Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/La Naissance du duc de Bordeaux/Commentaire

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COMMENTAIRE

DE LA DIX-SEPTIÈME MÉDITATION



J’étais de famille royaliste ; j’avais servi dans les gardes du roi ; j’avais accompagné à cheval le duc de Berri, père du duc de Bordeaux, jusqu’à la frontière de France, quand il en sortit pour un second exil. L’assassinat de ce prince, quelques années après, m’avait profondément remué. Le désespoir de sa jeune veuve, qui portait dans son sein le gage de son amour, avait attendri toute l’Europe. La naissance de cet enfant parut une vengeance du ciel contre l’assassin, une bénédiction miraculeuse du sang des Bourbons. J’étais loin de la France quand j’appris cet événement : il inspira ma jeune imagination autant que mon cœur. J’écrivis sous cette inspiration. Ces vers, je ne les envoyai point à la cour de France, qui ne me connaissait pas ; je les adressai à mon père et à ma mère, qui se réjouirent de voir leurs propres sentiments chantés par leur fils. J’ai été, comme la France entière de cette époque, mauvais prophète des destinées de cet enfant. Je n’ai jamais rougi des vœux très-désintéressés que je fis alors sur ce berceau. Je ne les ai jamais démentis par un acte ingrat ou par une parole dédaigneuse sur le sort de ces princes. Quand les Bourbons que je servais ont été proscrits du trône et du pays en 1830, j’ai donné ma démission au nouveau souverain, pour n’avoir point à maudire ce que j’avais béni. — Depuis, cette seconde branche de la monarchie a été retranchée elle-même. J’ai été plus respectueux envers leur infortune que je ne l’avais été envers leur puissance. Quand le trône s’est définitivement écroulé sous la main libre du peuple, je ne devais rien à celui qui l’avait occupé le dernier. J’ai pu prêter loyalement ma main à ce peuple pour inaugurer la république. Dix-huit ans d’indépendance absolue me séparaient des souvenirs et des devoirs de ma jeunesse envers une autre monarchie. Mon esprit avait grandi, mes idées s’étaient élargies ; mon cœur était libre d’engagement, mes devoirs étaient tous envers mon pays. J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire pour sauver de grands malheurs, et pour préparer de grandes voies au peuple. Je fais pour lui maintenant les mêmes vœux que je faisais il y a trente ans pour une autre forme de souveraineté. Quant à ceux que j’adressais alors au ciel pour l’enfance du duc de Bordeaux, Dieu les a autrement exaucés ; mais il les a mieux exaucés peut-être, pour son bonheur, dans l’exil que dans la patrie, dans la vie privée que sur un trône.

Ce prince et son parti ont reconnu ma fidélité d’honneur à leur cause et à leur malheur par des procédés injurieux qui m’ont percé le cœur. Je leur rends à présent en indifférence ce qu’ils ont déversé sur moi en injures et en calomnies.

1860