50%.png

Œuvres complètes de Shakespeare/Guizot, 1862-1864/Appendice

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 495-502).
◄  CORIOLAN

APPENDICE



Nous avons déjà parlé (p. 284) de l’exemplaire de Hamlet, daté de 1603, et retrouvé en 1825 ; nous avons dit qu’il contenait un texte différent de ceux qu’on avait connus jusqu’alors. Mais malgré l’intérêt qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il faut se garder, selon nous, d’attribuer trop d’importance au premier Hamlet et à toutes les différences qui le distinguent du second. Parmi ces différences, il y en a qui sont évidemment du fait de Shakspeare même, et qui prouvent un profond remaniement ; il y en a d’autres qui ne doivent pas lui être attribuées. Comme pour les premières éditions de Roméo et Juliette et des Joyeuses Commères de Windsor, il est plus que probable que la première édition de Hamlet, celle de 1603, a été faite sans le concours ni l’aveu de Shakspeare, d’après des notes prises pendant les représentations, ou d’après un mauvais manuscrit soustrait aux acteurs ou à l’auteur. Dans la préface que John Heming et Henry Condell mirent en tête de l’édition in-folio de 1623, ces deux camarades de théâtre de Shakspeare disaient aux lecteurs : « Vous avez été d’abord en butte aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux imposteurs qui les ont publiés. » On sait que Molière tomba dans la même disgrâce, et ne se décida à publier les Précieuses ridicules qu’après avoir vu une copie dérobée de sa pièce entre les mains des libraires, accompagnée d’un privilège obtenu par surprise (Préface des Précieuses ridicules). Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même répudié assez explicitement la première édition de Hamlet, en ajoutant au titre de la seconde que cette dernière était imprimée d’après le texte « véritable et complet. » Qu’on se rappelle aussi que le texte de la seconde édition, quoique daté de 1604, a été certainement écrit en 1600, comme le démontrent les paroles de Rosencrantz, sur les comédiens nomades, et « la récente innovation » (Voir acte II, sc. ii, et la note, p. 283) ; Shakspeare, à coup sur, n’aurait pas fait imprimer, en 1603, le Hamlet de 1589, quand, depuis trois ans déjà, il en avait écrit et en faisait jouer un autre approprié à de nouveaux faits et pleins de nouveaux développements. Le Hamlet, de 1603, a donc été publié en dehors de lui : Shakspeare est bien l’auteur de la pièce, mais il n’est point garant de l’édition ; ni lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien jalousement, en 1603, sur les manuscrits d’un texte qu’ils ne jouaient plus, et la conclusion presque forcée de ces remarques est que le premier Hamlet, tel que nous l’avons, est une spéculation de quelque libraire-pirate, une publication furtive, composée en partie d’après des fragments d’un texte abandonné, en partie d’après des notes et des souvenirs.

Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui distinguent le second Hamlet du premier, comme des additions ou des modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles sont, parmi ces différences, celles dont il n’est point responsable et qu’il faut attribuer à l’origine discréditée du premier texte ? C’est un choix à peu près impossible à faire, ce sont autant de points minutieux et litigieux qui ne permettent pas, pour la plupart, de rien affirmer. Il nous serait surtout difficile de faire sentir à travers la traduction ce que nous sentons en lisant dans le texte certains passages du premier Hamlet. Voulez-vous, par exemple, prendre la peine de comparer au passage correspondant du second Hamlet (acte ier, sc. ii, p. 146), les quelques lignes que voici ? « Le Roi : Et maintenant, Laërtes, quoi de nouveau de votre côté ? Vous avez parlé d’une requête. Quelle est-elle, Laërtes ? — Laërtes : Mon gracieux seigneur, votre permission favorable, maintenant que les rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir congé de retourner en France ; car, encore que la faveur de votre grâce fût bien faite pour m’arrêter, il y a quelque chose cependant qui murmure dans mon cœur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous tendus vers la France. » Il y a ici, entre le premier et le second texte une différence qui saute aux yeux : dans le premier, c’est l’enterrement du père de Hamlet, dans le second, c’est le couronnement de Claudius, qui est donné comme cause du retour de Laërtes en Danemark ; correction nécessaire, car dans le premier texte, même sans savoir qu’il était devant un assassin et qu’il lui parlait des obsèques de sa victime, le jeune courtisan n’avait pas bonne grâce à se confesser ainsi devant Claudius d’être revenu de France tout exprès pour rendre hommage à la mémoire du feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de quitter la nouvelle cour à peine inaugurée. C’était là, au point de vue dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien tenté d’en déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage comme un de ceux qui doivent avoir été suppléés par n’importe qui, pour combler les lacunes d’un manuscrit dérobé. Mais le lecteur acceptera-t-il si promptement notre hypothèse ? Se contentera-t-il, pour nous croire, de se rappeler que ce genre d’invraisemblance, ce tort de prêter aux personnages des paroles qui ne sont pas en situation, comme on dit au théâtre, est peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement tombé, parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre ? Et que pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire ? Ce qu’il faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur, en tête à-tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot : il sentirait, nous en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme une monnaie fausse et n’est pas du Shakspeare de bon aloi.

Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé par aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, parmi les emplois de l’intelligence, le seul où l’instinct n’ait pas son rôle et ses droits ? Tout au contraire, l’instinct, là comme ailleurs, est bon à entendre et digne de foi, pourvu qu’on l’interroge sérieusement, pourvu qu’on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s’agit point ici de ces premières vues de hasard ou d’emprunt, qu’on veut souvent faire passer pour les plus purs témoignages de la nature et pour les jugements du cœur, mais qui sont seulement les sentences de l’ignorance présomptueuse et précipitée. Loin d’avoir rien de commun avec ces boutades, l’instinct, tel qu’un critique attentif doit le comprendre et peut l’invoquer, est l’essence dernière de l’étude et de la réflexion, et une sorte de sixième sens qu’on aurait acquis à force d’exercer les cinq autres. Quand on a longtemps vécu en intimité avec un écrivain, quand son langage s’est gravé dans notre mémoire, quand ses pensées ont pénétré les nôtres, un jour vient où le livre cesse d’être un livre ; l’œuvre écrite nous apparaît dès lors comme une personne vivante ; elle a une allure, un accent à elle ; outre ses qualités que nous pouvons nommer, elle a sa physionomie que nous ne saurions définir, et qui est pourtant ce que nous connaissons d’elle le plus certainement ; de sorte que nous sommes poussés à nous récrier sans preuves et à nous plaindre là où cette physionomie manque, comme, devant le portrait d’un ami, si ses traits y sont reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons en droit de dire : « Non, ce n’est pas lui. » Cet instinct parle surtout lorsqu’il s’agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus complexes, leur art plus secret, leur originalité tout à la fois plus saisissante et plus insaisissable que celle des autres écrivains. Et s’il est un poëte, entre tous, à qui ces remarques puissent s’appliquer plus justement encore qu’aux autres poëtes, n’est-ce pas Shakspeare ? n’est-ce pas celui qui, jugeant son propre style, s’est exprimé ainsi : « Chacune de mes paroles décèle son origine et dit presque mon nom ? » (76e sonnet.) Combien de fois, en lisant le premier Hamlet, nous avons été arrêté par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous ne saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d’après l’in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, dans cette même scène deuxième du premier acte, dont nous avons déjà cité un fragment : « Le Roi : Et maintenant, royal fils Hamlet, que signifient ces airs tristes et mélancoliques ? Quant à votre départ projeté pour Wittemberg, nous le regardons comme très-inopportun et très-impropre, étant la joie de votre mère et la moitié de son cœur. Laissez-moi donc vous exhorter à demeurer à la cour, espoir de tout le Danemark, notre cousin et notre fils bien-aimé ! — Hamlet : Mon seigneur, ce n’est pas le noir vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans mes yeux, ni l’air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois mêlé d’apparences extérieures n’est égal au chagrin de mon cœur. J’ai perdu celui-là que, de toute nécessité, je dois aller chercher (??). Ce ne sont que les ornements et les vêtements de la douleur. — Le Roi : Cela montre en vous un affectueux souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous dire que votre père perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, et ainsi sera, jusqu’à la fin générale. Cessez donc les lamentations, c’est une faute contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre la nature, et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul ne vit sur la terre qui ne soit né pour mourir. »

Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce fragment bien gauche et bien lourde ; elle atténue pourtant plutôt qu’elle ne charge les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a un vers qui se termine par un article dont le substantif n’arrive qu’au vers suivant :

 Et sera ainsi jusqu’à la
Fin générale.

Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques ? Cela rappelle ce distique burlesque :

On croira que je suis atteint de folie ou que
Je veux faire ma cour à madame Panckoucke.

Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. Ici c’est un vers qui n’a point de sens, là une phrase dont la fin ne fait pas suite au commencement ; ailleurs, ce n’est pas entre les mots seulement, mais entre les pensées, que l’on trouve des enjambements et des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne répond nullement à ce que dit le roi ; en rapprochant le premier texte et le second, on reconnaît tout de suite une lacune ; les paroles de Hamlet sont faites pour répondre à celles de la reine que le premier texte ne donne pas. La réplique du roi à Hamlet est aussi évidemment falsifiée dans le premier texte ; au lieu de l’idée de Shakspeare, telle que le second texte l’établit, telle que la scène et le personnage l’amènent et la réclament, c’est-à-dire au lieu de la distinction entre les regrets qui sont un devoir et les regrets qui sont un excès, nous voyons là seulement quelques vers récoltés au hasard, coupés en dépit du mètre, et rattachés en dépit de l’idée ; ce n’est pas un premier thème, c’est un abrégé infidèle du beau passage qu’on peut relire à la page 148. Ainsi tout concourt à la même conclusion ; le Hamlet daté de 1603 et retrouvé en 1825 nous est rendu suspect par les indices tirés du texte même, comme par le témoignage des anciens éditeurs de Shakspeare, et par le propre témoignage du poëte, consigné dans le titre de l’édition de 1604. Ce texte de 1603 est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé de remplissages maladroits. Nous manquons encore d’un exemplaire authentique et pur du premier Hamlet, écrit par Shakspeare, en 1589.

