sur son front de si déplorables cicatrices. On souffre à le voir implorer tour à tour Buckingham, qui l’avait payé de tant d’ingratitude ; le prince de Galles, qui ne l’aimait pas, et qu’il appelle son rédempteur ; Jacques lui-même, qu’il nomme son créateur et presque son Dieu. Il est déchirant de lire ces lettres où le génie de l’homme et la parole divine sont profanés en même temps, et employés à des sollicitations d’autant plus dégradantes qu’elles n’étaient pas dictées par une impérieuse nécessité. « Sire, voici un an et demi que dure ma misère. Mon imprévoyance ne m’a laissé que peu de biens, guère plus que je n’en avais trouvé dans la succession de mon père. Mes dignités me restent, comme des marques de votre faveur passée, mais aussi comme autant de fardeaux pour ma fortune présente. Les pauvres débris que j’avais conservés de mon ancienne opulence, soit en vaisselle, soit en joyaux, je les ai distribués à de pauvres gens auxquels je devais, gardant à peine ce qui convenait pour ma subsistance. En sorte que, pour conclure, il faut que je dévoile ma misère aux yeux de Votre Majesté, et que je m’écrie : Si tu deseris nos, perimus ! -Vous ressemblez au Créateur, qui produit et ne détruit pas. Aussi, moi qui ai longtemps eu le bonheur d’approcher de Votre Majesté, ai-je assez de foi aux miracles pour être assuré que vous ne souffrirez pas que votre créature soit entièrement défigurée, et qu’une tache efface pour jamais de votre livre un nom que votre main sacrée s’est plu si souvent à agrandir. Ayez assez pitié de moi, mon seigneur et maître, pour ne pas permettre qu’après avoir porté les sceaux je sois réduit à porter la besace. S’il arrivait que Votre Majesté me crût encore propre à quelque chose, et voulût bien me conférer quelques , fonctions publiques, je voudrais me conduire de façon que rien ne pourrait me décourager. Je me tiendrais heureux de me retrouver à votre service, ne fût-ce qu’en qualité de pionnier ou de garçon de charrue. [36] » Et, en finissant ces lettres, il se comparait aux mendiants qui se tiennent sur la porte des églises, demandant l’obole des passants et promettant de la payer avec des prières. Le passant couronné fit comme tant d’autres, il laissa tomber l’obole dans la main du mendiant, mais il en détourna les yeux avec mépris, et ne le convia point a le suivre dans son palais. Bacon mourut dans la solitude, en 1626, à l’âge de soixante-six ans.


III


Et maintenant ne sont-ce point deux visions différentes qui viennent de passer devant nos yeux ? D’où vient que cet homme de génie et cet homme d’État portèrent tous deux le même nom de François Bacon ? Jamais il n’y eut tant de dissemblance entre deux frères N’y a-t-il point là quelque erreur de la postérité, quelque confusion de deux individualités distinctes ou bien ne serait-ce pas le renouvellement de ce vieux récit mythique qui fait asseoir Hercule aux pieds d’Omphale ? Non. La proximité des temps ne permet pas le doute, le symbolisme n’est ici de nul secours ces deux hommes ne sont qu’un homme, ces deux histoires ne sont que l’histoire d’une seule vie. Oui, celui que nous avons vu, au premier réveil de sa raison, secouer si fièrement la servitude de l’école ; celui qui, par la seule puissance de sa pensée, renversa une autorité usurpatrice, vieille de deux mille ans ; celui de qui la science recevait des lois et devant qui la nature se plaisait à dévoiler ses mystères ; celui qui s’était fait un si vaste empire et s’y mouvait avec tant d’aisance et de majesté, qui se révélait par de si admirables ouvrages, bravait si généreusement la colère et la jalousie de la multitude des esprits subalternes, et s’agenouillait si magnifiquement devant Dieu ; celui enfin qui nous apparaît, exerçant une si heureuse influence sur le développement des connaissances humaines et sur la prospérité des nations, couronné de tant de rayons de gloire ; c’est le même que nous avons trouvé faisant dès sa jeunesse l’apprentissage de la servitude des cours, et qui durant quarante ans se traîna dans les fangeux sentiers du pouvoir, tressaillant d’espérance ou de crainte à la parole d’une reine capricieuse ou d’un monarque imbécile, et ne s’arrêtant jamais ni devant le crime ni devant l’ignominie ; c’est le même qui traçait pour son usage de si odieuses maximes, qui mendiait des bienfaits et trahissait son bienfaiteur; c’est le même encore qui exerça une si funeste influence sur les destinées de son pays, qui reçut un affront retentissant et mérite, qui ne sut point couronner ses cheveux blancs de l’honneur d’une infortune noblement portée, et laissa planer sur son tombeau de sinistres souvenirs. C’est le même ; et, si nous avons au cœur quelques sentiments de pitié ; si nous ne voyons pas sans tristesse la cognée au tronc d’un vieux chêne, le serpent dans le nid des oiseaux, un volcan sous de riantes contrées, une blessure dans un corps plein de vie si nous voyons avec douleur l’erreur et la folie, la souffrance et la mort, et cette infirmité qui est dans toutes les choses terrestres même les plus grandes et les plus belles, nous pleurerons ici : car il y a plus qu’erreur et folie, il y a plus que la souffrance et la mort ; il y a avilissement d’une grande âme, il y a une sublime créature à qui Dieu avait donné une mission glorieuse, et qui s’est dégradée. Vous étiez envoyé, Bacon, ainsi que le corbeau de l’arche, à de vastes découvertes et, comme lui, vous jetant sur une honteuse pâture, vous avez oublié d’où vous étiez venu, et vos égarements ont alarmé les hommes qui vous attendaient au rendez-vous sacré du devoir. Votre exemple a pu faire maudire la science et douter de la vertu. Vous êtes grand, mais ous avez été mauvais. Et, malgré les honneurs de votre nom, nul homme de bien, vous apercevant à travers les âges, ne s’écriera avec une sainte jalousie « Je voudrais être lui ! »

Pour nous, que le passé doit instruire, quelles leçons tirerons-nous de ces récits ? Qui nous dira comment l’intelligence et la volonté peuvent former centre elles une si bizarre alliance, que l’une aperçoive le bien, et que l’autre choisisse le mal ? Comment se peut faire ce prodige, que la lumière inonde l’entendement, et que l’âme reste glacée ? Qui donc a brisé l’accord qui devrait unir ces deux puissances de l’homme dans une juste proportion ? Qui peut le rétablir ? car Bacon n’est point seul, et j’entends des milliers de voix lamentables qui s’écrient avec lui :

.   .   .   Video meliora proboque ;
Deteriora sequor.   .   .   .


Et cependant ce n’est point ici une loi fatale à laquelle tous les hommes soient sujets ; il en est plus d’un qui traversèrent la vie tête levée ; il en est plus d’un chez qui toutes les puissances de l’âme s’associèrent dans une harmonie parfaite pour faire des actions mémorables et montrer à l’humanité qu’elle ne doit point désespérer de soi.

C’est un de ceux-là que nous allons étudier maintenant, et dans cette étude nous trouverons les éléments nécessaires pour résoudre le problème que nous venons de poser.


S. THOMAS DE CANTORBÉRY




La philosophie est une grande et magnifique conception, mais c’est une conception humaine. Éclose aux faibles lueurs de quelque lampe solitaire, accueillie dans de savantes écoles, peu connue de la multitude, elle est adoptée de temps à autre par de rares génies qui s’en font les docteurs et les interprètes, et qui obtiennent ainsi le nom de sages. Mais la philosophie est une idée et non une puissance ; elle demeure dans les régions de l’intelligence ; elle n’agit guère sur le domaine de la volonté ; c’est presque toujours une clarté sans chaleur. Nous en avons vu quelque preuve dans la vie de Bacon. — La religion est une conception divine c’est plus encore, c’est une puissance ; car ce que Dieu conçoit, il le veut. Depuis le commencement elle est dans le monde : elle y est visible, agissante, accessible à tous ; mais toujours il se trouve un certain nombre d’hommes choisis qui se font d’une manière plus spéciale ses disciples et ses instruments ; elle ne s’enferme pas dans leur esprit, elle le déborde, s’empare de leur volonté, envahit toute leur âme et se reproduit dans toute leur vie. Les saints sont donc sur la terre les représentants de cette chose divine ; ils la représentent chacun sous un aspect différent, chacun avec un caractère qui lui est propre, selon le siècle où ils sont nés, selon la mission qu’ils ont reçue. Saint Thomas de Cantorbéry est une de ces glorieuses figures qui nous apparaissent au moyen âge, soutenant sur leur tête l’édifice religieux. Avant donc de retracer son histoire, il importe d’exposer les principes dont la défense reposa sur lui, il importe de voir si la pensée qui le conduisit au martyre était une pensée individuelle, conçue en un jour d’orgueil, ou si c’était celle de onze siècles chrétiens qui l’avaient précédé.

I

Sur toute la face du globe il existe des sociétés où les hommes mettent en commun leurs travaux et leurs lumières pour passer le moins malheureusement possible les heures de leur pèlerinage, et pour accomplir leurs destinées terrestres. Ces sociétés sont diverses comme les besoins qui leur donnent naissance, resserrées dans d’étroites limites, vivantes quelques siècles, puis éteintes pour toujours. L’Église est une société formée pour l’accomplissement des destinées immortelles du genre humain. Présente dans tous les lieux et dans tous les âges, elle rassemble toutes les âmes qui veulent marcher sous ses auspices, elle les accompagne dans leur course et jusqu’au delà du tombeau. Elle réunit dans une alliance mystérieuse les générations qui sont encore dans les combats de la vie actuelle, et celles qui traversent les expiations de la vie future ou qui se reposent dans ses triomphes. Ainsi elle est indépendante de ces sociétés passagères qu’elle voit naître et mourir, elle n’est point soumise aux conditions de l’espace et du temps, elle se meut dans l’infini. Elle a reçu de Dieu l’infaillibilité pour dire le vrai, elle a droit de réclamer des hommes la liberté pour faire le bien. Mais, si elle doit être libre dans son action extérieure, à plus juste titre le sera-t-elle dans son organisation intime. Or l’organisation de l’Église s’appuie sur trois bases une hiérarchie dont les membres se renouvellent et se succèdent en vertu d’une transmission légitime ; une juridiction exercée aux différents degrés de la hiérarchie sur ceux qui lui sont soumis un pouvoir répressif et pénal dont l’effet le plus rigoureux est d’exclure temporairement de la société religieuse ceux qui n’acceptent point ses lois ou ses enseignements. Liberté d’élection, liberté de juridiction, liberté d’ excommunication, telles sont les trois libertés fondamentales de l’Église qui furent en elle dès ses premiers temps, dont elle peut modifier l’exercice par condescendance pour les besoins d’une époque, mais auxquelles nulle puissance humaine n’a le droit de toucher [37].

Ces libertés, déposées en germe dans le cénacle où s’assemblaient les onze pécheurs de Galilée, portées avec la parole divine aux extrémités de la terre, prirent racine partout où fleurit une communauté chrétienne [38]. Durant la saison orageuse des persécutions, elles grandirent. L’Église combattait contre le pouvoir temporel pour sa foi, non point encore pour l’intégrité de sa constitution. Le glaive des Césars ensanglantait le seuil du sanctuaire, mais ne pénétrait point au dedans. Plus tard les Césars demandèrent le baptême, ils entrèrent dans le sanctuaire, mais l’épée dans le fourreau; ils ne disputaient point l’encensoir aux mains du prêtre, et, quand celui-ci les arrêtait sur la porte au nom de la pénitence, ils restaient dehors. Ceux d’entre le peuple qu’appelait une vocation libre allaient recevoir des évêques l’onction sacerdotale, et l’élection des évêques se faisait à son tour par le suffrage du clergé et l’assentiment du peuple. Des tribunaux ecclésiastiques s’élevaient loin du tumulte du Forum. Les prêtres y devaient terminer leurs contestations sous des formes protectrices de la majesté de leur caractère, et les laïques eux-mêmes venaient y chercher une justice pacifique et miséricordieuse. Si quelque iniquité retentissante effrayait la chrétienté, l’excommunication tonnait du haut des chaires, et les fronts les plus fiers s’inclinaient devant elle. L’Église croissait en force et, en liberté sous la tutelle du pontificat romain. Ainsi elle traversa une période de sept cents ans depuis Constantin jusqu’à Charlemagne, et depuis Charlemagne jusqu’aux derniers princes de sa famille, c’est-à-dire jusqu’au dixième siècle. [39] L’Europe présentait à cette époque un spectacle solennel. -Partout des peuples enfants s’agitant dans leur berceau : non pas même des peuples, mais des débris de races barbares, des tribus venues de loin, refoulées les unes sur les autres, différentes de noms, de langues et de mœurs, pleines d’une ignorance sauvage et de passions haineuses, chaos d’où devait sortir le monde moderne. Au-dessus d’eux l’Église, étendant ses ailes sur ces éléments orageux, les rassemblant sous une même loi d’harmonie, et versant sur eux des rayons de lumière. Parmi les peuples, des seigneurs, des princes, des rois bons et mauvais, chacun tendant à se faire le centre d’un de ces tourbillons vivants, à rattacher autour de soi le plus grand nombre possible d’atomes humains, afin de les entramer dans l’orbite incertaine de son caprice et de son bon plaisir. Au sommet de l’Église, au contraire, l’unité personnifiée dans le Pontife romain, s’efforçant de maintenir l’ordre universel, retenant d’une main virile chaque prince et chaque peuple dans le cercle sacré, de peur que la force des grands n’opprimât le droit des petits, de peur que l’esprit national, grandissant outre mesure, n’étouffât l’esprit catholique d’amour. Alors commença la querelle entre l’Église et la féodalité, entre le sacerdoce et l’empire. La cause de l’Église était celle des pauvres et des faibles, sa liberté était leur liberté. Tous ceux qui pouvaient échapper au servage des barons venaient se réfugier autour des abbayes ou sur les terres épiscopales et y trouvaient un service facile, une protection assurée, et souvent du pain aux jours mauvais plus d’une fois, de ces chaumières réunies sous un patronage religieux se formèrent de grandes villes. Si quelque âme généreuse ne se sentait pas faite pour sécher sur la glèbe seigneuriale, elle conquérait son indépendance en franchissant l’enceinte d’un monastère. En même temps les cours ecclésiastiques étaient les seules où siégeassent la science et la charité : elles appliquaient un système pénitentiaire d’où la peine de mort et la mutilation étaient bannies, et qui réalisait tout ce qu’on a rêvé de nos jours. Non seulement leur juridiction s’étendait sur le clergé et quelquefois sur les nombreux vassaux du clergé, mais la confiance publique leur ramenait par des voies indirectes beaucoup d’affaires qui au premier abord semblaient leur devoir rester étrangères. L’Église se prêtait avec complaisance à ces efforts du pauvre peuple pour se soustraire à la rigueur et à la corruption des tribunaux séculiers. La féodalité se vengea de ces empiétements. Son principe était la subordination de ceux qui possédaient la terre au seigneur dont ils l’avaient reçue : la tenure des propriétés du clergé fut assimilée à celle des fiefs ordinaires les rois et les grands barons prétendirent intervenir dans l’élection des évêques et des abbés, et leur conférer l’investiture; on exigea d’eux l’hommage et le service militaire ; leur juridiction fut subordonnée à celle du suzerain, et le pouvoir pénal dont ils étaient armés fut paralysé sous prétexte que le vassal ne pouvait tirer contre son seigneur le glaive même spirituel. Il y eut plus : l’empereur d’Allemagne, chef de la féodalité, avait le nom de roi des Romains, et, Othon I° s’étant fait céder par quelques nobles familles de Rome le droit qu’elles s’étaient arrogé de placer leurs créatures sur le saint-siége, l’empereur durant trois siècles créa tour à tour des papes et des antipapes, et se joua des déchirements de la chrétienté. De temps à autre pourtant se levèrent des pontifes héroïques, un Grégoire VII se rencontra. La puissance temporelle, pour s’ affermir dans l’esprit des nations, avait en besoin d’une double sanction religieuse : le serment et le sacre. La puissance spirituelle trouva là des armes légitimes pour sa défense ; et, sans vouloir discuter si la constitution générale de la société chrétienne accordait alors au souverain pontificat le droit de déposer les rois, question difficile, du moins ne put-il pas défaire ce qu’il avait fait, effacer le caractère sacré du front des princes coupables, et délier les nations de leurs serments ? Jamais peut-être ces violentes secousses, qui ébranlaient à la fois le monde politique et le monde moral, ne s’annoncèrent d’une manière plus alarmante qu’à l’avènement du pape Alexandre III, en l’an 1159. A l’Orient le schisme était assis sur le trône patriarcal de Constantinople. La jeune royauté chrétienne de Jérusalem, déjà défaillante, appelait à son secours de nouvelles croisades. À Rome même, trois cardinaux rebelles au suffrage de la majorité avaient proclamé l’antipape Octavien. L’empereur Frédéric I° confirma ce choix illégal, et réunit dans une commune défection ses grands feudataires les rois de Danemark, de Bohême et de Hongrie, puis il s’avança contre Rome avec le fer et le feu, comme Alaric, comme Attila, ravagea la Lombardie sur son passage, rasa Milan et, fit promener la charrue sur ses ruines. Alexandre III fut contraint d’abandonner la ville papale, et, portant dans ses mains débiles la fortune de l’Église, vint réclamer l’hospitalité de la France. Les deux souverains de France et d’Angleterre, Louis VII et Henri II, allèrent à sa rencontre à Courcy-surLoire, marchèrent à ses côtés, tenant la bride de son cheval, et consolèrent l’exil du vieillard apostolique par ce témoignage éclatant de leur fidélité. Et toutefois, si le vieillard avait pu jeter dans l’avenir un regard divinateur, il aurait vu bien des épines préparées à son front, bien des tristesses à son cœur par l’un de ces deux hommes couronnés qui maintenant conduisaient sa monture. En effet, depuis qu’un duc normand, fortuné pirate, avait conquis l’Angleterre, cette malheureuse contrée avait été vouée à la servitude. Les vainqueurs voulaient que tout tremblât sous leur gantelet d’airain, et ils l’appesantirent sur l’Église, dernière consolatrice des vaincus. Guillaume le Conquérant avait obtenu, à force d’importunités, la déposition canonique des prélats anglo-saxons. Il voulut plus encore, il prétendit exercer un contrôle suprême sur les résolutions des synodes, sur les excommunications lancées par les évêques, sur la procédure des cours spirituelles et sur la correspondance même du clergé de son royaume avec le souverain Pontife. Guillaume le Roux et Henri I° étendirent ces prétentions, s’emparèrent des revenus des bénéfices vacants, prolongèrent le veuvage des églises pour l’exploiter au profit du trésor, et s’attribuèrent les droits de nomination et d’investiture[40]. Mais toute leur violence venait se briser contre la chaire des archevêques primats de Cantorbéry. Les grands hommes qui l’occupèrent tour a tour, entre autres Lanfranc et saint Anselme, osèrent résister en face à ces monarques normands, à ces orgueilleux descendants des rois de la mer devant lesquels tout genou fléchissait. Instruit et encouragé par cet exemple, le clergé anglais avait profité des troubles du règne d’Étienne pour raffermir son indépendance ; et Henri II, en prenant le sceptre sur l’autel de Westminster, avait dû prêter serment de respecter les immunités de l’Église. Or le caractère du prince était une faible garantie de la valeur de ses promesses. C’était un esprit élevé, riche de connaissances, éloquent dans ses discours prompt, courageux, infatigable dans l’action. Mais sa volonté était altière, impatiente, ses colères subites et impitoyables comme la foudre, ses ressentiments éternels. Sous les dehors d’une nature ardente il cachait une habileté froide et calculatrice qui savait trouver le chemin des consciences d’autrui et échapper à tout ce qui aurait pu engager la sienne. Religion, justice, honneur , toutes ces chaînes d’or dont les âmes généreuses aiment à se lier, glissaient sur son âme sans pouvoir l’étreindre : la crainte seule avait sur lui quelque empire ; mais difficilement la laissait-il pénétrer jusqu’à soi. Il se souciait donc peu de Dieu et se jouait volontiers des hommes, et sa maxime était celle-ci «Qu’il vaut mieux se repentir « de ses paroles que de ses œuvres .[41] » Ainsi la menace qui se faisait entendre sur tous les points de l’Europe contre les libertés de l’Église allait aussi gronder en Angleterre. Tout était dans l’attente, et l’on se demandait avec inquiétude qui oserait accepter, qui pourrait soutenir ce formidable combat.

