Œuvres complètes de Maximilien de Robespierre/Tome 1/Éloge, texte du manuscrit

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Éloge de Gresset[1].

Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae
Sed mores prohibent ingeniumque mori.

Messieurs,

Le véritable éloge d’un grand homme, ce sont ses actions et ses ouvrages ; toute autre louange paroit assez inutile à sa gloire : mais n’importe ; c’est un beau spectacle de voir une nation rendre des hommages solemnels à ceux qui l’ont illustrée ; contempler, pour ainsi dire, avec un juste orgueil, les monumens de sa splendeur et les titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le cœur de ses citoiens par les éloges publics qu’elle décerne aux vertus et aux talens qui l’ont honorée.

Gresset étoit digne d’un tel hommage ; et à qui, messieurs, convenoit-il aussi bien qu’à vous de le lui rendre ? Sa gloire, qui brille avec éclat aux yeux de toute l’Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant ; vous la partagez avec lui ; cet illustre poète est né au milieu de vous : il a voulu vivre et mourir parmi vous ; vous futes à la fois ses compatriotes ; ses amis ; les compagnons de ses travaux littéraires ; les témoins de sa vie privée ; les spectateurs de sa vertu, partout ailleurs on a admiré ses écrits ; vous avez encore connu et chéri sa personne, c’est l’amitié, qui semble aujourd’hui s’unir à la patrie, pour honorer sa mémoire ; en proposant son éloge à l’émulation publique, vous paroissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte, dans les nouveaux monumens qu’elle s’empressera d’élever à sa gloire.

Oui ; répandons des fleurs à l’envie sur la tombe du plus aimable des poetes : quoiqu’aucun lien ne m’ait attaché à lui, mon zele ne le cédera point au votre ; pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d’avoir lu ses écrits ; d’avoir entendu parler de ses vertus ?

Ô Gresset, tu fus un grand poete. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien ; en vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite ; la religion et la vertu ne s’indigneront pas contre les éloges donnés à tes talens. Heureux l’écrivain qui, comme toi, sçait toujours les respecter et les suivre, — et marquer leur auguste empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages !

Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait instruit sa jeunesse, et qui sembloit offrir une si douce retraite aux hommes épris des charmes de l’étude et des lettres. Ce fut dans l’ombre d’un cloitre que se forma le poète des Graces.

La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffiroit seul, pour lui assurer le rang le plus distingué dans l’empire des muses.

Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie semblent donner à leurs autheurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les muses partagent leurs présens entre leurs favoris ; les couronnes quelles leur décernent sont différentes ; il est difficile de décider quelles sont les plus brillantes ; les Sophocles, les Théocrites ; les Tibulles, les Virgiles ; les Corneilles ; les la fontaines, entrent ensemble au temple de l’immortalité ; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins durables que les lauriers qui ceignent le front d’Homere ; et si le grand caractère de ces poètes majestueux dont la voix sublime osa chanter les héros et les dieux, impose plus de respect à la postérité ; elle semble aussi sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables que les ris et les grâces ont inspirés.

Mais à combien peu de mortels elles daignent accorder cette faveur ! en vain un peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles ; ils inondent le public de leurs productions légères ; mais elles meurent en naissant ; les fleurs délicates qu’ils veuillent cueillir se fanent, dez qu’ils les ont touchées ; elles ne conservent un éclat immortel, qu’entre les mains de ce petit nombre d’écrivains fortunés, que la nature a doués d’un génie vraiment original.

Le premier ouvrage qui fit connoitre Gresset dans la république des lettres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici, messieurs, l’idée d’un Ververt se présente d’elle-même à vos esprits… à ce nom, un souris involontaire semble naitre, excité par le souvenir des images charmantes qu’il réveille dans notre mémoire ; et c’est là sans doute le plus bel éloge d’un ouvrage de ce genre.

Cette production parut comme un phénomène littéraire ; avant cette époque, nous possédions plusieurs poèmes héroi-comiques, justement admirés ; et, par un contraste assez singulier, c’est aux plus imposans et aux plus graves d’entre les poetes que nous devons ces productions badines. Le chantre d’Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une boucle de cheveux la matière d’une nouvelle Iliade qui est devenue un des plus beaux monumens de la littérature angloise ; boileau, le poete de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde qu’un lutrin alluma dans le sein d’une paisible église ; et cet ouvrage est peut être le premier titre de sa gloire.

Tous les siècles réunis n’avoient produit que quatre ou cinq chefs-d’œuvres en ce genre, et notre langue n’en possédoit qu’un seul ; lorsqu’un jeune poète, inconnu jusques alors, sembla les surpasser tous par un ouvrage encore plus étonnant.

Sa muse osa franchir les grilles des couvens, pour y observer ces riens importans, nés a la fois de la frivolité du sexe et de l’oisiveté du cloitre. Cette matière neuve, mais aride, prétoit sans doute beaucoup moins à l’imagination que celle du lutrin et de la Boucle de cheveux enlevée.

Pope et boileau avoient d’ailleurs étendu les ressources de leurs sujets ; le premier, par l’intervention des Silphes, qu’il interesse à la destinée des cheveux de Bélise ; l’autre, par l’introduction des divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la querelle du lutrin : Le chantre du ververt néglige tous ces ressorts ; au lieu d’adopter la marche imposante de l’épopée, dont la dignité, formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà par elle même une source de beautés piquantes et faciles ; il célèbre la gloire de son héros sur un ton plus simple, plus naif, et par là même plus difficile ; il semble que son génie, rejettant tous appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre, et lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de la matière.

Mais, avec cette ressource, quel poème ne fait-il point éclore d’un sujet qui sembloit à peine susceptible de fournir quelques plaisanteries !

Quoique l’imagination n’ait peut être jamais rien produit d’aussi riant que les détails enchanteurs de ce poème, il est douteux si le mérite de l’invention et la richesse de la fiction ne sont pas encore au dessus. Mais qui oseroit entreprendre de développer les beautés du ververt ; ce n’est qu’en le lisant que l’on peut les sentir : ce n’est point par de vains discours qu’on peut nous donner l’idée des grâces du Correge ; il faut présenter à nos regards les chefs-d’œuvres de son pinceau ; il n’appartient pas non plus à l’éloquence de retracer à l’esprit la fraîcheur et l’éclat du coloris qui caractérise le stile du ververt ; de peindre, cet heureux accord de la plus aimable naiveté avec toutes les richesses de la poésie ; cette imagination brillante qui de l’idée la plus stérile et la plus triviale sçait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux ; qui à un trait ingénieux fait succéder sans cesse un trait plus piquant encore, effacé lui même par une saillie nouvelle, qui acheve d’étonner l’esprit et de dérider le front le plus severe ? Ô vous, à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire, lisez le ververt, et vous trouverez une nouvelle source de plaisirs ; lisez le vous tous, qui etes jaloux de voir le plus charmant ouvrage qu’aient produit le goût, l’esprit, l’imagination et la gailé.

