Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Apocryphes, tome 1/Notes

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (1p. 361-366).

NOTES

SUR

TITUS ANDRONICUS,

UNE TRAGÉDIE DANS L’YORKSHIRE

ET LES DEUX NOBLES PARENTS




(1) La ballade que voici, inscrite sur les registres du Stationers’hall à la date du 6 février 1593, fut publiée par le libraire John Danter, en même temps que l’édition primitive de Titus Andronicus. Est-elle antérieure au drame ? Lui est-elle postérieure ? Les critiques sont divisés sur cette question. Pour ma part, j’incline à croire qu’elle fut composée après l’apparition de la pièce dont elle rectifie le défaut le plus saillant, en passant sons silence les crimes commis par Titus et en rendant sympathique, par cette omission ingénieuse, la figure du principal personnage.

BALLADE DE TITUS ANDRONICUS.

« Vous, âmes nobles, guerriers fameux, qui combattez pour la défense de votre pays natal, prêtez-moi l’oreille, à moi qui, pendant dix années, ai combattu pour Rome, et n’ai recueilli d’ingratitude à mon retour dans la patrie.

» Soixante ans je vécus considéré dans Rome ; mon nom y était aimé de tous mes pairs ; j’avais vingt-cinq fils vaillants dont les vertus précoces rendaient leur père heureux.

» En effet, quand les ennemis de Rome la menaçaient de leurs forces belliqueuses, mes fils et moi, nous étions toujours envoyés contre eux ; dix longues années, nous soutînmes contre les Goths une guerre pénible, recevant maintes blessures sanglantes.

» Vingt-deux de mes fils furent tués, avant que nous fussions revenus à Rome ; de mes vingt-cinq fils, je n’en ramenai que trois vivants pour voir les tours majestueuses de Rome.

» À la fin de la guerre, je ramenai mes conquêtes, et je présentai au roi mes prisonniers, la reine des Goths, ses fils et un More qui commit des meurtres inouïs.

» L’empereur prit pour femme cette reine ; ce qui produisit dans Rome bien des débats et des rivalités mortelles ; les deux fils de la reine et le More devinrent si superbes que personne dans Rome n’avait autant de privilèges.

» Le More charme tellement les regards de la nouvelle impératrice qu’elle consentit à souiller le lit de son mari de connivence avec lui, et ainsi un jour elle mit au monde un négrillon.

» Elle alors, dont les pensées étaient portées au meurtre, se ligua avec ce More sanguinaire contre moi, ma famille et tous mes amis, afin de hâter notre fin d’une façon cruelle.

» Ainsi, quand je comptais achever en repos ma vieillesse, le souci et le chagrin s’accrurent pour moi. Outre mes fils, j’avais une fille charmante, qui réjouissait et ravissait mes vieux regards.

» Ma chère Lavinia était alors fiancée au fils de César, un noble jeune homme, qui dans une chasse fut privé de la vie par l’impératrice et ses deux fils.

» Le cadavre fut jeté sans pitié dans une sombre fosse, loin de la lumière des cieux ; le cruel More arriva alors en ce lieu avec mes trois fils qui tombèrent dans la fosse.

» Puis le More alla rapidement chercher l’empereur afin de les accuser de ce meurtre ; et, comme mes fils furent trouvés dans la fosse, ils furent jetés dans une prison inique et enchaînés.

» Mais maintenant, apprenez ce qui me blessa le plus dans l’âme : les deux sauvages fils de l’impératrice violèrent sans pitié ma fille et de force lui ravirent l’honneur.

» Quand ils eurent touché à cette douce fleur, craignant que cette douceur ne leur fût bientôt amère, ils lui coupèrent la langue pour qu’elle ne pût dire comment elle avait été déshonorée.

» Puis ils lui coupèrent lâchement les deux mains, pour qu’elle ne pût écrire leur forfait ni broder sur un canevas avec son aiguille le nom des sanglants auteurs de sa terrible détresse.

» Mon frère Marcus la trouva dans la forêt, arrosant l’herbe du sang empourpré qui dégouttait de ses bras mutilés et livides, et elle n’avait pas de langue pour expliquer ses malheurs.

» Quand je la vis en ce lamentable état, j’inondai mon vieux visage de larmes de sang ; je me lamentai sur ma Lavinia plus que je n’avais fait sur mes vingt-deux fils.

» Quand je vis qu’elle ne pouvait ni parler ni écrire, je sentis mon vieux cœur se fendre de douleur. Nous répandîmes du sable sur le sol, et nous parvînmes ainsi à découvrir ces sanguinaires tyrans.

» En effet, avec un bâton, sans l’aide de ses mains, elle écrivit ces mots sur la couche de sable : « Les fils luxurieux de la superbe impératrice sont les auteurs de cet odieux forfait. »

» J’arrachai de ma tête mes cheveux blancs comme le lait ; je maudis l’heure de ma naissance ; je souhaitai que cette main, qui avait combattu pour la gloire du pays, eût été estropiée dès le berceau.

» Le More, faisant toujours ses délices de la scélératesse, déclara que, si je voulais délivrer mes fils de prison, je n’avais qu’à envoyer au roi ma main droite, et qu’alors mes trois enfants captifs auraient la vie sauve.