II

En ce temps-là ( 1161 ) le siège primordial de Cantorbéry fut vacant, et au bout de treize mois Henri Il désigna pour y monter Thomas Becket, chancelier du royaume. A cette nouvelle, les esprits furent divisés. Il y eut une rumeur de sentiments et d’opinions contraires, et chacun chercha dans les antécédents du chancelier le présage heureux on malheureux de sa conduite future. Car le peuple possède une admirable mémoire pour se rappeler le passé des hommes qu’il voit grandir et qu’il aime ou qu’il craint il pénètre avec une surprenante facilité les obscurités de leur première vie, et l’heure où ils s’élèvent au-dessus de lui est celle où il se plaît à faire acte de puissance en exerçant sur eux ses jugements. Les vieux Anglais se réjouissaient de ce qu’un des leurs était porté à cet honneur suprême de l’.Église d’Angleterre, auquel, depuis un siècle, des étrangers seuls avaient été promus. On aimait à raconter la naissance de Thomas Becket, et le concours de faits merveilleux qui s’étaient réunis pour faire couler dans ses veines le pur sang des Saxons avec le sang indomptable des Arabes. On disait comment un citoyen de Londres, nommé Gilbert Becket, ayant combattu en Syrie, sous l’étendard de la croix, était tombé dans les fers d’un émir infidèle comment sa vertu prisonnière avait touché la fille de l’émir ; comment, après la délivrance du croisé, la vierge sarrasine avait voulu le suivre, et s’était échappée du château paternel pour aller chercher au delà des mers le baptême et un époux chrétien. La Providance l’avait conduite jusqu’au milieu de Londres, jusqu’à la porte de celui qu’elle aimait celui-ci l’avait présentée aux prêtres, et l’avait reçue de leurs mains devenue chrétienne et son épouse. On disait les songes prophétiques de cette femme étonnante, lorsqu’elle portait dans son sein ou berçait sur ses genoux Thomas, le fils unique de ses entrailles. On savait qu’à l’ombre du cloitre de Merton cet enfant avait crû en âge, en science et en vertu, que sa jeunesse s’était passée dans de longues et fortes études aux universités d’Oxford, de Paris et de Bologne, que Théohalde, le dernier archevêque de Cantorbéry, l’avait nommé son archidiacre, lui avait confié d’importantes missions, et avait souvent reçu de lui d’utiles conseils. A la recommandation de ce prélat, Henri II l’avait choisi pour en faire le dépositaire de ses faveurs, le chancelier de son royaume et le gouverneur de son fils. Au milieu de ces hautes fonctions, Thomas avait rencontré bien des ennemis parmi les hommes, et bien des dangers dans les choses. Il lui fallait lutter tous les jours contre l’avarice du monarque et contre la’ rapacité des courtisans ; les tentations de l’orgueil et de la volupté devaient troubler jusqu’au repos de ses nuits. Pourtant sa justice avait rarement fléchi, le pays tout entier bénissait la sagesse de son administration, le renom de sa générosité s’était répandu au delà des mers avec ses bienfaits, et au milieu de la fange d’une cour corrompue sa chasteté était restée sans tache. Maintenant il était à la fois dans toute la force de l’âge (environ quarante-quatre ans) et dans toute la puissance de son crédit. Jamais deux âmes si différentes que celles du roi et de son ministre n’avaient été unies d’une amitié si étroite les deux premières dignités de l’Église et de l’État confondues sur une même tête, sur une tête si chérie du prince et du peuple, semblaient promettre une réconciliation facile entre le sacerdoce et l’empire, et commencer une ère nouvelle de paix et de bonheur. Telles étaient les espérances du grand nombre.[42]

Quelques-uns, au contraire, ne trouvaient dans leurs souvenirs que des prévisions sinistres. Ils ne se rappelaient point l’enfance de Thomas Becket, et faisaient peu d’estime des prodiges dont la tradition populaire entourait son berceau: Mais ils l’avaient connu à son entrée dans la vie publique ils l’avaient connu ardent, impétueux, changeant volontiers de séjour et de condition, point ennemi du plaisir, avide surtout de renommée. Ils ignoraient l’innocence de ses mœurs, les larmes silencieuses qu’il versait quand son grand cœur étouffait sous les insignes de la richesse et du pouvoir. Mais ils l’avaient vu, lui, diacre, oint de l’huile sacrée qui fait les hommes humbles et pacifiques, déployer autour de soi une magnificence presque royale, recevoir dans son palais doré les hommages de nombreux et de nobles vassaux, marcher environné d’hommes d’armes. Envoyé à la cour de France pour conclure une négociation difficile, il avait étonné les peuples par son faste et les hommes d’État par son habileté. Plus d’une fois, sous les drapeaux du roi son maître, lui-même avait conduit ses tenanciers militaires. Il avait guerroyé non sans quelque bonheur devant les murs de Toulouse et de Cahors, un jour même il avait jouté contre un chevalier français et remporté une brillante victoire. Assurément pour un évêque, c’étaient là de bizarres préludes. D’un autre côté, l’amitié que le roi professait pour lui n’était guère propre à rassurer les consciences craintives. Les bontés d’un tel maître étaient rarement désintéressées, elles imposaient au favori le devoir d’une complaisance sans bornes ; et on avait lieu de croire que Thomas l’archevêque payerait les dettes de reconnaissance contractées par Becket le chancelier. -Toutefois les prélats de la province et les députés des moines de Cantorbéry assemblés dans la chapelle royale de Westminster acceptèrent le candidat qui leur était désigné ; Thomas Becket fut élu, et les faibles murmures de la minorité se perdirent dans un applaudissement qui devint universel. Mais, tandis que les faux prophètes de la multitude s’épuisaient en vaines conjectures, Thomas seul avait vu devant lui se dévoiler l’avenir, un avenir sans liaison avec son passé, plus glorieux que ne pensaient ses détracteurs, plus orageux que ne l’auguraient ses amis. Henri Il l’avait mandé à Falaise, et, lui montrant la mer : « Allez, lui avait-il dit, et soyez archevêque. » Le chancelier jeta sur ses vêtements profanes un ironique regard, « Vraiment, répondit-il, vous avez fait choix d’un saint et religieux personnage, et bien. fait pour gouverner une Église si célèbre. Si pourtant Dieu permet qu’il en soit ainsi, je sais très-certainement que votre esprit se détournera de moi. Car vous élèverez et déjà vous avez élevé des prétentions que je ne pourrais souffrir, et mes envieux trouveront une occasion de s’interposer entre vous et moi et votre ancienne affection se changera en une inimitîé qui ne finira point. » [43]Le roi n’accepta pas l’oracle. Thomas, entraîné par les vœux des gens de bien, se laissa conduire dans la cathédrale de Cantorbéry, et y reçut en peu de jours le sacerdoce, la consécration épiscopale et le pallium, Il avait reculé d’abord devant sa nouvelle destinée, maintenant il l’embrassait tout entière, résolu d’en remplir tous les devoirs, d’en subir toutes les conséquences.

Premièrement il se défit de ce fastueux appareil, de cette foule de soldats, de valets et d’histrions qu’il avait traînés à sa suite ; il déserta ces palais si longtemps remplis de sa présence. Il s’enferma dans le monastère des chanoines réguliers de sa cathédrale, se forma dans leur nombre un cercle de savants et de pieux amis, et vécut comme l’un d’entre eux. Dans le silence de sa cellule et dans l’obscurité des nuits, il consacrait de longues heures à la lecture des livres sacrés qui illuminait son intelligence, à la méditation solitaire qui donnait une trempe vigoureuse à sa volonté, à ces rudes épreuves, que l’ascétisme chrétien inventa pour subjuguer la chair. Par cette gymnastique sublime, l’athlète de Dieu se préparait à des luttes prochaines. Sa vie extérieure, sans trahir le secret de ses austérités, était pleine de modestie. Dans sa demeure on ne trouvait plus d’autres magnificences que celles de l’aumône et de l’hospitalité car il y avait beaucoup de pauvres parmi son peuple. Il conçut pour eux un immense amour chaque jour, avant l’aurore, il en appelait douze, et lui-même leur lavait les pieds et leur rompait le pain ; chaque jour aussi plus de cent de ces malheureux étaient conviés à un banquet préparé par ses ordres. Ses charités cachées dépassaient encore ses largesses publiques elles allaient chercher toutes les misères, et il n’était pas de fumier si délaissé qu’elles ne visitassent. Toutes les dîmes qu’il percevait étaient consommées dans cet emploi, et les revenus de l’Église, que ses mains ne savaient pas retenir devenaient comme la rosée qui ne sort de terre que pour y redescendre. Cette admirable faiblesse pour les pauvres le rendait fort contre les puissants et les riches, soit qu’il fallût troubler leurs orgies, ou faire trembler leur despotisme, soit qu’il s’agît de soutenir contre leurs violences l’indépendance de quelque prêtre obscur, ou de revendiquer contre leurs usurpations des biens ecclésiastiques devenus le patrimoine des indigents. Il conserva d’abord sa charge de chancelier ce fut pour la faire servir à ses généreux desseins ; pour imprimer au pouvoir politique une direction bienfaisante. Un des derniers actes de son ministère fut sa courageuse opposition au rétablissement de l’odieux impôt connu sous le nom de danegelt[44] : Puis, au bout d’un an, trouvant la crosse primatiale assez pesante, il rendit les sceaux, et brisa hardiment le dernier lien qui attachait sa fortune au trône des rois. Ainsi le génie de Thomas commençait à se manifester par l’énergie de ses actions. Une transformation rapide s’opérait en lui et devenait visible au dehors : le serviteur des princes, le compagnon des grands, l’homme opulent, léger et fragile, s’effaçait peu à peu, et l’on voyait surgir à la place un homme humble et fort, le prêtre, le pasteur des peuples, celui qui devait être le premier de l’Église d’Angleterre et veiller sur le boulevard de ses libertés.

Quelque temps après, Henri II éleva ses regards vers le siège de Cantorbéry, pensant y retrouver sa créature : il n’y rencontra plus qu’un redoutable adversaire.

L’issue de la dispute devait être terrible l’occasion fut petite. Un chanoine, appelé Philippe de Brois, avait insulté quelqu’un des justiciers royaux. L’archevêque, ayant mande le coupable à son tribunal, l’avait condamné à la peine du fouet et à la suspension temporaire de tout office et de tout bénéfice ecclésiastique. Le roi trouva la réparation insuffisante, et demanda que le coupable fût livré à la justice séculière pour subir un châtiment plus grave. L’archevêque répondit par un refus fondé sur la discipline des canons. Il n’en fallait pas tant pour blesser le monarque jaloux de son autorité. Henri voulait une satisfaction prompte, éclatante, durable il convoqua à Westminster les prélats du royaume et leur fit cette proposition « Qu’à l’avenir, lorsqu’un clerc, accusé d’un délit, aurait été dégradé par le tribunal ecclésiastique, il fût livré au bras séculier et soumis au châtiment prescrit par la loi commune. » Les évêques, d’un accord unanime, repoussèrent cette proposition comme attentatoire à la majesté de l’ordre sacerdotal, qui depuis plusieurs siècles et par toute la chrétienté était exempt de toute juridiction temporelle ; comme incompatible avec la législation miséricordieuse de l’Église, qui ne pouvait acquiescer à des arrêts sanglants ; comme contraire enfin aux maximes de l’éternelle justice, qui défendait de faire peser sur le même coupable, pour le même délit, deux condamnations et deux peines[45]. Là-dessus Henri sembla oublier son premier dessein, et demanda aux évêques « s’ils voudraient au moins promettre d’observer les coutumes royales. » Les évêques tinrent conseil. Quelles étaient ces coutumes ? Le roi ne les avait point énoncées, elles n’étaient consignées dans aucun acte solennel ce n’étaient pas de ces usages anciens, pactes tacites mais sacrés qui ne s’écrivent point, et par là même ne s’effacent pas. -Si l’on interrogeait l’histoire, l’histoire de ces temps de conquête et de trouble, elle ne rapportait pas que les rois eussent gardé d’autres coutumes que celles de leur -bon plaisir, elle ne parlait que de droits tour à tour reconnus et violés, de pompeux serments et d’illustres parjures. D’ailleurs, la mystérieuse brièveté des paroles d’Henri laissait place au soupçon. Demander aux évêques une soumission entière à des coutumes inconnues, c’était leur proposer de fermer les yeux pour accepter des fers. Ils le comprirent. Le primat répondit le premier, et les autres après lui, « qu’ils promettraient d’observer les coutumes, sauf les droits de leur ordre salvo ordine suo. » C’était en ces termes que les ecclésiastiques prêtaient serment de fidélité lors du couronnement des princes c’était sur ces trois paroles que reposait la distinction des deux puissances, temporelle et spirituelle: c’était l’exorcisme victorieux par lequel l’Église repoussait ce qu’il pouvait y avoir de servile dans l’obéissance en cette formule était contenue toute l’économie du monde chrétien. La réponse des prélats n’était donc pas nouvelle mais, quand l’homme puissant est descendu jusqu’à la ruse, rien ne l’irrite comme de la voir découverte, parce qu’il y a là une révélation de son infirmité cachée. Le roi fut pris d’une grande colère, sortit de l’assemblée sans saluer ceux qui la composaient, et partit de Westminster le lendemain à la pointe du jour.

Mais la plupart des évêques s’effrayèrent de leur succès. Eux, accoutumés au fardeau de l’épiscopat, ne pouvaient porter la colère d’un homme. Les colonnes de l’Église s’inclinaient comme des roseaux au —premier souffle de la tempête. Il leur semblait déjà sentir planer sur leur tête la vengeance royale, et, dans leur terreur, ils pressèrent le primat de retirer la clause restrictive qui avait offensé le monarque. Longtemps leurs prières demeurèrent inutiles, et le primat inébranlable. Enfin, déçu par une décision supposée du souverain pontife, il succomba comme tous les grands hommes qui ont succombé, à la trahison des siens et non pas aux assauts de ses ennemis, à— des avis qu’il eût foulés aux pieds si sa générosité lui eût permis de croire à la pusillanimité de ses collègues. Thomas parut dans un concile national assemblé à Clarendon (1164), et promit, sur sa parole de vérité, ’ « qu’il observerait les coutumes de bonne foi. » Le lendemain deux conseillers de la couronne présentèrent au concile une charte composée de seize articles, dont voici les plus importantes dispositions. En principe les terres des archevêchés, évêchés, abbayes, étaient considérées comme terres baroniales, et les titulaires de ces hautes dignités étaient déclarés tenanciers immédiats de la couronne, assujettis à l’autorité du roi leur suzerain jusqu’à ne pouvoir sortir du royaume sans son congé. En conséquence, 1° les élections des prélats devaient se faire aux temps, aux lieux, par les personnes que le roi désignerait, se réservant le droit d’accepter ou de réprouver le candidat élu 2° on attribuait aux tribunaux séculiers la connaissance de plusieurs classes de procès qui soulevaient des questions de droit canonique de plus, l’initiative, le contrôle suprême et l’application de la peine dans les procès criminels intentés contre des clercs. Les affaires même purement ecclésiastiques devaient, d’appel en appel, arriver devant la cour du roi, et ne pouvaient être portées à Rome qu’avec son assentiment ; 3° aucun des tenanciers directs du roi, aucun de ses officiers ne pouvait être excommunié, aucune de leurs terres ne pouvait être mise en interdit, avant que la cause eût été soumise à l’examen de la justice séculière. Ainsi l’Église d’Angleterre était détachée de la grande société chrétienne, emprisonnée dans les limites du royaume, incorporée dans le système féodal. On l’associait aux honneurs de l’aristocratie guerrière, mais c’était pour l’associer aussi à ses turpitudes. On la revêtait malgré elle d’odieuses livrées, et on la faisait asseoir despote au milieu des peuples, esclave aux pieds des rois. Elle était dépouillée de cet héritage de libertés qu’au jour de sa naissance elle avait reçues de l’Église romaine sa mère. Plus de liberté d’élection le prince allait disposer à la fois des deux glaives, et régner sur le domaine des âmes par la parole du prêtre comme il régnait sur le sol par la lance de ses soldats. Plus.de liberté de juridiction ; la main de fer de la justice temporelle allait s’appesantir sur les choses les plus délicates, les plus vénérables et les plus saintes, pour tirer de toutes parts de l’or et du sang. Plus de liberté d’excommunication et les ministres d’un pouvoir brutal et capricieux et la foule innombrable des tyrans subalternes ne connaîtraient plus désormais ces terreurs salutaires qui seules pouvaient protéger contre leurs insultes les droits de Dieu et de l’humanité. Telle était la charte de servitude à laquelle les prélats anglais venaient de souscrire par de téméraires et trop hâtives promesses. Ils furent requis d’y apposer leur sceau.Henri avait vaincu.

