Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Le Cas de conscience

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 250-254).


IV. — LE CAS DE CONSCIENCE.


Les gens du païs des fables
Donnent ordinairement
Noms et titres agreables
Assez liberalement.
Cela ne leur coute guere
Tout leur est Nymphe ou Bergere,
Et Déesse bien souvent.
Horace n’y faisoit faute :
Si la servante de l’hoste
Au lit de nostre homme alloit,
C’estoit aussi-tost Ilie,
C’estoit la nymphe Egerie,
C’estoit tout ce qu’on vouloit [1].
Dieu, par sa bonté profonde,
Un beau jour mit dans le monde
Apollon son serviteur ;
Et l’y mit justement comme
Adam le nomenclateur,
Luy disant : Te voilà, nomme.
Suivant cette antique loy,
Nous sommes parreins du Roy.
De ce privilege insigne
Moy faiseur de vers indigne
Je pourrois user aussi
Dans les contes que voicy ;

Et s’il me plaisoit de dire,
Au lieu d’Anne, Sylvanire,
Et, pour messire Thomas,
Le grand Druide Adamas,
Me mettroit-on à l’amande ?
Non : mais tout consideré,
Le présent conte demande
Qu’on dise Anne et le Curé.
Anne, puisqu’ainsi va, passoit dans son village
Pour la perle et le parangon.
Estant un jour prés d’un rivage,
Elle vid un jeune garçon
Se baigner nud. La fillette estoit drüe,
Honneste toutefois. L’objet plût à sa veüe.
Nuls defaux ne pouvoient estre au gars reprochez ;
Puis, dés auparavant aymé de la bergere,
Quand il en auroit eu l’amour les eust cachez ;
Jamais tailleur n’en sceut, mieux que luy, la maniere.
Anne ne craignoit rien : des saules la couvroient
Comme eust fait une jalousie :
Cà et là ses regards en liberté couroyent
Où les portoit leur fantaisie ;
Cà et là, c’est à dire aux differents attraits
Du garçon au corps jeune et frais,
Blanc, poli, bien formé, de taille haute et drete,
Digne enfin des regards d’Annete.
D’abord une honte secrete
La fit quatre pas reculer,
L’amour huit autres avancer :
Le scrupule survint, et pensa tout gâter.
Anne avoit bonne conscience :
Mais comment s’abstenir ? Est-il quelque défense
Qui l’emporte sur le desir,
Quand le hazard fait naistre un sujet de plaisir ?
La belle à celuy-cy fit quelque résistance.
A la fin ne comprenant pas
Comme on peut pécher de cent pas,
Elle s’assit sur l’herbe, et, trés-fort attentive,

Annette la contemplative
Regarda de son mieux. Quelqu’un n’a-t-il point veu
Comme on dessigne sur nature ?
On vous campe une creature,
Une Eve, ou quelque Adam, j’entends un objet nu ;
Puis force gens, assis comme nostre bergere,
Font un crayon conforme à cét original.
Au fond de sa memoire Anne en sceut fort bien faire
Un qui ne ressembloit pas mal.
Elle y seroit encor si Guillot (c’est le sire)
Ne fust sorti de l’eau. La belle se retire
A propos ; l’ennemi n’estoit plus qu’à vingt pas,
Plus fort qu’à l’ordinaire, et c’eust esté grand cas
Qu’aprés de semblables idées
Amour en fust demeuré là :
Il contoit pour siennes déja
Les faveurs qu’Anne avoit gardées.
Qui ne s’y fust trompé ? Plus je songe à cela,
Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse
N’osa, quoy qu’il en soit, le garçon régaler ;
Ne laissant pas pourtant de récapituler
Les poincts qui la rendoient encor route honteuse.
Pasques vint, et ce fut un nouvel embarras.
Anne faisant passer ses pechez en reveüe,
Comme un passevolant mit en un coin ce cas ;
Mais la chose fut apperceüe.
Le Curé messire Thomas
Sceut relever le fait ; et comme l’on peut croire
En Confesseur exact il fit conter l’histoire,
Et circonstancier le tout fort amplement,
Pour en connoistre l’importance,
Puis faire aucunement quadrer la penitence,
Chose où ne doit errer un Confesseur prudent.
Celuy-cy malmena la belle.
Estre dans ses regards, à tel poinct sensuelle !
C’est, dit-il, un trés-grand peché.
Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir touché
Cependant la peine imposée

Fut à souffrir assez aysée ;
Je n’en parleray point ; seulement on sçaura
Que messieurs les Curez, en tous ces cantons là,
Ainsi qu’au nostre, avoient des devots et devotes,
Qui pour l’examen de leurs fautes
Leur payoient un tribut ; qui plus, qui moins, selon
Que le compte à rendre estoit long.
Du tribut de cet an Anne estant soucieuse,
Arrive que Guillot pesche un brochet fort grand ;
Tout aussitost le jeune amant
Le donne à sa maistresse ; elle toute joyeuse
Le va porter du mesme pas
Au Curé messire Thomas.
Il reçoit le present, il l’admire, et le drosle
D’un petit coup sur l’épaule
La fillette regala,
Luy sourit, luy dit : Voilà
Mon fait, joignant à cela
D’autres petites affaires.
C’estoit jour de Calande[2], et nombre de confreres
Devoient disner chez luy. Voulez-vous doublement
M’obliger ? dit-il à la belle ;
Accommodez chez vous ce poisson promptement,
Puis l’apportez incontinent ;
Ma servante est un peu nouvelle.
Anne court ; et voilà les Prestres arrivez.
Grand bruit, grande cohüe, en cave on se transporte :
Aucuns des vins sont approuvez ;
Chacun en raisonne à sa sorte.
On met sur table ; et le Doyen
Prend place en salüant toute la compagnie.
Raconter leurs propos seroit chose infinie ;
Puis le lecteur s’en doute bien.

On permuta cent fois sans permuter pas une.
Santez, Dieu sçait combien : chacun à sa chacune
But en faisant de l’œil ; nul scandale : on servit
Potage, menus mets, et mesme jusqu’au fruit,
Sans que le brochet vinst ; tout le disner s’acheve
Sans brochet pas un brin. Guillot sçachant ce don
L’avoit fait retracter pour plus d’une raison.
Legere de brochet la troupe enfin se leve.
Qui fut bien estonné ? Qu’on le juge ; il alla
Dire cecy, dire cela
A madame Anne le jour mesme ;
L’appela cent fois sotte, et dans sa rage extreme
Luy pensa reprocher l’avanture du bain.
Traiter vostre Curé, dit-il, comme un coquin !
Pour qui nous prenez-vous ? Pasteurs, sont-ce canailles
Alors par droit de réprésailles
Anne dit au Prestre outragé,
Autant vaut l’avoir veu que de l’avoir mangé.


  1. Allusion aux vers sulvants :
    Hæc ubi supposuit dextro corpus mihi lævum,
    Ilia et Egeria est : do nomen quodlibet illi.
    (Lib. I, sat. II, V. 125-126)
  2. C’est un jour où tous les Curez du Diocèse s’assemblent, pour parler des affaires communes, chez quelqu’un d’eux, qui leur donne à disner ordinairement ; et cela se fait tous les mois.
    (Note de La Fontaine.)