Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/La Poésie sacrée/Commentaire

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COMMENTAIRE

DE LA TRENTE-SEPTIÈME MÉDITATION



J’avais peu lu la Bible. J’avais parcouru seulement, comme tout le monde, les strophes des psaumes de David ou des Prophètes, dans les livres d’heures de ma mère. Ces langues de feu m’avaient ébloui. Mais cela me paraissait si peu en rapport avec le genre de poésie adapté à nos civilisations et à nos sentiments d’aujourd’hui, que je n’avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles détachées des sibylles bibliques.

Il y avait en ce temps, à Paris, un jeune homme d’une figure spirituelle, fine et douce, qu’on appelait M. de Genoude. Je l’avais rencontré chez son ami le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de Lamennais, M. de Montmorency, M. de Châteaubriand. Il me témoigna un des premiers une tendre admiration pour mes poésies, dont il ne connaissait que quelques pages. Nous nous liâmes d’une certaine amitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivait souvent chez moi le matin, les épreuves de sa traduction à la main, et je lui faisais lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse de poésie.

Ces entretiens et ces lectures m’inspirèrent l’idée de rassembler dans un seul chant les différents caractères et les principales images des divers poëtes sacrés. J’écrivis ceci en cinq ou six matinées, au bruit des causeries de mes amis, dans ma petite chambre de l’hôtel de Richelieu. J’en fis hommage à M. de Genoude, par reconnaissance de son affection pour moi.

Il m’aida, quelque temps après, à trouver un éditeur pour mon premier volume des Méditations. Il fut constamment plein d’obligeance et de grâce amicale pour moi. Il se destinait alors à l’état ecclésiastique. Quelques années plus tard, il renonça à cette pensée, rencontra dans le monde une jeune personne d’une grâce noble et d’une âme plus noble encore : il l’épousa ; elle lui laissa des fils. Le veuvage et la tristesse le ramenèrent à ses premières vocations. Il entra au séminaire et se fit prêtre ; mais il voulut, et je m’en affligeai pour lui, avoir un pied dans le sanctuaire, un pied dans le monde politique. Fausse attitude. Dieu est jaloux, et le monde est logique. Le prêtre, dans aucune religion, ne peut combattre. M. de Genoude resta journaliste, et devint député. La politique ne rompit pas notre ancienne amitié, mais elle rompit nos opinions et nos rapports. Il mourut les armes à la main. J’aurais voulu qu’il les déposât au pied de l’autel avant l’heure du tombeau. N’importe ! Nous nous trompons tous : quelle est donc la vie qui n’ait pas de fausses routes ? Une larme les efface, une intention droite les redresse : Dieu est grand ! — Il reste de M. de Genoude une mémoire sans tache, d’immenses travaux qui ont vulgarisé le sentiment de la liberté en greffant ce sentiment sur des idées ou sur des préjugés monarchiques, et de l’estime dans tous les partis. Sa mort laisse un vide dans mes souvenirs. Je le voyais peu dans le présent, mais je l’aimais dans son passé.