Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Contes, cinquiesme partie

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CINQUIESME PARTIE [1]




I. — LA CLOCHETTE.
CONTE.


Combien l’homme est inconstant, divers,
Foible, leger, tenant mal sa parole !
J’avois juré hautement en mes vers [2],
De renoncer à tout conte frivole :
Et quand juré ? c’est ce qui me confond ;

Depuis deux jours j’ay fait cette promesse.
Puis fiez-vous à Rimeur qui répond
D’un seul moment. Dieu ne fit la sagesse
Pour les cerveaux qui hantent les neuf Sœurs :
Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire,
Quelque jargon plein d’assez de douceurs ;
Mais d’être sûrs ce n’est là leur affaire.
Si me faut-il trouver, n’en fût-il point,
Temperament pour accorder ce poinct ;
Et, supposé que quant à la matiere
J’eusse failly, du moins pourrois-je pas
Le reparer, par la forme, en tout cas ?
Voyons cecy. Vous sçaurez que naguere
Dans la Touraine un jeune Bachelier....
(Interpretez ce mot à vôtre guise :
L’usage en fut autrefois familier
Pour dire ceux qui n’ont la barbe grise ;
Ores ce sont supposts de sainte Eglise.)
Le nôtre soit sans plus un jouvenceau
Qui dans les prez, sur le bord d’un ruisseau,
Vous cajoloit la jeune bachelette
Aux blanches dents, aux pieds nus, aux corps gent,
Pendant qu’Io, portant une clochette,
Aux environs alloit l’herbe mangeant.
Nôtre galand vous lorgne une fillette,
De celles-là que je viens d’exprimer.
Le malheur fut qu’elle étoit trop jeunette,
Et d’âge encore incapable d’aimer.
Non qu’à treize ans on y soit inhabile ;
Même les loix ont avancé ce temps [3] :
Les loix songeoient aux personnes de ville,
Bien que l’amour semble né pour les champs.
Le Bachelier déploya sa science.

Ce fut en vain ; le peu d’experience,
L’humeur farouche, ou bien l’aversion,
Ou tous les trois firent que la bergere,
Pour qui l’amour étoit langue étrangere,
Répondit mal à tant de passion.
Que fit l’amant ? Croyant tout artifice
Libre en amours, sur le rez de la nuit [4]
Le compaguon détourne une genisse
De ce bétail par la fille conduit.
Le demeurant, non conté par la belle
(Jeunesse n’a les soins qui sont requis),
Prit aussi-tôt le chemin du logis.
Sa mere, étant moins oublieuse qu’elle,
Vid qu’il manquoit une piéce au Troupeau.
Dieu sçait la vie ! elle tance Isabeau,
Vous la renvoye ; et la jeune pucelle
S’en va pleurant, et demande aux échos
Si pas un d’eux ne sçait nulle nouvelle
De celle-là, dont le drôle à propos
Avoit d’abord étoupé la clochette :
Puis il la prit, et, la faisant sonner [5],
Il se fit suivre ; et tant que la fillette
Au fonds d’un bois se.laissa détourner.
Jugez, Lecteur, quelle fut sa surprise
Quand elle oüit la voix de son amant.
Belle, dit-il, toute chose est permise
Pour se tirer de l’amoureux tourment.
A ce discours, la fille toute en transe
Remplit de cris ces lieux peu frequentez
Nul n’accourut. O belles ! évitez
Le fonds des bois, et leur vaste silence.


II. — LE FLEUVE SCAMANDRE.
CONTE.


Me voila prest à conter de plus belle ;
Amour le veut, et rit de mon serment :
Hommes et Dieux, tout est sous sa tutelle,
Tout obeït, tout cede à cet enfant.
J’ay desormais besoin, en le chantant,
De traits moins forts et déguisans la chose ;
Car, aprés tout, je ne veux être cause
D’aucun abus ; que plûtôt mes écrits
Manquent de sel, et ne soient d’aucun prix !
Si dans ces vers j’introduis et je chante
Certain trompeur et certaine innocente,
C’est dans la veuë et dans l’intention
Qu’on se meffie en telle occasion.
J’ouvre l’esprit, et rends le sexe habile
A se garder de ces pieges divers.
Sotte ignorance en fait trebucher mille,
Contre une seule à qui nuiroient mes vers.

J’ai lû qu’un Orateur estimé dans la Grece,
Des beaux Arts autrefois souveraine Maîtresse,
Banni de son pays, voulut voir le séjour
Où subsistoient encor les ruïnes de Troye ;
Cimon, son camarade, eut sa part de la joye.
Du débris d’Ilion s’étoit construit un bourg
Noble par ses malheurs : là Priam et sa Cour
N’étoient plus que des noms dont le Temps fait sa proye.
Ilion, ton nom seul a des charmes pour moy ;
Lieu fécond en sujets propres à nôtre employ,
Ne verray-je jamais rien de toy, ny la place
De ces murs élevez et détruits par des Dieux,
Ny ces champs où couroient la fureur et l’audace,

Ny des temps fabuleux enfin la moindre trace
Qui pût me presenter l’image de ces lieux ?
Pour revenir au fait, et ne point trop m’étendre,
Cimon, le Heros de ces vers,
Se promenoit prés du Scamandre.
Une jeune ingenuë en ce lieu se vient rendre,
Et goûter la fraicheur sur ces bords toûjours verts.
Son voile au gré des vens va flotant dans les airs ;
Sa parure est sans art ; elle a l’air de bergere,
Une beauté naïve, une taille legere.
Cimon en est surpris, et croit que sur ces bords
Venus vient étaler ses plus rares trésors.
Un antre étoit auprés : l’innocente pucelle
Sans soupçon y descend, aussi simple que belle.
Le chaud, la solitude, et quelque Dieu malin,
L’inviterent d’abord à prendre un demi bain.
Nôtre banni se cache ; il contemple, il admire ;
Il ne sçait quels charmes élire ;
Il devore des yeux et du cœur cent beautez.
Comme on étoit remply de ces Divinitez
Que la Fable a dans son Empire,
Il songe à profiter de l’erreur de ces temps,
Prend l’air d’un Dieu des eaux, moüille ses vétemens,
Se couronne de joncs et d’herbe degoutante,
Puis invoque Mercure et le Dieu des Amans.
Contre tant de trompeurs qu’eût fait une innocente ?
La belle enfin découvre un pied dont la blancheur
Auroit fait honte à Galatée,
Puis le plonge en l’onde argentée,
Et regarde ses lys, non sans quelque pudeur.
Pendant qu’à cet objet sa veuë est arrétée,
Cimon aproche d’elle ; elle court se cacher
Dans le plus profond du rocher.
Je suis, dit-il, le Dieu qui commande à cette onde ;
Soyez-en la Déesse, et regnez avec moy :
Peu de Fleuves pourroient dans leur grotte profonde
Partager avec vous un aussi digne employ.
Mon cristal est trés-pur ; mon cœur l’est davantage :

Je couvriray pour vous de fleurs tout ce rivage :
Trop heureux si vos pas le daignent honorer,
Et qu’au fonds de mes eaux vous daigniez vous mirer !
Je rendray toutes vos Compagnes
Nymphes aussi, soit aux montagnes,
Soit aux eaux, soit aux bois ; car j’étends mon pouvoir
Sur tout ce que vôtre œil à la ronde peut voir.
L’éloquence du Dieu, la peur de luy déplaire,
Malgré quelque pudeur qui gâstoit le mystere,
Conclurent tout en peu de temps.
La superstition cause mille accidents.
On dit même qu’Amour intervint à l’affaire.
Tout fier de ce succés, le Banni dit adieu.
Revenez, dit-il, en ce lieu :
Vous garderez que l’on ne sçache
Un hymen qu’il faut que je cache :
Nous le declarerons quand j’en auray parlé
Au conseil qui sera dans l’Olimpe assemblé.
La nouvelle Déesse à ces mots se retire ;
Contente ? Amour le sçait. Un mois se passe et deux,
Sans que pas un du bourg s’apperceût de leurs jeux.
O mortels ! est-il dit qu’à force d’être heureux
Vous ne le soyez plus ! Le Banni, sans rien dire,
Ne va plus visiter cet antre si souvent.
Une nopce enfin arrivant,
Tous, pour la voir passer, sous l’orme se vont rendre.
La Belle apperçoit l’homme, et crie en ce moment :
Ah ! voila le fleuve Scamandre !
On s’étonne, on la presse ; elle dit bonnement
Que son hymen se va conclure au Firmament.
On en rit ; car que faire ? Aucuns à coups de pierre
Poursuivirent le Dieu, qui s’enfuit à grand’erre ;
D’autres rirent sans plus. Je croy qu’en ce temps-cy
L’on feroit au Scamandre un trés-méchant party.
En ce temps-là semblables crimes
S’excusoient aisément : tous temps, toutes maximes.
L’épouse du Scamandre en fut quitte à la fin
Pour quelques traits de raillerie :

Même un de ses amans l’en trouva plus jolie.
C’est un goust : il s’offrit à luy donner la main.
Les Dieux ne gâtent rien : puis, quand ils seroient cause
Qu’une fille en valût un peu moins, dotez-la,
Vous trouverez qui la prendra :
L’argent repare toute chose.



