Œuvres complètes de Maximilien de Robespierre/Tome 1/Introduction (Œuvres poétiques)

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ŒUVRES POÉTIQUES


DE


MAXIMILIEN ROBESPIERRE




INTRODUCTION


La société d’Arras, à la fin du xviiie siècle, était, à juste titre, réputée pour son culte des belles lettres et des arts ; les esprits les plus divers s’y trouvaient réunis ; dans les salons, dont certains possédaient de riches galeries de peintures (celle de l’avocat Leducq comptait des Nattier, des Téniers, des Van Dyck, des primitifs flamands d’une inappréciable valeur), avaient lieu fréquemment des fêtes et des concerts très suivis ; à nulle époque, hormis celle des trouvères Artésiens, la vie intellectuelle ne fut plus intense ; d’aimables poètes chantaient l’amour dans un style badin qui faisait penser à Marivaux ; d’importantes communications étaient faites à l’Académie d’Arras ; Dauchez et Liborel, avocats au Conseil d’Artois, traitaient, dans leurs plaidoyers, les sujets les plus variés, ce qui n’étonne point, quand on sait que, chaque jour, ces maîtres du barreau avaient à prendre la parole devant les diverses juridictions royales et échevinale.

Le Gay, le chantre de la douce Myrtis, dont les yeux ne furent pas sans jeter quelque trouble sur son adolescence, rêvait d’établir, à l’imitation des anciens une société littéraire et bachique sous les auspices d’une fleur ; il choisit la rose, entre toutes la plus suave et la plus belle.

À son instigation, plusieurs jeunes gens d’Arras qui commençaient à peine leurs études de droit, de théologie, ou de médecine, et dont le cœur palpitait encore au souvenir des doux poèmes d’Anacréon et d’Horace, s’étaient donné rendez-vous à Blangy, le juin 1778, sous un berceau tout embaumé de troène et d’acacia.

Ils étaient réunis, dit un correspondant de l’abbé Ménage, « par l’amitié, par le goût des vers, des roses et du vin. » Après avoir honnêtement sacrifié à Bacchus, récité, comme aux anciens Puys d’Amour, d’aimables poésies et chanté le bonheur et l’espoir d’une jeunesse pleine d’illusions, ils dépouillèrent les rosiers voisins et se tressèrent des couronnes de fleurs.

Cette journée avait laissé un délicieux souvenir dans leur esprit ; aussi se promirent-ils de se retrouver chaque année à pareille époque, sous ces odorantes tonnelles.

Ainsi naquit la société des Rosati, consacrée, dès l’origine, à Chapelle, à la Fontaine et à Chaulieu.

Une égalité parfaite, une camaraderie de bon aloi ne cessèrent de régner au sein de cette compagnie ; tout ce que la ville d’Arras comptait de littérateurs, de savants et d’artistes, tint à honneur de s’y inscrire, et les puissants seigneurs du jour, les magistrats les plus estimés, les avocats et les officiers en renom vinrent s’asseoir auprès des plus modestes débutants, à qui ils prodiguaient leurs encouragements et leurs conseils.

La Chanson qui se trouvait bannie des graves assises de l’Académie, et la Poésie, qui eut difficilement pu y conserver ses allures gracieuses et légères, élurent bientôt domicile sous le berceau en fleurs des Rosati.

Ceux-ci, du reste, répudiaient toute contrainte ; ils écrivaient pour eux-mêmes, non pour la postérité, et une telle modestie n’étonne point de la part de jeunes gens dont les travaux obligés consistaient à faire, sur des modes variés, l’éloge de la Rose, du Vin et de l’Amour.

Dans cette aimable compagnie, une place était naturellement réservée à Maximilien Robespierre ; présenté par le savant Harduin, il fut reçu Rosati en 1787 et non 1782, comme on le crut pendant longtemps ; dans le discours qu’à cette occasion lui adressa Le Gay, son collègue du barreau d’Arras, celui-ci fait allusion, en effet, à des œuvres du récipiendaire postérieures à 1782, à son mémoire couronné par l’Académie de Metz (1784), à son discours sur la Législation qui règle l’état et le sort des bâtards (1785).