Oui : tant que la langue françoise subsistera ; tant que les lettres auront des partisans ; le ververt trouvera des admirateurs. Grâces au pouvoir du génie, les avantures d’un perroquet occuperont encore nos derniers neveux, une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu’ils n’ont point trouvé une plume digne de célébrer leurs exploits : mais toi, heureux ververt, puisqu’il a plu à un grand poète de t’immortaliser, ta gloire passera à la postérité la plus reculée ; dans plusieurs siècles, on parlera encore avec (plaisir) de tes prospérités et de les revers ; de tes charmes et de tes erreurs ; des tendres soins que te prodiguèrent les douces maîtresses dont tu fus l’idole, et des plaisirs que tu leur procuras, et des larmes que tu leur fis répandre.

Aussi tout le monde sçait la prodigieuse sensation que cet ouvrage fit dans le public dèz sa naissance. L’admiration qu’il excitoit redoubloit encore lorsqu’on apprenoit que ce chef d’œuvre étoit le coup d’essai d’un homme de 26 ans, renfermé dans l’enceinte d’un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand Rousseau, frappé de l’éclat d’un tel début, annoncoit le jeune Autheur à son siècle comme un des plus beaux génies qui dévoient l’illustrer : c’etoit sans doute un spectacle intéressant de voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe d’une muse naissante, faite pour partager avec lui l’attention du public, et confondre, par son exemple les lâches complots de l’envie, qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l’entrée de sa carrière.

Mais tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers succès, quel orage s’est tout à coup formé sur sa tête ! On conspire contre lui chez les Visitandines ; ververt a porté le trouble dans leurs paisibles retraites ; on l’accuse d’attenter à l’honneur de l’ordre ; on crie au scandale ; à la calomnie… aimable poète, reprennez vos pinceaux ; peignez nous des evenemens véritables, beaucoup plus plaisans que toutes les fictions du ververt. Mais que dis-je ? Le badinage n’est plus de saison ; l’intrigue et le crédit ont secondé le courroux de ses ennemis ; les Jésuites sont forcés de faire un sacrifice à la vengeance des Visitandines, et le jeune poète, exilé par l’ordre de ses supérieurs est condamné à s’ennuier à la Flèche, pour expier le plaisir que procuroient au public les ingénieuses saillies du Ververt.

Mais les Muses le suivirent dans son exil ; sa disgrâce et le dépit qu’il en conçut nous valurent la petite comédie intitulée, la Critique du Ververt, jolie bagatelle, où l’on trouve déjà des traces du génie qu’il devoit un jour déploier avec tant d’éclat dans une pièce plus intéressante, bientôt après parurent le Carême inpromptu et le lutrin vivant.

Censeurs austères et mélancoliques, dédaignez, tant qu’il vous plaira, la petitesse du sujet de ces deux productions ; blâmez l’enjouement qui a imaginé le Lutrin vivant ; mais pardonnez moi, si je ne puis rougir des ris, qu’obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l’avez sans doute vous même honoré ; souffrez que je rende justice au talent original dont il est l’ouvrage ; que j’observe avec quel art l’autheur a sçu répandre tant de sel et de grâces sur une matière qui sembloit les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux accès d’une gaité folle, sans perdre ni la finesse ni la décence qui la caractérise.

Quand on quitte le lutrin vivant et le careme in-promptu, pour lire la Chartreuse, on croit contempler un tableau du Correge aprèz avoir examiné des peintures de Calot. Ce n’est plus seulement ici une production légère ; c’est un ouvrage intéressant, qui n’a de commun avec les poésies, qui portent ce nom, que l’aisance et l’agrément. Quelle gaité et quelle douceur de sentiment ! Quelle heureuse négligence et quelle étonnante richesse ! Quelles vives saillies et quelle sage philosophie ! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces, et parler un langage si aimable, si propre à s’insinuer dans les cœurs, sous l’appas de l’enjouement.

Malheur à l’homme assez dépourvu de goût et de sensibilité, pour avoir lu la Chartreuse sans éprouver le charme de tant de beautés réunies ! Rousseau l’avoit vivement senti ; lorsque dans l’étonnement que lui inspiroit ce chef-d’œuvre d’un jeune poète, il s’écrioit : « Quel prodige dans un homme de 26 ans ! Quel désespoir pour tous nos prétendus beaux-esprits modernes ! » Le jugement de Rousseau fut confirmé par le public et par la postérité.

Cependant de tels ouvrages annonçoient assez que Gresset n’étoit point fait pour rester enseveli dans le cloitre où il s’étoit renfermé. Son estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l’étude, et son admiration pour les talens qui brilloient parmi eux l’avoient d’abord enrôlé sous leur bannière mais cet état ne convenoit gueres ni à l’amour de l’indépendance qui semble caractériser les hommes de génie ; ni à la nature de ses travaux littéraires ; Une muse aimable et légère n’étoit point faite pour s’attacher au joug monastique. Comment auroit-elle pu librement placer une couronne de mirthe sur le front d’un cénobite et faire resonner le luth des amours dans l’enceinte d’un cloitre ?

Déjà le ververt lui avoit attiré des desagremens qui le déterminèrent a briser la chaîne austère dont ils lui avoient fait sentir tout le poids.

Mais, en quittant ceux auxquels il étoit uni par les liens de la fraternité, il n’abjura point les sentimens d’amitié qu’il leur avoit voués, il s’empressa de leur rendre un hommage public plus honorable encore pour lui même que pour ceux à qui il étoit adressé ; il leur laissa, dans des vers dignes de son cœur et de ses talens un gage immortel de son estime et de ses regrets : c’est ainsi qu’il convenoit à Gresset de quitter les Jésuites ; c’est ainsi qu’une congrégation où il laissoit les Brumoi, les Tournemine, les Bougeant et tant d’autres, méritoit d’être quittée.