III. — LA CONFIDENTE SANS LE SÇAVOIR,


OU LE STRATAGÊME.
Conte.


Je ne connois Rhéteur ny Maître és Arts
Tel que l’Amour ; il excelle en bien dire ;
Ses argumens, ce sont de doux regards,
De tendres pleurs, un gracieux sourire.
La guerre aussi s’exerce en son Empire :
Tantôt il met aux champs ses étendars ;
Tantôt, couvrant sa marche et ses finesses,
Il prend des cœurs entourez de ramparts,
Je le soûtiens : posez deux forteresses ;
Qu’il en batte une, une autre le Dieu Mars :
Que celuy-cy fasse agir tout un monde,
Qu’il soit armé, qu’il ne luy manque rien ;
Devant son fort je veux qu’il se morfonde :
Amour tout nud fera rendre le sien.
C’est l’inventeur des tours et stratagêmes.
J’en vais dire un de mes plus favoris :
J’en ay bien lû, j’en vois pratiquer mêmes,
Et d’assez bons, qui ne sont rien au prix.

  La jeune Aminte, à Geronte donnée,
Meritoit mieux qu’un si triste hymenée ;
Elle avoit pris en cet homme un époux
Malgracieux, incommode, et jaloux.

Il étoit vieux ; elle, à peine en cet âge
Où, quand un cœur n’a point encore aymé,
D’un doux objet il est bien-tôt charmé.
Celuy d’Aminte ayant sur son passage
Trouvé Cleon, beau, bien fait, jeune, et sage,
Il s’acquita de ce premier tribut,
Trop bien peut-être, et mieux qu’il ne falut :
Non toutefois que la belle n’oppose
Devoir et tout à ce doux sentiment ;
Mais lors qu’Amour prend le fatal moment,
Devoir et tout, et rien c’est même chose.
Le but d’Aminte en cette passion
Estoit, sans plus, la consolation
D’un entretien sans crime, où la pauvrette
Versât ses soins en une ame discrette.
Je croirois bien qu’ainsi l’on le prétend ;
Mais l’appetit vient toûjours en mangeant :
Le plus seur est ne se point mettre à table.
Aminte croit rendre Cleon traitable :
Pauvre ignorante ! elle songe au moyen
De l’engager à ce simple entretien,
De luy laisser entrevoir quelque estime,
Quelque amitié, quelque chose de plus,
Sans y méler rien que de legitime :
Plûtôt la mort empêchât tel abus !
Le poinct étoit d’entamer cette afaire.
Les lettres sont un étrange mystere ;
Il en provient maint et maint accident ;
Le meilleur est quelque seur confident.
Où le trouver ? Geronte est homme à craindre.
J’ay dit tantôt qu’Amour sçavoit atteindre
A ses desseins d’une ou d’autre façon ;
Cecy me sert de preuve et de leçon.
Cleon avoit une vieille parente,
Severe et prude, et qui s’attribuoit
Autorité sur luy de gouvernante.
Madame Alis (ainsi l’on l’appelloit)
Par un beau jour eut de la jeune Aminte

Ce compliment, ou plûtôt cette plainte :
Je ne sçais pas pourquoy vôtre parent,
Qui m’est et fut toûjours indifferent,
Et le sera tout le temps de ma vie,
A de m’aymer conceu la fantaisie.
Sous ma fenêtre il passe incessamment ;
Je ne sçaurois faire un pas seulement
Que je ne l’aye aussi-tôt à mes trousses ;
Lettres, billets pleins de paroles douces,
Me sont donnez par une dont le nom
Vous est connu : je le tais, pour raison.
Faites cesser, pour Dieu ! cette poursuite ;
Elle n’aura qu’une mauvaise suite :
Mon mari peut prendre feu là-dessus.
Quant à Cleon, ses pas sont superflus :
Dites le luy de ma part, je vous prie.
Madame Alis la loüe, et luy promet
De voir Cleon, de luy parler si net
Que de l’aymer il n’aura plus d’envie.
Cleon va voir Alis le lendemain :
Elle luy parle, et le pauvre homme nie
Avec sermens qu’il eut un tel dessein.
Madame Alis l’appelle enfant du diable.
Tout vilain cas, dit-elle, est reniable ;
Ces sermens vains et peu dignes de foy
Meriteroient qu’on vous fist vôtre sausse.
Laissons cela : la chose est vraye ou fausse ;
Mais, fausse ou vraye, il faut, et croyez-moy,
Vous mettre bien dans la tête qu’Aminte
Est femme sage, honnête, et hors d’atteinte :
Renoncez-y. Je le puis aisément,
Reprit Cleon. Puis, au même moment,
Il va chez luy songer à cette afaire :
Rien ne luy peut débroüiller le mystere.
Trois jours n’étoient passez entierement
Que revoicy chez Alis nôtre Belle.
Vous n’avez pas, Madame, luy dit-elle,
Encore veu, je pense, nôtre Amant ;

De plus en plus sa poursuite s’augmente.
Madame Alis s’emporte, se tourmente :
Quel malheureux ! Puis, l’autre la quittant,
Elle le mande. Il vient tout à l’instant.
Dire en quels mots Alis fit sa harangue,
Il me faudroit une langue de fer ;
Et, quand de fer j’aurois même la langue,
Je n’y pourrois parvenir : tout l’enfer
Fut employé dans cette reprimande.
Allez, satan ; allez, vray lucifer,
Maudit de Dieu. La fureur fut si grande,
Que le pauvre homme, étourdi dés l’abord,
Ne sceut que dire ; avoüer qu’il eût tort,
C’étoit trahir par trop sa conscience.
Il s’en retourne, il rumine, il repense,
Il rêve tant, qu’enfin il dit en soy :
Si c’étoit là quelque ruse d’Aminte !
Je trouve, helas ! mon devoir dans sa plainte.
Elle me dit : O Cleon ! aime-moy,
Ayme-moy donc, en disant que je l’ayme.
Je l’ayme aussi, tant pour son stratagême
Que pour ses traits. J’avouë en bonne foy
Que mon esprit d’abord n’y voyoit goute ;
Mais à present je ne fais aucun doute ;
Aminte veut mon cœur assurémenat.
Ah ! si j’osois, dés ce même moment
Je l’irois voir ; et, plein de confiance,
Je luy dirois quelle est la violence,
Quel est le feu dont je me sens épris.
Pourquoy n’oser ? offense pour offense,
L’amour vaut mieux encor que le mépris.
Mais si l’époux m’attrapoit au logis !…
Laissons-la faire, et laissons-nous conduire.
Trois autres jours n’étoient passez encor,
Qu’Aminte va chez Alis, pour instruire
Son cher Cleon du bon-heur de son sort.
Il faut, dit-elle, enfin que je deserte ;
Vôtre parent a résolu ma perte ;

