Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Féronde, ou le Purgatoire

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 259-265).


VI. — FÉRONDE, OU LE PURGATOIRE.


Vers le levant, le vieil de la montagne
Se rendit craint par un moyen nouveau.
Craint n’estoit-il pour l’immense campagne
Qu’il possedast, ny pour aucun monceau
D’or ou d’argent ; mais parce qu’au cerveau

De ses sujets il imprimoit des choses
Qui de maint fait courageux estoyent causes.
Il choisissoit entre eux les plus hardis ;
Et leur faisoit donner du paradis
Un avantgoust à leurs sens perceptible :
Du paradis de son legislateur ;
Rien n’en a dit ce prophete menteur
Qui ne devinst trés-croyable et sensible
A ces gens là : comment s’y prenoit-on ?
On les faisoit boire tous de façon
Qu’ils s’enyvroient, perdoient sens et raison.
En cet estat, privez de connoissance,
On les portoit en d’agreables lieux,
Ombrages frais, jardins delicieux.
Là se trouvoient tendrons en abondance,
Plus que maillez, et beaux par excellence :
Chaque réduit en avoit à couper.
Si se venoient joliment atrouper
Prés de ces gens, qui, leur boisson cuvée,
S’émerveilloient de voir cette couvée,
Et se croyoient habitans devenus
Des champs heureux qu’assine à ses élus
Le faux Mahom. Lors de faire accointance,
Turcs d’aprocher, tendrons d’entrer en danse,
Au gazouillis des ruisseaux de ces bois,
Au son de luts [1] accompagnans les voix
Des rossignols : il n’est plaisir au monde
Qu’on ne goûtast dedans ce paradis :
Les gens trouvoient en son charmant pourpris
Les meilleurs vins de la machine ronde,
Dont ne manquoient encor de s’enyvrer,
Et de leurs sens perdre l’entier usage.
On les faisoit aussi-tost reporter
Au premier lieu. De tout ce tripotage
Qu’arrivoit-il ? Ils croyoient fermement

Que quelque jour de semblables delices
Les attendoient, pourveu que hardiment,
Sans redouter la mort ny les supplices,
Ils fissent chose agreable à Mahom,
Servant leur prince en toute occasion.
Par ce moyen leur prince pouvoit dire
Qu’il avoit gens à sa devotion,
Determinez, et qu’il n’estoit Empire
Plus redouté que le sien icy bas.
Or ay-je esté prolixe sur ce cas
Pour confirmer l’histoire de Feronde.
Feronde estoit un sot de par le monde,
Riche manant, ayant soin du tracas,
Dixmes et cens, revenus et menage
D’un Abbé blanc. J’en sçais de ce plumage
Qui valent bien les noirs, à mon avis,
En fait que d’estre aux maris secourables,
Quand forte tasche ils ont en leur logis,
Si qu’il y faut Moines et gens capables.
Au lendemain celuy-cy ne songeoit,
Et tout son fait dés la veille mangeoit,
Sans rien garder, non plus qu’un droit Apostre,
N’ayant autre œuvre, autre employ, penser autre,
Que de chercher où gisoient les bons vins,
Les bons morceaus, et les bonnes commeres,
Sans oublier les gaillardes Nonains,
Dont il faisoit peu de part à ses freres.
Feronde avoit un joli chaperon
Dans son logis, femme sienne, et dit-on
Que Parantele estoit entre la Dame
Et nostre Abbé ; car son prédecesseur,
Oncle et parrein, dont Dieu veuille avoir l’ame,
En estoit pere, et la donna pour femme
A ce manant, qui tint à grand honneur
De l’épouser. Chacun sçait que de race
Communément fille bastarde chasse :
Celle-cy donc ne fit mentir le mot.
Si n’estoit pas l’époux homme si sot

Qu’il n’en eust doute, et ne vist en l’affaire
Un peu plus clair qu’il n’estoit necessaire.
Sa femme alloit toûjours chez le Prélat,
Et prétextoit ses allées et venües
De soins divers de cet œconomat.
Elle alleguoit mille affaires menuës.
C’estoit un compte, ou c’estoit un achapt ;
C’estoit un rien ; tant peu plaignoit sa peine.
Bref, ii n’estoit nul jour en la sepmaine,
Nulle heure au jour, qu’on ne vist en ce lieu
La receveuse. Alors le pere en Dieu
Ne manquoit pas d’écarter tout son monde :
Mais le mari, qui se doutoit du tour,
Rompoit les chiens, ne manquant au retour
D’imposer mains sur Madame Feronde.
Onc il ne fut un moins commode époux.
Esprits ruraux votontiers sont jaloux,
Et sur ce poinct à chausser difficiles,
N’estant pas faits aux coûtumes des Villes.
Monsieur l’Abbé trouvoit cela bien dur,
Comme Prélat qu’il estoit, partant homme
Fuyant la peine, aymant le plaisir pur,
Ainsi que fait tout bon suppost de Rome.
Ce n’est mon goust ; je ne veux de plein saut
Prendre la ville, aymant mieux l’escalade ;
En amour dea, non en guerre ; il ne faut
Prendre cecy pour guerriere bravade,
Ny m’enrôller là dessus malgré moy.
Que l’autre usage ayt la raison pour soy,
Je m’en rapporte, et reviens à l’histoire
Du receveur, qu’on mit en Purgatoire
Pour le guerir ; et voicy comme quoy.
Par le moyen d’une poudre endormante,
L’abbé le plonge en un trés-long sommeil.
On le croit mort, on l’enterre, on chante ;
Il est surpris de voir, à son réveil,
Autour de luy, gens d’estrange maniere ;
Car il estoit au large dans sa biere,