Rendu au monde et à la liberté, Gresset voioit la plus riante carrière s’ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il étoit attendu dans la société avec impatience ; et il pouvoit s’y montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on observe les hommes célèbres. On sçait que peu de gens de lettres ont réuni, aussi bien que lui, au talent d’écrire, le don d’etre aimable, qui n’accompagne pas toujours le génie. On retrouvoit dans sa conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux qui l’ont connu avoient peine à décider lequel en lui etoit le plus sûr de plaire, où de l’homme où de l’auteur. Son amabilité ne tenoit pus seulement à l’enjouement et à la délicatesse de son esprit ; elle étoit surtout attachée à la simplicité de ses mœurs, à la franchise et à l’aménité de son caractère, à cette sensibilité d’une ame expansive et tendre, qui est la source de la vraie politesse, et le charme le plus fort par lequel l’homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu, recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands qui s’honoroient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connoissoient, il goutoit, dans un age où tous les sentimens sont vifs, tous les agrémens qu’un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée pour les talons ; il trouvoit dèz l’entrée de sa carrière, dans ce triomphe continuel, des jouissances plus réelles sans doute que ce fantôme imposant de l’immortalité, qui couronne les travaux du grand homme qui n’est plus.

Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avoit tracé le Ververt et la Chatreuse, venoient de tems en tems réveiller l’admiration du public en multipliant ses plaisirs. L’imagination brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son épitre à sa Muse ; toute la sensibilité de son ame respire dans son epitre à sa sœur ; la tendre amitié, qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte que le génie seul n’imitera jamais. Je retrouve la même ame dans l’inexprimable douceur du pinceau qui traça l’image de la vie pastorale et des plaisirs de l’âge d’or. Non : cette expression touchante n’a pu sortir que d’un cœur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de l’innocence qu’il décrit si bien.

Un mérite frappant distingue, ce me semble, les poésies fugitives de Gresset des autres productions du même genre. Les Anacréon et leurs successeurs ont chanté les plaisirs de bacchus et les charmes de l’Amour : Gresset s’ouvrant une route nouvelle sçut unir la raison au badinage et associer les ris à la sagesse ; la poésie légere a pris entre ses mains un plus grand caractère, sans rien perdre de sa grâce et de sa gaieté ; En l’élevant au-dessus d’elle-même par le nouvel essor qu’il lui a donné il s’est lui même placé au dessus de tous les poètes qui l’avoient cultivée avec le plus de succès, par les agrémens dont il a sçu l’embellir autant que par le mérite de la difficulté vaincue.

À dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes déterminés, qui semblent se faire un devoir d’immoler à la grandeur de leurs héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talens ! mais j’ose croire que la raison et l’équité ne démentiront pas le jugement que je viens de porter.

Aimable Chapelle, tendre Chaulieu, puisse-je etre à jamais privé du plaisir de lire vos écrits, si j’osois entreprendre d’obscurcir votre gloire ! Mais vous avoueriez vous mêmes qu’au feu qui anime vos rians tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset sçut joindre la correction, l’élegance continue, avec une élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré : Satisfaits de votre destinée, contens de jouer entre Bacchus et Glycère vous verriez, sans murmure, les grâces lui composer une couronne plus brillante que les votres.

Un poete contemporain sembloit offrir à Gresset un rival plus redoutable. Entraîné par une ambition ardente vers toutes les espèces de gloire. Voltaire avoit embrassé toutes les parties de la littérature : mais, de tous les genres dans lesquels il s’étoit exercé, la poésie légère étoit celui où il avoit obtenu le succès le plus complet et déploie le talent le plus décidé ; vainqueur de tous ceux qui l’avoient précédé dans la même carrière, il avoit acquis une réputation désespérante pour ceux qui seroient tentés d’y marcher aprez lui ; lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune poète, que l’amusement et l’instinct du génie, plutot que l’ambition, sembloient conduire à la gloire, fut peut-etre étonné lui même de partager d’abord avec son brillant rival l’attention et le suffrage du public.

Il seroit hardi peut-être de décider entre ces deux poètes, dont les productions sont distinguées par un caractère différent. On trouvera dans Voltaire plus d’esprit, de variété, de finesse, de correction : dans Gresset, plus d’harmonie, d’abondance de naturel et de génie ; on y sentira plus cet aimable négligence, cet heureux abandon, qui fait le premier charme de ce genre de poésie. Les grâces de Voltaire paroitront plus brillantes, plus parées, plus vives, plus sémillantes ; celles de Gresset, plus simples, plus naives, plus gaies et plus touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit ; le second porte à mon cœur une plus douce volupté : et s’il m’étoit permis de peindre par des images sensibles les impressions différentes que produisent en moi les ouvrages de ces deux grands poètes, je dirois que les pièces fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable à celui que fait naitre l’aspect d’un jardin délicieux, embelli parle goût d’un propriétaire opulent : je comparerois les sensations que me donnent celles de Gresset à cette douce émotion que cause la vue de ces paysages enchanteurs où la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire passer jusqu’à l’ame le sentiment de sa ravissante beauté.

Tant de succès encouragèrent Gresset à en obtenir de nouveaux ; il osa entreprendre de s’élever jusqu’à l’ode. Tout le monde convient qu’il n’a point échoué dans cette tentative ; comme plusieurs autres poètes, fameux qui avoient excellé dans d’autres genres ; mais peut-etre le mérite de ses odes est-il au dessus de leur réputation. L’éclat du Ververt, de la Chartreuse, du Méchant et de ses autres chefs d’œuvres, semble les avoir éclipsées, et s’être emparé seul de toute l’attention du public, qu’elles méritoient de partager, On sait assez que on n’y trouve point la sublimité de Rousseau, mais peut être n’y a-t-on jamais assez observé cette chaleur, cette noblesse, qui soutient dignement l’éclat et la majesté de l’Ode, et surtout cette douce sensibilité que l’on chercheroit en vain dans Rousseau lui même chez qui la magnificence des images et la hauteur des idées dominent beaucoup plus le sentiment. Ce n’est point assez sans doute pour placer Gresset à côté de Rousseau ; mais c’en est trop pour le tirer de la foule de nos poètes lyriques, et pour compter ses odes au nombre des ouvrages qui ont honoré ses talens et enrichi notre littérature.

Sa célébrité et le vœu public sembloient l’appeller à courir une nouvelle carrière.

L’éclat attaché parmi nous aux couronnes dramatiques dirige presqu’infailliblement vers le théâtre l’ambition de tout écrivain qui sent ou qui croit sentir l’impulsion du talent. De là tous ces chefs-d’œuvres, qui font la gloire de la scène Françoise ; et cette foule beaucoup plus nombreuse d’ouvrages infortunés qui ne s’y montrent quelques momens que pour subir l’arrêt du public redoutable qui leur imprime le sceau d’une éternelle réprobation : de là le concours tumultueux de ce peuple d’autheurs qui se pressent à l’entrée du temple de Thalie ou de Melpomène, attendant avec une ardeur persévérante que la porte fatale s’ouvre enfin devant eux.

