Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Le Calendrier des Vieillards

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 100-107).


VIII. — LE CALENDRIER DES VIEILLARDS.
Nouvelle tirée de Bocace [1].


Plus d’une lois je me suis étonné,
Que ce qui fait la paix du mariage
En est le poinct le moins consideré
Lors que l’on met une fille en ménage.
Les pere et mere ont pour objet le bien ;
Tout le surplus, ils le comptent pour rien :
Jeunes tendrons à Vieillards apparient ;
Et cependant je voy qu’ils se soucient
D’avoir chevaux à leur char attelez
De mesme taille, et mesmes chiens couplez ;
Ainsi des bœufs, qui de force pareille
Sont toûjours pris ; car ce seroit merveille
Si sans cela la charrue alloit bien.
Comment pourroit celle du mariage
Ne mal aller, estant un attelage
Qui bien souvent ne se rapporte en rien ?
J’en vas conter un exemple notable.
On sçait qui fut Richard de Quinzica,
Qui mainte Feste sa femme allegua,
Mainte vigile, et maint jour feriable,
Et du devoir crut s’échaper par là.
Trés-lourdement il erroit en cela.
Cestuy Richard estoit Juge dans Pise,
Homme sçavant en l’étude des loix,
Riche d’ailleurs, mais dont la barbe grise

Monstroit assez qu’il devoit faire choix
De quelque femme à peu prés de même âge ;
Ce qu’il ne fit, prenant en mariage
La mieux seante, et la plus jeune d’ans
De la Cité, fille bien alliée,
Belle sur tout ; c’estoit Bartholomée
De Galandi, qui parmy ses parens
Pouvoit compter les plus gros de la ville.
En ce ne fit Richard tour d’homme habile :
Et l’on disoit communément de luy
Que ses enfans ne manqueroient de peres.
Tel fait mestier de conseiller autruy,
Qui ne voit goute en ses propres affaires.
Quinzica donc n’ayant dequoy servir
Un tel oiseau qu’estoit Bartholomée,
Pour s’excuser, et pour la contenir,
Ne rencontroit point de jour en l’année,
Selon son compte et son Calendrier,
Où l’on se pust sans scrupule appliquer
Au fait d’Hymen ; chose aux vieillards commode,
Mais dont le sexe abhorre la methode.
Quand je dis point, je veux dire trés-peu :
Encor ce peu luy donnoit de la peine.
Toute en ferie il mettoit la semaine,
Et bien souvent faisoit venir en jeu
Saint qui ne fut jamais dans la legende.
Le Vendredy, disoit-il, nous demande
D’autres pensers, ainsi que chacun sçait :
Pareillement il faut que l’on retranche
Le Samedy, non sans juste sujet,
D’autant que c’est la veille du Dimanche.
Pour ce dernier, c’est un jour de repos.
Quant au Lundy, je ne trouve à propos
De commencer par ce poinct la semaine ;
Ce n’est le fait d’une ame bien Chrestienne.
Les autres jours autrement s’excusoit :
Et quand venoit aux festes solemnelles,
C’estoit alors que Richard triomphoit,

Et qu’il donnoit les leçons les plus belles.
Long-temps devant toûjours il s’abstenoit,
Long-temps aprés il en usoit de même ;
Aux Quatre-temps autant il en faisoit,
Sans oublier l’Avent ny le Carême.
Cette saison pour le Vieillard estoit
Un temps de Dieu ; jamais ne s’en lassoit.
De Patrons mesme il avoit une liste.
Point de quartier pour un Evangeliste,
Pour un Apostre, ou bien pour un Docteur :
Vierge n’estoit, Martyr et Confesseur
Qu’il ne chommast ; tous les sçavoit par cœur.
Que s’il estoit au bout de son scrupule,
Il alleguoit les jours malencontreux,
Puis les broüillars, et puis la canicule,
De s’excuser n’estant jamais honteux.
La chose ainsi presque toûjours égale,
Quatre foi l’an, de grace speciale,
Nostre Docteur regaloit sa moitié,
Petitement ; enfin c’estoit pitié.
A celà prés, il traitoit bien sa femme.
Les affiquets, les habits à changer,
Joyaux, bijoux, ne manquoient à la Dame ;
Mais tout cela n’est que pour amuser
Un peu de temps des esprits de poupée :
Droit au solide alloit Bartholomée.
Son seul plaisir dans la belle saison,
C’estoit d’aller à certaine maison
Que son mary possedoit sur la coste :
Ils y couchoient tous les huit jours sans faute.
Là quelquefois sur la mer ils montoient,
Et le plaisir de la pesche goustoient,
Sans s’éloigner que bien peu de la rade.
Arrive donc qu’un jour de promenade,
Bartholomée et Messer le Docteur
Prennent chacun une barque à Pescheur,
Sortent sur mer ; ils avoient fait gageure,
A qui des deux auroit plus de bon-heur,