Robespierre avait alors vingt-neuf ans ; il était d’un physique agréable et très soigné de sa personne ; il avait l’abord sympathique, le naturel doux et enjoué ; il aimait à la passion les oiseaux et les fleurs ; ses études, tant à Arras qu’au Collège Louis-le-Grand, à Paris, avaient été en tout point remarquables ; il avait été lauréat au Concours général ; enfin, ses débuts au Palais avaient été particulièrement brillants ; voici en quels termes flatteurs l’avocat Le Gay l’accueillit au sein de la société :

« Monsieur,

« Celui dont la plume énergique a combattu avec succès un préjugé qui associe, dans le siècle le plus éclairé, l’innocent à la punition du coupable, imprime sur le front du premier la tâche ineffaçable de l’infamie, le frappe d’une espèce de mort civile en le condamnant à l’inutilité ; celui dont la voix s’est élevée, avec non moins d’éloquence, contre une erreur de la législation qui prive d’une partie des droits communs à tous les citoyens l’enfant malheureux auquel se cachent inhumainement un père et une mère honteux de sa naissance ; celui qui, dès ses premiers pas dans la carrière du barreau, a arrêté sur lui les regards de ses compatriotes, celui-là semble d’abord plutôt fait pour sièger dans les Académies que pour partager avec nous le banc du gazon où nous nous enivrons, la coupe de Bacchus en main, des parfums voluptueux de la rose, née du sang d’Adonis.

« Les grands talents nous sont chers, surtout lorsque, comme les vôtres, Monsieur, ils sont toujours dirigés vers un but utile ; nous suivions avec l’intérêt le plus vif les graduations de leur développement.

« Mais s’ils ne sont accompagnés des qualités nécessaires pour briller parmi des convives aimables, s’ils sont le seul mérite d’un homme, une haie hérissée d’épines s’élève toujours entre lui et le berceau des Rosati.

« Il est heureux pour nous, Monsieur, que la nature ait accordé aux hommes de génie, en dédommagement et des travaux auxquels elle les voue et des contradictions qu’elle leur attire, le don de produire des saillies, de tourner un couplet plaisant, le goût de rire, enfin ce qu’un Rosati du siècle d’Auguste appelle « desipere in loco ». Grâce à cette double libéralité envers le même individu, vous voyez assis parmi nous, à côté d’agréables chansonniers, un géomètre profond, mathématicien habile, qui sait encore prêter à la morale les charmes de l’art oratoire ; vous y voyez l’éloquent interprète de l’Esprit des lois, et nous vous y verrons bientôt vous-même. Une main qui n’a besoin que d’un pinceau pour créer des sœurs à la rose qu’elle tient va vous offrir ce gage de notre association ; noire Chapelle emplit déjà du vin rosé qu’il sait encore mieux chanter que boire, la coupe qui vous est destinée dans nos banquets, et le baiser fraternel vous attend sur des lèvres qui, plus d’une fois, ont fait triompher la Vérité. »

Selon l’usage, un diplôme en vers fut remis à Maximilien Robespierre ; l’abbé Berthe, prédicateur et chansonnier à ses heures, qui était devenu l’aumônier de la société, le rédigea en ces termes :

Vu qu’il existe un avocat
Brillant de plus d’une manière
Que l’on nomme de Robespierre :
Vu que d’un esprit délicat,
Il a donné preuve très claire ;
Que très souvent il sait lâcher
Mot sémillant, point satirique,
Tel qu’on ne saurait s’en fâcher ;
Vu (la chose est facile à croire)
Qu’il sait chanter et rire et boire,

Que parfois au sacré vallon
Dans son loisir, il se promène,
Et qu’au sommet de l’Hélicon,
Il pourrait s’élever sans peine ;
Nous, les uniques Rosatis,
Depuis la naissance du monde,
Nous, de gaité les mieux lotis,
Et qui rions de qui nous fronde ;
Nous qui, l’esprit toujours joyeux,
Savons, dans une aimable orgie,
Ramener les siècles heureux
De la badine poésie,
À tous ceux qu’il appartiendra,
Français, Anglais, et coetera.
Dans l’un et dans l’autre hémisphère,
Savoir faisons que, dans ce jour,
Assemblés contre l’ordinaire,
Et chacun, vidant à son tour,
Son godet, sa coupe ou son verre,
Avons, d’une unanime voix,
Élu le susdit pour confrère.
Et dans le cours d’un certain mois,
À certain jour, à certaine heure,
Il devra quitter sa demeure,
Et se rendre à notre bosquet.
Parmi nous il prendra la séance ;
Il aura sans peine audience
Pour y chanter joli couplet
Qu’applaudissons, même d’avance.

Bergaigne et Charamond offrirent au nouveau venu la rose et le vin, et comme chez les Rosati, tout se terminait en chanson, Carnot fit l’éloge des amis de Bacchus ; on improvisa de joyeux couplets en l’honneur des récipiendaires et l’on se moqua agréablement du buveur d’eau qu’était Robespierre.