Gresset ne s’y présenta pas avec cet empressement inquiet : peut être même l’appas de la gloire n’eut-il pas suffi pour l’y conduire ; si la force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis n’avoient triomphé pour quelques momens de la rigueur de ses principes et de cette douce paresse dont il vante si souvent les charmes dans ses écrits. La plus fière et la plus imposante des Muses qui régnent sur le théâtre obtint son premier hommage ; cette voix légère qui avoit fait entendre des sons si gracieux osa faire retentir la scène des accens terribles de Melpomène.

Le succès qui couronna la Tragédie d’Édouard justifia cette entreprise ; tandis qu’elle obtenoit des larmes et des applaudissemens, l’œil severe de la critique en découvroit les défauts ; elle desiroit plus de rapidité dans la marche ; plus de chaleur et d’interêt dans les deux derniers actes : mais elle étoit elle-même forcée d’applaudir aux beautés frappantes qui brillent dans cet ouvrage. L’invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le plus fécond en sentimens sublimes et en situations tragiques ; le caractère de Worcestre, celui d’Arondel ; non moins grand et plus original encore ; les traits males et fiers ; les beautés neuves et hardies, que présentent ces deux rôles ; l’héroisme touchant et sublime qui éclate dans celui d’Eugénie, tout cela annoncoit dans l’esprit du poète une élévation, une vigueur, faite pour atteindre à la hauteur de la tragédie, et qui nous force à regretter que d’autres ouvrages du même genre n’aient point suivi son premier essai.

Mais il dirigea bientôt aprèz ses traveaux vers un autre but.

Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s’aggrandir par la naissance de ces productions connues sous le nom de Drames. Mais je ne sçais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la Nature ne connoissoit que des Comédies et des Tragédies prenoient tout ouvrage dramatique, qui ne portoit pas l’un de ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu’il falloit étouffer dèz sa naissance ; comme si cette inépuisable variété de tableaux intéressans que nous présentent l’homme et la Société devoit être nécessairement renfermée dans ces deux cadres ; comme si la nature n’avoit que deux tons ; et qu’il n’y eut point de milieu pour nous entre les saillies de la gaité et les transports des plus furieuses passions.

Mais les drames et le bons sens ont triomphé de toutes leurs clameurs : C’est envain qu’ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuroient et nous persuader qu’il n’étoit permis de s’attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros : tandis qu’ils fesoient des livres contre les drames ; nous courrions au théâtre les voir représenter ; et nous éprouvions que nos larmes pouvoient couler avec douceur pour d’autres malheurs que ceux d’Oreste ou d’Andromaque ; nous sentions que plus l’action ressemble aux événements ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition ; et plus l’illusion est complette, l’intérêt puissant, et l’instruction frappante.

C’est, ce me semble, dans la classe des drames que l’on doit ranger Sydnei, mais, quelque nom qu’on lui donne, cette pièce sera toujours un chef d’œuvre, j’y retrouve ce caractère d’un talent original, que j’ai déjà remarqué dans les différentes productions de Gresset, il falloit toutes les ressources de ce talent pour oser le premier développer sur la Scene Françoise la situation d’un homme fatigué de la vie, occupé des tristes apprêts d’une mort volontaire ; et pour traiter avec succès un sujet si lugubre, si étranger à nos mœurs et à notre théâtre. C’est cependant dans le seul développement de ce caractère qu’il a trouvé la matière d’un de nos meilleurs drames : On a admiré l’art, avec lequel il a sçu le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du principal personnage avec la gaité qui brille dans le rôle du Valet ; on a été frappé de la force et de l’élégance qui distingue le style de cet ouvrage, mais ce qui me paroit ici la preuve la plus certaine du génie, c’est une intrigue également simple et intéressante qui n’est point refroidie par la philosophie qui domine toute la pièce et quelle philosophie ! On croiroit quelques fois lire le plus sublime Dialogue de Platon ; si l’intérêt du roman, croissant toujours de Scène en Scène jusqu’au dénouement le plus heureux et le plus naturel, ne mettoit Sydnei au rang des ouvrages dramatiques les plus estimables.

Cependant, le dirai-je ? le mérite même de cette pièce, simple, belle, touchante, mais peu éclatante à la représentation, joint à la nature du sujet, qui a trop peu de rapport avec l’humour de notre nation, fera peut-être qu’elle sera beaucoup lue, et jouée rarement ; différente en cela d’un grand nombre de drames célèbres que l’on voit souvent, mais que l’on se garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations de ces romans absurdes, ou le faste des déclamations philosophiques, les explosions d’une chaleur factice et le fracas des coups de théâtre redoublés, tiennent lieu des vraie et solides beautés qu’elle ne sçait point apprécier, les gens de goût se renfermeront avec Sydnei, et les reliront dans le silence du cabinet avec un plaisir toujours nouveau.

C’étoit la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes les palmes que présente le théâtre. La comédie sembloit attendre depuis lontems un successeur aux grands écrivains qui l’avoient illustrée. La gaité et la délicatesse du génie françois, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout tems de jolies pièces dignes d’amuser le loisir d’une nation spirituelle et polie : mais, ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux où les travers de l’esprit humain et les mœurs de la société sont dessinés à grands traits et peints avec autant de finesse que de profondeur ; ils furent toujours rares, même parmi nous, qui a remplacé Molière ? l’Autheur du Joueur et celui du Glorieux s’étoient placés assez prez de lui : mais à cette époque brillante n’ont succédé que des tems de stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière ; Rousseau n’y fit que des chutes humiliantes ; Voltaire si léger, si gai, si ingénieux, si agréable, même dans les sujets les plus graves ; Voltaire si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déploier partout le talent comique, excepté dans ses comédies. Cette étrange contrariété (pour le dire en passant), présente un phénomène digne de fixer l’attention d’un observateur éclairé, et qui lui fourniroit peut-être le plus sur moien de déterminer la trempe du génie de ce celebre Écrivain.

Quoi qu’il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquoient absolument, et, par un seul ouvrage, Grosset fit voir qu’il les réunissoit toutes au plus haut degré. Retenu, pour ainsi dire malgré lui, dans la carrière dramatique, entrainé par l’amitié vers une gloire qu’il sembloit fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène françoise compta un chef d’œuvre de plus.

Cette pièce excita au même degré l’admiration et l’envie. Une foule de gens de lettres, dont elle mit l’amour-propre au désespoir, écrivit, intrigua, cabala contr’elle, et le public l’applaudit avec transport : Les critiques et les Cabales ont disparu, et la pièce durera aussi lontems que la langue françoise.