L’archevêque de Cantorbéry, consterné à la lecture des coutumes royales, avait demandé un délai pour les examiner à loisir, et se retirant du concile, il s’en allait accompagné de ses clercs. Ceux-ci s’entretenaient en route des événements qui s’étaient passés, et l’un d’eux, celui qui portait la croix, se mit à murmurer à voix haute : « La puissance publique trouble toutes choses ;les princes se sont assis et ont conspiré tous ensemble contre le Christ Nôtre-Seigneur. Qui osera se lever maintenant que le chef est tombé ? Que reste-t-il à celui qui a perdu son honneur et sa conscience ? Ainsi parlait le porte-croix ; l’archevêque l’entendit, et lui demanda « A qui s’adressent ces paroles, ô mon fils ? –A vous, dit le clerc, à vous qui avez aujourd’hui perdu votre honneur et votre conscience, alors que vos mains consacrées à Dieu se sont étendues pour a jurer l’observation de ces lois iniques. Je me repens, » répondit l’archevêque et la douleur s’emparant de lui, il versa beaucoup de larmes. Ces larmes furent fécondes. Pressé entre ses remords et son serment, dans une ineffable angoisse, il écrivit au pape pour le faire juge de sa situation, arbitre de son devoir. Le pape condamna les constitutions de Clarendon, flétrit d’une réprobation énergique ceux qui les avait jurées, loua Thomas de son repentir, et l’encouragea à en donner des preuves authentiques. Thomas n’avait point brisé lui-même ses engagements, il n’osa les secouer qu’après avoir été délié par celui à qui appartient la magistrature suprême des consciences. D’ailleurs, le pacte qu’il avait conclu avec Henri était un pacte de bonne foi ; la mauvaise foi de Henri le faisait nul et rendait à Thomas sa parole. Puis, s’il y avait là quelque déshonneur, n’était-il pas plus généreux de l’accepter pour soi-même que de laisser peser sur son Église un opprobre éternel ? La paix de l’archevêque était faite avec le roi, mais elle était faite au prix des destinées religieuses d’une grande nation : il pouvait en rester à ce point et s’assurer des jours tranquilles, des jours brillants. En rompant cette paix si chèrement achetée, il allait rassembler sur lui des outrages sans nombre et des malheurs sans fin ; il serait appelé traître par les hommes méchants dont il aurait rejeté le joug pour délivrer son peuple ; il soulèverait contre lui toutes les puissances de la monarchie ; il serait mis au ban de la féodalité beaucoup même du sein de l’Église s’élèveraient contre lui, et ses timides frères dont il voulait effacer la honte l’accuseraient d’avoir voulu leur perte. De ces deux alternatives choisir la dernière était un choix héroïque et, s’il y a une heure de trop dans la vie de Thomas, c’est celle où il tomba, ce n’est point celle où il se releva de la sorte. Et d’abord il refusa de sceller son ignominie en signant ces coutumes de triste mémoire : il fit comme si elles n’existaient point, comme si cette assemblée de Clarendon n’était que le rêve d’une mauvaise nuit ; il se fit cet honneur à lui-même, au prince, à l’Angleterre, de la croire toujours libre il agit comme si elle l’était. Il exerça dans son diocèse tous les droits qu’avaient exercés ses prédécesseurs et plusieurs de ceux que leur négligence avait laissés s’éteindre ; il frappa à coups redoublés sur tous les abus, en quelque lieu qu’ils se rencontrassent. A ce bruit, Henri, qui s’était endormi dans sa victoire, se réveilla il vit que son captif lui échappait, et témoigna de son dépit par des vexations de plus d’un genre. L’archevêque, averti de quelque chose de sinistre, essaya deux fois vainement de quitter l’Angleterre : le roi le sut, et demanda si le royaume n’était pas assez grand pour eux deux. Les courtisans ne manquèrent pas de répondre que Thomas voulait y commander seul ils parlèrent de ses vastes desseins, de son inflexible volonté. Ils le firent paraître comme un fantôme qui tournait autour du trône, épiant l’heure de s’y asseoir. L’ombrageux Henri, depuis longtemps indisposé par le changement de vie de Thomas, importuné du spectacle de cette austère vertu, jaloux peut-être de sa popularité, exaspéré sans doute par sa désobéissance récente, accueillit avec faveur ces suggestions perfides. De ces colères accumulées se forma une haine plus redoutable que la colère elle-même, une haine patiente parce qu’elle se sentait forte, savante et profonde parce qu’elle voulait plus que la mort, elle voulait de longues douleurs, le supplice moral, et par-dessus tout l’infamie de celui qu’elle poursuivait. Un parlement fut convoqué à Northampton. Là se rassemblèrent autour du roi, d’une part, les seigneurs temporels intéressés comme lui à l’abaissement du pouvoir spirituel en la personne d’un homme qui ne laissait pas en paix leurs vices et qui n’avait voulu partager ni leur tyrannie ni leur servitude d’une autre part, les évêques parmi lesquels il se trouvait bien des vertus, mais aussi bien des faiblesses. Là il ne devait plus être question des trop fameuses coutumes. L’archevêque devait être attaqué par ces voies détournées qui était si familières à la politique du monarque les arsenaux ténébreux de la législation féodale allaient fournir contre lui des armes irrésistibles on pourrait consommer sa perte sans lui laisser les honneurs du martyre. Il fut donc cité à comparaître, et comme il crut devoir faire défaut à cette citation qui violait les règles du droit canonique et les privilèges de sa propre dignité, il fut condamné à la confiscation de ses biens meubles, commuée en une amende de cinq cents livres. Le lendemain il se présenta, et deux autres condamnations pécunières intervinrent contre lui [46]. Le troisième jour on rappela qu’en se démettant des fonctions de chancelier, il n’avait point rendu compte de son administration, et l’on évalua à quarante-quatre mille marcs les sommes dont il était redevable envers le trésor. L’archevêque répondit qu’au jour de sa consécration il avait été déchargé au nom du roi de toutes les obligations de son office de chancelier, et il le prouva par témoins. Cette excuse ne fut pas admise. L’archevêque demanda et obtint du temps pour délibérer. Durant cet intervalle, les conseils dont il fut environné lui firent comprendre ce qu’on voulait de lui ce n’étaient point ces sommes énormes qu’on savait bien n’être plus en son pouvoir, et qui étaient allées se perdre au sein des pauvres ; c’était son abdication, c’était l’abandon du poste sacré où il venait de combattre sous l’œil de Dieu c’était la remise entière de lui-même et des intérêts de l’Église à la discrétion d’Henri. Ces conseils lui venaient de ses suffragants et de ses collègues, dont un petit nombre seulement, restés fidèles à son infortune, soutenaient en secret son courage [47]. Son courage ne défaillit point. Il lui vint une noble et audacieuse inspiration. Au jour fatal marqué pour son jugement, ayant dit la messe de saint Étienne premier martyr, vêtu de ses vêtements pontificaux, portant le Viatique sur son cœur, et dans ses mains la croix archiépiscopale; armé de toutes les armes du ciel contre toutes les terreurs de la terre, intrépide au milieu des funestes pressentiments de ses serviteurs et de ses amis, il se rendit au palais, et s’assit dans le vestibule, tandis que ses juges, effrayés de cette solennelle apparition, se précipitaient en désordre dans la salle du conseil. Alors se succédèrent des scènes déchirantes de douleur, admirables de majesté. Tandis que la salle du conseil retentissait de violentes accusations, de paroles furieuses, de menaces et de blasphèmes, l’archevêque était seul dans la compagnie de quelques-uns de ses clercs et de ses moines, et sous la garde de plusieurs satellites. Or l’archevêque pencha la tête et dit à l’un de ses disciples assis à ses pieds « Je crains pour toi mais toi ne crains rien tu partageras ma couronne. » Le disciple répondit « Il n’y a de crainte ici, ni pour vous ni pour moi car vous arborez cet étendard triomphal que toute puissance humaine redoute, et sous lequel beaucoup ont vaincu. » Et, après quelques moments de silence « Seigneur, ajouta «  t-il, s’ils portent sur vous une main impie, ne manquez point de jeter sur eux la sentence d’excommunication. » Un autre clerc, qui était assis de même aux pieds de l’archevêque, murmura assez haut pour pouvoir être entendu « Loin de lui une pareille conduite Ainsi n’ont point fait les apôtrès et les martyrs de Dieu. Mais plutôt, si ses ennemis en viennent là, qu’il prie pour eux et qu’il leur pardonne. Car, s’il lui arrive de souffrir pour la cause de la justice et de la liberté ecclésiastique, son âme sera en repos et sa mémoire en bénédiction. » En écoutant ces mots, l’archevêque les recueillait dans son cœur, et les autres pleuraient. Un peu après, le même qui avait parlé le dernier, voulant converser encore, en fut empêché par un officier du roi, qui était là avec sa verge et qui défendit d’adresser la parole à l’archevêque. Alors il lui fit signe avec les yeux et les lèvres, de regarder la croix et l’exemple du crucifié dont elle portait l’image, et de prier : l’archevêque comprit le signe, et il fit ainsi, et il fut rempli de consolation. Tandis que le maître et les disciples s’entretenaient de la sorte, Roger, archevêque d’York, sortit de la salle du conseil et se retira, ne voulant pas, disait-il, assister à l’effusion du sang. L’évêque d’Exeter vint se jeter aux genoux de Thomas en s’écriant : « Mon père, pitié pour vous, pitié pour nous » Puis la porte s’ouvrit, et l’épiscopat anglais tout entier se présenta. Dans l’impuissance de juger leur chef sans violer ouvertement la discipline des canons, les prélats complaisants avaient promis de renier son autorité, de l’accuser devant le saint-siége, et d’obtenir sa déposition solennelle à ce prix seulement ils avaient pu satisfaire le courroux du roi. Hilaire de Chichester parla au nom de tous « Vous fûtes jadis notre archevêque, nous fûmes tenus de vous obéir. Mais parce que vous avez juré fidélité au roi, c’est-à-dire que vous feriez ce qui serait en vous pour la conservation de sa vie, de ses membres et de sa dignité terrestre, et que cependant vous travaillez à détruire les coutumes transmises par ses ancêtres et maintenues par lui dans l’intérêt de sa dignité, à cause de cela, nous vous accusons de parjure. A un archevêque parjure nous ne devons plus d’obéissance. C’est pourquoi, nous plaçant sous la protection du souverain pontife, nous vous citons à son tribunal. J’écoute, » dit l’archevêque. Et les prélats se rangèrent de l’autre coté du vestibule, et s’assirent dans le plus profond silence. Enfin la porte du conseil s’ouvrit encore une fois, et les comtes et les barons s’avancèrent ensemble, et une grande troupe de nobles avec eux. Le comte de Leicester marchait à leur tête, et prit la parole : « Écoutez votre sentence. –Ma sentence ? » dit l’archevêque et, se levant, il reprit «O comte ! ô mon fils ! écoute toi-même. Tu n’ignores pas, mon fils, combien j’ai été cher et fidèle au roi au temps où je gouvernais les affaires de ce monde. C’est pour cela qu’il lui a plu de m’élever au siège archiépiscospal de Cantorbéry, malgré ma résistance, Dieu le sait, car je connais«  sais mon infirmité, et je me suis soumis plutôt pour l’amour de mon roi que pour l’amour de mon Dieu. En ce temps-là je fus déchargé de toute obligation séculière, et là-dessus je ne dois plus aucun compte, et n’en veux rendre aucun. « Mon fils, écoute encore. Autant l’âme est plus précieuse que le corps, autant je dois obéir à Dieu plutôt qu’au roi de la terre. Ni la loi, ni la raison ne permet aux fils de juger leur père. C’est pour quoi je décline le jugement du roi, et le tien ; et celui des autres, ne pouvant être jugé que par le Pape après Dieu. J’en appelle devant vous tous à son tribunal, et je me retire sous la protection du Siège apostolique et de l’Église universelle. » Il se retira calme et majestueux au milieu des vociférations des gens de cour, et personne n’osa l’arrêter.

Il sortit du palais. Une immense multitude l’attendait au dehors et commençait déjà à déplorer sa perte comme celle d’un père. Quand il parut, il fut salué d’une acclamation universelle : « Béni soit Dieu qui a sauvé son serviteur de devant la face de ses ennemis ». Et la foule des pauvres, et le peuple, et le clergé, l’accompagnèrent en triomphe jusqu’au monastère qu’il avait choisi pour sa demeure. Pour lui, voyant la joie du peuple et des pauvres, il ordonna qu’on leur ouvrît les portes et qu’on leur fît un grand festin et les cloîtres furent remplis de gens qui mangeaient, et lui-même prit son repas au milieu d’eux. Ensuite, ayant appris que quelques scélérats de haut parage avaient conspiré sa mort, il se fit préparer un lit dans l’église, et ; se levant au milieu de la nuit, il quitta la ville, erra pendant plusieurs jours à travers l’Angleterre, dénué de tout, mourant de fatigue enfin une barque de pêcheur le recueillit et le porta aux rivages de Flandre, d’où il parvint, non sans périls, sur le territoire français[48].

III

Aux trois assemblées de Westminster, de Clarendon et de Northampton, une cause importante avait été débattue avec des fortunes diverses. Mais jusqu’ici tout s’était passé à huis clos, et, si les choses en fussent restées là, les peuples, dont les yeux ne pénétraient pas encore dans les palais des rois, n’eussent point su ce qui avait été fait pour eux. L’histoire elle-même n’y aurait vu qu’une dispute entre deux hommes, une querelle entre un prince et un prêtre dans un coin de l’Europe. Le beau caractère de Thomas de Cantorbéry se serait perdu parmi la multitude de ces vertus ignorées, qui, à chaque siècle, traversent la terre sans y laisser d’autres traces que celles de leurs bienfaits. La Providence ne voulait point qu’il en fût ainsi elle avait préparé pour cette génération un grand spectacle. Il fallait que la scène devînt plus vaste, il fallait que les peuples s’éveillassent pour voir, entendre et s’instruire : il fallait que les deux adversaires parussent, non plus comme les avocats de quelques droits individuels, comme les héritiers d’un trône ou d’un siége isolé, mais comme les représentants de deux principes ; il fallait que l’Europe se rangeât à droite et à gauche, et se partageât entre eux, afin qu’ils fussent les délégués de deux factions rivales de l’humanité. Tous d’eux étaient présentement dignes de leur rôle et dignes aussi l’un de l’autre. En la personne d’Henri, l’esprit de tyrannie s’était élevé par degrés à sa plus haute puissance. Il avait pensé d’abord tirer vengeance d’un homme obscur, d’un simple chanoine. Celui-ci s’était réfugié sous la protection d’une loi : Henri avait demandé l’abrogation de la loi. On avait répondu en lui montrant qu’elle tenait au système entier de la législation ecclésiastique d’Angleterre : il s’en était pris à cette législation. L’archevêque de Cantorbéry avait embrassé la défense des institutions de son Église : Henri avait tourné contre lui tous ses coups. Il ne tardera pas à s’apercevoir que l’archevêque de Cantorbéry a derrière lui l’Église universelle alors il attaquera l’Église universelle elle-même, il tentera de renverser l’éternel édifice, parce qu’une humble pierre a blessé quelque peu son pied royal. Thomas de son côté, en se faisant dans sa terre natale le défenseur de la liberté religieuse, s’était rendu capable d’exercer ce patronage au nom et à la face de la chrétienté tout entière. Il avait connu dans ses controverses avec le roi quel prix lui coûterait ce dangereux honneur. Il avait beaucoup appris : beaucoup par ses premiers succès, plus encore par la faute qui suivit, beaucoup par son repentir. Tant de traverses et d’afflictions avaient été comme une expiation des prospérités de sa première vie ; il s’était purifié de tout ce qui pouvait rester dans son âme d’alliage terrestre ; il était initié maintenant à tout ce que le Christianisme renferme de plus généreux sacrifices et de plus sublimes souffrances ; il était digne d’un ministère auguste et extraordinaire. Homme de douleurs, il devait devenir par excellence l’homme de Dieu. Aussitôt que l’évasion de l’archevêque fut divulguée, le roi d’Angleterre somma ses évêques de tenir leur promesse, et fit partir quatre d’entre eux pour aller poursuivre devant le souverain pontife la déposition de leur primat. En même temps il adressa des lettres à plusieurs princes du continent, pour leur montrer dans son ennemi l’ennemi commun de toutes les couronnes, et lui fermer ainsi la porte de tous les empires.

Les quatre prélats anglais, ayant passé la mer, se rendirent a Sens, où le pape Alexandre III résidait alors. Là, l’éloquence de leurs discours, le crédit du roi dont ils étaient les mandataires, et aussi les riches présents qu’ils distribuaient, leur concilièrent au sein de la cour romaine de nombreux partisans. ils exposèrent avec beaucoup d’habileté le sujet de leur ambassade, et conclurent en demandant l’envoi d’un légat a latere en Angleterre, avec pouvoir de juger la cause et de prononcer la condamnation de Thomas. Mais l’incorruptibilité du pape était au-dessus de toutes les séductions. La vérité ne lui était point inconnue il comprenait d’ailleurs la portée d’une telle demande, et quel pourrait être le rôle d’un légat dans un royaume où « résister au monarque, c’était faire comme un homme en prison qui résisterait à son geôlier.[49] » Il refusa donc de prendre une décision avant d’avoir entendu Thomas ; lui-même et les prélats accusateurs, qui se souciaient peu d’avoir à soutenir les regards et les interpellations de celui qu’ils poursuivaient, retournèrent vers leur maître sans avoir rien fait pour l’accomplissement de ses désirs. Cependant le vénérable fugitif avait quitté l’habit emprunté et l’humble nom de frère Christian, sous lequel il avait traversé la Flandre. En mettant le pied sur la frontière de France, il avait repris sans hésiter ce titre d’archevêque de Cantorbéry qui le dénonçait à la malveillance des princes. Il alla trouver Louis VII à Soissons, et se confia à sa loyauté. Louis VII le reçut avec honneur, et, en lui promettant son appui, lui adressa ces nobles paroles « Si le roi d’Angleterre, dans l’intérêt de sa dignité royale, maintient les coutumes qu’il dit être celles de ses ancêtres, et qui offensent la loi divine, moi aussi je conserverai les coutumes de France pour lesquelles j’ai reçu avec le trône un respect héréditaire. Or, c’est la coutume de la France, depuis les temps les plus anciens, de nourrir et de défendre tous ceux qui souffrent, ceux-là surtout qui sont exilés pour la justice. A un tel usage, si Dieu m’est en aide, moi vivant, il ne sera jamais dérogé. »

Sous ces auspices, Thomas se présenta devant la cour pontificale. Plus d’une fois il y avait paru dans des temps plus prospères, alors surtout que, dans les premières années de son archiépiscopât, dans tout l’éclat de sa récente fortune, il était venu au concile de Tours. À cette époque, tous les hauts dignitaires de l’Église, présents dans cette ville, étaient sortis au-devant de lui et lui avaient fait une magnifique réception. Cette fois il trouva parmi les cardinaux une froideur inaccoutumée mais le pape lui témoigna toute la tendresse d’un père. Il fut beau de voir ces deux pontifes, tous deux bannis de leur patrie et de leur siège, l’un par le despote d’Allemagne, l’autre par le tyran de l’Angleterre, se rencontrer tous deux dans un même exil pour une même cause, dans une même hospitalité sur notre terre de France, justement fière de ce droit d’asile qu’elle exerçait en faveur des vertus proscrites il fut beau de les voir, l’un portant la couronne d’épines de la Papauté, l’autre qui devait bientôt ceindre l’auréole du martyre, épancher dans le cœur de l’un et de l’autre de pieuses tristesses, se consoler et s’affermir par un échange de courageuses pensées. Thomas parut devant un consistoire avec une majestueuse candeur il raconta la conduite qu’il avait tenue ; il produisit les constitutions de Clarendon, et après qu’une réprobation unanime les eut condamnées, il se confessa coupable, non d’avoir désobéi au souverain et troublé le royaume, mais coupable d’avoir reçu l’épiscopat sans autre vocation qu’un caprice royal, et d’avoir sacrifié a ce caprice ses devoirs sacrés. Puis, quittant l’anneau pastoral qui ornait sa main, il le remit au Pape en le conjurant de le placer en une main plus digne. A cet aspect, toute l’assemblée fut émue. Plusieurs cependant inclinaient à recevoir une abdication qui semblait sauver à la fois l’honneur et la paix de l’Église, et peut-être aussi la vie de l’archevêque. Alexandre rejeta ces avis pusillanimes il voulut que Thomas reprît sa dignité, et il lui en conféra de nouveau l’investiture, acceptant ainsi, par un témoignage éclatant, la solidarité du péril. Enfin, pour assurer à l’exilé une retraite qui convînt à sa situation présente, il l’envoya dans une abbaye de l’ordre de Cîteaux, à Pontigny, près de Sens.