Charamond chanta :

À toi Robespierre,
À toi frère Leducq.
L’ami Robespierre
Boit de l’eau comme Astruc.
Est-il aiguière ?
Serait-il aqueduc ?
Ah ! cher Robespierre,
Imite-donc Leducq.


Il apparaît bien que notre récipiendaire était plus réservé que la plupart de ses collègues et qu’il buvait de moins larges rasades de vin rosé ; mais n’est-il pas excessif d’en conclure, avec M. A. J. Paris, qu’il « n’était doué d’aucune des qualités qui convenaient à un Rosati ?[1] » Une telle infériorité ne saurait nous faire oublier quelles conceptions originales s’était faites Maximilien Robespierre du but que, selon lui, cette société devait poursuivre. Les réunions bachiques ne pouvaient être qu’un prétexte à des travaux plus sérieux ; les Rosati, songeaient, du reste, à autre chose qu’à boire, à rire, ou à chanter ; à jours fixes, ils s’assemblaient entre collègues, pour discuter les plus importantes questions d’actualité, les écrits des philosophes, ceux de Jean-Jacques Rousseau en particulier, et aussi les moyens d’action laissés aux citoyens pour combattre les abus sans cesse renaissants et pour sortir d’une situation sociale intolérable…

Il n’apparaît pas que la société soit devenue, à aucun moment, un groupement politique s’occupant des réformes nécessaires, tel que Robespierre l’avait rêvé ; sa pensée, cependant, se fait jour dans le discours qu’il prononça, lors de la réception d’un de ses collègues, discours que nous avons publié d’autre part ; l’auteur estime que les raisons d’accepter le récipiendaire, au sein de la compagnie, sont moins ses talents et son amabilité, que son âme noble et élevée faite pour connaître l’amitié ; on l’accueille surtout parce qu’on a prévu qu’il était capable d’aimer ses frères aillant qu’il leur serait cher et parce qu’il s’était toujours montré humain, sensible et juste.

Robespierre indique encore par quel mystère une déesse, jetant un regaird de commisération sur les mortels, a résolu d’arrêter, en créant la société des Rosati, l’égoïsme qui semblait avoir banni de la terre la gaîté, la franchise et la vertu.

Ce langage différait sensiblement de celui que l’on tenait d’ordinaire dans les réunions bachiques au cours desquelles l’art de bien boire avait même le pas sur celui de composer une bonne chanson…

La collaboration de Robespierre aux fêtes des Rosati fut bien éphémère ; en plus de ce discours, elle ne comprend qu’une poésie sur la Rose dont à tort, selon nous, on lui conteste la paternité, les Couplets chantés en donnant le baiser à M. Foacier de Ruzé, le 22 juin 1787, et la Coupe vide qu’il composa quelques semaines plus tard, pour la réception de M. Morin de Morcant.

En outre de ces pièces que nous avons rassemblées sous le nom de : Poésies Rosatiques, Robespierre a écrit quelques poèmes galants dans le genre du madrigal bien connu adressé à une dame d’Arras ; le lecteur les trouvera réunis sous le titre : Poésies amoureuses.

Enfin, dans une dernière partie, les Poésies diverses, nous avons groupé une pièce de circonstance commençant par les mots : Loin d’ici la cérémonie…, un morceau écrit dans le genre de J.-J. Rousseau et intilulé : L’homme des champs, et un fragment de poème, d’un goût très douteux, sur le Mouchoir ; quelques vers, les meilleurs, selon nous, cités par sa sœur dans ses Mémoires, constituent, en quelque sorte, le testament poétique de Robespierre et terminent le recueil.

Ces différents morceaux n’ont, entre eux, d’autre lien que le caprice d’un aimable rimeur ; ils ne procèdent d’aucune idée directrice ; leur style est généralement ampoulé et l’on y rencontre les images de ce faux sentimentalisme, l’abus de ces figures mythologiques très en honneur à la fin du xviiie siècle.

Ce serait une erreur d’y voir autre chose qu’un délassement d’esprit délicat ; leur auteur n’en a jamais tiré vanité et il s’est abstenu, non sans raison, de les livrer au public : « Robespierre, écrit M. Hamel, a laissé quelques productions manuscrites d’une valeur médiocre… au reste, il ne paraît pas avoir attaché une grande importance à ces compositions poétiques ; je ne sache pas qu’excepté un madrigal à Ophélie, publié à son insu, aucune pièce de vers de lui ait été imprimée de son vivant ; c’était un simple délassement, non l’occupation sérieuse de sa vie ».

Au demeurant, ces vers occupent une place honorable parmi les œuvres poétiques des membres de la société des Rosati.


  1. A. J. Paris, la Jeunesse de Robespierre, p. 177.