Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/L’Homme/Commentaire

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COMMENTAIRE
DE LA DEUXIÈME MÉDITATION




Je n’ai jamais connu lord Byron. J’avais écrit la plupart de mes Méditations avant d’avoir lu ce grand poëte. Ce fut un bonheur pour moi. La puissance sauvage, pittoresque et souvent perverse de ce génie aurait nécessairement entraîné ma jeune imagination hors de sa voie naturelle : j’aurais cessé d’être original, en voulant marcher sur ses traces. Lord Byron est incontestablement à mes yeux la plus grande nature poétique des siècles modernes. Mais le désir de produire plus d’effet sur les esprits blasés de son pays et de son temps l’a jeté dans le paradoxe. Il a voulu être le Lucifer révolte d’un pandœmonium humain. Il s’est donné un rôle de fantaisie dans je ne sais quel drame sinistre dont il est à la fois l’auteur et l’acteur. Il s’est fait énigme pour être deviné. On voit qu’il procédait de Goethe, le Byron allemand ; qu’il avait lu Faust, Méphistophélès, Marguerite, et qu’il s’est efforcé de réaliser en lui un Faust poëte, un don Juan lyrique. Plus tard il est descendu plus bas ; il s’est ravalé jusqu’à Rabelais, dans un poëme facétieux. Il a voulu faire de la poésie, qui est l’hymne de la terre, la grande raillerie de l’amour, de la vertu, de l’idéal, de Dieu. Il était si grand qu’il n’a pas pu se rapetisser tout à fait. Ses ailes l’enlevaient malgré lui de cette fange, et le reportaient au ciel à chaque instant. C’est qu’en lui le poëte était immense, l’homme incomplet, puéril, ambitieux de néants. Il prenait la vanité pour la gloire, la curiosité qu’il inspirait artificiellement pour le regard de la postérité, la misanthropie pour la vertu.

Né grand, riche, indépendant et beau, il avait été blessé par quelques feuilles de rose dans le lit tout fait de son aristocratie et de sa jeunesse. Quelques articles critiques contre ses premiers vers lui avaient semblé un crime irrémissible de sa patrie contre lui. Il était entré à la chambre des pairs ; deux discours prétentieux et médiocres n’avaient pas été applaudis : il s’était exilé alors en secouant la poussière de ses pieds, et en maudissant sa terre natale. Enfant gâté par la nature, par la fortune et par le génie, les sentiers de la vie réelle, quoique si bien aplanis sous ses pas, lui avaient paru encore trop rudes. Il s’était enfui sur les ailes de son imagination, et livré à tous ses caprices.

J’entendis parler pour la première fois de lui par un de mes anciens amis qui revenait d’Angleterre en 1819. Le seul récit de quelques-uns de ses poëmes m’ébranla l’imagination. Je savais mal l’anglais alors, et on n’avait rien traduit de Byron encore. L’été suivant, me trouvant à Genève, un de mes amis qui y résidait me montra un soir, sur la grève du lac Léman, un jeune homme qui descendait de bateau, et qui montait à cheval pour rentrer dans une de ces délicieuses villas réfléchies dans les eaux du lac. Mon ami me dit que ce jeune homme était un fameux poëte anglais, appelé lord Byron. Je ne fis qu’entrevoir son visage pâle et fantastique à travers la brume du crépuscule. J’étais alors bien inconnu, bien pauvre, bien errant, bien découragé de la vie. Ce poëte misanthrope, jeune, riche, élégant de figure, illustre de nom, déjà célèbre de génie, voyageant à son gré ou se fixant à son caprice dans les plus ravissantes contrées du globe, ayant des barques à lui sur les vagues, des chevaux sur les grèves, passant l’été sous les ombrages des Alpes, les hivers sous les orangers de Pise, me paraissait le plus favorisé des mortels. Il fallait que ses larmes vinssent de quelque source de l’âme bien profonde et bien mystérieuse, pour donner tant d’amertume à ses accents, tant de mélancolie à ses vers. Cette mélancolie même était un attrait de plus pour mon cœur.

Quelques jours après je lus, dans un recueil périodique de Genève, quelques fragments traduits du Corsaire, de Lara, de Manfred. Je devins ivre de cette poésie. J’avais enfin trouvé la fibre sensible d’un poëte à l’unisson de mes voix intérieures. Je n’avais bu que quelques gouttes de cette poésie, mais c’était assez pour me faire comprendre un océan.

Rentré l’hiver suivant dans la solitude de la maison de mon père à Milly, le souvenir de ces vers et de ce jeune homme me revint un matin à la vue du mont Blanc, que j’apercevais de ma fenêtre. Je m’assis au coin d’un petit feu de ceps de vigne que je laissai souvent éteindre, dans la distraction entraînante de mes pensées ; et j’écrivis au crayon, sur mes genoux, presque d’une seule haleine, cette méditation à lord Byron. Ma mère, inquiète de ce que je ne descendais ni pour le déjeuner ni pour le dîner de famille, monta plusieurs fois pour m’arracher à mon poëme. Je lui lus plusieurs passages qui l’émurent profondément, surtout par la piété de sentiments et de résignation qui débordait des vers, et qui n’était qu’un écoulement de sa propre piété. Enfin, désespérant de me faire abandonner mon enthousiasme, elle m’apporta de ses propres mains un morceau de pain et quelques fruits secs, pour que je prisse un peu de nourriture, tout en continuant d’écrire. J’écrivis en effet la méditation tout entière, d’un seul trait, en dix heures. Je descendis à la veillée, le front en sueur, au salon, et je lus le poëme à mon père. Il trouva les vers étranges, mais beaux. Ce fut ainsi qu’il apprit l’existence du poëte anglais, et cette nature de poésie si différente de la poésie de la France.

Je n’adressai point mes vers à lord Byron. Je ne savais de lui que son nom, j’ignorais son séjour. J’ai lu depuis, dans ses Mémoires, qu’il avait entendu parler de cette méditation d’un jeune Français, mais qu’il ne l’avait pas lue. Il ne savait pas notre langue. Ses amis, qui ne la savaient apparemment pas mieux, lui avaient dit que ces vers étaient une longue diatribe contre ses crimes. Cette sottise le réjouissait. Il aimait qu’on prît au sérieux sa nature surnaturelle et infernale ; il prétendait à la renommée du crime. C’était là sa faiblesse, une hypocrisie à rebours. Mes vers dormirent longtemps sans être publiés.

Je lus et je relus depuis, avec une admiration toujours plus passionnée, ceux de lord Byron. Ce fut un second Ossian pour moi, l’Ossian d’une société plus civilisée, et presque corrompue par l’excès même de sa civilisation : la poésie de la satiété, du désenchantement et de la caducité de l’âge. Cette poésie me charma, mais elle ne corrompit pas mon bon sens naturel. J’en compris une autre, celle de la vérité, de la raison, de l’adoration et du courage.

Je souffris quand je vis, plus tard, lord Byron se faire le parodiste de l’amour, du génie et de l’humanité, dans son poëme de Don Juan.

Je jouis quand je le vis se relever de son scepticisme et de son épicurisme, pour aller de son or et de son bras soutenir en Grèce la liberté renaissante d’une grande race. La mort le cueillit au moment le plus généreux et le plus véritablement épique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte de vertu publique pour l’absoudre de sa vie par une sublime mort. Il mourut martyr volontaire d’une cause désintéressée. Il y a plus de poésie vraie et impérissable dans la tente où la fièvre le couche à Missolonghi, sous ses armes, que dans toutes ses œuvres. L’homme en lui a grandi ainsi le poëte, et le poëte à son tour immortalisera l’homme.