De même qu’en prenant possession de la chaire de Cantorbéry Thomas avait rejeté loin de soi l’appareil des grandeurs terrestres, en entrant dans sa cellule de Pontigny il laissa sur le seuil ces pompes modestes et religieuses que sa haute dignité ecclésiastique l’avait jusqu’ici contraint de retenir. Le grand primat d’Angleterre, accoutumé à recevoir l’obéissance de quatorze évêques, vécut sous le vêtement de bure d’un pauvre moine, et sous la règle d’un supérieur étranger. Il redoubla d’austérités et de prières ; la Bible, les Canons, l’histoire de l’Église, occupaient ses longues et silencieuses journées. Entretenues dans une sphère si haute, ses idées prirent un essor que rien n’arrêta plus ; il vit avec indignation ces géants de la terre, appellés princes et seigneurs, élever leurs misérables institutions comme une seconde Bahel pour affronter les cieux : il lança la foudre ; il condamna canoniquement les coutumes de Clarendon et prononça l’anathème sur leurs fauteurs.

A la nouvelle de ces événements, Henri II fut prompt à la vengeance. Il rendit d’abord plusieurs ordonnances d’une incroyable barbarie pour interrompre toute relation de son royaume avec l’archevêque, et défendit de le nommer dans les prières publiques. Les biens de Thomas furent confisqués ; ses parents et ses amis, dépouillés de tout, furent bannis au nombre de plus quatre cents : il n’y eut de grâce ni pour les vieillards, ni pour les malades, ni pour les femmes, ni pour les enfants au berceau et ces quatre cents infortunés furent contraints de promettre par serment qu’ils iraient les uns après les autres visiter l’archevêque dans sa retraite, et l’affliger du récit de leurs malheurs. Ils partirent, et ce lamentable cortége vint frapper tous les jours à la porte du proscrit, comme pour le punir cruellement du plaisir secret qu’il devait éprouver naguère, lorsque la multitude des indigents se pressait dans le vestibule de sa demeure archiépiscopale, et s’en retournait les mains pleines d’aumônes et la joie sur le front. Jamais peut-être l’imagination des persécuteurs ne fut si ingénieuse pour le mal, et jamais la charité ne reçut un défi plus honorable. Voici un roi qui imagine pour un évêque une torture plus cruelle que la mort, et cette torture, c’est de lui montrer des pauvres qu’il ne puisse secourir ; c’est de l’environner de plaintes déchirantes qu’il ne puisse consoler ! Mais la charité accepta le défi; Thomas recueillit ces malheureux, partagea avec quelques-uns le pain de l’exil, adressa les autres aux nombreux admirateurs que sa réputation lui avait faits. Aucun ne manqua d’assistance, et plusieurs trouvèrent sur la terre étrangère une aisance qu’ils n’avaient point connue dans leurs foyers.

Quand les gémissements eurent cessé de se faire entendre dans la solitude de Pontigny, Henri sut encore en troubler le repos. Il fit savoir aux religieux de Cîteaux qu’il supprimerait tous les couvents de l’ordre en Angleterre, si Thomas restait plus longtemps dans leur abbaye. Ils eurent la faiblesse de faire part de cette menace à leur illustre commensal ; et lui, se retirant aussitôt, alla demeurer dans la ville de Sens, que Louis VII lui assigna pour séjour. Mais les respects et les bontés dont le roi de France entourait l’archevêque étaient pour Henri comme un reproche public. II jura d’y mettre un terme, et concerta une ruse où la générosité de Louis VII ne pouvait manquer d’être surprise. Il le pria de se faire médiateur entre l’archevêque et lui, et les convia tous deux à une entrevue dont le lieu fut fixé sur les confins de la Normandie. Au jour convenu, en présence des deux cours réunies, l’archevêque fut introduit, et alla se jeter aux. pieds de son souverain, lui demandant la paix et se remettant à sa discrétion pour l’avenir, sauf l’honneur de Dieu. Henri reconnut dans ces paroles la restriction~qui déjà, une première fois, avait irrité sa colère ; il s’en montra mécontent, et proposa à l’archevêque l’arrangement que voici : « Vous promettez de me garder la même obéissance que les plus saints des archevêques vos prédécesseurs ont gardée au moindre des rois mes ancêtres.» En entendant cette proposition, les grands des deux royaumes s’écrièrent « Le roi s’humilie assez. » Cependant Thomas ne pouvait consentir à une semblable proposition ; car il y a dans le Christianisme un type de perfection qui ne réside point sur la terre ; il y a une fierté sainte qui ne permet, pas de s’asservir sans réserve à l’imitation d’un homme, quelque grand qu’il ait été, et d’accepter ses fautes par respect pour ses mérites. Le refus de Thomas étonna Louis VII et les nobles qui l’entouraient ; ils crurent y découvrir la marque d’une humeur hautaine et indomptable, et dès ce jour ils manifestèrent ouvertement leur déplaisir. Pour lui, il vit sans alarme s’écarter ce bras royal et protecteur, sous l’abri duquel il avait respiré. Et quand ses amis lui demandèrent où il pensait désormais aller reposer sa tête, il répondit : « J’ai ouï dire que sur les bords de la Saône, et jusqu’au pays de Provence, les hommes sont plus libres qu’ ailleurs [50], je m’y rendrai à pied avec l’un des miens peut-être, en voyant notre affliction, on aura pitié de nous, et on nous donnera ce qui sera nécessaire pour vivre jusqu’à ce que le Seigneur nous ait visités. Il est pire qu’un mécréant celui qui désespère de la miséricorde de Dieu. » II ne restait plus à Thomas d’autre protection que la majesté du Siège apostolique. Cet asile moral, qu’alors les potentats étaient contraints de respecter, était le seul qui maintenant dérobât au roi d’Angleterre sa victime. Il essaya d’abord de le violer à force ouverte. Il enveloppa dans un même ressentiment et dans une même guerre le Pape et l’archevêque. Il interdit l’entrée de ses États aux messagers de la cour de Rome, défendit sévèrement les appels au Saint-Siége ; il retint le denier de saint Pierre, vieux symbole de la fidélité des catholiques anglais :il le retint, ce qui n’est pas à dire qu’il déchargea les peuples de cet impôt, mais qu’il le perçut- à son profit. Il alla plus loin. L’antipape Octavien étant mort, l’empereur Frédéric I° lui avait donné un successeur en la personne de Guido de Crema, et avait réuni dans une diète à Würtzbourg tous les grands vassaux de l’empire pour leur faire reconnaître le pontife de sa création. Deux députés du roi d’Angleterre se trouvèrent à ce rendez-vous de l’iniquité. Ils se soumirent en son nom à l’antipape et promirent l’adhésion de tout le clergé du royaume. En effet, le roi d’Angleterre ordonna que tous ceux de ses sujets qui avaient passé l’âge de douze ans abjurassent l’autorité d’Alexandre III ; et cet ordre reçut son exécution. Toutefois les évêques anglais trouvèrent moyen de se soustraire à cette mesure impie qui les aurait fait descendre au dernier degré de l’avilissement ; En même temps qu’Henri ébranlait l’Église au dehors en se liguant avec ses ennemis, il travaillait avec non moins d’opiniâtreté à sa ruine intérieure. On eût dit que le démon de la politique perfide, qui devait quatre siècles plus tard apparaître au Florentin Machiavel et lui dicter le livre des mauvais princes, se tenait maintenant aux côtés de ce roi du Nord, veillait a son chevet, assistait à ses conseils et conduisait ses desseins à leur accomplissement par les voies les plus mystérieuses et les plus sûres. Personne, jusque-là, n’avait déployé une connaissance plus profonde des infirmités du cœur humain et des ressorts qui frappent sur chacune d’elles. Protée aux mille formes, Henri changeait à toute heure d’attitude et de langage ; il dissimulait son alliance avec les schismatiques, protestait de sa soumission filiale à l’Église romaine, formait des vœux pour la paix, déplorait amèrement les dissensions qui l’avaient séparé de l’archevêque, autrefois son ami. Il contrefaisait à merveille l’innocence, et, ce qui est plus difficile encore à contrefaire, le remords. Un jour il pleura avec tant de perfection devant deux cardinaux, que l’un se mit à pleurer avec lui, l’autre éclata de rire. D’autrés fois il faisait gronder l’orage dans sa fureur, il se roulait par terre, déchirait les courtines de son lit, en arrachait la paille et la rongeait entre ses dents. A la suite de pareils accès, il écrivait à Rome des épîtres menaçantes, il annonçait une rupture prochaine c’était peu de parler de schisme ; il faisait entendre qu’il pourrait bien prendre le turban et soumettre l’Angleterre à la loi de Mahomet. Car, se donnant le choix des apostasies, une instinctive sagacité lui révélait du premier coup, entre tant de religions fausses, la religion des tyrans. Ces alternatives d’espérance et de terreur, qu’il savait ménager à propos, entretenaient dans leur servitude les évêques de son royaume, et même à l’étranger tenaient en suspens beaucoup d’entre les plus considérables personnages du clergé catholique. On voyait, d’une part, l’Angleterre, accoutumée à une obéissance d’esclave, prête à se séparer de l’unité catholique au premier signe de son maître redouté ; d’une autre part, on avait devant les yeux les bonnes grâces d’un monarque puissant, précieuses en ces jours mauvais, faciles à obtenir au prix d’une seule concession ; puis des promesses magnifiques, l’Angleterre pacifiée, l’antipape abandonné, la Terre-Sainte secourue. On pensait qu’il fallait céder au malheur des temps, fléchir pour n’être pas brisé. On oubliait que l’Église peut. bien accepter le manteau royal comme un ornement, mais n’en a pas besoin pour se couvrir ; que sa nudité est variable, et que, si elle montre des blessures, ces blessures, comme celles du Christ, rayonnent d’amour et de gloire. C’est ainsi qu’Henri pénétrait dans les esprits, et, quand ses conseils étaient épuisés, il trouvait des ressources dans ses trésors. Il acheta avec des sommes considérables l’appui de plusieurs villes et de plusieurs princes d’Italie. Il sut employer à son service la simonie que Grégoire VII et ses successeurs s’étaient efforcés de chasser du sanctuaire, mais qui y conservait encore de secrètes entrées. Un jour il se vanta effrontément de tenir le sacré collége dans sa bourse ; il osa même proposer au Pape un injurieux marché. Alexandre III fit justice de cette tentation grossière. Cependant les efforts du roi ne restèrent pas toujours sans quelques succès durant sept ans, il sut éluder à la fois et les censures ecclésiastiques que ses persécutions appelaient sur lui, et la réconciliation, qui seule devait lui épargner cette juste flétrissure. Il obtint l’envoi en Normandie de deux légats, dont l’un lui était dévoué, et qui eussent condamné l’archevêque si le Pape n’eût limité leurs pouvoirs. Il paya de paroles plusieurs autres légats qu’il ne put gagner prix d’argent. Ainsi il prolongeait l’exil de Thomas, le harcelait de vexations, l’abreuvait d’amertumes. Enfin, ce qui lui importait le plus, il accoutumait peu à peu le simulacre d’Église qui subsistait dans ses États à se détacher de l’autorité papale et primatiale, au point qu’ayant voulu associer son fils aîné à la couronne, il le fit sacrer par l’archevêque d’Yorck, au mépris des priviléges de l’Église de Cantorbéry et des prohibitions formelles du souverain pontife [51].

Contre tant d’ennemis, contre tant d’attaques savamment combinées, Thomas n’avait pour lui que les voeux du pauvre peuple dont on ne se souciait guère, l’amitié de quelques moines qui partageaient son infortune, la bienveillance de plusieurs personnages haut placés, mais qui pouvaient rien sur son persécuteur, et l’approbation d’un vieillard entouré de piéges et opprimé comme lui. Mais ce vieillard était le Pape, et avec lui était le droit, et le droit, c’est la force morale contre laquelle la force physique ne peut prévaloir. C’est pourquoi ce qu’il y a de plus redoutable sur la terre, l’or et le fer, ce qu’il y a de plus dangereux parmi les hommes, l’intrigue et la peur, tout vint se briser devant l’intrépidité de Thomas. Tandis que son génie, porté sur les ailes de la foi, découvrait dans des contemplations sublimes les desseins providentiels dont il devait être l’instrument, sa prudence, toujours attentive, suivait pas à pas les menées souterraines de ses ennemis, déconcertait les calculs de leur politique, et son inflexible résolution tenait en échec toute leur violence. Son histoire, pendant ces sept années, est courte comme l’histoire de tout ce qui ne change point. Il excommunia les ministres des volontés royales qui avaient engagé l’Angleterre dans la ligue schismatique il rappela le peuple sous l’autorité d’Alexandre par une lettre pleine de douceur et d’énergie plusieurs fois ; il écrivit au roi et lui donna de salutaires et rigides avertissements ; en même temps il aiguillonnait l’inertie de ses suffragants et de ses collègues, ou bien il venait jeter le poids de sa parole au milieu des hésitations et des lenteurs circonspectes de la cour de Rome. Voici quelques fragments de ces lettres immortelles on y voit ce. qui se passait dans cette grande âme ; mais il ne faut point oublier que celui qui les traça était prince de l’Eglise, qu’il parlait à ses égaux ou à ses inférieurs ; que le malheur et la sainteté l’ont revêtu d’une double consécration et lui ont donné le privilége de dire beaucoup.

«J’ai désiré d’un grand désir de voir votre face et de converser avec vous car vous êtes mon seigneur, vous êtes mon roi, vous êtes mon fils spirituel. Mon seigneur, je vous dois et je vous offre mes conseils et tous les services qu’un évêque peut rendre, sauf l’honneur de Dieu et de la sainte Église ; mon roi, je suis tenu de vous respecter toujours, et de vous avertir à l’heure du péril ; mon fils spirituel, mon devoir est de vous reprendre dans vos égarements. Vous devez savoir que vous êtes roi par la grâce de Dieu. Or, les rois, au jour de leur sacre, reçoivent trois onctions à la tête, à la poitrine, au bras, ce qui signifie la gloire, la science et la force. Quand les rois des anciens âges prévariquèrent contre la loi de Dieu, Dieu leur ôta la force, la science et la gloire; il rendit ces dons à ceux qui se repentirent. Écoutez encore : l’Église de Dieu se compose de deux ordres : le clergé et le peuple. Dans le clergé sont les apôtres et les papes, hommes apostoliques, et les évêques et les autres docteurs à qui est confié le soin de l’Église, afin que tout soit ramené au salut des âmes. C’est pourquoi il a été dit à Pierre et aux autres pasteurs, et non au roi d’Angleterre. pas aux rois et aux princes « Vous êtes Pierre, sur cette pierre j’édifierai. » Dans le peuple sont les rois et les princes, les ducs et les comtes, et a les autres puissances auxquelles est dévolue l’administration des affaires séculières, afin que a tout soit ramené à la paix et à l’unité de l’Église... Que mon seigneur écoute donc le conseil de son fidèle, l’avertissement de son évêque, les exhortations de son père. N’ayez plus désormais d’alliance avec les schismatiques ; ne dérobez point à l’Église ce qui lui appartient. Permettez lui de jouir, dans votre royaume, de la même liberté qui lui est assurée dans les royaumes étrangers. Souvenez-vous de la charte qu’au jour de votre couronnement vous posâtes, écrite de votre main, sur l’autel de Westminster : vous promîtes alors de conserver à l’Église son indépendance. Rendez à l’Eglise de Cantorbéry, de laquelle vous avez reçu l’onction sainte, son antique prospérité. Rendez-lui et rendez-nous ses biens et les nôtres : je dis mal en les appelant les nôtres ce sont les biens des pauvres, le patrimoine du crucifié, que nous avons, non point en propriété, mais en garde et en tutelle. Permettez aussi, si tel est votre plaisir, que nous retournions à notre siége en toute sûreté, et que nous remplissions librement nos fonctions, ainsi que le devoir le commande et que la religion l’exige. Et nous, en retour, nous sommes prêts à vous servir comme notre seigneur très-cher et notre roi, à vous servir avec dévouement et fidélité, selon notre pouvoir. Autrement, tenez pour certain que vous éprouverez la sévérité de Dieu. »

DEUXIÈME LETTRE.

« Nous avons attendu avec une tendre sollicitude que le Seigneur vous regardât, et que, vous repentant de votre faute, vous abandonnassiez la voie perverse où des hommes mauvais vous avaient entraîné. Présentement, nous vous adressons ces lettres monitoires, afin de vous rappeler, s’il se peut, à des sentiments meilleurs. Si vous êtes un roi bon et catholique, si du moins, comme nous l’espérons, vous avez la volonté d’en mériter le titre, souffrez que je vous le dise vous êtes fils et non ministre de l’Église. Vous recevez l’enseignement des prêtres, vous n’en avez point à leur imposer. Vous avez les priviléges de votre puissance : Dieu vous l’a donnée. Soyez reconnaissant de ses bienfaits, et n’entreprenez pas contre l’ordre établi d’en haut. C’est pourquoi, rendez aussitôt ce qui appartenait à l’Église, et que vous avez usurpé plutôt par les conseils des méchants que par l’impulsion de votre cœur. Laissez la fille de Sion régner libre avec son époux, afin que Dieu nous fasse du bien ; que votre royaume prenne de nouvelles forces ; que la honte qui pèse sur cette génération soit effacée, et qu’il se fasse en’nos jours une grande paix. Je vous écris ceci, mon seigneur, et je me tairai encore pour attendre l’effet de mes paroles. Plaise à Dieu qu’il me vienne des messagers, et qu’ils me disent Votre fils le roi était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé ! Que si vous ne m’écoutez point, moi, qui chaque jour prie pour vous devant la majesté du Christ, avec une grande abondance de gémissements et de larmes, je crierai contre vous et le Christ viendra avec la verge. Alors il jugera sévèrement les justices d’ici-bas ; car il sait, quand il veut, enlever aux princes l’esprit de vie, et il est terrible dans ses vengeances contre les rois de la terre. »

Aux évêques ses suffrageants.