Je ne m’amuserai point à en relever les beautés ; je ne répéterai point tout ce que les gens de goût ont tant de fois observé sur la finesse et l’énergie avec lesquelles les caractères sont tracés et approfondis ; sur l’aisance, le naturel et la vivacité du dialogue ; sur la conduite de l’action qui à l’intérêt soutenu et gradué avec tant d’art jusqu’au dénouement, réunit le mérite trop rare et trop peu senti de la simplicité. Je n’ajouterai point que cet ouvrage digne par les autres qualités théâtrales d’être rangé parmi nos meilleures Comédies les efface peut être toutes par la vigueur, l’éclat, la fascilité, l’élégance et les grâces du style ; je n’observerai pas qu’il n’en est aucune dont on retienne et dont on cite plus de vers ; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits frappans, de ces pensées délicates et profondes, de ces expressions neuves et originales, que la raison publique érige en proverbes : nommer le Méchant, c’est dire beaucoup plus que tout cela, et le plus ridicule comme le plus inutile de fous les soins seroit, à mon avis, de louer une pièce qui dèz sa naissance fut tout à coup élevée à la réputation de ces ouvrages immortels que l’admiration de plusieurs siècles a consacrés.

Le Méchant mit le sceau à la gloire de Gresset, il le placoit au rang des grands maîtres de l’art dramatique et sembloit le destiner a faire renaître les jours les plus brillans de la Scène comique. Bientôt l’académie françoise confirma le choix du Public en l’admettant au nombre de ses membres, celle de Berlin crut s’honorer elle même en l’adoptant ; ses qualités aimables, jointes à sa célébrité, réunissoient pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur a tout ce que la gloire a d’éclatant. Quand, s’arrêtant tout à coup au milieu de sa carrière, il quitta le grand théâtre, où ses talons avoient triomphé tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa pairie ; Que dis-je ? On le vit dans la suite abjurer solennellement l’art dramatique, et condamner lui même, dans un écrit public, les succès qu’il avoit obtenus dans ce genre. Comment traiter cet endroit de l’histoire de Gresset ? J’écris peut être dans un temps où il n’est permis de parler de cette démarche, que pour lui faire le procès : je crois entendre les pamphlets qu’une multitude de gens de lettres lui a prodigués ; je vois le plus célèbre d’entr’eux lui lancer des traits plus absurdes encore qu’injurieux ; je vois l’autheur de Charlot, du Droit du Seigneur, de la Princesse de Navarre, de la femme qui a raison, et de tant d’autres pièces dont les titres mêmes sont déjà entièrement oubliés, oser contester à l’autheur du Méchant le mérite d’avoir fait une comédie, et tourner en ridicule une résolution dont s’applaudissoit en secret son inquiet orgueil, allarmé par des talens qui brilloient avec trop d’éclat.

Ce n’est point avec de pareils yeux que j’examinerai la conduite de Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici ? Celui qui convient à un homme qui aime la vertu plus encore que les lettres, et pour qui toutes les productions du génie ne vaillent pas une belle action. Je ne prétens point décider ici entre les philosophes qui ont combattu les Spectacles et ceux qui les ont loués ; je ne veux point examiner si Gresset eut raison, lorsqu’il composa d’excellens ouvrages dramatiques, où lorsqu’il se repentit de les avoir faits. L’ami des lettres peut regretter les productions dont il auroit pu enrichir encore la littérature, le citoyen qui gémit de voir la scène trop souvent occupée par des pièces qui la changent en une école publique de mauvaises mœurs peut voir avec peine qu’elle ait été sitot privée d’un génie qui dans tous ses ouvrages auroit laissé l’empreinte d’un cœur honnête et pur : mais qui osera faire un crime à l’homme de bien des sacrifices qu’il croit devoir à la délicatesse de sa conscience, et lui marquer les bornes qu’il doit donner à son amour pour la vertu ?

Que les principes de Gresset aient été trop sévères où non : peu m’importe ; ils étoient les siens, et il eut le courage de les suivre, il crut voir d’un côté sa gloire, et de l’autre son devoir ; et, comme il étoit beaucoup moins philosophe que ses détracteurs, la gloire fut immolée au devoir. Esprits fiers et sublimes, le sentiment généreux qui produisit un tel sacrifice vous paroit donc digne de vos mépris et de vos censures ? Eh ! bien je me dévoue moi même à vos épigrammes ; je déclare que ce qu’il a de grand et d’héroique rachete amplement à mes yeux le tort de n’avoir pas eu une aussi haute idée que vous des études dont vous êtes épris ; je le préfère à tous les ouvrages qui ont illustré Gresset, à tous ceux qui auroient pu l’illustrer encore ; et la gloire d’être le premier des poètes comiques ne balance point à mes yeux le mérite de sçavoir dédaigner ce titre.

Au reste, le parti que prit Gresset de se dérober au tourbillon et de cultiver les muses avec moins d’empressement n’étonnera point ceux qui auront une juste idée de son caractère. Qu’un homme qui joint à de grands talens une ame petite et vaine ; sans cesse affamé de louanges et de célébrité, passe sa vie entière à s’enivrer de cette douce fumée ; cela est dans l’ordre ; que peut il faire de mieux ? S’il n’étoit plus autheur, il ne seroit plus rien ; il se survivroit à lui même, s’il cessoit de rimer et d’écrire avant sa mort. Mais une ame noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont acquise ses succès littéraires. Ces brillans trophées, qui sont pour l’homme vulgaire l’unique but de ses vœux et de ses travaux, ne sont pour elle que de simples amusemens ; elle est faite pour gouter des biens plus doux et plus précieux ; elle sçait aspirer à une destinée plus grande et plus digne d’elle : celle de vivre en homme avec dieu et la nature ; celle de jouir de sa raison dans le sein de la paix, de l’amitié et de la vertu.

Le cœur droit et sain de Gresset avoit conservé ces puissantes affections de la nature, effacées chez la plupart des hommes par le goût des biens factices, qu’ont crée l’opinion et la vanité. Tel fut le mobile de sa conduite, qui dut paroitre extraordinaire, précisément parce qu’elle étoit raisonnable et trop étrangere aux principes qui déterminent les actions du vulgaire.

L’amour de la patrie avoit fixé son séjour dans le lieu de sa naissance ; les liens qu’il y forma le lui rendirent encore plus cher. Son ame sensible lui avoit fait connaître le besoin de choisir une compagne digne de lui : il la trouva dans une de ces familles honorables, où le mérite et la probité sont héréditaires, et coula des jours heureux dans une tendre union que l’inclination et l’estime avoient formée. Car s’il est sur la terre un sort digne d’envie, c’est sans doute celui de l’homme de bien, qui, à l’inestimable avantage de pouvoir rentrer avec délices au fond de son cœur, joint encore le charme de l’épancher dans une ame noble et pure, comme la sienne, à laquelle il se sent lié par une chaine aussi douce qu’indissoluble.

