Œuvres complètes de Racan (Jannet)/La venue du printemps

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La venue du printemps. À M. de Termes


LA VENUE DU PRINTEMPS.
À M. de Termes.
Ode.

Enfin, Termes, les ombrages
Reverdissent dans les bois,
L’hyver et tous ses orages
Sont en prison pour neuf mois ;
Enfin la neige et la glace
Font à la verdure place ;
Enfin le beau temps reluit,
Et Philomele, assurée
De la fureur de Terée,
Chante aux forests jour et nuit.

Déja les fleurs qoi bourgeonnent
Rajeunissent les vergers ;
Tous les échos ne résonnent
Que de chansons de bergers ;
Les jeux, les ris et la danse
Sont par tout en abondance ;
Les delices ont leur tour,
La tristesse se retire,
Et personne ne soupire,
S’il ne soupire d’amour.

Les moissons dorent les plaines,
Le ciel est tout de saphirs,
Le murmure des fontaines
S’accorde au bruit des zephirs ;
Les foudres et les tempestes
Ne grondent plus sur nos testes,
Ny des vents seditieux
Les insolentes coleres
Ne poussent plus les galeres
Des abîmes dans les cieux.

Ces belles fleurs que nature
Dans les campagnes produit
Brillent parmy la verdure
Comme des astres la nuit.
L’Aurore, qui dans son ame
Brusle d’une douce flâme,
Laissant au lit endormi
Son viel mary, froid et pasle,
Desormais est matinale
Pour aller voir son amy.

Termes, de qui le merite
Ne se peut trop estimer,
La belle saison invite
Chacun au plaisir d’aimer :
La jeunesse de l’année
Soudain se voit terminée ;
Aprés le chaud vehement
Revient l’extresme froidure,
Et rien au monde ne dure
Qu’un éternel changement.

Leurs courses entre-suivies
Vont comme un flus et reflus ;
Mais le printemps de nos vies
Passe et ne retourne plus.
Tout le soin des destinées
Est de guider nos journées
Pas à pas vers le tombeau !
Le Temps de sa faux moissonne,
Et sans respecter personne,
Ce que l’homme a de plus beau.

Tes loüanges immortelles,
Ny tes aimables appas,
Qui te font cherir des belles,
Né t’en garantiront pas.
Croy-moy, tant que Dieu t’octroye
Cet âge comblé de joye
Qui s’enfuit de jour en jour,
Joüis du temps qu’il te donne,
Et ne croy pas en autonne
Cueillir les fruits de l’amour1.



1. Tout révèle ici un véritable peintre de la nature. Cette pièce auroit heureusement figuré dans les Bergeries.