Il me prétend avoir par des presens :
Moy, des presens ! c’est bien choisir sa femme.
Tenez, voila rubis et diamans ;
Voila bien pis ; c’est mon portrait, Madame :
Assurément de memoire on l’a fait,
Car mon Epoux a tout seul mon portrait.
A mon lever, cette personne honnête
Que vous sçavez, et dont je tais le nom,
S’en est venue, et m’a laissé ce don.
Vôtre parent merite qu’à la tête
On le luy jette, et s’il étoit icy…
Je ne me sens presque pas de colere.
Oyez le reste : il m’a fait dire aussi
Qu’il sçait fort bien qu’aujourd’huy pour affaire
Mon mari couche à sa maison des cbamps ;
Qu’incontinent qu’il croira que mes gens
Seront couchez et dans leur premier somme,
Il se rendra devers mon cabinet.
Qu’espere-t-il ? pour qui me prend cet homme ?
Un rendez-vous ! est-il fol en effet ?
Sans que je crains de commettre Geronte,
Je poserois tantôt un si bon guet,
Qu’il seroit pris ainsi qu’au trebuchet,
Ou s’enfuiroit avec sa courte honte.
Ces mots finis, Madame Aminte sort.
Une heure aprés Cleon vint ; et d’abord
On luy jetta les joyaux et la boëte :
On l’auroit pris à la gorge au besoin.
Eh bien ! cela vous semble-t il honnête ?
Mais ce n’est rien, vous allez bien plus loin.
Alis dit lors mot pour mot ce qu’Aminte
Venoit de dire en sa derniere plainte.
Cleon se tint pour dûment averti.
J’aymois dit-il, il est vray, cette belle ;
Mais, puisqu’il faut ne rien esperer d’elle,
Je me retire et prendray ce parti.
Vous ferez bien ; c’est celuy qu’il faut prendre,
Luy dit Alis. Il ne le prit pourtant.

Trop bien, minuit à grand’peine sonnant,
Le compagnon sans faute se va rendre
Devers l’endroit qu’Aminte avoit marqué.
Le rendez-vous étoit bien expliqué ;
Ne doutez pas qu’il n’y fût sans escorte.
La jeune Aminte attendoit à la porte :
Un profond somme occupoit tous les yeux ;
Même ceux-là qui brillent dans les Cieux
Estoient voilez par une épaisse nuë.
Comme on avoit toute chose préveuë,
Il entre vite et sans autres discours
Ils vont… ils vont au cabinet d’amours.
Là le Galant dés l’abord se récrie,
Comme la Dame étoit jeune et jolie,
Sur sa beauté ; la bonté vint aprés ;
Et celle-cy suivit l’autre de prés.
Mais, dites-moy de grace, je vous prie,
Qui vous a fait aviser de ce tour ?
Car jamais tel ne se fit en amour :
Sur les plus fins je prétens qu’il excelle,
Et vous devez vous-même l’avoüer.
Elle rougit, et n’en fut que plus belle ;
Sur son esprit, sur ses traits, sur son zele,
Il la loüa. Ne fit-il que loüer ?



IV. — LE REMEDE.


CONTE.


Si l’on se plaît à l’image du Vray,
Combien doit-on rechercher le Vray même ?
J’en fais souvent dans mes contes l’essay,
Et vois toûjours que sa force est extrême,
Et qu’il attire à soy tous les esprits.
Non qu’il ne faille en de pareils écrits

Feindre les noms ; le reste de l’affaire
Se peut conter sans en rien déguiser :
Mais, quant aux noms, il faut au moins les taire,
Et c’est ainsi que je vais en user.
 
 Prés du Mans donc, pays de Sapience,
Gens pesans l’air, fine fleur de Normand,
Une pucelle eut n’aguere un amant
Frais, delicat, et beau par excellence ;
Jeune sur tout, à peine son menton
S’étoit vétu de son premier coton.
La fille étoit un parti d’importance ;
Charmes et dot, aucun poinct n’y manquoit ;
Tant et si bien, que chacun s’appliquoit
A la gagner ; tout le Mans y couroit.
Ce fut en vain ; car le cœur de la fille
Inclinoit trop pour nôtre Jouvenceau :
Les seuls parens, par un esprit Manceau,
La destinoient pour une autre famille.
Elle fit tant autour d’eux que l’amant,
Bon gré, malgré, je ne sçay pas comment,
Eut à la fin accés chez sa maîtresse.
Leur indulgence, ou plûtôt son adresse,
Peut être aussi son sang et sa noblesse,
Les fit changer : que sçay-je quoy ? tout duit
Aux gens henrenx, car aux autres tout nuit.
L’Amant le fut : les parens de la Belle
Sceurent priser son merite et son zele.
C’étoit là tout. Eh ! que faut-il encor ?
Force contant ; les biens du siecle d’or
Ne sont plus biens, ce n’est qu’une ombre vaine.
O temps heureux ! je prévois qu’avec peine
Tu reviendras dans le pays du Maine !
Ton innocence eût secondé l’ardeur
De nôtre Amant, et hâté cette affaire ;
Mais des parens l’ordinaire lenteur
Fit que la Belle, ayant fait dans son cœur
Cet hymenée, acheva le mystere

Selon les Us de l’isle de Cythere.
Nos vieux Romans, en leur style plaisant,
Nomment cela paroles de present.
Nous y voyons pratiquer cet usage,
Demi-amour et demi-mariage,
Table d’attente, avant-goût de l’hymen.
Amour n’y fit un trop long examen :
Prêtre et parent tout ensemble, et Notaire,
En peu de jours il consomma l’affaire :
L’esprit Manceau n’eut point part à ce fait.
Voilà nôtre homme heureux et satisfait,
Passant les nuits avec son épousée ;
Dire comment, ce seroit chose aisée ;
Les doubles clefs, les bréches à l’enclos,
Les menus dons qu’on fit à la Soubrette,
Rendoient l’époux joüissant en repos
D’une faveur douce autant que secrette.
Avint pourtant que nôtre Belle un soir,
En se plaignant, dit à sa gouvernante,
Qui du secret n’étoit participante :
Je me sens mal ; n’y sçauroit-on pourvoir ?
L’autre reprit : Il vous faut un Remede ;
Demain matin nous en dirons deux mots.
Minuit venu, l’époux mal à propos,
Tout plein encor du feu qui le possede,
Vient de sa part chercher soulagement,
Car chacun sent icy-bas son tourment.
On ne l’avoit averti de la chose.
Il n’étoit pas sur les bords du sommeil
Qui suit souvent l’amoureux appareil,
Qu’incontinent l’Aurore aux doigts de rose
Ayant ouvert les portes d’Orient,
La gouvernante ouvrit tout en riant,
Remede en main, les portes de la chambre :
Par grand bon-heur il s’en rencontra deux ;
Car la saison aprochoit de Septembre,
Mois où le chaud et le froid sont douteux.
La fille alors ne fut pas assez fine ;

Elle n’avoit qu’à tenir bonne mine,
Et faire entrer l’amant au fonds des draps,
Chose facile autant que naturelle.
L’émotion luy tourna la cervelle ;
Elle se cache elle-même, et tous bas
Dit en deux mots quel est son embarras.
L’Amant fut sage ; il presenta pour elle
Ce que Brunel à Marphise montra [6].
La Gouvernante, ayant mis ses lunettes,
Sur le galant son adresse éprouva ;
Du bain interne elle le regala,
Puis dit adieu, puis aprés s’en alla,
Dieu la conduise, et toutes celles-là
Qui vont nuisant aux amitiez secrettes !
Si tout cecy passoit pour des sornettes
(Comme il se peut, je n’en voudrois jurer)
On chercheroit dequoy me censurer.
Les Critiqueurs sont un peuple severe ;
Ils me diront : Vôtre Belle en sortit
En fille sotte et n’ayant point d’esprit :
Vous luy donnez un autre caractere ;
Cela nous rend suspecte cette affaire :
Nous avons lieu d’en douter ; auquel cas
Vôtre prologue icy ne convient pas.
Je répondray… Mais que sert de répondre ?
C’est un procés qui n’auroit point de fin :
Par cent raisons j’aurois beau les confondre ;
Ciceron même y perdroit son latin.
Il me suffit de n’avoir en l’ouvrage
Rien avancé qu’aprés des gens de foy :
J’ai mes garends : que veut-on davantage ?
Chacun ne peut en dire autant que moy.