Et trouveroit la meilleure avanture
Dedans sa pesche, et n’avoient avec eux,
Dans chaque barque, en tout qu’un homme ou deux.
Certain Corsaire apperceut la chaloupe
De notre Epouse, et vint avec sa troupe
Fondre dessus, l’emmena bien et beau ;
Laissa Richard : soit que prés du rivage
Il n’osast pas hazarder davantage ;
Soit qu’il craignist qu’ayant dans son vaisseau
Nostre Vieillard, il ne pût de sa proye
Si bien joüir ; car il aimoit la joye
Plus que l’argent, et toûjours avoit fait
Avec honneur son mestier de Corsaire ;
Au jeu d’Amour estoit homme d’effet,
Ainsi que sont gens de pareille affaire.
Gens de mer sont toûjours prests à bien faire,
Ce qu’on appelle autrement bons garçons :
On n’en voit point qui les festes allegue.
Or tel estoit celuy dont nous parlons,
Ayant pour nom Pagamin de Monegue.
La Belle fit son devoir de pleurer
Un demy jour, tant qu’il se put étendre :
Et Pagamin de la reconforter,
Et nostre Epouse à la fin de se rendre.
Il la gagna ; bien sçavoit son mestier.
Amour s’en mit, Amour ce bon apôtre,
Dix mille fois plus Corsaire que l’autre,
Vivant de rapt, faisant peu de quartier.
La Belle avoit sa rançon toute preste :
Trés-bien luy prit d’avoir dequoy payer ;
Car là n’estoit ny vigile ny Feste.
Elle oublia ce beau Calendrier
Rouge par tout[2], et sans nul jour ouvrable :
De la ceinture on le luy fit tomber ;
Plus n’en fut fait mention qu’à la table.

Nostre Legiste eust mis son doigt au feu
Que son Epouse estoit toûjours fidele,
Entiere et chaste, et que, moyennant Dieu,
Pour de l’argent on luy rendroit la Belle.
De Pagamin il prit un sauf-conduit,
L’alla trouver, luy mit la carte blanche.
Pagamin dit : Si je n’ay pas bon bruit,
C’est à grand tort ; je veux vous rendre franche,
Et sans rançon, vostre chere moitié.
Ne plaise à Dieu que si belle amitié
Soit par mon fait de desastre ainsi pleine.
Celle pour qui vous prenez tant de peine
Vous reviendra selon vostre desir.
Je me veux point vous vendre ce plaisir.
Faites-moy voir seulement qu’elle est vôtre ;
Car si j’allois vous en rendre quelque autre,
Comme il m’en tombe assez entre les mains,
Ce me seroit une espece de blâme.
Ces jours passez je pris certaine Dame
Dont les cheveux sont quelque peu chastains,
Grande de taille, en bon poinct, jeune et fraische.
Si cette Belle, aprés vous avoir veu,
Dit estre à vous, c’est autant de conclu :
Reprenez-la : rien ne vous en empêche.
Richard reprit : Vous parlez sagement,
Et me traitez trop genereusement ;
De son mestier il faut que chacun vive.
Mettez un prix à la pauvre captive,
Je le payray contant, sans hesiter.
Le compliment n’est icy necessaire :
Voilà ma bourse, il ne faut que compter.
Ne me traitez que comme on pourroit faire
En pareil cas l’homme le moins connu.
Seroit-il dit que vous m’eussiez vaincu
D’honnesteté ? Non sera sur mon ame.
Vous le verrez. Car, quant à cette Dame,
Ne doutez point qu’elle ne soit moy.
Je ne veux pas que vous m’ajoûtiez foy,