Tel qu’il est, cependant, le premier Hamlet a beaucoup à nous apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare l’avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, et nous ne voudrions pas qu’elles fussent autrement interprétées ni qu’on en poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément le premier Hamlet tel que Shakspeare l’avait conçu ; si la forme en est altérée en mainte place dans l’in-quarto de 1603, l’ensemble et le fond de l’œuvre sont demeurés. C’est un texte qui vaut la peine d’être étudié, même s’il ne mérite pas l’honneur d’être traduit. Et tout d’abord, en l’étudiant, on se confirme tout à fait dans l’opinion qui assigne la date de 1589 au premier Hamlet de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 en font la première œuvre dramatique de Shakspeare, et une œuvre qu’il aurait écrite l’année même où il vint à Londres [1]. Mais est-il vraisemblable que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite paroisse et d’une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la scène ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans s’être mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au débotté cette pièce où la plus puissante imagination n’est pas seule à se déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance des exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, sur le fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres seulement pouvait enseigner à la peindre ? Tout cela, pourtant, est déjà dans le premier Hamlet. Déjà toute la séquelle royale, vieux conseillers et jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui espionnent l’héritier présomptif, déjà toute la fourmilière citadine, mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui hurlent, bouffons qui se mêlent d’improviser, tiennent leur place dans le premier Hamlet, dépeints et châtiés de main de maître ; déjà la Didon de Greene et de Marlowe y est parodiée, la Tragédie espagnole de Kid y est imitée, le personnage d’Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une ingénieuse érudition dont nous ne combattons que les excès et les rêves a trouvé plus d’un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre d’Elisabeth, Cécil, baron de Burleigh ; tous ces traits de ressemblance existent déjà entre Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier Hamlet. Si c’est sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés les conseils de Polonius à Laërte ; si c’est à Cécil, en la personne de Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux traiter les comédiens et même de les craindre ; si c’est pour repousser l’assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les comédiens que Hamlet se refuse à entendre son ami s’appeler vagabond ; si, pour expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il faut se souvenir de l’inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa toute-puissante protection étendue sur Shakspeare ; comme ce commentaire va aussi bien au Corambis du premier Hamlet qu’au Polonius du second, on ne saurait admettre que le premier Hamlet et tout ce tissu de satires si finement croisées soient de 1584.

On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le drame aux habitudes d’ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare par lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur en 1588 et fut obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par le roi Christian IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du matin jusqu’au soir ; comment donc le premier Hamlet, où ces allusions sont aussi visibles que dans le second, serait-il de 1584 ? Et ce passage du premier Hamlet où le personnage parle évidemment pour le poëte, où nous entendons Shakspeare s’écrier : « Par le ciel ! voilà sept ans que je le remarque, l’orteil du paysan touche le talon de l’homme de cour d’assez près pour l’écorcher, » comment l’attribuer à un moraliste de vingt ans ? Ne sentez-vous pas que si, à cet âge, cette idée s’était ainsi rédigée dans la tête de Shakspeare, il se serait dit tout de suite : « Quoi ! j’avais treize ans quand j’ai fait cette remarque ! j’étais un petit écolier de Stratford quand j’ai commencé à instituer un parallèle entre l’esprit des paysans et celui des hommes de cour ? » et il aurait trop ri de lui-même pour écrire la phrase telle qu’elle est. Que cette phrase au contraire soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare ; or, on sait que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir Thomas Lucy ; ne serait-ce pas à ces démêlés qu’il pensait en écrivant celle phrase ? Ne serait-il pas lui-même le paysan dont l’orteil a écorché au talon un homme de cour ? Vous liriez ainsi sous sa plume une allusion vraisemblable au lieu d’une risible absurdité. En tout cas, quand il s’agit de fixer l’époque où fut composé le premier Hamlet, laissez à Shakspeare le temps de se mettre au courant, de respirer l’air de Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du monde et des poëtes. Avant qu’il fasse allusion à tant de personnes et à tant de choses, souffrez qu’il les connaisse ; renoncez à cette date de 1584 qui rend tout impossible, et ralliez-vous à celle de 1589, qui laisse la précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire encore pour étonner ses plus fervents admirateurs.


Séparateur

  1. S’il en était ainsi, d’ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant que jamais auteur tragique n’a fait un coup de maître pour son coup d’essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif : « La muse même de Shakspeare a d’abord enfanté Périclès, et le Prince de Tyr fut l’aîné d’Othello. » Dryden écrivait cela en 1677, d’après des souvenirs qui pouvaient encore être directs, ou tout au moins d’après des traditions préférables aux conjectures d’aujourd’hui.