V. — LES AVEUS INDISCRETS.
CONTE.


Paris sans pair n’avoit en son enceinte
Rien dont les yeux semblassent si ravis
Que la belle, aimable et jeune Aminte,
Fille à pourvoir, et des meilleurs partis.
Sa mere encor la tenoit sous son aîle ;
Son pere avoit du contant et du bien ;
Faites état qu’il ne luy manquoit rien.
Le beau Damon s’étant piqué pour elle,
Elle receut les offres de son cœur :
Il fit si bien l’esclave de la belle,
Qu’il en devint le maître et le vainqueur,
Bien entendu sous le nom d’hymenée ;
Pas ne voudrois qu’on le crût autrement.
L’an révolu, ce couple si charmant,
Toûjours d’accord, de plus en plus s’aimant
(Vous eussiez dit la premiere journée)
Se promettoit la vigne de l’Abbé,
Lors que Damon, sur ce propos tombé,
Dit à sa femme : Un poinct trouble mon ame ;
Je suis épris d’une si douce flâme,
Que je voudrois n’avoir aimé que vous,
Que mon cœur n’eût ressenty que vos coups,
Qu’il n’eût logé que vôtre seule image,
Digne, il est vray, de son premier hommage.
J’ay cependant éprouvé d’autres feux :
J’en dis ma coulpe, et j’en suis tout honteux.
Il m’en souvient, la Nymphe étoit gentille,
Au fonds d’un bois, l’Amour seul avec nous ;
Il fit si bien, si mal, me direz-vous,
Que de ce fait il me reste une fille.

Voila mon sort, dit Aminte à Damon :
J’étois un jour seulette à la maison ;
Il me vint voir certain fils de famille,
Bien-fait et beau, d’agreable façon :
J’en eus pitié ; mon naturel est bon,
Et, pour conter tout de fil en aiguille,
Il m’est resté de ce fait un garçon.
Elle eut à peine achevé la parolle,
Que du mari l’ame jalouse et folle
Au desespoir s’abandonne aussi-tôt ;
Il sort plein d’ire, il descend tout d’un saut,
Rencontre un bast, se le met, et puis crie :
Je suis basté. Chacun au bruit accourt,
Les pere et mere, et toute la mégnie,
Jusqu’aux voisins. Il dit, pour faire court,
Le beau sujet d’une telle folie.
Il ne faut pas que le Lecteur oublie
Que les parens d’Aminte, bons Bourgeois,
Et qui n’avoient que cette fille unique,
La nourrissoient, et tout son domestique,
Et son époux, sans que, hors cette fois,
Rien eût troublé la paix de leur famille.
La mere donc s’en va trouver sa fille ;
Le pere suit, laisse sa femme entrer,
Dans le dessein seulement d’écouter.
La porte étoit entr’ouverte ; il s’approche
Bref, il entend la noise et le reproche
Que fit sa femme à leur fille, en ces mots :
Vous avez tort : j’ay veu beaucoup de sots,
Et plus encor de sottes, en ma vie ;
Mais qu’on pût voir telle indiscrétion,
Qui l’auroit crû ? Car enfin, je vous prie,
Qui vous forçoit ? Quelle obligation
De reveler une chose semblable ?
Plus d’une fille a forligné ; le diable
Est bien subtil ; bien malins sont les gens :
Non pour cela que l’on soit excusable ;
Il nous faudroit toutes dans des Couvents

Claquemurer jusques à l’hymenée.
Moy qui vous parle ay même destinée ;
J’en garde au cœur un sensible regret :
J’eus trois enfans avant mon mariage.
A vôtre pere ay-je dit ce secret ?
En avons-nous fait plus mauvais ménage ?
Ce discours fut à peine proferé,
Que l’écoutant s’en court, et tout outré,
Trouve du bast la sangle, et se l’attache,
Puis va criant par tout : Je suis sanglé !
Chacun en rit, encor que chacun sçache
Qu’il a dequoy faire rire à son tour.
Les deux maris vont dans maint carrefour
Criant, courant, chacun à sa maniere,
Basté le gendre, et Sanglé le beau-pere.
On doutera de ce dernier poinct-cy ;
Mais il ne faut telles choses mécroire.
Et, par exemple, écoutez bien cecy :
Quand Roland sceut les plaisirs et la gloire
Que dans la grotte avoit eus son Rival,
D’un coup de poing il tua son cheval.
Pouvoit-il pas, trainant la pauvre bête,
Mettre de plus la selle sur son dos ?
Puis s’en aller, tout du haut de sa tête,
Faire crier et redire aux Echos :
Je suis basté, sanglé ! car il n’importe,
Tous deux sont bons. Vous voyez de la sorte
Que cecy peut contenir verité.
Ce n’est assez, cela ne doit suffire ;
Il faut aussi montrer l’utilité
De ce recit ; je m’en vais vous la dire.
L’heureux Damon me semble un pauvre sire :
Sa confiance eut bien-tôt tout gâté.
Pour la sotise et la simplicité
De sa moitié, quant à moy, je l’admire.
Se confesser à son propre mary !
Quelle folie ! Imprudence est un terme
Foible à mon sens pour exprimer cecy.

Mon discours donc en deux points se renferme.
Le nœu d’hymen doit être respecté,
Veut de la foy, veut de l’honnêteté :
Si, par mal-heur, quelque atteinte un peu forte
Le fait clocher d’un ou d’autre côté,
Comportez-vous de maniere et de sorte
Que ce secret ne soit point éventé :
Gardez de faire aux égards banqueroute ;
Mentir alors est digne de pardon.
Je donne icy de beaux conseils, sans doute :
Les ay-je pris pour moy-même ? helas ! non.



VI. — LA MATRONE D’EPHESE [7].


S’il est un conte usé, commun, et rebatu,
C’est celuy qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
Et pourquoy donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t-elle point déja produit assez d’écrits ?
Quelle grace aura ta Matrone
Au prix de celle de Petrone ?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ?
Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes Vers je l’auray rajeunie.

Dans Ephese il fut autrefois
Une Dame en sagesse et vertus sans égale,
Et, selon la commune voix,
Ayant sceu rafiner sur l’amour conjugale.
Il n’étoit bruit que d’elle et de sa chasteté ;
On l’alloit voir par rareté ;
C’étoit l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !

Chaque mere à sa bru l’alleguoit pour Patron ;
Chaque époux la prônoit à sa femme chérie :
D’elle descendent ceux de la Prudoterie,
Antique et celebre maison.
Son mari l’aimoit d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce seroit un détail frivole ;
Il mourut, et son testament
N’étoit plein que de legs qui l’auroient consolée,
Si les biens réparoient la perte d’un mari
Amoureux autant que cheri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-cy, par ses cris, mettoit tout en allarme ;
Celle-cy faisoit un vacarme,
Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ;
Bien qu’on sçache qu’en ces malheurs,
De quelque desespoir qu’une ame soit atteinte,
La douleur est toûjours moins forte que la plainte ;
Toûjours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourroient pécher par leur excés :
Chacun rendit par là sa douleur rengregée.
Enfin, ne voulant plus joüir de la clarté
Que son époux avoit perduë,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descenduë.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié !
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie ;
Prête, je m’entends bien ; c’est à dire, en un mot,
N’ayant examine qu’à demi ce complot,
Et, jusques à l’effet, courageuse et hardie.
L’esclave avec la Dame avoit été nourrie ;
Toutes deux s’entraimoient, et cette passion

Etoit cruë avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le monde entier à peine eût fourni deux modeles
D’une telle inclination.
 