Si le reste de sa carrière m’offre peu de productions littéraires, je m’en console aisément ; elle me présente des objets plus intéressans : le bonheur et la vertu. L’éloge de beaucoup d’écrivains finit avec la liste de leurs ouvrages ; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien. Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s’appliquer à tous ceux qui ont brillé par de grands talens ? Le génie et la vertu ne sont ils pas destinés à s’unir par une alliance immortelle ? L’une et l’autre n’ont-ils pas une source commune dans l’élévation, dans la fierté, dans la sensibilité de l’ame ? Par quelle fatalité avons-nous donc vu si souvent le génie déclarer la guerre à la vertu ? écrivains plus célèbres encore par vos écarts que par vos talens, vous étiez nés pour adoucir les maux de vos semblables ; pour jetter quelques fleurs sur le passage de la vie humaine ; et vous êtes venus en empoisonner le cours : vous vous êtes fait un jeu cruel de déchainer sur nous toutes ces passions terribles qui font nos misères et nos crimes ; Que nous avons payé cher vos chefs-d’œuvres tant vantés ! Ils nous ont couté nos mœurs, notre repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils transmettront d’âge en âge, la licence et la corruption du notre !

Mais, au milieu de ces funestes désordres, c’étoit, ce me semble, un spectacle assez intéressant de voir l’un des plus beaux génies dont le siècle s’honore venger la religion et la vertu par son courage à suivre leurs augustes loix, et les défendre, pour ainsi dire, par l’ascendant de son exemple, contre les attaques de tant de plumes audacieuses.

Heureux poète ! vous pouviez goûter sans remords les doux fruits de votre gloire. Vous pouviez vous dire à vous même : « Jamais la basse flatterie, ni l’odieuse satyre ne profanerent ma plume ; mon nom n’allarme point la pudeur et ne fait point frémir l’innocence. Le père ne veille point pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfans ; on ne voit pas l’époux craindre qu’ils ne portent un funeste poison dans le cœur de sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un honorable témoignage du caractère de leur autheur, et, formant le goût des citoyens, sans corrompre leurs mœurs, ils leur présenteront souvent, sous l’attrait d’un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de la vérité. »

Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom respectable et cher à la postérité : L’image de votre ame, gravée dans les cœurs de vos compatriotes, fera encore aimer la vertu chez les générations futures : lorsqu’animés d’un sentiment patriotique, ils citeront les productions de votre génie comme des monumens glorieux à leur pays ; ils ajouteront : « Son cœur étoit encore au dessus de ses talens : « il fut quelque chose de plus qu’un écrivain célèbre ; il fut juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux, excellent citoyen. »

De tous ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite de Gresset, quel est celui dont la postérité pourra faire un semblable éloge ? Voilà une gloire qu’ils n’ont pas même songé à lui disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont fait de vains efforts pour rabbaisser ses talens ; ils ont osé entreprendre de l’avilir par ses vertus mêmes, et c’est par elles qu’il s’est élevé au dessus de tous ses rivaux. Quelques uns sont parvenus à la célébrité ; lui seul a sçu mériter l’estime et l’admiration des hommes. Tandis que leur absurde jalousie s’exhaloit en vaines clameurs tranquille, inaccessible à leurs foibles traits, il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de son génie. Eh ! comment leur malignité auroit-elle troublé son repos ? Touchoit-elle aux véritables fondemens de sa gloire et de son bonheur ?

Je me livre, Messieurs, au plaisir de m’étendre sur ce sujet : mais vous seuls peut être pourriez le bien remplir. Qui peut connoitre aussi bien que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux et dont vous avez joui vous même, dans le commerce de l’illustre citoien que vous regrettez ? Combien de traits intéressans ne pourriez-vous pas apprendre qui sont perdus pour le public, et qui échappent nécessairement à une plume étrangère ?

Mais comment s’occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce respectable prélat dont il fut le disciple et l’ami ? Lamothe et Gresset, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent autrefois ; Qu’ils volent ensemble à la postérité la plus reculée pour l’honneur et pour l’instruction de l’humanite ; que Gresset soit à jamais le modèle des gens de lettres, et Lamothe l’exemple des prélats ! Lamothe ! On ne vous vit point dans les délices de la capitale et dans le faste des cours montrer un successeur des apôtres voué à l’ambition où à la noblesse ; vous n’avez point dédaigné de vivre prèz du troupeau confié à vos soins ; loin de lui vous auriez cru languir dans un triste exil : eh ! qu’auriez-vous cherché dans le séjour du luxe et des grandeurs ? trouver dans une authorité sacrée et dans un immense revenu mille moiens de contribuer au bonheur d’une vaste contrée ; etre, au milieu des peuples, comme un ange tutélaire, qui soulage la misère, encourage la vertu, fait régner l’ordre et la paix avec les mœurs et la religion, dont il étendroit l’empire par le seul respect qu’inspire sa personne ; cette destinée vous paroissoit assez belle, et votre grande ame ne soupçonnoit pas même qu’il put en exister un autre plus digne de ses vœux. Illustre prélat, recevez l’hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles ; la vertu chez vous n’eût rien de la rudesse que lui prête quelques fois une humeur dure et sauvage ; severe envers vous même, vous fûtes indulgent pour les autres ; Votre zele étoit pur ; votre cœur étoit doux, votre esprit aimable et éclairé ; votre vie fut le modèle des peuples soumis à votre authorité et votre mort fut honorée de leurs larmes. Qu’il étoit difficile de les consoler de votre perte ? Vous avez sçu du moins laisser un puissant motif d’adoucir leurs regrets, dans le zèle et dans la piété d’un prélat, dèz lontems associé par vous même à vos nobles travaux : c’étoit la destinée de l’église d’Amiens d’être gouvernée successivement par des eveques faits pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui ont illustré le berceau du christianisme.

J’ai trop cédé peut être au sentiment qui vient d’entrainer ma plume : mais non, Messieurs ; un hommage rendu à l’illustre ami de Gresset n’est point étranger à son éloge ; et j’oserai toujours compter sur votre indulgence pour un écart, qui auroit sa source dans l’admiration qu’ont droit de m’inspirer les objets de vos regrets et de votre amour.

Quoiqu’un homme qui trouvoit en lui même la paix et le bonheur dût être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne laissa jamais les talens de notre poète absolument oisifs.

