Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 5/Conte -Les Arrêts d’Amour

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxPaul Daffis (p. 57-59).


XXXIV.


Imitation d’un livre intitulé'
LES ARRESTS D’AMOURS[1].

 
__Les gens tenant le Parlement d’amours
__Informoient pendant les grands jours,
D’aucuns abus commis en l’Isle de Cythere.
Pardevant eux se plaint un Amant mal-traité,

Disant que de longtemps il s’efforce de plaire
_____A certaine ingrate beauté.
_____Qu’il a donné des sérénades,
_____Des concerts et des promenades :
_____Item mainte collation,
_____Maint bal, et mainte Comédie :
__A consacré le plus beau de sa vie
_____A l’objet de sa passion :
_____S’est tourmenté le corps et l’ame,
_____Sans pouvoir obliger la Dame
A payer seulement d’un sousris son amour.
_____Partant conclud que cette belle
__Soit condamnée à l’aimer à son tour.
__Fut allégué d’autre part à la Cour
_____Que plus la dame était cruelle,
__Plus elle avait d’embonpoint et d’attraits :
Que perdant ses appas amour perdait ses traits :
Qu’il avait intérest au repos de son ame :
_____Que quand on a le cœur en flame
_____Le teint n’en est jamais si frais.
Qu’il estoit à propos pour la grandeur du prince,
Qu’elle traitast ainsi toute cette province,
Fist mille soupirants sans faire un bienheureux,
Dormît à son plaisir, conservât tous ses charmes,
Augmentast les tributs de l’empire amoureux,

_____Qui sont les soupirs et les larmes.
Que souffrir tels procès était un grand abus :
__Et que le cas méritait une amende :
_______Concluant pour le surplus
_______Au renvoi de la demande.
Le procureur d’Amours intervint là-dessus,
_____Et conclut aussi pour la belle.
_____La Cour, leurs moyens entendus,
La renvoya : permis d’être cruelle ;
Avec dépens ; et tout ce qui s’ensuit.
_____Cet arrêt fit un peu de bruit
_____Parmi les gens de la province.
La raison de douter était tous les cadeaux,
_____Bijoux donnés, et des plus beaux
__Qui prend se vend : mais l’intérêt du prince
_____Souvent plus fort qu’aucunes lois
_____L’emporta de quatre ou cinq voix.

  1. Cet opuscule a paru pour la première fois à la page 72 des Contes et Nouvelles en ?vers de M. de La Fontaine. — A Paris, chez Claude Barbin. ?m. dc. lxv. L’achevé d’imprimer du recueil est du « 10. lanvier 1665 ». Voyez ce que La Fontaine dit de cette pièce dans la préface (tome II, page 4 de la présente édition). L’ouvrage dont il s’agit a ete composé par Martial de Paris, dit d’Auvergne. Voici la description d’une de ses plus anciennes éditions : « Sensuyuent les cinquante et vng arrest damours. (à la fin) Par Michel le noir Libraire… Demourant en la grant rue Sainct iacques a l’enseigne de la rose blanche couronnee. » In-4° gothique de 54 feuillets à 2 colonnes. C’est le seizième arrêt qui semble avoir servi de point de départ à l’imitation de La Fontaine. En voici l’argument : « Vn amoureux se plaint de sa dame, disant luy avoir fait plusieurs dons et presens, et apres les avolr receus, ne luy monstre aucun signe d’amour. »