Comme l’esclave avoit plus de sens que la Dame,
Elle laissa passer les premiers mouvemens ;
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame
Dans l’ordinaire train des communs sentimens.
Aux consolations la veuve inaccessible
S’appliquoit seulement à tout moyen possible
De suivre le defunt aux noirs et tristes lieux.
Le fer auroit été le plus court et le mieux,
Mais la Dame vouloit paître encore ses yeux
Du tresor qu’enfermoit la biere,
Froide dépoüille et pourtant chere ;
C’étoit là le seul aliment
Qu’elle prist en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d’autres de tant de sortes
Nôtre veuve choisit pour sortir d’icy bas.
Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture
Que ses profonds soûpirs, que ses frequens helas,
Qu’un inutile et long murmure
Contre les Dieux, le sort, et toute la nature,
Enfin sa douleur n’obmit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.
 
Encore un autre mort faisoit sa residence
Non loin de ce tombeau, mais bien differemment,
Car il n’avoit pour monument
Que le dessous d’une potence :
Pour exemple aux voleurs on l’avolt là laissé,
Un Soldat bien recompensé
Le gardoit avec vigilance.
Il étoit dit par Ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami,
L’enlevoient, le Soldat, nonchalant, endormi,
Rempliroit aussi-tôt sa place.

C’étoit trop de severité ;
Mais la publique utilité
Deffendoit que l’on fist au garde aucune grace.
Pendant la nuit il vid aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux, il y court, entend de loin la Dame
Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné ; demande à cette femme
Pourquoy ces cris, pourquoy ces pleurs,
Pourquoy cette triste musique,
Pourquoy cette maison noire et melancolique.
Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet, sans autres parolles,
Disoit assez par quel malheur
La Dame s’enterroit ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajoûta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encor que le soldat fust mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La Dame cette fois eut de l’attention ;
Et déja l’autre passion
Se trouvoit un peu ralentie :
Le tems avoit agi. Si la foy du serment,
Poursuivit le soldat, vous deffend l’aliment,
Voyez-moy manger seulement,
Vous n’en mourrez pas moins. Un tel temperament
Ne déplut pas aux deux femelles,
Conclusion qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son soupé :
Ce qu’il fit ; et l’esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer dés-lors à la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à vôtre époux que vous cessiez de vivre ?
Croyez-vous que luy-même il fût homme à vous suivre
Si par vôtre trépas vous l’aviez prevenu ?

Non, Madame, il voudroit achever sa carriere.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la biere ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons.
Quant à moy, je voudrois ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t-il d’en être regardée ?
Tantôt, en voyant les tresors
Dont le Ciel prit plaisir d’orner vôtre visage,
Je disois : Helas ! c’est dommage !
Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela.
A ce discours flatteur la Dame s’éveilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son tems ; il tira
Deux traits de son carquois : de l’un il entama
Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame.
Jeune et belle, elle avoit sous ses pleurs de l’éclat ;
Et des gens de goût délicat
Auroient bien pû l’aimer, et même étant leur femme.
Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
Sorte d’amours ayant ses charmes,
Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes,
En est plus belle de moitié.
Voilà donc nôtre veuve écoutant la loüange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
La voilà qui trouve à son gré
Celuy qui le luy donne. Il fait tant qu’elle mange ;
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ;
Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toûjours par degrez, comme l’on peut penser,
De l’un à l’autre il fait cette femme passer.
Je ne le trouve pas étrange.
Elle écoute un amant, elle en fait un mari,
Le tout au nez du mort qu’elle avoit tant cheri.
 
Pendant cet hymenée, un voleur se hazarde
D’enlever le dépost commis au soin du garde :

Il en entend le bruit, il y court à grands pas,
Mais en vain, la chose étoit faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sçachant où trouver retraite.
L’esclave alors luy dit, le voyant éperdu :
L’on vous a pris vôtre pendu ?
Les Loix ne vous feront, dites-vous, nulle grace
Si Madame y consent, j’y remedieray bien.
Mettons nôtre mort en la place,
Les passans n’y connoitront rien,
La Dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toûjours femme [8]. Il en est qui sont belles ;
Il en est qui ne le sont pas :
S’il en étoit d’assez fideles,
Elles auroient assez d’appas.
 
Prudes, vous vous devez défier de vos forces :
Ne vous vantez de rien. Si vôtre intention
Est de resister aux amorces,
La nôtre est bonne aussi ; mais l’execution
Nous trompe également ; témoin cette Matrone.
Et n’en déplaise au bon Petrone,
Ce n’étoit pas un fait tellement merveilleux
Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux.
Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on luy vid faire,
Qu’au dessein de mourir, mal conceu, mal formé :
Car de mettre au patibulaire
Le corps d’un mary tant aimé,
Ce n’étoit pas peut-être une si grande affaire ;
Cela luy sauvoit l’autre : et, tout consideré,
Mieux vaut goujat debout qu’Empereur enterré.


VII. — BELPHEGOR.

Nouvelle tirée de Machiavel.

A Mademoiselle de Chammelay.


De vôtre nom j’orne le frontispice
Des derniers vers que ma Muse a polis.
Puisse le tout, ô charmante Philis !
Aller si loin que nôtre los franchisse
La nuit des tems ! nous la sçaurons dompter,
Moy par écrire, et vous par reciter.
Nos noms unis perceront l’ombre noire ;
Vous regnerez long-tems dans la memoire
Aprés avoir regné jusques icy
Dans les esprits, dans les cœurs même aussi.
Qui ne connoit l’inimitable Actrice
Representant ou Phedre ou Berenice,
Chimene en pleurs, ou Camille en fureur ?
Est-il quelqu’un que vôtre voix n’enchante ?
S’en trouve-t-il une autre aussi touchante,
Une autre enfin allant si droit au cœur ?
N’attendez pas que je fasse l’eloge
De ce qu’en vous on trouve de parfait ;
Comme il n’est point de grace qui n’y loge,
Ce seroit trop, je n’aurois jamais fait.
De mes Philis vous seriez la premiere,
Vous auriez eu mon ame toute entiere,
Si de mes vœux j’eusse plus presumé ;
Mais, en aimant, qui ne veut être aimé ?
Par des transports n’esperant pas vous plaire,
Je me suis dit seulemeni vôtre ami,
De ceux qui sont Amans plus d’à demi :
Et plût au sort que j’eusse pû mieux faire !

Cecy soit dit : venons à nôtre affaire [9].
  Un jour Satan, Monarque des enfers,
Faisoit passer ses sujets en reveuë.
Là confondus, tous les états divers,
Princes et Rois, et la tourbe menuë,
Jettoient maint pleur, poussoient maint et maint cri
Tant que Satan en étoit étourdi.
Il demandoit en passant à chaque ame :
Qui t’a jettée en l’eternelle flame ?
L’une disoit : Helas ! c’est mon mari ;
L’autre aussi-tôt répondoit : C’est ma femme.
Tant et tant fut ce discours repeté,
Qu’enfin Satan dit en plein Consistoire :
Si ces gens cy disent la verité,
Il est aisé d’augmenter nôtre gloire.
Nous n’avons donc qu’à le vérifier.
Pour cet effet, il nous faut envoyer
Quelque demon plein d’art et de prudence,
Qui, non content d’observer avec soin
Tous les hymens dont il sera témoin,
Y joigne aussi sa propre experience.
Le Prince ayant proposé sa sentence,
Le noir Senat suivit tout d’une voix.
De Belphegor aussi-tôt on fit choix.
Ce Diable etoit tout yeux et tout oreilles,
Grand éplucheur, clair-voyant à merveilles,
Capable enfin de penetrer dans tout,
Et de pousser l’examen jusqu’au bout.
Pour subvenir aux fraix de l’entreprise,
On luy donna mainte et mainte remise,
Toutes à veuë, et qu’en lieux differens
Il pût toucher par des correspondans.
Quant au surplus, les fortunes humaines,
Les biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref, ce qui suit nôtre condition,