« Mes frères, longtemps j’ai gardé le silence, espérant qu’avec l’inspiration de Dieu vous reprendriez courage, vous qui êtes retournés en arrière au jour du combat, que du moins quelqu’un d’entre vous se lèverait et ferait quelque démonstration généreuse contre les ennemis du Ciel. « J’ai attendu, personne ne s’est levé je me suis tu, personne n’a parlé. Désormais tout le poids de la querelle retombe sur moi. Si j’ai offensé quelqu’un d’entre vous au temps de ma fortune, qu’il se nomme, et je réparerai au quadruple le tort dont il m’accusera. Mais, si je n’ai fait injure à personne d’entre vous, pourquoi me laissez-vous seul dans la cause de Dieu ? Retournez-vous vers moi, mes frères, et soutenons-nous les uns les autres contre ceux qui en veulent à la vie de l’Église, c’est-à-dire à sa liberté. Hâtons-nous, de crainte que la colère divine ne s’élève sur nous comme sur des pasteurs négligents et paresseux, et que nous soyons traités comme des chiens muets qui n’ont pas la force d’aboyer. Eh quoi une tempête furieuse agite la barque, le gouvernail est dans mes mains, et vous m’engagez à dormir ! Vous remettez sous mes yeux les bienfaits du souverain vous dites que je leur dois mon élévation vous rappelez mon origine obscure. Il est vrai que je ne compte pas des rois dans ma lignée ; mais j’aime mieux être de ceux qui, par leur mérite, se font une noblesse véritable, que du nombre de ceux qui déshonorent par leur vie la noblesse empruntée de leur naissance. Peut-être suis-je né dans une chaumière et de parents pauvres ; mais la miséricorde divine se plaît à choisir les humbles pour confondre les forts. C’est parmi les pêcheurs que Pierre a été élu pour devenir le prince de l’Église, lui qui s’est acquis par son sang une couronne au Ciel et une grande gloire sur la terre. Dieu fasse que nous suivions cet exemple ! Nous sommes les successeurs de Pierre, non ceux d’Auguste. Nous ne vous écrivons point ceci, mes frères, pour répandre la confusion sur votre visage, mais parce que nous désirons que vous agissiez mieux à l’avenir, dans l’intérêt de la paix et de notre liberté. « Priez pour nous, et que toute l’Église d’Angleterre prie, pour que dans cette tentation notre foi ne défaille point. »

Aux cardinaux.

« A ses vénérables seigneurs et pères, par la grâce de Dieu, cardinaux, évêques, prêtres et diacres, Thomas, par la même grâce, humble ministre de l’église de Cantorbéry et misérable exilé, salut et obéissance.-Il est difficile à celui qui souffre de garder de justes bornes dans ses discours. Vous aviez commencé à combattre avec nous, et déjà la victoire était à nos portes, si votre religion n’avait été circonvenue par l’habileté du roi, qui vous a donné de fausses espérances de paix. La paix s’obtient des tyrans par des démonstrations de guerre, non par des ambassades. Ne vous fiez point aux princes et aux enfants des hommes dans lesquels il n’y a pas de salut. Pourquoi donc nous avez-vous délaissé ? Notre cause n’est-elle point la vôtre ? Faites à autrui ce que vous désirez qu’il vous soit fait, afin d’éviter le péril qui est proche. Autrement,que Dieu soit juge entre vous et moi et mes compagnons d’exil, orphelins, veuves, enfants au berceau qu’il soit juge, lui qui ne considère pas la qualité des personnes. Vous nous avez exposés, nous innocents, comme un but pour la flèche. Vous nous avez fait un opprobre pour les passants et un objet de dérision pour ceux qui nous entourent. Voici qu’on crie sur les places publiques et qu’on dit tout haut dans les villes et dans les bourgs qu’il n’y a pas de justice à Rome contre les puissants. Que si vous traitez ce mal avec lenteur, n’est-il pas à craindre qu’il devienne contagieux et que tous les rois de la. terre en soient atteints ? Car la servitude amère de l’Église est douce à tous les tyrans. L’Église ne doit être régie ni par la dissimulation ni par des conseils habiles, mais par la vérité et par la justice. « Faites ainsi et Dieu vous aidera, et ne vous inquiétez pas pour moi de la malice des hommes » [52]. Mais peut-être dans cet énergique langage se mêle-t-il quelques accents d’orgueil ; peut-être dans la solitude cette austère vertu a-t-elle pris quelque chose de farouche à force de respirer l’air des cloîtres, elle s’est endurcie ; et si elle est inébranlable comme le rocher, c’est qu’elle est âpre et froide comme lui ?–Pourtant pénétrez dans l’humble demeure d’où sortent ces lettres foudroyantes, destinées à troubler le sommeil des grands ; soyez admis à la familiarité de cet homme fort, et voyez. C’est bien le même qui a passé vingt ans de sa vie dans les palais en répudiant son ancienne opulence, il ne s’est point dépouillé de l’élégance de ses mœurs. Sous cette laine grossière, on retrouve celui qui a porté la soie et l’hermine. Plus d’une fois la grâce exquise de ses manières l’a trahi quand il voulait rester inconnu. On dit qu’au temps où déguisé il traversait la Flandre, comme il prenait son repas chez de simples paysans, la délicatesse de ses habitudes, les des préjugés sociaux de son siècle, et son dévouement à la cause de l’église romaine n’était rien moins que servile et passionné. D’un autre côté, l’Église ne porte point la responsabilité des fautes que peuvent commettre quelques-uns de ses ministres elle les pleure, mais n’a pas à en rougir. Il n’y a même peut-être point de spectacle plus rassurant pour ses destinées futures que celui de ses épreuves passées. Quelle merveille que l’Évangile ait été livré entre des mains rapaces sans qu’il en ait été déchiré une page ! que la parole divine ne se soit point altérée en se transmettant par des bouches impures ! que tant de séductions n’aient jamais pu faire rendre un oracle menteur, et que l’autel, miné dans ses fondements, soit resté debout soutenu par une invisible main ! caresses qu’il faisait aux petits enfants, son grand front, ses belles mains, le décelèrent à ses hôtes rustiques, qui tombèrent à ses genoux et s’écrièrent « I ! faut que vous soyez le grand archevêque « de Cantorbéry » Son esprit, exercé à la culture des belles-lettres, en a conservé une sorte de parfum, et ; docteur du moyen âge, il ne dédaigne pas de semer dans ses écrits les fleurs de la poésie virgilienne. Dans les écoles les plus célèbres de la chrétienté, il a étudié la théologie et la science des lois sous la direction de Pierre Lombard et de Gratien souvent dans son exil il retourne à ses livres chéris comme à de bons et fidèles amis du temps passé. Une des plus douces consolations de sa solitude, c’est le commerce épistolaire qu’il entretient avec deux des hommes les plus remarquables de ce temps, Pierre de Blois et Jean de Salisbury [53]. On croit même qu’il fut, initié dans sa jeunesse aux mystères de l’architecture gothique, dont l’enseignement traditionnel se conservait dans le clergé car le Dauphiné se glorifie de posséder une église bâtie sur ses plans. — C’est bien encore le même à qui les pauvres furent si chers ; il les chérit plus encore depuis qu’il est devenu semblable à eux. Quand il tourne des yeux pleins de tristesse vers son Église en deuil, tous ses regrets sont pour les malheureux que son absence a rendus orphelins ; quand il regarde autour de lui, c’est pour s’occuper des compagnons de sa disgrâce : il intéresse en leur faveur les princes et les prélats étrangers, il ne se lasse jamais de demander pour eux, lui qui ne sait pas demander pour soi-même. Tous ceux qui l’approchent vantent la douceur et l’agrément de ses discours. Il passe en faisant le bien ; car partout il laisse derrière lui l’admiration et la reconnaissance. Ceux qui l’assistent à l’autel ont été témoins des effusions de sa piété. Personne plus que lui n’aima Dieu et les hommes. — C’est le même, enfin, qui dans son humilité repoussait le calice amer de l’épiscopat et ne le prit qu’en tremblant ; qui succomba au commencement de la lutte, parce que son cœur fut victime d’une honorable surprise qui se confessa coupable, et pleura aux reproches d’un porte-croix. En déposant aux pieds du pape les insignes de sa dignité, il avait assez témoigné combien toute pensée ambitieuse était loin de lui. Il semble que cet homme simple et bon ne soit point fait pour ce ministère de vigilance et de sévérité. Il lui en coûte beaucoup de se défier, et plus encore de se défendre et de combattre. Trois fois il fut forcé d’exercer la puissance de l’anathème, et cependant on dirait d’autres fois qu’il eût voulu n’être évoqué que pour bénir. Souvent, en présence de ses terribles devoirs, il est saisi d’une profonde mélancolie : seul, suspendu sur tant d’abîmes, tandis que le ciel et la terre sont remués contre lui, il sent sa vue se troubler et son âme défaillir. Alors il répand la surabondance de ses douleurs dans l’âme d’un ami. Mais c’est surtout vers le souverain pontife qu’il tourne ses regards désolés : c’est devant lui qu’il dévoile avec confiance toute sa détresse. Les deux lettres suivantes sont deux échos de ces gémissements secrets du proscrit.

A l’évêque de Hereford.

« Je vous rends grâces de m’avoir visité dans mon affliction. Je pleure sur notre très-cher seigneur le roi. La terreur m’a accablé, et mon esprit est couvert de ténèbres parce que j’ai vu la tribulation et l’opprobre s’accumuler sur la tête du roi, mon seigneur car il a ébranlé l’Église de Dieu. Le Seigneur montrera au clergé des choses dures et l’abreuvera du vin de la tristesse. Où sont maintenant les sages qui disaient : Celui qui n’observe pas les coutumes n’est pas l’ami de César c’est l’ennemi de la couronne, il est digne de jugement ? Où sont-ils, ces sages ? qu’ils viennent et qu’ils disent quel dessein le Dieu des armées a conçu au sujet de l’Angleterre. Les sages de ce pays sont devenus insensés ses princes se sont flétris : ils ont trompé l’Angleterre. Dieu a répandu au milieu de ce peuple un esprit de vertige. L’Angleterre a erré dans ses voies elle chancelle comme un homme ivre. »


Au pape.

« Nous envoyons à Votre Sainteté, avec ces présentes, deux des malheureux compagnons de notre pèlerinage, afin que vous soyez instruit par eux de nos misères qui sont immenses, afin que nous recevions de Votre Sainteté notre délivrance et celle de notre église, et le soulagement de nos maux. Car il est à craindre que nous ne succombions sous le poids écrasant d’une persécution sans exemple. Nous sommes traînés de délais en délais et de tristesse en tristesse, avec non moins de cruauté que d’injustice. Inclinez donc votre oreille, Seigneur, et écoutez ouvrez les yeux, et voyez s’il y eut jamais une iniquité pareille à celle-ci, une douleur semblable à notre douleur. Nous avons attendu l’effet de vos promesses, et voici qu’il nous est venu un surcroît de trouble et d’affliction. Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de nous ; car personne ne combat pour notre salut, personne après Dieu, si ce n’est vous et les vôtres. « Ayez pitié de nous, afin que Dieu vous fasse miséricorde au jour où vous rendrez compte de votre administration. La longueur du mal a épuisé nos ressources et nos forces : il ne nous en reste plus assez pour supporter désormais la tribulation la plus légère. Que Votre Grandeur nous secoure donc, nous et notre Église, et qu’elle ne tarde pas, car il en est temps. Hâtez-vous pour que nous sèntions le bienfait de votre grâce avant de mourir. Pour vous, Très-Saint-Père, que votre vie soit heureuse et longue, votre vie qui nous est chère et nécessaire par-dessus toutes choses, hormis l’amour de Dieu [54]. »


IV

Voilà l’homme. Mais ses destinées approchaient de leur accomplissement. La bonne cause devait obtenir un triomphe public, et ce triomphe devait être ensuite consacré par une immolation sanglante. Les événements se précipitaient. Le roi de France avait rendu à l’archevêque de Cantorbéry sa première amitié et s’efforçait d’effacer par ses empressements et par ses bons offices les souvenirs d’un refroidissement passager. Le pape Alexandre III était rentré dans Rome, où il régnait paisible. Les rois de Danemark et de Hongrie s’étaient détachés du schisme. La ligue lombarde avait affranchi l’Italie du joug impérial. Et dans un concile tenu à Saint-Jean de Latran, le pape avait excommunié Frédéric I° et délié ses sujets du serment de fidélité. Henri fut averti que la pourpre ne le mettrait point à l’abri du glaive spirituel. S’il comptait sur la servilité de l’Angleterre, il avait tout à redouter pour ses possessions de Normandie, d’Anjou et d’Aquitaine, qui dans leurs rapports étroits avec le royaume de France conservaient les traditions de fidélité du pays très-chrétien. Il trembla donc à son tour, et, après d’inutiles tergiversations, il consentit à une réconciliation officielle.

Elle eut lieu à Freitville, non loin des frontières de la Touraine, le jour de sainte Madeleine : c’était la fête du repentir, en l’an 1171. Le rendez-vous était dans une prairie très-agréable, que les gens du pays nommaient le Champ des Traîtres. Là se trouva réunie une grande assemblée de nobles personnages. Aussitôt que l’archevêque parut, Henri courut à sa rencontre et tous deux, à cheval comme ils étaient, se promenèrent quelque temps ensemble à l’écart. L’archevêque exprima le vœu d’être reçu dans les bonnes grâces du roi et de pouvoir retourner en paix dans son diocèse ; il demanda la restitution des biens de son Église et la liberté d’exercer les censures ecclésiastiques contre ceux qui avaient usurpé sa prérogative en couronnant le jeune prince héritier du trône. Le roi lui accorda sa requête. L’archevêque descendit de cheval pour s’agenouiller et témoigner ainsi sa gratitude. Le roi le releva et lui tint courtoisement l’étrier pour remonter en selle, puis l’invita à demeurer quelques jours auprès de lui, afin de laisser des preuves incontestables du bon accord qui venait de se rétablir. L’archevêque obtint la permission d’aller faire ses adieux à ses amis de France et promit un prompt retour. Ainsi se passa l’entrevue, à la grande admiration de ceux qui en furent témoins. Le matin même Henri avait juré en présence de quelques personnes de ne jamais donner à Thomas le baiser de paix. Et en effet il ne le lui avait point donné.

Depuis ce temps Thomas se présenta deux fois à la cour, deux fois il y trouva un accueil douteux et sollicita sans succès les restitutions promises. Enfin, impatient de revoir son église bien-aimée, assailli d’avis alarmants et de funestes prévisions qui déjà n’étaient plus incertaines, il dit à ses amis : « Je vais mourir en Angleterre, » et fit les préparatifs de son départ. II avait reçu du pape des lettres de suspension et d’excommunication pour en user contre l’archevêque d’Yorck et les autres évêques compromis dans l’affaire du. couronnement. Il envoya ces lettres comme pour être les avant-coureurs de son arrivée[55] , et lui-même s’ embarqua peu de temps après. Bientôt son vaisseau, portant en proue la croix primatiale, aborda au port de Sandwich, ou le peuple en foule s’était rendu pour le recevoir. Son voyage jusqu’à Cantorbéry fut une longue et magnifique ovation. Les routes étaient couvertes de gens accourus à sa rencontre; des paroisses s’étaient levées et étaient venues en procession avec leurs bannières, et l’air retentissait de ces cris mille fois répétés : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». Mais dans cette foule pieuse s’étaient mêlés des hommes pervers. C’étaient des soldats apostés par les évêques excommuniés pour arrêter le primat à son débarquement et lui arracher les bulles dont ils le croyaient muni. Après l’avoir vainement attendu à Douvres, ils s’étaient rendus à Sandwich ; mais, n’osant pas l’attaquer en ce lieu à cause de la multitude, ils le suivirent jusqu’à Cantorbéry. Là ils lui demandèrent avec menace l’absolution des évêques excommuniés ou suspendus. Thomas y consentit, pourvu toutefois que ces prélats fournissent la caution d’usage, afin de garantir leur obéissance future au jugement de l’Église. Les évêques auraient accepté cette condition ; mais l’archevêque d’York, esprit satanique acharné à la perte de . Thomas, les entraîna dans une voie dont ils ne virent point l’issue. Ils passèrent la mer, et allèrent à la cour de Henri II, en Normandie, porter des plaintes et chercher des armes contre celui qui, dans la grande famille chrétienne, était leur supérieur immédiat et leur père.

Thomas se retrouvait parmi les siens, et cependant il ne découvrait autour de soi que des sujets de chagrin et de dégoût. Son église était envahie par des pasteurs mercenaires qui en son absence s’étaient glissés dans le bercail ; ses terres étaient dévastées, ses maisons délabrées, ses greniers vides, ses serviteurs dépouillés et battus par des malfaiteurs qui se disaient gens du roi. Chaque jour lui apportait quelque fâcheuse nouvelle, et, s’il en appelait à la justice publique, elle restait sourde à son appel. Il résolut donc d’aller présenter ses réclamations et ses hommages au jeune prince, fils aîné d’Henri, et autrefois son élève, qui résidait a Woodstock, près de Londres. Mais la porte du château lui fut interdite, il reçut ordre de retourner à Cantorbéry, et plusieurs personnages influents de Londres furent punis pour lui avoir rendu quelques honneurs. Les fêtes de Noël approchaient-~ il les attendit dans le recueillement et dans la prière, captif entre les murs de sa maison archiépiscopale. Le jour de Noël, il monta en chaire, parla au peuple assemblé, annonça sa mort prochaine. Des sanglots répondirent à ses paroles : la vaste cathédrale fut remplie de gémissements et de voix qui criaient « Père, pourquoi nous abandonnez-vous ? » Ensuite il rapporta avec indignation les injures que l’Église avait souffertes dans ces derniers temps, et retrancha de la société des fidèles plusieurs de ceux qui s’étaient signalés par leurs violences. Pendant ce temps-là, Henri II avait prêté l’oreille aux récits envenimés de l’archevêque d’York, il avait senti se réveiller ses ressentiments mal assoupis, et dans un mouvement de colère il s’était, écrié : « Maudits soient ceux que je nourris de mes bienfaits, s’ils ne peuvent me venger et délivrer mon royaume de ce prêtre turbulent » ! Et il ajouta « Un homme qui a mangé mon pain a levé son pied contre moi ! Un homme qui la première fois s’est présenté à ma cour sur un cheval boiteux, triomphe maintenant en dépit de la dignité royale et sous les yeux des compagnons de son ancienne fortune ! » En entendant ces mots, quatre chevaliers conçurent le projet de tuer l’archevêque afin de plaire au roi. Ces quatre chevaliers étaient Réginald Fitz-Urce, Guillaume de Tracy, Richard Breton, Hugues de Moreville. La tradition rapporte que l’arbre sous lequel ils se réunirent pour conjurer, frappé de malédiction, se dessécha.

