Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/La Chose impossible

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 303-305).


XIV. — LA CHOSE IMPOSSIBLE.



Un demon, plus noir que malin,
Fit un charme si souverain
Pour l’Amant de certaine belle,
Qu’à la fin celuy-cy posseda sa cruelle.
Le pact de nostre Amant et de l’esprit folet,
Ce fut que le premier joüiroit à souhait
De sa charmante inexorable.
Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable :
Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obeit au Diable
Quand il a fait ce plaisir là,
A tes commandemens le Diable obeira
Sur l’heure mesme, et puis, sur la mesme heure,
Ton serviteur Lutin, sans plus Iongue demeure,
Ira te demander autre commandement
Que tu luy feras promptement ;
Toûjours ainsi, sans nul retardement :
Sinon ny ton corps ny ton ame
N’appartiendront plus à ta Dame ;
Ils seront à Satan, et Satan en fera
Tout ce que bon lui semblera.
Le Galand s’accorde à cela.
Commander estoit-ce un mystere ?
Obeïr est bien autre affaire.
Sur ce penser là nostre Amant
S’en va trouver sa belle, en a contentement ;
Gouste des voluptez qui n’ont point de pareilles ;
Se trouve trés heureux, hormis qu’incessamment
Le Diable estoit à ses oreilles.
Alors l’Amant lui commandoit
Tout se qui lui venoit en teste ;
De bâtir des Palais, d’exciter la tempeste :
En moins d’un tour de main cela s’accomplissoit.

Mainte pistolle se glissoit
Dans l’escarcelle de nostre homme.
Il envoioit le Diable à Rome ;
Le Diable revenoit tout chargé de pardons.
Aucuns voyages n’estoient longs,
Aucune chose malaisée.
L’Amant, à force de réver
Sur les ordres nouveaux qu’il lui faloit trouver,
Vid bien-tost sa cervelle usée.
Il s’en plaignit à sa divinité,
Lui dit de bout en bout toute la verité.
Quoy ! ce n’est que cela ? lui repartit la Dame :
Je vous auray bien-tost tiré
Une telle épine de l’ame.
Quand le Diabte viendra, vous lui presenterez
Ce que je tiens, et lui direz :
Défrize-moi cecy, fais tant par tes journées
Qu’il devienne tout plat. Lors elle lui donna
Je ne sçais quoy qu’elle tira
Du verger de Cypris, labirinte des fées,
Ce qu’un Duc autrefois jugea si precieux,
Qu’il voulut l’honorer d’une Chevalerie [1] ;
Illustre et noble confrairie,
Moins pleine d’hommes que de Dieux.
D’Amant dit au Demon : C’est ligne circulaire
Et courbe que ceci ; je t’ordonne d’en faire

Ligne droite et sans nuls retours :
Va t’en y travailler et cours.
L’esprit s’en va, n’a point de cesse
Qu’il n’ait mis le fil sous la presse,
Tâché [2] de l’aplatir à grands coups de marteau,
Fait sejourner au fonds de l’eau,
Sans que la ligne fust d’un seul poinct étenduë ;
De quelque tour qu’il se servist,
Quelque secret qu’il eust, quelque charme qu’il fist,
C’estoit temps et peine perduë :
Il ne pût mettre à la raison
La toison.
Elle se revoltoit contre le vent, la pluie,
La neige, le brouillard [3] : plus Satan y touchoit,
Moins l’annelure se laschoit.
Qu’est ceci ? disoit-il ; je ne vis de ma vie
Chose de telle étoffe : il n’est point de lutin
Qui n’y perdist tout son latin.
Messire Diable un beau matin
S’en va trouver son homme, et lui dit : Je te laisse.
Aprens-moy seulement ce que c’est que cela :
Je te le rens : tien, le voila.
Je suis victus, je le confesse.
Nôtre ami Monsieur le luiton,
Dit l’homme, vous perdez un peu trop tost courage ;
Celuy-cy n’est pas seul, et, plus d’un compagnon
Vous auroit taillé de l’ouvrage.


  1. L’ordre de la Toison-d’Or, institué en 1430 par Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. -- « Ledict duc Philippes, gouvernant avec beaucoup de privauté une Dame de Bruges, doüée d’une exquise beauté, et entrant du matin en sa Chambre, trouva sur sa toilette de la Toison de son Païs d’Embas, dont ceste Dame mal soigneuse donna suject de rire aux Gentils-hommes suivants dudict Duc, qui, pour couvrir ce mystere, fit serment que tel s’estoit moqué de telle Toison, qui n’auroit pas l’honneur de porter un Collier d’un Ordre de la Toison qu’il designoit d’establir pour l’Amour de sa Dame. »
    (Le Théatre d’honneur et de chevalerie, par André Favyn. Paris, R. Foüet, 1620, 2 vol. in-4.)
  2. Tâche, dans les deux éditions de 1675.
  3. Les broüillards, dans l’édition de 1685.