Fut une annexe à sa legation.
Il se pouvoit tirer d’affliction
Par ses bons tours et par son industrie,
Mais non mourir, ny revoir sa patrie,
Qu’il n’eût icy consumé certain tems :
Sa mission devoit durer dix ans.
Le voilà donc qui traverse et qui passe
Ce que le Ciel voulut mettre d’espace
Entre ce monde et l’eternelle nuit ;
Il n’en mit guere, un moment y conduit.
Nôtre Demon s’établit à Florence,
Ville pour lors de luxe et de dépense :
Même il la crut propre pour le trafic.
Là, sous le nom du seigneur Roderic,
Il se logea, meubla, comme un riche homme ;
Grosse maison, grand train, nombre de gens ;
Anticipant tous les jours sur la somme
Qu’il ne devoit consumer qu’en dix ans.
On s’étonnoit d’une telle bombance :
Il tenoit table, avoit de tous côtez.
Gens à ses frais, soit pour ses voluptez,
Soit pour le faste et la magnificence.
L’un des plaisirs où plus il dépensa
Fut la loüange : Apollon l’encensa ;
Car il est maître en l’art de flaterie.
Diable n’eut onc tant d’honneurs en sa vie.
Son cœur devint le but de tous les traits
Qu’Amour lançoit : il n’étoit point de belle
Qui n’employât ce qu’elle avoit d’attraits
Pour le gagner, tant sauvage fût-elle ;
Car de trouver une seule rebelle,
Ce n’est la mode à gens de qui la main
Par les presens s’aplanit tout chemin :
C’est un ressort en tous desseins utile.
Je l’ay jà dit, et le redis encor,
Je ne connois d’autre premier mobile
Dans l’Univers que l’argent et que l’or.
Nôtre envoyé cependant tenoit compte

De chaque hymen en journaux differens :
L’un, des époux satisfaits et contens,
Si peu remply que le Diable en eut honte :
L’autre journal incontinent fut plein.
A Belphegor il ne restoit enfin
Que d’éprouver la chose par luy-même.
Certaine fille à Florence étoit lors,
Belle, et bien faite, et peu d’autres tresors ;
Noble d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême ;
Et d’autant plus que de quelque vertu
Un tel orgueil paroissoit revétu.
Pour Roderic on en fit la demande.
Le Pere dit que Madame Honnesta,
C’étoit son nom, avoit eu jusques-là
Force partis ; mais que parmy la bande
Il pourroit bien Roderic preferer,
Et demandoit tems pour délibérer.
On en convient. Le poursuivant s’applique
A gagner celle où ses vœux s’adressoient.
Fêtes et bals, serenades, Musique,
Cadeaux, festins, fort bien appetissoient,
Alteroient fort le fonds de l’ambassade.
Il n’y plaint rien, en use en grand Seigneur,
S’épuise en dons. L’autre se persuade
Qu’elle luy fait encor beaucoup d’honneur.
Conclusion, qu’aprés force prieres,
Et des façons de toutes les manieres,
Il eut un oüi de Madame Honnesta.
Auparavant le Notaire y passa,
Dont Belphegor se mocquant en son ame :
Hé quoy ! dit-il, on acquiert une femme
Comme un Château ! ces gens ont tout gâté.
Il eut raison : ôtez d’entre les hommes
La simple foy, le meilleur est ôté.
Nous nous jettons, pauvres gens que nous sommes,
Dans les procés, en prenant le revers ;
Les si, les cas, les Contrats, sont la porte
Par où la noise entra dans l’Univers ;

N’esperons pas que jamais elle en sorte.
Solemnitez et loix n’empéchent pas
Qu’avec l’hymen amour n’ait des débats.
C’est le cœur seul qui peut rendre tranquille :
Le cœur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi ne soit, voyons d’autres états :
Chez les amis, tout s’excuse, tout passe ;
Chez les Amans, tout plaît, tout est parfait :
Chez les Epoux, tout ennuye et tout lasse.
Le devoir nuit, chacun est ainsi fait.
Mais, dira-t-on, n’est-il en nulles guises
D’heureux ménage ? Aprés meur examen,
J’appelle un bon, voir un parfait hymen,
Quand les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur ce point là c’est assez raisonné.
Dés que chez luy le Diable eut amené
Son épousée, il jugea par luy-même
Ce qu’est l’hymen avec un tel demon ;
Toûjours débats, toûjours quelque sermon
Plein de sottise en un degré suprême :
Le bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus d’une fois les voisins éveilla ;
Plus d’une fois on courut à la noise.
Il luy falloit quelque simple bourgeoise,
Ce disoit-elle : un petit trafiquant
Traiter ainsi les filles de mon rang !
Meritoit-il femme si vertueuse ?
Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse :
J’en ay regret ; et si je faisois bien…
Il n’est pas seur qu’Honnesta ne fist rien :
Ces prudes là nous en font bien accroire.
Nos deux Epoux, à ce que dit l’histoire,
Sans disputer n’étoient pas un moment.
Souvent leur guerre avoit pour fondement
Le jeu, la juppe, ou quelque ameublement
D’Eté, d’Hyver, d’entre-tems, bref un monde
D’inventions propres à tout gâter.
Le pauvre Diable eut lieu de regreter

De l’autre enfer la demeure profonde.
Pour comble enfin, Roderic épousa
La parenté de Madame Honnesta,
Ayant sans cesse et le pere et la mere,
Et la grand’sœur avec le petit frere ;
De ses deniers mariant la grand’sœur,
Et du petit payant le Precepteur.
Je n’ay pas dit la principale cause
De sa ruine, infaillible accident ;
Et j’oubliois qu’il eut un Intendant.
Un Intendant ? qu’est-ce que cette chose ?
Je definis cet être, un animal
Qui, comme on dit, sçait pécher en eau trouble,
Et plus le bien de son maitre va mal,
Plus le sien croist, plus son profit redouble,
Tant qu’aisément luy même acheteroit
Ce qui de net au Seigneur resteroit :
Donc par raison, bien et dûment déduite,
On pourroit voir chaque chose reduite
En son état, s’il arrivoit qu’un jour
L’autre devinst l’Intendant à son tour,
Car regagnant ce qu’il eut étant maître,
Ils reprendroient tous deux leur premier être.
Le seul recours du pauvre Roderic,
Son seul espoir, étoit certain trafic
Qu’il pretendoit devoir remplir sa bourse,
Espoir douteux, incertaine ressource.
Il étoit dit que tout seroit fatal
A nôtre époux ; ainsi tout alla mal :
Ses agents, tels que la plûpart des nôtres,
En abusoient : il perdit un vaisseau,
Et vid aller le commerce a vau-l’eau,
Trompé des uns, mal servy par les autres.
Il emprunta. Quand ce vint à payer,
Et qu’à sa porte il vit le creancier,
Force luy fut d’esquiver par la fuite,
Gagnant les champs où de l’âpre poursuite
Il se sauva chez un certain fermier,

En certain coin remparé de fumier.
A Matheo, c’étoit le nom du Sire,
Sans tant tourner, il dit ce qu’il étoit ;
Qu’un double mal chez luy le tourmentoit,
Ses creanciers, et sa femme encor pire ;
Qu’il n’y sçavoit remede que d’entrer
Au corps des gens et de s’y remparer,
D’y tenir bon ; iroit-on là le prendre ?
Dame Honnesta viendroit-elle y prôner
Qu’elle a regret de se bien gouverner ?
Chose ennuyeuse, et qu’il est las d’entendre :
Que de ces corps trois fois il sortiroit,
Si-tôt que luy Matheo l’en prieroit ;
Trois fois sans plus, et ce, pour recompense
De l’avoir mis à couvert des Sergens.
Tout aussi-tôt l’Ambassadeur commence
Avec grand bruit d’entrer au corps des gens.
Ce que le sien, ouvrage fantastique,
Devint alors, l’histoire n’en dit rien.
Son coup d’essay fut une fille unique
Où le Galand se trouvoit assez bien :
Mais Matheo, moyennant grosse somme,
L’en fit sortir au premier mot qu’il dit.
C’étoit à Naple. Il se transporte à Rome ;
Saisit un corps : Matheo l’en bannit,
Le chasse encore : autre somme nouvelle.
Trois fois enfin, toûjours d’un corps femelle,
Remarquez bien, nôtre Diable sortit.
Le Roy de Naple avoit lors une fille,
Honneur du sexe, espoir de sa famille :
Maint jeune Prince étoit son poursuivant.
Là d’Honnesta Belphegor se sauvant,
On ne le pût tirer de cet asile.
Il n’étoit bruit, aux champs comme à la ville,
Que d’un manant qui chassoit les esprits.
Cent mille écus d’abord luy sont promis.
Bien affligé de manquer cette somme
(Car les trois fois l’empéchoient d’esperer

