Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/Sapho/Commentaire

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COMMENTAIRE

DE LA TROISIÈME MÉDITATION



C’était en 1816. Je n’avais pas encore écrit vingt vers de suite. J’étais à Paris, livré à la dissipation et surtout au jeu, qui a dévoré tant de jours et tant de nuits de mon adolescence. Mes amis partageaient mes égarements ; mais ils étaient tous cependant des jeunes gens d’élite, lettrés, rêveurs, penseurs, jaseurs, poëtes ou artistes, comme moi. Dans les intervalles de loisir et de réflexion que le jeu nous laissait, nous nous entretenions de sujets graves, philosophiques, poétiques, dans les bois de Saint-Cloud, d’Issy, de Meudon, de Viroflay, de Saint-Germain. Nous y portions des poëtes, surtout des poëtes sensibles, élégiaques, amoureux, selon nos âges et selon nos cœurs. Nous les lisions à l’ombre des grands marronniers de ces parcs somptueux.

Un soir, en rentrant d’une de ces excursions, pendant laquelle nous avions relu la strophe unique, mais brûlante, de Sapho, sorte de Vénus de Milo pareille à ce débris découvert par M. de Marcellus, qui contient plus de beauté dans un fragment qu’il n’y en a dans tout un musée de statues intactes, je m’enfermai, et j’écrivis le commencement grec de cette élégie ou de cette héroïde. Je me couchai, je me relevai avec la même fièvre et la même obstination de volonté d’achever enfin un morceau quelconque ayant un commencement, un milieu, une fin, et digne d’être lu à mes amis d’une haleine. Je passai ainsi trois jours sans sortir de ma chambre, oubliant le jeu et le théâtre, et me faisant apporter à manger par la portière de mon hôtel, pour ne pas évaporer ma première longue inspiration.

L’élégie terminée (et elle était beaucoup plus longue), j’ouvris ma porte à mes amis, et je leur lus mon premier soi-disant chef-d’œuvre. Aussi jeunes, aussi novices et aussi amoureux de poésie que moi, ils me couvrirent d’applaudissements, ils copièrent mes vers, ils les apprirent par cœur, ils les récitèrent de mémoire, tantôt à moi-même, tantôt à leurs autres amis. Ce fut mon baptême poétique.

Huit jours après, nous n’y pensions plus. Le jeu nous avait repris dans son vertige, et nous consumions les plus belles heures de notre jeunesse à entasser sur le tapis du hasard des monceaux d’or que le râteau du banquier amenait devant nous, et qu’il balayait par un autre coup, comme dans un rêve.

Après avoir perdu tout ce que je possédais, je partis de Paris, n’emportant pour tout trésor que cette élégie de Sapho. J’avais acheté un cheval arabe avec les débris de ma fortune de joueur ; je le montais, et je faisais ma route à petites journées pour le ménager. Je me récitais à moi-même mes propres vers pour m’abréger les heures, et j’oubliais mes adversités de joueur malheureux dans l’entretien de mon cheval, de mon chien et de mon pauvre et douteux génie, qui commençait à balbutier en moi.