Un événement intéressant avoit réveillé sa Muse. Ce prince étonnant qui avoit fixé l’attention de l’Europe, lorsqu’il n’étoit encore que l’héritier de la couronne de Prusse venoit de monter sur un trône fondé par la politique de son père, et qu’il devoit lui même affermir et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L’enthousiasme de Gresset s’alluma pour un tel héros ; Il reprit la lyre pour annoncer ses hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du monarque.

Ce prince pour qui nul des grands talens qui brilloient dans l’Europe n’étoit étranger, sçut apprécier et ses éloges et son génie. Plusieurs rois avant lui avoient honoré les sçavans par des largesses ; Frédéric sçut donner à Gresset une preuve d’estime plus flatteuse et plus décisive ; il composa lui même une ode à sa louange et lui accorda l’honneur d’être célébré, à la face de l’Europe, par un grand roi et par un Héros. C’est ainsi que l’on vit, pour la première fois peut être, la poésie, dont la plus ordinaire fonction paroit être de flatter les princes, emploiée par un souverain à honorer le mérite d’un particulier : Pour produire ce phénomène, il falloit en même temps, un monarque, qui, au talent de vaincre et de régner, sçut joindre encore le talent d’écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres ; et un homme de lettres fait pour justifier un si éclatant hommage de la part d’un tel monarque.

Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont notre poete n’a pas fait présent au public ; mais dont vous fûtes les confidens ? Qui n’a pas désiré, par exemple, de lire l’Ouvroir ? Cette pièce, qui fit une si vive sensation sur tous ceux qui en entendirent la lecture, est-elle absolument perdue pour les lettres ? Un ouvrage qui promettoit une si douce jouissance à tous les gens de goût ne leur causera-t-il que des regrets ? Quelle main jalouse d’ajouter une nouvelle fleur à la couronne de Gresset, remplira enfin les vœux du public par le don précieux, auquel il semble avoir tant de droits ?

Je ne crois pas devoir passer sous silence des productions d’une autre espèce, qui me paroissent très intéressantes sous certains rapports ; mais que beaucoup d’autres pourroient bien ne pas considérer sous le même aspect.

La capitale voioit de tems en temps Gresset reparoître au milieu de l’académie françoise, dont il étoit membre. Chargé de porter la parole en qualité de directeur, à la tête de cette compagnie, on sçait quel langage il parla quelques fois, et avec quelles dispositions il fut écouté.

Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes droites étoit encore fortifiée dans celle de Gresset par l’habitude de cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense dont les mœurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de tous les excès et ce sentiment profond se marqua quelques fois dans les discours dont je parle.

Ce fut sans doute pour le publia une scène assez nouvelle de voir le directeur de l’Académie Françoise chargé de répondre à un Discours de réception qui contenoit le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas appuyer le sentiment de l’orateur ; ne pas enchérir sur son enthousiasme, mais trouver que ce siècle n’est pas le meilleur des siècles possibles ; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se vante, que le plus fortuné de tous les âges n’est pas celui, où un débordement de désolantes doctrines à renversé toutes les digues des passions, irritées par les énormes besoins du luxe, et s’élever, au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la dépravation des mœurs, auxquelles il trouvoit une origine commune.

Personne n’ignore que ce discours, trouva beaucoup de Censeurs ; et personne n’en doit être surpris. Il n’eut été qu’une satyre injuste s’il eut obtenu une approbation générale. On prétendit que le procédé de l’auteur étoit contraire à la bienséance. Vouloit on dire qu’il est indécent de plaider la cause de la vertu dans un siècle où l’on n’y croit pas ? Car on n’entendoit pas sans doute que le chef de l’Académie françoise eût blessé la bienséance, pour avoir réclamé au milieu d’elle contre la corruption de la langue et du goût, où pour avoir vengé, les mœurs dans une compagnie faite pour répandre les lumières et par conséquent, les bons principes et les bonnes mœurs.

Au reste Gresset n’étoit pas seulement destiné à faire la gloire de son pays ; il devoit en être encore le bienfaiteur. On sçait combien son zele et ses soins contribuèrent à l’établissement de l’Académie d’Amiens. Ainsi, Messieurs, les services que vous avez rendus et que vous rendrez encore aux lettres et à votre patrie sont autant de titres qui lui donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoiens : Il dut goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse entreprise ; lorsqu’il vit vos lumières et votre zèle si puissamment secondés, dans tous les tems par les dépositaires de l’authorité dans votre province. Elle n’oubliera jamais le nom de ce magistrat, qui semble regarder le soin de contribuer aux succès et à la splendeur de l’Académie comme un des plus nobles devoirs de son administration. Ce n’est point assez pour lui de protéger les Sciences et de les encourager par ses bienfaits à des découvertes importantes au bien public ; vous l’avez entendu Messieurs, au milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec l’éloquence d’un homme digne de se passionner pour le bonheur de l’humanité ; également habile à bien dire et à bien faire, vous le voiez réunir les talens d’un homme de lettres aux vues d’un administrateur et à l’ame d’un citoien.

Je rens, sans scrupule, cet hommage à votre Mécène ; quelque répugnance qu’un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place, il est toujours permis à un citoyen de célébrer les bienfaiteurs de son pays. Je ne quitterai point cette matière sans rappeller un trait qui me paroit également honorable à l’Académie d’Amiens et à Gresset. Cette compagnie, voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses talens, et de sa reconnaissance pour les obligations qu’elle avoit à son zèle, le nomma président perpétuel de l’Académie. Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant ; et sa conduite prouva, ce me semble, sa justice et son estime pour la compagnie dont il étoit membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne convenoit pas à la constitution d’une république littéraire, et il se seroit fait un scrupule d’accepter un titre de prééminence sur ceux dont il s’honoroit d’être l’égal.

Au défaut de cette prérogative, il lui restoit son mérite et l’admiration publique. La gloire et les récompenses sembloient le chercher dans sa retraite à proportion du peu d’empressement qu’il montroit pour elles ; aux marques d’estime dont le roi de Prusse l’avoit comblé, notre auguste monarque daigna joindre encore les preuves les plus insignes de sa bienveillance et de sa faveur.