Et se pouvoit lever de ce tombeau
Qui conduisoit en un profond caveau.
D’abord la peur se saisit de nostre homme.
Qu’est-ce cela ? songe-t-il ? est-il mort ?
Seroit-ce point quelque espece de sort ?
Puis il demande aux gens comme on les nomme,
Ce qu’ils font là, d’où vient que dans ce lieu
L’on le retient, et qu’a-t-il fait à Dieu ?
L’un d’eux luy dit : Console-toy, Feronde ;
Tu te verras citoyen du haut monde
Dans mille ans d’huy, complets et bien contez ;
Auparavant il faut d’aucuns pechez
Te nettoyer en ce saint Purgatoire :
Ton ame un jour plus blanche que l’yvoire
En sortira. L’ange consolateur
Donne, à ces mots, au pauvre receveur
Huit ou dix coups de forte discipline,
En luy disant : C’est ton humeur mutine,
Et trop jalouse, et desplaisant [2] à Dieu,
Qui te retient pour mille ans en ce lieu.
Le receveur, s’estant frotté l’épaule,
Fait un soupir : Mille ans ! c’est bien du temps !
Vous noterez que l’Ange estoit un drosle,
Un frere Jean, novice de leans.
Ses compagnons joüoient chacun un role
Pareil au sien dessous un feint habit.
Le receveur requiert pardon, et dit :
Las ! si jamais je rentre dans la vie,
Jamais soupçon, ombrage, et jalousie,
Ne rentreront dans mon maudit esprit :
Pourrois-je point obtenir cette grace ?
On la luy fait esperer, non si-tost ;
Force est qu’un an dans ce sejour se passe ;
Là cependant il aura ce qu’il faut
Pour sustenter son corps, rien davantage ;

Quelque grabat, du pain pour tout potage,
Vingt coups de foüet chaque jour, si l’Abbé,
Comme Prélat rempli de charité,
N’obtient du Ciel qu’au moins on luy remette,
Non le total des coups, mais quelque quart,
Voire moitié, voire la plus grand part.
Douter ne faut qu’il ne s’en entremette,
A ce sujet disant mainte oraison.
L’Ange en aprés luy fait un long sermon :
A tort, dit-il, tu conceus du soupçon ;
Les gens d’Église ont-ils de ces pensées ?
Un Abbé blanc ! c’est trop d’ombrage avoir ;
Il n’écherroit que dix coups pour un noir.
Défais-toy donc de tes erreurs passées.
Il s’y résout. Qu’eust-il fait ? Cependant
Sire Prélat et Madame Feronde
Ne laissent perdre un seul petit moment.
Le mari dit : Que fait ma femme au monde ?
Ce q’elle y fait ? Tout bien ; nostre Prélat
L’a consolée, et ton œconomat
S’en va son train, toûjours à l’ordinaire.
Dans le Couvent toûjours a-t-elle affaire ?
Où donc ? Il faut qu’ayant seule à present
Le faix entier sur soy, ta pauvre femme
Bon gré, malgré, leans aille souvent,
Et plus encor que pendant ton vivant.
Un tel discours ne plaisoit point à l’ame.
Ame j’ay cru le devoir appeller,
Ses pourvoyeurs ne le faisant manger
Ainsi qu’un corps. Un mois à cette épreuve
Se passe entier, luy jeusnant, et l’Abbé
Multipliant œuvres de charité ;
Et mettant peine à consoler la veuve.
Tenez pour seur qu’il y fit de son mieux.
Son soin ne fut longtemps infructueux :
Pas ne semoit en une terre ingrate.
Pater abbas avec juste sujet
Appréhenda d’estre pere en effet.

Comme il n’est bon que telle chose éclate,
Et que le fait ne puisse estre nié,
Tant et tant fut par sa paternité
Dit d’Oraisons, qu’on vid du Purgatoire
L’ame sortir, legere, et n’ayant pas
Once de chair. Un si merveilleux cas
Surprit les gens. Beaucoup ne vouloient croire
Ce qu’ils voyoient. L’Abbé passa pour saint.
L’époux pour sien le fruit posthume tint,
Sans autrement de calcul oser faire.
Double miracle estoit en cette affaire,
Et la grossesse, et le retour du mort.
On en chanta Té-déums à renfort.
Sterilité régnoit en mariage
Pendant cet an, et mesme au voisinage
De l’Abbaye, encor bien que leans
On se voüast pour obtenir enfans.
A tant laissons l’œconome et sa femme ;
Et ne soit dit que nous autres époux
Nous meritions ce qu’on fit à cette ame
Pour la guerir de ses soupçons jaloux.


  1. Edition de 1685 :
    Au son des luts…
  2. Desplaisante, dans l’édition de 1675 (sans lieu) et dans celle de 1685.