Ils arrivèrent à Cantorbéry le jour de la fête des Innocents. Le lendemain (29 décembre 1171), vers la onzième heure, l’archevêque étant assis au milieu de ses clercs et de ses moines, les quatre chevaliers entrèrent dans sa chambre, et, négligeant de le saluer, allèrent s’asseoir à terre devant lui. Là, après quelques moments de silence, ils prirent la parole et commencèrent par des propositions arrogantes, par des reproches vagues et provocateurs, comme des hommes qui cherchent à engager une querelle. Puis ils le sommèrent au nom du roi d’absoudre sur-le-champ les évêques excommuniés et suspendus. Comme il répondait que l’excommunication avait été lancée par le souverain pontife et publiée avec l’autorisation royale, ils se répandirent en discours injurieux. Alors l’archevêque leur dit : « Depuis que j’ai remis le pied sur cette terre avec le consentement et presque sous les auspices du roi, j’ai été en butte à des outrages sans nombre ; mes gens ont été arrêtés, mes biens livrés au pillage; on m’a fait tort en mille autres manières, et par-dessus tout cela vous êtes venu me menacer ! » Réginald répliqua : « Si quelqu’un a osé vous insulter, pourquoi n’avez-vous pas exposé vos griefs, afin d’en obtenir le redressement selon la raison et selon le droit ? Mon ami, reprit l’archevêque, je me suis assez plaint, j’ai assez vainement travaillé pour obtenir satisfaction ; c’est pourquoi tous les jours on comble pour moi la mesure des iniquités : on me prodigue l’insulte avec tant de persévérance, les plaintes de mes pauvres retentissent si nombreuses à mes oreilles, que je ne saurais trouver un messager pour chacun de mes malheurs. Et quand j’en aurais, qu’en ferais-je ? on empêche ceux que j’envoie de passer la mer et de parvenir auprès du souverain. Mais puisque nulle part je ne puis trouver justice, je la rendrai moi-même, telle qu’un archevêque peut et doit la rendre, et je ne reculerai devant aucun homme ! » Là-dessus, les chevaliers s’écrièrent « Des menaces ! des menaces ! nous vous annonçons que vous avez parlé au péril de votre tête. » L’archevêque répondit « Êtes-vous donc venu pour me tuer ? j’ai remis ma cause entre les mains de Celui qui est le juge de tous ; c’est pourquoi je ne vous crains point ; car vos glaives ne sont pas plus prêts a frapper que mon âme à souffrir le martyre. Cherchez qui vous fuie ; pour moi, je ne fuirai point vous me trouverez pied contre pied au combat du Seigneur. » Ils se levèrent en faisant grand bruit et commandèrent aux moines de garder l’archevêque avec soin pour le représenter au bon plaisir du roi. L’archevêque les accompagna vers la porte et dit encore : « Je ne sortirai d’ici ni par crainte du roi, ni par crainte d’aucun homme ; je ne suis point venu pour fuir ; c’est ici, c’est ici (et il montrait sa tête), que je vous donne rendez-vous. » Les chevaliers se retirèrent en tumulte. Bientôt après, des coups redoublés se firent entendre au dehors ; c’étaient les quatre conjurés et leurs hommes d’armes qui voulaient forcer l’entrée du monastère. Le déclin du jour permettait à l’archevêque une fuite facile : ses clercs effrayés l’y exhortaient avec des pleurs. Il resta impassible et ne sortit de sa chambre que lorsqu’on lui eut annoncé l’heure des vêpres. Alors on voulut l’entraîner vers l’église; mais lui s’avançait lentement à travers les cloîtres et les couloirs, marchant le dernier de tous, comme le berger qui pousse ses brebis devant soi. Ni son geste ni sa démarche ne trahissait un sentiment de crainte. Enfin il entra dans l’église, où déjà quelques moines assemblés chantaient l’office. On voulut fermer les portes derrière lui ; mais, les rouvrant de ses mains, il fit entrer quelques-uns de ses serviteurs qui étaient restés dehors, et il ajouta «  Nous vous ordonnons au nom de la sainte obéissance de laisser les portes ouvertes car il ne convient pas de faire de la maison de Dieu un château fort. » Tout à. coup les quatre meurtriers s’élancèrent dans l’église, le glaive et la hache à la main. « Où est le traître ? » criaient les uns. « Où est l’archevêque ? » criaient les autres. Thomas descendit les degrés de l’autel qu’il avait déjà montés, et se présenta en disant : « Me voici je suis l’archevêque, et non le traître. » A ce moment ses clercs l’abandonnèrent et se réfugièrent au pied des autels : il n’en resta que trois auprès de lui, entre lesquels Edouard Grim, le porte-croix, le même qui lui avait parlé si librement au sortir de rassemblée de Clarendon. Un des meurtriers s’avança et mit la main sur l’archevêque : « Suivez-nous, lui dit-il, vous êtes pris. » L’archevêque, arrachant son manteau des mains du soldat, répondit :« Vous me ferez ici ce que vous voulez faire. » Puis il s’adressa à Réginald Réginald, qu’est ceci ? Je vous ai fait autrefois beaucoup de bien, et vous venez à moi avec des armes dans l’église ? Si c’est ma tête que vous cherchez, je vous défends de la part de Dieu de toucher à aucun des miens, moine, clerc ou laïque, grand ou petit. Pour moi, je reçois volontiers la mort si dans l’effusion de mon sang l’Église peut trouver la paix et la liberté. » On le somma d’absoudre les évêques excommuniés : il répondit « Jusqu’à ce qu’ils aient satisfait aux saints canons, je ne les absoudrai pas. » Puis l’homme de Dieu se mit à genoux et proféra cette dernière prière : « Je recommande à Dieu, à la bienheureuse Marie, aux saints patrons de ce lieu et au bienheureux martyr saint Denis, mon âme et la cause de l’Église. » Alors un coup d’épée frappa le bras du porte croix qui avait voulu protéger l’archevêque, et atteignit l’archevêque lui-même à la tête, un second coup le renversa par terre, un troisième lui abattit une grande partie du crâne. Et l’un des meurtriers, s’approchant avec son glaive, fit jaillir la cervelle et la répandit sur le pavé. Ils sortirent ensuite de l’église, poussant des vociférations contre leur victime, et allèrent piller le monastère. Ainsi périt, à l’âge de cinquante-trois ans, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry [56].

V

Lorsque deux hommes, au moyen âge, s’en remettaient au jugement de Dieu, ils combattaient en champ clos : le bon droit devait se trouver du côté où se rangerait la victoire, et l’ignominie accompagnait la défaite ou la mort. C’était peut-être un vieux reste de paganisme, de culte de la nature qui, donnant à tout phénomène physique une portée mystérieuse, divinisant la force brutale, faisait plier toute chose sous une loi de terreur. La querelle de Thomas avait fini par une sorte de combat où la vertu s’était trouvée aux prises avec le crime le crime avait vaincu par le fer. D’après la législation barbare de ce temps, Thomas ne vivait plus, il était condamné.

Mais il est une autre loi, une loi d’amour selon laquelle le droit est dégagé du fait, qui reconnaît une justice invisible, qui ne s’arrête point devant le silence de la mort, et qui entend la voix du sang versé. Devant cette loi, celui-là triomphe qui a le plus aimé et celui qui a aimé jusqu’à mourir est appelé martyr et se couronne d’une triple gloire ; car, dans le martyre, il y a trois choses. Premièrement, un acte d’indépendance morale l’âme, abandonnant sa chair, comme autrefois Joseph, le pieux esclave de Putiphar, abandonna son manteau, échappe la violence qu’on méditait contre elle. Secondement, un acte de charité : le martyre est un témoignage qu’un homme rend, non point à sa propre doctrine, mais à celle de ses frères croyants comme lui, et par lequel il rassure en eux ce qu’il y a de plus précieux et de plus fragile, la foi : rien ne rassure la foi comme le témoignage d’un homme de bien, et rien ne donne plus de valeur à cette affirmation que le sceau de la mort. Enfin, et par dessus tout, un sacrifice, un sacrifice offert à Dieu, qui en retour donne la victoire et la paix il faut que la croix soit ensanglantée sur le Calvaire avant de régner au Capitole[57]. Voilà comment Thomas fut justifié à l’heure où il tomba massacré au pied des autels. La veille il était grand sur la terre, mais d’une grandeur périssable qu’un faux pas pouvait renverser maintenant il dominait la terre de toute la hauteur des cieux, il était placé hors des limites de la fragilité humaine, au-dessus des atteintes de ses ennemis, comme le soleil que toute la poussière que nous faisons ici-bas ne peut obscurcir. Le peuple, avec un admirable instinct de reconnaissance, courut aux funérailles de ce pasteur, qui avait donné sa vie pour lui des miracles nombreux illustrèrent sa sépulture l’Angleterre tomba à genoux et le proclama saint ; toute la chrétienté répéta le cri de l’Angleterre, et l’Église ratifia le vœu de la chrétienté. Cette décision fut accueillie avec transport, et l’enthousiasme revêtu d’une sanction légitime redoubla. Des liturgies sacrées, des hymnes, des panégyriques, furent composés à sa louange ; sa légende vint s’ajouter comme une perle de plus au poétique trésor des légendes des Saints les simples et les pauvres célébrèrent son nom dans des cantiques populaires. De longues processions de pèlerins s’acheminèrent vers Cantorbéry, et, jusque dans les contrées les plus lointaines, des basiliques s’élevèrent sous l’invocation de saint Thomas. Une récompense encore plus magnifique lui fut décernée : son sang avait payé la rançon de l’Église, l’Église reconquit sa liberté. Le tombeau de saint Thomas fut placé entre elle et les rois comme un abîme que ceux-ci n’osèrent franchir, et il y eut une longue trêve. Henri II lui-même s’humilia et abjura les prétentions qui avaient engagé la lutte fatale. Mais ce n’était pas assez pour l’enseignement du monde. Tandis que l’invincible apothéose du martyr était manifestée aux hommes par une effusion de grâce et de bénédictions, la présence d’un génie infernal sembla se révéler dans la maison de ses persécuteurs. On put contempler alors quelque chose de pareil à ces furies vengeresses que l’antiquité avait vues s’attacher aux familles criminelles des Œdipe et des Atrée. Le roi d’Angleterre déshonorait sa vieillesse dans de honteuses débauches. Éléonore, sa perfide épouse, qu’il avait reçue sortant toute souillée d’adultère de la couche du roi de France, conçut contre lui une jalousie mortelle, forma ses fils au parricide, et, disparaissant tout à coup, leur donna le signal. A la tête de la rébellion était ce fils aîné, dont le couronnement s’était fait en haine de l’archevêque, et qui maintenant arguait de cet acte pour réclamer le trône. Henri, entouré de trahisons, s’effraya : il alla, dépouillé de ses ornements royaux, s’agenouiller devant les reliques de sa victime, et recevoir sur ses épaules superbes les coups de verge des moines. Quelque temps suspendue, la guerre domestique recommença bientôt. Le fils aîné et le troisième fils de Henri moururent dans leur révolte. Richard, son héritier présomptif, lui trouva la vie trop longue et s’arma contre lui et quand ce père infortuné, forcé d’accepter la paix, demanda la liste des conjurés, le premier nom qu’il y lut fut celui de Jean sans Terre, le plus jeune et le plus aimé de ses fils, et qu’il croyait du moins fidèle. Accablé de ce dernier coup, peu de jours après il expira dans le désespoir. Mais cette fatalité qui pesait sur sa famille ne finit point avec lui. Richard avait coutume de dire : « Nous venons du diable, au diable il faut que « nous retournions » Cet oracle sinistre sembla poursuivre à travers les siècles la dynastie des Plantagenets, dynastie odieuse qui porta partout avec elle, en France, en Espagne, en Irlande, en Angleterre, le deuil et la désolation, perdit avec le temps le vaste domaine de l’impure Éléonore, se déchira elle-même, donna à l’Europe occidentale le spectacle des égorgements du Bas-Empire, et s’éteignit dans la guerre des deux Roses, ensevelie dans la boue et dans le sang, vouée à la haine des contemporains et de la postérité. Tel fut le jugement de Dieu.

Trois cent soixante-sept ans après la mort de saint Thomas, un homme se rencontra qui osa réformer ce jugement. Au temps où toutes les pensées d’Henri VIII étaient tournées vers l’établissement de sa suprématie spirituelle, le souvenir de saint Thomas de Cantorbéry lui revint. Il vit se dresser devant lui l’ombre de cet athlète de l’Église romaine qui avait terrassé un roi. Alors, pour se délivrer de cette apparition importune, il conçut le dessein de tenter ce qui est impossible au Tout Puissant lui-même, et de défaire le passé. Par une dérision impie des formes de la justice, il fit citer le saint à comparaître dans trente jours devant le grand conseil « pour avoir à s’expliquer sur les causes de sa mort et sur les scandales qu’il avait donnés en Angleterre comme aussi pour ouïr dire qu’il s’était faussement arrogé le nom de martyr, méritant plutôt celui de rebelle[58] ». Cette citation fut signifiée par un huissier au tombeau du saint. Comme celui-ci n’eut garde de comparaître à l’époque fixée, on lui nomma un avocat, et les débats ayant suivi leur cours ordinaire, le grand conseil du roi rendit l’arrêt suivant : « Henri, par la grâce de Dieu roi d’Angleterre, de France et d’Irlande, défenseur de la foi et chef suprême de l’Église anglicane. Ayant pris connaissance de la cause de Thomas, autrefois archevêque de Cantorbéry attendu que, cité devant notre conseil, personne n’a comparu pour lui ; attendu qu’il n’est point mort pour l’honneur de Dieu et de l’Église, de l’Église dont le gouvernement suprême appartient aux rois de ce royaume, et non à l’évêque de Rome comme le soutenait ledit Thomas, au préjudice de notre couronne attendu que le peuple le tient pour martyr et professe pour lui un superstitieux respect ; afin que ceux qui se rendent coupables de tels crimes soient punis, et que les ignorants reconnaissent leur erreur nous jugeons et décidons que ledit Thomas, autrefois archevêque de Cantorbéry, à dater de ce jour, ne doit plus être considéré comme saint, ni appelé martyr ; que ses images doivent être arrachées des temples, son nom effacé des prières de la messe, des calendriers, des litanies. Nous jugeons qu’il s’est rendu coupable du crime de lèse-majesté, de trahison, de parjure et de rébellion. En conséquence nous ordonnons que ses ossements seront tirés de leur sépulture et brûlés publiquement ; l’or, l’argent, les pierreries et les autres dons que les hommes simples croyant à sa sainteté lui ont offerts autrefois, nous les confisquons comme ses biens personnels au profit de la couronne, ainsi que le veulent les lois et coutumes de notre royaume et nous défendons, sous peine de mort, qu’à dater de ce jour aucun de nos sujets le nomme saint, lui dise des prières, porte de ses reliques et entretienne sa mémoire directement ou indirectement. Car ceux qui en agiront de la a sorte seront mis au nombre de ceux qui conspirent contre notre personne royale, ou qui favorisent et assistent les conspirateurs. Donné à Londres, le 2 juin 1558, par le roi en son conseil. » — Le voyez-vous, ce grand roi devant qui l’Angleterre tremble, dont l’alliance, briguée par François Ier et par Charles-Quint peut incliner d’un côté ou de l’autre les destinées de l’Europe, le voyez-vous comme il a peur ? Il a peur de la inémoire des peuples, il a peur des prières des femmes et des enfants, il a peur de quelques vieux ossements dans un sépulcre, il a peur de deux syllabes dans un calendrier il a peur car en tout cela il découvre une idée puissante, et pour se défendre contre cette idée il entasse accusation sur accusation, sentence sur sentence : il appelle à son secours le sacrilège et la rapine, il s’environne d’échafauds. Mais l’impitoyable histoire l’atteint derrière ces sacs d’or et ces cadavres dont il s’était fait un retranchement, et, tout hideux de bassesse et de férocité, elle traîne au grand jour le digne fondateur de l’Église anglicane.

Cet arrêt cruel et stupide devint le mot d’ordre du protestantisme, et fut répété d’échos en échos pendant plus de trois siècles par l’ignorance ou la méchanceté des écrivains hérétiques. Car, de même que parmi les fils des anciens patriarches il s’en trouve toujours un impie et déshérité, Caïn entre les enfants d’Adam, Cham parmi ceux de Noé, Ismaël parmi ceux d’Abraham, Esaù à côté de Jacob ainsi, pour les grands hommes, pour les illustres bienfaiteurs du genre humain, il y a a côté d’une postérité reconnaissante, une autre postérité ingrate, et qui répudie l’héritage, et qui maudit ses pères. Cette postérité mauvaise ne manqua point à saint Thomas, et lui rendit une sorte d’hommage involontaire en l’associant dans ses blasphèmes à la religion divine qu’il avait défendue [59].

Ensuite vinrent les philosophes, qui jugèrent convenable à leur dignité de répudier le langage passionné des sectaires. Hume, l’un des plus célèbres d’entre eux, voulut bien. reconnaître que l’archevêque de Cantorbéry avait montré quelque grandeur d’âme, et qu’il eût pu n’être point inutile à sa patrie, si le fanatisme papiste et l’ambition sacerdotale ne l’avaient précipité dans des voies perverses[60](2). De nos jours deux hommes dont nous admirons les vastes et pénibles travaux, sans partager leurs doctrines, ont employé leur plume verveuse a la réhabilitation de cette vertu méconnue. Mais l’un, M. Augustin Thierry, nous semble s’être attaché d’une manière trop exclusive à faire de Becket le champion de la nationalité anglosaxonne, l’ennemi politique de la cour anglo-normande [61] ; l’autre, M. Michelel ; tout en appréciant saint Thomas d’une manière plus large et plus profonde, nous paraît avoir encore sacrifié sur l’autel d’une divinité trop adorée de nos jours, l’esprit de système [62] (1). Le Catholicisme seul peut apprécier les services de ses héros ; seul initié à la mission providentielle qui leur fut donnée, il l'a transcrit dans ses incorruptibles annales. C’est pourquoi nous viendrons après tous les autres, nous aussi, dire notre pensée au sujet de celui dont nous avons esquissé la vie. Quelque petit que nous soyons, la foi nous a donné le droit de le dire notre frère, et de parler de lui sans profaner son nom.

