Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/La Liberté, ou une nuit à Rome/Commentaire

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COMMENTAIRE

DE LA VINGTIÈME MÉDITATION



Je passai à Rome l’hiver de 1821 à 1822. La duchesse de Devonshire, qu’on appelait la reine des Romains, et qui était l’amie du cardinal Consalvi, premier ministre, réunissait chez elle tous les hommes remarquables de l’Europe, et faisait de son palais, sur la place Colonne, un salon du siècle de Léon X. Rome lui appartenait par droit d’amour et de culte. On pouvait la comparer à une de ces saintes femmes de Jérusalem venant interroger le sépulcre, et trouvant le Dieu remonté au ciel.

Je connaissais la duchesse de Devonshire depuis longtemps. Elle m’accueillit à Rome comme si elle eût été l’hospitalité souveraine de ces ruines. Je vivais dans son intimité toujours gracieuse, si enivrante autrefois. Nous parcourions le matin les villas, les musées, les sites classiques de Tusculum ou de Tibur. Le soir, je retrouvais chez elle le chevalier de Médici, longtemps premier ministre de Naples, et le cardinal Consalvi, ce véritable Fénelon romain. Les conversations étaient douces, sereines, érudites, enjouées, comme des entretiens de vieillards au bord de la vie, qui ne se passionnent plus, mais qui s’intéressent encore. Canova y venait aussi presque tous les jours. C’était le Praxitèle du siècle. Du fond de son atelier, il régnait sur l’empire des arts dans toute l’Europe. Les rois, les princes, les ministres, obtenaient comme une faveur de venir le voir travailler. Cette existence rappelait celle de Raphaël refusant le cardinalat.

En quittant Rome, j’adressai cette Méditation à la duchesse de Devonshire.

Elle mourut peu de temps après. En ouvrant son testament, ses exécuteurs trouvèrent mon nom parmi ceux des amis particuliers à qui elle avait voulu laisser une trace de son affection après la vie. Elle me léguait un des monuments qu’elle avait élevés à la gloire de l’Italie, la patrie de ses derniers jours.