» Je me fis aussitôt trancher la main par le More, et je la vis saigner, sans regret ; car j’aurais volontiers donné mon cœur sanglant pour la rançon de mes fils.

» Mais, comme je languissais ainsi dans l’anxiété, on me rapporta mon inutile main, avec les têtes de mes trois fils ; ce qui remplit mon cœur agonisant de nouvelles angoisses.

» Alors je me démenai comme un désespéré, et avec mes larmes j’écrivis ma douleur dans la poussière ; je lançai mes flèches vers les cieux, et maintes fois j’implorai de l’enfer ma vengeance.

» Alors l’impératrice s’imagina que j’étais fou. Elle et ses deux fils se travestirent en furies pour contreminer et surprendre mes projets ; elle se disait la Vengeance, eux, le Meurtre et le Viol.

» Je flattai quelque temps leur folle humeur, jusqu’au moment où mes amis, ayant trouvé une retraite propice, attachèrent ses deux fils à un poteau ; et alors notre juste vengeance fut satisfaite d’une cruelle manière.

» Je leur coupai la gorge, ma fille tint entre ses moignons le bassin où leur sang coulait ; et alors je réduisis en poudre leurs os, et j’en fis la pâte d’un pâté.

» Avec leur chair je fis deux grands pâtés, et à un banquet solennel j’offris cet horrible mets à l’impératrice ; et ainsi elle mangea la chair même de ses enfants.

» Moi-même alors j’ôtai la vie à ma fille, puis avec le couteau sanglant je tuai l’impératrice ; immédiatement après je poignardai l’empereur, et enfin moi-même ; et c’est ainsi que mourut Titus.

» Alors voici le châtiment qui fut infligé au More : il fut tout vif enterré à demi dans le sol, et on le laissa mourir de faim. Et Dieu veuille que tous les meurtriers soient ainsi traités ! »

(2) On se rappelle qu’Hécube vengea la mort de son fils Polydore en tuant de ses propres mains le roi de Thrace Polymnestor qui l’avait fait périr.

(3) Selon l’opinion de Solon, le bonheur ne peut commencer pour l’homme qu’après la mort.

Ultima semper
Expectanda dies homini ; dicique beatus
Ante obitum nemo, supremaque funera, debet.
Ovid.

(4)

Yes, and will nobly him remunerate.

Ce vers ne se trouve pas dans l’édition de 1600 et a été rétabli dans le texte par l’édition de 1623.

(5)

That both should speed ?

Cet hémistiche, nécessaire au sens de la phrase, est omis par l’édition de 1623.

(6) Per Styga, per names vehor. Selon Steevens, cette citation est extraite d’une tragédie de Sénèque.

(7) Toute cette scène, qui est évidemment de Shakespeare, manque aux éditions de 1600 et de 1611 et a été ajoutée au drame par l’édition de 1623. D’où l’on doit conclure que cette dernière édition a été imprimée sur le manuscrit même révisé par le maître.

(8) That you are both. deciphered, that’s the news. — Ce vers manque à l’édition de 1623.

(9) And stop their mouths, if they begin to cry. — Encore un vers omis par l’in-folio.

(10) Il y a ici une erreur historique. Virginie mourut sans avoir été violée.

(11) Dans le drame révisé par Ravenscroft sous le règne de Jacques II, Aaron est roué, et rôti vivant sur la scéne.

(12) Moll et Doll, abréviations anglaises des noms de Marie et de Dorothée.

(13) C’est la jalousie de Junon, on se le rappelle, qui provoqua la guerre de Troie.

(14) La situation de Palémon et d’Arcite qui, de leur prison, peuvent observer et commenter ce qui passe dans le jardin, après l’entrée d’Émilie, implique une double action qui nécessite l’emploi d’une scène secondaire. Voir au cinquième volume de cette traduction (p. 313-14), les explications que j’ai données sur la distribution de l’ancien théâtre anglais.

(15) La légende de Palémon et Arcite avait été transportée sur la scène anglaise, longtemps avant l’apparition du drame signé de Shakespeare et de Fletcher. Les manuscrits de Wood nous apprennent que, « quand la reine Élisabeth visita Oxford en 1566, elle entendit un soir la première partie d’une pièce intitulée Palámon ou Palémon et Arcite, composée par M. Richard Edwards, gentleman de la chapelle royale, et jouée avec grand succès à Christ Church Hall. » Un accident arriva au commencement de la représentation ; un tréteau, chargé de monde, s’effondra, et trois personnes furent tuées — un étudiant de Mary’s-Hall, un brasseur et un cuisinier. Malgré cette catastrophe, la reine n’en fit pas moins continuer la représentation ; sa majesté manifesta même une hilarité inaccoutumée, en riant de tout cœur jusqu’à la fin de la pièce qui pourtant n’était pas comique. — Plus tard, en septembre 1594, un autre ouvrage également intitulé Palémon et Arcite fut joué quatre fois à Newington Butts par les troupes réunies du lord chambellan et du lord amiral.

FIN DES NOTES.