Considérons d’abord ce que saint Thomas de Cantorbéry a fait pour l’Angleterre. Il l’empêcha de se précipiter dans le schisme à une époque où son baptême ne datait que de six siècles, ou elle était loin d’en avoir recueilli les bienfaits dans leur plénitude. Alors ses universités étaient à peine écloses elles ne devaient se développer que sous l’influence durable et vivifiante de la Papauté. Sa Grande Charte n’était point encore écrite, et la puissance de ses communes ne pouvait naître et grandir qu’en vertu de l’impulsion générale qui suscita les communes par toute l’Europe catholique. Ses mœurs étaient pleines d’une barbarie que les haines de race et les guerres d’extermination ne pouvaient manquer de nourrir. Si donc l’Église, qui seule allait semant par le monde les germes de la civilisation, eût trouvé les portes de l’Angleterre fermées si les relations bienveillantes que la religion seule à cette époque pouvait entretenir entre les peuples toujours armés eussent cessé pour le peuple anglais, et qu’il n’eût vu désormais ses voisins que sur les champs de bataille si la suprématie spirituelle et le sceptre des consciences se fussent trouvés entre des mains comme celles de Jean Sans-Terre, de Richard II, de Henri IV, d’Edouard IV, de Richard III ; si, en un mot, le règne de Henri VIII eût été avancé de quatre siècles, cette contrée fût descendue à un degré d’abrutissement comparable à l’état de la Russie, du jour où elle se fit schismatique jusqu’aux jours de Pierre le Grand. L’Europe aurait vu de loin cette île enveloppée dans son ignorance, pareille ces contrées hyperboréennes et ténébreuses que les anciens connaissaient à peine et dont ils fuyaient les rivages : aujourd’hui encore la sueur des serfs arroserait les glèbes de Lancastre et les chantiers de Liverpool et Londres, comme Moscou, viendrait nous mendier nos lumières. Mais non Dieu, qui a fait les nations, avait sur l’Angleterre quelque magnifiqne dessein : il lui envoya un saint pour la sauver de l’apostasie ; il voulut qu’elle restât longtemps encore unie à l’Église immortelle, et que dans cette étreinte d’amour elle puisât une vie glorieuse et féconde que l’embrassement impur des Henri VIII et des. Cromwell ne pût étouffer. Et si ; dans cette île fameuse, des générations entières se sont conservées inébranlables dans la loi de leurs ancêtres si, après trois cents ans de persécutions et d’opprobres, le Catholicisme a relevé son front et se déploie maintenant avec une force merveilleuse qui fait trembler la réforme jusque dans ses palais dorés ; si l’Irlande a brisé ses liens par un effort sublime ; si un homme étonnant s’est levé du milieu de ses frères catholiques, et a protesté en leur nom contre les satrapes de l’hérésie, c’est que, parmi ces générations fidèles, dans cette Irlande, et sur cet homme peut-être, plane la grande âme de saint Thomas de Cantorbery. A Dieu ne plaise que je compare un homme mortel, et qui n’est pas encore jugé, avec celui dont la mémoire a reçu une consécration solennelle Mais lui aussi, l’invincible archevêque, ses ennemis l’appelaient le Grand Agitateur Saint Thomas n’est point seulement le bienfaiteur de l’Angleterre, l’Europe entière lui doit de solennelles actions de grâces, son héroïque résistance arrêta un fléau qui se préparait alors dans tous les royaumes, un dessein qui se méditait dans tous les châteaux et dans toutes les cours l’incorporation de l’Église dans le système féodal. Le système féodal, qui ne devait point être inutile à la chrétienté, pourvu qu’il fût renfermé dans de justes limites de puissance et de durée, rencontra trois sortes d’obstacles qui l’y continrent ; savoir : l’Église, la royauté, le tiers état. Au douzième siècle, le tiers état n’était point encore, à peine quelques communes venaient de se former, à peine ressentait-on, quelques secousses au lieu où devait s’élever le volcan. La royauté était faible, elle-même était féodale, et, dans sa naïveté, elle conservait encore un respect profond pour son principe : le roi n’était que le seigneur suzerain, et les ducs, les comtes et les barons étaient ses pairs. Restait l’Église, seule, mais forte de son antiquité, forte de son incorruptibilité. En présence d’un tel adversaire, la féodalité était contrainte de se tenir dans ses bornes, et si parfois elle essayait une sortie furtive, elle était bientôt repoussée, non sans un notable dommage pour son honneur et pour son crédit. Avec un tel auxiliaire, elle eût envahi la société tout entière, écrasé toute opposition, doublé l’intensité de son pouvoir, et prolongé de plusieurs âges l’ère de son règne. Saint Thomas de Cantorbéry empêcha que cette alliance ne fût conclue et comme les puissants d’alors étendaient des mains avides, et qu’il fallait les remplir, il leur donna sa vie ; et pendant ce temps-là l’Église sauvait dans un pan de sa robe la liberté des nations. Et remarquons ici que cette scène imposante du douzième siècle se représente avec une sorte d’heureuse monotonie à chaque époque de l’histoire. A chaque époque, il existe des formes sociales variées, des pouvoirs différents. A chaque époque ces pouvoirs, tendant à s’assimiler tout ce qui les environne, convoitent, non pas l’amitié de l’Église, mais l’identification de l’Église avec eux, et toujours ils se plaignent de ce qu’elle n’y consent pas. Ce sont d’abord les empereurs chrétiens d’Orient qui voudraient faire de l’Église un patriarcat soumis a leur autocratie ; ce sont les barbares qui la pressent de s’unir avec eux pour le pillage du vieil empire romain : ce sont les grands seigneurs féodaux qui essayent de la barder de fer ; puis les rois qui l’invitent à s’asseoir dans leurs royaumes à côté de ces parlements qu’ils gouvernent avec le fouet et l’éperon; enfin ce sont les modernes fondateurs des constitutions représentatives qui daignent bien lui ménager un banc dans une chambre haute, et qui s’irritent de ce qu’elle ne se prête pas au mécanisme étroit de leurs administrations, de ce qu’elle ne parle point le langage passionné de leurs tribunes, de ce qu’elle n’arbore point sur ses basiliques séculaires leurs drapeaux d’un jour. Mais l’Église n’a jamais voulu entendre à être impériale, ni barbare, ni féodale, ni royale, ni libérale, parce qu’elle est plus que tout cela ; elle est catholique. Vainement, comme les prétendants de Pénélope, la voyant seule en ce monde, ils ont pensé la séduire et régner sous son nom, et ils lui ont offert richesse et puissance. L’épouse immortelle a un autre époux qui est vivant et qui reparaîtra un jour ; elle répudie ces noces indignes, elle repousse ceux qui la poursuivent, et, en attendant, elle achève de tisser ce voile précieux de science et de vertu dont elle doit se parer au jour où l’époux viendra pour célébrer avec elle la fête nuptiale. Allons plus loin. La Providence n’avait point créé une âme aussi prodigieuse que celle de saint Thomas pour lui donner un rôle passager, pour en faire la pierre d’achoppement d’une institution politique. La féodalité, comme toute chose terrestre, recèle deux principes, dont l’un est bon, l’autre mauvais : un principe de générosité, d’honneur, de chevalerie, et aussi un principe d’égoïsme, qui tend à tirer, tout à soi, à multiplier le travail et l’obéissance du grand nombre pour accroître le bien-être de quelques-uns. L’Église, chose céleste, n’a qu’un principe unique, un principe excellent, la charité. Égoïsme et charité, ce sont deux forces rivales qui, depuis le commencement, se disputent le monde. L’égoïsme se produit dans les sociétés sous deux formes qui lui sont chères : despotisme et anarchie. La charité dans l’Église oppose tour à tour la liberté au despotisme, et à l’anarchie l’autorité. Si elle protège aujourd’hui la vieillesse des royautés européennes, si elle met à l’abri de l’insulte la tête blanchie des souverains, elle protégea au moyen âge l’enfance des peuples, elle empêcha que leurs langes ne devinssent des chaînes. Quand donc saint Thomas se fit le défenseur de la liberté religieuse, il acceptait un ministère de charité, et cette charité embrassait dans son expansion, non seulement ses clients, mais ses adversaires et ses juges. Car le Christianisme est ainsi fait il ne permet pas de ramper aux pieds des grands, mais il ne permet pas non plus de les mépriser et de les haïr. Aimer ceux qui soutirent, ceux qui sont faibles, pauvres, humbles, au-dessous de nous, c’est la joie de notre nature, c’est un instinct auquel notre orgueil même n’est pas étranger. Mais ceux qui sont riches, puissants, superbes, qui font autour d’eux trembler et souffrir, ceux-là, ne les point haïr, les aimer, c’est le triomphe, c’est le miracle de la charité catholique.

Saint Thomas fut ainsi sa charité fit sa force, et sa force lui valut l’honneur d’être le soutien de l’Eglise. L’Église a reçu d’en haut des promesses d’éternité, et celui qui les a faites les maintiendra ; mais il s’est réservé le choix des moyens par lesquels ses promesses s’accomplissent. Et, tandis que la société chrétienne poursuit son émigration mystérieuse de la terre vers le ciel, son salut est assuré par une assistance toujours présente, mais diverse. dans ses manifestations. Aujourd’hui c’est la manne miraculeuse, demain c’est l’eau du rocher c’est la nuée pendant le jour, la colonne de feu pendant la nuit. Quand Israël combattait dans la plaine, Moïse sur la montagne étendait les mains, et la victoire descendait; mais Ur et Josué supportaient les mains fatiguées du prophète. De même, pendant que l’Église luttait contre le schisme et la servitude, le Pape était au sommet, veillant et priant, et l’esprit de Dieu était avec lui : saint Thomas de Cantorbéry se tenait à ses côtés et soutenait ses bras, pour qu’il ne défaillît point dans ce labeur, et l’aidait à porter le poids des destinées du monde. Dieu donc, au douzième siècle, pour sauver l’Église, se servit d’un homme ; et, si ce fut pour cet homme un sujet de louange, ce ne fut point un déshonneur pour l’Église, pas plus que pour une mère de s’appuyer sur l’épaule de son fils. Car c’était elle qui l’avait fait si généreux et si fort ; c’était elle qui l’avait nourri de saines doctrines il n’avait point goûté le lait de l’étrangère, il n’avait pas grandi sous le portique de la philosophie, mais à l’ombre de l’autel ce fut elle dont la pensée le soutint dans les jours d’épreuves, pour elle fut sa dernière parole et son dernier soupir ce fut elle enfin qui vint réclamer sa dépouille et l’enveloppa d’un linceul de gloire. Qu’elle jouisse donc de son heureuse maternité Saint Thomas de Cantorbéry n’appartient plus ni à un système, ni à une nation, ni à une époque. II appartient, par un partage magnifique, à Dieu et à l’humanité ; il appartient à la grande, à la sainte, à l’impérissable Église romaine.

Aussi est-il temps de mettre un terme à ces discours ; aussi est-ce pitié d’entreprendre une inutile apologie, et de vouloir répondre aux incriminations de quelques-uns et aux erreurs de quelques autres. Une réponse est là, éclatante, sublime. Depuis six cents ans, cent millions de catholiques environnent de respect et d’amour la mémoire de cet évêque d’un autre âge et, lorsque dans les supplications solennelles, rappelant au Ciel les vertus que la terre lui a données, nous répétons la longue litanie de nos saints ; alors, ô Thomas de Cantorbéry ! vous aussi nous vous invoquons, et nous vous saluons du plus beau nom qui soit dans la langue des hommes : nous vous saluons martyr !

CONCLUSION

Souvenons-nous maintenant de Bacon, et mesurons dans notre pensée ses œuvres et sa gloire avec la gloire et les œuvres de saint Thomas pesons dans la même balance les cendres des deux chanceliers. -La cendre du philosophe a été trouvée légère. Pourquoi cela ? ces deux âmes ne sont-elles pas sorties de la main de Dieu, toutes deux sœurs, toutes deux noblement douées, toutes deux envoyées pour habiter le même limon, et pour s’agiter, à quatre cents ans de distance, dans le tourbillon social ? L’Angleterre était pourtant plus éclairée au seizième siècle, plus libre sous le sceptre capricieux d’Élisabeth et de Jacques I° que sous la massue de plomb de Henri Plantagenet. Si Bacon trouva dans sa patrie ces habitudes serviles auxquelles Henri VIII l’avait façonnée, la fortune de saint Thomas commença au sein de cette cour anglo-normande, où ses yeux ne rencontrèrent que des spectacles de corruption et d’iniquité. Cette infirmité naturelle du chancelier de Vérulam, qui l’empêchait de se tenir debout sur les degrés du trône, nous l’avons retrouvée dans les premières irrésolutions, dans la condescendance extrême, dans les défaillances secrètes de Becket. Enfin, l’ignominie du premier, comme l’héroïsme du second, nous apparaît avec ce je ne sais quoi d’achevé que donne le malheur.

Mais qu’importent les circonstances, les caractères et les personnes ? L’histoire de Bacon est celle du plus grand nombre des philosophes. Voici Platon, selon qui le genre humain n’a de bonheur à espérer que sous le gouvernement d’un philosophe-roi et lui-même s’assied, couronné de fleurs, à la table de Denys. Voici Aristote aux pieds d’Alexandre; Cicéron déshonorant son exil par un pusillanime désespoir, ou bien brûlant devant César le parfum avili de son éloquence ; Sénèque mourant trop tard pour se faire pardonner la familiarité de Néron. Voici Luther qui signe en faveur du landgrave de Hesse la consécration de la polygamie; Voltaire, admis aux petits soupers de Frédéric de Prusse ;le dix-huitième siècle tout entier et ses inénarrables turpitudes; et maintenant, sous nos yeux, des hommes dont je tairai les noms, parce qu’ils vivent ou qu’ils vivaient naguère, mais qui, eux aussi, nous ont fait connaître ce qu’on peut attendre du rationalisme en fait d’honneur et de liberté. Il n’est peut-être pas de tyran qui n’ait eu à son service quelques philosophes, soit pour en faire les apologistes de ses actes, soit comme ces bêtes superbes et curieuses qu’on entretient dans les jardins des rois.

L’histoire de saint Thomas est celle de beaucoup d’entre les saints ; c’est celle de plusieurs myriades de martyrs devant les proconsuls, d’Athanase devant Julien, d’Ambroise devant Théodose, de Chrysostome devant Arcadius, de Grégoire VII devant, Henri IV, de Népomucène devant Wenceslas, de l’évêque Fisher et de Thomas Morus devant Henri VIII ; et aussi, pourquoi ne le dirais-je point ? de Pie VII devant Napoléon. Car, en ce temps-là, nous avons appris par un grand exemple que, dans l’Église de Dieu, les traditions d’une juste et religieuse indépendance ne s’étaient point perdues. Ce ne sont donc plus deux hommes qui sont en présence, ce sont deux types : c’est le philosophe et c’est le saint ; et il faut dire ici pourquoi l’un se dégrade avec tant de génie, pourquoi l’autre conserve inviolable la virginité de sa vertu. Les choses humaines étant égales de part et d’autre, du côté. qui l’emporte il faut bien qu’il y ait quelque chose de divin.

L’âme, disait un ancien sage, est une harmonie. Mais cette harmonie est brisée, et les éléments qui la composaient sont entrés en discorde. L’intelligence, appuyée sur la raison, veut dominer ; la volonté, fascinée par des illusions perfides, refuse d’obéir de là ces combats de tous les jours qui se livrent au fond de la conscience ; de là ces déchirements et ces larmes intérieures dont la vie est pleine. Et parce que rien ne nous est plus humiliant et plus pénible que ce désaccord entre nos pensées et nos œuvres, il faut que l’intelligence se modifie, et qu’elle tempère la sévérité de ses lois pour que la volonté s’y soumette. Mais ces lois ainsi faites et défaites à son gré, la volonté s’y soustrait encore parce qu’elle les méprise. Voilà donc deux parties de nous-mêmes qui s’entraînent et se poursuivent l’une l’autre dans des aberrations infinies, sans jamais se réunir. Les doctrines philosophiques sont venues et ont fait selon leur pouvoir. Elles ont ramené l’intelligence dans des voies meilleures, elles l’ont formée à de hautes et vastes spéculations, elles l’ont agrandie, fortifiée de toute la puissance logique qui est en elles ; mais en elles il n’y a point une puissance d’amour, et celle-là est la seule à qui la volonté sache obéir. Dès lors la volonté leur échappe ; elle reste dans les abîmes de corruption où elle était descendue elle y reste abandonnée à ces enchanteresses qui l’enivrent d’ignominieuses jouissances et de plaisirs douloureux, et qui sont si bien nommées Passions. Aussi ce divorce fatal qui se voit dans toutes les âmes se retrouve plus éclatant, plus triste encore dans l’âme du philosophe : il y a en lui deux vies, celle de la tête et celle du cœur c’est la statue d’or aux pieds d’argile c’est un homme divisé, c’est-à-dire un homme faible.

Le Christianisme a eu pitié de notre nature il a pris au ciel deux rayons, dont l’un s’appelle Foi, l’autre Charité, et ces deux ne sont qu’une même flamme ; mais l’un est lumière, l’autre chaleur. Par la foi le Christianisme s’empare de l’intelligence et la tire de ses ténèbres ; par la charité il régénère la volonté et la relève de ses turpitudes. Ce qu’il fait croire à la première, à la seconde il le fait aimer il les fait toutes deux se rencontrer sur la route pour tendre ensemble à une même fin, qui est Dieu. Voilà comment il rétablit l’harmonie primitive de l’âme et, pour que l’harmonie ne soit pas troublée, pour que la foi ne chancelle point, pour que la charité ne défaille jamais, une société est instituée, croyante, aimante, harmonieuse, et cette société, c’est l’Église. C’est là l’origine de cette inébranlable fermeté de pensée, de cette immense expansion d’amour qui fait les saints. Le saint est un homme jeté en bronze, mais en bronze vivant ; c’est un homme un, c’est-à-dire un homme fort.

Et maintenant vous avez devant vous deux grandes figures. Le rationalisme a fait l’une, le catholicisme a fait l’autre ; c’est à vous de voir auquel des deux vous voulez livrer votre âme.


FIN DU TOME SEPTIÈME.

    suspendre l’autorité d’un prélat scandaleux comme Roger d’York. Les historiens contemporains nous donnent sur ses moeurs des détails dont l’horreur est telle, que nous n’oserions les rapporter. Le savant Jean de Salisbury le nomme non archiepiscopus, sed archidiabolus.