Mais aux baisers que de la pauvre femme
Je recevray, ne craignant qu’un seul poinct,
C’est qu’à me voir de joye elle ne meure.
On fait venir l’Epouse tout à l’heure,
Qui froidement et ne s’émouvant point,
Devant ses yeux voit son mary paroistre,
Sans témoigner seulement le connoistre,
Non plus qu’un homme arrivé du Perou.
Voyez, dit-il, la pauvrette est honteuse
Devant les gens ; et sa joye amoureuse
N’ose éclater : soyez seur qu’à mon cou,
Si j’estois seul, elle seroit sautée.
Pagamin dit : Qu’il ne tienne à cela ;
Dedans sa chambre allez, conduisez-la.
Ce qui fut fait, et la chambre fermée,
Richard commence : Et là, Bartholomée,
Comme tu fais ! je suis ton Quinzica,
toûjours le mesme à l’endroit de sa femme.
Regarde-moy. Trouves-tu, ma chere ame,
En mon visage un si grand changement !
C’est la douleur de ton enlevement
Qui me rend tel, et toy seule en es cause
T’ay-je jamais refusé nulle chose,
Soit pour ton jeu, soit pour tes vestemens ?
En estoit-il quelqu’une de plus brave ?
De ton vouloir ne me rendois-je esclave ?
Tu le seras estant avec ces gens.
Et ton honneur, que crois-tu qu’il devienne ?
Ce qu’il pourra, repondit brusquement
Bartholomée. Est-il temps maintenant
D’en avoir soin ? s’en est-on mis en peine
Quand malgré moy l’on m’a jointe avec vous ?
Vous vieux penard, moy fille jeune et drüe
Qui meritois d’estre un peu mieux pourveüe,
Et de gouster ce qu’Hymen a de doux.
Pour cet effet j’estois assez aimable,
Et me trouvois aussi digne, entre nous,
De ces plaisirs, que j’en estois capable.

Or est le cas allé d’autre façon.
J’ay pris mary qui pour toute chanson
N’a jamais eu que ses jours de ferie ;
Mais Pagamin, si-tost qu’il m’eut ravie,
Me sceut donner bien une autre leçon.
J’ay plus appris des choses de la vie
Depuis deux jours, qu’en quatre ans avec vous.
Laissez-moy donc, Monsieur mon cher Epoux.
Sur mon retour n’insistez davantage.
Calendriers ne sont point en usage
Chez Pagamin : je vous en avertis.
Vous et les miens avez merité pis.
Vous, pour avoir mal mesuré vos forces
En m’épousant ; eux, pour s’estre mépris
En preferant les legeres amorces
De quelque bien à cet autre point-là.
Mais Pagamin pour tous y pourvoira.
Il ne sçait Loy, ny Digeste, ny Code ;
Et cependant trés-bonne est sa methode.
De ce matin luy-mesme il vous dira
Du quart en sus comme la chose en va.
Un tel aveu vous surprend et vous touche :
Mais faire icy de la petite bouche
Ne sert de rien ; l’on n’en croira pas moins,
Et puis qu’enfin nous voicy sans témoins,
Adieu vous dis, vous, et vos jours de Feste.
Je suis de chair, les habits rien n’y font :
Vous sçavez bien, Monsieur, qu’entre la teste
Et le talon d’autres affaires sont.
A tant se teut. Richard tombé des nuës,
Fut tout heureux de pouvoir s’en aller.
Bartholomée ayant ses hontes beuës,
Ne se fit pas tenir pour demeurer.
Le pauvre Epoux en eut tant de tristesse,
Outre les maux qui suivent la vieillesse,
Qu’il en mourut à quelques jours de là ;
Et Pagamin prit à femme sa Veuve.
Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba

Dans l’accident du pauvre Quinzica,
S’estant choisis l’un et l’autre à l’épreuve.
Belle leçon pour gens à cheveux gris ;
Sinon qu’ils soient d’humeur accommodante :
Car, en ce cas, Messieurs les favoris
Font leur ouvrage, et la Dame est contente.


  1. Decameron, giornata II, novella X.
  2. Les jours de fête sont imprimés en encre rouge dans les anciens calendriers.