Que Belphegor se laissast conjurer)
Il la refuse ; il se dit un pauvre homme,
Pauvre pecheur, qui sans sçavoir comment,
Sans dons du Ciel, par hazard seulement,
De quelques corps a chassé quelque Diable,
Apparemment chetif et miserable,
Et ne connoist celuy-cy nullement.
Il a beau dire, on le force, on l’ameine,
On le menace, on luy dit que, sous peine
D’être pendu, d’être mis haut et court
En un gibet, il faut que sa puissance
Se manifeste avant la fin du jour.
Dés l’heure même on vous met en presence
Nôtre Demon et son Conjurateur,
D’un tel combat le Prince est spectateur ;
Chacun y court ; n’est fils de bonne mere
Qui pour le voir ne quitte toute affaire.
D’un côté sont le gibet et la hart ;
Cent mille écus bien comptez d’autre part.
Matheo tremble et lorgne la finance.
L’esprit malin, voyant sa contenance,
Rioit sous cape, alleguoit les trois fois,
Dont Matheo suoit dans son harnois,
Pressoit, prioit, conjuroit avec larmes,
Le tout en vain. Plus il est en alarmes,
Plus l’autre rit. Enfin le manant dit
Que sur ce Diable il n’avoit nul credit.
On vous le hape ; et meine à la potence,
Comme il alloit haranguer l’assistance,
Necessité luy suggera ce tour :
Il dit tout bas qu’on batist le tambour ;
Ce qui fut fait, dequoy l’esprit immonde
Un peu surpris au manant demanda :
Pourquoy ce bruit ? coquin, qu’entends-je là ?
L’autre répond : C’est Madame Honnesta
Qui vous reclame, et va par tout le monde
Cherchant l’Epoux que le Ciel luy donna.
Incontinent le Diable décampa,

S’enfuit au fonds des enfers, et conta
Tout le succés qu’avoit eu son voyage.
Sire, dit-il, le nœud du mariage
Damne aussi dru qu’aucuns autres états.
Vôtre grandeur void tomber icy bas,
Non par flocons, mais menu comme pluye,
Ceux que l’hymen fait de sa confrairie ;
J’ay par moy-même examiné le cas.
Non que de soy la chose ne soit bonne :
Elle eut jadis un plus heureux destin ;
Mais, comme tout se corrompt à la fin,
Plus beau fleuron n’est en vôtre Couronne.
Satan le crut, il fut recompensé,
Encor qu’il eût son retour avancé.
Car qu’eût-il fait ? Ce n’étoit pas merveilles
Qu’ayant sans cesse un Diable à ses oreilles,
Toûjours le même, et toûjours sur un ton,
Il fût contraint d’enfiler la venelle ;
Dans les enfers encore en change-t-on.
L’autre peine est à mon sens, plus cruelle.
Je voudrois voir quelque Saint y durer [10] ;
Elle eût à Job fait tourner la cervelle.
De tout cecy que pretends-je inferer ?
Premierement, je ne sçay pire chose
Que de changer son logis en prison :
En second lieu, si par quelque raison
Vôtre ascendant à l’hymen vous expose,
N’épousez point d’Honnesta s’il se peut :
N’a pas pourtant une Honnesta qui veut.


VIII. — LES QUIPROQUO.[11]


Dame fortune aime souvent à rire,
Et, nous joüant un tour de son métier,
Au lieu des biens où nôtre cœur aspire,
D’un quiproquo se plaist à nous payer.
Ce sont ses jeux. J’en parle à juste cause :
Il m’en souvient ainsi qu’au premier jour.
Cloris et moy nous nous aimions d’amour ;
Au bout d’un an la Belle se dispose
A me donner quelque soulagement,
Foible et leger, à parler franchement :
C’étoit son but ; mais, quoy qu’on se propose,
L’occasion et le discret Amant
Sont à la fin les maistres de la chose.
Je vais un soir chez cet objet charmant :
L’Epoux estoit aux champs heureusement,
Mais il revint la nuit à peine close.
Point de Cloris. Le dédommagement
Fut que le sort en sa place suppose
Une Soubrette à mon commandement :
Elle paya cette fois pour la Dame.
Disons un troc où, reciproquement,
Pour la Soubrette on employa la Femme.
De pareils traits tous les livres sont pleins.
Bien est-il vray qu’il faut d’habiles mains
Pour amener chose ainsi surprenante ;
Il est besoin d’en bien fonder le cas,

Sans rien forcer et sans qu’on violente
Un incident qui ne s’attendoit pas.
L’aveugle Enfant, joueur de passe-passe,
Et qui voit clair à tendre maint panneau,
Fait de ces tours ; celui-là du berceau
Leve la paille à l’égard du Bocace [12] ;
Car, quant à moy, ma main pleine d’audace
En mille endroits a peut-être gâté
Ce que la sienne a bien exécuté.
Or il est temps de finir ma preface,
Et de prouver par quelque nouveau tour
Les quiproquo de Fortune et d’Amour.
On ne peut mieux établir cette Chose
Que par un fait à Marseille arrivé ;
Tout en est vray, rien n’en est controuvé.
Là Clidamant, que par respect je n’ose
Sous son nom propre introduire en ces vers,
Vivoit heureux, se pouvoit dire en femme
Mieux que pas un qui fust en l’Univers.
L’honnesteté, la vertu de ! a Dame,
Sa gentillesse, et même sa beauté,
Devoient tenir Clidamant arresté.
Il ne le fut. Le diable est bien habile,
Si c’est adresse et tour d’habileté
Que de nous tendre un piége anssi facile
Qu’est le desir d’un peu de nouveauté.
Prés de la Dame estoit une personne,
Une Suivante, ainsi qu’elle mignonne,
De même taille et de pareil maintien,
Gente de corps ; il ne lui manquoit rien
De ce qui plaist aux chercheurs d’avantures.
La Dame avoit un peu plus d’agrément,
Mais sous le masque on n’eust sceu bonnement
Laquelle élire entre ces creatures.
Le Marseillois, Provençal un peu chaud,
Ne manque pas d’attaquer au plustost

Madame Alix : c’estoit cette Soubrette :
Madame Alix, encor qu’un peu coquette,
Renvoya l’homme [13]. Enfin il lui promet
Cent beaux écus bien comptez clair et net.
Payer ainsi des marques de tendresse
(En la Suivante) estoit, veu le pays [14],
Selon mon sens, un fort honneste prix.
Sur ce pied-là, qu’eust cousté la Maistresse ?
Peut-être moins, car le hazard y fait.
Mais je me trompe, et la Dame estoit telle,
Que tout Amant, et tant fust-il parfait,
Auroit perdu son latin auprés d’elle :
Ni dons, ni soins, rien n’auroit réussi.
Devrois-je y faire entrer les dons aussi ?
Las ! ce n’est plus le siecle de nos peres :
Amour vend tout, et Nimphes, et Bergeres ;
C’estoit un Dieu [15], ce n’est qu’un Eschevin.
O temps, ô mœurs ! ô coûtume perverse !
Alix d’abord rejette un tel commerce,
Fait l’irritée, et puis s’appaise enfin,
Change de ton ; dit que le lendemain,
Comme Madame avoit dessein de prendre
Certain remede, ils pourroient le matin
Tout à loisir dans la cave se rendre.
Ainsi fut dit, ainsi fut arresté ;
Et la Soubrette ayant le tout conté
A sa Maistresse, aussitost les femelles
D’un quiproquo font le projet entre elles.