Ce fut sans doute un jour de triomphe pour les lettres, que celui où M. le comte d’Agai, intendant de Picardie, dans une assemblée de l’Académie d’Amiens, fit publiquement la lecture des Lettres de noblesse dont Louis XVI venoit d’honorer Gresset. Cette grace, l’une des premières que ce Monarque ait accordées, n’étoit pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d’un règne, sur lequel la nation fondoit de si douces espérances. Quel heureux présage pour les peuples de voir le jeune prince qui alloit faire leur destin ; du haut du trône où il venoit démonter, jetter pour ainsi dire les yeux autour de lui, pour chercher les hommes illustres qui fesoient l’ornement de son empire, et distinguer dans la foule un citoien modeste et paisible, pour couronner à la fois dans sa personne et les talens et les vertus ! Il est beau, ce me semble, de voir le souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je parle, que Gresset doit à ce double titre cette éclatante faveur, et déclarer par là, comme à la face de sa Nation, que le génie ne peut prétendre à son estime, qu’à condition qu’il respectera lui même la religion et les mœurs.

On sçait que le Roi ajouta bientôt à cette grace un bienfait non moins flatteur, on accordant à Gressot le cordon de son Ordre et le titre d’historiographe de celui de Saint-Lazarre ; et j’ose croire que ces distinctions furent plus honorables aux Lettres en général et au monarque qui les donna, qu’au poète célèbre qui les reçut. Elles n’ajoutoient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans Lettres de noblesse, le génie est toujours noble ; il est illustre sans aucun signe extérieur d’illustration. Son nom et ses ouvrages, voilà ses titres de noblesse ; c’est par eux qu’il est grand chez toutes les Nations et dans tous les siècles ; tandis que ceux qui ne le furent que par des dignités sont pour jamais replongés dans le néant ; Toutes les prérogatives qu’il a partagées avec eux disparoissent aux yeux de la postérité, qui ne s’informe pas de ce qu’un grand homme a été, mais de ce qu’il a fait.

Mais cette équitable postérité n’en consacre pas moins la mémoire des rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l’etat au rang des services, qui donnent droit à ses récompenses, sçavent encourager les talens et relever à la fois l’éclat de la noblesse même, en l’associant au génie et en la fesant le prix de ses sublimes travaux.

Gresset ne jouit pas lontems de ces honneurs. Une mort prompte l’enleva à la Littérature et à sa Patrie. Je n’arrêterai pas mes regards sur sa tombe ; comme s’il y avoit été enseveli tout entier : Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie n’est il pas doublement immortel ?

Mais un trait glorieux à ses compatriotes n’échappera pas à mon intention. Je n’oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte excita parmi eux et l’empressement qu’ils firent éclater pour honorer sa mémoire. On vit l’Académie en corps et les magistrats municipaux accompagner solemnellement sa pompe funèbre, et la douleur publique rendre au mérite d’un particulier des hommages que l’on n’accorde parmi nous, qu’à la puissance et à la grandeur. Qui pourra voir d’un œil indifférent ce noble enthousiasme d’un peuple sensible, qui semble expier par sa conduite toutes les honteuses persécutions que l’envie a tant de fois suscitées au génie ?

Que dis-je ? Messieurs, le sujet que je traite n’est-il pas lui même un monument de ce sentiment généreux qui vous anime ? Puisse-je avoir été assez heureux pour le seconder ! Mais le ton que j’ai adopté dans cet éloge exige peut être de moi quelques réflexions.

J’ai loué Gresset d’une manière très décidée : non pour remplir le rôle d’un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l’hommage qui n’est du qu’au mérite éclatant, et je hais presqu’autant la méthode de ces écrivains, qui prennant avec leur héros la morgue d’un juge et la fierté d’un censeur, relèvent minucieusement les plus foibles taches ; parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l’éloge d’un grand homme en une sèche et severe critique.

J’ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les sarcasmes d’un grand nombre de gens de lettres ; j’ai osé insister sur sa vertu ; sur son respect pour les mœurs, sur son amour pour la religion ; je me suis donc exposé aux ridicule, aux yeux d’une foule de beaux esprits ; mais, en même temps, je me suis assuré deux suffrages faits pour me dédommager de cet inconvénient : celui de ma conscience et le votre.

Quant au mérite littéraire, je n’ai point hésité à placer Gresset au rang des plus beaux génies, qui aient illustré notre littérature. Je n’ai pas compté ses ouvrages ; j’ai cru qu’il falloit les peser. J’ai été frappé de voir un poète débutant, dez sa première jeunesse, dans la carrière des lettres par une production, qui étonne les plus grands maîtres ; parcourant ensuite rapidement tant de genres différens, et, malgré le petit nombre de ses ouvrages, laissant presqu’autant de chefs-d’œuvres que de coups d’essai. Ses succès dans la comédie, dans le drame, dans l’ode même ; les beautés vraiment tragiques qui brillent dans Édouard ; un poème héroi-comique regardé comme le modèle de ce genre ; la palme de la poésie legère remportée sur tant de poètes charmans, tout cela m’annoncoit une prodigieuse variété de talens à laquelle on n’a peut être jamais fait assez d’attention : mais qui auroit étonné le public, si, au lieu de s’arrêter tout à coup au milieu de sa course brillante, Gresset eut cédé à l’ambition d’étendre sans cesse sa renommée par de nouveaux ouvrages.

Aussi quelque gloire qu’il ait obtenue durant sa vie ; le temps qui détruit tant de réputations imposantes, ne fera qu’affermir et augmenter la sienne. Sa retraite ; le soin qu’il semble prendre de se faire oublier dans un tems où la mode et l’intrigue ont tant de part à la vogue des autheurs vivans ; l’écrit qu’il publia contre le théatre ; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs écrivains qui donnoient le ton à la littérature, et dont l’envie s’arma de ce prétexte pour lui imprimer du ridicule : toutes ces circonstances ont peut-etre jusqu’à un certain point diminué l’éclat de son nom aux yeux des juges prévenus et superficiels : mais la postérité le dédommagera de ces vils préjugés par les sentimens d’une juste admiration, que n’obtiendront point d’elle les plus célèbres de ses rivaux.

Pour moi je n’ai fait qu’annoncer son jugement et suivre celui du public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de Gresset un hommage digne de lui ! l’éloge d’un homme illustre est un monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez décerner m’a paru faite, messieurs, pour exciter l’ambition d’une ame noble ; parce que je l’ai moins regardée comme la récompense du talent, que comme le prix glorieux d’un acte patriotique. Ce sentiment a échauffé mon zèle, que l’appas d’un simple laurier littéraire eut laissé froid et languissant ; et si un sort flatteur attendoit cet ouvrage, j’aurois lieu sans doute d’être très content de moi même : car je devrois ce succès au désir de remplir les nobles vues de la compagnie sçavante à laquelle il est offert et à l’ambition d’obtenir l’estime de vos citoiens auxquels je le consacre.



  1. Texte du manuscrit de l’Académie d’Amiens. Le ms a 22 folios, il porte le no 9 et fut reçu le 20 juin 1785.