  1. S. Irénée, adv. Haeres. , II, cap XIX. « Minutiloquium et sublimitatem circa questiones, com sit Aristotelicum, haeretici fidei inferre conantur. » Tertullien, de Praescript., VII. «  Miserum Aristotelem qui dialecticam instituit artificem struendi et destruendi, versipellem, in sententiis coactam, in conjecturis duram, in argumentis operariam contentionum, molestam etiam sibi ipsi, omnia retractantem ne quid omnino tractaverit ! » S. Basile, S. Grégoire de Nazianze, S. Jérôme, S. Augustin, S. Bernard, sermon lI, pour la Pentecôte, tiennent le même langage.
  2. Launoy, de varia Aristotelis fortuna.
  3. Rigordus, Vie de Philippe Auguste.
  4. Launoy, de varia Aristotelis fortuna
  5. S. Thomas composa un Commentaire sur la physique d’Aristote. Cependant Campanella croit devoir repousser toute solidarité de doctrine entre l’angélique docteur et le philosophe païen : « Nullo pacto putandus est Aristotelizasse, sed tantum Aristotelem exposuisse.»
  6. Ramus avait publié un livre contre la dialectique d’Aristote : Animadversiones adversus Aristotelem : François 1° le fit juger par une commission de docteurs, et ordonna la destruction du livre.
  7. Launoy, de varia Aristotelis fortuna.
  8. Voici quelques-unes des questions qui se traitaient dans ces disputes « De universalibus, de principio individuationis, de distinctione quantitatis a re quanta, de maximo et minimo, de infinito, num Deus materiam possit facere sine format, num plures angelos ejusdem speciei condere, » etc..
  9. De Vauxelles, Histoire de la vie et des ouvrages de Bacon.
  10. Dans ces deux écrits il se proposait d’appliquer sa méthode a des exemples particuliers mais il ne lui fut pas permis de les achever.Du Prodromos philosophiae secundae nous n'avons que la préface.
  11. Dans l’analyse qui va suivre nous avons tache de reproduire aussi fidèlement que possible l’ordre des idées et la couleur des expressions. Nous avons conservé surtout les grandes métaphores dont Bacon aime à se servir, et auxquelles parait tenir beaucoup. Le livre de Dignitate , etc., parut en 1605.
  12. Scholastici super unaquaque re proposita formabant objectiones, deinde illarum objectionum solutiones quae ut plurimum distinctiones erant ; ut quod de Seneca dictum erat vere scholasticis usurpari possit : quaestionem minutiis scientiarum frangat robur...Itaque minime mirum si hoc genus doctrinae etiam apud vulgus hominum contemptui obnoxium fuerit, qui fere solent veritatem propter controversias circa eam motas aspernari, facileque illud Dionysii Syracusani arripiunt : verba ista sint senum otiosorum... Nihilominus certissimum est, si modo scholastici ad inexplebilem sitim veritatis et continuam agitationem animi, varietatem et multiplicitatem lectionis et contemplationem adjunxissent, insignia profecto illi extitissent lumina, omnesque artes et scientias mirifice provexissent. Bacon, de Dignitate et augm.
  13. Il faut se souvenir que Bacon était protestant.
  14. Le Novum Organum parut en 1620.
  15. « Quoad notiones primas intellectus, nihil est eorum qui intellectus sibi permissus congessit quin nobis pro suspecto sit nec nullo modo ratum, nisi novo judicio restiterit et secundum illud pronuntiatum fuerit. » C’est le doute méthodique de Descartes, et qu’Aristote avait déjà formulé dans ces termes : texte grec à relire « :Ἀναγκὴ πρὸς τὴν ἐπιζητουμένην ἐπιστημην ἐπελθειν ἡμας, περὶ ὧν ΑΠΟΡΗΣΑΙ δει πρῶτον. Ἡ γάρ ὓστερον εὐπορια λυσις ἐστι τῶν πρότερον ἁπορουμένων. Λύειν δὲ οὐκ ἔστιν ἀγνοῦντα δεσμόν.» (Métaph., I. III, ch. 1.)
  16. Cette conciliation des deux méthodes rationnelle et expérimentale est encore annoncée dans ce passage du livre de Dignitate : « Inter empiricam et rationalem facultatem, quarum morosa et inauspicata divortia et répudia omnia in humana familia turbavere, conjugium verum et legitimum in perpetuum nos firmasse existimamus. »
  17. On n’a pas jugé nécessaire de répéter ici la fameuse maxime de Bacon sur l’athéisme. Il existe aussi de lui une longue profession de foi dans laquelle le savant M Emmery (Christianisme de Bacon) ne trouve rien que la théologie catholique puisse désavouer. Bacon a rendu plusieurs fois témoignage à la sainteté des institutions monastiques, à l’excellence de l’éducation donnée dans les collèges de la compagnie de Jésus, à la sagesse de certains papes. Malheureusement de nombreux passages de ses écrits ne sauraient permettre de révoquer en doute son attachement à l’établissement politique de ]’Eglise anglicane.
  18. « Omnia disposuisti in numero, mensura et pondere. »
  19. Histoire de la vie et des ouvrages de Bacon, par M. de Vauxelles, t. I.
  20. Antitheta rerum , opuscule inséré dans le livre de Dignitate et Augmentis scientiarum.
  21. Œuvres de Bacon, t. 1.
  22. Vers la même époque, en répondant à un libelle dirigé contre le gouvernement de la reine, Bacon écrivait ces lignes que j’aime à traduire et à citer, comme jetant quelques lumières sur les causes qui introduisirent et propagèrent le protestantisme en Grande-Bretagne. «La pureté de la religion est un bienfait inestimable, inconnu au temps de nos anciens rois, jusqu’au jour du père de Sa Majesté Henri VIII, de fameuse mémoire. De cette pureté de la religion sont résultés trois avantages temporels d’une grande importance. Le premier, c’est de retenir dans le royaume des sommes considérables qu’autrefois on envoyait annuellement à Rome ; le second, c’est d’avoir divisé les revenus immenses que les monastères dépensaient jadis inutilement, et de les avoir employés à élever des familles puissantes, qui sont la force de l’État et l’éclat de la couronne ; le troisième enfin, c’est d’avoir affranchi l’autorité royale de tout supérieur étranger, et de l’avoir affermi en l’isolant. » On peut remarquer, sur le premier point, que Bacon semble appliquer ici ses principes en matière d’ingratitude : était-il bien digne de l’opulente Angleterre, après avoir reçu de Rome la magnifique aumône du christianisme et de la civilisation, de marchander ensuite le denier de Saint-Pierre et d’apostasier par économie ? Sur le second point les dépenses inutiles des monastères, c’étaient les écoles, les établissements charitables, les admirables monuments dont l'Ile des Saints était couverte avant l’époque de la réforme ; les héritiers de ces dépouilles, c’est le clergé marié, plus riche à lui seul que tout le clergé de l’Europe ce sont les lords oppresseurs, c’est cette aristocratie territoriale qui fait qu’aujourd’hui, sur vingt-quatre millions d’habitants, les trois royaumes ne comptent qu’un million de propriétaires, tandis que la septième partie de la population est inscrite au rôle des indigents. Sur le troisième point : en isolant l’autorité souveraine, on l’a rendue tyrannique, capricieuse et non pas sûre ; l’histoire des Stuarts est là pour en déposer. Ainsi le despotisme et l’avarice, tels sont les deux génies que l’on voit accroupis auprès du berceau de l’anglicanisme.
  23. Il parait que tout le monde n’était pas de cet avis. L’ambassadeur de Venise, qui avait vu Élisabeth dans tout l’éclat de sa beauté lors de son entrée à Londres avec sa sœur Marie, en écrit en ces termes « Elisabeth e piuttosto graziosa che bella, olivastra di « complessione. » J’omets plusieurs citations de Virgile, une entre autres, sur laquelle Bacon fait une indécente équivoque ou un grossier contre-sens. Je penche pour le contre-sens, d’autant plus que d’autres faits semblent prouver que Bacon ne possédait pas d’abord une bien profonde connaissance de la langue latine. Pour mieux faire comprendre de quel encens lourd et épais la vanité d’Élisabeth aimait à se repaître, je traduis ici une lettre que lui adressait Bacon le premier jour de l’année : « Selon l’usage solennel de ce jour, je ne voudrais point manquer de me présenter en toute humilité devant Votre Majesté, et de mettre à ses pieds un modeste cadeau. Et pour suppléer à l’insuffisance de mon offrande, je prie Dieu de donner moi-même à Votre Majesté un présent de nouvelle année, je veux dire une année qui n’en soit pas une pour votre personne, et qui en vaille deux pour vos coffres : puisse-t-elle d’ailleurs être joyeuse et prospère ! »
  24. Lingard, tome VIII ; de Vauxelles, Histoire de Bacon, tome 1.
  25. Lettre de Fr. Bacon à lord Burleigh, 1591 .
  26. Voir les Œuvres complètes de Bacon, en anglais.
  27. Cette apologie se trouve aussi dans les Œuvres complètes.
  28. Voyez Faber fortunae suae, chapitre de neuf pages in-folio inséré dans le livre de Dignitate et augmentis .
  29. Ornamenta rationalia.
  30. De dignitate et augmentis, lib. VIII, c. II.
  31. De Dignitate, préface : Propterea non sunt damnandi viri docti, ubi cum res postulat aliquid de sua dignitate remittunt sive imperante necessitate sive imperante occasione, quoad quamvis humile videatur et servile primo intuitu, tamen verius rem aestimanti censebuntur non personœ sed tempori ipsi servire.
  32. J’invoquerai cependant la disgrâce de son ancien rival Coke, a laquelle Bacon travailla avec une haineuse persévérance, aiguillonnant le mécontentement royal, que la fermeté de ce jurisconsulte rigide avait provoqué. Il prit aussi une part honteuse à la perte de Walter Rawleigh, qui, condamné à mort au commencement de ce règne, sortit ensuite de prison, et, mis à la tête d’une flotte anglaise, fut arrêté de nouveau au bout de quinze ans, victime d’intrigues diplomatiques, et, sur l’avis de Bacon, subit le dernier supplice.
  33. Bacon sur la pacification de l’Église, et de comparer le langage qu’il tient au roi Jacques avec celui dans lequel il essayait de charmer la reine Élisabeth. « Je soumets humblement à votre jugement souverain toutes les idées que je propose ici : c’est comme une obole que je viens jeter dans le trésor de votre sagesse. De même que les astronomes observent que la réunion des trois astres en conjonction produit d’admirables effets ; ainsi, puisque en Votre Majesté se réunissent trois lumières: la lumière de la nature, la lumière de la science et par-dessus tout la lumière de l’Esprit-Saint, votre règne ne doit-il pas être comme une heureuse constellation levée sur le ciel de vos États ? ».
  34. On sait que le chancelier d’Angleterre siège au parlement sur un sac de laine.
  35. Journal de la Chambre des lords, séance des 20 mars, 24 avril, 30 avril, 3 mai 1621. Voyez aussi Ruhwort.
  36. Lettre de Bacon, à la fin du deuxième volume de ses oeuvres en anglais.
  37. Dans cette exposition des libertés de l’Église e nous avons suivi scrupuleusement les décisions du droit canonique, et le savant Commentaire de Zallinger, imprimé a Rome sous l’approbation de l’autorité religieuse. Toutefois nous ne nous dissimulons point les difficultés du sujet, et nous prions le lecteur d’excuser les erreurs nombreuses peut-être où notre jeunesse et notre insuffisance nous auront fait tomber. L’indépendance des deux ordres spirituel et temporel, de l’Église et de l’État, est expliquée d’une manière lumineuse dans une lettre du pape Gélase à l’empereur Anastase (Decretum, dist. XCVI, 10), et dans plusieurs autres textes de S. Innocent, de Félix et de Nicolas, papes. Voyez aussi S. Ambroise (de Basilicis non tradendis), Isidore de Peluse (liv. III, ep. 249) et Fénelon (Discours pour le sacre de l’électeur de Cologne, première partie). Ces questions ont encore été traitées par. M. Lacordaire aux conférences de Notre-Dame, et plus d’une fois dans le cours de ce travail nous avons essayé de reproduire un souvenir imparfait de ces admirables discours.
  38. L’élection des évêques et des diacres est racontée au livre des Actes (I et VI). S. Paul recommande aux fidèles des chrétientés naissantes de soumettre leurs contestations à la justice paternelle de leurs vieillards et de leurs pasteurs. (Corinth., I, chap. VI.) Il retranche de sa communion l’incestueux qui s’opiniâtre dans son crime. (Ibid., v.)
  39. Les Codes de Théodose et de Justinien présentent un grand nombre de dispositions relatives à l’organisation et à l’autorité des tribunaux ecclésiastiques. Voyez au Code, L. 25, de Clericis episcopis, L. 7 et 8, de Episcopali audientia. Les Novelles 79, 85, 123, établissent tout un système de procédure pour les personnes consacrées à Dieu : 1° quand un procès civil est intenté contre un clerc ou un moine, la cause doit être portée d’abord devant le tribunal de l’évêque, mais les parties conservent le droit d’en appeler à la justice séculière ; 2° pour les contraventions à la discipline ecclésiastique, l’évêque est le seul juge-, 3° pour les délits qui renferment une violation de la loi civile, le clerc ou le moine dégradé par son évêque parait devant les tribunaux ordinaires. Je doute néanmoins que cette dernière disposition ait été admise par l’Église romaine. Les évêques étaient absolument exempts de toute juridiction temporelle. La législation de l’empire leur attribuait en outre une sorte de magistrature municipale, les faisait intervenir pour la nomination des tuteurs et curateurs, etc., etc. Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs confirmèrent et étendirent l’autorité des tribunaux ecclésiastiques, soumettant sans aucune exception les clercs et les religieux au jugement de l’évêque, et l’évêque au jugement de ses collègues assemblés, -sauf toujours le droit d’en appeler au saint-siége. Voyez Capitul., liv. V, 378, 390 ; VI, 366 ; VII, 103, 347, 434.
  40. ) Voyez Lingard, Histoire d'Angleterre, tome II. On peut ajouter que, durant les schismes qui divisèrent la chrétienté Guillaume le Conquérant et Guillaume le Roux défendirent à leurs évêques de décider entre les compétiteurs du saint-siége, afin de prolonger par là la vacance des bénéfices dont le trésor percevait les fruits. Les malheurs de S. Anselme de Cantorbéry, sa vieillesse persécutée, son exil à Lyon, sont des choses assez illustres.
  41. Voyez Lingard, Histoire d'Angleterre, tome II. Pierre de Blois, l'un des familiers de Henri, fait de lui le portrait suivant : Oculi ejus dum est pacati animi sunt columbini et simplices, sed in ira et turbatione cordis quasi scintillantes ignem et impetu fulminantes... Est leo aut leone truculentior dum vehementius excandescit.
  42. Quadrilogus, recueil formé des extraits des quatre histoires contemporaines de S. Thomas de Cantorbéry, publié par le P. Wolf et accompagné de la correspondance du saint. Voyez aussi les Annales de Baronius, tome XX ; etc.
  43. Voyez Quadrilogus cap.IX
  44. Le danegelt était une taxe que les anciens rois anglo-saxons levaient sur leurs sujets pour faire face aux invasions des Danois. Quand les Normands, frères des Danois, se furent rendus maîtres de l’Angleterre, ils continuèrent de percevoir sur le peuple conquis cette taxe destinée à repousser la conquête.
  45. Episcopus aut presbyter aut diaconus in fornicatione aut perjurio aut furto deprehensus deponitor non tamen a communione exctuditor. Dicit enim Scriptura «Bis de eudem delicto vindictam non exiges. Eidem conditioni consimiliter et reliqui clerici subduntor. » (Canones sanct. Apost., 24.) Dans le cas de récidive de la part du clerc dégradé, il était abandonné au bras séculier ; car la dégradation lui enlevait son bénéfice de clergie. Il n’y avait pas de difficulté sur ce point.
  46. On lui ordonna 1° de restituer trois cents livres de rente qu’il avait perçues en sa qualité de gouverneur de deux châteaux royaux ; 2° de rendre cinq cents livres que le roi lui avait remises sous les murs de Toulouse au temps qu’il était chancelier. L’archevêque alléguait 1° que les trois cents livres avaient été dépensées aux réparations des deux places fortes ; 2° que les cinq cents livres lui avaient été données en présent : qu’au reste il ne voulait point s’abaisser à des discussions d’argent, et qu’il payerait.
  47. Il faut compter dans ce nombre les évêques de Salisbury, de Vigorn et de Hereford. L’évêque Henri de Wincester déploya aussi dans ces jours d’alarme un caractère digne de louanges. Il répondit à l’évêque de Londres, qui demandait au nom du roi la démission de Thomas : « Un semblable conseil conduirait l’Église à sa ruine. Car, si notre primat et notre père nous laisse cet exemple qu’un évêque au premier signe menaçant d’un prince irrité abdique le soin des âmes ; qui lui sont soumises, que reste-t-il l’avenir, sinon le renversement de toutes les règles, la confusion de toutes a choses au gré des grands, et l’esclavage pour le clergé comme a pour le peuple ?»
  48. Quadrilogus, t. I.
  49. Ces paroles sont de S. Thomas lui-même. Quadrilogus, lib. V.
  50. Cette honorable désignation se rapporte au Lyonnais, qui était alors soumis au gouvernement des archevêques de Lyon. Une tradition, sur laquelle nous reviendrons ailleurs, veut que S. Thomas, comme S. Anselme, ait habité cette ville au temps de ses matheurs. Il était digne de ces grands évêques de venir méditer au tombeau des S. Pothin et des S. Irénée la science du martyre.
  51. Quadrilogus I, II, et les autres auteurs contemporains, passim
  52. Cette lettre est postérieure aux précédentes c’est pourquoi on y trouve un accent plus douloureux et plus sévère. Elle est insérée dans les Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius, t. XX. L’illustre apologiste de l’Église n’a pas craint de rapporter ces paroles dures adressées à un corps dont lui-même faisait partie. Nous, simple fidèle, nous n’avons pas cru être plus timide. Les épitres de S. Thomas sont sa plus complète justification contre le reproche de fanatisme que certains auteurs modernes lui ont adressé : certes, celui qui écrivait de la sorte était bien au-dessus
  53. Il paraîtrait résulter d’une lettre de Pierre de Blois à S. Thomas, que celui-ci aurait composé un livre de Nugis curialibus, où il aurait flagellé avec une puissante ironie l’école naissante des légistes. Les centuriateurs de Magdebourg lui attribuaient aussi un Encomium Mariae Virginis. Tous nos efforts n’ont pu nous faire découvrir aucun vestige de ces deux ouvrages.
  54. Voyez la Correspondance de S. Thomas à la suite du Quadrilogus, et avec plus de détail, dans le recueil publié à Bruxelles par le P. Ch. Wolf.
  55. Cette mesure de S. Thomas a été sévèrement blâmée. Cependant c’était rendre à l’Église d’Angleterre un grand service que de
  56. Ce récit tout entier est emprunté littéralement au Quadrilogium, dont les auteurs furent témoins oculaires des derniers moments de S. Thomas, et durent en garder un inaltérable souvenir.
  57. Cette doctrine est celle de S. Jean Chrysostome (texte grec à transcrire) ( Homélie sur les martyrs.)
  58. Cette citation et l’arrêt qui suit sont rapportes dans Wilkins, Concilia, tome III, p. 836.
  59. Les centuriateurs de Magdehourg, après avoir raconté avec autant de sécheresse que de brièveté la mort de S. Thomas, ont le courage de chercher dans cette grande tragédie quelque chose de comique, et voici ce que leur imagination leur suggère c’est qu’on trouva parmi les vêtements du défunt « cilicium bestiolis sexipedibus refertum et femoratia iisdem bestiolis referta. » Il faut observer que les centuries de Magdebourg ne sont point un pamphlet écrit dans un moment de colère, ce sont les annales de l'Église officiellement rédigées en douze volumes in-folio par une société savante, sous la direction de Francowitz, l’un des grands maitres du protestantisme.
  60. Hume, Histoire de la maison des Plantagenêts
  61. Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, tome III.
  62. Michelet, Histoire de France, t. II