Le pauvre époux n’y reconnoistroit rien,
Tant la Suivante avoit l’air de la Dame ;
Puis, supposé qu’il reconnust la Femme,
Qu’en pouvoit-il arriver que tout bien ?
Elle auroit lieu de lui chanter sa gâme.
Le lendemain, par hazard Clidamant,
Qui ne pouvoit se contenir de joye,
Trouve un Amy, lui dit éteurdiment
Le bien qu’Amour à ses desirs envoye.
Quelle faveur ! Non qu’il n’eust bien voulu
Que le marché pour moins se fût conclu ;
Les cent écus lui faisoient quelque peine.
L’Amy lui dit : Hé bien ! soyons chacun
Et du plaisir et des frais en commun.
L’Epoux n’ayant alors sa bourse pleine,
Cinquante écus à sauver étoient bons ;
D’autre costé, communiquer la belle,
Quelle apparence ! y consentiroit-elle ?
S’aller ainsi livrer à deux Gascons !
Se tairoient-ils d’une telle fortune ?
Et devoit-on la leur rendre commune ?
L’Amy leva cette difficulté,
Representant que dans l’obscurité
Alix seroit fort aisement trompée :
Une plus fine y seroit attrapée.
Il suffiroit que tous deux tour à tour,
Sans dire mot, ils entrassent en lice,
Se remettant du surplus à l’amour,
Qui volontiers aideroit l’artifice.
Un tel silence en rien ne leur nuiroit ;
Madame Alix, sans manquer, le prendroit
Pour un effet de crainte et de prudence ;
Les murs ayant des oreilles (dit-on).
Le mieux estoit de se taire ; à quoy bon
D’un tel secret leur faire confidence ?
Les deux galans ayant de la façon
Reglé la chose, et disposez à prendre
Tout le plaisir qu’Amour leur promettoit,

Chez le mary d’abord ils se vont rendre.
Là dans le lit l’Epouse encore estoit.
L’Epoux trouva prés d’elle la Soubrette,
Sans nuls atours qu’une simple cornette,
Bref, en état de ne lui point manquer [16].
L’heure arriva, les Amis contesterent
Touchant le pas, et long-temps disputerent.
L’Epoux ne fit l’honneur de la maison,
Tel compliment n’estant là de saison.
A trois beaux dez, pour le mieux, ils reglerent
Le precurseur, ainsi que de raison.
Ce fut l’amy. L’un et l’autre s’enferme
Dans cette cave, attendant de pied ferme
Madame Alix, qui ne vient nullement :
Trop bien la Dame, en son lieu, s’en vint faire
Tout doucement le signal necessaire.
On ouvre, on entre, et sans retardement,
Sans lui donner le temps de reconnoistre
Cecy, cela, l’erreur, le changement,
La difference enfin qui pouvoit estre
Entre l’Epoux et son Associé,
Avant qu’il pût aucun change paroistre,
Au Dieu d’Amour il fut sacrifié.
L’heureux Amy n’eut pas toute la joye :
Qu’il auroit euë en connoissant sa proye.
La Dame avoit un peu plus de beauté,
Outre qu’il faut compter la qualité.
A peine fut cette scene achevée,
Que l’autre Acteur, par la prompte arrivée,
Jetta la Dame en quelque étonnement ;
Car, comme Epoux, comme Clidamant même,

Il ne montroit toûjours si frequemment
De cette ardeur l’emportement extrême.
On imputa cet excez de fureur
A la Soubrette, et la Dame en son cœur
Se proposa d’en dire sa pensée :
La fête estant de la sorte passée,
Du noir séjour ils n’eurent qu’à sortir.
L’Associé des frais et du plaisir
S’en court en haut en certain vestibule :
Mais quand l’Epoux vit sa Femme monter
Et qu’elle eut vu l’Amy presenter,
On peut juger quel soupçon, quel scrupule,
Quelle surprise, eurent les pauvres gens ;
Ni l’un ni l’autre ils n’avoient eu le temps
De composer leur mine et leur visage.
L’Epoux vit bien qu’il falloit estre sage,
Mais sa Moitié pensa tout découvrir.
J’en suis surpris ; femmes sçavent mentir.
La moins habile en connoit la science [17].
Aucuns ont dit qu’Alix fit conscience
De n’avoir pas mieux gagné son argent,
Plaignant l’Epoux, et le dédommageant,
Et voulant bien mettre tout sur son compte ;
Tout cela n’est que pour rendre le conte
Un peu meilleur. J’ay veu les gens mouvoir
Deux questions : l’une, c’est à sçavoir
Si l’Epoux fut du nombre des confreres,
A mon avis n’a point de fondement,
Puisque la Dame et l’Amy nullement
Ne pretendoient vacquer à ces misteres.
L’autre point est touchant le talion ;
Et l’on demande en cette occasion
Si, pour user d’une juste vangeance,
Pretendre erreur et cause d’ignorance

A cette Dame auroit esté permis.
Bien que ce soit assez là mon avis,
La Dame fut toûjours inconsolable ;
Dieu gard’ de mal celles qu’en cas semblable
Il ne faudroit nullement consoler !
J’en connois bien qui n’en feroient que rire :
De celles-là je n’ose plus parler,
Et je ne vois rien des autres à dire.
 


  1. La Fontaine n’a jamais formé de recueil des pièces réunies ici. La Clochette, le Fleuve Scamandre, la Confidente sans le sçavoir, le Remede et les Aveus indiscrets occupent les pages 137-1?89 du tome I des Ouvrages de prose et de poësie des Srs de Maucroix et de La Fontaine. A Paris, chez Claude Barbin, 1685, 2 vol. in-1?2. La Matrone d’Ephèse et Belphegor suivent immédiatement le Poëme du quinquina, publié à Paris, chez Denis Thierry et Claude Barbin, en 1682 ; quant au conte des Quiproquo, il a été publié pour la premiere fois dans les Œuvres postumes de Monsieur de La Fontaine, 1696, in-1?2, p. 151.
  2. Edition de Henry Desbordes, 1685 :
    J’avois juré, même en assez beaux Vers…
  3. Il y a dans mon exemplaire de Maucroix une note manuscrite du temps, ainsi conçue : « Permettant le mariage des filles à douze ans. » (Note de M. Walckenaer.)
  4. Edition de Henry Desbordes, 1685 :
    … Sur le coy de la nuit.
  5. Edition de Henry Desbordes, 1685 :
    Puis il la prit, puis la faisant sonner.
  6. Brunel poursuvi par Marfise dont il avoit dérobé l’épée :
    Tal volta i panni in capo si levava,
    E squadernava {intendetemi bene)
    Con riverenzia, il fondo de le rene.
    (Orlando innamorato, lib. II, canto XI.)
  7. Ce conte, publié d’abord en 1682, forme la fable XXVI du recueil de Fables choisies de 1694.
  8. Cet hémistiche proverbial est tiré du Dépit amoureux (acte IV, sc. II) :
    Et comme un animal est tousjours animal,
    Et ne sera jamais qu’animal, quand sa vie
    Dureroit cent mil ans ; aussi, sans repartie,
    La femme est tousjours femme….
  9. Cette nouvelle forme la fable XXVII du recueil de 1694 ; seulement, le prologue qui précède a été supprimé.
  10. Fables choisies, 1694 :
    Je voudrois voir quelques gens y durer.
  11. Nous suivons le texte des Œuvres postumes ; M. Walckenaer, pensant qu’il a été publié sur une copie qui ne contenoit pas les dernieres corrections de l’auteur, donne celui d’un manuscrit dont l’origine n’est pas indiquée. Nous reproduisons en note les variantes qu’on y trouve.
  12. Voyez ci-dessus, page 66.
  13. Renvoyoit, dans le manuscrit suivi par M. Walckenaër ;
  14. Manuscrit suivi par M. Walckenaër :
    D’une suivante…
  15. Manuscrit suivi par M. Walckenaër :
    Il met le taux à maint objet charmant ;
    C’estoit un Dieu, ce n’est plus qu’un marcband.
  16. Dans le texte des Œuvres postumes il n’y a point de vers pour rimer avec celui-ci, mais cette irrégularité n’existe pas dans le manuscrit suivi par M. Walckenaër ; on y trouve comme variante :
    Même un clin d’œil qu’il pût bien remarquer
    L’en assura ; les amis disputerent
    Touchant le pas et long-temps contesterent.
  17. Manuscrit suivi par M. Walckenaër :
    J’en suis surpris ; la plus sotte, à mentir
    Est trés-habile, et sçait cette science.